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  • cours - matière potentielle : langue des signes
  • cours - matière potentielle : formation
  • cours - matière potentielle : sémiologie dans le service
  • cours - matière potentielle : la pensée
Surdité et santé mentale : expérience d'un travail en binôme au sein d'une équipe bilingue Dr. Anna Ciosi, médecin psychiatre Carole Gutman, interprète français < > langue des signes Présentation Merci de votre accueil à Lausanne. Nous sommes heureuses de pouvoir venir vous présenter le travail que nous menons à Marseille depuis plusieurs années. AC: Je suis Anna Ciosi, médecin psychiatre à Marseille depuis 2003, j'ai commencé à travailler avec les personnes sourdes tout doucement à partir de 2004.
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Langue Français
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Surdité et santé mentale : expérience d’un travail en binôme au sein
d’une équipe bilingue
Dr. Anna Ciosi, médecin psychiatre
Carole Gutman, interprète français < > langue des signes
Présentation
Merci de votre accueil à Lausanne. Nous sommes heureuses de pouvoir venir vous
présenter le travail que nous menons à Marseille depuis plusieurs années.
AC: Je suis Anna Ciosi, médecin psychiatre à Marseille depuis 2003, j'ai commencé à
travailler avec les personnes sourdes tout doucement à partir de 2004. Je suis responsable d
'une unité qui s'appelle «Unité ambulatoire surdité et santé mentale» qui est un service
d'accueil des personnes sourdes en langue des signes à l'hôpital de la Conception à
Marseille.
CG: Je m'appelle Carole GUTMAN, je suis interprète depuis 1996, j'ai travaillé à Paris puis
suis arrivée à Marseille en 2003. A l'époque pour situer le contexte de Marseille, j'étais la
première interprète à arriver à Marseille; auparavant il n'y avait que des personnes non
diplômées qui faisaient office d'interprète ou les patients étaient accompagnés par les
familles. Depuis 2003, je travaille en partie en médecine somatique, j'accompagne le patient
lors de rendez-vous en consultations spécialisées et on va vous expliquer comment nous
avons travaillé dans la santé psychique. Je travaille un peu moins maintenant avec Anna,
nous allons vous expliquer la
progression du projet et vous montre
comment les choses ont évolué en
quelques années.
AC: je voulais commencer en
précisant qu'il n'y a pas de
psychologie de la surdité ou de
psychopathologie de la surdité.
Il n'y a pas de profil psychologique
particulier chez les personnes
sourdes, il n'y a que des
sourdes chacune différentes qui
Colloque Santé Surdité 37/159souffrent de manière différentes de leur surdité, en fonction de la vie et des rencontres.
On ne peut pas considérer la surdité comme une co-morbidité d'une pathologie
psychiatrique. Comme le dit Marie-Françoise Laborit, la surdité ne peut se réduire à une
maladie organique en cela qu'elle détermine avant tout un rapport particulier au langage.
Prise en charge des patients sourds en psychiatrie: différentes études
Je voulais vous présenter et reprendre un peu ce qui s'est écrit sur la prise en charge des
patients sourds en psychiatrie; on trouve très peu d'écrits. On retrouve surtout des études
autour de patients sourds hospitalisés en psychiatrie et la première date de 1929 en Norvège
du Dr. Hansen.
On trouve seulement une 15aine d'études de ce type en une centaine d'années. Je vous l'ai
synthétisées car c'est l'étude la plus récente qui a été faite auprès d'une structure aux Etats-
Unis qui accueille les personnes sourdes en langues des signes dans des équipe bilingues.
C'est une étude de Black et Glickmann publiée en 2006, qui reprenait un peu une étude sur
64 patients qui ont été hospitalisés sur une période de 5 ans.
C'est une étude diagnostique; ils ont fait une sorte d' inventaire des diagnostics, des
pathologies qu'on retrouvait chez les patients sourds hospitalisés dans leur service pendant
cette période.
Ce qu'on retrouve
beaucoup et le diagnostic
le plus fréquemment
représenté c'était le
symptôme de stress post-
traumatique, quasiment
30% des patients étaient
hospitalisés pour un
syndrome de stress post-
traumatique. On retrouvait
« seulement » 28% de
psychoses, parce que dans
un service de psychiatrie
où sont accueillis les
entendants, généralement
la psychose représente la
plus grande majorité des
hospitalisations (88-89%
de psychoses); des troubles de l'humeur très fréquents; il ne s'agit pas uniquement de
trouble de l'humeur bi-polaires (maladie psychiatrique) mais aussi des troubles de l'humeur
comme la dépression, beaucoup plus présents pour la catégorie de patients sourds que
chez les entendants (21%), beaucoup plus de troubles anxieux aussi (quasiment 40%
comparativement à 8% chez les entendants); les abus de substances qui sont quand même
inférieurs à la proportion d'abus de substances chez les patients entendants. Ce qui est
étonnant, c'est qu'on ne retrouvait pas du tout la notion d'abus de substances dans les
premières études. Ensuite 25% (donc 1 quart) de retard du développement dont le retard
mental, alors que c'est une catégorie de pathologie qu'on ne retrouve pas du tout ou très
peu (6,6%) pour les patients entendants hospitalisés en psychiatrie. Des troubles de la
personnalité en plus grande proportion et ça c'est assez important car on le retrouve dans la
pratique clinique, tant à Marseille qu'aux Etats-Unis, plus de la moitié des patients
Colloque Santé Surdité 38/159hospitalisés en psychiatrie, et en souffrance psychique en général, ont un antécédent de
maltraitance et/ou d'abus sexuel dans l'enfance.
Ce qui est intéressant dans leurs études, c'est pour des antécédents de maltraitance ou
d'abus sexuel assez élevés aussi pour des entendant hospitalisés en psychiatrie (48,8%)
quasiment 30% des patients sourds vont développer un syndrome de stress post-
traumatique, alors que seulement 6,6 % des patients entendants qui ont subi de la
maltraitance ou des abus sexuels développent un syndrome de stress post-traumatique.
Quand on voit des chiffres pareils, ce qu'on se dit c'est que pour éviter le stress post-
traumatique, on a besoin de pouvoir s'exprimer après un traumatisme, de pouvoir en parler,
de pouvoir le dire, de pouvoir évacuer cela pour ne pas le garder... et que cela revienne sans
arrêt. On voit que les patients sourds ont beaucoup plus le syndrome de stress post-
traumatique probablement par le fait d'avoir une incapacité à pouvoir le dire facilement.
C'est une sorte de synthèse de la quinzaine d'études que j'ai pu retrouver. Ce qu'on trouve
en général c'est que la prévalence des maladies mentales est sensiblement la même chez
les sourds que chez les entendants, à savoir qu'il y a 1% de schizophrénie dans la
population générale, que la population soit sourde ou entendante; il n'y a donc pas plus de
schizophrénie ou de psychoses chez les sourds.
Il n'y a pas non plus plus de
trouble de l'humeur de type
troubles bi-polaires, il y a
1% de la population aussi,
mais on retrouve en
revanche chez les sourds
plus de troubles de l'humeur
de type dépressifs et plus
d'anxiété que dans la
population entendante. La
durée moyenne de séjour
d'hospitalisation en
psychiatrie pour les
patients sourds est
beaucoup beaucoup plus
longue que chez les
patients entendants, à
travers les différentes
études.
En fait ce problème de durée de séjour beaucoup pus allongée, s'explique de par le fait que
les patients sont hospitalisés dans des structures sans langue des signes, sans possibilité de
s'exprimer dans sa langue, ce qui amène à des retards ou erreurs de diagnostic, à des
retards dans la prise en charge et donc à des durées moyennes de séjour plus longues.
Ces chiffres sont intéressants quand on voit dans les services qui accueillent les patients en
langue des signes, la durée moyenne de séjour diminue considérablement et est
sensiblement la même que pour un patient entendant. A partir du moment où on résout le
problème de la langue et de la communication, les patients ne restent pas plus longtemps à
l'hôpital.
Le 2ème point est que s'ils restent plus longtemps à l'hôpital c'est que souvent il n'y a pas de
structure ambulatoire adaptée pour prévenir les hospitalisations et essayer de gérer la crise
en amont.
Colloque Santé Surdité 39/159Si on attend trop longtemps, les patients seront plus souffrant et on mettra plus de temps à
les soigner. En général, un patient sourd hospitalisé en psychiatrie vit souvent son
hospitalisation comme un isolement, une punition, quelque chose de difficile à vivre sans
bénéficier véritablement de soins, dans les structures où il n'y a pas de langue des signes.
Dans les études, on retrouve souvent les troubles du comportement comme motif
d'hospitalisation. Chez les entendants aussi c'est quand il y a un trouble du comportement
qu'on hospitalise en psychiatrie, mais on retrouve chez les sourds on retrouve des troubles
du comportement liés simplement à des difficultés d'expression et de communication. On
connaît un sourd sur Marseille qui, après un accident de moto s'est retrouvé aux urgences
somatiques qui avait très mal et a fini par s'énerver car personne ne le comprenait, qui a été
hospitalisé 48heures en psychiatrie pour un accident de moto, sans avoir aucun problème
psychiatrique. Ce qu'on retrouve aussi dans les hospitalisations (cf études de Black et
Glickmann) pour beaucoup de patients qui ont un retard mental et retard des acquisitions de
manière générale, parce que beaucoup de surdités sont liées à des foetopathies in utero, à
des contaminations pendant la grossesse (par CMV (cytomégalovirus), toxoplasmose, ou
rubéole) ou des lésions autour de la naissance (méningites, méningo-encéphalites) qui
créent des lésions cérébrales. Ce sont ces lésions cérébrales qui vont amener d'un côté à la
surdité et au retard des acquisitions de l'autre. Ce n'est pas la surdité qui provoque le retard
des acquisitions.
Ces patients qui ont un retard mental peuvent présenter beaucoup de troubles du
comportement et souvent cela peut amener à l'hospitalisation ou à l'incarcération. Il n'est pas
rare de retrouver des personnes sourdes qui sont incarcérées pour des troubles du et des passages à l'acte, alors qu'ils relèveraient plutôt du domaine de la
santé, de la prise en charge sanitaire que de la prise en charge pénitentiaire.
Dans les études,
(surtout dans les
premières études ou
celles qui sont faites
dans les services qui
n'accueillent pas les
sourds en langue des
signes), on retrouve
souvent beaucoup de
diagnostics sans
précisions (psychoses
sans précision). On
voit dans les études
qui mettent en avant
la prise en charge
bilingue, que le
diagnostic sans
précision n'existe pas.
A partir du moment où
on arrive à
communiquer avec le
patient, à avoir un échange avec lui, on affine le diagnostic, on précise les choses et on
arrive à mettre un diagnostic un peu plus précis.
On remarque aussi l'apparition d'abus de substances au fil du temps. Dans les premières
études, on ne repérait pas des patients qui consommaient des drogues ou de l'alcool. Au fur
Colloque Santé Surdité 40/159et à mesure de l'évolution des mœurs, on a vu apparaître des classifications diagnostiques
« abus de substances » mais qui restent inférieures à celles de la population entendante.
On retrouve aussi plus de troubles dépressifs et d'anxiété dans les études les plus récentes.
Beaucoup d'erreur diagnostic de « retard mental » car la plupart des tests d'évaluation
mentale, de QI sont par écrit et pas du tout adaptés à la langue des signes, donc beaucoup
d'erreurs de diagnostic.
Encore un mot sur les patients qui ne sont pas hospitalisés (car ces études sont pour des
patients hospitalisés en psychiatrie): il y a très peu d'études sur la qualité de vie ou la
souffrance psychique des patients sourds. J'en ai trouvé 3: ce qui ressort essentiellement,
c'est la souffrance au travail des personnes sourdes (souffrance due à l'isolement), l'anxiété
(des troubles anxieux) et les troubles dépressifs.
Pour affiner un peu plus le
discours au niveau
psychiatrique, il y a des
choses qu'il faut connaître
en psychiatrie pour ne pas
se tromper quand on fait un
diagnostic: arriver à faire la
différence entre un trouble
du langage et un trouble du
comportement chez un
patient schizophrène, alors
que c'est quelque chose de
difficile à faire puisque le
support du langage et celui
de l'expression du discours
est le même, c'est le corps.
C'est difficile d'arriver à
faire un diagnostic par
rapport aux troubles du langage qui sont quand même des symptômes qu'on repère
beaucoup dans les
psychoses et qui
permettent de faire un
diagnostic de psychose,
notamment chez des
patients qui ont des
troubles du cours de la
pensée (comme un
barrage, le discours
s'interrompt en plein milieu
de la phrase puis reprend),
ou sinon des troubles du
cours de la pensée qui sont
traduit par une diminution
du rythme de la voix puis
une reprise sur un rythme
normal. On a la même
chose en langue des
signes. Quand on a cela en
Colloque Santé Surdité 41/159langue des signes, on se dit qu'il s'agit peut-être d'un retard mental alors qu'en fait, on est
pas du tout dans cette configuration. La personne a une intelligence strictement normale
mais ce sont les troubles du langage liés à la psychose. Il faut aussi se rendre compte que
quand quelqu'un est anxieux, ému, que c'est un premier rendez-vous chez un psychiatre,
c'est souvent pas facile. Pour une personne sourde très anxieuse, cette anxiété peut induire
une écholalie, le patient répète tout ce qu'on dit, parle peu, s'exprime peu et on pourrait
aussi prendre cela pour un retard mental, ce qui n'est pas du tout le cas. C'est pour cela qu'il
faut être très très patient et attentif quand on reçoit des patients sourds en psychiatrie. Il est
nécessaire de prendre du temps (plusieurs consultations) avant de ce dire qu'il y a
véritablement un trouble de ce type-là. Il faut apprendre à se connaître, créer une sorte
d'échange de confiance réciproque avec le patient pour qu'il puisse livrer sa souffrance et
qu'on puisse travailler ensemble sur comment résoudre cela.
Un point sur les réseaux de soins en santé mentale en France.
En psychiatrie adulte il y a:
(2 services à Paris)
> Le pôle surdité et santé
mentale de l'hôpital St-Anne
sous la responsabilité du Dr
Gorog, Dr.J. Laborit et Dr.
Catherine Quérel.
> Il y a le Dr. Karacostas à l'unité
d'accueil et de soins des
personnes sourdes de la Pitié-
Salpêtrière
Un service dans le Sud de la
France, le nôtre qu'on a créé en
2007et dont je suis le médecin
responsable. Je travaille
actuellement avec une psychologue. Nous sommes donc une équipe de 2 personnes,
sachant que Carole travaille sur
l'unité somatique et dans la nôtre
aussi. Nous sommes deux
personnes embauchées.
En pédopsychiatrie il y a aussi
3 centres tous trois sur Paris
>aux ULIS le centre soins et
ressources en santé surdité les
ULIS
> l'équipe surdité mentale avec
Benoit Virole, et
>le services médico-
psychologique de l'INJS (Institut
St-Jacques) avec le Dr. F Pellion
Colloque Santé Surdité 42/159Unité ambulatoire Surdité et Santé Mentale de Marseille
Historique
En janvier 2003 a été créée l'unité d'accueil et de soins pour les sourds à l'hôpital de la
Conception (l'unité somatique). J'ai été contactée en juin 2004 par l'équipe, car ils avaient
des difficultés à orienter leurs patients sourds qui nécessitaient des soins psychiatriques.
A l'époque, j'étais assistante dans un service psychiatrique où il y avait une patiente sourde
qui avait été admise et avec laquelle je n'arrivais à rien, elle ne me comprenait pas, je ne la
comprenais pas, on était vraiment dans des difficultés de communication et dans une
impasse thérapeutique. Ce que je vais dire peut paraître choquant, mais à part faire de la
« médecine vétérinaire », on regardait de loin la personne, et le résultat n'était vraiment pas
glorieux.
A ce moment-là, les deux équipes étaient dans le besoin, moi et l'équipe somatique, avions
commencé à prendre en charge cette patiente avec interprète. Et cette dame qui depuis des
années (depuis l'âge de 18 ans) traînait d'hôpital, en clinique et en post-cure psychiatrique, ;
cette patiente avait été abandonnée par la famille et avait une psychose lourde, cela faisait
peut-être 20 ans qu'elle ne s'était plus exprimée dans sa langue. On l'a prise en charge avec
interprète et progressivement elle a pu nous expliquer sa vie, ses souffrances, son parcours,
son histoire et la prise en charge s'est transformée de manière radicale. Il y a eu une
véritable amélioration de son état clinique, elle a pu ressortir du service, pour moi cela a été
une découverte. Quand on travaille avec des personnes sourdes et qu'on est médecin
psychiatre, il n'y a pas 36 solutions. Il faut apprendre la langue des signes, travailler en
langue des signes.
Le constat était
simple et il ne fallait
pas tourner autour
du pot.
A partir de 2004 on
s'est mis à travailler
en collaboration,
l'équipe somatique
et moi , afin de
prendre en charge
des patients
ponctuellement. J'ai
commencé à me
former en langue
des signes, j'ai fait
un, puis 2 niveaux
et progressivement
on a écrit un projet
pour une ouverture
de cette unité,
qu'on a présenté à la DRASS (direction régionale des affaires sanitaires et sociales). Nous
avons obtenu un budget qui nous a permis d'ouvrir en octobre 2007 une unité ambulatoire
surdité et santé mentale avec un temps plein de psychiatre que j'occupe et un temps plein de
psychologue (on avait recruté deux psychologues à mi-temps au départ).
Notre activité se résume à de la consultation en langue des signes avec ou sans interprète et
Colloque Santé Surdité 43/159avec ou sans intermédiateur, de la psychiatrie de liaison c'est à dire pour des patients sourds
hospitalisés dans des services de soins somatiques ou hospitalisés dans d'autres hôpitaux
psychiatriques de la région marseillaise. On peut être amenés à se déplacer pour aider les
équipes qui n'ont pas l'habitude de recevoir les patients sourds, pour pouvoir vraiment
améliorer la prise en charge et leur permettre d'avoir le déclic que j'avais pu avoir quelques
années auparavant dans la prise en charge. Une collaboration étroite (plus qu'étroite) avec
l'unité d'accueil et de soins des personnes sourdes, car comme je vous l'ai expliqué, notre
budget nous a permis d'engager un équivalent temps plein de psychologue et un équivalent
temps plein de médecin; pas de secrétariat, pas d'interprète, ni de professionnels sourds. On
travaille donc en partenariat avec l'unité de la Conception: le secrétariat est assuré par leur
service; l'interprète est celle qui travaille à l'unité somatique, la conseillère en économie
familiale sociale intervient quand il y a besoin d'orienter les patients.
On travaille beaucoup avec l'institut régional des sourds « les Hirondelles » pour des
journées de prévention, pour la prise en charge d'enfants ou adolescents en difficultés,
souvent hors périodes scolaires quand quelqu'un nécessite un suivi un peu plus contenu
pendant l'été ou les vacances.
On propose des journées de sensibilisation à l'hôpital: deux fois par an, on fait 2-3 jours de
formation durant lesquels on explique au personnel hospitalier (du personnel administratif au
personnel soignant) ce qu'est notre travail, ce qu'on fait, comment on accueille les personnes
sourdes. On leur explique tout cela, et on donne de minis cours de langue des signes pour
les sensibiliser au contact des personnes sourdes. Parfois, cela encourage des gens à se
former en langue des signes. Il y a 3 ans, 15 personnes se sont formées; actuellement, 15
autres personnes sont en cours de formation. Cela ne débouche pas forcément sur des
professionnels signants mais ce sont des gens qui ont eu 4 cycles de langue des signes. Ils
vont permettre de ne pas être en panique totale face à une personne sourde et peuvent
rassurer la personne sourde lorsqu'elle se présente aux urgences ou dans les services de
l'hôpital.
On réalise aussi des conférences d'éducation à la santé auprès des foyers des sourds de la
région.
Ma première expérience avant la création de l'unité, a été une expérience très ponctuelle;.
C'était volontairement limité aux situations très préoccupantes et urgentes car j'étais praticien
hospitalier à temps plein pour les entendants dans un autre service et ne pouvais pas utiliser
tout mon temps de travail pour les sourds (mon chef de service n'aurait pas du tout apprécié
et je ne signais pas beaucoup). J'étais en formation. Il y avait une interprète temps plein pour
une structure donc je récupérais de temps en temps Carole (l'interprète) mais on limitait
volontairement les prises en charge. La consultation était découpée en trois parties:
- le briefing entre l'interprète et moi : j'expose la situation, explique le contexte, et donne le
cadre
- la consultation se déroule sur une durée d'environ 45 minutes. Quand le patient est
accompagné de plusieurs personnes, souvent un tiers entendant (éducateur, membre de la
famille,...) la personne entendante est aussi accueillie en début de consultation. Tout ce qui
est dit est traduit. Tout ce que dit le tiers entendant accompagnant est traduit en langue des
signes pour le patient sourd. C'est très fréquent, encore maintenant qu'un parent entendant
dise « ça vous ne le traduisez pas », ce à quoi on répond qu'on vient de traduire « qu'il ne
fallait pas traduire cela » puisqu'on avait informé en début de consultation que tout est
traduit.... ce qui vexe beaucoup les mamans qui ont l'habitude de s'occuper de leur fiston de
50 ans qu'elles n'arrivent pas à lâcher, mais elles finissent pas s'habituer et le patient est
ensuite reçu seul sans le tiers accompagnant.
Colloque Santé Surdité 44/159- un débriefing linguistique dans lequel on va essayer de reprendre la situation, les
incompréhensions que j'ai pu avoir ou qu'a pu avoir l'interprète, les difficultés langagières
perçues à la fois par l'interprète et moi-même.
A ce moment de ma pratique, je n'ai que la traduction, je ne capte rien d'autre que cette
traduction-là, quoi que.... on observe tout ce qui est de l'ordre du discours non verbal (et qui
est essentiel pour un psychiatre), l'attitude du patient, la mimique, est-ce qu'il va être à l'aise,
sa manière de signer, son débit lent ou rapide, est-ce que les expressions du visage sont
cohérentes avec le discours, etc. Cela va nous orienter vers la pathologie. Tout ce qui est de
l'ordre du discours non verbal, on continue à le percevoir, heureusement, même si on ne
connaît pas la langue des signes, et le verbal vient grâce à la traduction.
A ce moment là
(au tout début),
c'est vrai que je n'ai
pas de perception
de la distorsion
entre le discours
du patient et ce
que j'entends du
discours du patient
par le truchement
de la traduction, je
n'arrive pas à
repérer ce
décalage-là, je
n'arrive ni à le
repérer ni à
l'intégrer dans ma
pratique.
Le discours oral est essentiel à la compréhension de la pathologie psychiatrique. Quand je
voyais beaucoup d'inquiétude chez Carole (l'interprète) pour traduire du « non-sens » (par
exemple quand on recevait un patient psychotique délirant), quand le discours est délirant,
on stresse, on angoisse mais il faut simplement que le discours soit fidèle à celui du patient.
Il est difficile de faire dans la fidélité puisque le discours part dans tous les sens. Pour
essayer de pallier à cela, j'ai mis en place des petits cours de sémiologie dans le service
pour expliquer « la dissociation », « le désir paranoïde », « les troubles du langage dans la
psychose », et aussi pour se rassurer sur le fait que peut-être, le sens, il n'y en a que pour le
patient, et que moi non plus, en tant que psychiatre, chez des patients entendants je ne
récupère pas du sens forcément, et que ce n'est pas non plus la peine de vouloir traduire du
sens. On a mis en place des « interprétations mot-signe », c'est à dire que Carole n'essaie
pas forcément de reconstruire le sens. On continue comme ça, en percevant des deux côtés,
cela permettait de coller au mieux à quelque chose qui ressemble à une situation classique
comme avec des entendants.
CG:Je vais vous parler de mon point de vue.
Le point de vue de l'interprète par rapport aux situations psychiatriques
Quand j'ai commencé à travailler, à être happée par des situations psychiatriques, je
Colloque Santé Surdité 45/159travaillais en institution et j'ai été appelée dans un couloir pour traduire un problème avec un
jeune d'une institution. Il fallait traduire la consultation psychiatrique. Je crois que c'est à
partir de ce moment-là que je me suis rendu compte que ce n'était pas possible, qu'on ne
pouvait pas débarquer ainsi dans une situation psychiatrique. J'ai eu des moments où je
pense qu'il y a eu de grosses erreurs de ma part et de celle des médecins. J'avais beaucoup
de mal à vivre certaines situations puisque je me suis retrouvée parachutée devant un jeune
de 18 ans qui avait des discours complètement hallucinés. Il y avait des diables, du feu. Il me
fixait vraiment dans les yeux et c'était vraiment très très difficile pour moi, avec, à côté de
moi, des soignants qui connaissaient quelques signes et qui, par exemple, à partir du
moment où ils repéraient une configuration commune disaient « il a dit immeuble » or c'était
complètement hors contexte. Je me rappelle avoir dit une fois que cela pouvait tout à fait
représenter tout autre chose (des pacs de lait géants par exemple). Je n'en sais rien, car il
n'y avait pas de contexte ni avant ni après, je ne sais pas où on se situe, je comprends rien à
ce qu'il dit; ce signe /IMMEUBLE/ signifie immeuble quand on est dans un contexte de ville,
de rue, ... mais sinon c'est une forme, une configuration et tout ce que cela peut représenter.
Cela a été très très
difficile et je suis
chaque fois ressortie
de ces quelques
expériences pas très
fière de moi et pas à
l'aise. Quand on a
commencé à
travailler, du coup les
choses se sont mises
en place. J'ai
vraiment senti
qu'Anna (médecin
psychiatre) avait très
envie d'apprendre la
langue des signes.
C'était un moteur pour
notre collaboration et
c'est vrai qu'au début
elle ne connaissait
pas la langue des signes. C'est toujours très délicat pour un interprète de traduire un
discours désordonné car on veut qu'il y ait du sens et puis en même temps, ce que
je me disais avec mon expérience d'interprète en milieu somatique, c'est que ces patients
qui consultent en psychiatrie, je les vois aussi en somatique, et quelques fois, cette altération
du discours elle n'est pas seulement présente quand ils consultent en psychiatrie mais aussi
quand ils consultent en gynécologie, en cardiologie, etc. Là, par contre, on ne se pose pas
de question, il 'y a pas de problème. C'est vrai que la langue n'a pas le même poids
thérapeutique en consultation somatique qu'en psychiatrie. C'est justement parce qu'on fait
un travail en collaboration qu'on va pouvoir démêler certains points et avancer sur le sujet.
C'est éviter une prise en charge sauvage qui met tout le monde mal. Au départ, Anna n'avait
pas de compréhension de la langue des signes, elle ne comprenait le discours que par le
biais de mon interprétation. J'étais sans arrêt en train de lui dire et de lui répéter les limites
de mon fonctionnement, jusqu'où je pouvais aller, jusqu'où je n'arrivais pas aller, les
moments où j'étais complètement noyée parce que je ne comprenais pas, les moments où je
m'arrêtais au milieu de la traduction en disant « je ne comprends pas ». Anna reprenait alors
Colloque Santé Surdité 46/159