Prépositions et primante du spatial : de l
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Prépositions et primante du spatial : de l'expression de relations dans l'espace à l'expression de relations non-spatiales - article ; n°9 ; vol.5, pg 221-234

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Faits de langues - Année 1997 - Volume 5 - Numéro 9 - Pages 221-234
14 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.

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Publié le 01 janvier 1997
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Langue Français
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Marie-Line Groussier
Prépositions et primante du spatial : de l'expression de relations
dans l'espace à l'expression de relations non-spatiales
In: Faits de langues n°9, Mars 1997 pp. 221-234.
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Groussier Marie-Line. Prépositions et primante du spatial : de l'expression de relations dans l'espace à l'expression de relations
non-spatiales. In: Faits de langues n°9, Mars 1997 pp. 221-234.
doi : 10.3406/flang.1997.1159
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/flang_1244-5460_1997_num_5_9_1159et primarité du spatial : de Prépositions
l'expression de relations dans l'espace à de non-spatiales
Marie- Line Groussier*
"In this chapter I will assume (following the locationists...) that the prepositions
of English have a spatial (or, in one or two instances, temporal) sense as their
basic meaning and that the other meanings are derived by metaphor."!
La position localiste exprimée ainsi à propos des prépositions de l'anglais est
devenue extrêmement banale. Cependant, une telle option théorique continue à
susciter des réactions d'opposition, découlant souvent d'un malentendu sur ce que
peut être aujourd'hui un localisme argumenté compte tenu des progrès de la
psychologie cognitive. On va s'efforcer de définir ici ce que, de nos jours, on doit
entendre par primarité du spatial. Il est évidemment tout à fait exclu de prétendre
démontrer que, dans les langues dotées de prépositions, toute expression de
relations au moyen de prépositions soit l'expression de relations spatiales, tout
autant que d'attribuer, en synchronie, aux sens spatiaux des prépositions, un
quelconque rôle dominant: primarité n'est pas primauté.
Après avoir exposé les principaux arguments en faveur d'une primarité de la
représentation des relations dans l'espace et fait état des objections que ces
arguments ont pu susciter, on tentera de dégager une fonction archétypale des
représentations spatiales.
Enfin, on précisera la signification qu'il convient de donner, dans ce cas, au
terme de métaphore et on tentera de formuler les conditions d'une intégration des spatiales en tant qu'archétypes à la théorie de la notion d'Antoine
CULJOLI en introduisant le concept de "scheme relationnel".
Université Paris 7 - Denis Diderot.
lO'KEEFE 1996: 281-282. Marie-Line Groussier 222
1 / ARGUMENTS EN FAVEUR DE LA PRIMARITÉ DU SPATIAL
L 1. L'argument diachronique : En diachronie, la présence ou l'absence de
valeurs spatiales pour une préposition donnée obéit à des règles interprétables
comme des indices de primarité.
1.1.1. Le sens d'origine de la majorité des prépositions2 est spatial. Sur une
liste de 60 prépositions de l'anglais actuel, seulement sept ne remontent pas à
une indication de relation dans l'espace3.
1.1.2. Les valeurs spatiales des prépositions, du moins dans les langues indo
européennes, sont dans l'énorme majorité des cas, chronologiquement antérieures
aux autres valeurs4. J'ai pu m'en rendre compte en recherchant l'origine des
prépositions du vieil-anglais (GROUSSIER 1984). Même mid, qui ne conservait
pratiquement pas d'emploi d'indicateur de relations dans l'espace en vieil-anglais,
a la même origine indo-européenne que le grec metá, l'indication d'un repérage
par rapport à des repères multiples (="parmi").
1.1.3. L'origine de bon nombre des prépositions les plus anciennes remonte,
comme celle des cas, à la préhistoire, ce qui n'autorise que des reconstructions
plus ou moins controversées. Mais l'inventaire actuel des prépositions de
langues comme l'anglais ou le français inclut plusieurs éléments dont la 1ère
apparition est datée avec précision, à la période historique. C'est ce qui se
produit, en vieil-anglais, pour tous les composés d'innan (ininnan, oninnan,
birman, wipinnan) ou pour into. En moyen-anglais, on note l'apparition de in
front of, locution prépositive formée autour d'un emprunt au français datant du
12ès.
Ces composés et dérivés sont constitués à partir de prépositions à sens
d'origine spatial, comme si c'était là la condition de la productivité.
1.1.4. Le comportement des quelques prépositions à valeur d'origine non-
spatiale est également révélateur de la primarité du spatial. En vieil-anglais, on
peut citer œr, "avant", en moyen-anglais tardif during, toutes deux à valeur
initiale temporelle. En moyen anglais, on voit également apparaître, entre
2 La dénomination sens d'origine d'une préposition signifie "valeur notionnelle de
l'élément le plus ancien auquel remonte étymologiquement la préposition", sans prise
en compte d'une quelconque identité syntaxique. Ainsi, en indo-européen, l'élément
en cause ne pouvait être une préposition puisqu'il n'y en avait pas en proto-indo
européen. Cf. l'article de Françoise BADER dans ce recueil.
3 as, during, except, like, owing to, save et since.
4HEINE, CLAUDI et HUNNEMEYER (1991: 51-52) citent, en pidgin des Iles Salomon, la
préposition fastaem (> anglais first time) qui a le sens temporel de l'anglais before
mais qu'un petit groupe de locuteurs (âgés, semble-t-il) emploie avec le sens de
l'anglais in front of. Reste à savoir s'il s'agit ou non d'un reste d'un état plus ancien,
comme pourrait le faire croire l'indication de l'âge des locuteurs. S'il en était ainsi, ce
cas ne serait pas un contre-exemple pour l'antériorité des valeurs spatiales. Prépositions et primante du spatial 223
autres, save et except et en anglais moderne owing to, indicateurs de relations
logiques. On remarque d'une part que ces prépositions à valeur d'origine non-
spatiale sont en nombre trop petit pour enlever à l'indication des relations
spatiales la position privilégiée qu'elle occupe dans les valeurs originelles des
prépositions, d'autre part, que certaines d'entre elles sont suffisamment anciennes
pour que leur sens ait évolué et que cette évolution soit connue. Or, on observe
que toutes se comportent différemment des prépositions à sens d'origine spatial.
- Elles ne produisent pas de dérivés ni de composés comme si l'absence d'un
sens d'origine spatial les frappait, en quelque sorte, de "stérilité" lexicogénétique.
- Elles n'acquièrent pas non plus de sens dérivés non-spatiaux ou si peu que le
blocage de ce type d'extension n'en apparaît pas moins réel. JEr, la plus
ancienne, n'a, en vieil-anglais, qu'un seul emploi non-temporel: c'est l'indication
de la relation de "préséance", directement dérivée de la valeur temporelle5.
Devenue ere en moyen-anglais, puis à la Renaissance, cette préposition
n'acquerra jamais d'autres valeurs que les deux ci -dessus et disparaîtra finalement
au profit de before, sa concurrente à valeur d'origine spatiale. Pour during,
apparue au 14è s., six siècles d'emploi n'ont pas suffi à lui faire acquérir de sens
dérivés. Quant aux indicateurs de relations logiques save , except, et owing to,
datant respectivement des 13è et 14è s. et du début du 19è s., ils n'ont pas
encore, à ce jour, donné de signes d'évolution sémantique et save, actuellement
archaïque, disparaîtra probablement sans avoir évolué. En revanche, butan,
prédécesseur à valeur d'origine spatiale ("à l'extérieur de") de save et except dans
l'expression de la relation à l'exception, a eu une évolution longue et diversifiée
qui a abouti de nos jours à la conjonction/préposition but. Enfin, il n'y a
apparemment en anglais aucune préposition à valeur d'origine non-spatiale qui
ait acquis une valeur secondaire spatiale. Tout se passe donc comme si une
valeur d'origine d'indication de relation dans l'espace était, pour une préposition,
la condition sine qua non de la diversification sémantique et comme si, en
revanche, un sens d'origine non-spatial condamnait la valeur de la préposition à
ne pas évoluer.
1.1.5. Parmi les positions actuellement hostiles au principe localiste de la
primante diachronique du spatial, deux argumentations émergent.
a) Selon la 1ère, pour une préposition, un préverbe ou un cas donnés, la
coexistence synchronique de valeurs autres que spatiales avec les valeurs spatiales
prive l'hypothèse de la primante du spatial de toute crédibilité et oriente vers une
solution où les relations spatiales ne sont qu'une branche dans un "réseau de
relations abstraites"6.
^ Dans heo is pin seo clxneste fsemne зег ealre worlde (Homélies de Blickling, ХШ.
157) "elle est la plus pure de tes vierges, dans (m. à m. "avant") le monde entier".
6 Cf. Bernard Pottier, dès POTTIER 1962 et André Rousseau qui s'exprime ainsi sur ce
point: "...Cette même hypothèse [l'hypothèse localiste] est démentie par des contre- 224 Marie-Line Groussier
On peut alors se demander si une telle position n'est pas fondée sur le
malentendu qu'évoque le grand indo-européaniste Kurylowicz (1964 : 202) à
propos de la théorie localiste des cas:
"The controversy between adherents of "localistic" and those of "antilocalistic"
theories of cases rests upon a misunderstanding, upon a confusion of diachrony
and synchrony. Though all cases go back to forms denoting spatial relations,
case-forms with grammatical (syntactical) functions are attested at every stage of
the history of a language."
En effet, la position localiste, qu'il s'agisse de cas ou de prépositions, n'est pas
l'hypothèse qu'il pourrait y avoir eu un moment de l'évolution d'une langue où
seules les relations spatiales auraient été exprimées. On ne voit pas
bien comment une telle langue fonctionnerait. D'autre part, cette hypothèse
absurde ne découlerait de l'hypothèse localiste que pour l'état initial de la
langue considérée. Mais quel est le linguiste qui, actuellement, a accès à l'état
initial de quelque langue que ce soit? Même lorsqu'il reconstruit
hypothétiquement des états antérieurs aux états historiques, le linguiste
diachroniste ne peut prétendre que l'état qu'il reconstruit soit antérieur à tout
autre. Nous sommes donc condamnés à n'analyser et à ne reconstruire que des
états intermédiaires des langues que nous étudions. Or, dans ces états
intermédiaires, on trouve d'une part des procédés de référence directe au champ
notionnel de l'espace, d'autre part des de à des champs
notionnels non-spatiaux dont l'histoire montre qu'ils remontent à des indications
spatiales, enfin tous les termes dont l'histoire n'indique pas de signification
d'origine spatiale7.
Mais alors, où est la prétendue primarité diachronique du spatial? Elle est dans
le fait que, lorsqu'il s'agit de renouveler l'expression d'une relation non-
exemples tout aussi significatifs: si la préposition ail. vor possède à la fois un sens
spatial ("devant") et un sens temporel ("avant") qui font d'elle une préposition de
l'espace-temps, il devient pratiquement impossible -- malgré l'ingéniosité d'un
Benveniste, dont la démonstration apparaît bien artificielle ~ de dériver le sens
causal du sens spatial, à moins d'établir une loi générale qui attribuerait aux
prépositions de proximité une valeur de cause (...).
Une solution possible, la seule d'ailleurs à notre sens, consisterait à refuser une
hypothétique filiation allant du spatial au temporel et au notionnel, et à concevoir,
dans le cadre d'une linguistique cognitive, l'ensemble du domaine des relations comme
des représentations d'un réseau de relations abstraites. "(ROUSSEAU 1993: 159)
Comme, par exemple, les interrogatifs de l'indo-européen, cités dans Rousseau
1993 à l'appui d'une réfutation du localisme. Prépositions et primante du spatial 225
spatiale, c'est le plus souvent à l'emploi métaphorique d'un terme renvoyant à
une relation spatiale qu'a recours le locuteur8.
b) A la recherche d'un ordre des champs notionnels impliqués
diachroniquement dans les transferts métaphoriques grammaticalisants, B. Heine,
U. Claudi et F. Hiïnnemeyer ont cru trouver dans l'évolution de certains relateurs
africains la preuve d'un ordre dans lequel le champ spatial ne serait pas premier.
Cependant, dans deux des principaux cas cités à l'appui de cette thèse, le champ
notionnel censé fournir un "véhicule" métaphorique avant le champ spatial peut
aisément être ramené au spatial. Le premier de ces cas est l'évolution des noms
renvoyant à des parties du corps qui fournissent ensuite des indicateurs de
repérage spatial9. Les auteurs en tirent l'ordre de dérivation métaphorique
"OBJECT > SPACE > TIME > QUALITY" sans voir, semble-t-il, que la
catégorie "OBJECT", couvrant, non pas n'importe quels "objets" mais des
parties du corps, il s'agit déjà de notions sélectionnées pour les propriétés
de localisation qu'elles incluent, c'est à dire dont la définition implique déjà la
représentation de l'espace. Le deuxième cas est l'hypothèse de l'ordre "PROCESS
> SPACE" fondée sur le fait qu'en ewe, "a number of verbs of motion have been
grammaticalized to locative adverbs"10. Si le champ notionnel "PROCESS" est
uniquement représenté par des processus de déplacement ("verbs of motion"),
alors, une fois de plus, la référence à l'espace est déjà présente dans le champ
notionnel censé le précéder.
1.2. La spatialisation comme procédé explicatif: La représentation, gestuelle
ou graphique, du non-spatial au moyen du spatial est une pratique courante.
8 De là, exemple entre mille, la prolifération récente en français de la locution
prépositive au niveau de, de là aussi, en indo-européen, le parallélisme remarquable
entre l'évolution de tel ou tel cas et celle de la préposition venue le relayer dans un
état de langue historique. Ce parallélisme apparaît quand on compare l'histoire
reconstruite du génitif indo-européen et l'histoire attestée de la préposition of de
l'anglais. A partir de l'indication du point de départ (MEILLET 1912) le génitif indo
européen passe successivement à celle de la cause puis du tout d'où est "extrait" un
élément (génitif partitif), pour finir par signaler tout repère qualitatif conférant une
spécificité au réfèrent d'un nom (complément de nom). L'histoire de o/(cf GROUSSIER
1984) fait apparaître, attestées historiquement, les mêmes étapes: indication, en
vieil-anglais, du repérage par rapport au point de départ puis de la relation à la cause
(p. ex dans to die of ). Of vient ensuite relayer le génitif partitif en indiquant la
relation de la partie au tout et, enfin, à partir du 12è s., exprime la relation à un repère
qualitatif dans les compléments de nom. Cette valeur est encore, de nos jours, la plus
fréquente.
"derrière" 9par exemple par rapport Tewe megbé à un objet, "dos" puis qui "après", va, par enfin métaphores "retardé". successives, (HEINE, CLAUDI signifier and
HUNNEMEYER 1991b: 161)
1° Heine, Claudi and Hûnnemeyer 1991a: 49. 226 Marie-Line Groussier
Ainsi, il est banal de voir accompagner des explications verbales jugées difficiles
à comprendre d'une gestuelle partiellement ritualisée censée en faciliter la
compréhension. C'est cette gestuelle qui entre pour une part non-négligeable
dans le langage des sourds.
Sur un plan moins quotidien et réputé exiger la rigueur propre aux sciences,
l'emploi de graphes, schémas et diagrammes est interprétable comme l'équivalent
graphique de la gestuelle explicative puisque sa finalité est également d'aider à la
compréhension en donnant un support spatial à ce qui est non-spatial.
Voici ce qu'écrit sur ce point un psychologue cognitiviste en conclusion d'un
article intitulé "Space to think":
"Indeed, it may be that human inference in general is founded on the ability to
construct spatial, or quasi-spatial models, which also appear to play a significant
part in syllogistic reasoning and reasoning with multiple quantifiers. *
1.3. L'argument psycho génétique: la construction de l'espace, étape
fondamentale du développement cognitif : Au-delà du problème spécifique du
pouvoir explicatif de la spatialisation, les découvertes de la psychologie
génétique constituent, depuis déjà un certain temps, l'argument le plus sérieux en
faveur d'un statut primaire des représentations spatiales.
1.3.1. Les travaux de Piaget et de son école ont montré que l'accession à la
pensée logique passe d'abord par la construction de l'espace perceptif, étroitement
conditionnée par l'activité sensori-motrice:
"Cette activité sensori-motrice englobe l'ensemble des conduites du nourrisson,
puis se spécialise, après l'apparition de la représentation, dans les domaines
moteur et perceptif qui continuent, durant toute l'existence, de constituer la
substructure des constructions représentatives."^
"substructure" sensori-motrice, il résulte que: De l'existence de cette
"L'on admet souvent la persistance d'un résidu intuitif jusqu'au sein des
axiomatiques géométriques les plus épurées."^
Ou encore:
"Qu'est-ce que parcourir une suite en pensée? Pour le psychologue, qui analyse la
pensée au lieu de la tenir, à la manière des mathématiciens, comme donnée, c'est
nécessairement faire intervenir des mouvements. S'il s'agit d'un déplacement du
1 * Johnson-Laird 1 996 .
12Cf. Piaget et Inhelder 1947-1972, p.526.
13 Id. p.525. Prépositions et primante du spatial 227
regard, ou d'un organe perceptif, sur chacun des éléments successifs A, B, C.ou
C, B, A, il est clair que le sens d'orientation de la suite sera relatif à un mobile, qui
est l'oeil ou la main etc. S'il s'agit d'une pensée "pure" et "abstraite", telle que
celle du topologiste qui "parcourt" en esprit l'infinité des points successifs d'une
ligne quelconque ou d'une courbe de Jordan, il est clair que le mouvement est
toujours là, mais intériorisé dans l'activité du sujet pensant dont l'attention se
centre successivement sur quelques points A, B, C.ou sur C, B, A, et que, sans ce
mouvement intérieur, la notion même de "sens de parcours" ou de "sens
d'orientation" n'aurait aucune signification."^
1.3.2. Ces conclusions de Piaget constituent évidemment un argument de
poids pour étayer l'hypothèse de la primarité du spatial. La référence à des
relations non-spatiales en termes de relations dans l'espace serait alors le recours
à une expression plus compréhensible parce que plus ancienne dans l'histoire
individuelle de chaque locuteur. Mais le point essentiel, dans les conclusions de
Piaget, c'est que, même lorsqu'un adulte arrivé au maximum de son évolution
mentale et exceptionnellement entraîné manie les abstractions les plus "épurées",
c'est à dire, en apparence, les plus dégagées de tout lien avec l'univers sensible,
cette "pureté" est une illusion: sous-jacentes à la pensée non-spatiale et mêlées
à elle, les représentations spatiales sont là, prêtes à affleurer, et, avec elles, les
"souvenirs" sensori-moteurs qui les ont précédées et conditionnées.
1.3.3 .Un article du présent recueil15, conclut, à propos de l'acquisition des
prépositions chez l'enfant, à "une non primarité du spatial dans l'ontogenèse".
Cette conclusion est fondée sur le fait que l'ordre chronologique d'acquisition,
chez l'enfant observé, est 1: pour, 2: à, 3: de, 4: dans. Cela ne semble pas de
nature à invalider l'hypothèse d'une primarité du spatial, non pas au stade de la
parole, mais au stade antérieur de la structuration des représentations. Or,
c'est bien de cela qu'il s'agit ici: l'ontogenèse susceptible de fonder la primarité
du spatial dans le mode d'indication des relations qui sous-tend l'emploi des
prépositions n'est pas l'ontogenèse de cet emploi mais bien des représentations
qui le précèdent.
Comme le disent très justement A. Morgenstern et M. Sekali, "l'enfant n'a
pas besoin d'expliciter la relation des choses et des personnes dont il parle à leur
localisation puisque ses interlocuteurs et lui-même les voient"16. Cette remarque
rejoint celle de BOWERMAN (1996: 377) qui écrit:
"Young children often show signs of wanting to communicate about the location
of objects, and before acquiring spatial morphemes, they may do so simply by
combining two nouns or a verb and a noun with what seems to be a locative
14Cf. PIAGET 1946-1972: 263-264.
15 Morgenstern et Sekali dans ce volume (à paraître).
16 op. cit., p.4 de la prépublication. 228 Marie-Line Groussier
intention. (...) The prepositions most often called for but usually missing [c'est
nous qui soulignons] in the speech of R. W. Brown's (1973) three subjects were in
supplied." and on. At a later stage, these were the first two prepositions to be reliably
Le recours soit à des moyens non-langagiers, soit à un langage imparfait dénué
de prépositions pour exprimer les relations dans l'espace confirme la nature pré
linguistique de la structuration des représentations spatiales dont parle Piaget.
Cela n'enlève donc rien à l'antériorité de la construction par abstraction des
représentations spatiales:
"Thus, babies have a mechanism that enables them to abstract spatial regularities
and to use these abstractions to form the beginnings of a conceptual system. The
contents of this new conceptual system are sets of simplified spatial invariants.
It is these invariants that form the earliest represented meanings."^
2 / DU CONCRET, DE L'ABSTRAIT ET DE LA MÉTAPHORE.
2.1. Du concret et de l'abstrait.
2.1.1. Dans la littérature en anglais actuellement, concrete signifie soit
l)"matériel, existant dans l'espace", soit, 2) pour un mot, "renvoyant à du
matériel, à une entité existant dans l'espace"; de son côté, abstract est pris au
sens de soit 1) "n'ayant pas d'existence spatiale, non-matériel", soit 2)
"renvoyant à ce qui n'a pas spatiale", soit 3) "général". Les mots
français abstrait et concret sont employés de même. De ces significations, seule
la troisième ^'abstrait correspond à la définition d'origine de ces termes18.
17 MANDLER 1996: 372. Signalons par ailleurs que les observations citées par Jean
Mandler dans son article semblent contredire celles de MORGENSTERN et SEKALI. En
effet, cet auteur fait état de l'emploi par les nombreux enfants anglophones observés
des prépositions in et on, prépositions spatiales, avant toutes les autres:
"English... makes a single general distinction between containment and support by
means of the prepositions in and on, with contact being ignored. I have claimed that
containment and support are among the first image-schemas to be formed; because
they match the English prepositional system in a straightforward fashion, it is not
surprising they are the earliest grammatical morphemes to be learned, and are learned
virtually without error." (op. cit.: 377-378)
1 definitions du Vocabulaire technique et critique de la philosophie de LALANDE :
"Abstrait se dit de toute notion de qualité ou de relation que l'on considère à part des
représentations où elle est donnée. Par opposition, la représentation complète, telle
qu'elle est ou peut être donnée, est dite concrète." et primante du spatial 229 Prépositions
Les significations 1) et 2) sont, pour les 2 adjectifs, celles que l'on trouve chez
certains linguistes plus ou moins anti-localistes19. Les valeurs des cas, comme
celles des prépositions, ne seraient justiciables que d'une analyse en termes
abstraits, donc, il ne serait pas légitime d'envisager de faire un sort particuler,
encore moins d'attribuer un rôle fondateur aux valeurs spatiales, par définition
concrètes.
2.1.2. La position défendue ici a en commun avec celle de beaucoup de
linguistes cognitivistes, localistes ou non20, l'idée que c'est au niveau des
représentations qu'il faut situer la primante du spatial. La différence avec la
position de B. Pottier21 réside dans le refus d'une position qui ferait des de relations spatiales l'une des "applications" d'un niveau de
représentation unique et "abstrait". En effet, on est là contraint de donner au mot
abstrait son sens 322. Dans ces conditions, les représentations de relations dans
l'espace ne sont ni plus ni moins abstraites que les autres représentations. Il
semble donc que la contestation de la primarité du spatial au nom du refus de
donner un rôle fondateur à du concret devient problématique dès lors qu'on se
situe à un niveau ~ celui des représentations ~ qui résulte de toutes façons du
processus d'abstraction par lequel les très jeunes enfants construisent leur
système conceptuel à partir de l'univers spatial23.
2 2. De la métaphore.
2.2.1. Le principe d'une primarité des représentations des relations spatiales a
pour conséquence la nécessité de définir le mode de passage du champ notionnel
spatial aux autres champs notionnels. Les premiers diachronistes localistes,
essentiellement WÛLLNER 1831 et ses émules allemands ou américains24 ne se
sont pas intéressés au problème, le traitant comme s'il était résolu. HJELMSLEV
1935, lui, se plaçant à la suite de ce qu'il croyait être le localisme de Maxime
Planude25, dans une perspective synchronique, évacue ainsi les problèmes de
dérivation.
19Par exemple POTTIER 1962 et 1993, ROUSSEAU 1993, FRANCKEL et PAILLARD (à
paraître).
20Cf. entre autres POTTIER (passim) et DESCLÉS 1993.
21Cf. aussi Jackendoff 1983
22 Même si, chez les mêmes auteurs, concret est employé dans son sens 2.
2^ Cf. ci-dessus la dernière citation de Mandler 1996.
24 Ces linguistes ont été parmi les premiers à s'intéresser à l'histoire des prépositions
germaniques et en particulier anglaises. Citons, entre autres, TAUBERT 1894, HlTTLE
1900, KROHMER 1904, GOTTWEIS 1905 et Jacobsen 1908.
25 La paternité de la démarche localiste, à propos des cas du grec ancien, a été
attribuée par HJELMSLEV 1935 et beaucoup à sa suite au Byzantin du 13è s. Maxime
Planude. CHANET 1985 a cependant montré que c'était probablement là le résultat d'une
lecture erronée du texte en cause.