Culture du pommier à cidre / par Alfred Piquot
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Culture du pommier à cidre / par Alfred Piquot «Aimez vos pommiers, soyez-en glorieux et tout ira bien. Le blé et le trèfle se cultivent en grand mais les arbres ne se cultivent qu'en petit un à un» I L'OUVRAGE DE M. LE DR. DENIS-DUMONT SUR LE CIDRE. M. le Docteur Denis-Dumont appartient au département de la Manche, où l'usage du vin est à peu près inconnu, où le cidre est la boisson ordinaire — « J'avais remarqué, dit-il, dès mes premiers pas dans la carrière professionnelle, l'étonnante unanimité avec laquelle, en pleine Basse-Normandie
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Culture du pommier à cidre / par Alfred Piquot
«Aimez vos pommiers, soyez-en glorieux et tout ira bien. Le blé et le trèfle se cultivent en grand mais les arbres ne se cultivent qu'en
petit un à un»
I
RL'OUVRAGE DE M. LE D . DENIS-DUMONT SUR LE CIDRE.
M. le Docteur Denis-Dumont appartient au département de la Manche, où l'usage du vin est à peu près
inconnu, où le cidre est la boisson ordinaire — « J'avais remarqué, dit-il, dès mes premiers pas dans la carrière
professionnelle, l'étonnante unanimité avec laquelle, en pleine Basse-Normandie, mes confrères, jeunes ou
vieux, jugeaient défavorablement le cidre ; — quelques-uns allaient même jusqu'à proscrire cette boisson d'une
manière absolue comme étant réellement nuisible » — « et cependant, ajoute-t-il, en parlant de son pays (la
Hague, où l'on ne boit que du cidre) les habitants étaient grands, sains, robustes, et rappelaient par leur énergie
et leur solide constitution, ces races Danoises et Norwégiennes. » — « Il y avait là une espèce de contradiction »
qui frappa vivement
[p. 4]
l'attention de notre savant compatriote — Un autre fait d'observation vint bientôt redoubler chez lui l'attrait que
lui inspirait cette étude. — « Attaché, dit-il, au service de l'Hôtel-Dieu, où sont dirigés en assez forte proportion les
malades de la contrée atteints d'affections chirurgicales graves, je ne tardai pas à constater qu'une maladie fort
commune dans les pays du vin, la pierre, était extrêmement rare à l'hôpital de Caen — Ce peu de fréquence de la
maladie de la pierre en Basse-Normandie avait bien été reconnu par quelques praticiens et, l'opinion que l'usage
du cidre jouait probablement un certain rôle avait bien quelques partisans ; — mais jusqu'à quel point fallait-il
admettre cette immunité pour notre pays ? — Quel était le rôle exact du cidre ? — Quel était son mode
d'action ? — Jusqu'où s'étendait sa vertu prophylactique ? — Avait-il une valeur thérapeutique quelconque ?.....
Autant de questions sur lesquelles personne ne se prononçait, et pour cause, et dont on chercherait en vain,
même aujourd'hui, la solution dans nos ouvrages classiques » — « Je fus donc en quelque sorte naturellement
conduit à envisager le cidre sous deux aspects différents : — Comme agent prophylactique ou thérapeutique, au
point de vue médico-chirurgical ; — Comme boisson alimentaire, au point de vue de l'hygiène. »
Le concours d'un grand nombre d'observateurs pour la réunion des éléments statistiques était
indispensable — De tous les points de la Basse-Normandie, les renseignements et les faits cliniques n'ont pas
r
fait défaut à M. le D Denis-Dumont : — les témoignages de 117 médecins des
[p. 5]
arrondissements de Caen, Bayeux, Falaise, Lisieux, Pont-l'Evèque, Vire, Mortain, Saint-Lo, Coutances,
Valognes, Cherbourg, etc., ne relèvent depuis 55 à 60 ans, dans toute cette contrée, où le cidre est la boisson
usuelle, que 60 cas, où la maladie de la pierre a été traitée, et encore, sur ces 60 cas, nous remarquons 31 cas
chez des buveurs de vin et 4 cas où des corps étrangers introduits par accident dans la vessie avaient déterminé
cette terrible maladie, qui provoque des « douleurs cruelles, qui nécessite une opération dangereuse, effrayante,
et que le praticien n'a guère plus de chances d'oublier que le patient lui-même. »
rA ces témoignages, qui constituent une vérité scientifiquement démontrée, M. le D Denis-Dumont ajoute
encore une étude approfondie sur les propriétés lithotriptiques du cidre dues à sa composition chimique et à son
action physiologique ; il prouve par les succès qu'il a obtenus dans le traitement de ses malades, l'efficacité du
cidre contre les calculs urinaires et les accidents qu'ils déterminent — Son action favorable sur la goutte — sur
les coliques hépathiques — l'obésité — et l'irrégularité des fonctions intestinales. — L'emploi salutaire du cidre en
bouteille contre les vomissements rebelles et les embarras gastriques. — Le plein succès du cidre là où les
traitements alcalins avaient été impuissants.
Dans la deuxième partie de son ouvrage, l'auteur parle des vignobles qui couvraient la Basse-Normandie au
moyen âge, époque où le cidre y était encore inconnu ; il cite les vignobles de la Manche depuis Mortain et Avranches jusqu'à Surtainville ;
[p. 6]
il parle de la mauvaise qualité des vins Normands, dont un des plus réputés était le vin d'Avranches en vogue
sous le nom de Tranche-Boyaux — Le vin, la bière ou cervoise ne firent définitivement place au cidre qu'au
ecommencement du XVI siècle. D'après le Traité du sidre par Julien de Paulmier, docteur en la Faculté de
Médecine de Paris, d'après le jour qui vient de se faire tout récemment par un vieux manuscrit du sire de
Gouberville dont la fameuse trouvaille est due à l'abbé Tolmer, de Valognes, l'usage du cidre, qui s'établit d'abord
dans le Cotentin, ne remonte qu'à 350 ou 400 ans au plus. — En 1486, dans la paroisse de Lestre, aux environs
de Valognes, s'établissait un gentilhomme espagnol, venant de Biscaye ; il se nommait Dursus, Dursus de
L'Estre. — Ce Dursus de L'Estre, d'après une tradition de famille et d'après le livre de Paulmier, aurait apporté
avec lui de la Biscaye des greffes d'espèces de pommes excellentes et aurait appris à ses nouveaux
compatriotes l'art de fabriquer le cidre. — Les espèces les plus anciennes seraient la pomme de Monsieur, la
Barbarie de Biscaye, la pomme de Marin-Onfroy.
r
M. le D Denis-Dumont revient aux qualités toniques, réconfortantes et nutritives du cidre et nous assure que
l'analyse chimique démontre dans certains cidres plus d'alcool que dans la plupart des vins ; 10, 11 et même 12
0/0 ; les cidres du Cotentin en contiennent 7, 8 et 9 0/0. — Le tanin auquel on fait jouer un rôle si important dans
les métamorphoses nutritives, entre quelquefois dans le cidre dans la proportion de 8, 10, 12 et 13 0/0,
[p. 7]
proportion plus forte qu'elle ne l'est dans beaucoup de Bordeaux et surtout dans les vins de Bourgogne.
Les sommités médicales de Paris, dont nos médecins de province ne subissent que trop l'influence, ont été
forcées enfin de se rétracter après avoir discrédité un peu à la légère notre boisson Normande, qui offre comme
force, goût, qualités, des variétés plus nombreuses que le vin.
Chose curieuse, tant le phylloxera fait de ravages, tant la production du vin augmente en France : — On en
est arrivé à ce point qu'on fabrique aujourd'hui des vins de toutes qualités, de toutes forces, de tous crûs, sans
employer un grain de raisin ! — A l'aide de teintures, de drogues, de mélanges plus ou moins pernicieux on
sophistique un breuvage de façon à dérouter tous les chimistes de la terre.
A l'activité fébrile du vigneron qui gravit les coteaux chargé d'une hotte pleine de terre pour soigner sa vigne ;
aux soins attentifs qu'il porte à la fabrication de son vin, quand on compare l'indolence de nos cultivateurs qui
négligent la culture et l'entretien de leurs pommiers, les maltraitent, les écorchent avec les harnois, leur rompent
les branches, les assomment à coups de gaule en raison de l'abondance des fruits dont ils sont couverts, on ne
peut que s'associer à l'indignation que notre spirituel compatriote éprouve contre une telle incurie, contre cette
routine ignorante et obstinée qui va jusqu'à rechercher l'eau des mares les plus immondes pour la fabrication du
petit cidre afin de l'obtenir plus gras ! — A la mauvaise fabrication
[p. 8]
des cidres viennent s'ajouter les charges exhorbitantes des droits fiscaux ; la spéculation des hôteliers avides
qui gâtent soigneusement leur cidre afin d'amener leurs clients à boire à raison de 2 fr. le litre ces détestables
r
mélanges qui n'ont du vin que la couleur, toutes ces causes, comme l'explique si bien le D Denis-Dumont, font
que l'on corrompt le cidre et que l'on se prête ainsi à entretenir toutes les préventions, toutes les détractions, les
calomnies, les injures que les suppôts du vin ne cessent de dégorger contre un produit si précieux qui, traité avec
plus d'intelligence, ferait notre richesse.
r
Comme agriculteur, nous applaudissons hautement aux procédés exposés par M. le D Denis-Dumont pour la
fabrication du cidre, sa conservation en fût et en bouteille ; qui se résument en deux mots. —
Retrancher les quétines et les pourries (dont on peut faire du cidre pour le ménage) — mélanger les espèces de
pommes et les mettre sous la meule ou sous le pilon dès qu'elles ont atteint leur complète maturité et qu'elles
laissent échapper leur agréable parfum ; — employer pour la conservation du cidre des fûts de 11 à 12 hectolitres
au moins ; — employer la bonde Pasteur. — Pour la conservation du cidre en bouteille, — tenir les bouteilles
debout pendant la fermentation tumultueuse et les coucher en juin ou juillet.
IIEn 1860, je publiai une étude sur la culture du pommier ; l'effet fut à peu près nul ; en ce
[p. 9]
temps le blé était cher et l'on buvait le cidre pour rien ; alors, on plantait peu et l'on plantait mal ; les pommiers
gênant la charrue et portant beaucoup d'ombre, on les hachait par la tête et par le pied, et, quand le vent les
déracinait on ne s'en affligeait guère ; enfin, on commence à s'émouvoir de cet état de chose et, un publiciste de
la Haute-Normandie redit pour sa contrée ce que j'ai déjà dit pour la nôtre ; il s'adresse aux citadins buveurs de
cidre, mais plus encore aux paysans qui cultivent le pommier et fabriquent la boisson. C'est eux, dit-il, surtout qu'il
faut avertir et réveiller de leur torpeur en leur criant tout haut que leur arbre est malade, et que, si les choses
continuent du même train, avant soixante ans, il n'y aura plus de pommiers en Normandie. Pour la Haute-
Normandie c'est certain et je crois que la Basse n'est guère en meilleur état.
Le mal est dû sans doute à plusieurs causes, mais la plus forte est une cause purement morale. Pour l'appeler
franchement par son nom, c'est l'incurie des paysans normands. Ils sont pourtant laborieux, et on les calomnierait
si on les accusait de paresse ; mais leur ardeur est toute pour la grosse besogne, les grands travaux des champs
et ce qu'on appelle les coups de collier. Dès qu'il faut des soins, de la minutie et de l'attention aux détails, ils ne
trouvent plus ni temps ni courage. Quand notre paysan est livré à lui-même, et sauf les cas où pèse l'influence
d'un propriétaire éclairé, je défie qu'on rencontre chez lui, dans la Seine-Inférieure et dans l'Eure :
[p. 10]
Un champ bien sarclé,
Une basse-cour sans mauvaises herbes,
Un fumier bien aménagé,
Un purin recueilli,
Une barrière sans avaries,
Un pommier bien entretenu.
Si l'on traitait ainsi la vigne, la France ne tarderait pas à se passer de vin. Mais voyez avec quel soin on la
cultive : on la bine, on la butte, on la taille, on l'attache, on la soutient, on l'épierre, on la fume. Les vignerons
méritent de réussir, pour la vigueur physique, l'intelligence et l'énergie morale qu'ils ne craignent pas de
dépenser.
La bataille livrée à l'oïdium montre bien la différence entre la manière dont on cultive la vigne et celle dont on
soigne le pommier.
Voyez, au contraire, ce qui se passe chez nous. Il y a plus de cinquante ans que le puceron lanigère ou mal
blanc est arrivé d'Amérique. Les remèdes contre ce petit monstre sont des plus simples : un pinceau et de l'huile,
un brandon de paille enflammée en viennent à bout ; au pis aller, on l'écraserait sous les doigts. Cependant le
puceron règne dans toutes nos pommeraies ; les exostoses qu'il provoque ont déjà tué le pommier Peau de
vache, qui était la meilleure de nos variétés, et si l'on n'y prend garde, le reste y passera.
[p. 11]
III
TABLEAU DE LA PRODUCTION DU CIDRE EN FRANCE D'APRÈS LA STATISTIQUE EN 1865
Anciennes provinces Départements. Hectolitres. Francs.
Seine-Inférieure 1.216.200 8.100.600
Eure 1.087.700 6.978 700
Normandie Calvados 1.229.500 13.080.600
Orne 1.384.500 15.403.600Manche 1.777.600 4.836.200
Ile-et-Vilaine 525.100 3.581.600
Côtes-du-Nord 814.300 3.622.800
Bretagne Finistère 89.100 653.100
Morbihan 363.000 3.326.800
Loire-Inférieure 84.800 432.000
Sarthe 273.000 1.793.000
Maine et Anjou Mayenne 290.000 2.130.300
Maine-et-Loire 27.000 405.200
Seine 13.900 378.400
Seine-et-Oise 31.100 311.000
Ile de France. Oise 578.200 6.958.700
Seine-et-Marne 81.700 816.000
Aisne 272.400 3.251.200
Picardie Somme 380.300 5.433.800
Artois Pas-de-Calais 60.000 600.000
Ardennes 50.500 418.400
Champagne Aube 24.400 220.100
Yonne 32.300 235.600
Eure-et-Loire 210.700 1.607.200
Orléanais Loire-et-Cher 17.000 160.400
Loiret 12.800 153.200
Totaux du pays à cidre 10.927.100 84.888.200
[p. 12]
Anciennes provinces Départements. Hectolitres. Francs.
Touraine Indre-et-Loire 1.200 14.500
Limousin Haute-Vienne 5.000 47.500
Marche Creuse 5.000 51.400
Guyenne Aveyron 1.200 6.900
Auvergne Cantal 600 9.100
Bourbonnais Allier 700 4.400
Totaux de divers départements 13.700 134.000
Totaux pour toute la France 10.940.800 85.022.200
La Manche, département encore plus spécialement agricole que les précédents, donne par suite une
proportion plus forte en faveur du gros cidre, 1,322,600 hectolitres contre 455,000 de petit cidre, soit les trois
quarts de sa production. Ce département mérite une mention particulière, car avec ses 1,777,000 hectolitres de
cidre gros et petit, il arrive le premier de tous, et pourtant, s'il est ici une culture négligée et pour ainsi dire
inconnue c'est la culture des pommiers à cidre qui, traités avec plus de soins, plus de discernement, feront
assurément, dans un avenir prochain, notre salut et notre richesse ; des cidres, déjà chers, les prix s'élèveront
encore et les bouilleuses, introduites pour de bon par M. Alexis Bouffard, nous viendront en aide ; nos cultivateurs
du Cotentin finiront par comprendre l'utilité de ces instruments et s'accoutumeront à l'eau-de-vie de cidre si pure
et si saine ; déjà, les eaux-de-vie dites de vin, ces mélanges détestables dont le commerce nous empoisonne à si
grand prix, sont rigoureusement rejetées de nos tables.
[p. 13]
Si le Libre-échange s'impose aux nations comme une loi naturelle et que l'Amérique et les Indes doivent nous
engloutir, nous faudra-t-il émigrer vers une autre patrie pour cultiver une autre terre sous des lois protectrices et
un climat plus heureux.
Quand déjà 27 millions de campagnards (victimes que l'on va sacrifier au Libre-échange) demi détachés de la
terre natale, pâlissent devant l'avenir qui les menace, nous faut-il désespérer ! — Qui nous empêcherait de lutter
de produits avec les autres pays du globe — Améliorer encore nous est-il donc impossible, ne serait-ce que par la culture du pommier que la nature a donné en apanage à notre patrie Normande.
Pour élever et maintenir nos pommiers beaux et fertiles, quelques procédés, d'une exécution facile et peu
coûteuse, nous ayant parfaitement réussi, nous ne croyons pas sans utilité de les soumettre ici à nos
compatriotes.
IV
FORMATION DES PÉPINIÈRES
Pour vous procurer des pommiers, ne prenez de pépins que des plus beaux fruits choisis dans les meilleures
variétés et en très bon état de santé ; semez-les en terre meuble et bien graissée, en novembre ou décembre si
le terrain est sec, en février ou mars si le terrain est humide. Le sarclage est le seul soin que demandent les
jeunes pommiers dans leur première année.
[p. 14]
Au bout d'un an, on choisit avec soin les plus beaux, les plus vigoureux, on les transplante au commencement
de l'hiver, en lignes espacées de 80 centimètres et en laissant au moins 33 centimètres d'un arbre à l'autre ; il
faut autant qu'on le peut, leur sacrifier un sol riche et profond, bien engraissé d'avance et remué à une profondeur
de 60 à 80 centimètres. En transplantant ainsi les jeunes pommiers pour la première fois, on a l'habitude de leur
retrancher le pivot afin de faciliter le développement des racines latérales qui favorisent la reprise des arbres ;
cette opération n'est d'aucune utilité car les sujets qui ont perdu leur pivot ne sont pas plus riches en racines
latérales que ceux qui l'ont conservé ; et ces derniers lorsqu'ils sont plantés à demeure au milieu des champs se
soutiennent mieux contre les vents que les autres qui ne reposent que sur leurs racines traçantes.
Autrefois, nos pommiers, dont la durée moyenne était cent ans environ, atteignaient des proportions
gigantesques comparativement à ceux d'aujourd'hui qui ne durent guère qu'une soixantaine d'années. Cette
différence peut provenir de deux causes principales : le choix des pépins et des greffes ; autrefois, on cueillait
dans les bois ces petites pommes sauvages, nommées pommes de vert, dont l'acidité déchire le palais, on en
semait les pépins et l'on obtenait des arbres vigoureux, d'un port magnifique et de très-longue durée mais d'une
croissance lente ; aujourd'hui l'amour de la précocité nous fait choisir de préférence des pépins de belles pommes
douces, qui procurent des sujets d'une croissance rapide mais d'un bois tendre et délicat, qui dessèchent
[p. 15]
et meurent au bout de 50 à 60 années de plantation. Enfin on n'apporte pas plus de discernement dans le
choix des greffes que dans le choix des pépins ; on accouple indifféremment une greffe au bois tendre avec un
sujet au bois dur ; une greffe hâtive, avec un sujet tardif ; la greffe tendre et hâtive par exemple avec un sujet dur
et tardif ne peut procurer qu'un mauvais pommier, par cette raison bien simple, que la sève tardive du pied ne
venant pas soutenir à temps les efforts précoces de la greffe, l'arbre ne peut que se couvrir de fleurs et ne donne
pas de fruits.
Quand on greffe il faut autant qu'on le peut, accoupler des bois de même nature.
On greffe au pied, au bout des branches et au haut de la tige. Pour greffer au pied il faut que les sujets soient
gros comme le doigt, on les coupe à 25 centimètres de terre et on y met une seule greffe. Pour greffer au haut
des branches on attend que le pommier soit planté à demeure et, au bout de quelques années, lorsque la tête est
bien fournie, on met une greffe ou deux au bout de chaque branche. Pour greffer au haut de la tige on la coupe à
2 mètres de hauteur lorsqu'elle a 9 ou 10 centimètres de circonférence et l'on y met 2 greffes, ce procédé est le
plus mauvais, parce qu'il arrive parfois que dans un grand vent les greffes se disjoignent et l'arbre se fend du haut
en bas.
Il nous semble que le meilleur moyen de faire de bonnes pépinières et d'obtenir des arbres fertiles et de
longue durée, serait tout simplement, d'extraire des pépins de belles pommes choisies et d'élever les pommiers
sans les jamais greffer, c'est-à-dire,
[p. 16]
de la façon dont on élève des pêchers, des pruniers, etc., dans nos jardins de fermes ; on obtient, il est vrai,
des fruits moins beaux et plus amers mais beaucoup plus abondants que lorsque les arbres ont été greffés. Si
l'on veut suivre cette méthode, il faut se garder de prendre des pépins de pommes voisines de mauvais pommiers à cidre ou de pommiers de jardin, parce que le pollen des fleurs produit des effets surprenants. Nous avons vu
des pépins tirés de grosses pommes douces, produire des pommiers qui rapportaient une sorte de pommes
acides de très mauvaise qualité ; cela venait de ce que le pommier à cidre mêlait ses rameaux avec ceux d'un
mauvais pommier de jardin qui fleurissait dans la même saison.
Lorsque les jeunes pommiers sont transplantés en lignes dans la pépinière, il ne faut jamais bêcher la terre
entre les lignes, la bêche ne fait point de grâce aux racines ; elle tranche tout ce qu'elle rencontre, il suffit d'avoir
soin tous les ans de faire en automne une bonne provision de feuilles sèches que l'on ramasse dans les bois et
d'en répandre, en été, une couche de 15 centimètres de hauteur dans les lignes de pommiers, ce qui favorise
extraordinairement leur pousse.
Pour former la tête des jeunes pommiers en pépinières on arrête la tige en la coupant à deux mètres de
hauteur ; on taille ses branches latérales, sans les retrancher tout-à-fait ; on peut les raccourcir selon qu'on le
juge convenable et attendre, pour les faire disparaître, que la tête ait acquis sa forme et que la tige ait au moins 8
ou 10 centimètres de circonférence.
[p. 17]
Deux espèces d'insectes sont à redouter dans les pépinières, le puceron lanigère et le coupe-jet ; le remède à
opposer au premier consiste à badigeonner la tige et les branches avec un lait de chaux ou de la lie de vin ; il n'y
a pour ainsi dire aucun remède à opposer au second ; ce sont des insectes ailés, armés d'un bec pointu, qui
vivent errants et s'abattent à toute heure sur les arbres, attaquent les pousses les plus tendres et les coupent en
quelques instants ; ces insectes sont très nombreux dans le voisinage des grands arbres et des bois, ce qui fait
choisir de préférence des terrains à découvert pour y faire des pépinières.
V
PLANTATION A DEMEURE ET CULTURE DU POMMIER
L'Avent est la meilleure saison pour planter les pommiers ; ceux que l'on plante trop tard reprennent plus
difficilement.
C'est surtout au moment de la plantation à demeure qu'il ne faut pas reculer devant les sacrifices.
D'abord, il faut mettre courageusement au rebut toute ente qui n'a pas tout-à-fait réussi.
On ouvre des fosses de 2 mètres de diamètre et d'un mètre de profondeur ; on ne doit point remplir les fosses
avec les terres maigres qui en ont été tirées : il faut les jeter à côté et ne pas regretter de prendre dans le champ,
à même la couche supérieure, ce qu'il faut pour les combler de bonne terre, tandis que deux ouvriers jettent des
pelletées
[p. 18]
de terre dans la fosse, un troisième y jette de légères javelles de jan récemment coupé ; le jan, qui d'ailleurs
est un bon engrais végétal, tombant ainsi pêle-mêle avec la terre, contribue à l'ameublir et à favoriser le
développement des racines du jeune pommier.
On remplit la fosse de cette façon jusqu'à une hauteur d'environ 66 centimètres au-dessous du sol ; alors on
dépose dans le milieu de la fosse une petite tombe de terre bien ameublie sur laquelle on pose le pied du
pommier, dont on étend soigneusement les racines en laissant tomber dessus de la terre bien émiettée et
lorsqu'elles sont recouvertes d'une épaisseur de 20 à 30 centimètres, on imprime au pommier de petites
secousses afin de bien introduire la terre dans le chevelu des racines, cette opération est très utile pour favoriser
la reprise de l'arbre.
On incline légèrement le pommier du côté des vents qui sont le plus à redouter, enfin, on achève de combler
la fosse avec du bon terreau que l'on recouvre d'un peu de terre et l'opération est terminée. Il est bon de
remarquer que les terres qui remplissent la fosse après s'être tassées sous les pluies de l'hiver, ne devront plus
s'élever de plus de 25 à 30 centimètres au-dessus des racines.
On ne prend pas toujours en plantant les précautions nécessaires ; le plus souvent, les racines se trouvent
écorchées ou rompues, quelquefois elles sont réunies en paquet et enfouies trop profondément dans des fosses généralement trop étroites.
Le pommier ne s'accommode guère des terres qui mouillent et redoute surtout les vents de haut pour avoir un
bon plant il faut choisir autant qu'on
[p. 19]
le peut des pièces bien exposées au soleil de midi et abritées des vents d'Est, du Nord et surtout du Nord-
Ouest.
Armez efficacement les jeunes troncs contre le bétail, habillez-les avec de la paille en hiver ; mais, il faut avoir
soin de les déshabiller dans la belle saison, parce que rien n'est plus salutaire à la peau des arbres que la chaleur
du soleil ; les blessures faites à l'écorce, se cicatrisent beaucoup mieux au soleil que sous un emplâtre
quelconque.
Si la tête d'un jeune pommier prend une mauvaise tournure, qu'elle ne soit pas convenablement garnie de
branches, ou qu'elles soient trop épaisses et trop pendantes, on doit corriger ces défauts par des tailles
vigoureuses et fréquentes.
Le meilleur mode de plantation ; c'est à fond perdu ; rien ne nous semble plus mal à propos que d'embarrasser
des pièces en labour par des lignes tortueuses de pommiers ; la charrue coupe les racines, les harnais écorchent
le pied des arbres ou rompent les branches ; enfin quelques précautions que l'on prenne, on cause toujours
quelques dommages aux plants qu'on laboure.
Il est préférable de planter un coin de terre, de sorte, que les pommiers ayant acquis toute leur croissance,
puissent entremêler le bout de leurs branches s'abriter les uns les autres et ne former, ainsi réunis, qu'un seule
tête ; ces sortes de plants demeurés incultes, sont généralement très fertiles : ni les racines, ni les branches, ne
sont blessées ; chaque pommier, abrité par ses voisins, n'est point exposé aux grands vents qui brûlent les fleurs
et qui déracinent les arbres isolés.
[p. 20]
S'il est bon de ne pas labourer sous les pommiers, il ne faut pas laisser pour cela d'y mettre beaucoup
d'engrais, non contre le pied, mais sur la superficie que couvre la tête : déposez-y de bonnes couches de varech,
de fumiers, d'herbes grossières, provenant des talus ou du curage des cours d'eau, des pailles de blés, de
sarrasin, etc. Les vers, les taupes, les mulots ne tardent pas à remuer la terre sous ces dépôts et à l'ameublir
bien mieux, même en hiver, que plusieurs labours ne le feraient en été. Les grosses racines, qui s'enfoncent
profondément en terre, soutiennent l'arbre contre la tempête et lui transmettent la vie, mais, c'est sur les fines
racines ou chevelu, qu'on pourrait appeler avec raison racines fruitières, que nous devons fixer notre attention ;
leurs fils innombrables viennent percer le sol et demandent à trouver dans une terre riche et bien meuble, les
sucs fertilisants dont l'arbre a besoin pour produire des fruits. Le marc de pommes, est un bon engrais pour le
pommier, surtout s'il est mélangé avec de la chaux. Les purins, que l'on perd dans la plupart de nos fermes,
employés en arrosages, seraient aussi d'excellents engrais. Notre façon de graisser le pommier, mise en
pratique, dans une des communes les plus fertiles mais des plus arriérées du canton, fut hautement réprouvée
des cultivateurs qui n'auraient voulu pour rien jeter une pelletée d'engrais sous leurs pommiers parce que
disaient-ils, la récolte y verse toujours assez. L'exemple finit par triompher, et maintenant ils comprennent que
l'engrais est bon à tout et notre procédé se vulgarise avec un vrai succès.
Il est bon, par intervalles de deux ou trois ans
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de gratter avec un couteau de bois les mousses et les parcelles d'écorce morte qui couvrent le tronc des
pommiers, et de badigeonner ensuite avec un lait de chaux pour détruire ou faire déloger les insectes nuisibles
logés sous l'écorce.
Presque partout on gaule les pommes, c'est-à-dire qu'on assomme le pommier à coups de bâton en raison de
la quantité de fruits dont il est couvert ; cette façon sauvage de faire la récolte, cause de visibles dommages, les
branches sont meurtries rompues, la terre est jonchée de rameaux tendres et de bourgeons à fleurs ; ne gaulez
jamais vos pommes, ramassez-les quand l'arbre vous les donne ; avec une économie de temps vous aurez des
fruits à maturité.Dans le Cotentin, si renommé par ses cidres, on ne rencontre guère de plants de poiriers ; nous nous
demandons pourquoi.
Il y a quelques années, un agriculteur distingué, M. Etienne, propriétaire à St-Sauveur-sur-Douve, planta en
poiriers, sur sa terre, la Maherie (commune de Néhou) une pièce d'environ 2 hectares ; ces arbres sont très
beaux et nous croyons que des lignes de poiriers, dont les têtes s'élèvent ordinairement en pyramides, feraient
bien entre des lignes de pommiers ; en cultivant le poirier les laboureurs seraient moins exposés à se trouver
sans boisson : les années étant assez souvent aux poires quand elles ne sont pas aux pommes.
Puissent ces quelques conseils, dont nous garantissons l'efficacité, attirer l'attention de nos compatriotes et
leur être profitables ; puissent nos paysans passer à soigner leurs pommiers la moitié
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du temps qu'ils passent au cabaret et leurs femmes à s'occuper de ce que font les voisins et tout ira bien.
LE SORT DES CULTIVATEURS EN FRANCE — LES IMPÔTS — LE LIBRE-ÉCHANGE — LES SYNDICATS.
Aujourd'hui, qui n'aime point les rapatriés de Nouméa ou les fils de ceux que Thiers, le libérateur du territoire,
fit mitrailler en 1871, hait la République.
Or, la République est un sanctuaire où nous devons sacrifier notre raison, notre sang, nos écus à une suite de
ministères étranges et sinistres ; à des idoles de plâtre, d'argile et de boue ; à Gambetta, à Ferry, à Brisson.
Nous ne sommes point maîtres de notre chair puisqu'il nous faut payer l'impôt du sang ; nous nous ne
sommes point maîtres de notre bourse puisque les ongles déchireurs de ont pénétré jusqu'à nos os, mais
au moins soyons de notre raison.
Que cette grêle intense et diffuse de paroles et de livres que nous soufflent la haine et la mauvaise foi des
partis, ne nous aveugle pas ; Nous, laboureurs, hommes de paix et de travail, ne nous embrigadons que derrière
nos défenseurs.
Dénonçons hautement l'incapacité de tel député ; l'audace de tel autre qui, après avoir, en mars 1885, voté
contre les surtaxes qui frappent les chevaux, les boeufs et les blés étrangers, désirant pour préparer l'avènement
des syndicats, hâter la ruine de l'Agriculture française, cette grande force nationale que les Parisiens veulent
saigner
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aux artères, ose aujourd'hui signer le programme républicain où nous rencontrons ces mots : « Défendre, avec
la plus grande énergie, l'Agriculture dont nous connaissons les souffrances et les besoins. » C'est par trop
d'impudence : pour qui nous prend-t-on, irons-nous comme un troupeau stupide tendre notre cou à l'égorgeur ! —
Et les commerçants de nos bourgades et de nos villes auraient-ils oublié qu'ils ne vendent rien quand le paysan
est appauvri.
De tout temps, les gouvernements se sont montrés pour nous très avares ; mais aujourd'hui, on nous sacrifie
sans pitié ; qu'ils nous soit permis de le démontrer en terminant ce recueil.
Au premier âge du monde, l'homme vivait de fruits, buvait aux fontaines et dormait sans souci sous l'abri des
arbres nourriciers, tel qu'on le retrouve encore sur certaines parties du globe.
Remuer la terre, y semer des grains fut le premier des arts et le père de tous les autres arts ; la culture inspira
l'amour du sol, fut le fondement de la propriété et fit trouver aux hommes ce grand mot — Patrie.
Il est probable que dès cette époque les oiseaux faisaient leurs nids comme ils les font aujourd'hui ; les
araignées tissaient leurs toiles, les fourmis, les abeilles vivaient en République et rien ne semble changer dans
leurs travaux ni dans leurs moeurs. — Mais chez l'homme c'est bien différent ; l'intelligence et la perfectibilité qui
le distinguent du reste des êtres vivants, opèrent dans son existence des phénomènes de variabilité.
Dans l'étrange assemblage de grandeur et de[p. 24]
bassesse, de douceur et de cruauté, de raison et de folie qui composent notre être, la nature en nous dotant
de l'ambition, nous fit un don bien funeste et, le premier Roi qui battit monnaie mit le comble à nos maux.
Tout à soi, rien à autrui, voilà le coeur de l'homme ; l'or, les honneurs, la domination, voilà son rêve et
l'égoïsme est vieux comme le monde.
Sous mille formes il se présente ; sous mille replis il se glisse — tantôt arbitraire avec la Royauté, toujours
lâche et dissimulé avec la République.
Il n'y a pas un siècle encore que les seigneurs et les religieux possédaient toute la terre et le monopole des
sciences, des lettres, de l'industrie et des arts.
Chacun sait l'état de dénuement et de servitude dans lequel vivait alors le paysan ; et la dîme, les corvées, les
charges qui pesaient sur la terre que n'en n'a-t-on pas entendu dire !
Aujourd'hui, des parleurs violents et bruyants qui ne se distinguent que par leur ignorance absolue des
hommes et des choses, font encore, pour le besoin de leurs comparaisons, des tableaux de ces temps
malheureux, mais toujours sans parler des charges qui nous écrasent, des lois qui nous oppressent, des maux
qui nous menacent.
Les charges d'aujourd'hui, que nous acceptons d'un coeur si léger, sont-elles donc plus légères que celles
d'autrefois, dont nous ne parlons qu'avec horreur ?
Voyons :
Le paysan qui possède, en terre, un revenu
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annuel de 400 fr. paie généralement par an 80 fr. d'impôt foncier, c'est-à-dire le cinquième, non plus la
dîme ! — et, la prestation remplace honorablement les corvées ! — S'il hérite d'un champ ; s'il l'échange ; s'il le
vend ; s'il le loue, chaque fois il lui faut payer un droit. — Ses récoltes, son vin, son cidre sont atteints par le fisc,
et le commerçant ne peut les lui payer qu'en raison des droits exorbitants qu'il lui faut acquitter.
Du train dont vont les choses, bientôt le paysan ne sera propriétaire de sa terre qu'un peu plus d'à-moitié et
encore, il ne peut transiger avec l'Etat pas plus qu'avec le Ciel quand ses prés demandent de l'eau et que son
bétail meurt de faim.
Seul il lui faut lutter contre les fléaux, contre les éléments ; la pluie, la tempête, la grêle lui ravissent en une
heure le fruit de ses travaux d'une année ; la mortalité lui tue son dernier boeuf et aucun secours ne s'offre à
lui — si, pourtant. — Les secours départementaux ; qui valent à peu près les frais d'une demande écrite.
Et les ruraux, que les villois et les fonctionnaires appellent une minorité n'en versent pas moins en impôts, bon
an mal an, dans les caisses publiques, près d'un milliard !
Qu'un rural passe sous sa roue, qu'on le relève avec une jambe de moins, l'Etat n'a point à s'en mêler ; quand
il est usé par soixante années de labeur, il n'est pas pensionné ; s'il meurt, sa veuve n'est pas rentée ; elle
cherchera son pain ; si son fils veut s'instruire, il n'aura pas de bourses, quelque talent qu'il ait ; les bourses de
l'Etat n'appartiennent qu'aux fils des fonctionnaires.
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Le fardeau des impôts modernes, avec leur ramifications multiples, leurs moyens de perception sévères, fait
ployer les genoux des plus forts et rompt les bras de l'artisan.
Tandis que les taxes frappent du tisserand l'empois et la navette, épargnant les fonctionnaires qui s'amusent
et les rentiers qui ronflent, — nous avons à payer des droits de timbre sur les affiches et sur les quittances ; des
droits sur ce qu'on lit des droits sur ce qu'on écrit. — Pour humer l'air ou regarder le soleil, il nous faut payer
l'impôt des portes et fenêtres. — L'impôt se glisse dans la lame de notre bêche, dans le soc de notre charrue sous les apparences du fer, dans nos habits, dans notre chemise, sous le prétexte de la laine et du coton, dans
nos chaussures sous la forme du cuir. Il faut payer des droits sur ce que l'on boit, des droits sur ce que l'on
mange, des droits sur le tabac. On ne peut chasser, on ne peut pêcher sans payer un droit, un permis et de la
poudre fortement imposée. Quand on choisit un état, droit d'examen. A vingt ans, impôt du sang. Quand on se
marie on ne peut en faire contrat sans payer un droit.
Que de taxes nous chargent depuis notre berceau jusqu'à notre cercueil. — Nous sommes une matière
éminemment imposable ; nous ne pouvons faire un pas, remuer un doigt, cracher, moucher sans payer un droit ;
et, malgré le produit immense de tous ces impôts, prélevés sur la sueur du peuple la dette nationale, avant les
guerres tunisienne tonkinoise, atteignait le chiffre épouvantable 31 milliards ! Pourvu qu'on y regarde, on verra
qu'entre les charges que supporte le laboureur
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les impôts que paient le reste du peuple, la disproportion est vraiment révoltante.
Mais il faut que nous veillions pour ceux qui dorment, que nous travaillions pour tous ces gens qui ne font rien,
que nous semions pour que d'autres récoltent. — Que d'appointements, d'indemnités, d'émoluments, de
pensions, de sinécures ne nous faut-il pas payer depuis le gendarme jusqu'au chef de l'Etat. — Que de petits et
de grands chemins, de chemins de fer, de tramways, de ports et de vaisseaux, de ponts, de canaux, d'églises,
d'édifices publics, de palais scolaires à entretenir ; la France n'est plus qu'un vaste jardin où l'on ne laboure
presque plus, tout peuplé de Messieurs et de valets, tout en allées, couvert de villas, de merveilles, auquel il ne
manque comme apanage que l'Amérique en propriété.
Le goût du luxe, de la bonne chaire et l'horreur du travail se répandent chez le peuple ; chose étrange, chacun
veut être libre et ne rêve qu'à se faire valet et, bon nombre de gens de rien, qui ne veulent point-être les valets
des autres, veulent au moins en être les mandataires, comme députés ou représentants n'importe à quel titre, de
sorte qu'on veut tous s'entre servir pour vivre aux dépens les uns des autres, se trahir et se voler.
Peu de gens semblent de l'avis de Henri Martin et s'accomodent assez mal de la petite propriété : tenir sa
maison couverte ; labourer son champ en temps et saison, se suffire à soi-même et par soi-même, payer charges
et impôts, et tout cela pour une once de liberté et quelques grains d'indépendance, ce n'est pas la peine ; mieux
vaut ne faire
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rien, être peu de chose, gabelou s'il le faut à 1050 fr. l'an.
Pour nous gens de la glèbe, bien moins heureusement nés, notre sort n'a rien d'étonnant ; pas plus que les
convoitises de tous pour le peu que nous possédons ; les oisifs et gens en place ayant toujours quelques besoins
vu le nombre de leurs appetits ; et nous, qui le plus souvent n'en avons qu'un à satisfaire, nous devons être,
beaucoup plus aisés qu'eux et partant, plus insouciants, plus nonchâlants, moins bons ménagers et plus mauvais
administrateurs.
Mais nos gouvernants Libre-échangistes y savent un remède : on a aboli le servage ; on y reviendra, toutefois
sur un autre pied et sous un autre nom ; ceci n'est qu'une affaire de temps ; d'ailleurs, les Libre-échangistes
n'approuvent point Henri Martin. « La liberté ne peut être que si la société est assise sur le travail libre et la petite
propriété. » — Ceci peut faire l'affaire des gens qui travaillent, mais point tout-à-fait la leur ; et ils vous diront :
Toute maison divisée tombe en ruines. Toute force isolée est force perdue ; et bien autres choses encore que je
ne sais pas ; tout ce que je sais c'est qu'on veut nous SYNDIQUER et, si le gouvernement de nos affaires reste
encore quelque temps dans les mains de ces gens-là, ils nous syndiqueront par le Libre-échange.
Or donc, le passage des blés de l'Amérique et des Indes, apportés sur nos marchés, pour faire concurrence
au blé français (comme si la disette était à nos portes !) va continuer à détériorer nos canaux, nos quais, nos
tramways, nos chemins, qu'il nous
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faut entretenir de notre argent.
Voilà que Paris, la Ville-Lumière, comme disait son fils et demi-dieu Hugo, Paris-principe, qui gouverne tout,
qui éclaire et mange tout, a déjà ruiné, ou peu s'en faut, l'agriculture par le Libre-échange et le petit commerce de