LE REALISME POLITIQUE DE SPINOZA

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  • cours - matière potentielle : la seconde étape
319 Réalisme et Utopie dans la pensée politique de Spinoza Realism and Utopia in the political thought of Spinoza Par : Faten Karoui –Bouchoucha  Résumé : Partant de l'observation du caractère paradoxal de la pensée politique chez Spinoza, je m'interroge : Comment peut-on comprendre ce paradoxe immanent à la pensée politique spinoziste, tout en tenant compte de l'aspect systématique qui la caractérise et qui exige la cohérence de tous ses éléments constitutifs? J'aborderai dans cet article cette question en ayant comme perspective, la présentation d'une approche qui tenterait de prendre en considération la spécificité de la conception spinozienne de la politique à la lumière de ces deux caractères
  • importance déterminante de l'apport machiavélien dans la constitution de la conception politique de spinoza
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Réalisme et Utopie dans la pensée
politique de Spinoza
Realism and Utopia in the political thought of Spinoza


Par : Faten Karoui –Bouchoucha


Résumé : Partant de l’observation du caractère paradoxal de la pensée
politique chez Spinoza, je m’interroge : Comment peut-on comprendre ce
paradoxe immanent à la pensée politique spinoziste, tout en tenant compte de
l'aspect systématique qui la caractérise et qui exige la cohérence de tous ses
éléments constitutifs?

J'aborderai dans cet article cette question en ayant comme perspective, la
présentation d’une approche qui tenterait de prendre en considération la
spécificité de la conception spinozienne de la politique à la lumière de ces
deux caractères opposés à savoir réalisme et utopie, tout en espérant apporter
un nouvel éclairage à cette conception.


Mots-clés: Spinozisme et politique, réalisme, utopie, contrat
social, société politique…

Abstract: Starting from the observation of the paradoxical nature of
Spinoza’s political thought, I raise the question: How can we understand this
paradox so immanent to Spinoza's political thought, while taking into account
the systematic nature that characterizes it and that requires consistency of
all its components? I will discuss in this article this issue with
in perspective, the presentation of an approach that attempts to take into
consideration the specific view of Spinoza’s polical thought in the light of these
two opposite features, namely realism and utopia, while hoping to shed new
light to this design.

Keywords: Spinozism and political realism, utopia, social
contract, political society...


Professeur de philosophie et chercheuse de l‟université tunisienne. Auteur de :
Spinoza et la question de la puissance. Paris, l‟Harmattan, 2010.
319



a pensée politique de Spinoza nous semble caractérisée par
un aspect problématique. De fait, elle se présente à nous L sous deux figures paradoxales. Car Spinoza se propose
d'une part, à l'encontre des théories politiques traditionnelles de
1ses prédécesseurs , d'élaborer en politique une théorie applicable à
la réalité: "m'appliquant à la politique, affirme t-il, je n'ai pas voulu
approuver quoi que ce fut de nouveau ou d'inconnu, mais
seulement établir par des raisons certaines et indubitables ce qui
2s'accorde le mieux avec la pratique." Toutefois il semble d'autre
part soucieux de déterminer surtout dans le Traité politique les
conditions de possibilité d'institution d'une cité parfaite constituant
3le cadre ou pourrait se réaliser une vraie vie humaine, c'est Ŕà-

1 Ace propos, il écrit au chapitre I du Traité politique: "Ils (les
philosophes)conçoivent les hommes en effet, non tels qu'ils sont, mais tels
qu'eux-mêmes voudraient qu'ils fussent: de là cette conséquence, que la plupart,
au lieu d'une Ethique, ont écrit une Satire, et n'ont jamais eu en Politique de
vues qui puissent être mises en pratique, la Politique, telle qu'ils la conçoivent,
devant être tenue pour une Chimère, ou comme convenant soit au pays
d'Utopie, soit à l'âge d'or, c'est-à-dire a un temps ou nulle institution n'était
nécessaire." Spinoza, Traité Politique, Chapitre I, §1, traduction par Appuhn
(Ch), Paris, G- F, 1966.
2 Spinoza semble ainsi suivre les pas de Machiavel dont il reconnaît la sagesse de
son enseignement. De fait en deux endroits du Traité politique, il se réclame
explicitement de ce dernier, à savoir dans le paragraphe7 du chapitre 5 et dans le
paragraphe1 du chapitre 10 ,en évoquant son nom en ces expressions: "le très
pénétrant Machiavel" et "le très pénétrant florentin" . Ce qui laisse à entendre
que dans l'élaboration de sa conception politique, il intègre certains éléments
machiavéliens. Il convient à ce propos de signaler que des interprètes célèbres
de la philosophie spinozienne comme Leo Strauss et Carl Gebhardt ont
particulièrement insisté sur la nécessité de prendre en compte le spectre
problématique de la pensée machiavélienne pour mettre en lumière les enjeux
centraux du Traité politique. Dans les années soixante et soixante-dix, Louis
Althusser et Toni Negri ont également souligné l‟importance déterminante de
l‟apport machiavélien dans la constitution de l‟ontologie politique du philosophe
hollandais. Des travaux récents permettent désormais d‟envisager la question du
rapport entre Machiavel et Spinoza dans une perspective plus ample et sous un
jour totalement nouveau. Vittorio Morfino consacre deux textes à l‟étude
comparative de la pensée de ces deux auteurs: (Il tempo e l‟occasione.
L‟incontro Spinoza Machiavelli, Milan, LED, 2002 ; Il tempo della moltitudine.
Materialismo e politica prima e dopo Spinoza, Rome, Il Manifestolibri, 2005 )
3 Ace propos Spinoza précise qu'une vraie vie humaine est" une vie qui ne se
définit point par la circulation du sang et l'accomplissement des autres fonctions
320

dire une vie libre et joyeuse ou les hommes pourraient acquérir
4ensemble une nature humaine supérieure.

Aussi nous montre t-il, la possibilité d'amener aussi bien la
multitude que ceux qui gouvernent à vivre suivant les préceptes de
la raison en instituant un Etat puissant dont l'Autorité absolue du
souverain ne met pas en danger la liberté des sujets. Ce qui inscrit
du même coup sa pensée dans une perspective de rationalité
hypothétique, puisqu'elle tend à dépasser le domaine de la réalité
concrète pour produire une nouvelle réalité construite suivant
cette exigence éthique: amener les hommes à vivre en accord avec
eux-mêmes et avec les autres, en leur apprenant à être et agir
adéquatement. Et comme cette nouvelle réalité se présente à nous
5comme le modèle d'une cité parfaite, on ne peut manquer de
6souligner le caractère utopique de cette pensée qui dès lors pose

communes à tous les autres animaux, mais principalement par la raison, la vertu
de l'âme et la vie vraie" Spinoza ,Traité politique, V, &5.
4 A ce propos, Spinoza affirme explicitement : « Voilà donc la fin vers laquelle je
tends : acquérir cette nature supérieure et tenter que d‟autres l„acquièrent avec
moi ; cela fait partie de mon bonheur de donner mes soins à ce que beaucoup
d‟autres comprennent comme moi de sorte que leur entendement et leur désirs
s‟accordent avec mon entendement et mes désirs ».Spinoza, TRE, § 14,
traduction de Caillois (R), Frances (M), et Misrahi (R), œuvres complètes,
Bibliothèque de la Pléiade, Paris, Gallimard, 1954.
5 - Il est à remarquer que dans certains passages du Traité politique, Spinoza
paraît désigner le meilleur État, et dans d‟autres, il semble se préoccuper du
meilleur régime pour tout État. Citons à titre d‟exemple ce passage dans lequel
« le meilleur » est pris dans un sens absolu : Quand nous disons que l‟État le
meilleur est celui où les hommes vivent dans la concorde… » TP, chapitre. §5.
C‟est nous qui soulignons.
6 Le terme d' utopie possède différents sens ; afin de montrer suivant quel sens ,
on peut parler d'aspect "utopique" de la pensée politique spinozienne ,il
convient de noter tout d'abord que le terme"utopie" est forgé par thomas
More en 1516 pour désigner la société idéale qu'il décrit dans son œuvre utopia,
il est traduit en français par utopie qui est composé du préfixe privatif u et du
mot topos qui signifient approximativement "sans lieu ", autrement dit qui ne
se trouve nulle part. Par là on peut déduire que par utopie on peut entendre, en
premier lieu, un pays imaginaire ou règne un gouverneur idéal sur un peuple
heureux .Il convient toutefois de souligner que le terme d'utopie peut prêter à
confusion dans la mesure ou il est utilisé suivant des connotations variées. Ainsi
il peut désigner à la fois ce qui relève du rêve, illusion, idéal avec comme
dénominateur en commun une référence à l'irréalisme. C'est pourquoi Bronislaw
Baczko dans Lumières de l'utopie préfère parler plutôt d'utopisme que d'utopie
puisqu'on ne peut la réduire seulement au genre littéraire inauguré par More. Si
l'on s'oriente dans cette direction de recherche , on peut par conséquent affirmer
321

problème, étant donné qu'il parait incompatible avec son caractère
7réaliste, posé comme principe de base dès le premier chapitre du
Traité politique.

Ces deux caractères contradictoires qui s'imposent ainsi à nous
fortement, nous incitent à poser cette question: Comment peut-on
comprendre ce paradoxe immanent à la pensée politique
spinoziste, tout en tenant compte de l'aspect systématique qui la
caractérise et qui exige la cohérence de tous ses éléments
constitutifs?

J'aborderai donc dans cet article cette question en ayant comme
perspective, la présentation d' une approche qui tenterait de
prendre en considération la spécificité de la conception
spinozienne de la politique à la lumière de ces deux caractères
opposés à savoir réalisme et utopie , tout en espérant apporter un
nouvel éclairage à cette conception. L'étude de cette question
suivra ce parcours composé de trois étapes:

Dans la première étape, nous chercherons tout particulièrement à
mettre en évidence la spécificité du réalisme politique spinozien à
la lumière des principes sur lesquels le système de pensée de
Spinoza est fondé.

Au cours de la seconde étape, nous tenterons d‟éclairer l'aspect
utopique de cette pensée, en mettant en évidence la fin éthique
qu'elle se propose d'atteindre. Et dans la troisième étape enfin ,

qu'on peut élargir le champ de l'utopie pour qu'il puisse englober toute forme
de pensée qu'elle soi imaginaire ou hypothético-déductif dont l'intention est de
construire une nouvelle réalité répondant à certaines aspirations humaines telles
que la justice ,la liberté ,le bonheur .Et sur cette base le terme utopie ne doit pas
entrer en résonance avec le terme chimère étant donné qu'elle n'est pas une
simple invention d'images irréelles mais plutôt la production d'une autre réalité,
certes opposée à la réalité effective, mais que l'on pense pouvoir réaliser ou du
moins que l'on espère réaliser .
7Quoi que nous entendions exactement par réalisme en philosophie, nous
devrions avoir à l'esprit une conception qui ,d'une manière ou d'une autre,
souligne l'importance de ce qui doit être tenu pour indépendant de notre pensée
et de notre expérience. A ce propos , Spinoza se propose de présenter une
théorie réaliste en politique ,en raison du fait qu'il tient à la déduire de l'étude de
la nature humaine telle qu'elle est ,pour qu'elle puisse être applicable à la réalité.

322

nous essaierons d'entrevoir le rapport entre ces deux dimensions
qui paraissent la caractériser en tentant de le déterminer à la
lumière des enseignements que pourrait nous procurer le projet
libérateur spinoziste qui est d'ordre éthique et politique.


1-La spécificité du réalisme politique spinozien

Par ses références philosophiques, ses fondements et ses choix
méthodologiques, ou simplement par son approche globale de la
politique, on peut dire que Spinoza se situe dans la lignée de l'école
de pensée que l'on appelle réaliste. De fait, on peut affirmer qu'il
se rattache au courant du "réalisme machiavélien" plutôt qu'à celui
de l'idéalisme, dans la mesure où il ne pense pas comme les
utopistes, qu'il soit possible de transformer l'homme et la société,
suivant ce que la raison impose comme modèles de perfection,
mais de déduire de l'étude de la nature humaine les principes de
conduite politique applicables à la réalité. C'est pourquoi pour
saisir la spécificité de la pensée politique spinozienne, il convient
d'abord de mieux cerner son caractère réaliste.

Observons au départ que cette pensée doit son aspect réaliste
aux trois éléments suivants :

A-Cette pensée se présente à nous comme étant une pensée
réaliste, d'abord parce qu'en dénonçant dès le premier chapitre
du Traité politique, l'esprit utopique prédominant dans la
philosophie de ses prédécesseurs, Spinoza se propose
de suivre les pas de Machiavel. Assurément, on ne peut perdre
de vue la puissance de l'impact de ce dernier sur la pensée
politique spinozienne puisqu'on trouve surtout dans le traité
8 une série de problématiques d'origine machiavélienne.
Ce qui laisse à entendre que dans l'élaboration de sa conception

8 On peut à ce propos souligner l'importance déterminante de l'apport
machiavélien dans la constitution de la conception politique de Spinoza en
mettant tout particulièrement en relief les points suivants:
1-Le rapport entre l'élection politique et la fortune.
2-L'utilité des cérémonies et des cultes dans l'usage politique de la religion.
3-La critique des miracles.
4-Le désir et les passions comme fondement du pacte social.

323

politique, Spinoza a tendance à intégrer certains éléments
d'origine machiavéliens. On peut à titre d'exemple souligner le
fait qu'il se sert du modèle paradigmatique de l'histoire romaine
pour souligner en même temps la singularité des événements
marquant le peuple juif et l'exemplarité universelle qui en
découle. Et c'est précisément de cette manière qu'il parvient à
fixer les modalités "ontologiques" de l'histoire humaine lui
permettant d'articuler la constitution du politique autour de
l'immanence absolue des rapports de force. Remarquons à ce
propos que c'est grâce à la pensée de Machiavel que Spinoza
parvient à comprendre l'histoire à partir de la dynamique
politique instaurée par le jeu incessant des passions humaines.
C'est pourquoi certains interprètes insistent particulièrement
sur la nécessité de prendre en compte l'importance du réalisme
politique machiavélien dans la compréhension de la théorie
politique réaliste spinozienne. A cet égard Misrahi fait observer
que " Si l'on s'en tient à une première lecture, la pensée
politique de Spinoza risque fort de se présenter comme un
progrès du seul réalisme. Sensible à l'apport de Machiavel,
Spinoza aurait transposé sur le plan de la méthode de la
philosophie politique cette critique impitoyable de l'idéalisme
qu'il opère d'abord sur le plan de l'ontologie, de l'anthropologie
9et de l'éthique." Certes, on peut tenter de mettre en évidence
les correspondances fortes entre ces deux types de pensée, mais
cela dépasse le cadre de cet article. Contentons-nous tout
simplement de nous demander: en admettant que Machiavel
soit en effet une référence classique du réalisme politique de
Spinoza, ce dernier se contente-t-il de reproduire à sa manière le
réalisme machiavélien dans l'élaboration de sa conception
politique?

B-Spinoza, nous semble t-il, ne se limite point à accueillir les
conseils politiques machiavéliens, mais va, comme nous le
montrerons par la suite, au cœur de l'idéal humain: la
détermination des conditions de possibilité de l'institution d'une
société libre ou les hommes pourraient jouir ensemble d'un

9 Misrahi (R ),La rigueur et l'utopie dans la philosophie politique de Spinoza,
dans L'être et la Joie ,Ed encre marine, Paris 1997,p .443.
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10accroissement optimum de leur puissance d'être et d'agir. C'est
pourquoi pour comprendre le réalisme politique spinozien, on
doit aller plus loin, pour chercher dans le système de pensée
spinoziste lui-même les éléments fondateurs de ce réalisme
politique. Ce qui justifie cette manière d'aborder la question,
c'est que Spinoza lui-même ne cesse de rappeler dans ses
différents écrits que les sciences présentes dans son système,
notamment l'ontologie et l'anthropologie, ne sont que des
moyens permettant la connaissance de la nature du réel en
dévoilant les lois qui le régissent. Et c'est précisément grâce à
cette connaissance que nous serons capables de le modifier.
Voyons ce qu'il écrit à ce sujet dans le Traité de la réforme de
l'entendement: “Il est par là dès à présent visible pour chacun
que je veux diriger toutes les sciences vers une seule fin et un
seul but, qui est de parvenir à cette suprême perfection(...) tout
ce qui dans les sciences ne nous rapproche pas de notre but
11devra être rejeté comme inutile. ”


Ce texte qui nous permet ainsi de saisir le statut que Spinoza
confère aux sciences dans la réalisation de son projet éthique et
politique, nous amène à déduire que: pour libérer la raison de ses
illusions , et l'inciter à reconnaître ses limites, il faut la soumettre
aux nécessités de la réalité humaine , et l'entrainer à produire
pour l'action des modes d'expressions compatibles avec elles .
C'est donc sur cette base que l'on doit essayer de comprendre
comment l'ontologie et l'anthropologie mettent à notre

10 Le bonheur véritable et la vraie béatitude consistent pour chacun dans la seule
jouissance du bien, et non pas dans cette vaine gloire de jouir du bien à soi seul,
les autres en demeurant exclus. En effet, celui qui s‟estime plus heureux du fait
que les choses vont bien pour lui seul et non pour les autres, ou du fait qu‟il est
plus fortuné ou plus heureux qu‟autrui, celui-là ignore le bonheur véritable et la
vraie béatitude » Spinoza, Traité Théologico-politique, Chapitre. III, traduction
de Lagrée (J) et de Moreau (P-F), Paris, PUF, 1999.

11 T R E, &5,traduction et notes par Appuhn,(CH), Paris, Garnier Flammarion,
1964 . On retrouvera cette idée vigoureusement exprimée au début du livre II de
l‟Ethique :“ Je passe maintenant à l‟explication des choses qui ont dû suivre
nécessairement de l‟essence de Dieu, autrement dit de l‟être éternel et infini: non
pas de toutes, cependant (...); mais de celles-là seules qui peuvent nous conduire
comme par la main à la connaissance de l‟Esprit humain et de sa béatitude
suprême”.
325

disposition les moyens nécessaires pour comprendre la réalité
politique et pour agir sur elle.

C-Montrons donc à présent comment le réalisme politique
Spinozien est rendu possible grâce à l'ontologie et à
l'anthropologie. Commençons par le premier point: La
théorie spinoziste de l'Etre doit sa spécificité à ce
principe sur lequel elle se fonde : l'Etre premier et parfait
qui est la condition de toute essence et de toute existence
12n'est rien d'autre que la nature elle-même. L'essence de
celle-ci est cernée par deux définitions: d'abord par la
13définition d'un être "qui est en soi et est conçu par soi" et
ensuite par la définition qui le détermine en son essence
14comme puissance. On notera d'abord que cette théorie ne
vaut pas pour elle-même , mais seulement comme moyen
indispensable à la libération de la politique de l'emprise de
la religion . En effet , en récusant à la fois la notion
théologique d'un être transcendant créateur du monde et le
concept aristotélicien de la puissance afin d'affirmer que
Dieu est puissance, c'est-à dire une puissance infinie et
15non pas une volonté, Spinoza prépare le terrain pour
critiquer toute forme de régime politique absolutiste qui
tire de la religion toute sa légitimité, en montrant que la
puissance politique ne s'ordonne plus à la puissance divine.
A ce propos, il faut souligner que Spinoza nous montre
surtout dans les deux traités politiques que la constitution
du pouvoir politique renvoie à l'équilibre momentané
produit par la dynamique conflictuelle des forces de la
multitude.

Ce qui signifie que notre destin n'est plus ordonné à une
providence, mais à une existence politique réglant les rapports
entre les individus humains. De là on peut convenir que du
moment que la politique suit les déterminations de la nature, elle

12 Dans ses différents écrits Spinoza ne cesse de répéter cette expression :"Dieu
c'est-à dire la nature"
13 Spinoza, L'Ethique, I, définition3,trad de Roland (C) Paris, Gallimard 1954.
14 Ibid., proposition34.
15 Jean-Marie Vaysse explique bien cette idée, en montrant que cette critique de
la métaphysique et de son soubassement théologique vaut alors comme une
critique de la Monarchie…" Totalité et finitude, P51.
326

conduit les hommes à établir des rapports convenant à la nécessité
d'établir une cité parfaite: accroitre leur puissance d'être et d'agir
sous la conduite de la raison .C'est pourquoi à la cause de Dieu se
substitue celle de l'homme et c'est ainsi que naissent les concepts
de société civile et d'Etat démocratique reposant sur le jeu de
composition et de limitation de puissances, comme sur l'amour de
la liberté.

Abordons maintenant le second point: Il convient ensuite
de faire observer que la théorie politique spinozienne est
considérée comme étant une théorie réaliste en raison du
fait qu'elle se propose de réorganiser la vie des hommes
suivant des principes pratiques qui sont déduits de l'étude
scientifique des caractéristiques naturelles des hommes et
16des constantes de leurs comportements. Cette étude
scientifique de l'affectivité qui aide à dévoiler la servitude
passionnelle sous ses deux formes individuelle et
commune, laisse entrevoir la forme de l'Etat convenant à
la nature humaine telle qu'elle se manifeste concrètement à
travers les différents comportements humains. A ce
propos, il convient de souligner ici que Spinoza semble
avoir saisi toute la force réelle des passions, puisqu'il leur
confère un statut fondamental dans la compréhension des
différents problèmes éthiques, religieux et politiques. C'est
pourquoi Bodei fait observer que :"Spinoza combat sur
deux fronts: contre la peur, en tant que passion hostile à la
raison et contre l'espoir en tant que celui-ci constitue
17généralement une fuite hors du monde ".

16 Jean Marie Vaysse, Totalité et subjectivité, Chapitre3, P131, Paris, Vrin, 1994.
17 Cette orientation théorique relève manifestement d'un choix délibéré, par
lequel Spinoza se place dans une perspective de pensée en rupture par rapport à
toute une tradition, puisqu'il ne s'agit plus de railler ou de déplorer les affects
mais d'expliquer leurs modes de fonctionnement, comme il est indiqué d'abord
dans les premières phrases de la de la préface de la troisième partie de l'Ethique
et ensuite à sa fin : 1-:"La plupart de ceux qui ont parlé des sentiments et des
conduites humaines paraissent traiter, non des choses naturelles qui suivent les
lois ordinaires de la nature, mais des choses qui seraient hors nature .Mieux, on
dirait qu'il conçoivent l'homme dans la nature comme un empire dans un
empire"
2-"Je traiterai donc de la nature et de la force impulsive des sentiments et de la
puissance de l'esprit sur eux selon la même méthode qui m'a précédemment
327


D'ou l'on comprend que pour ne plus céder aux illusions des
idéalistes, ceux qui imaginent les hommes différents de ce qu'ils
sont, et se proposent de construire des modèles de sociétés
parfaites, il faut chercher à comprendre la nature humaine afin de
montrer le réel pouvoir dont l'homme dispose pour se libérer de
la servitude.

Assurément , lorsqu'on suit attentivement le mouvement de la
pensée politique de Spinoza , on se rend compte sur le vif que
Spinoza se propose de partir de la réalité effective la plus concrète
à savoir la puissance d‟être et de persévérer dans l‟être telle qu'elle
18s'affirme à l'état de nature pour justifier la nécessité d‟établir une
société politique rationnellement organisée. Observons que
Spinoza part de la spontanéité anarchique des désirs passionnels
qui débouche sur le conflit de tous contre tous et qui constitue une
menace de destruction pour tous les individus quel que soit leur
degré de puissance, pour montrer la nécessité de fonder une
19société politique défendant les intérêts communs. D'ou l'on
comprend que la constitution de la société politique ne renvoie
pas chez lui comme chez Hobbes par exemple, à une entité
transcendante (rois ou assemblée) décidant de l'instauration d'un
espace politique autre par rapport à l'état de nature, mais au
contraire renvoie à la dynamique conflictuelle des forces des
individus humains. C'est pourquoi le réalisme politique de Spinoza
trouve son origine dans les fondements naturels de l‟Etat qui ne
sont pas à chercher dans les enseignements de la raison, mais dans

servi en traitant de Dieu et de l'esprit humain, et je considérerai les actions et les
appétits humais de même que s'il était question de lignes, de plans, ou de corps "
18 "BODEI (R) , Géométrie des passions, traduction de RAIOLA (M ),Paris,
PUF,1997.
19 Balibar fait, à juste, remarquer que Spinoza appelle "état de nature" une
situation limite dans laquelle les puissances individuelles seraient pratiquement
incompatibles entre elles. Dans une telle situation, la dépendance serait totale
pour chaque individu, sans contribuer en rien à son indépendance: c'est
l'individualité même qui serait immédiatement menacée. Un tel état "de nature"
est par nature non viable, sinon impensable (sauf les catastrophes historiques où
la société se dissout; ou encore _ mais on peut se demander s'il ne s'agit pas
d'une métaphore _ dans des régimes absolument tyranniques, où les individus
terrorisés sont ramenés en deçà de toutes "vie humaine". Balibar (E) , Spinoza et
la politique, Paris, PUF,1985, Chap. 3 ,p75.
328