Disjonction et difference dans l

Disjonction et difference dans l'economie culturelle globale

Documents
14 pages
Lire
Le téléchargement nécessite un accès à la bibliothèque YouScribe
Tout savoir sur nos offres

Description

  • cours - matière potentielle : marchan­
  • cours - matière potentielle : laquclle
CHAPITRE PREMIER Disjonction et difference dans l'economie culturelle globale 11 suffit d'etre un tant soit peu au courant de ce qui se passe aujourd'hui dans Ie monde pour comprendre que celui-ci est devenu un systeme interactif d'un genre tout afait nouveau. Les historiens et les sociologues, notamment ceux qui s'interessent aux processus translocaux I et aux systemes mondiaux associes au capitalisme 2, savent bien que, depuis des siec1es, Ie monde est une masse Mteroc1ite d'interactions agrande echelle.
  • ills dl'
  • ie capitalisme
  • flux globaux
  • relations entre etats
  • relations entre états
  • i'
  • politique culturelle
  • politiques culturelles
  • productions
  • production
  • ie

Sujets

Informations

Publié par
Nombre de visites sur la page 130
Langue Français
Signaler un problème

CHAPITRE PREMIER
Disjonction et difference

dans l'economie culturelle globale

11 suffit d'etre un tant soit peu au courant de ce qui se passe
aujourd'hui dans Ie monde pour comprendre que celui-ci est
devenu un systeme interactif d'un genre tout afait nouveau. Les
historiens et les sociologues, notamment ceux qui s'interessent
aux processus translocaux I et aux systemes mondiaux associes
au capitalisme 2, savent bien que, depuis des siec1es, Ie monde
est une masse Mteroc1ite d'interactions agrande echelle. Cepen­
dant, il implique aujourd'hui des interactions d'un autre ordre
et d'une intensite nouvelle. Dans Ie passe, les transactions cultu­
relIes entre groupes sociaux etaient en general assez limitees,
parfois du fait de la geographie et de l'ecologie, parfois du fait
d'une resistance active atoute interaction avec I'Autre. Ce fut
Ie cas de la Chine pendant presque toute son histoire, ou du
Japon avant la restauration Meiji. Quand il existait des transac­
tions cuiturelles soutenues entre de vastes parties du globe, il
5'agissait Ie plus souvent du transport au long cours de marchan­
dises (et des marchands qui les accompagnaient), de voyageurs
3et d'explorateurs en tout genre • Avant Ie xx: siec1e, les deux
. rincipales forces pennettant une interaction cuiturelle soutenue
nt ete les guerres (et les systemes politiques a grande echelle
qu'elles ont parfois generes) et les religions revelees qui, dans
, cas de l'Islam par exemple, ont pu considher la guerre comme
.·un des moyens legitimes de leur expansion. Ainsi, entre voya­
~eurs et marchands, pelerins et conquerants, Ie monde a connu
_il trafic culturel sur de longues distances - et de longues
;:~riodes de temps. Cela semble aller de soi.
Mais on ne saurait nier qu'etant donne les problemes de dis­Flux globaux / 63
h2 / Aprds Ie colonialisme
II!" 1111 paradoxe - Ie paradoxe du primordialisme construit.
tance et de temps, etant donne aussi l'aspect limite des techno­
" dl'~I, I'histoire du colonialisme et des nationalismes dialecti­
logies visant au contrale des ressources a travers de vastes
1 \ IIIi'n1 cngendres par lui implique beaucoup d'autres choses 6,
11espaces, les echanges culturels entre des groupes socialement et
Ill)i11 it cst certain que, dans cette affaire, la question des etbni-
spatialement eloignes n'ont ete, jusqu'a ces demiers siecles, eta­
Ii, I l"or1struites est cruciale. blis qu'a grand-peine et maintenus dans Ie temps que par un
I""ldois, la revolution du capitalisme de l'imprimerie, de
effort soutenu. Les forces de gravite culturelle semblaient tou­
111'1111' que les affinites et les dialogues cultureIs qui en ont
jours reculer devant la formation d'recumenismes a grande
I" I,ul~, n'etaient que les modestes precurseurs du monde dans
echelle, qu'ils fussent religieux, commerciaux ou politiques, en
II ,pll I nous vivons aujourd'hui. Car Ie siecle passe a ete Ie
faveur d'accretions a une echelle plus restreinte et aux interets
"illll\ d'une explosion technologique, surtout dans les
plus limites.
It,tll.llIh';S du transport et de l'information, au terme de laquelle
Ensuite, la nature de ce champ gravitationnel semble avoir
I, I Illh.:ractions d'un monde domine par l'imprime semblent
parfois change. En partie du fait de l'esprit expansionniste et des
1'1111 disparu aussi aisement qu'elles avaient ete durement
interets maritimes de l'Occident depuis 1500, en partie a cause '\I":~l~S _ tout comme la revolution de l'imprimerie avait, en
d'un developpement relativement autonome de vastes formations
IHI h"l\lpS, rendues obsoletes les formes precedentes d'echange
sociales agressives dans les Ameriques (les Azteques et les
Ullll . Avec l'avenement des bateaux a vapeur, des automo­
ldIncas), en Eurasie (les Mongols et leurs descendants, les Mog­ i,d,,,,, dcs avions, de la photo, de 1'ordinateur et du telephone,
hols et les Ottomans), dans les iles du Sud-Est asiatique (les '1,,"'1 ;;ommes en effet entres dans un etat completement nouveau
Bugis) et dans les royaumes de l'Afiique precoloniale (par LIt vilisinage, et ce, meme avec les gens les plus eloignes de
exempleau Dahomey), un ensemble d'recumenismes ayant des
ii("I1'1 Marshall McLuhan, parmi d'autres, a cherche a theoriser
points de superposition a commence a emerger, dans lequel les ,_ IIIl11u.le sous Ie terme de «village global », mais il semble
interets heteroclites d'argent, de commerce, de conquete et de 1", ,I qlle de telles theories aient surestime les implications com­
migration ont cree des liens transsocietaux durables. Ce pro­
1IIIIII,IIIlaires du nouvel ordre mediatique 7. Chaque fois que nouS
cessus a ete accelere par les transferts de technologie et les "~111I1l~S tentes de parler de village global, nous devons aussi
innovations de la fin du XVIII" siecle et du XIX" siecle 4, qui ont
"Ill!'; wppeler que les medias cn~ent des communautes «sans 9
mene a la creation d'ordres coloniaux complexes, centres sur les 8 11111111\1 de lieu ». Nous vivons dans un monde rhizomatique ,
capitales europeennes et dissemines a travers Ie monde non euro­
"II" ~;l.:llizophrene, qui fait appel, d'une part, a des theories sur
peen. Cet ensemble intrique de mondes eurocoloniaux (d'abord I, .11'1 ilcincmcnt, 1'alienation et 1'ecart psychologique entre les
les Espagnols et les Portugais, puis essentiellement les Anglais,
1I1,IIvIIIIIS ct les groupes, et, d'autre part, a des reves - ou a des
les Fran9ais et les Hollandais) a pose la base d'un trafic perma­
, III. !I\'l\larS - de proximite electronique. Nous sommes proches
nent des idees de population et d'individu, auquel nous devons I, I tI •• la problematique centrale des processus culturels de notre
les communautes imaginees 5 des nationalismes recents sur toute
\II'i\11G, la planete.
\ Im;i, In curiosit6 qui a pousse Pico Iyer vers l'Asie 10 est a
Avec ce que Benedict Anderson a appele « Ie capitalisme de
I) 1.1111:; 6gards Ie produit d'une confusion entre une ineffable
l'imprime », un nouveau pouvoir s'est repandu dans Ie monde, t\"'I )lll\aldisalion» du monde et Ie jeu beaucoup plus subtil
celui d'une instruction de masse et de son corollaire : une pro­
I. II:ljccloires indigenes de desir et de crainte avec les flux
duction a large echelle de projets d'affinite ethnique dont la 1,111 I.IIII'S dl.: gens ct d'objets. En realite, les propres impres­
11 caracteristique etait d'etre delivres du besoin de communication
1,'11'1 ,,'IYI'\ It'lllOig,lH.:nlllu fait que si un systeme cultureI global
directe en face a face, ou meme d'une communication indirccte
I ,( I II (Iaill d'l'IlH"I)',cr, il l'St lrlln'~ l!'ironies et de resistances,
entre les personnes et les groupes. L'acte dc lire dl~S rhoscs
Plill.I\'; l'll\Il\lltlll'~':1 dllll:: II' 1l1nlllll) asialiqllc SOliS I'apparence de
ensemble a pose la condition d'[lpparit ion dl,; IllOliWllll'Ill~; hll~;l'S Flux globaux I 65
.1 '1"'\" 1(.' <..:vlvnialisme
1950, des habits des annees 1940, des maisons des annees 1930,
b passivite et d'un appetit sans bomes pour les objets occiden­
des danses des annees 1920, etc., ad libitum. taux, .
En ce qui conceme les Etats-Vnis, on pourrait suggerer que L'explication que donne Pico lyer de la mysterieuse affinite
la question n'est plus celle de la nostalgie, mais bien celie d'un des Philippins avec la musique populaire americaine illustre par­
imaginaire sociallargement construit sur des reprises. Jameson
faitement ce qu'est la culture globale de l'hyperreel : les inter­
a eu la force de lier la politique de la nostalgie a la sensibilite pretations philippines de ces chansons populaires sont a la fois
des postmodemes aux marchandises - et sans doute avait-il
plus repandues aux Philippines et, curieusement, plus fideles aux
raison 12. La guerre de la drogue en Colombie resume les suees originaux qu'elles ne Ie sont aux Etats-Vnis actuellement. Vne
tropicales du Viet-nam, avec Olivier North et sa succession de a imiter Kenny Rogers et les nation entiere semble avoir appris
masques - James Stewart dissimule John Wayne, qui dissimule Lennon Sisters, comme si Motown avait engendre un immense
Spiro Agnew, et tous se metaUlorphosent en Sylvester Stallone,
chreur asiatique. Mais « americanisation » est un terme bien pale
qui triomphe en Afghanistan -, satisfaisant ainsi, de maniere pour definir cette situation: d'abord, parce que moins d'Ame­
simultanee, l'envie secrete que l'imperialisme sovietique inspire ricains que de Philippins interpretent a la perfection certaines
;tuX Americains et la reprise, cette fois avec un happy end, de chansons - souvent assez anciennes - du repertoire americain ;
la guerre du Viet-nam. A l'approche de la cinquantaine, les ensuite, parce que les Philippins ne vivent pas, bien sur, en totale
Rolling Stones se contorsionnent devant des jeunes gens de dix­synchronie avec Ie monde de reference dans lequel sont nees
(mit ans qui ne semblent pas eprouver Ie besoin qu'on leur vende autrefois ces chansons.
la machinerie de la nostalgie apropos deS heros de leurs parents. Par une torsion globalisante supplementaire de ce que Fredric
Paul McCartney vend les Beatles a un nouveau public en rac­., Jameson a appele « la nostalgie du present II », ces Philippins se
crochant sa nostalgie rampante au desir qu'a ce public d'un toument avec regret vers un monde qu'ils n'ont jamais perdu,
Ilouveau qui l'emporterait sur l'ancien. Dragnet est de retour C'est l'une des principales ironies de la politique des flux cultu­
sous les oripeaux des annees 1990, tout comme Adam-I2, sans rels globaux, notamment dans Ie domaine de la distraction et des
parler de Batman et de Mission impossible, tous relookes tech­loisirs. Elle fait des ravages avec l'hegemonie de l'eurochrono­
1I010giquement, mais remarquablement fideles a l'atmosphere
logie. La nostalgie americaine se nourrit du desir des Philippins,
I ks originaux,lequel se manifeste par une reproduction hypercompetente. lei,
Le passe n'est plus une terre ou l'on retoume par le biais
la nostalgie est sansmemoire. Naturellement, ce paradoxe a des
d'une simple politique de la memoire. Ii est devenu un entrepot explications, historiques en l'occurrence; une fois exposees,
:;yllchronique de scenarios culturels, une sorte de casting tem­
elles devoilent l'histoire de l'action missionnaire des Americains
plm~1 central auquel on peut avoir recours asa guise enfonction aux Philippines et du viol politique qu'ils y ont perpetre, dont
du film a faire, de la scene a montrer, des otages asauver. Tout
l'une des consequences fut la creation d'une nation de pseudo­
"l'la participe, si 1'on suit Jean Baudrillard ou Jean-Fran<;ois Americains qui toU:rerent fort longtemps une Premiere Dame
I,yotard, du parcours vers un monde de signes totalement deta­
jouant du piano tandis que les taudis de Manille s'etendaient et
, i10s (k leurs signifiants sociaux: Ie monde entier est un Dis­
tombaient en mine, Les postmodemes les plus radicaux soutien­
\Il"ylaml. Mais j'aimcrais suggerer que la capacite apparemment
draient peut-etre que tout cela n'est guere surprenant, puisque,
I ll\iSS;\Iltl~ lks styles culturels du capitalisme avance asubstituer
dans les chronieites specifiques au capitalisme tardif, le pastiche
.II ',; PlTilllks et des postures entieres l'une al'autre est liee ades
et la nostalgie sont des modes centraux de production ct dl;
1111 u's glllilidc.;s pIllS largc.;s, qui Ollt bc<.lucoup fait pour demontrer
reception d'images. Les Americains eux-memcs ne som plus
,1I1l( I\lIll'llr;IiIl~: 1I1H' k passl: I;sl g(:n(;ralcmcnt un autre pays. Si
guere dans Ie present: d'ul1 pas trcbuchant, ils cntn:nt dalls k:s
\11111" jlll~H'lIt ,";;1 kill :Iwllil (1·01\11111" k prtll1l;nt Iii plilpart des
mcgatechnologics lIu xxI' sil:ch.: acc.oul r6s lks Sl:(:Il;11 ills dl' fdlllS
1"11"11~. d," 1.1111111\(-1111 .. 1111111 i 1IIIIIIIhll' lie- LIII!;ISIIIl'S tl)lII'istiqllcs
qui olll (;111 fl iSSlllllll'1 ks ;IIIII~T:; II)/I(), dl':; dilli'I:: dl'lI 1IIIIlL'(':: IJ(J I Apres Ie colonialisme
Flux globaux / 67
autosatisfaits) et si leur avenir est votre passe (comme dans Ie
I 1(; du nouvel ordre mondial. Mais pour donner tout son sens a
cas des Philippins qui interpretent avec virtuosite la musique
,'.:Lte affIrmation, il nous faut aborder d'autres questions.
populaire americaine), alors il est possible de faire apparaitre
votre propre passe comme une simple modalite normalisee de present. Ainsi, bien que certains anthropologues puissent l/n!11ogeneisation et hherogeneisation
encore releguer leurs Autres dans des espaces temporels qu'ils
n'occupent pas eux-memes 13, les productions culturelles postin­ Le principal probleme des interactions globales aujourd'hui
dustrielles sont entrees dans une phase postnostalgique.
'sf celui de la tension entre homog€meisation et heterog€meisa­
Le point Ie plus important, toutefois, est que les Etats-Unis
111111 culturelles. A l'appui de l'argument «homogeneisation »,
_ine tirent plus les ficelles d'un systeme mondial d'images, mais
1111 pourrait avancer un large eventail de faits empiriques, issus
"sont devenus un simple nodule d'une construction transnationale POll[ la plupart du segment de gauche du spectre des etudes sur
complexe de paysages imaginaires. Le monde dans lequel nous
ks medias 14, mais aussi d'autres perspectives 15. Le plus souvent,
vivons aujourd'hui se caracterise par Ie role nouveau de l'ima­ ll,;t argument se subdivise, soit en une controverse sur l'ameri­
gination dans la vie sociale. Pour bien Ie saisir, nous devons
I'llnisation, soit en une controverse sur l'omnipresence de la
associer trois idees: la vieille idee des images, notamment des IIlarchandise - ces deux debats etant souvent etroitement lies.
images produites mecaniquement (au sens de l'Ecole de Franc­
1'1' qu'ils manquent toutefois a considerer, c'est qu'a mesure que
fort) ; l'idee de communaute imaginee (au sens que lui donne II;s forces issues de diverses metropoles debarquent dans de
Benedict Anderson) ; l'idee franc;aise d'imaginaire - et consi­
llouvelles societes, elles tendent rapidement a s'indigeniser d'une
derer I'ensemble comme un paysage construit d'aspirations col­ llll,:on ou d'une autre: c'est vrai de la musique et des styles
lectives, ni plus ni moins reel que lesrepresentations collectives
.I 'architecture, autant que de la science et du terrorisme, des
d'Emile Durkheim, qui transite aujourd'hui par Ie prisme com­ ::pl.:l:tacles et des constitutions. Cette dynamique commence tout
plexe des medias modernes.
)lIste a etre exploree systematiquement 16, mais il convient deja
L'image, I'imagine, l'imaginaire... Ces mots nous dirigent
.II' rcmarquer que pour Ie peuple d'Irian Jaya, l'indonesisation
vers quelque chose de crucial et de nouveau dans les processus
1'(;IIt etre bien plus preoccupante que l'americanisation, tout
- culturels globaux: I'imagination comme pratique sociale.
( olllme Ja japonisation peut l'etre pour les Coreens, l'indianisa­
L'imagination n'est plus une pure reverie (opium du peuple dont
(lllII pour les Sri-Lankais, la vietnamisation pour les Cambod­
Ie veritable travail est ail1eurs), ni une simple evasion (d'un
l'lens et la russification pour les peuples de l'ex-Armenie
monde defini principalement par des objectifs et des structures ll 1i . vi6tique et des republiques baltes. Cette liste de craintes autres
plus concrets), ni un passe-temps reserve aux elites (et donc sans
CillO I'amcricanisation pourrait s'allonger considerablement, mais
pertinence pour la vie des gens ordinaires), ni de la pure contem­
II Ill: s'agit pas d'un inventaire pele-mele : pour les gouverne­
plation (non pertinente pour les nouvelles formes de desir et de
IIIl:lll.s <) cchelle reduite, il existe toujours une crainte d'absorp­
subjectivite) ; au contraire, elle est devenue un champ organise
I illll culturelle par des regimes plus importants, en particulier
de pratiques sociales, une forme de travail (au sens a la fois de
IlIlsqu'i1s se trouvent geographiquement proches. La commu­
labeur et de pratique organisee culturellement) et une forme de
11:1111(; imaginee par les uns est la prison politique des autres.
negociation entre des sites d'actants (les individus) et des
I \:He dynamique d'echelle, qui a diffuse des manifestations
champs globalement definis de possibles. Ce debridement de
)',llIh,i\cs, tient 6galement ala relation entre nations et Etats, sur
l'imagination relie Ie jeu du pastiche (dans certains contcxtes) a
1.1qlll'lie ic revicndrai plus tard. Pour Ie moment, notons que la
de leurs conClIrl'l:nts. la terreur et a la coercition des Etats et 1IIIpliliCillillll de eel' /lolllhrClIscs forces (et craintes) d'homoge­
;1 IOllles 1m; (ilrrlll:S L'imaginalion est d6sorJ1lais centrale
1111:::1111111 1'1'111 allssi dre l'xploill'l.: par des Dtats-nations contre
d':Il,tioll, tOllt ell ('I:llIt l'Ill' lll~llll~ 1I11 1;lit sOl'ial 1'1 II,: llllllllel;;:11I1
II Ill:, JllillJl'l':l 1I111111l1(/~1, I'll f:ds:1I11 ;IIJI':lr:litrt: Il: triomphc global 68 I Apres Ie colonialisme Flux globaux I 69
tive, car ces derniers sont finalement parcourus par des agents de la marchandise (ou Ie capitalisme, ou tout autre ennemi
externe) comme plus reel que la menace de ses propres strategies qui connaissent et constituent a. la fois des formations plus larges,
apartir notamment de leur propre sentiment de ce qu'offrent ces d'hegemonie.
paysages. La nouvelle economie culturelle globale doit etre vue comme
Ces paysages sont donc les briques de construction de ce que un ordre complexe, a. la fois disjonctif et possMant des points
j'aimerais appeler, elargissant ainsi Ie concept de Benedict de superposition, qui ne peut plus etre compris dans les termes
Anderson, les mondes imagines, c'est-a.-dire les multiples des modeles centre-peripherie existants (meme ceux qui peuvent
mondes constitues par les imaginaires historiquement situes de rendre compte de centres et de peripheries multiples). On ne
personnes et de groupes disperses sur toute la planete (cf l'intro­peut non plus l'apprehender a. travers des modeles simples de
duction). De nombreuses personnes, aujourd'hui, vivent dans de poussee et de retrait (en termes de theorie des migrations), de
tels mondes imagines (et non pas seulement dans des commu­surplus et de deficits (comme dans les mode1es traditionnels
nautes imaginees) ; el1es sont donc capables de contester et par­d'equilibre commercial), ou de consommateurs et de produc­
fois meme de subvertir les mondes imagines de l'esprit officiel teurs (comme dans la plupart des theories du developpement
ct de la mentalite d'entreprise qui les entoure. neomarxistes). Meme les theories les plus complexes et les plus
Par ethnoscape, j'entends Ie paysage forme par les individus flexibles du deve10ppement global qui sont issues de la tradition
qui constituent Ie monde mouvant dans lequel nous vivons: marxiste 17 se sont reve1ees trop tortueuses et ont echoue a. ana­
t.ouristes, immigrants, refugies, exiles, travailleurs inviteset lyser ce que Scott Lash et John Drry ont appele « Ie capitalisme
d'autres groupes et individus mouvants cO.t;lstituent un trait desorganise 18 ». La complexite de l'actuelle economie globale
:ssentiel du monde qui semble affecter comme jamais la poli­est liee a. certaines disjonctions fondamentales entre economie,
tique des nations (et celle qu'elles menent les unes vis-a.-vis des culture et politique que nous commen<;ons tout juste a. tbeo­
riser 19. Illitres). 11 ne s'agit pas de dire qu'il n'existe pas de commu­
Ilalltes, de reseaux de parente, d'amities, de travail et de loisir Pour explorer ces disjonctions, je propose dans un premier
temps de considerer la relation entre cinq dimensions des flux n:lativement stables, ni de naissance, de residence et d'autres
limnes d'affiliation; mais que la chaine de ces stabilites est culturels globaux: les ethnoscapes, les mediascapes, les tech­
noscapes, les jinancescapes et les ideoscapes 20. Le suffixe II;) ItOUt transpercee par la trame du mouvement humain, a. mesure
qlle davantage de personnes et de groupes affrontent les realites -scape, tire de landscape, «paysage », permet de mettre en
lumiere les formes fluides, irregulieres de ces paysages sociaux, dll deplacement par la contrainte ou Ie fantasme du desir de
d0placement. En outre, tant ces realites que les desirs fantasmes formes qui caracterisent Ie capital international aussi profonde­
ment que les styles d'habillement internationaux. Ces termes IiIllctionnent a. present a. plus grande echelle, a. mesure que les
portant Ie suffixe commun -scape indiquent aussi qu'il n'est pas htll1l1nes et les femmes de villages indiens ne revent plus seu­
question ici de relations objectivement donnees qui auraient Ie Il-lllcnt d'aller a. Poona ou a. Madras, mais bien a. DubaY ou a.
meme aspect, quel que soit l'angle de vision par ou on les aborde, Illlllston, et que les refugies sri-Iankais se retrouvent en Inde
mais qu'il s'agit plutot de constructions profondement mises en dll Sud aussi bien qu'a. Philadelphie. Et tandis que Ie capital
11l1L;rnational modifie ses besoins, tandis que la production et la perspective, inflechies par la situation historique, linguistique ct
politique de differents types d'acteurs : Etats-nations, multina­ Il'I'llIll)logie generent des besoins differents, tandis que les Etats­
tionales, communautes diasporiques, certains groupcs et mouve­ ILltillllS lIlodifient leur politique vis-a.-vis des populations refu­
ments sous-nationaux (qu'ils soicnt rcligieux, politiqllcs 011 'H'l':i, l,;l,;S grLlllpcs 1TI0uvants ne peuvent jamais, quel qu'en soit
cconomiqucs), ct memc des gr()lIpl.~s pillS intillH:s ClllllIlll; ks II III {k'sir, laisscr leur irnagination trop longtemps inactive.
vill:I!',L's, ks qll:lrtil'J.':. ks l:lIlldk's, 1~1I Clit, 1';lcll"llr illdividlll;1 1':11 {I'('/,I/US/'II!},', j\;Il(l,;llds b (j(,lllliguration globale ettoujours
\,:,1 h' 1h'lnii'( IIl'II dl l.t:1 l'II::vliJltll' d, P:IV::1IJ'.L·~l 1111:; ,'II 1II'I::pn' I1I1Id,' dl' b In hllnllll'.k, ct k 1;lit qlll~ cL;tte dcrnicre, haute ou 70 / Apres le colonialisme Flux globaux / 71
basse, mecanique ou informationnelle, se deplace aujourd'hui a 111 relation globale entre ethnoscapes, technoscapes et finance­
~11:;lpes est profondement disjonctive et imprevisible, parce que grande vitesse entre des frontieres jusque-la infranchissables.
L'entreprise multinationale est desormais ancree dans de nom­ dlC\cun de ces « paysages » est soumis a ses propres contraintes
\'1 stimulations (certaines politiques, d'autres informationnelles breux pays: un grand complexe d'acieries en Libye peut impli­
\'1 d'autres encore technico-environnementales) en meme temps quer des interets indiens, chinois, russes et japonais, foumissant
'illl~ chacune agit comme une contrainte et un parametre des differents composants de nouvelles configurations technologi­
ques, La repartition inegale des technologies, et donc les parti­ 1l1l1UVements au sein des autres. Ainsi, meme un modele ele­
Illcntaire d'economie politique globale se doit de prendre en cularites de ces technoscapes, dependent de plus en plus, non
pas d'evidentes economies d'echelle, de contr61e politique ou 'lllllpte les relations profondement disjonctives entre mouve­
111,'nts, flux technologiques et transferts financiers. de rationalite du marche, mais de relations de plus en plus com­
plexes entre flux monetaires, possibles politiques et disponibilite ('es disjonctions, qui ne constituent en aucun cas une infra-
IllIcture globale simple et mecanique, se trouvent aussi refletees de main-d'reuvre sous- et surqualifiee. Ainsi, tandis que l'lnde
1'111 des paysages d'images etroitement lies : les mediascapes et exporte des serveurs et des chauffeurs vers Dubal et Sarjah, elle aussi des informaticiens vers les Etats-Unis ; apres un hi; ideoscapes. Les mediascapes, ce sont ala fois la distribution
bref sejour chez Tata-Burroughs ou a la Banque mondiale, ces ,l,·,; Illoyens eIectroniques de produire et de disseminer de l'infor­
111111 ion (journaux, magazines, chaines de television et studios informaticiens sont recycles au Departement d'Etat et deviennent
I IIH"matographiques), desormais accessibles a un nombre crois­de riches residents etrangers qui, a leur tour, sont la cible de
,1111 J'interets publics et prives it travers Ie monde, et les images messages seducteurs pour qu'ils investissent leur argent et leur
(III IlHmde creees par ces medias, Ces images peuvent connaitre savoir-faire dans des projets nationaux et regionaux en lnde.
(i,.;; :1 Iterations tres diverses en fonction de leur mode (documen­L'economie globale peut encore etre decrite en termes d'indi­
ICIII\' ou de divertissement), de leur support (electronique ou cateurs traditionnels (la Banque mondiale continue de Ie faire)
et etudiee en termes de comparaisons traditionnelles (c'est Ie cas I"' '1"lcctronique), de leur public (local, national ou transnational),
;)11 \'Ilcorc des interets de ceux qui les possedent et les contr61ent. du Project Link de l'universite de Pennsylvanie), mais les tech­
I I pIllS important a propos de ces mediascapes, c'est qu'ils noscapes complexes - et les ethnoscapes changeants - qui sous­
IlIlJlllisscnt - en particulier sous leurs formes televisees, cine­tendent ces indicateurs et ces comparaisons sont plus que jamais
hors de portee de la reine des sciences sociales, Comment 11I,IIIII',raphiques et videographiques - a des spectateurs disse­
1l1111l;S sur toute la planete de larges et complexes repertoires peut-on se livrer it une comparaison pertinente des salaires au
d 11I1;lgCS, de recits et d'ethnoscapes, OU sont imbriques Ie monde Japon et aux Etats-Unis, ou du prix de l'immobilier it New York
et it Tokyo, si l'on ne prend pas scrupuleusement en compte les I Ii la llIarchandise et celui de l'information et de la politique.
4" 111 signifie que de nombreux publics, a travers Ie monde, per­tres complexes flux financiers et d'investissements qui relient
,,)
ces deux economies a travers une grille globale de speculation "1\11'111 ks medias eux-memes comme un repertoire complexe
, I jllh'lcOIlIlccte d'imprimes, de celluloId, d'ecrans electroniques monetaire et de transferts de capitaux ?
II est donc utile de parler egalement dejinancescapes, puisque CI d,' 1I1l)(!l.:S d'affichage. Les limites entre les paysages reels et
n, 1IIIIlIll'Is qu'ils visionnent sont brouillees, de sorte que plus la disposition du capital mondial forme desormais un paysagc
_'II pllitlil:s sont 610ignes de l'experience directe de la vie metro­plus mysterieux, plus rapide et plus difficile asuivre que jamais :
1',,111.11111', pIllS ils sont susceptibles de construire des mondes les marches de change, les bourses nationales et les speculations
sur les biens et les services font passer, ala vitcssc de la IUlllicn;. III IIj' II Il',:; qlli soicnt dcs objets chimeriques, esthetiques, voire
1IlII.I,.llqlll'~:, llol;lllllllcnt si ces mondes sont evalues selon les des sommcs colossalcs a travers Ics tourniqucts nationaux,
.111\ I' '; "'lIlh' ;1I11n: persp~:cliw, d'un autre monde imagine, t;haqlll: petitt: ditTt::wnCl' lit.: poinl et d'nnill': tltl Il'IlIpS pllllvalll
i,-,'·; IlIt'dl!l:H~!IPt~::, qll'ils soil'II1 prodllils par des intcr6ts prives :IVlllI d'illllllt'II~;l':; illl(llil':llillll~;. Mai:, Ie plw: 1I11J!"lli1l1t,r\'::t qlw Flux globaux / 73 72 / Apres le colonialisme
Ilisme? Et que veulent dire les dirigeants sud-coreens lorsqu'ils ou etatiques, tendent it etre des comptes rendus fondes sur
parlent de la discipline comme de la de de la croissance indus­l'image et Ie recit de fragments de realite. Us offrent it ceux qui
lrielle democratique ? les pen;oivent et les transforment une serie d'elements (person­
Ces conventions posent aussi la question bien plus subtile des nages, actions et formes textuelles) d'ou peuvent etre tires des
~enres communicatifs qui se voient ainsi avantages Uournaux scenarios de vies imaginees, la leur aussi bien que celle d'autres
'ontre cinema, par exemple), et des types de conventions prag­personnes vivant it des milliers de kilometres. Ces scenarios
Illatiques qui gouvernent la lecture collective de differents genres peuvent etre - et sont en effet - desagreges en ensembles com­ "
dc textes. Ainsi, alors qu'un public indien peut etre attentif aux plexes de metaphores it travers lesquelles les gens vivent 21, tout
resonances d'un discours politique en termes de certains mots comme ils aident it constituer des recits de l'Autre et des pro­
ou phrases des rappe1ant Ie cinema hindou, un public coreen torecits de vies possibles, fantasmes qui ont pu devenir les pro­
peut reagir it de subtiles allusions it une rhetorique bouddhiste legomenes au desir d'acquisition et de mouvement.
i I
flU neoconfucianiste encodees dans un document politique. La Les ideoscapes sont eux aussi des concatenations d'images,
n.:lation meme entre lire, entendre et voir peut varier d'une fayon mais ils sont souvent directement politiques et en rapport avec
'lui determine la morphologie de ces differents ideoscapes it les ideologies des Etats et les contre-ideologies de mouvements
lIlesure qu'ils se coulent dans divers contextes nationaux et trans­explicitement orientes vers la prise du pouvoir d'Etat ou d'une
lIationaux. Cette synesthesie globalement variable n'a guere de ses parties. Ces ideoscapes sont composes d'elements de la
Itlire l'attentionjusqu'ici, mais e11e exige d'urgence une analyse. vision mondiale des Lumieres, qui consiste en une chaIne
I\insi, «democratie» est visiblement devenu un terme majeur, d'idees, de termes et d'images : liberte, bien-etre, droits, souve­
,Iyant de puissants echos en HaIti comme en Pologne, en ex­rainete, representation et, pour finir, Ie maItre mot: democratie.
llnion sovietique comme en Chine, mais il se trouve au camr Le recit majeur des Lumieres (et ses nombreuses variantes en
liL:. toute une variete d'ideoscapes qui sont des configurations Angleterre, en France et aux Etats-Unis) s'est construit suivant
pmgmatiques distinctes de traductions approximatives d'autres une certaine logique interne et a presuppose une relation entre
h:rllles centraux issus du vocabulaire des Lumieres. Cela cree lecture, representation et sphere publique 22. Mais la dissemina­
IIIIL: profusion de nouveaux kaleidoscopes terminologiques, it travers Ie monde, notam­tion de ces termes et de ces images
e l!llldis que les Etats (et les groupes qui cherchent it s'en emparer) ment depuis Ie XIX siec1e, a affaibli la coherence interne qui les
.l-vcrtuent it pacifier des populations dont les propres ethno­maintenait en un unique recit central euro-americain, offrant it
·:.'apes se deplacent et dont les mediascapes peuvent creer de la place un synopticon faiblement structure de politiques, au sein
I{'v\;rcs problemes aux ideoscapes avec lesquels ils sont pre­duquel differents Etats-nations ont progressivement organise leur
h'llll~S. La fluidite des est notamment compliquee par culture politique autour de quelques mots des 23.
I,':~ diasporas croissantes (volontaires ou non) d'intellectuels qui Les recits politiques gouvernant la communication entre les
1I1j\'l:lcllt en permanence de nouveaux flux de signification dans elites et leurs satellites dans diverses parties du monde posent
'I discours de la democratie it certains endroits de la planete. des problemes it la fois semantiques et pragmatiques : semanti­
( \;1 tel ongue discussion terminologique sur les cinq termes ques, parce que les mots (et leurs equivalents lexicaux) exigent
'I'll" j'ai forges me permet de risquer une formulation des condi­une traduction prudente d'un contexte it l'autre ; pragmatiques,
11"11:-1 dallS Icsquelles operent les flux globaux actuels: ils operent dans la mesure ou l'usage de ces termes par les acteurs politiques
d.lw~ d ;'1 travers les disjonctions croissantes entre ethnoscapes, et leurs publics peut etre soumis it des conventions contextuelles
I"IIIIII::r:'1)(.;s, finHllccscapes, lll\~diascapes et ideoscapes. Cette tres diverses qui transforment leur traduction en politiques publi­
1"llIlulatillll, qui cst Ie \;wur de 1110n modele de flux culturel qucs. Ces conventions ne sont pas de simples questions de rhe­
dtll'nl. I.'qUiClt 'IIH~ l'xplic;llioll. TOllt d'abord, les gens, les loriqlll: politiqllL:. Par cxclllpk, que vculent dire ks viclIx
IIUII hllll''', 1';11)',('111, k:; IIUilJ:'~:; .'1 k:; id6liS telldcnt de plus en ilil i!~'~;lIlt:; chilllli:; IlIl:;qu'il:; padl'llt <II'S d;IIl/".'I:: illI hllolig;I-' 74 / Apres Ie colonialisme Flux globaux / 75
plus a suivre des voies non isomorphiques. Bien sUr, toutes les du Khalistan, une terre d'origine inventee de la population sikh
periodes de l'histoire bumaine ont connu des disjonctions dans 6migree en Angleterre, au Canada et aux Btats-Vnis; illustre Ie
les flux de ces elements, mais chacun de ces flux a desormais potentiel sanglant de tels mediascapes entrant en interaction avec
atteint une telle vitesse, une telle echelle et un tel volume que ks colonialismes internes de l'Btat-nation 24. La Cisjordanie, la
ces disjonctions sont devenues un fait central de la politique de Namibie et l'Brythree sont d'autres theatres pour la mise en
la culture globale, II est notoire que les Japonais sont ouverts <cuvre de la sanglante negociation entre les Btats-nations exis­
aux idees et enclins a exporter (toutes) les marchandises et a en I,mts et divers regroupements de deterritorialises.
importer (quelques-unes), mais ils sont aussi notoirement fermes C'est sur ce terrain fertile de la deterritorialisation, OU l'argent, .
a l'immigration, comme les Suisses, les Suedois et les Saoudiens. les marchandises et les personnes ne cessent de se poursuivre
Pourtant, les Suisses et les Saoudiens acceptent des populations tout autour de la planete, que les mediascapes et les ideoscapes
de travailleurs immigres, creant ainsi des communautes de Turcs, du monde moderne trouvent leur contrepartie fracturee et frag­
d'Italiens et d'autres groupes mediterraneens, Certains de ces Illcntee. Car les idees et les images produites par les medias ne
groupes, tels les Turcs, maintiennent un contact permanent avec sont souvent que des guides tres partiaux pour l'acces aux mar­
leur pays d'origine, mais d'autres, comme les migrants d'Asie chandises et aux experiences que les populations deterritoriali­
du Sud a fortes competences, ont tendance a desirer vivre dans sees se transferent les unes aux autres. Le film brillant de Mira
leur nouvelle nation, soulevant alors de nouveau Ie probleme de Nair, India Cabaret, nous donne a voir les multiples boucles de
la reproduction dans un contexte deterritorialise. cette deterritorialisation fracturee : des jeunes femmes sans com­
D'une maniere generale, la deterritorialisation est l'une des pctences, debarquant dans l'eblouissement metropolitain de
p11ncipales forces du monde moderne, parce qu'elle amene des I~l)mbay, viennent chercher fortune dans la capitale en tant que
populations laborieuses dans les secteurs et les espaces des danseuses de cabaret et prostituees, divertissant les hommes dans
basses classes de societes relativement riches, tout en suscitant ks night-clubs avec des danses imitees des sequences lascives
parfois chez ces populations une critique ou un attachement des films indiens. A leur tour, ces scenes alimentent les idees
extremes a la politique du pays d'origine, Qu'il s'agisse sur les femmes occidentales et etrangeres, et leur legerete de
d'Indiens, de Sikhs, de Palestiniens ou d'Vkrainiens, la deterri­ \IH.curS, tout en offr'ant de clinquants alibis de carriere aces
torialisation est desormais au creur d'une variete de fondamen­ 1l:L1neS femmes. Certaines d'entre eUes viennent du Kerala, ou
talismes globaux, notamment islamiste et hindouiste, Dans Ie Il;S cabarets' et l'industrie du film pornographique ont fleuri, en
cas de l'hindouisme, il est clair que Ie mouvement des Indiens p:lltie pour repondre aux moyens financiers et aux gouts des
vers la metropole a ete exploite par divers interets, a l'interieur habitants du Kerala revenus du Moyen-Orient, ou leur vie dias­
comme a l'exterieur du pays, pour creer un reseau complexe de porique, loin des femmes, deforme leur sens meme de ce que
finances et d'identification religieuse par lequelle probleme de pClIvent etre les relations entre hommes et femmes. Ces tragedies
la reproduction culturelle est desormais lie pour les Indiens emi­ till deplacement se retrouveraient sans doute dans une analyse
gres a la politique du fondamentalisme hindou en Inde. II IllS detaillee des relations entre Ie tourisme sexuel allemand et
En meme temps, la deterritorialisation cree de nouveaux mar­ Iilponais en Thallande et les tragedies du commerce du sexe a
ches pour les compagnies cinematographiques, les impresarios B:lIIgkok, ou dans d'autres boucles similaires qui mettent en jeu
et les agences de voyages, qui vivent sur Ie besoin des popula­ it's (imtasmes sur I'Autre, les avantages et les seductions du
tions deterritorialisees d'avoir un contact avec leur pays, Natu­ voyage, 1'6conomie du commerce mondial, et les fantasmes bru­
rellement, ces pays inventes, qui constituent Ics 111ediascapes des (lIl1X de lIIobilitc qui domincnt la politique masculine dans de
groupcs d6i:erritorialis6s, peuvcnt souvcnt dcvenir si fantastiqucs \I01Ilhrl:IISl,)S partil~s de I' I\f>ic ct dans Ie monde en general.
l'I p:lrl i:lllx lIlI 'ils ()lIrJ1iSSCIlI Ie 11I:llcri:lll de 1l01lVl::llIX idl~OSC:lPl;S !tIl'1I qll'il rcslt..: hC:llIcollp ;\ dirl,) sur la politique culturelle de
d:\II~; it':;qlwl:; it':; \'lllll/il:: I'thIIIlI'W:; lH'lIVl"\I1 SllIglJ' 1,:1 ul':llioll .h'h"III11)llltll!;atllllll'lliI\I Ia ~all"ioll)l'.il~ pIllS \:.1I"g<.: dll deplaccment 76 / Apres Ie colonialisme Flux globaux / 77
qu'elle exprime, il nous faut introduire ici Ie r6le de l'Etat-nation ques au sein de l'Etat-nation, A un autre niveau, cette relation
dans l'economie disjonctive globale de la culture actuelle. La disjonctive est profondement liee aux disjonctions globales dis­
relation entre Etats et nations est partout de l'ordre de la bataille cutees dans ce chapitre : les idees de nation semblent croitre en
rangee. On peut dire que dans de nombreuses societes, la nation echelle et franchir regulierement les frontieres des Etats, parfois
et l'Etat sont devenus Ie projet l'un de I'autre. Si les nations - comme avec les Kurdes - parce que des identites prealables
(ou, plus exactement, les groupes ayant des idees sur la nature se sont etendues sur de vastes espaces nationaux, et parfois,
nationale) cherchent a capturer ou a coopter des Etats et Ie comme dans Ie cas des Tamouls du Sri Lanka, parce que les fils
pouvoir d'Etat, les Etats cherchent simultanement a capturer et dormants d'une diaspora transnationale ont ete actives pour
25 mettre en marche la micropolitique d'un Etat-nation. a monopoliser les idees sur la nationalite • En general, les mou­
vements separatistes transnationaux, y compris ceux qui ont Si l'on discute des politiques culturelles ayant subverti Ie trait
d'union qui relie l'Etat et la nation, il est particulierement Impor­integre la terreur a leurs methodes, sont l'illustration de nations
en quete d'un Etat. Les Sikhs, les Tamouls sri-Iankais, les Bas­ tant de ne pas oublier l'ancrage de telles politiques dans les
irregularites qui caracterisent desormais Ie capital desorganise 27. ques, les Sarahouis, les Quebecois - tous representent des com­
munautes imaginees qui cherchent a creer leur propre Etat ou a Le travail, la finance et la technologie etant desormais si large­
soutirer des fragments d'Etats existants ; elles cherchent d'autre ment separes, les volatilites qui sous-tendent les mouvements
part a monopoliser partout les ressources morales de la commu­ pronation (qu'ils soient aussi vastes que l'lslam transnational ou
petits comme Ie mouvement des Gurkhas pour un Etat separe . naute, soit en affirmant simplement la parfaite identite entre Etat
et nation, soit en « museifiant » et en representant systematique­ en Inde du Nord) s'aiguisent aux vulnerabilites qui caracterisent
ment tous les groupes en leur sein dans une variete de politiques les relations entre Etats; Les Etats se trouvent presses de rester
d'Mritage qui semblent remarquablement uniformes a travers Ie ouverts par les forces des medias, de la technologie et du voyage
26monde • qui ont nourri Ie consumerisme dans Ie monde et ont accru,
Ici, les mediascapes nationaux et internationaux sont exploites meme dans la partie non occidentale, l'envie de nouvelles mar­
par les Etats-nations pour pacifier les separatistes ou meme Ie chandises et de nouveaux spectacles. D'autre part, ces envies
potentiel de ,scissiparite de toutes les idees de difference. En memes peuvent se retrouver prises dans de nouveaux ethno­
general, les Etats-nations contemporains y parviennent en exer­ scapes, mediascapes et, finalement, ideoscapes, telle la demo­
9ant un contr6le taxinomique sur la difference, en creant divers cratie en Chine, que l'Etat ne peut tolerer puisqu'elle menace
types de spectacle international pour domestiquer la difference, son propre controle sur les concepts de nation et de peuple.
ou encore en seduisant de petits groupes par Ie fantasme d'un Partout, les Etats sont assieges, en particulier la ou la concur­
r6le a jouer sur une sorte de scene globale ou cosmopolite. Vne rence sur les ideoscapes de la democratie est severe et fonda­
caracteristique nouvelle et importante de la politique culturelle mentale, et ou i1 existe des disjonctions radicales entre
mondiale, liee aux relations disjonctives entre les divers pay­ idcoscapes et technoscapes (comme dans Ie cas de tres petits
sages discutes plus haut, est que I'Etat et la nation sont a cou­ p;lyS, qui manquent de technologies modernes de production et
teaux tires et que Ie trait d'union qui les relie est desonnais <I'inf'ormation) ; ou entre ideoscapes et financescapes (comme
moins un signe de conjonction que de disjonction. Cette relation ;IU Mcxique et au Bresil, ou les prets internationaux influencent
disjonctive entre Etat et nation se situe a deux niveaux. Au 1,'t;S (l)rtcmcnt la politique) ; ou entre ideoscapes et ethnoscapes
niveau de tout Etat-nation, el1e signifie qu'il existe une bataille (('( 1llllllC ;) I3cyrouth, OU des filiations diasporiques, locales et
dc l'imagination au cours de laquclle l'Etat et la nation cherchent II i1l1slocllcs sc livrcnt un comhat suicidaire) ; OU entre ideoscapes
.) sc cannibaliscr I'un I'autrc, C'cst In Ie lit des scpamti::;mcs l'l III~diilSl:;IJ1l'S (COIIIJIIl': dans de nombrcux pays du Moyen­
hnll;IIIX dl~S « IIlajorit:lrisllIl:s» qlli s~Jllhkllt slI"",is ill' IIl1lk .'.klll l'I d't\:i1l" 01" Il'~, :;tyks ck Vil' n:pr6scntcs it la television
11:\111'1111-:; 1111\'111 Id\'llllll'~; !lId :;onl dl.'WllIlrs Ik:; 11I'11,'I:; /Il1liti II :111 lllll'llI.1 lIilllOllill '" 11Ih'llIi!l iOIl;1I sllrp;lsscnt ct minent n / Apres Ie colonialisme Flux globaux / 79
totalement la rhetorique de la politique nationale). Dans Ie cas I',' nouvel ensemble de disjonctions globales n'est pas un simple

de l'Inde, Ie mythe .du heros hors la loi a emerge pour servir de a'IIS unique dans lequelles termes de politique culturelle globale

mediateur dans Ie dur combat entre les pietes et les realites de wr:lient entierement poses par, ou confines dans, les vicissitudes

la politique indienne, qui s'est revelee de plus en plus brutale et j It;s nux internationaux de technologie, de travail et de finance,

corrompue 28. 11'l,;Xigeant qu'une legere modification des modeles neomarxistes

Mediatise par 1'industrie du cinema de Hollywood et de Hong '''dstants de developpement inegal et de formation de I'Etat. Un

29
Kong , Ie mouvement transnational des arts martiaux, notam­ • h:lngement plus profond est intervenu, lui-meme suscite par les
ment it travers l'Asie, foumit une riche illustration des moyens disionctions entre tous les paysages discutes ici et constitue par
par lesquels de tres anciennes traditions d'art martial, reformu­ 1I'IIr perpetuelle interaction fluide et incertaine, II concerne la
lees pour satisfaire les fantasmes des jeunes populations actuelles 1,·I:lti.on entre production et consommation dans l'economie glo­
(parfois issues du lumpen), creent de nouvelles cultures de mas­ 11:1lt: actuelle. Prenons, pour commencer, Ie celebre point de vue
culinite et de violence qui, it leur tour, nourrissent une violence •It' Marx sur Ie fetichisme de la marchandise. Je voudrais sug­
accrue dans la politique nationale et internationale, violence qui '(rer que ce a ete remplace dans Ie monde en general
stimule alors un commerce d'armes en progression rapide, pene­ lIlonde qui, it present, est vu comme un vaste systeme interactif,
trant la totalite de la planete. La dissemination mondiale des 1'I11npose de nombreux sous-systemes complexes - par deux des­
AK-47 et des mitraillettes Uzi dans les films, dans la securite \'i'lldants qui s'epaulent mutuellement : Ie fetichisme de la pro­
economique et d'Etat, et dans les activites militaires et policieres, dlldion et Ie fetichisme du consommateur.
rappelle que des uniformites techniques apparemment simples l'ar jbichisme de la production, j'entends une illusion creee
dissimulent un reseau de boucles de plus en plus complexes, p!!r les lieux contemporains de la production transnationale et
reliant images de violence et aspirations it la communaute dans lpd, par l'idiome et Ie spectacle du contr61e local (parfois meme
un monde imagine. 1111 lravailleur), de la productivite nationale et de la souverainete
Ie paradoxe central de la Pour en revenir aux ethnoscapes, 1"11 itoriale, masque Ie capital translocal, les flux de gains trans­
politique ethnique aujourd'hui est que lesprimordia (de langage, 11:lt innaux, la gestion globale et, souvent, les travailleurs it
de couleur de peau, de quartier ou de parente) sont desormais 1'~'lr:lI1ger (engages dans l'industrie high-tech). Dans la mesure
globalises. Autrement dit, les sentiments, dont la plus grande 111'1 differents types de zones de libre echange sont devenus les
force tient dans leur capacite it susciter l'intimite dans un Etat 1111 ldeks de la production en general, et notamment en matiere
politique et it transformer la localite en un terrain progresssif de ill' Itaute technologie, la production elle-meme est devenue un
l'identite, se sont repandus sur de vastes espaces irreguliers au I,'" kltt:, obscurcissant non pas tant les relations sociales en soi
fur et it mesure que les groupes bougeaient tout en restant lies 'lIlt: les relations de production, qui sont de plus en plus trans­
les uns aux autres grace it des modes de communication sophis­ Ilollinnaks. Le localisme (au sens de sites locaux de production
tiques. II ne s'agit pas de nier que ces primordia sont frequem­ I 'llllillt: au sens large d'Etat-nation) devient un fetiche deguisant
ment Ie produit de traditions inventees 30 ou d'affiliations kN f(m,;t:s globalement disseminees qui dirigent en fait Ie pro­
retrospectives, mais de souligner que, du fait d'une interaction ·'n;::lIS Lit: production. D'ou une alienation (au sens de Marx)
disjonctive et instable du commerce, des medias, des politiqucs (l'lIlhklllcnt intensifiee, car son sens social est it present constitue
nationales et des fantasmes de consommation, l'ethnicite, qui 1',11 1111(; dynamique spatiale compliquee, de plus en plus globa­
etait autrefois un genie contenu dans la bouteille d'une sorte de 11;-1('\ "
localisme (si large [fit-il), est desormais une force globale qui Par /;"lic'/iisll/l' tlu c011sommateur, j'entends indiquer que Ie
se glisse sans arret dans ct ,I travers les fisslm~s ent.re (~tats et , 1I11:;nllllll:I1l'lIr l~st trallsli.mn6, atravcrs les flux de marchandises
front i(~n.:s, /1'1 1"/: 1I1l"tIt:l:;(';IIIl'S, JI01:11llllll'ni lit: publicit6, qui les accompa­
M:lis la I'('hlinll ('nIle res lIivli;lIl~ l'llltllrd d {'('llIlIlllliqlH; Ill' '111'111 I, I'll 1111 ::1)',111', (\ SI/',I"; ), (':11 i\ j ;'1 (,OIlIpl'('lIdr(' nOll ~clllement