Les conflits sociaux
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agrégation de sciences économiques et sociales préparations ENS 2004-2005 Les conflits sociaux Alain TOURAINE, Michel WIEVIORKA et François DUBET (1984) Le mouvement ouvrier Fiche de lecture réalisée par Aude Cavaillé (ENS Ulm) TOURAINE ALAIN, WIEVIORKA MICHEL, DUBET FRANÇOIS (1984), LE MOUVEMENT OUVRIER, PARIS, FAYARD COLL. « MOUVEMENTS », 1984 Contextualisation Le fruit d'un travail de groupe Cet ouvrage est à des titres variés le résultat d'une entreprise collective.
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agrégation de sciences économiques et sociales préparations ENS 20042005 Les conflits sociaux
Alain TOURAINE, Michel WIEVIORKA et François DUBET (1984) Le mouvement ouvrier
Fiche de lecture réalisée par Aude Cavaillé (ENS Ulm)
TOURAINEALAIN, WIEVIORKAMICHEL, DUBETFRANÇOIS(1984),LE MOUVEMENT OUVRIER, PARIS, FAYARD COLL. « MOUVEMENTS», 1984
Contextualisation
Le fruit d’un travail de groupe
Cet ouvrage est à des titres variés le résultat d’une entreprise collective. Cela apparaît au premier abord par la mise en forme écrite du travail empirique : trois auteurs sont conjointement mentionnés en couverture et la répartition de leurs contributions est explicitée par une note de page (p.24) attribuant à chacun la paternité des différents chapitres :  Alain Touraine s’est chargé des chapitres 1, 2, 3, 4, 7, 8, 12 et 14  François Dubet a écrit les chapitres 6, 9 et 11  Michel Wieviorka les chapitres 5, 10, 13 et 15 Structure de l’ouvrage Première partie : qu’estce que le mouvement ouvrier ? Chapitre 1 : Modes d’analyse de l’action syndicale Chapitre 2 : Mouvement ouvrier et syndicalisme Chapitre 3 : Conscience ouvrière et rapports de production Deuxième partie : la conscience de classe Chapitre 4 : Le lieu central Chapitre 5 : Compagnons et manœuvres Chapitre 6 : La crise de la conscience de classe ouvrière Troisième partie : nouvelles classes ouvrières Chapitre 7 : Apogée ou déclin du mouvement ouvrier ? Chapitre 8 : Les syndicalistes analysent l’avenir du mouvement ouvrier Chapitre 9 : Le niveau et le statut Chapitre 10 : Des O.S. aux nouveaux prolétaires Chapitre 11 : Mouvement ouvrier et nouveaux mouvements sociaux Quatrième partie : du mouvement ouvrier aux politiques syndicales Chapitre 12 : Un syndicalisme sans mouvement ouvrier Chapitre 13 : La négociation collective Chapitre 14 : Les politiques syndicales Chapitre 15 : Conclusion : le mouvement social de la société industrielle
Agrégation de sciences économiques et sociales / Préparations ENS 20042005
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D’autre part,Le Mouvement ouvrierest le compterendu d’une recherche réalisée en France entre 1980 et 1983 auprès de cinq groupes de travailleurs et de techniciens dans cinq secteurs industriels (acier, chimie, chemins de fer, métallurgie et informatique), au cours de laquelle certains de ces groupes furent confrontés avec des travailleurs non syndiqués ou en chômage, et avec des cadres supérieurs. Menée selon les principes de l’intervention sociologique(cf. infra), la démarche engage une multiplicité d’acteurs qui pourrait être considérée comme habilitée à se réclamer du statut de coauteur.
Enfin, l’enquête sur laquelle se base le présent ouvrage ne relève nullement d’une initiative isolée. Elles’inscrit dans une série de recherches sur divers mouvements sociaux impulsée depuis 1976 par la Délégation Générale à la Recherche Scientifique et Technique. Ces travaux ont tous été menés par une équipe réunie autour d’Alain Touraine 1 et ont donné lieu à publication.Le Mouvement ouvrierest ainsi le cinquième des ouvrages relevant de ce groupe .
La place de l’ouvrage dans la production scientifique d’Alain Touraine
De ce fait, il peut sans doute poser problème de ne situer cette étude que par rapport aux travaux d’Alain Touraine. Le raccourci ramenant l’imputation duMouvement ouvrierun auteur unique semble donc pouvoir être sujet à à discussion, mais il trouve une part de sa justification dans ce que la production scientifique antérieure d’Alain Touraine a largement contribué à modeler l’enquête et permet de lui donner sens.
Un travail basé sur une enquête empirique, suivant le dispositif pratique de l’interventionnisme sociologique
La place de l’empirie chez Touraine
Bien qu’il relève souvent de l’arbitraire d’établir une séparation entre travaux empiriques et théoriques, les manières de construire les objets et les postures épistémologiques et théoriques n’étant pas étrangères les unes aux autres, on peut tenter de distinguer plusieurs groupes d’ouvrages de Touraine selon leur statut, en ce que les plus théoriques sont caractérisés chez cet auteur par une absence de référence à un terrain précis : les travaux théoriques (La Sociologie de l’action(Paris, Seuil, 1965),Production de la société(Paris, Seuil, 1973)), les « essais » (Mort d’une gauche(Paris, Galilée, 1979),L’aprèssocialisme(Paris, Grasset, 1980)) et les recherches empiriques.
Le mouvement ouvrierpeut s’inscrire dans cette dernière catégorie, même si basé sur une enquête, il est procédé à des montées en généralité théoriques.
La posture de l’interventionnisme sociologique Il s’avère nécessaire de déconstruire l’évidence d’une sociologie « tourainienne » « interventionniste ».
Différentes postures méthodologiques testées par Touraine
consubstantiellement
Les premiers travaux de Touraine en sociologie industrielle étaient d’allure néopositiviste (par exemple,L’évolution du travail ouvrier aux usines Renault, Paris, CNRS, 1955 ; avec O. Ragazzi,Ouvriers d’origine agricole, Paris, Seuil, 1961 ;avec J. Dofny, C. Durand, J.D. Reynaud,Les ouvriers et le progrès technique, Paris, A. Colin, 1966).
L’objectivation d’un tournant « compréhensif » chez Touraine est effectuée avecPour la sociologie(Paris, Seuil, 1974) etLa voix et le regardSeuil, 1978) : il se met à développer une nouvelle méthode pour l’étude des (Paris, mouvements sociaux, méthode qu’il a appelée l’intervention sociologique.
Ce genre de rechercheactionintervention devrait conduire à une forme de « sociologie permanente » dans laquelle les mouvements sont capables de s’analyser euxmêmes sans nécessairement avoir à demander de nouveau une intervention précise aux sociologues, ces derniers pouvant toutefois suivre de loin les développements du mouvement. Une intervention a comme but final la défense de l’autonomie de la société civile, des relations sociales, du conflit, des mouvements et de l’innovation culturelle.
L’intervention ellemême, comme processus de recherche et d’action, est constituée de discussions et de débats en petits groupes durant un certain nombre de rencontres, pour une durée totale de plus de cent heures sur une période de deux ou trois ans.
« Il faut éviter que les acteurs rejouent un rôle, récitent une idéologie, reconstituent l’action, si l’on veut pouvoir distinguer les diverses significations de leur conduite. A cette fin, les chercheurs constituent des groupes de militants ouvriers qui acceptent de participer à la recherche, estimant celle ci susceptible de les aider dans leur réflexion et leur action. » (Le Mouvement ouvrier, p.93) Un premier moment de l’intervention est celui défini commeautoanalyse.
1 A. Touraine, F. Dubet, M. Wieviorka, Z. Hegedus,Lutte étudiante, Paris, Seuil, 1978 ; A. Touraine, Z. Hegedus, F. Dubet, M. Wieviorka,La prophétie antinucléaire; A. Touraine, F. Dubet, Z. Hegedus, M., Paris, Seuil, 1980 Wieviorka,Le pays contre l’Etat, Paris, Seuil, 1981 ; A. Touraine, F. Dubet, M. Wieviorka, J. Strzelecki,Solidarité, Paris, Fayard, 1982
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« D’un côté, les chercheurs aident les acteurs à mener leurautoanalyse. Celleci est possible et nécessaire, car il n’existe pas d’action sans conscience de cette action, de sorte que le sens de l’action et la conscience de l’acteur ne sont jamais entièrement disjoints» (op. cit.,p.93)
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Puis, un deuxième moment est celui de laconversion.Les chercheurs tentent de produire des hypothèses concernant le sens le plus élevé possible des actions du mouvement, et de présenter ces hypothèses au groupe afin que celuici analyse sa propre action.
« Mais l’autoanalyse rencontre forcément des limites : nul acteur ne peut se faire l’analyste objectif de sa propre action, si capable soitil de ne pas s’enfermer dans une idéologie militante, de « travailler » consciemment sa propre action et de la modifier par sa réflexion. Aussi le chercheur, tout en suivant le fil de cette autoanalyse, s’appuietil également sur d’autres témoignages, écrits ou oraux, et surtout sur un appareil d’analyse qui l’aide à formuler des hypothèses » (op. cit.,p.93)
« Le moment décisif est celui où, ayant élaboré ses hypothèses, le chercheur les propose au groupe (qui a déjà pour l’essentiel mené son autoanalyse) et tente de lui faire analyser sa propre action en fonction de ce qu’elle porte de mouvement social. Ce passage à l’analyse de l’action est nommé conversion» (op.cit.p.93) La série de travaux lancée à l’initiative de la Délégation Générale à la Recherche Scientifique et Technique à partir de 1976 a été menée selon cette méthodologie.
La position épistémologique qui soustend l’interventionnisme sociologique
DansSociologie de l’action(Paris, Seuil, 1965), Touraine explicite les principes de la sociologie « actionaliste » qu’il défend. La sociologie doit centrer son attention sur l’action et sur les relations sociales.
Il peut être utile de penser par différence. La proposition de Touraine se distingue des sociologies réservant leur attention aux structures (structurofonctionnalisme, marxisme structuraliste), mais elle n’est pas non plus à confondre avec l’analyse stratégique et décisionnelle, qui tend à atomiser les acteurs sociaux.
Or, reconnaître cette prépondérance des relations sociales entre acteurs doit s’accorder avec une méthode d’enquête qui fasse droit aux acteurs. Toutefois, on peut être étonné à la lecture de l’ouvrage par l’ambiguïté qui continue de marquer le statut de la parole indigène : un fort normativisme imprègne non seulement l’organisation de l’intervention sociologique, mais aussi les modalités de restitution des débats.
Un « retour sur la condition ouvrière » articulé à un souci grandissant pour les nouveaux mouvements sociaux Si les terrains privilégiés de Touraine ont pendant longtemps été liés au monde ouvrier, culminant avecLa conscience ouvrière(Paris, Seuil, 1966). Mais par la suite, la production scientifique de Touraine s’oriente vers d’autres objets. Le mouvement ouvrieren est la résurgence. Mais, par rapport àLa conscience ouvrière,Le mouvement ouvrierprend en compte et articule aux questions ouvrières la question des nouveaux mouvements sociaux.
Les événements de mai 1968 ont constitué une plaque tournante dans l’évolution de la sociologie de Touraine. C’est à ce momentlà qu’il réoriente ses intérêts jusqu’alors centrés sur les travailleurs et sur la société industrielle vers l’analyse des nouveaux mouvements sociaux qui commencent à poindre à l’horizon. Les quatre premiers ouvrages de la série collective évoquée plus haut s’intéressent ainsi à ces nouveaux mouvements sociaux.L’originalité de l’ouvrageLe mouvement ouvrier, cinquième de l’ensemble, réside dans le projet d’articuler mouvement ouvrier et nouveaux mouvements sociaux. On peut émettre une hypothèse, ayant trait à la date de l’enquête : recul des NMS et gauche au pouvoir, qui collabore avec les forces syndicales (lois Auroux).
Les interrogations qui organisent l’ouvrage sont ainsi :  Où en est le mouvement ouvrier ?  Où en est le lien entre mouvement ouvrier et organisations ouvrières (il s’agit plus précisément du syndicalisme dans l’acception des auteurs)  Que peuvent les organisations ouvrières aujourd’hui : sur qui et quoi peuventelles fonder leurs actions et comment ?
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Dispositif d’enquête
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L’objectif affiché de l’intervention sociologique est de « traquer » le « mouvement ouvrier » dans les pratiques syndicales.
« L’essentiel, pour les chercheurs, est de savoir si le concept de conscience ouvrière (et donc de mouvement ouvrier) tel qu’ils l’ont élaboré, c’estàdire comme la conscience des rapports de dépendance dans la production, est placé par les travailleurs euxmêmes au centre de l’analyse, ou si c’est au contraire d’abord en termes politiques ou économiques qu’ils définissent l’action syndicale » (p.103) Cela rejette hors champ de l’enquête d’autres formes de mobilisations collectives. « L’attention portée à la place du mouvement ouvrier dans l’action syndicale a imposé des limites à ce livre. C’est seulement du syndicalisme industriel et surtoutouvrierqu’il est question ici, alors que les employés et les fonctionnaires, en particulier les postiers, les enseignants ou le personnel hospitalier représentent en France une partie importante des syndiqués » (p.23)
Cinq groupes d’intervention furent formés :
« Les chercheurs constituèrent leurs deux premiers groupes, l’un dans la sidérurgie lorraine, l’autre dans la chimie lyonnaise. Le premier était formé d’ouvriers C.G.T. et C.F.D.T., ainsi que de deux membres de F.O.. Le seconde se composait d’ouvriers et de techniciens, tant C.G.T. que C.F.D.T.. Nés plus tôt que les autres, ces groupes travaillèrent plus longtemps. Après la phase principale de l eur travail, qui occupa l’hiver 19801981, ils se réunirent à nouveau au printemps 1981 pour discuter un premier rapport établi par les chercheurs, puis encore à l’automne de la même année, cette fois afin d’examiner les effets que pourrait avoir sur l’action syndicale le changement politique intervenu en mai. Pendant ce même automne 1981, se réunirent également un groupe d’ouvriers C.G.T. et C.F.D.T. des ateliers de la S.N.C.F. à Périgueux, et un groupe d’O.S. C.G.T. et C.F.D.T. travaillant dans plusieurs grandes entreprises de la métallurgie parisienne. Enfin, pendant l’hiver 198182, des informaticiens C.G.T., F.O. et C.F.D.T. de la région parisienne constituèrent le cinquième groupe » (p.96) En revanche, par rapport aux autres enquêtes menées par l’équipe réunie autour de Touraine depuis 1976, une double innovation fut apportée :  La constitution de groupes de dirigeants d’entreprise (dans la sidérurgie et la chimie), qui ont tenu plusieurs réunions entre eux, puis ont pour certains participé à des réunions avec les syndicalistes, et enfin ont repris après cette rencontre des débats entre eux.  La participation d’ouvriers et employés non syndiqués à certaines réunions avec les syndicalistes, ainsi que la rencontre entre militants et chômeurs.
Résultats
La désagrégation du mouvement ouvrier: une conscience de classe en crise
Toute mobilisation collective n’est pas un mouvement social.
L’ouvrage fonctionne assez souvent à l’implicite, et il n’est parfois pas pris le temps d’éclaircir les connotations attachées à la terminologie « tourainienne ». Nous revenons ici sur la conception particulière du mouvement social qui la caractérise.
Ce sont les mouvements sociaux, plutôt que les classes sociales, le pouvoir, les rôles, les orientations normatives ou les valeurs, qui sont au cœur de la sociologie de Touraine. Pour lui, le mouvement social est constitué de trois éléments :
« 1.Le principe d’identité est la définition de l’acteur par luimême. Un mouvement social ne peut s’organiser que si cette définition est consciente ; mais la formation d’un mouvement précède largement cette conscience. C’est le conflit qui constitue et organise l’acteur […]
2.On doit définir de la même manière le principe d’opposition. Un mouvement ne s’organise que s’il peut nommer son adversaire, mais son action ne présuppose pas cette identification. Le conflit fait surgir l’adversaire, forme la conscience des acteurs en présence.[…]
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3.Enfin, il n’existe pas de mouvement social qui se définisse uniquement par le conflit. Tous possèdent ce que je nomme un principe de totalité. Le mouvement ouvrier n’a existé que parce qu’il n’a pas considéré l’industrialisation seulement comme un instrument du profit capitaliste, mais a voulu construire une société industrielle non capitaliste, anticapitaliste, libérée de l’appropriation privée des moyens de la production et capable d’un développement supérieur » (Production de la société, Paris, Seuil, 1973, pp.361363).
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Cette définition est souvent formalisée par un diagramme triangulaire « IOT » (identitéoppositiontotalité). Seule la réunion de ces trois sommets permet de caractériser une mobilisation collective en « mouvement social ».
Pratiques syndicales et mouvement ouvrier
Ce que n’est pas le mouvement ouvrier
« Notre volonté de dégager, au cœur des pratiques syndicales, la présence du mouvement ouvrier, c’estàdire de l’action collective organisée par laquelle les ouvriers, ou une partie d’entre eux mettent en cause la gestion sociale des ressources économiques et culturelles sur lesquelles repose la civilisation industrielle » (Le Mouvement ouvrier,p.23).
L’action syndicale ouvrière peut ainsi mettre en jeu toute une palette de pratiques, dont certaines seulement peuvent être légitimement considérée comme relevant du « mouvement ouvrier » : il y a des pratiques « endeça » du mouvement ouvrier, et d’autres qui vont « audelà ». Dans le premier chapitre, une forme d’approche par différence est effectuée : une recension de pratiques syndicales est établie qui ne relèvent pas de ce qu’il est légitime d’appeler « mouvement ouvrier ».  La défense communautaire  La révolte prolétarienne  La revendication économique  La négociation collective  La pression politique Aucune de ces pratiques syndicales ne relève du mouvement ouvrier. En effet, si la défense commu nautaire (actions défensives contre la dégradation de la communauté ouvrière), la révolte prolétarienne, la revendication économique (défense des salaires et des conditions de travail) présentent les caractéristiques « I » et « O » du triangle définissant un mouvement social, en revanche, elles ne s’ « élèvent » (le mot apparaît comme tel à plusieurs reprises dans l’ouvrage) pas jusqu’à l’élaboration d’un contreprojet : il y manque de fait le principe de totalité. L’action syndicale défensive ne saurait être le mouvement ouvrier. « Ce qui dans l’action ouvrière, apparaît le plus éloigné du mouvement ouvrier est la conscience d’appartenir à un milieu culturel à la fois infériorisé et autonome » (p.27) « La privation peut conduire à la révolte, à l’émeute, mais comment susciteraiton un contreprojet de gestion de la société » (p.28)
« La conscience de la condition ouvrière ne peut devenir la base de l’action ouvrière que si cette condition est aussi définie positivement, que si les ouvriers peuvent combattre la domination patronale au nom de leur utilité sociale ou de leur supériorité, au nom du travail productif ou de la moralité » (p.28)
« Il est vrai que l’action syndicale est souvent éloignée de l’espoir de transformer la société en raison du sentiment qu’il est impossible d’échapper à une détérioration continue des conditions de travail et de vie, et donc du désir de défendre ou de reconstituer une communauté ouvrière autonome, protégée des assauts d’un monde hostile » (p.30)
« L’action ouvrière ne peut pas être réduite à la défense d’une identité : elle met en cause des rapports sociaux »(p.31).
Quant à la négociation collective et à la pression politiques, elles s’éloignent à la fois de l’élaboration d’un contre projet totalisant, et de l’affirmation de la lutte contre un adversaire déterminé.
« Les syndicats, en défendant l’emploi, en se préoccupant donc de la survie et du développement des entreprises, ne sontils donc pas conduits à ce que Crouch nomme « corporatisme négocié » ? Au lieu de défendre les travailleurs contre l’entreprise, ils deviennent les représentants d’une activité économique ou d’une catégorie sociale auprès de l’Etat, aux décisions duquel ils participent de plus en plus » (p.42)
La constitution historique de l’ « action ouvrière » en mouvement social
Après une définition en creux du mouvement ouvrier, il est procédé à une mise en perspective historique de la construction de l’ « action ouvrière » (qui est, rappelonsle, ici résumée aux pratiques du syndicalisme « ouvrier »,
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sans que les modes d’identification de ce qui relève du qualificatif « ouvrier » soient explicités) en « mouvement ouvrier », à savoir le mouvement social central de la société industrielle. Il apparaît des développements de l’ouvrage que la construction du mouvement ouvrier est avant tout liée au processus d’unification de la conscience ouvrière. « Dire que les rapports sociaux s’établissent entre des acteurs veut dire que l’action ouvrière ne peut pas être définie par référence à une situation mais seulement par référence à un rapport de domination et à un champ culturel. Elle ne réagit pas à une situation économique et sociale ; elle est par elle même un projet, dont la rencontre conflictuelle avec celui des industriels détermine l’état des rapports sociaux dans l’entreprise et dans la société » (p.52)
Dans la société prétaylorienne
La société prétaylorienne est caractérisée par une dichotomie du monde ouvrier entre gens de métier et manoeuvres, qui ne développent pas une même forme de conscience collective : les conscience fière contre conscience d’exploitation, conscience professionnelle contre conscience prolétarienne.
« La défense économique, chez l’ouvrier de métier, présente des caractéristiques spécifiques ; cette spécificité se renforce du fait que se combinent, dans l’action, revendications économiques et revendications de défense professionnelle propres à cette catégorie ouvrière. Plus l’entreprise est importante, bien placée sur le marché, plus la défense professionnelle passe au premier plan. Inversement, dans les petites entreprises plus exposées aux aléas de la conjoncture, l’ouvrier de métier aura une stratégie nettement plus économiste. S’agissant des manœuvres, la défense de l’emploi ne peut s’appuyer sur le métier et entraîne plus spontanément des conduites de rupture, commandées par la crise ou le chômage et que l’action syndicale organise bien plus difficilement » (pp.136137)
« D’un côté, donc, une conscience fière, une détermination professionnelle de l’action et, nous le verrons plus loin, une réelle autonomie politique ; de l’autre, une conscience de pauvre, une détermination économique de l’action, et une impressionnante hétéronomie politique : ces deux faces prétayloriennes de la conscience ouvrière peuventelles se rencontrer et s’unifier ? Ne sontelles pas plus antagonistes que complémentaires ? » (p.137).
Conséquences pour le mouvement ouvrier : tout le monde n’a pas la même capacité à s’ « élever » au niveau du mouvement ouvrier, sans recourir au politique.
« Tout projet d’unification du couple prétaylorien des manœuvres et des ouvriers de métier par des agents extérieurs, politiques et idéologiques, est nécessairement désarticulé par le rapport différent des deux membres de ce couple à la politique, autonomie et hétéronomie, et cette désarticulation est renforcée par le caractère pluriclassiste des forces politiques concernées » (p.147)
Dans la société taylorisée et fordisée Pour Touraine, la société n’est pas un système ordonné ou une structure organisée en paliers avec une base économique et une série d’instances de moins en moins matérielles (sociale, politique, culturelle). Elle est le résultat de l’action sociale, le produit des relations sociales. La société agit sur ellemême et produit la culture à travers une suite de conflits.
Dans la société industrielle, où l’échange économique a acquis une suprême importance, le mouvement ouvrier est le mouvement social central ; il est engagé dans une lutte de classe avec les propriétaires des moyens de production pour le contrôle du processus d’industrialisation. L’unification de la conscience ouvrière va se faire, et donner lieu au développement du mouvement ouvrier. « Le moment de la conscience de classe ne peut être antérieur au système antérieur au système taylorien d’organisation du travail » (p.152)
Y atil encore une conscience de classe unifiée ?
Aujourd’hui, les nouvelles méthodes d’organisation du travail multiplient les catégories : ETAM (employés, techniciens, agents de maîtrise), OS, intérimaires. Selon Touraine se cristallisent deux grandes catégories très différentes de travailleurs, les ouvriers plus professionnels, plus qualifiés et plus corporatistes, et les ouvriers plus prolétarisés, plus spécialisés, et plus conscients de leur appartenance de classe. Une nouvelle division de la conscience ouvrière s’opère.
« La chute de la conscience ouvrière se manifeste par le clivage de l’acteur ouvrier. Conscience fière et conscience d’exploitation se séparent, et deux définitions de l’acteur se juxtaposent sans s’unir : une définition par la situation économique, celle des O.S., et une définition par le statut, celle des ETAM. L’intégration de la conscience de travailleurs et de la conscience d’exploités se défait » (p.164)
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Leur fusion en un mouvement ouvrier unifié devient de plus en plus difficile, et par conséquent le mouvement ouvrier tend à se désagréger. Il s’ensuit que le syndicalisme comme organisation se rapproche des centres du pouvoir politique sans l’appui d’un puissant mouvement ouvrier unifié.
La transformation des organisations ouvrières en acteurs politiques : un relâchement du lien mouvement ouvrier/organisations ouvrières
La distinction entre acteur social et acteur politique. Touraine soutient que les mouvements sociaux et les luttes politiques doivent demeurer distincts les uns des autres. « Mais la lutte menée dans les entreprises ne peut pas s’étendre jusqu’à l’ensemble de l’économie et conserver en même temps son enracinement dans les rapports de production. La rencontre entre le syndicalisme et la politique ne peut s’effectuer de manière stable et équilibrée que dans la mesure où le syndicalisme s’éloigne du mouvement ouvrier, abaisse par conséquent son niveau de conflictualité pour combiner revendications et propositions économiques, se plaçant à michemin entre la lutte sociale dans l’entreprise et l’action politique révolutionnaire » (p.207)
Le développement des « politiques syndicales »
Prenant le contrepied de l’hypothèse d’un affaiblissement du syndicalisme, les auteurs construisent une « énigme » : pourquoi le déclin du mouvement ouvrier ne signifie pas nécessairement l’affaiblissement des luttes syndicales et des acteurs syndicaux ?
Il ne fait que rendre le rôle politique des syndicats plus crucial, à mesure que leur comme acteurs sociaux devient moins important. En devenant un élément fondamental de la vie politique, le syndicalisme facilite la transition de la société industrielle à la société programmée, s’il accepte de dépasser l’action défensive en vue d’intérêts économiques et corporatistes limités afin de faire alliance avec les luttes et les préoccupations des nouveaux mouvements sociaux. Les syndicats deviennent des acteurs politiques autonomisés au fur et à mesure du développement de ce que Touraine appelle « démocratie industrielle », depuis la Seconde Guerre Mondiale, caractérisée par la refondation des relations entre Etat et syndicalisme (paritarisme, planification, etc.). « Le mouvement ouvrier cède la place aux politiques syndicales » (p.327) « Les syndicats sont de moins en moins des acteurs de classe, mais deviennent des acteurs politiques toujours plus importants. » (p.357)
« L’affaiblissement de la conscience de classe, donc du mouvement ouvrier au sens strict, prive le syndicalisme de son principe essentiel d’intégration, de sorte que les organisations syndicales ne peuvent maintenir leur influence qu’en intervenant dans la politique économique et sociale, ce qui leur permet à la fois d’étendre le champ des revendications et de mieux résister à la différenciation de cellesci. De là vient l’importance croissante des politiques syndicales » (p.359)
« La grande différence entre ces politiques syndicales et les orientations politiques du syndicalisme de classe est que celuici était organisé autour de son propre principe d’action, à savoir la lutte de classe, tandis que les politiques syndicales ne peuvent se constituer qu’en prenant part à la gestion de situations économiques que l’on ne peut plus identifier entièrement à une domination de classe. » (p.359)
La question de l’articulation aux nouveaux mouvements sociaux Les auteurs insistent sur l’importance du mouvement ouvrier et des conflits de classe, mais pensent que le conflit central de notre époque est sur le point de se déplacer graduellement mais sûrement du terrain de la lutte patronale ouvrière vers d’autres arènes moins politicoéconomiques et plus culturelles.
Dans la société postindustrielle ou programmée dans laquelle nous entrons, de nouveaux mouvements sociaux centrés sur la connaissance, la communication et la culture, plutôt que sur le travail et l’économie, se disputent le rôle central.
Dans ce type de société, la communication ainsi que la production et l’accumulation des connaissances ont plus d’importance que l’échange économique.
La classe ouvrière et le mouvement ouvrier y cèdent donc leur place à d’autres acteurs contestataires comme les femmes, les étudiants, les environnementalistes et les écologistes, les groupes ethniques opprimés, les groupes de consommateurs, et tout particulièrement le mouvement antinucléaire. Ces nouveaux mouvements sociaux sont en voie de devenir les principaux acteurs sociaux de l’histoire contemporaine, décidés à transformer la société. A mesure que les organisations de la classe ouvrière deviennent des acteurs politiques et non plus des a cteurs sociaux, ces nouveaux mouvements sociaux occupent la place laissée libre et ils se substituent à eux dans l’arène sociale, jusqu’au moment où l’un d’eux, le mouvement des écologistes antinucléaires par exemple, deviendra aussi central
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dans la société programmée que le mouvement ouvrier l’a été dans la société industrielle, et le mouvement pour les libertés civiques dans la société marchande d’avant la révolution industrielle.
Pour un temps, Touraine a semblé croire que le mouvement écologiste antinucléaire allait être ce mouvement social central de la société postindustrielle ou programmée en voie d’émergence, mais dansLe mouvement ouvrier, il semble avoir atténué cette idée, étant donné l’affaiblissement et le reflux apparent, à ce momentlà, du courant écologiste et des autres NMS.