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Niveau: Supérieur, Doctorat, Bac+8
Université Marc Bloch – Strasbourg Le  roman de la parole Thèse de Doctorat d'EthnologieparJEAN –YVES CERF Soutenue le 5 décembre 2008 Directeur de thèse : Noël J. GueunierJury :Suzie Guth, Université Marc Bloch, présidenteFrank Alvarez-Pereyre, CNRS, Université Paris DescartesNadine Decourt, Université Lyon LumièreFreddy Raphaël, Université Marc Bloch Astrid Starck, Université de Haute-Alsace

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Publié le 01 décembre 2008
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Université Marc Bloch – Strasbourg
Le  roman de la parole
Thèse de Doctorat d’Ethnologie
par
JEAN –YVES CERF
Soutenue le 5 décembre 2008
Directeur de thèse : Noël J. Gueunier
Jury :
Suzie Guth, Université Marc Bloch, présidente
Frank Alvarez-Pereyre, CNRS, Université Paris Descartes
Nadine Decourt, Université Lyon Lumière
Freddy Raphaël, Université Marc Bloch
Astrid Starck, Université de Haute-Alsace2Je voudrais remercier toutes celles et tous ceux qui m’ont encouragé dans cette
aventure, mes amis ou mes parents et tous ceux qui ont répondu à mes questions et
apporté leurs savoirs, trop nombreux pour que je puisse les citer tous.
Je pense à Marie-Claire Vitoux, à Catherine Gabbay, à mes « conseillers
linguistiques » Bernard Schuller, Liliane Muess, Astrid Starck, André Haarscher et
Rémy Heymann.
Je pense à tous les juifs mulhousiens qui m’ont ouvert leur porte, tout
particulièrement à Jo et à Ginette Bollack, et à Pierre Lévy et à son épouse Yvonne
disparue au cours de mon travail.
La présence de Charlotte et Jean-Jacques m’a été précieuse sur le terrain.
Merci à Suzie Guth, à Freddy Raphaël, et enfin à Noël Gueunier pour avoir
patiemment suivi mon parcours.
Je n’oublie pas les autres enseignants-chercheurs de l’université qui n’ont pas
compté leur temps, au détour d’un couloir ou dans leur bureau, pour moi, depuis cinq ans.
A Brigitte et à Martin, jour après jour…
3Paroles d’Irmeyahou bèn Hilquyahou,
des desservants d’Anatot, en terre de Biniamin,
à qui était la parole de IHVH,
...
Il me dit : « Ne dis pas : « Je suis moi-même un adolescent ! »
Oui, partout où je t’enverrai, tu iras.
Tout ce que je t’ordonnerai, tu le parleras.
Ne frémis pas de leurs faces ;
oui, je suis avec toi pour te secourir, harangue de IHVH. 
IHVH envoie sa main et fait toucher ma bouche.
IHVH me dit : « Voici je donne mes paroles à ta bouche. » 
La Bible : Jérémie, Irmeyahou, 1, 1-2 et 7-9 (trad. Chouraqui)
4Introduction
5La Bible dit quelque chose de Jérémie : « Dieu lui a parlé les paroles sur la langue ».
Et aussi à Moïse,   Dieu lui a posé les paroles sur la langue qu’est-ce qu’il doit faire.
Alors, il y a des cas graves dont je vous ai déjà parlé, des gens que j’ai avertis et qui ne
m’ont pas écouté.
Alfred Weil, entretien 11 du 9 novembre 2004
6Chapitre1
De la curiosité d’un amateur de contes à l’enquête ethnologique
Ma première rencontre avec un « vieux juif alsacien », s’est faite à Mulhouse en
novembre 2000, la ville où je réside depuis 1992. Elle a été antérieure à mes études
d’ethnologie, commencées en 2003. Depuis 1993 je me suis formé à la pratique du conte,
à transmettre des récits oraux. Je suis devenu, ce qu’on appelle dans la terminologie du
1« renouveau du conte » , un conteur amateur. Au fil des lectures et des écoutes, j’ai
découvert que des contes très ressemblants entre eux appartiennent à des pays divers,
parfois éloignés. Le même schéma narratif d’un conte peut se retrouver inchangé d’un
continent à l’autre. Mais le conte ne se réduit pas à ce schéma, à une structure. Pour moi,
la question de la vie du conte, la compréhension fine des motifs qui le tissent et des
références culturelles, s’est posée. Le conte étranger attire parce qu’il montre des figures
humaines inhabituelles. Le risque me semblait grand de tomber dans des clichés
exotiques, de perdre une part du sens, et ce jusque dans les contes les plus connus du
répertoire français, apparemment les plus proches. Dans le conte « Le petit chaperon
rouge », écrit par Charles Perrault, qui avait entendu des contes de la bouche de sa
nourrice, on lit : « Hé bien, dit le Loup, je veux l’aller voir aussi, je m’y en vais par ce
chemin ici, et toi, par ce chemin là, et nous verrons qui plus tôt y sera » (Perrault, C.,
1981, p. 243). Mais dans la plupart des dizaines de versions populaires collectées en
France, il figure un détail à l’intérieur de ce motif : les deux chemins sont nommés
chemin des épingles et chemin des aiguilles, ou reçoivent des appellations équivalentes.
Pourquoi Perrault n’a-t-il pas gardé cet élément ? On peut imaginer, soit qu’il ne l’a pas
compris, soit qu’il ne l’a pas apprécié. Le sens de ces deux chemins a été donné par
Yvonne Verdier qui a analysé les outils de la couturière : « l’épingle est ici l’arme pour
séduire, son maniement est donc délicat. » (Verdier, 1979, p. 239) ; « l’épingle semble
être l’instrument par excellence de la jeune fille, son attribut » (ibid., p. 241). « C’est un
tout autre symbolisme dont est porteur le fil, ou associé à l’aiguille prise par l’autre bout,
c’est-à-dire le chas. L’image est évidente quand on connaît la réponse à la devinette à
double sens : il passe et repasse par un petit trou, qu’est-ce que c’est ? Réponse : le fil … »
(ibid., p. 243). Perrault était–il peu familier du langage symbolique des filles et femmes

1 Calame-Griaule, 2001.
7de villages ? Ou bien le sens symbolique sexuel trop clair de l’aiguille n’était-il pas
acceptable pour son récit ? Ou encore ce motif semblait-il une digression inutile à
l’écrivain classique ? Quoi qu’il en soit, il l’a éliminé, alors qu’il a gardé une formule déjà
vide de sens pour lui « Tire la chevillette et la bobinette cherra » pour d’autres raisons.
Cette curiosité de conteur amateur est le point de départ de ma réflexion sur l’oralité dans
une société d’écriture.
Or j’avais lu les histoires juives collectées en Alsace, à Strasbourg, par Muriel
Klein-Zolty, qui en a fait une étude sociologique (Klein-Zolty, 1991). J’ai eu l’envie de
m’approprier certaines des histoires, de les faire entrer dans mon répertoire de conteur.
Malgré la richesse de ce travail, j’avais l’impression de rester en dehors. Cette impression
d’exclusion a pu être renforcée par ce que dit l’auteur sur sa propre redécouverte de la
culture de sa famille : « Leur mémoire, leur histoire et leurs histoires, je les ai senties
comme miennes » (op. cit. p. 16). J’ai donc cherché à entendre cette mémoire, cette
histoire et ces histoires.
Je me suis adressé à une amie mulhousienne, qui m’a proposé sans hésiter de
2rendre visite ensemble à Monsieur Alfred Weil . Elle savait qu’il répondrait à mes
attentes. Il a plus de quatre-vingt dix ans et une mémoire extraordinaire, m’a-t-elle
dit. C’est un ancien boucher.
Nous sommes allés tous deux dans la villa de Monsieur Weil, sur la colline de
Dornach. Il nous a reçus, petit homme vif, trottinant, ses yeux pétillants de malice et la
3kipa* sur sa tête, dans son salon vieillot. Nos pas sur le plancher ont fait vibrer les verres
dans la vitrine. Je me suis présenté, j’ai expliqué ma demande. Pour me faire comprendre
de mon hôte, je lui ai prêté le livre de Madame Klein-Zolty. Monsieur Weil nous a
proposé une liqueur de noix qu’il fabriquait lui-même. Nous avons trinqué dans de petits
verres décorés dans lesquels les Arabes servent le thé à la menthe. La conversation a
commencé autour de mon amie, de ses visites en tant que conteuse auprès des vieillards de
la Communauté juive à la résidence René Hirschler (l’hospice israélite). Très rapidement,
Alfred Weil a entraîné la conversation vers ses nombreuses préoccupations, et anecdotes,
les vieillards isolés à qui il rendait visite, les repas du troisième âge de la Communauté
qu’il organisait et auxquels il participait toujours. Une autre rencontre a été prévue entre

2 Le nom du témoin central de ce livre, celui de ses proches, de certaines personnes mises en cause et
les toponymes à proximité de la maison de son enfance et de celle où je l’ai rencontré ont été changés.
3 Les mots suivis d’un astérisque figurent dans le glossaire placé en fin d’ouvrage.
8lui et moi. J’y ai appris que les parents d’ Alfred Weil, nés de l’autre côté du Rhin, dans
el’actuel Bade-Wurtemberg, s’étaient installés à Mulhouse- Dornach au début du XX
siècle, que son père avait été blessé sous l’uniforme allemand à Verdun, qu’il était
boucher. Monsieur Weil m’a paru très préoccupé par les questions d’hygiène et les
maladies. Il avait des dons pour certains soins, disait-on. Montrant le portrait
photographique de sa femme assise au jardin à côté de lui, une photo qui m’avait l’air
récente, il a dit : « Ma femme, si elle m’avait mieux écoutée, elle vivrait encore ». Son
ton m’a paru réprobateur, et cela m’a choqué. Sous l’expression du regret, il y avait trop
d’autorité pour mon goût. Il m’a raconté deux ou trois histoires drôles, oubliées depuis, et
a accepté lors de notre troisième entretien, le 7 décembre 2000, de se laisser enregistrer.
Cet entretien a été le dernier avant que ne commence mon travail ethnographique, trois
années plus tard. La liste des entretiens, numérotés de 1 à 19, figure à la fin de ce volume,
en annexe. Celui-ci a reçu le numéro 1.
J’étais impressionné: d’abord par sa parole ininterrompue, sans que j’aie besoin
de l’interroger, sans que je puisse l’interrompre sauf parfois, rapidement, pour manifester
une incompréhension, demander une explication, une précision ; ensuite par sa mémoire
surprenante, d’évènements survenus depuis le mariage de ses parents, soit plus de quatre-
vingt dix ans ; enfin par son style remarquable, poétique, précis, savant, maladroit,
autodidacte, son français qui convoquait souvent d’autres langues, l’allemand, et celles
que j’ignorais : l’alsacien, que j’entendais dans la bouche de certains adultes autour de
4moi, et le yidich alsacien dont à l’époque j’ignorais l’histoire et même l’existence . Je
5pensais que le yiddish était la langue des juifs polonais . Assis chez lui au bout de la table
du salon, Alfred Weil embarquait sur un flot de paroles qui m’avait fasciné, amusé,
effrayé car il ne permettait pas d’exprimer une distance qui eût été un moyen de reprendre
souffle au milieu du courant qui emportait l’auditeur. J’avais le sentiment que la présence
d’un enquêteur à son côté ne faisait que donner voix à une pensée qui l’habitait jour et
nuit, et la nuit davantage encore, puisque c’est la nuit qu’il remplissait ses cahiers, qu’il
consultait ou complétait son dictionnaire personnel.
Monsieur Weil était très différent des personnes de mon entourage. Quand il
évoquait certain sujets, comme l’importance des règles d’hygiène, ses pouvoirs à

4 Le yidich alsacien est une variété du yiddish occidental, langue aujourd’hui très rare. Vu son
importance dans ce livre, j’utiliserai la graphie « yidich » pour distinguer le yidich (occidental) du yiddish
(oriental).
5 L’évolution du judaïsme a été telle que le terme yiddish désigne en général la langue et la culture des
juifs de l’Europe du Nord-Est, Pologne, Ukraine, Lithuanie, Russie etc… ou de leurs descendants émigrés en
Amérique ou en Israël.
9diagnostiquer les maladies, des malédictions qui avaient été efficaces, des miracles, ses
lectures mystiques, questions toutes liées à la religion dans une acceptation large, son
énergie m’avait apeuré. J’y avais alors vu une tentative de prosélytisme religieux. C’était
une erreur, une grossière simplification, imputable à mon ignorance de l'existence dans la
France contemporaine de pratiques magiques au sein des religions révélées. Par ailleurs
des soucis de santé m’ont obligé à interrompre nos contacts après notre troisième
rencontre (entretien 1).
eMes ancêtres sont juifs. Au début du XIX siècle, ils vivaient dans l’est de la
France, Alsace, Lorraine ou Champagne (à l’exception d’un arrière grand-père né en
France de parents judéo-polonais). Mais de leur univers culturel, rien n’a survécu jusqu’à
moi. Trois de mes grands-parents sont nés à Paris ou à Lyon dans des familles
embourgeoisées qui avaient abandonné toute pratique religieuse. Seul mon grand-père
maternel, Robert Lehmann (1903-1980) est né à Sélestat, dans le Bas-Rhin, et y a vécu
jusqu’au début des années 1920. Il a alors définitivement quitté sa ville natale pour
poursuivre des études supérieures de commerce à Rouen, avant de se marier à Paris, qui
est restée sa résidence jusqu’à sa mort, à l’exception des années de la seconde guerre
mondiale. Comme d’autres, mon grand-père a intériorisé sa culture provinciale. Il a
continué d’utiliser la langue allemande pour écrire ses contrariétés. Plus tard il a eu plaisir
à parler allemand avec moi, l’aîné de ses petits-enfants. Mais le désir unanime de ma
famille que j’apprenne l’allemand dès mon entrée en sixième (1965), et de favoriser mes
échanges linguistiques, semblait dicté par l’esprit du rapprochement franco-allemand du
Général de Gaulle et du chancelier Adenauer. Aucun désir de retour à la culture alsacienne
ou judéo-alsacienne n’était perceptible là. Mes parents n’avaient pas reçu la moindre
éducation religieuse. Donc, comme je séjournais avec mon frère à l’âge de douze ans chez
6ma tante , j’écoutais les prières inconnues en me retenant de rire à cause de ces mots
bizarres que mes cousines répétaient après leurs parents …
Quand je me suis installé à Mulhouse, deux décennies plus tard, il a été
immédiatement évident que la question de la religion ne tenait pas ici – en Alsace – la
même place dans la vie intime et sociale que … dans la « ceinture rouge », les banlieues
populaires de Paris que je quittais ! Au sein de mon parcours professionnel à l’Education

6 Après la seconde guerre mondiale un retour à la religion juive est apparu chez certains membres de
ma famille.
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