Humanités modernes
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Niveau: Supérieur, Licence, Bac+3

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52 . DEES 113/OCTOBRE 1998 Initiatives Humanités modernes L'une des faiblesses congénitales des sciences économiques et sociales a longtemps été l'absence de véritable référent de leur projet intellectuel dans l'enseignement supérieur. Sur ce plan les choses commencent à évoluer favorablement, à l'initiative quasi héroïque de quelques collègues universitaires qui partagent nos convictions, mais aussi sous l'effet de la crise de recrutement et de signification que traversent actuellement certaines filières mono-disciplinaires de l'enseignement supérieur. Une bonne illustration de cette évolution favorable nous est fournie par la création à l'université de Paris-X - Nanterre d'un véritable cursus pluridisciplinaire, à partir de la licence, sous l'intitulé d'humanités modernes. Dans ce cadre, les étudiants peuvent en effet choisir des appariements disciplinaires différents (par exemple, de véritables doubles licences économie-sociologie et histoire-sociologie), complétés par des enseignements leur permettant d'élargir leur horizon (par exemple des cours de philosophie politique ou d'ethnologie). Pour certains d'entre eux, ce dispositif est intégré à un magistère réunissant l'École normale supérieure de Cachan et l'université Paris-X. Afin de donner une idée, certes très partielle, de la qualité de cette formation, pour l'instant dans sa phase expérimentale, nous avons décidé de publier quelques-uns des exposés (en forme de fiches de lecture) réalisés par ces étudiants de licence, dans le cadre d'un atelier semestriel prolongeant un cours d'Alain Caillé (d'esprit SES puisque très interdisciplinaire, à savoir : économique, sociologique et philosophique).

  • introduction aux sciences sociales

  • peuple libre

  • marché

  • foule

  • théorie du contrat social

  • contrat social

  • auto-transcendance


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Informations

Publié par
Publié le 01 octobre 1998
Nombre de lectures 59
Langue Français

Exrait

Initiatives
Humanités modernes
L’une des faiblesses congénitales des sciences économiques et sociales a longtemps été l’absence
de véritable référent de leur projet intellectuel dans l’enseignement supérieur. Sur ce plan les choses
commencent à évoluer favorablement, à l’initiative quasi héroïque de quelques collègues universitaires
qui partagent nos convictions, mais aussi sous l’effet de la crise de recrutement et de signification
que traversent actuellement certaines filières mono-disciplinaires de l’enseignement supérieur.
Une bonne illustration de cette évolution favorable nous est fournie par la création à l’université
de Paris-X - Nanterre d’un véritable cursus pluridisciplinaire, à partir de la licence,
sous l’intitulé d’humanités modernes. Dans ce cadre, les étudiants peuvent en effet choisir
des appariements disciplinaires différents (par exemple, de véritables doubles licences
économie-sociologie et histoire-sociologie), complétés par des enseignements leur permettant
d’élargir leur horizon (par exemple des cours de philosophie politique ou d’ethnologie).
Pour certains d’entre eux, ce dispositif est intégré à un magistère
réunissant l’École normale supérieure de Cachan et l’université Paris-X.
Afin de donner une idée, certes très partielle, de la qualité de cette formation,
pour l’instant dans sa phase expérimentale, nous avons décidé de publier quelques-uns des exposés
(en forme de fiches de lecture) réalisés par ces étudiants de licence, dans le cadre d’un atelier semestriel
prolongeant un cours d’Alain Caillé (d’esprit SES puisque très interdisciplinaire, à savoir : économique,
sociologique et philosophique). Cette seule raison n’aurait bien sûr pas suffi si les œuvres et les auteurs
étudiés n’avaient pas entretenu un rapport direct avec le gigantesque fonds dans lequel les professeurs de SES
vont rechercher les outils intellectuels dont ils ont besoin pour construire leurs cours. Certes, il n’y a rien là
que de très connu, mais il est toujours bon de redécouvrir ce que l’on croit connaître.
Pour respecter l’une des règles éditoriales de DEES, le souci de la diversité, nous allons répartir cette
publication sur plusieurs numéros. Nous commençons avec des exposés sur :
– Introduction aux sciences socialesde Jean-Pierre Dupuy, ouvrage publié aux éditions Ellipses
en 1992, ce qui nous donne l’occasion de rappeler qu’il s’agit de l’un des « indispensables »
d’une bibliothèque de SES (exposé d’Olivier Charnoz) ;
– Le Prince de Machiavel, grand classique de la philosophie politique, mais qui inaugure
un régime de la pensée conduisant aux sciences sociales (exposé de Benjamin Bloch) ;
– Morales du grand sièclede Paul Bénichou, que l’on trouve en collection de poche (Folio),
petit ouvrage de grande valeur (notamment le chapitre sur « la démolition du héros »)
pour quiconque s’intéresse à l’évolution de l’ ethos (modèles de comportement, styles de vie valorisés
à une époque donnée dans un milieu donné), et plus précisément au basculement
d’un ethos aristocratique vers un ethos bourgeois (exposé d’Aude Fauvel) ;
–l’ Essai sur le donde Marcel Mauss, qu’il n’est plus besoin de présenter
depuis que le don semble revenu à la mode, mais qui mérite certainement d’être souvent relu,
réinterprété et critiqué (exposé de Marc Gérard).
52 . DEES 113/OCTOBRE 1998La critique biologisteINTRODUCTION AUX SCIENCES SOCIALES
C’est contre les postulats de la cyber -
Jean Pierre Dupuy
nétique que l’idée contemporaine de
système s’est développée. Et cela pré -
ean-Pierre Dupuy a été cher - celle des hommes. L ’apparition dans cisément pour rendre l’autonomieJ cheur au CREA, le laboratoire l’histoire des sociétés à État marque pensable. La critique vint des psy-
d’épistémologie appliquée de l’Éco - le début d’un long processus, par chologues gestaltistes (Kôhler), de
le polytechnique. Nous proposons lequel l’extériorité du social est inté - neurophysiologistes (Lashey) et sur -
ici une introduction à son épistémo - riorisée. L’étude de la société doit en tout de l’embryologiste Paul Weiss.
logie des sciences sociales et, pour tenir compte. Weiss établit une coupure très nette
ce faire, avons étudié Introduction Ainsi la source de l’ordre social est entre les «machines» et les «sys-
aux sciences sociales qui, comme au sein de la société, mais elle reste tèmes », refusant ainsi le mécanisme
son titre ne l’indique pas, est un extérieure à chaque individu. Com- précédent. Ces derniers sont des tota -
recueil de travaux de recherche et ment nommer cette extériorité lités naturelles. La méthode appro-
non un manuel d’initiation. intérieure, cette transcendance imma- priée à l’étude des systèmes exclut la
Les sciences sociales sont partie pre - nente? Dupuy parle d’auto-exterio- facilité qui consiste à se donner un
nante de la modernité et sont nées risation, d’auto-transcendance, de niveau ultime d’explication.
avec l’individualisme moderne. Le bootstrapping et utilise abondamment Tout système est hiérarchique, c’est-
problème constitutif des sciences la notion de point fixe endogène. à-dire composé de niveaux emboîtés.
sociales, aux yeux de Dupuy, est de Le problème des sciences sociales est Pour penser l’autonomie d’un tel
« reconstituer la société, en partant donc de concevoir un modèle qui pro - objet, il faut poser un principe de cau -
de l’individu moderne, dégagé de duise sans contradiction ce boots- salité circulaire entre ces niveaux. Le
toute subordination aux formes tra- trapping. tout et les éléments se déterminent
ditionnelles du social». Les notions évoquées plus haut ont mutuellement. C’est cette codéter-
L’ensemble de l’ouvrage analyse toutes pour objectif de penser l’au- mination qui explique la complexité
trois réponses, apparemment bien tonomie et les propriétés auto-orga- des êtres vivants.
contrastées, à ce problème: le contrat nisatrices du social, sans pour autant
social (Hobbes, Rousseau, Rawls), renoncer à partir de l’individu. Il La théorie
le marché (Montesquieu, Smith, s’agit bien de reconstruire la société, des systèmes autonomes
Walras, Hayek) et la foule (Le Bon, extérieure aux individus, en partant La théorie des systèmes autonomes
Tarde, Freud, Girard, et Keynes–pour de ces derniers. Pour ce faire, note naît ainsi de la confrontation de la
son étude de la spéculation). Ces trois Dupuy, les mots manquent et beau- cybernétique et de la critique de
constructions théoriques forment le Weiss.coup de métaphores, qui semblent à
cadre de l’épistémologie de Dupuy. première vue adéquates, échouent à Dans ce cadre la notion de système
donner l’intuition de cette auto-trans - est très restrictive. N’est dite faire
cendance. système qu’une organisation «infor-La question centrale
mationnellement et organisationnel-des sciences sociales
Les limites de la métaphor e lent close». Le système n’a pas
Le problème central des sciences cybernétique d’autre cause et d’autre ef fet que
sociales peut être reformulé, précisé: Dupuy veut montrer qu’on ne peut lui-même: il constitue son propre
il s’agit de rendre compte, par un pas penser l’autonomie du social si cadre d’existence.
même concept, de deux faits: on pense ce dernier sur le mode d’un Attention à un contresens possible:
– il existe une autonomie, une automate, c’est-à-dire d’un pro- la clôture organisationnelle et infor-
extériorité, une transcendance (le gramme. mationnelle ne signifie pas que le sys -
vocabulaire de Dupuy varie) du Les structuralistes, Lacan et d’autres, tème n’ait pas d’interaction avec son
monde social à l’égard des actions tirent parti de la métaphore du pro- milieu. Simplement ces interactions
individuelles; gramme pour prétendre démontrer ne sont pas des instructions mais des
– la modernité politique, comme le qu’aucun système ne peut être auto - perturbations, à la mar ge en quelque
montre Marcel Gauchet, consiste en nome. sorte.
ce savoir qu’ont les hommes qu’ils Dupuy montre qu’en prenant appui
ne doivent les lois de la cité qu’à eux- sur les métaphores cybernétiques, les Une nouvelle posture
mêmes, celles-ci sont endogènes. Par structuralistes s’interdisaient à la base épistémologique
contraste, les sociétés traditionnelles de penser ce dont ils voulaient mon - Dupuy se met à égale distance du
dominées par le fait religieux s’ima - trer l’impossibilité: en utilisant la holisme et de l’individualisme métho -
ginent devoir leur ordre et leur sens à cybernétique, ils postulaient ce qu’ils dologique simple qui commettent
une volonté supérieure et extérieure à voulaient démontrer. tous deux l’erreur de prendre appui
DEES 113/OCTOBRE 1998 . 53sur un niveau d’explication ultime vant. Quoi que fassent les autres, cha - relèvent d’une même figure, d’un
(l’individu ou le tout social), ce qui cun à intérêt à attaquer, pour se même modèle: celui de la «structure
les rend incapables de rendre compte défendre ou pour prévenir l’attaque. centrée». Expliquons-nous.
de la complexité du social. Ainsi, Cette situation paradoxale (c’est parce La figure étrange du Léviathan, centre
l’auteur plaide pour un individua- que chacun veut la paix que tous ont de la société, est paradigmatique. On
lisme méthodologique complexe. la guerre) est aujourd’hui formalisée la retrouve dans les domaines les plus
Ce dernier devra tenir ensemble deux en termes de «dilemme du prison- variés: à travers la fi gure du chef dans
propositions: les phénomènes col- nier ». Les individus de l’état de la théorie freudienne de la foule, ou
lectifs sont régis par les individus et nature veulent ainsi la paix civile, encore celle du commissaire-priseur
ne sont donc pas des substances ou mais sont incapables de l’obtenir par dans la théorie walrassienne de
des sujets…; mais ils n’obéissent eux-mêmes. l’équilibre général.
pourtant qu’à leurs lois propres lois. La solution de Hobbes consiste en ce Dupuy montre par ailleurs que Rous -
Pour ce faire Dupuy importe les que tous contribuent à la constitution seau fait de la Loi une entité structu -
concepts de la théorie des systèmes d’un homme artificiel, le Léviathan, rellement analogue à celle du Lévia -
autonomes, dite aussi pensée systé- c’est-à-dire le souverain absolu. C’est than: elle a la même extériorité, la
mique. En particulier: un contrat ou plutôt une multitude de même position de surplomb que les
– la notion de comportements propres contrats bilatéraux qui constituent ce lois de la nature («mettre la Loi au-
émergents; dernier, chacun renonçant à son droit dessus de l’homme»). Le chapitre 8
– parmi eux les points fixes endo- illimité sur toutes choses en même du livre 4 du Contrat social, sur les
gènes, qui sont des singularités de temps que tous les autres, en faveur dogmes de la religion civile, conforte
l’espace social, singularités structu- de ce tiers, qui lui ne participe pas au la démonstration de Dupuy .
rantes mais qui sont ef fet et non pas contrat. L’être ainsi constitué garan- Ainsi, le Léviathan est au-dessus des
cause de cet espace (c’est pourquoi tira que ces contrats seront bien res - lois, le chef au-dessus de la foule, le
ils sont dits émergents, ou encore pectés. Son pouvoir est par défi nition commissaire-priseur au-dessus du
endogènes). absolu. marché et la Loi rousseauiste au-des -
Ainsi les individus impuissants de sus des hommes.
l’état de nature créent un pouvoir qui Jacques Derrida, chef de fi le du mou-Le contrat social
les dépasse infiniment. Pour obtenir la vement heideggerien de «Décons-
«L’individu que mettent en scène les paix, ils sont obligés d’en passer par truction de la métaphysique occi-
théories du contrat social est un être une extériorité, une transcendance. dentale», montre que l’on retrouve
indépendant, autosuffisant, unique- Ils s’organisent autour d’un centre: cette même figure au cœur des textes
ment préoccupé de sa conservation, le Léviathan. majeurs de la philosophie politique. Il
dégagé de tout ce qui fait tradition- dit de sa forme qu’elle est une struc -
nellement la vie en société: influence Rousseau ture centrée.
des hommes les uns sur les autres, L’autre grande théorie du contrat
appartenance à des réseaux de social est celle formulée par Rous- La critique de la notion
relation, subordination à une com- seau. Celui-ci entreprend de définir de centre
munauté nourricière.» Comment sur le gouvernement direct du peuple par Jusqu’alors la structure s’est toujours
cette base reconstruire la société? le peuple, sans représentation ni trouvée réduite, neutralisée, par le
médiation d’aucune sorte. Le projet geste qui consistait à lui donner un
Hobbes est donc l’inverse de celui de Hobbes, centre, à le rapporter à une origine
L’état de nature que Hobbes décrit, qui voulait fonder l’absolutisme. fixe.
s’il est une pure fi ction, trouve selon Encore plus chez Rousseau que chez Mais un tel centre qui or ganise le
Dupuy son image fidèle dans une Hobbes, toute trace d’extériorité, «jeu» est aussi celui où ce jeu devient
société en crise, en voie de désagré - d’opacité entre le corps politique et interdit. On a donc toujours implici -
gation. Rappelons que l’auteur publie lui-même devrait se trouver impi- tement pensé que cela même qui
son Léviathan en 1651, c’est-à-dire toyablement exclue, car Rousseau commande la structure échappe à la
en pleine guerre civile anglaise. veut concevoir un peuple libre, c’est- structuralité. Le centre peut être dit
L’état de nature pour Hobbes est « la à-dire un peuple qui se dirige lui- dans et hors de la structure.
guerre de tous contre tous». Cette même. C’est le concept de volonté Dans la lignée de la pensée du soup -
guerre est cause et conséquence de générale, source de la Loi, qui est çon nietzschéo-heideggerienne, les
l’émergence de l’individu autosuf fi- censé résoudre ce que Rousseau sciences humaines contemporaines
sant. La cause, parce que dans une appelle lui-même la «quadrature du ont mis fin, selon Derrida, à cette
situation d’insécurité seule importe cercle». conception de la structure centrée. À
la conservation de soi. La consé - Derrière des visées très différentes, la place du centre il y a, non pas rien,
quence, en vertu du mécanisme sui - ces deux théories du contrat social mais un trou, un non-centre.
54 . DEES 113/OCTOBRE 1998Traduite dans le langage de Dupuy, entité supra-individuelle. Cette décou- organisationellement clos, au sens de
cette critique fait valoir que les divers verte des propriétés auto-organisa- la systémique. Ce n’est pas un
modèles de contrat social reprodui- trices du social est le constat fonda - hasard: Hayek accompagne depuis
sent la figure de l’extériorité qu’ils teur de l’économie et de la sociologie, longtemps la cybernétique et la théo -
voulaient abolir. bref des sciences sociales. rie des systèmes autonomes.
Le problème théorique auquel les
Le marché libéraux comme Hayek doivent faireLe marché
de l’économie politique face est celui de l’articulation entre
La forme qui, dans l’analyse Le marché est un système d’alloca- l’autonomie individuelle et l’autono -
moderne, a supplanté le contrat est tion des ressources qui ajuste les mie du social. Pour ce faire Hayek
le marché. Dans ce cadre, c’est en offres et les demandes d’individus reprend à V on Neumann sa défi nition
dehors de la volonté et de la isolés par la variation des prix. Un de la complexité: un système peut
conscience des hommes que le lien résultat majeur de l’économie du être dit complexe s’il est plus simple,
social se tisse, comme ef fet d’un pur bien-être est que tout équilibre de voire infiniment plus simple de décrire
automatisme que tous actionnent, marché est un optimum de Pareto. sa construction que la totalité de ses
mais que personne n’a fabriqué ni Milton Friedman, dans son best-sel - comportements (exemple: les frac-
conçu: une «main invisible» fait le ler Free to choose, définit ainsi ce qui tales, ou encore la gravitation entre
lien entre l’individu et l’ordre col- est selon lui la supériorité politique trois corps). Tout se passe ici comme
lectif. du marché sur toute autre forme d’or - si l’output s’autonomisait par rapport
ganisation de la société: «les prix qui à son principe générateur .
Montesquieu émergent des transactions volontaires La société est pour Hayek un
Précurseur de la sociologie, Montes - entre acheteurs et vendeurs–sur un automate complexe, au sens de
quieu l’est plus encore, selon Dupuy , marché libre–sont capables de coor - Von Neumann. Avec ce concept de
de l’économie. À peu près à la même donner l’activité de millions de per - complexité, notre auteur pense
époque que Adam Smith ( TSM 1759, sonnes, dont chacune ne connaît que l’autonomie du monde humain,
L’Esprit des lois1748), il conçoit ce son propre intérêt […] Le système de sans avoir à le faire sur le mode de
retournement paradoxal par lequel prix remplit cette tâche en l’absence la transparence, comme le modèle du
des individus mus par leur seule soif de toute direction centrale, sans qu’il contrat. Ainsi les «ordres sociaux
des richesses et la poursuite de leurs soit nécessaire que les gens s’aiment spontanés » sont «le produit des
intérêts égoïstes, produisent sans le ni se parlent». Voilà pour l’efficacité actions des hommes, mais non de
savoir ni le vouloir un ordre collectif du marché. leurs desseins».
stable, propice à la paix, la prospé- Enfin sur la nature de l’ordre social
rité et la liberté. propre au marché, Friedman écrit: La foule
Le modèle de Montesquieu est, sur «l’ordre économique est une émer-
ce point, l’Angleterre mercantile. Il gence : il est la conséquence non Pour forger son modèle de la foule,
en décrit les mœurs sans indulgence : intentionnelle des actions d’un grand Dupuy parle de celui de Freud.
« la haine, l’envie, la jalousie, l’ar- nombre de personnes mues par leurs
deur de s’enrichir et de se distinguer seuls intérêts». La théorie freudienne
paraissent dans toute leur ardeur». On voit que Friedman utilise une de la foule
Le libre commerce déchaîne donc les notion systémique chère à Dupuy . Le La foule pour Freud, se caractérise
intérêts privés. Mais, ce faisant, il a modèle du marché semble ainsi lar- par trois traits:
deux vertus notables: gement convenir à l’individualisme – son principe de cohésion: la libido.
– « le commerce guérit des préjugés méthodologique complexe. Cette adé- Pour qu’une collectivité d’individus
destructeurs»: les nations apprennent quation est encore plus nette dans la fasse masse, il faut que soit vaincue la
à se connaître et perçoivent la contin - fascination qu’exerce Hayek sur force antisociale par excellence: le
gence de leurs institutions. Le com- Dupuy. «narcissisme»;
merce adoucit et polit ainsi les – le point focal de ces attachements
mœurs, et finalement… Hayek: complexité libidinaux : la personne du chef.
– … « l’effet naturel du commerce et auto-transcendance Certes, Freud reconnaît, après Le Bon
est d’apporter la paix». du social et Tarde, qu’il existe des foules sans
Montesquieu lance ici l’analyse des « L’œuvre de Hayek pousse à son chef, mais il prend pour modèle de
mécanismes par lesquels un ordre terme la tradition de la main invisible, la foule l’Armée ou encore l’Église.
en la récapitulant dans un système Dupuy traduit en langage systé-collectif peut se réaliser, dans une
société de marché, indépendamment qui en impose par son ampleur et sa mique: le chef est «l’opérateur de
de la volonté des individus, sans pour profondeur» (Dupuy). Cette œuvre totalisation du collectif»: il est son
autant renvoyer à la volonté d’une conçoit la société comme un système «point fixe»;
DEES 113/OCTOBRE 1998 . 55– le phénomène caractéristique de la point de vue, le chef est un effet de riorisation du social par rapport à lui-
foule: la contagion. Celle-ci pousse système, un comportement propre même, c’est-à-dire la clé de tous les
chacun à imiter chacun. émergent produit par la foule, alors phénomènes d’auto-transcendance
que celle-ci s’imagine être produite qui, rappelons-le, constituent le cœur
La double critique par lui. Ce bouclage, cette clôture de ce que les sciences sociales ont à
de Dupuy entre niveaux différents est, on l’a vu expliquer.
• La figure du chef dans la théorie plus haut, une caractéristique dis-
freudienne fait retomber le modèle tinctive des systèmes autonomes. Marché et foule:
dans l’aporie de la structure centrée, Dans ce cadre nouveau, on peut une structure commune
dénoncée par Derrida. répondre aux deux dif ficultés précé- Tout semble opposer le marché à la
En effet, tous dans la foule ont dentes. foule. Ce qui tient ensemble la
renoncé à leur amour de soi et tous • Le modèle de Dupuy , n’est plus une société-masse, ce sont les attache-
aiment le chef. Le chef, lui, n’aime structure centrée: le chef est endo- ments affectifs (la libido); la société
personne d’autre que lui-même. Il n’a généisé. de marché, elle, fonctionne d’autant
nul besoin des autres, et c’est cette En effet, traiter le chef comme un mieux que chacun ignore les autres
indépendance même qui le désigne point fixe endogène, c’est affirmer et se détermine en vue de ses seuls
comme élu. La clef de voûte de la que se ne sont pas ses qualités intrin - intérêts. La foule, c’est la contagion
société est paradoxalement un être sèques (son charisme…) qui lui erratique. Le marché, c’est l’individu
anti-social : le centre échappe à la valent sa position centrale, mais le replié sur lui-même et calculateur.
structure. processus par lequel le système se Cependant, au chapitre 8 de son
• Freud ne résout pas le paradoxe de boucle lui-même. Le chef donne l’im - ouvrage, Dupuy tente une haute vol -
la panique. pression de ne pas avoir besoin de tige théorique en voulant montrer que
Que se passe-t-il lorsque la foule perd l’amour des autres, mais c’est une les modèles de la foule et du marché
son point fixe ? Freud estime que les illusion. relèvent d’une structure commune.
liens affectifs qui assuraient la cohé - Pour ce point de démonstration, On ne rappellera ici que les passages
sion de la foule autour de son leader Dupuy fait appel à René Girard. Pour clés de sa démonstration:
son rompus. Le narcissisme et les ce dernier, on ne peut s’aimer soi- – une ressemblance évidente entre la
intérêts égoïste reviennent en force même que dans la mesure où les panique et le marché. En effet, pri-
et désagrègent la structure. autres vous aiment. Le narcissisme vée de centre régulateur, composée
Or c’est à ce moment précis, où deux est une illusion: il n’y a jamais que anarchiquement d’atomes qui ne
sur trois des caractéristiques structu - du pseudo-narcissisme. Le chef est voient que leur avantage privé, la
rales de la foule ont disparu (le chef un effet de système. panique, par ces deux traits, réalise
l’utopie de la société de marché;et les liens affectifs), qu’elle mani- • Dissolution du paradoxe de la
feste sa propriété de contagion. On panique. – Dupuy décèle du lien affectif, du
arrive ainsi à ce résultat paradoxal Dans une vision systémique, la trans - désir mimétique, de la sympathie
que «l’âme collective se dissout, au formation panique de la foule ne pose dans la société de marché. Il fait ici
moment même où elle manifeste sa aucun problème logique, car elle se référence à René Girard– pour le
propriété la plus caractéristique». comprend comme substitution d’un désir mimétique–mais aussi et sur-
Freud relève cette difficulté, mais point fixe endogène à un autre: ce tout à Smith (TSM). Il rend hommage
n’en fait rien. point fixe n’est plus le chef, mais le au «génie» de ce dernier qui a su voir
Ce paradoxe pose en outre une ques - mouvement collectif lui-même. qu’un seul et même principe généra -
tion: comment la contagion est-elle Ce dernier se détache, prend une dis - teur, la «sympathie», rend compte
possible sans liens af fectifs? Quel est tance, une autonomie par rapport aux de l’amour de soi et du désir de l’ob -
le vecteur de la contagion? mouvements individuels, sans cesser jet, de l’égoïsme de l’économie et de
pour autant d’être la simple compo - la libido de la foule.
L’approche systémique sition des actions et réactions indivi - Le self-love ne peut se nourrir que de
de Dupuy duelles. l’admiration des autres. Dans la
Pour traiter ces questions, Dupuy sug - La forme de communication que société de marché, tout ce qui me per -
gère de renoncer à la séparation entre montre la panique est celle d’une mettra de garder des regards admira -
foules spontanées et foules artifi- teurs méritera que je m’efforce decommunication entre éléments d’une
cielles, entre masses anarchiques et totalité, par l’intermédiaire de cette l’obtenir. Aussi Smith ne croit nulle -
masses construites autour de leurs totalité. Celle-ci est alors considérée ment à la pureté des intérêts : ils sont
meneurs : il faut sortir du paradigme comme transcendante par les élé- contaminés par les autres. Les fonc -
du point fixe exogène. ments, alors que c’est une émer gence. tions d’utilité ne sont pas indépen-
L’auteur propose d’envisager le para - Dupuy estime qu’avec cette fi gure on dantes pourrait-on dire;
digme du point fi xe endogène. De ce pourrait bien tenir la clé de toute exté - – le marché se comprend avec les
56 . DEES 113/OCTOBRE 1998Conclusionmêmes outils que la foule, car il est économistes et la panique procéde-
contient la logique de la contagion. Au terme de l’analyse de Dupuy, il raient de la même forme abstraite. La
Dupuy analyse la loi forte de l’of fre ressort que seuls les modèles du mar - seule différence résiderait en ce que
et de la demande et montre qu’elle ché et de la foule sont propres à une les économistes s’arrangent en théo -
présente une forme de communica- pensée systémique du social, c’est- rie pour être dans le cas où il n’y a
tion entre éléments d’une totalité par à-dire propres à rendre compte du qu’un seul point fi xe. La figure épis-
l’intermédiaire de cette totalité consi - bootstrapping et des phénomènes témologique fondamentale de Dupuy
dérée comme transcendante. Il s’agit d’auto-organisation. est donc celle de la foule.
là, on l’a vu, de la fi gure même de la Cependant Dupuy tente de fondre ces Olivier Charnoz
panique. deux modèles. Le marché parfait des
LE PRINCE de catégories morales à la sphère du
politique. De là à faire de MachiavelMachiavel
le théoricien de l’immoralité en poli-
tique, cet « apôtre du mal » pour
d’instabilité politique chronique et reprendre une expression employéeLe contexte politique
de conflits militaires permanents par Leo Strauss, il n’y a qu’un pas.et intellectuel italien
qu’est écrit Le Prince dont le dernier Par conséquent, lire Machiavel néces -
e Prince, écrit en 1513, est la pre - chapitre est un appel à l’établisse- site d’abord de se soustraire à touteL mière œuvre capitale de Machia - ment de l’unité politique italienne et polémique et de retourner au texte en
vel qui était jusqu’alors un des prin- au rejet des puissances étrangères demeurant attentif à son inscription
cipaux représentants de la diplomatie hors du territoire. dans un contexte historique et intel -
florentine. De 1498 à 1512, en ef fet, il Cette faiblesse des cadres politiques lectuel précis. Ce n’est qu’ainsi,
exerce la fonction de second chance - italiens contraste alors avec l’épa- semble-t-il, qu’il sera possible d’ap -
lier de la République de Florence, nouissement matériel et spirituel de préhender ce «premier moment de la
république instaurée en 1494 après l’Italie de la Renaissance. La Renais - pensée politique de Machiavel» (Cl.
que les Médicis, alors au pouvoir , sance italienne se caractérise, du Lefort, Le Travail de l’œuvre Machia-
aient été chassés de la ville. Dès lors, point de vue intellectuel, par le déve - vel, p. 324) que constitue Le Prince.
les diverses missions diplomatiques loppement de l’humanisme qui met Dès lors, il s’agit non seulement de
qu’il effectua et les leçons qu’il en tira l’accent sur l’étude des Anciens et comprendre ce moment dans son
vont être au fondement de sa prône un certain retour aux valeurs unité, mais aussi de l’inscrire dans
pensée politique. Le Prince est de l’Antiquité romaine (comme celles l’ensemble de la pensée politique de
d’ailleurs émaillé d’exemples issus de de gloire et d’honneur, ou encore Machiavel. Dans cette perspective,
cette période. Les Médicis revenus au l’idée de la subordination des inté- l’éclairage que peuvent apporter les
pouvoir en 1512 à la faveur des luttes rêts particuliers au bien public). Discours sur la première décade de
opposant le pape Jules II et Ferdinand Tite-Live apparaît indispensable pour
d’Espagne aux Français, Machiavel tenter d’évaluer dans quelle mesureComment lire
est écarté de la politique et, soupçonné Le Prince peut constituer une sorteMachiavel?
de complot contre les Médicis, empri - de matrice de la pensée politique
sonné et torturé. Finalement libéré, il La figure de Machiavel se trouve ini - machiavélienne. Il s’agit donc, contre
s’exile et écrit Le Prince qu’il dédi- tialement brouillée par l’atmosphère l’opinion communément admise, de
cace aux Médicis dans l’espoir de polémique qui a entouré et entoure ne pas établir de séparation stricte
réintégrer la vie politique à leur ser- encore la lecture de son œuvre. Le entre ces deux ouvrages, séparation
vice. L’écriture du Prince s’inscrit Prince, en particulier, demeure son qui assimile Le Prince à l’éloge du
ainsi dans un contexte politique spé - ouvrage le plus controversé et le plus pouvoir personnel, du cynisme, de
cifiquement florentin qui lui-même critiqué en cela qu’il semble être un l’immoralisme et de l’oppression, et
est à relier au contexte politique ita - manuel de cynisme politique à l’in- les Discours à un plaidoyer pour les
lien dans son ensemble. tention des dirigeants: n’enseigne-t-il institutions républicaines, le civisme
e eL’Italie des XV et XVI siècles, en pas au prince à « savoir entrer au mal, et la défense de la liberté. C’est ainsi
effet, se caractérise par un très grand s’il le faut» (ch. XVIII). Dès lors, les que l’on pourra tenter de restituer la
morcellement politique sur lequel se critiques stigmatisent pour l’essentiel cohérence du discours machiavélien
greffent luttes intestines et ambitions l’aspect le plus visible du discours à l’œuvre dans Le Prince.
étrangères. C’est dans ce contexte machiavélien: le rejet de l’application
DEES 113/OCTOBRE 1998 . 57qui dirige ses actions en respectant l’écart qu’elle stigmatise entreLes éléments
les vertus décrites notamment par l’«être » et le «devoir être». Sonde la rupture
Cicéron dans ses Devoirs: aux quatre objet consiste alors en la définitionmachiavélienne
vertus cardinales que sont la sagesse, d’un idéal, d’un «devoir être» qu’il
la justice, la fermeté et la modération s’agit sinon d’instaurer, du moins
La rupture avec la tradition s’ajoutent alors les trois vertus « prin- d’approcher de manière asympto-
judéo-chrétienne cières» que sont l’honnêteté, la tique.
Dans la tradition judéo-chrétienne, la magnanimité et la libéralité. Ces ver - Machiavel récuse cette référence à
fortune, telle qu’elle est présentée tus définissent les limites de l’action un idéal pour l’analyse du politique,
notamment par Boèce en 527 (in La dans le respect des règles morales, et et plus généralement de toute action
Consolation philosophique), se la virtù se caractérise dès lors par ce humaine. Ainsi écrit-il au cha -
conçoit comme un élément de la respect de la morale qui est censé atti - pitre XV: «il y a si loin de la manière
volonté divine (s’apparentant ainsi à rer les bonnes grâces de la fortune (le dont on vit à celle selon laquelle on
la providence) qu’il est impossible rapport virtù /fortune s’établissant devrait vivre, que celui qui laissera
d’influencer. Par l’intermédiaire de ainsi sur le mode de la séduction). La ce qui se fait pour ce qui se devrait
cette fortune toute puissante, Dieu est virtù, qui se trouve au fondement de faire, apprend plutôt à se perdre qu’à
censé montrer aux hommes la vanité l’action politique, est donc indisso- se conserver». Dès lors, Machiavel
de la recherche des honneurs et de la ciable, chez les classiques, de la rec - annonce qu’il va s’efforcer de cen-
gloire terrestres. Dès lors, la seule titude morale. trer son analyse sur la « vérité effec-
chose qui présente un intérêt, c’est le Machiavel rejette cette conception de tive de la chose» plutôt que sur «ce
salut de l’âme dans l’au-delà : tout ce la virtù comme adéquation à des cri - qu’on imagine à son propos », sur ce
qui a rapport à la vie terrestre est tères moraux. Il introduit en ef fet les qui est plutôt que sur ce qui devrait
considéré comme secondaire. Cette notions de nécessité et d’adaptation être. Or ce qui est, et donc ce qui
approche implique une éviction totale à la conjoncture: «la fortune étant fonde la rupture entre la politique et
de la politique: concernant l’exis- changeante » (ch. XXV), la plus l’éthique, c’est le caractère fonda-
tence terrestre, elle n’est pas digne grande qualité d’un prince est de mentalement mauvais des hommes.
d’intérêt. savoir s’y adapter. Dès lors, la virtù Sur la base de cette réalité anthropo -
Machiavel opère alors une rupture vient désigner la capacité d’adapta- logique pessimiste, Machiavel fonde
avec cette conception de la fortune, tion du prince qui ne doit plus cher - ce qu’il est fi nalement possible d’ap-
comme en témoigne le chapitreXXV cher à séduire la fortune, mais bien peler le pragmatisme en politique.
dans lequel il écrit: «notre libre plutôt à la maîtriser (le rapport Ainsi, Machiavel opère une double
arbitre ne pouvant disparaître, j’es- virtù/fortune est ainsi redéfi nit sur le rupture conceptuelle: l’une avec le
time qu’il peut être vrai que la for- mode de la violence, cf. ch. XXV: christianisme sur la notion de fortune,
tune est maîtresse de la moitié de nos «la fortune est femme, et il est néces - l’autre avec la philosophie politique
œuvres, mais que etiam elle nous en saire, pour la tenir soumise, de la classique sur la notion de virtù. Cette
laisse gouverner à peu près l’autre battre et de la maltraiter»). Par consé- double rupture l’amène d’abord à
moitié ». L’homme apparaît ainsi quent, Machiavel rompt le lien exis - refonder la possibilité de penser le
comme en partie maître de son destin, tant entre la virtù et les vertus cardi - politique, puis le conduit à séparer
et il peut se soustraire à la domina- nales princières classiques: un prince celui-ci de l’éthique tout en fondant
tion de la fortune pour peu qu’il fasse doit «apprendre à pouvoir n’être pas une nouvelle méthode d’analyse de
preuve de virtù. De par cette analyse, bon et d’en user ou n’user pas selon l’action humaine qui se veut non nor -
Machiavel s’inscrit dans la perspec - la nécessité » (ch. XV). Ainsi, mative puisque fondée sur la « vérité
tive humaniste de la Renaissance ita - Machiavel dissocie l’action politique effective », c’est-à-dire sur ce qui est
lienne qui elle-même reprend les des catégories morales: la morale ne et non ce qui devrait être.
conceptions des moralistes latins clas - peut juger l’action politique car ne Il reste dès lors à savoir en quoi cette
siques de l’Antiquité. À ce niveau, il faisant radicalement pas partie de la rupture machiavélienne participerait
opère une nouvelle rupture, mais cette même sphère. Cette dissociation des de l’avènement d’une modernité.
fois sur la notion de virtù. rationalités politique et morale
découle d’une autre rupture opérée La question
La rupture par Machiavel vis-à-vis de la philo- de la modernité
avec la philosophie sophie politique classique.
machiavéliennepolitique classique
Chez les classiques latins, le concept Le privilège de l’«être » On l’a vu, Machiavel élabore une
de virtù renvoie à la manière ver- sur le «devoir-être» analyse du pouvoir politique qui en
tueuse de se comporter . Le Prince fai- La philosophie politique classique fonde l’autonomie par rapport aux
sant preuve de virtù est ainsi celui semble se fonder et évoluer à travers préceptes moraux tout en portant son
58 . DEES 113/OCTOBRE 1998intérêt sur la «vérité effective» du religieux, sur sa fonction dans la ses racines dans les «humeurs oppo-
phénomène. Dès lors, l’essentiel de société ou encore sur sa « vérité effec- sées» de ces deux forces sociales, à
son analyse concerne les moyens plus tive» et non sur sa validité du point savoir que «le peuple n’aime point à
que les fins du politique, puisque les de vue de la foi. être commandé ni opprimé des plus
moyens sont ce qui est, tandis que les Au-delà de ces aspects méthodolo- gros», tandis que «les gros ont envie
fins sont ce qui devrait être. Bien giques qui fondent une nouvelle de commander et opprimer le
plus, sa définition des objectifs pri- approche du politique, il s’agit désor - peuple». Ainsi, le pouvoir et l’auto -
mordiaux du pouvoir politique est mais d’interroger la modernité de rité du prince doivent s’enraciner sur
liée à son existence concrète, réelle l’analyse du politique à proprement un socle social mouvant en proie à
et «effective»: il s’agit d’abord et des luttes incessantes, c’est «au cœurparler que nous livre Machiavel: il
surtout pour celui-ci de s’établir puis nous faut, pour cela, aller au cœur de de l’instable» (Cl. Lefort, op. cit.,
de se maintenir et conserver . Il existe ce que l’auteur considère comme p. 423) que le pouvoir s’établit. Dès
certes chez Machiavel un objectif étant la «vérité effective» du poli- lors, Le Prince ne peut faire abstrac -
politique supérieur : celui de la tique. L’analyse de Machiavel se tion de cette réalité sociale proche
recherche de la gloire et de l’honneur . développe alors sur deux plans (cha - d’une lutte des classes: pour s’éta-
Mais cet objectif tend plus, comme cun correspondant à un certain type blir et se maintenir , il lui faut prendre
nous le verrons plus loin, à être intrin - de conseil destiné aux princes): celui en compte la nécessité de s’extraire
sèquement lié et à être fondé par le de la relation prince/sujets (ou plus de ce conflit social, sous peine d’y
précédent qu’à détenir une véritable largement gouvernants/gouvernés) périr, et de créer les conditions d’un
autonomie. correspondant aux conseils formulés équilibre qui empêche la victoire défi -
Ainsi, Machiavel s’emploie à déve- en matière de politique intérieure; et nitive d’un des deux pôles du social.
lopper une étude des techniques pour celui de la relation prince/ autres C’est cet équilibre qui constitue le
atteindre les objectifs précédents, ce princes (c’est-à-dire État/ États) cor- lieu même du pouvoir: le champ de
qui correspond à une étude des respondant aux conseils formulés en la politique s’apparente ainsi à «un
moyens efficaces en politique. Cette matière de politique extérieure. Bien champ de forces où le pouvoir doit
approche de la politique peut vérita - que ces deux niveaux d’analyse s’in - trouver les conditions d’un équilibre»
blement être qualifiée de scientifique (Cl. Lefort, op. cit., p. 352). Toute-terpénètrent, il seront étudiés ici sépa -
dans la mesure où elle s’attache à en rément afin de tenter de mieux mettre fois, Machiavel conseille au prince
comprendre les mécanismes. Ainsi, en valeur leurs aspects novateurs et de se montrer plus ouvertement favo -
il semble que l’on puisse, avec rable au peuple, le soutien de celui-cipotentiellement fondateurs, ou du
Raymond Aron, considérer Machia - moins porteurs, de modernité. s’avérant indispensable à toute ten-
vel comme « le fondateur de la tative de stabilisation du pouvoir .
science politique» (préface au Prince, Le caractère relationnel Ainsi, le pouvoir du prince tend à
édition Livre de poche, repris dans trouver son origine dans la relationdu pouvoir
Machiavel et les tyrannies modernes , que celui-ci entretient avec son
p. 402). Tout au long du Prince, Machiavel peuple. En effet, Le Prince ne semble
Mais au-delà de la dimension spéci - déploie une analyse du politique qui pouvoir se maintenir sans acquérir le
fiquement politique de l’analyse, c’est s’apparente à une réflexion sur l’es- soutien populaire. Par conséquent, on
finalement, comme on l’a déjà évo- sence du pouvoir, sur ce qui pourrait peut dire avec M.Merleau-Ponty (in
qué, une nouvelle méthode qui se constituer la «vérité effective» du Signes, p. 269) que chez Machiavel
trouve ici fondée par Machiavel: le pouvoir. Or celui-ci n’est jamais « il n’y a pas de pouvoir absolument
thème de la « vérité effective» conçu comme allant de soi, mais bien fondé, il n’y a qu’une cristallisation
implique de comprendre les méca- plutôt comme quelque chose qui de l’opinion». Cette attention que
nismes de l’action indépendamment émergerait du système de relations porte Machiavel à l’importance de
de toute conception normative. Un dans lequel s’inscrit Le Prince. l’opinion populaire en politique se
tel projet méthodologique me semble L’action du prince, tout d’abord, n’ac - traduit notamment par la récurrence,
ouvrir la voie aux sciences sociales. quiert de véritable signification que dans son discours, de termes tels que
D’ailleurs, l’analyse de la religion dans un contexte social particulier lui « réputation » ou «renom ». Dès lors,
que livre Machiavel dans ses Dis- préexistant. Ce contexte social est c’est l’importance du paraître en poli -
cours sur la pr emière décade de T ite- décrit par Machiavel, dans le cha- tique qui émerge de la réflexion
Live apparaît comme quasiment pitre IX, comme fondamentalement machiavélienne: Le Prince doit avant
sociologique: en insistant sur le rôle instable car nécessairement déchiré tout s’attacher à donner une bonne
par un conflit plus ou moins latentdes institutions religieuses dans le image de lui en apparaissant au
processus d’établissement et de sou - opposant les «grands» au «peuple», peuple comme ayant toutes les qua -
tien du sentiment civique, il insiste aussi désigné par Machiavel sous le lités considérées comme bonnes («Il
sur l’aspect instrumental du sentiment terme de «petits». Ce conflit prend n’est donc pas nécessaire à un prince
DEES 113/OCTOBRE 1998 . 59d’avoir toutes les qualités ci-dessus dimension avec la prise en compte la suivante: il y a un concept de rai -
nommées, mais de paraître les non plus seulement de l’instabilité son d’État issu du «discours du
avoir.», ch. XVIII). Ainsi, puisque intérieure, mais aussi de l’instabilité machiavélisme» (op. cit., p. 36), mais
Le Prince se doit aussi de savoir ne extérieure. qui n’est pas propre à Machiavel
pas être bon quand il le faut, puis - même s’il est inspiré de ses écrits. Il
qu’il doit «savoir entrer au mal» s’articule autour d’une «rationalitéLa préservation
(ibid.), il est essentiel pour lui d’ex - guerrière» (ibid., p. 10) inspirée dede l’État par les ar mes
celler dans l’art de la dissimulation, Machiavel. En effet, celui-ci, avec
art défini par Cl. Lefort comme étant Aux dires de Machiavel, ce qui se son principe de la guerre permanente,
celui de «rattacher chaque action situe au fondement de tout État, ce fonde en fait la permanence du prin -
particulière et chaque image qu’elle sont «les bonnes lois et les bonnes cipe d’exception qui nuançait le ratio
suscite à une bonne image du prince » armes» (ch. XII). Or, ce qui prime status médiéval. De là, peut émer ger
(op. cit., p. 413). dans ce couple, ce sont «les bonnes la conception moderne de raison d’É -
Quels sont alors les éléments de armes». En effet, Machiavel donne tat qui désigne non plus le caractère
modernité qui émergent de cette comme conseil essentiel aux princes perpétuellement juste de l’exercice
approche du politique? Il me semble de perpétuellement se préparer à la de la fonction gouvernementale, mais
y en avoir trois. T out d’abord, guerre, même en temps de paix, la bien au contraire «l’impératif au nom
l’importance accordée à l’opinion guerre étant toujours latente en ces duquel le pouvoir s’autorise à trans -
populaire et au paraître suggère l’idée périodes trompeuses. Il critique ainsi gresser le droit dans l’intérêt public »
que l’image de soi est essentielle l’amour immodéré de la paix, tout (ibid., p. 5). Mais cette conception
en politique : constat proche de comme le parti-pris de la neutralité moderne de la raison d’État ne doit
l’évidence aujourd’hui, mais qui se en matière diplomatique (ch. XXI). pas tout à Machiavel.
etrouve avoir été formulé dès le XVI Cette analyse n’est pas fondamenta - En effet, à une raison d’État fondée
siècle par Machiavel. Ensuite, en lement moderne en soi, mais en fai - sur la rationalité guerrière s’est oppo -
insistant sur le caractère relationnel sant de la permanence de la guerre sée, avec Botero, une raison d’État
du pouvoir, Machiavel introduit un impératif gouvernemental, elle fondée sur une «rationalité écono-
une nouvelle conception de la laisse présager l’émergence de la mique» (ibid., p. 10) d’inspiration
légitimité en politique: celle-ci n’est notion moderne de raison d’État, mercantiliste (le mercantilisme étant
plus issue d’un principe transcendant même si celle-ci est absente du dis- définit par M. Senellart comme «la
(que celui-ci trouve son origine en cours machiavélien. Je reprendrai thèse selon laquelle l’État accroît sa
Dieu ou en un ordre naturel quel - alors ici pour l’essentiel la thèse de force en favorisant l’activité écono-
conque), mais s’acquiert dans la M. Senellart (in Machiavélisme et mique afin d’attirer les métaux pré-
relation du prince avec ses sujets. raison d’État). cieux» (ibid., p. 71)) qui elle aussi
Enfin, et cela rejoint l’idée précé- Selon M. Senellart, le concept de rai - tend à s’inscrire dans la modernité.
dente, le pouvoir est pensé par son d’État n’est pas un concept L’intérêt de la thèse de M.Senellart
Machiavel comme un construit et non machiavélien, ou du moins ne peut est ainsi de montrer que le concept
comme un donné: l’autorité n’est voir son origine réduite au seul dis- moderne de raison d’État est moins
jamais acquise, mais s’élabore sans cours machiavélien, et ce, pour trois machiavélien que d’inspiration
cesse dans son interaction avec le raisons principales. D’abord, ce machiavélienne.
social, lui-même conçu comme une concept est absent de l’œuvre de
entité dynamique et mouvante. Ainsi, Machiavel; ensuite on le trouve men - Le machiavélisme est-il
on ne peut et ne doit jamais se sous - tionné dès le Moyen Âge ( ratio sta- machiavélien?
traire à la réflexion sur le politique, tus) en tant que principe permanent
Machiavel est-il
celle-ci n’étant jamais achevée, le de gouvernement selon la justice,
machiavélique?pouvoir n’étant jamais défi nitivement principe qui se voit nuancé à partir
efondé. Par conséquent, c’est en du XII siècle avec l’émergence
quelque sorte la nécessité même de d’une théorie des mesures d’excep- Le «mythe du
penser le politique qui se trouve tion en cas de guerre ; enfin, l’élabo- machiavélisme»
énoncée ici, la nécessité de déployer ration de la notion moderne de rai- La notion de machiavélisme est issue
eune philosophie politique. son d’État est bipolaire au XVI des diverses interprétations qui ont pu
Cette analyse selon laquelle le pou- siècle: outre sa dimension machia- être produites sur l’œuvre de Machia -
voir, en se constituant en équilibre vélienne, elle comporte une dimen- vel, en particulier sur Le Prince. Elle
sion antimachiavélienne qui s’incarne est alors pour l’essentiel le produit dessur une matière sociale instable, n’est
jamais définitivement acquis, sa pré - en G. Botero (Della ragion del stato , adversaires de Machiavel et désigne
servation demeurant toujours pro- 1589). la ruse, la perfi die, la duplicité, l’utili -
blématique, prend une nouvelle Dès lors, la thèse de M.Senellart est sation de n’importe quel moyen pour
60 . DEES 113/OCTOBRE 1998parvenir à ses fi ns… Le machiavélisme «rien de plus injuste que de faire déri - Dès lors, cette morale politique
devient ainsi «le nom donné à la poli - ver de Machiavel le machiavélisme : semble très proche d’un utilitarisme :
tique en tant qu’elle est le mal» (Cl. il suffit d’oublier que Machiavel ne c’est l’utilité qui est visée en dernière
Lefort, ibid., p. 77). parle pas du chef d’un État constitué instance, et c’est elle qui sous-tend
Dès lors, la critique de Machiavel à et sain […], mais qu’il parle de la la morale machiavélienne. Comme
partir de la critique du machiavélisme fondation d’un État.» (ibid., p. 214- l’écrit Manzoni (in Observations sur
s’attache à dénoncer ce qu’il y aurait 215). Puisque, chez Machiavel, la morale catholique, 1829): Machia-
de plus superficiel et apparent dans seul l’État constitue «le plan de la vel «voulait l’utilité, et il la voulait
le discours machiavélien: la justifi- morale et de l’immoralité» (ibid., ou au moyen de la justice, ou au
cation du mal en politique. Or cette moyen de l’injustice, selon ce que luip. 210), tenter de penser l’action poli -
justification, si elle est le fait du dis - tique pré-étatique à travers le prisme paraissaient exiger les circonstances
cours du machiavélisme, ne peut en de catégories morales s’avère totale - diverses » (cité par G.Mounin, in
aucun cas se réclamer du discours ment incompatible avec le discours Machiavel).
machiavélien: il existe en effet une machiavélien. Mais la morale politique machiavé-
radicale hétérogénéité entre ces deux lienne ne peut se réduire à cette
discours qui rend non pertinente toute La morale politique dimension utilitariste. Elle comporte
critique de Machiavel à partir d’une machiavélienne en effet une dimension fondamenta-
critique du machiavélisme. Ce der- Il semble que Machiavel fonde une lement relationnelle, car ne sont véri -
nier type de critique, en appliquant certaine forme de morale politique à tablement «vices» et «vertus» que
des catégories morales à la politique, partir du principe de «vérité effec- ce que l’opinion reconnaît comme
montre assez bien son incompréhen - tive», qu’il fonde en quelque sorte tels: comme l’écrit Cl. Lefort, «les
sion de la démarche machiavélienne une éthique du pragmatisme. Cette qualités du prince […] sont celles que
et son incapacité à prendre en compte idée correspondrait à l’élaboration l’opinion lui reconnaît» (op. cit.,
les éléments de la rupture machiavé - d’une morale humaine, en cela p. 404). À cet égard, la morale qui
lienne. En effet, en séparant les qu’elle ne ferait pas référence à des s’applique à la politique est indisso -
sphères de la politique et de l’éthique, principes normatifs extra-humains. ciable, dans la perspective machia-
le discours machiavélien ne permet Ainsi, Machiavel reprend les notions vélienne, du contexte social et des
pas de penser «le mal» en politique, de «vertu» et de «vice», qui sont normes comportementales qui en
et donc encore moins de le justifier. définies normativement, hors de toute émanent.
En fait, Machiavel, dans Le Prince, réalité, et il considère alors leur
décrit le moment pré-étatique du poli - «vérité effective». Il lui apparaît alors L’objectif ultime
tique : il fait ainsi référence à un état que les choses précédemment défi- du politique:
nies comme vertus ou comme vices le vivre-ensemblede nature qui ne serait pas imaginaire
(contrairement aux démarches ulté- ne sont plus ni vertus ni vices, mais Dans les premières lignes du Prince,
rieures de Rousseau ou de Hobbes), «semble(nt) être vertu(s)» et «semble Machiavel annonce qu’il va traiter
c’est-à-dire à l’état de nature pris dans (nt) être vice(s)» (ch. XV). Il prend des divers types de principautés. En
sa «vérité effective ». Cet état de alors successivement comme réalité, un seul type de principauté
nature se caractérise par l’absence exemples les couples vice/vertu sui- va véritablement retenir son attention
d’État, voire par une désagrégation vants : parcimonie/ libéralité (ch. et il va lui consacrer l’essentiel de sa
de la société politique existante qui XVI) et cruauté/clémence (ch. XVII), réflexion: il s’agit des principautés
se trouve dès lors corrompue: il et il en inverse les termes. Ainsi, trop nouvelles, et plus précisément des
constitue ainsi une potentialité per- de clémence peut, par effet pervers principautés entièrement nouvelles.
manente des sociétés humaines et pourrait-on dire, mener à la cruauté Par là, il manifeste son intérêt parti -
correspond au moment de l’action et devenir dès lors une sorte de vice culier pour le moment de la fonda-
politique du «prince » ou plus géné - inconscient. Même chose pour la tion étatique. Ce moment, essentiel
ralement du «fondateur » (qui fonde libéralité… Finalement, Machiavel pour la compréhension de la pensée
ou refonde l’État). Et c’est bien de tend à définir les principes d’une machiavélienne, constitue la fin
cette action-là dont nous parle morale effective, Cl. Lefort parle de ultime du politique pour Machiavel.
Machiavel dans Le Prince, c’est bien « morale concrète» (op. cit., p. 406), Ainsi en témoigne son exaltation des
cette action politique à laquelle on ne c’est-à-dire correspondant à la réa- fondateurs: comme l’écrit E. Weil,
peut appliquer de catégorie morale, lité humaine, à la «vérité effec- «Le plus grand des héros est à ses
car comme le souligne E.Weil : «Le tive»… bref une morale à l’image de yeux celui qui fonde un État» (op.
cit., p. 208). Cette fondation apparaîtfondateur n’est tenu par aucune loi: sa conception de la virtù: une morale
simplement parce que, avant lui, il qui s’adapte à la conjoncture, dont comme «l’entreprise la plus noble,
n’y a pas de loi.» (in Essais et confé - les définitions du vice et de la vertu la plus périlleuse et la plus glorieuse
rences, tome 2, p. 213). Dès lors, ne sont pas figées. qui soit» (Cl. Lefort, op. cit., p. 369),
DEES 113/OCTOBRE 1998 . 61

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