Repères biographiques
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  • mémoire - matière potentielle : scientifiques
  • dissertation
  • cours - matière potentielle : l' été
  • leçon - matière potentielle : la saine morale
  • redaction - matière potentielle : son roman
  • redaction - matière potentielle : des rêveries du promeneur solitaire
Le mal comme œuvre de l'homme : La Profession de foi du vicaire savoyard I) Une vie marquée par l'expérience du mal (1712-1778) (Notice biographique orientée dans la direction du thème – sources diverses, notamment Les Confessions, la notice de la Pléiade, le Découvertes Gallimard consacré à Rousseau, le hors série du Nouvel Observateur paru au cours de l'été 2010) 1) Les années de jeunesse (1712-1745) a) Les années auprès du père (1712-1721) Rousseau naît le 28 juin 1712 à Genève.
  • passions du public au lieu
  • face aux critiques des protestants genevois
  • préoccupation constante du bonheur et de la transformation des institutions politiques
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Langue Français

Exrait

Le mal comme œuvre de l’homme : La Profession de foi du vicaire savoyard
I) Une vie marquée par l’expérience du mal (1712-1778)
(Notice biographique orientée dans la direction du thème – sources diverses,
notamment Les Confessions, la notice de la Pléiade, le Découvertes Gallimard consacré à
Rousseau, le hors série du Nouvel Observateur paru au cours de l’été 2010)
1) Les années de jeunesse (1712-1745)
a) Les années auprès du père (1712-1721)
Rousseau naît le 28 juin 1712 à Genève. Son père, Isaac, est un horloger sans fortune
mais doué. Sa mère, fille d’un ministre protestant, Suzanne Bernard, meurt des suites de
l’accouchement le 7 juillet. Le père de Rousseau a été nommé horloger du sérail de
Constantinople. Pendant son absence, sa mère se languit sans remettre en cause sa vertu, et
supplie son mari de revenir : « Je fus le triste fruit de ce retour. Dix mois après, je naquis
infirme et malade ; je coûtai la vie à ma mère, et ma naissance fut le premier de mes
malheurs. » On voit ici s’articuler une expérience inaugurale de souffrance physique (la
faiblesse de la constitution) et morale (l’absence de mère), et de culpabilité.
Rousseau fait l’apprentissage de la lecture (Bossuet, Plutarque et sa Vie des hommes
illustres, source essentielle d’exemples vertueux, mais aussi Ovide, Fontenelle, Molière). La
lecture devient une passion frénétique chez lui. Il y trouve, et ce de manière définitive, « la
conscience de [lui-même] ».
Un frère nommé François, son aîné de sept ans, tourne mal, et disparaît définitivement
en 1722. Il est présenté comme un libertin qui suscite la colère et les coups de son père.
Rousseau se décrie a contrario comme un enfant facile et peu porté au mal : « J’avais
les défauts de mon âge ; j’étais babillard, gourmand, quelquefois menteur. J’aurais volé des
fruits, des bonbons, de la mangeaille ; mais jamais je n’ai pris plaisir à faire du mal, du dégât,
à charger les autres, à tourmenter de pauvres animaux. » Le seul méfait qu’il avoue, en en
riant encore longtemps après, c’est d’avoir pissé dans la marmité d’une vieille voisine
grognon pendant qu’elle est au prêche. Conclusion de Rousseau : « Comment serai-je devenu
méchant, quand je n’avais sous les yeux que des exemples de douceur, et autour de moi les
meilleurs gens du monde ? »
b) Les années d’apprentissage (1722-1728)
De 1722 à 1724, Rousseau va se trouver en pension chez le pasteur Lambercier, à
Bossey. En effet, à la suite d’une querelle malheureuse avec un membre du conseil, Isaac est
1obligé de quitter la ville. Il confie l’éducation de son fils à son beau-frère Gabriel Bernard,
lequel envoie Jean-Jacques avec son propre fils Abraham auprès de ce ministre, de manière à
ce qu’ils puissent y parfaire leur éducation. C’est là que se situe l’épisode célèbre de la fessée
donnée par Mme Lambercier, qui fait surgir chez Rousseau une étrange sensualité, puis la
première expérience de l’injustice (voir le texte en annexe). On l’accuse à tort d’avoir cassé
un peigne ; niant fermement, il est renvoyé à Genève chez son oncle, ce qui l’oblige à quitter
un cadre champêtre où il avait trouvé un bonheur mémorable.
« Ce premier sentiment de la violence et de l’injustice est resté si profondément gravé
dans mon âme, que toutes les idées qui s’y rapportent me rendent ma première émotion, et ce
sentiment relatif à moi dans son origine, a pris une telle consistance en lui-même, et s’est
tellement détaché de tout intérêt personnel, que mon cœur s’enflamme au spectacle ou au récit
de toute action injuste, quel qu’en soit l’objet et en quelque lieu qu’elle se commette, comme
si l’effet en retombait sur moi. »
De 1725 à 1728, Rousseau va être placé en apprentissage, d’abord chez M. Masseron,
un greffier (il est renvoyé pour son ineptie), puis chez le graveur Ducommun. Ce maître
tyrannique lui rend son travail insupportable, et finit par lui donner des vices « tels que le
mensonge, la fainéantise et le vol ». Il contribue en particulier à des vols d’asperge, chez la
mère de l’un de ses compagnons à l’atelier. La dépravation de sa nature bonne lui inspire cette
réflexion « Ce sont presque toujours de bons sentiments mal dirigés qui font faire aux enfants
le premier pas vers le mal ».
Il se réfugie dans les livres (que lui fournit la loueuse de livres La Tribu), et se décrie
comme de plus en plus taciturne, sauvage. Toutefois, son « humeur pudique » le préserve des
livres les plus dangereux, ceux « qu’une belle dame de par le monde trouve incommodants, en
ce qu’on ne peut, dit-elle, les lire que d’une main. »
Le 14 mars 1728, il fugue hors de la ville. Il rentre trop tard et trouve les portes de la
ville fermée : il décide alors de fuir Genève.
c) Les années d’errance (1728-1745)
Rousseau gagne Confignon, et se présente au curé de Pontverre, qui le recommande à
une « bonne dame bien charitable » : Mme de Warens, dite « Maman », et qui devient le
grand amour de sa vie. Par passion pour elle, il abjure à Turin, sa foi protestante pour devenir
catholique à l’hospice du Santo Spirito destiné à favoriser « l’instruction des catéchumènes ».
Jean-Jacques effectue dans ce passage des Confessions (livre 2) un récit proche de
celui du jeune homme converti au catholicisme, au début de la Profession de foi. L’un de ses
2compagnons de formation, un « maure » à « visage de pain d’épice, orné d’une longue
balafre » le prend en affection et veut l’obliger « aux privautés les plus malpropres ». Jean-
Jacques se plaint partout, et ne reçoit en retour qu’une remontrance de l’un des
administrateurs de l’hospice, qui lui reproche l’absurdité de son effarouchement. Il en conçoit
l’étonnement le plus douloureux quant à la probité des institutions ecclésiastiques.
A sa sortie de l’hospice, il est sans ressources. Il découvre l’ampleur de sa passion
presque toujours platonique pour les femmes (Mme Basile, une jeune commerçante, puis
Mme de Vercellis, chez qui il se place comme laquais.
C’est chez cette dernière, en 1728, qu’il expérimente cette fois l’horreur du mal
commis et des remords qui s’ensuivent (voir le texte en annexe). Accusé à juste titre d’avoir
volé un ruban, il nie et reporte la faute sur Marion, une jeune cuisinière. Après s’être battu la
coulpe, il explique toutefois que c’est la honte d’avouer publiquement plus que la méchanceté
qui l’a poussé à noircir Marion : on voit très bien par ce mouvement circulaire du texte la
manière dont le coupable se sent toujours finalement victime innocente du mal auquel il a
cédé.
Chez Mme de Vercellis, Rousseau a fait la connaissance d’un certain M. Gaime, abbé
savoyard, précepteur des enfants du comte de Mellarède. Il apprend auprès de cet homme
« plein de bon sens, de probité » « les leçons de la saine morale et les maximes de la droite
raison. » Dans le livre troisième des Confessions, Rousseau en fait explicitement le modèle du
vicaire : « l’honnête M. Gaime est, du moins en grande partie, l’original du Vicaire
savoyard. »
Rousseau est ensuite chez le comte de Gouvon, dont le fils lui enseigne le latin et
l’italien, puis il commence à étudier la musique, sa grande passion, et à écrire ses premières
compositions. En 1731, il est employé au cadastre de Chambéry. Rapidement, il préfère
enseigner la musique aux jeunes filles de bonne famille.
En 1732, il devient enfin l’amant de Mme de Warens : « Fus-je heureux ? Non, je
goûtai le plaisir. Je ne sais quelle invisible tristesse en empoisonnait le charme. J’étais comme
si j’avais commis l’inceste. »
Au contact des amis de Mme de Warens, Rousseau s’imprègne des idées dans l’air du
temps et rédige ses premiers textes, qui sont d’un autodidacte. Il faut citer notamment une
comédie, Narcisse ou l’amour de lui-même, où apparaît déjà ce thème de l’amour de soi
dévoyé en amour-propre.
En 1736, Rousseau séjourne aux Charmettes, maison de campagne de Mme de
Warens, identifiée par la suite comme le lieu du bonheur. Il jouit d’un espace-temps qui
3illuminera ses souvenirs et lui fera juger des différents états de sa vie. Il y reviendra
fréquemment y séjourner seul par la suite.
Mais les années suivantes sont marquées par de nouvelles errances. Mme de Warens
commence d’abord à s’irriter de la présence de ce grand enfant de vingt-cinq ans qui refuse de
voir qu’il atteint la majorité. Elle ne tarde pas à remplacer Jean-Jacques par un nouvel amant,
Jean-Jacques en souffrira au point de s’inventer un « polype au cœur » (traduction évidente
d’un mal moral par un mal physique fictif), qu’il part soigner à Montpellier. Là-bas, il écrit
son testament.
Après un bref et inutile retour aux Charmettes, Jean-Jacques par un an pour Lyon
(1740-41), où il devient précepteur des enfants de M. de Mably (40-41). Il y écrit un opéra,
La Découverte du nouveau monde. De retour aux Charmettes, près de Chambéry, il travaille à
l’élaboration d’un nouveau système de notation musicale dont il présente le résultat à
l’Académie des Sciences à Paris (41-42). Il compose un opéra-ballet, Les Muses galantes. La
musique va lui permettre de faire la connaissance, pour une commande d’arrangements de
comédie-ballet, avec Rameau et Voltaire, deux des personnalités les plus éminentes du
moment. Mais la gloire se fait toujours attendre, et Rousseau essuie les échecs successifs.
C’est pourquoi de 1743 à 1744, il accepte de partir à Venise en qualité de secrétaire de
l’Ambassade de France auprès de M. de Montaigu.
2) Un philosophe dans la vie « mondaine » (1745-54)
De retour à Paris en 1745, il rencontre Thérèse Levasseur, lingère dans l’hôtel où il
réside. Elle deviendra sa compagne, et beaucoup plus tard sa femme. Il entretiendra avec « la
pauvre Thérèse » des rapports ambivalents. Il la protégera toujours comme une victime de
l’ordre social, la défendra contre les sarcasmes méprisants de nombre de ses relations, et finira
par l’épouser en 1768. Mais elle constituera pour lui un poids, sans doute un frein à une
carrière plus mondaine, et il ne s’interdira jamais de vivre des amours plus authentiques et
moins terrestres avec d’autres femmes.
Un premier enfant lui naît de cette union en 1746. Quatre autres suivront, jusqu’en
1752. Les cinq enfants seront portés aux Enfants-Trouvés, comme cela se pratique très
souvent au XVIIIe siècle : environ 6000 enfants sont annuellement abandonnés par des
parents incertains d’être capables d’assurer une bonne éducation à leur progéniture, comptant
pour cela plutôt sur une institution. Pour le moment, Jean-Jacques n’en éprouve ni regret, ni
remords.
4Les années les plus « brillantes » de Rousseau sont marquées notamment par son
travail de secrétaire pour Mme Dupin, femme de lumière qui prépare avec son fils toutes
sortes de mémoires scientifiques (notamment en chimie) pour lesquels il rassemble de la
documentation, moyennant un appointement.
De 1749 à 1750, il participe à L’Encyclopédie de Diderot et D’Alembert (projet lancé
en 1747), en rédigeant la plupart des articles consacrés à la musique. Rousseau a rencontré
quelques années auparavant Diderot, et une amitié très passionnée s’en est ensuivie.
C’est d’ailleurs en 1749 que Rousseau repère le sujet de dissertation proposé pour le
concours de l’Académie de Dijon : « Si le progrès des sciences et des arts a contribué à épurer
les mœurs ». Le résultat qu’il propose (qui jaillit au cours de ce que l’on appelle
« l’illumination de Vincennes », où il se rendait pour voir Diderot emprisonné à la suite de la
publication de la Lettre sur les aveugles, ouvrage sulfureux car matérialiste), le Discours sur
les sciences et les arts, est couronné par l’Académie. Le discours est lu, critiqué, et publié en
1751. Le succès est foudroyant, la controverse alimente la publicité, et du jour au lendemain,
Rousseau accède à la célébrité. (Voir plus loin pour le rôle de ce texte dans la réflexion de
Rousseau sur le mal).
Dans le même temps il se voit déjà contraint de se justifier de l’abandon de ses enfants
auprès de Mme de Francueil, dans une lettre chiffrée : le soin pris à se dissimuler est l’indice
d’une culpabilité dont il essaiera progressivement de se défaire.
La même année (1751) est marquée par la représentation du Devin du village à la
Cour. Le succès est au rendez-vous, mais Rousseau est incapable de supporter ce revirement.
Il ne comprend pas comment le public mondain et citadin peut se pâmer devant un opéra qui
chante la vertu de la femme aimante, vilipende l’homme, exalte les valeurs de la nature et
rejette les mensonges de la ville. Rousseau, réclamé par le roi et la Pompadour, se fait désirer,
et se rend à la cour barbu et mal peigné, pour signifier son origine plébéienne. Il refuse une
pension royale, se brouille avec les musiciens de l’Opéra, et préfère rester un modeste copiste.
En 1754-55, Rousseau retourne à Genève, et y redevient protestant. Il idéalise la cité
genevoise et réfléchit dès lors, pour un article sur l’économie dans L’Encyclopédie, à un
modèle économique fondé sur l’agriculture et le rejet de l’industrie et du commerce,
« lesquels engendrent un transfert de l’argent dans les villes, constituant les conditions du
luxe, du vice et de l’oisiveté » (Marc-Vincent Howlett).
Il compose et publie le Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité parmi
les hommes, également connu sous le titre de Second discours (écrit pour l’Académie de
Dijon à nouveau, qui avait posé la question « Quelle est l’origine de l’inégalité parmi les
5hommes et si elle est autorisée par la loi naturelle » ; cette fois le texte n’est pas couronné) ; la
publication du texte en 1755 occasionne une grande polémique, et plus spécifiquement une
lettre ironique et vindicative de Voltaire restée célèbre, dans laquelle celui-ci feint de ne pas
comprendre que l’état de nature n’est pour Rousseau qu’une construction utopique à fonction
spéculative, nullement l’avenir qu’il assigne à l’humanité. Cette lettre fixera pour longtemps
l’image d’un Rousseau qui s’attache à « nous rendre bêtes », c’est-à-dire à nous ramener aux
stades primitifs d’avant la civilisation… ce qui est un contresens (voir plus loin).
Rousseau commence à partir de cette période à se sentir de plus en plus isolé et de plus
en plus paranoïaque. Il s’éloigne de Grimm, du baron d’Holbach, qui paraissent vouloir
rompre le bizarre assemblage de son couple, et dont l’athéisme le choque de plus en plus.
3) L’éloignement de la méchanceté des hommes (1756-1778)
a) La retraite à Montmorency (1756-1762)
Rousseau prend ses distances avec la vie parisienne et de 1756 à 1762, s’installant
avec Thérèse à l’Ermitage, une propriété située à Montmorency et appartenant à Mme
d’Épinay, amie des philosophes et ancienne maîtresse (qui s’est elle installée à proximité au
château de la Chevrette). Il y connaît une intense période de solitude et de création.
C’est en 1756 qu’il publie sa Lettre à Voltaire sur la providence où il commence à
réfléchir à la responsabilité de l’homme face au mal et à distinguer mal général et mal
particulier. Il commence également la rédaction de son roman Julie ou la Nouvelle Héloïse,
qui sera publié en 1761 et connaîtra un immense succès. L’amour de Julie et de Saint-Preux y
est décrit comme une tension vers l’absolu, compatible avec la foi et la vertu, platonique et
supposant renoncements et sacrifices.
1757 est l’année de tous les malheurs : il rompt avec Grimm, mais aussi avec Diderot,
voyant une allusion perfide à sa retraite dans sa pièce Le Fils naturel : « Il n’y a que le
méchant qui soit seul », et enfin avec Mme d’Epinay exaspérée par ses intrigues et sa manie
du complot. Il est obligé de quitter l’Ermitage et s’installe à Montlouis, tout très, dans une
maison en ruines. Il connaît par ailleurs une grande passion malheureuse avec Sophie
d’Houdetot, déjà engagée au poète Saint-Lambert.
Enfin, il se brouille avec d’Alembert. Réagissant à l’article « Genève » de
L’Encyclopédie (article qui critiquait la monarchie française et faisait pourtant l’apologie de la
république de Genève et des pasteurs protestants), il rédige la Lettre à D’Alembert qui
dénonce le projet d’installation de théâtres à Genève. Pour Rousseau, le théâtre est une école
du vice, il entretient les passions du public au lieu de les réfréner.
6Seule son amitié pour Mme de Luxembourg, admiratrice du « grand homme » et prête
à tout pour protéger son œuvre lui offre quelque réconfort. Mais les rumeurs concernant
l’abandon de ses enfants se répandent de manière de plus en plus insistante (notamment sur
l’initiative perfide de Voltaire). Rousseau parle à Mme de Luxembourg de son « remords »,
de son souhait de réparation, lequel consisterait en une reconnaissance de ses enfants.
b) Les persécutions (1762-1778)
Rousseau est de plus en plus paranoïaque. Son hypocondrie s’exacerbe (il s’imagine
avoir la maladie de la pierre, puis à la prostate et dans le canal de l’urètre). Des retards dans
l’impression de L’Emile lui font imaginer que les jésuites attendent sa mort prochaine pour
s’emparer de son livre et le mutiler. Des lettres délirantes à son éditeur et à M. de Malesherbes
témoignent de ses hantises.
Mais une partie des persécutions est bien réelle. La double publication en 1762 du
Contrat social, puis de L’Émile fait scandale. Le parlement de Paris condamne ce dernier
ouvrage et Rousseau, décrété de prise de corps, s’enfuit en Suisse. Mais toutes les grandes
capitales finissent par interdire et condamner L’Emile. Furieux de ne pas se voir protéger sa
ville natale, Rousseau renonce à sa citoyenneté genevoise.
A partir de 1762 commence à se développer dans l’esprit de Rousseau l’idée d’un long
travail de justification, notamment par le moyen d’un genre qu’il contribue à inventer, l’
« autobiographie ». C’est à ce moment là qu’il adopte la devise (qu’il fait graver sur son
cachet) : Vitam impedere vero : consacrer sa vie au vrai, à la vérité.
Rousseau, chassé par les autorités bernoises d’Yverdon, s’est installé à Môtiers, dans
la principauté de Neuchâtel. C’est là qu’en 1764, il rédige ses Lettres écrites de la Montagne,
où il défend ses conceptions religieuses face aux critiques des protestants genevois. Il se
consacre de plus en plus à l’herborisation, se recentrant sur lui-même et ne concevant plus le
bonheur que dans la solitude.
En 1765, le pasteur de Môtiers ameute la population contre lui : celle-ci lapide sa
maison, et Rousseau se réfugie sur l’île Saint-Pierre, au milieu du lac de Bienne où il connaît
un moment de bonheur sans mélange, de moins de deux mois, dont il retrace le souvenir dans
les Rêveries du promeneur solitaire (« Cinquième promenade »). De nouveau expulsé par les
autorités bernoises, il se réfugie à Strasbourg, puis à partir de 1766 en Angleterre, chez le
philosophie David Hume avec qui il se brouille bien vite. En effet, il soupçonne ce dernier de
tremper dans un complot organisé contre lui par ses anciens amis les « philosophes ».
7De retour en France en 1767, il se cache chez le prince de Conti qui le protège, puis à
Paris où on le tolère. C’est à cette époque qu’il épouse Thérèse, rédige les Confessions (qui ne
seront publiés qu’à titre posthume, la première partie en 1782, la deuxième en 1789) et publie
un Dictionnaire de musique.
Réduit à la solitude (une dernière amitié le lie toutefois à Bernardin de Saint-Pierre, le
futur auteur de Paul et Virginie) et au silence (les lectures publiques des Confessions ont été
interdites par la police sur la demande de Mme d’Epinay), Rousseau termine sa vie dans
l’anonymat et une vie frugale, reprenant la copie de musique et l’herborisation dans la
campagne autour de Paris. Toujours soucieux de se justifier, il imagine son procès face aux
« Français », et rédige les Dialogues, ou Rousseau juge de Jean-Jacques. En 1776, il veut
déposer le manuscrit des Dialogues sur l’autel de Notre-Dame, mais le chœur est fermé ; il y
lit un signe de la providence divine qui le pousse vers la résignation. La même année, il est
renversé violemment par un chien lors d’une promenade à Ménilmontant. Le bruit de sa mort
se répand et Rousseau est convaincu une nouvelle fois de l’existence d’un complot. Ces deux
événements précipitent la rédaction des Rêveries du promeneur solitaire, son texte ultime
(inachevé) de confession et d’auto-justification.
A l’invitation du marquis de Girardin, il s’installe à Ermenonville en mai 1778 pour
vivre ses derniers jours. Il y meurt le 2 juillet. Il est inhumé sur l’île des Peupliers à
Ermenonville, mais en 1794, ses restes sont transférés en grande pompe au Panthéon.
II) Le mal selon Rousseau : de la politique à la morale
(Inscription de La Profession de foi du vicaire savoyard dans le contexte plus large des
Lumières et des autres œuvres de Rousseau).
1) Le mal dans les autres œuvres de Rousseau
Quoi qu’on ait pu dire sur le triomphe de la sensibilité (c’est-à-dire tout ensemble de la
sensitivité et de l’affectivité, de l’exaltation du cœur) chez Rousseau, lequel se ferait au
détriment de la raison, l’œuvre rousseauiste a bien en partage avec celle des autres écrivains
des Lumières une valorisation forte de la raison –laquelle permet de connaître ce que mon
cœur sent, et est un outil privilégié de critique de la société. La préoccupation constante du
bonheur et de la transformation des institutions politiques et économiques en vue d’obtenir les
conditions de réalisation de ce dernier achève d’inscrire Rousseau dans les Lumières.
Toutefois, Rousseau s’en démarque en refusant de faire du progrès technique l’indice et la
8garantie d’un progrès humain. Il se montre plus que réservé à l’égard de la civilisation, et sans
prôner le retour à l’état de nature, fait de l’histoire l’espace d’une lente dégradation et d’un
long malheur.
Dans la première partie de son œuvre, tout repose sur la dichotomie : bonté de
l’homme/méchanceté des hommes (dans la société). Le mal est donc rapporté à une origine
strictement politique. « Les hommes sont méchants ; une triste et continuelle expérience
dispense de la preuve ; cependant l’homme est naturellement bon, je crois l’avoir démontré ;
qu’est-ce donc qui peut l’avoir dépravé à ce point sinon les changements survenus dans sa
constitution, les progrès qu’il a faits, et les connaissances qu’il a acquises ? » (Second
discours, voir l’extrait en annexe de l’édition en GF).
a) Le Discours sur les arts et les sciences (1750)
Ce « premier discours », rédigé à la hâte dans un délire de vérité, offre un premier
réquisitoire implacable. L’Art et la science sont les masques mensongers de l’arrogance des
riches et des puissants, justifiant leur domination sur les plus pauvres par l’idée d’un progrès
de la civilisation. Le « rétablissement des sciences et des arts » est donc venu gâter l’homme
et l’encourager au vice, il a répandu la servitude et la discorde. Rousseau prend donc le
contre-pied de l’idée dominante des Lumières qui fait coïncider l’idéal du progrès technique
avec le perfectionnement moral.
b) Le Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité parmi les hommes (1755)
Dans ce texte plus réfléchi, Rousseau pose quelques uns des jalons essentiels de sa
réflexion sur le mal. Il montre que ce dernier vient de l’entrée de l’humanité dans l’histoire,
où des rapports d’exploitation et de domination se sont mis en place. Les hommes sortent
bons et égaux des mains de la nature, mais c’est la société, particulièrement depuis l’invention
de la propriété, qui est responsable des inégalités.
Rousseau s’érige de nouveau en porte-à-faux avec ses prédécesseurs philosophes
(notamment Hobbes) : l’état de nature (posé à titre d’hypothèse et d’utopie philosophique
décrivant l’humanité « ante-historique ») n’est pas caractérisé par la violence mais par
l’harmonie et l’abondance. De plus, l’état naturel de l’homme n’est pas social. L’homme dans
l’état de nature vit seul, heureux, indépendant, sans langage, en adéquation avec ses besoins et
ses plaisirs.
C’est dans le Second discours que sont mises à jour les deux passions primitives
révélatrices de la « bonne nature » de l’homme. D’un côté « l’amour de soi », qui relève en
fait de l’instinct de conservation, et de l’autre la « pitié », qui deviendra dans la Profession
une simple modalité de l’amour de soi. Le Second discours montre que dans l’état social, la
9pitié s’émousse, et l’amour de soi dégénère en amour-propre, c’est-à-dire en simple intérêt
égoïste, responsable de tous les maux que les hommes font aux hommes :
« Il ne faut pas confondre l’amour-propre et l’amour de soi-même ; deux passions très
différentes par leur nature et par leurs effets. L’amour de soi est un sentiment naturel qui porte
tout animal à veiller à sa propre conservation et qui, dirigé dans l’homme par la raison, et
modifié par la pitié, produit l’humanité et la vertu. L’amour-propre n’est qu’un sentiment
relatif, factice, et né dans la société, qui porte chaque individu à faire plus de cas de soi que de
tout autre, qui inspire aux hommes tous les maux qu’ils se font mutuellement. »
c) La Lettre à Voltaire sur la Providence (1756)
Dans ce texte, Rousseau esquisse déjà la théodicée lucide qu’il mettra en œuvre dans
la Profession : il s’agit de répondre à l’argument de Voltaire, qui dénonce l’optimisme de
Leibniz dans son Poème sur le tremblement de terre de Lisbonne. Voltaire, on l’a vu, opposait
la réalité du fait au dogmatisme global de l’idée. Rousseau prend la défense de Dieu sans pour
autant nier l’existence du mal ni tomber dans un optimisme excessif. Il ne cherche pas à
convertir le mal en plus grand bien, mais il distingue le mal général et le mal particulier, ou
pour le dire en termes plus modernes, le mal en soi (finalement inexistant, d’une certaine
manière, simple produit d’un enchaînement naturel de cause à effet) et le mal pour soi, qui
tient à la présence des hommes sur le lieu. Les catastrophes naturelles ne deviennent des maux
que par l’imprévoyance et l’avidité de l’homme, qui a construit des logements trop hauts, par
appât du gain.
« Je ne vois pas qu’on puisse chercher la source du Mal moral ailleurs que dans
l’homme libre, perfectionné, partant corrompu ; et, quant aux maux physiques, ils sont
inévitables dans tout système dont l’homme fait partie ; la plupart de nos maux physiques sont
encore notre ouvrage. Sans quitter votre sujet de Lisbonne, convenez, par exemple, que la
nature n’avait point rassemblé là vingt mille maisons de six à sept étages, et que si les
habitants de cette grande vile eussent été dispersés plus également, et plus légèrement logés,
le dégât eût été beaucoup moindre, et peut-être nul. »
Quant au mal métaphysique, qui, rappelons-le, tient à l’imperfection d’essence de
l’homme au regard de Dieu, il est un mal pour un bien, puisqu’il limite la puissance de
l’homme et l’empêche ainsi de nuire à ses semblables.
Dès ce texte, le mal se trouve donc réduit au mal moral, dont l’homme est seul
responsable. Mais Rousseau ne résout pas encore l’apparente contradiction de cette moralité
mauvaise de l’homme et de sa nature bonne. Il faudra attendre pour cela L’Emile.
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