RAPPORT SUR LES AVEUGLES ALBERTO BRECCIA VERTIGE GRAPHIC P

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Niveau: Supérieur, Master, Bac+5
RAPPORT SUR LES AVEUGLES _ ALBERTO BRECCIA _ VERTIGE GRAPHIC _ 2005 _ P. 12 2 UN POLE SENSORIEL POUR ENFANTS DÉFICIENTS VISUELS, DIJON MÉMOIRE DE DIPLÔME _ RÉCIT D'UNE DÉMARCHE PROBLÉMATIQUE : LA PERCEPTION DE L'ESPACE PAR LES ENFANTS DÉFICIENTS VISUELS CLÉMENCE MONNET INSA STRASBOURG DIPLÔME OCTOBRE 2011 DIRECTEUR DE DIPLÔME : M. PICCON

  • perceptions visuelles

  • rayon de soleil sur le béton de tadao ando

  • aveugle

  • richesse

  • sujet de diplôme


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UN POLE SENSORIEL POUR ENFANTS DÉFICIENTS VISUELS, DIJON


















MÉMOIRE DE DIPLÔME _ RÉCIT D’UNE DÉMARCHE



PROBLÉMATIQUE : LA PERCEPTION DE L’ESPACE PAR LES ENFANTS DÉFICIENTS VISUELS















CLÉMENCE MONNET

INSA STRASBOURG

DIPLÔME OCTOBRE 2011
RAPPORT SUR LES AVEUGLES _ ALBERTO BRECCIA _ VERTIGE GRAPHIC _ 2005 _ P. 12 DIRECTEUR DE DIPLÔME : M. PICCON
2 LES ANECDOTES DE DIDEROT REMERCIEMENTS

« Je lui demandais ce qu’il entendait par un miroir : « Une machine, me répondit-il, qui met les
Les remerciements seront brefs mais les gens qui ont croisé ma route pendant ces derniers mois choses en relief loin d’elles-mêmes, si elles se trouvent placées convenablement par rapport à elle.
sont nombreux et je tiens à les remercier pour leur implication car les échanges qui j’ai pu avoir
C’est comme ma main, qu’il ne faut pas que je pose à côté d’un objet pour le ressentir.
avec eux ont été d’une grande aide dans mes réflexions.
Et qu’est-ce, à votre avis, que des yeux ? lui dit M. de …
MES INTERLOCUTEURS PRIVILÉGIÉS
« C’est, lui répondit l’aveugle, un organe, sur lequel l’air fait l’effet de mon bâton sur ma main. »
Diabel, aveugle de naissance, guide dans l’exposition Dialogue dans le noir
Louis, psychologue ayant perdu la vue à 20 ans. Cette réponse nous fit tomber des nues ; tandis que nous nous entreregardions avec admiration :
Cyprien, étudiant mal voyant en droit
« Cela est si vrai, continua-t-il, que quand je place ma main entre vos yeux et un objet, ma main
vous est présente, mais l’objet vous est absent. La même chose m’arrive, quand je cherche une LES PROFESSIONNELS
chose avec mon bâton, et que j’en rencontre une autre. »
P. Laguilliez, travaillant pour Argos service, chargé de mission, accessibilité des constructions
Si jamais un philosophe aveugle et sourd de naissance, fait un homme à l’imitation de celui de Delphine Demont, danseuse, donnant des cours de danse pour personnes déficientes visuelles
Olivia Paroldi, travaillant au service gravure de l’INJA Descartes, j’ose vous assurer, madame, qu’il placera l’âme au bout des doigts ; car c’est de là que
1lui viennent ses principales sensations et toutes ses connaissances.» Charles Coudour, instructeur de locomotion à l’INJA
Edouard Briand, éducateur spécialisé dans un institut spécialisé
Sébastien Desplat, responsable de l’association Aux Quatre Vents qui organise un stage de cirque
et gravure tous les étés qui accueille 80 enfants dont 10 sont mal ou non voyants.

CEUX QUI M’ONT AIDÉE DANS MES RECHERCHES

Anne Bajol, travaillant pour les films du préau pour m’avoir prêté Rouge comme le ciel

Georges Pacheco, photographe, projet d’autoportrait des aveugles

Noel Roy, responsable de la bibliothèque de l’association Valentin Haüy

Eric Ferron pour les visites pour déficients visuels des musées de Strasbourg

La responsable de la salle Louis Braille de la Villette à Paris

La responsable du centre Louis Braille au Neuhof

Sophie Bayce pour son mémoire de diplôme

MES INTERLOCUTEURS PRIVILÉGIÉS A L’INSA

M. Piccon pour son soutien tout au long de l’année en tant que directeur de diplôme
V. Grenier pour son intérêt et les échanges sur le sujet et ses dérivés
ET CEUX QUI ONT RÉPONDU À MON EXPÉRIENCE PHOTOGRAPHIQUE :
Anne, Anne, Baptiste, Benoit, Camille, Charlotte, Claire, Clément, Constance, Dorothée, Eloka,
Hélène, Jacek, Julien, Maija, Marie, Marjolaine, Mathilde, Mylène, Noémie, Olivier, Oriane, Pierre,

Ségolène, Véronique, Virginie.









1
DIDEROT, D., Lettre sur les aveugles à l’usage de ceux qui voient, 1749
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5 6 « Nous voudrions croire, que dans l’image, c’est le visuel qui l’emporte. Mais toute perception PROLOGUE
d’image s’accompagne d’un ensemble de participations sensorielles, émotives et motrices.
L’image est le premier écran de la pensée. Ce qui est éprouvé confusément dans le corps Octobre 2010. Découverte de la Pologne avec mon lc-A en compagnon de route et une réflexion
s’organise d’abord dans une image. Celle-ci dans un premier temps est indissolublement liée aux sur la déficience visuelle dans le coin de la tête qui finira par devenir avec le temps de plus en plus
éprouvés corporels puis elle se sépare progressivement au fur et à mesure de remaniements présente pour devenir mon sujet de diplôme. Ambivalence entre des questionnements internes sur
successifs. Enfin, elle s’en décolle définitivement au moment où elle peut être racontée avec la la perception sans la vue et de l’autre une envie profonde d’explorer le monde par la photographie.
parole.
Un certain malaise s’installe doucement entre des envies à première vue contradictoires qui ne
peuvent trouver de réponses et immédiates et semblent si dissociées. L’image est ce territoire immense dont un bord communique avec les profondeurs indicibles du

corps et l’autre avec les formes les plus abstraites du langage parlé. Ce territoire n’est pas
Novembre 2010. Prenant conscience de l’ampleur du travail que m’attendait pour maitriser un sujet partageable parce que l’image, justement, va des premières représentations encore engagées dans
de diplôme dont j’étais en tout point ignorante mais qui me fascinait tellement et éprouvant de
les sensations corporelles et pour cela totalement indicibles, jusqu’aux représentations
2 réelles difficultés à me mettre à la place de ceux pour qui je m’apprêtais à concevoir ce bâtiment, susceptibles d’être mises en mots. »
j’ai senti le besoin de partager mes questionnements avec ceux qui m’entoureraient pendant cette
année de diplôme et particulièrement avec les autres étudiants de ma promo.

L’architecture, qu’on le veuille ou non est un art très visuel, où la vue a un grand rôle, car la qualité
poétique d’un lieu peut et est souvent associée au visuel. Le rayon de soleil sur le béton de Tadao

Ando ou les courbes de Zaha Hadid caressent l’œil… Alors, alors même que l’on cherche quelle
architecte nous allons devenir, que l’on essaie de comprendre les raisons de notre engouement
pour ce métier et surtout comment nous le concevons, s’interdire de penser au beau dans un
diplôme ça perturbe. Mais finalement le plus choquant ce n’est pas la question de l’origine de la
beauté, mais plutôt de penser qu’elle pourrait se réduire à une perception visuelle. Pourquoi le

serait-elle? N’y a-t-il que l’œil qui puisse être le canal de l’émotion ? Est-ce que l’architecture ne se
résume qu’à des choix esthétiques ? Et quels en sont les critères ? Tout cela était bancale, je le
savais et c’est même pour cela que je voulais me confronter à toutes ces questions pour le
diplôme, j’avais la conviction que l’essentiel en architecture ne se situait pas dans le visuel, mais
dans les perceptions corporelles et sensorielles mais je ne savais pas encore vraiment l’expliquer.

Alors, j’ai tout repris à la base en remettant en cause chaque vérité acquise car apprise sur de
nombreuses notions étroitement liées à l’architecture. J’ai voulu comprendre la manière dont les
déficients visuels se représentaient le monde, comment il l’explorait, l’image qu’ils s’en faisaient,
les supports de leurs émotions, ce que nous ne percevons pas mais qui pour eux a une grande
valeur. Je me suis rendue compte que finalement peu de choses nous différenciaient et qu’est
aveugle pas forcément celui qui le croit.

Alors si l’on revient à la photo, je ne cessais de me demander comment, oui comment partager ce
que l’on pouvait ressentir devant une photo puisqu’étant purement visuelle les déficients visuels ne
peuvent en avoir la perception sans un médiateur. J’en suis venue à avoir besoin de partager tous
Evgen Bavcar, photographe devenu aveugle à l’âge de 12 ans tient, quant à lui, ces propos : « Je
ces questionnements avec les autres que je suis allée interroger dans leur singularité avec comme
m’intéresse à la photographie non comme technique mais comme idée. Non à l’invention du XIXe
support une photo, choisie dans une sélection de cinq. La photo, prétexte de discussion, une photo
siècle de Niepce ou Daguerre mais à ses origines conceptuelles. Pour moi, la première chambre
qui les intrigue et qui leur donne envie de faire l’expérience, une photo pour les mettre devant les
noire est la caverne de Platon, explique le chercheur. Il faut distinguer le visuel, ce que voient nos
difficultés auxquelles je me confrontais. Je voulais savoir comment eux, extérieurs à tout cela, yeux, du visible, ce que voit notre esprit. Le sens n’est pas donné seulement par les expériences
allaient [arriver à] les contourner. Et j’ai été fortement surprise par toutes les réponses que j’ai
visuelles, mais aussi par celles invisibles de l’œil. »
reçues et je puis dire qu’elles étaient d’une grande richesse. Différentes manières de traduire
l’espace, des descriptions méticuleuses à l’appel à la matière, aux sons, aux ambiances, diverses
manières de retranscrire tout cela mais aussi cette difficulté à parler de flou, de noir et blanc, de

lumière, d’éclat …
2
TISSERON, S., L’image sans yeux, in Les mains pour voir de MURAKAMI, Y.
7 8 SI TU ÉTAIS EN PRÉSENCE D’UN AVEUGLE DE NAISSANCE ET QUE TU AIMERAIS PARTAGER CETTE PHOTO AVEC LUI TU LUI DIRAIS QUOI ? La première représentait une vieille dame avec un manteau dans l’encadrement d’une porte, la
Chacun a reçu cette phrase pour unique consigne que, vous qui me lisez actuellement, je vous l’adresse aussi. difficulté ne résidait pas dans la description de la scène car elle est très facilement identifiable mais
dans les effets, la photo est floue comme si elle était regardée à travers une vitre humide.
La seconde était la plus délicate à décrire, il me semble, car ce qu’elle touche est du registre de
l’intime, c’est la photo d’un homme de profil qui tient contre lui une femme en retrait qui se devine
dans son ombre et dont le contact se fait au niveau du front.
La troisième représentait une femme dans un train assise sur une banquette en velours, beaucoup
d’éléments dans cette image, le reflet du paysage qui peut être un élément difficile à décrire et puis
le regard de cette fille, sa posture … beaucoup de choses à dire il me semble sur cette photo.
La quatrième racontait une scène et demandait peut être un peu plus de décrire la durée, c’est un
homme entre deux âges assis, en train de fumer dans un bar. Il tient une bougie dans la main. La
fumée de sa cigarette, la flamme de la bougie et quelques autres éléments brouillent la perception.
La dernière était la plus difficile à comprendre, majoritairement noire seules deux taches de lumière
se distinguent, une fine en partie haute qui nous montre un homme portant une femme dans ses
bras de nuit, dans la rue, une autre éclairant le sol. On ne comprend pas la scène, on ne comprend
pas le point de vue.
Mais ceci n’est qu’une brève description de cinq photos dont la richesse et la profondeur ont
besoin de dépasser le commentaire volontairement neutre ci-dessus. Et c’est là que les choses se
compliquent. Si vous voulez faire l’expérience … je serai très curieuse d’en avoir un retour.
Alors on me parle de parallèle à faire avec les sons, le bruit, l’inaudible, de trou, de cercle, de
cadrage … On s’assoie avec l’homme du café, on converse, on s’interroge, on frissonne, on

s’égare dans les regards, dans les liens qui lient des personnes qui ne se regardent pourtant pas.

On est triste, souvent parce que les photos sont mélancoliques peut être ou est-ce dû aux couleurs,

je ne sais pas, on ne sait pas, on se rend de plus en plus compte de notre ignorance.
Et ce mystère, nous le partagerons avec l’aveugle qui lui-même ne saura pas. C’était un exercice
très difficile, il fallait s’imaginer parler à un aveugle, se mettre à sa place, sans pré requis seulement
des stéréotypes. On n’a pas tous eu la chance de converser un jour avec un déficient visuel, on a
peur de dire des bêtises, on se rend compte de notre ignorance, alors ensuite on discute, beaucoup
et encore longtemps après et puis aussi on se dit que …
Je crois qu’au fond de nous on a tous peur de perdre la vue un jour. On a peur d’être à leur place.
Et en même temps on est fasciné par la manière dont ils se déplacent, se repèrent. On a
l’impression qu’ils sont supérieurs, ce n’est pas une impression, ils ont compris de gré et plutôt de
force que l’essentiel résidait ailleurs, que le visuel n’était pas indispensable à leur vie par contre la
sincérité si et la confiance. C’est un état de fait, l’aveugle est obligé d’avoir confiance en celui qui le
guide, qui lui parle, en ceux qu’il invite chez lui, en l’absence de bruit il ne contrôle plus rien.

Finalement, on en a tous convenu que le plus important finalement pour ressentir l’atmosphère qui
se dégageait de telles photos allait se ressentir dans l’intonation de la voix que nous aurions lors de

la description le cas échéant qu’il saura décrypter. Une chose est sure, j’ignorais et ignore encore
beaucoup de chose sur ce sujet mais j’ai très envie de partager avec vous ce que j’ai découvert

pour enrichir l’approche que l’on a de la déficience visuelle et de voir toutes les richesses des

perceptions sensorielles et corporelles et ses traductions dans l’architecture.


9 10 « Ecrire : Essayer méticuleusement de retenir quelque chose, de faire survivre quelque chose : INTRODUCTION
arracher quelques bribes précises au vide qui se creuse, laisser quelque part, un sillon, une trace,
une marque ou quelques signes. »
Sensibilisée au disfonctionnement des structures médicales actuelles et principalement dans les
hôpitaux et aux problèmes rencontrés à différentes échelles tant du point de vue du patient, des
professionnels et des visiteurs, j’avais commencé toute une réflexion sur le rôle de l’architecture

dans le quotidien des patients, l’impact possible sur les soins, je voulais travailler sur la perception
de ces lieux, sur la manière dont l’architecture pourrait améliorer la vie des professionnels, donner
une image différente et une atmosphère moins pesante aux visiteurs. Et toutes ces questions m’ont
amenée à m’interroger à l’échelle de l’enfant pour leur facilité à s’approprier l’espace et à l’habiter.

Je me suis égarée quelques instants dans les notions d’enfermement physique et mental, liées à la
maladie ou à la prison … peut être pour comprendre ce que pouvait ressentir à moindre mesure un
malade dans son lit d’hôpital. Je me suis alors orientée vers des structures d’accueil médicalisées
de type MAS, ayant l’envie de plus en plus présente de concevoir pour une population particulière
et de voir en quoi cela pouvait influer sur la conception d’un bâtiment. De plus, il me semblait
important au cours de ce PFE d’aller explorer du coté de la perception spatiale et de la matérialité.

J’avais un désir certain de questionner la perception sensorielle et l’architecture émotionnelle.
Doucement à émerger en moi l’envie de travailler pour des enfants déficients visuels, de concevoir
une structure autour de ce handicap si mal connu et stigmatisé. On finit par leur attribuer des
handicapes qu’ils n’ont pas.

Tout ceci s’est formalisé dans un projet d’école primaire pour enfants déficients visuels que je

m’apprête à vous exposer ici avec les questionnements qui m’ont accompagnée tout au long de

cette année. Ce programme allie ainsi mes différents questionnements quant à la perception de

l’espace, à l’envie de concevoir un bâtiment pour une population particulière pour des enfants qui

plus est et de travailler la matérialité. Je garde à l’esprit mes questionnements initiaux sur le fait de

concevoir une structure pour différents usagers qui n’ont pas tous les mêmes besoins et la manière

de ressentir l’espace. J’aimerais dans le cadre de ce diplôme non pas rendre mon bâtiment

handicapable, mais plutôt avoir le raisonnement inverse, voir dans quelle mesure concevoir un

bâtiment autrement selon d’autres critères peut enrichir l’expérience spatiale de tous les usagers.

Ignorante de tout, j’ai essayé de combler quelques lacunes par de nombreuses lectures,
recherches, expériences, rencontres et interrogations personnelles et collectives que j’illustrerai
tout au long de ce mémoire de pfe et qui prennent appui sur des recherches théoriques que je
voulais les plus complètes possible. Je développerai tout cela en page de gauche comme une
illustration à mes recherches théoriques développées elles en page de droite. Je voulais dans le
cadre de ce diplôme replacer le corps au centre de la perception des lieux pour lesquels ils sont
créés ainsi que dans l’acte de conception qui s’est déroulé presqu’exclusivement en maquettes.

Je développerai en première partie après une petite mise au point sur la déficience visuelle, les
différentes perceptions sensorielles qui sont à notre disposition et l’usage qu’en font les déficients
visuels pour palier à leur handicape. Ensuite et parce que leur approche se fait du détail au global,
je me propose de réinterroger les éléments constitutifs de l’architecture selon ces premières
données et les premières traductions que j’en fait pour le projet. Ensuite et parce que je me propose
« J.P. Sartre démontre que l’existence précède l’essence . et si nous voulons construire pour les dans le cadre de ce diplôme de concevoir une école primaire pour enfants déficients visuels,
j’exposerai très rapidement le rôle de l’architecture dans une école primaire et qui plus est pour des autres, c’est d’abord cette exigence même d’une quête existentielle personnelle qui nous permet de
se bâtir une éthique et qui nous guidera finalement dans notre façon de construire pour les enfants déficients visuels et, après une mise en contexte, les grandes lignes du projet comme la
synthèse des recherches préalablement exposées. autres. »
11 12 Lorsque j’ai rencontré Charles Coudour, instructeur de locomotion à l’INJA (Institut National des 1 QUELQUES PRÉREQUIS
Jeunes Aveugles) à Paris, il m’a fait essayer tout un tas de lunettes qui simulaient différentes
manières de mal voir. Il me semble important de montrer quelques simulations ici pour que se lève
dès le début une inexactitude qui rend les termes « déficient visuel » et « aveugle » synonymes 1.1 SUR LA DÉFICIENCE VISUELLE
alors que la déficience visuelle englobe de nombreuses façons de mal voir dont voici quelques
1.1.1 DÉFINITION exemples.

La déficience visuelle se définie selon deux critères : la mesure de l’acuité visuelle, c’est-à-dire

l’aptitude de l’œil à apprécier les détails et le champ visuel, soit l’espace qu’un œil immobile peut

saisir. A cela se rajoute la quantification de la vision de près, la qualité de la vision des couleurs et

de la vision nocturne.

Il y a différentes façons de « mal » voir, en voici quelques exemples : la cataracte entraine une
vision totale mais floue, avec la rétinite le champ visuel est rétréci à travers un tube. Inversement, la
vision centrale peut être altérée, une tache sur une zone limitée du centre de la rétine empêche la
vision des détails et de la couleur mais permet une bonne perception de l’espace et du mouvement.
De plus, il y a le nystragmus ou trouble du reflexe de fixation, la photophobie avec l’intolérance à la
lumière et la dyschromatopsie avec une mauvaise vision de la lumière. Vous pouvez voir quelques
illustrations de ces troubles ainsi que d’autres en page de gauche.

Être déficient visuel ne signifie donc pas exclusivement être aveugle, il faut compter 2 personnes
non voyantes pour 8 mal voyantes. Dans le sens réglementaire français, la cécité commence dès
que l’acuité est inférieure à 1/20, alors qu’une personne est considérée comme malvoyante si elle a
en dessous de 3/10 d’acuité visuelle du meilleur œil après correction.

De ces premières informations, on se rend compte de la complexité de la déficience visuelle,
puisqu’on ne peut systématiser les réponses, chaque individu ayant des besoins spécifiques et

parfois incompatibles avec d’autres déficients visuels surtout au niveau des apports de lumière.






















13 14 L’EXPÉRIENCE DU GUIDE 1.1.2 LES AIDES AU DÉPLACEMENT
J’aimerais partager ici, les différentes expériences de guidage que j’ai été amenée à vivre cette LA CANNE
année.
La canne est souvent utilisée dans les déplacements. Le déficient visuel informe les autres de son
GUIDER UN DÉFICIENT VISUEL handicape par la présence de sa canne qui va lui servir à détecter les obstacles présents sur le
chemin. Pour cela il utilise la technique du « balayage ». Se trouvant devant le pied qui avance, la
Ayant rencontré de nombreuses fois des personnes déficientes visuelles, j’ai été tout naturellement canne fait des mouvements de droite à gauche et inversement dans un angle qui correspond à la
leur guide entre l’arrêt du tram et le lieu de la rencontre. Il était intéressant de voir de quelle manière largeur des épaules, ainsi elle permet de détecter les obstacles situés entre sa taille et ses pieds
ils analysaient les subtiles variations de mon corps à travers le simple contact de leur main au entre 5 cm et 90 cm de hauteur. Dans les escaliers, la canne est aussi de toute utilité, elle tape sur
dessus de mon coude. le rebord de chaque marche avant d’y poser le pied jusqu’à ce que la canne revienne à une surface
plane.
N’ayant jamais guidé auparavant, c’est donc sur le terrain que j’ai appris à quel moment les
compléments d’information avec des commentaires oraux étaient nécessaires, sachant que la La canne permet de déceler au sol les bandes d’éveil à la vigilance, la nature du revêtement, les
personne déficiente visuelle détestera qu’on ralentisse le pas ou que la conversation soit trop bandes de guidage qui permettent de résoudre certains problèmes de direction de cheminement, la
souvent interrompue par des commentaires concernant les différents obstacles du parcours. présence d’obstacles mais ni leur nature, ni leur forme.
Il est intéressant aussi de voir l’évolution de la confiance qu’ils nous portent. Ayant besoin d’être LE GUIDE
guidé, ils ne peuvent pas faire autrement que d’avoir un minimum de confiance, mais certains
garderont tout de même la canne au début. Au cas où … On ne sait jamais. En même temps, dans La technique de guide passe par une acceptation mutuelle, une confiance réciproque, une maitrise
les rues piétonnes très fréquentées, il était très utile qu’ils la gardent pour que les autres aient des consignes corporelles de part et d’autre.
connaissance de leur déficience visuelle et réagissent intelligemment à cette information.
L’HOMME
Cette technique est finalement très simple et avec un aveugle qui aura donc l’habitude d’être guidé,
C’est la personne déficiente visuelle qui prend le bras de la personne qui guide et non l’inverse. Elle la lecture corporelle étant évidente et naturelle on n’a rien besoin d’exagérer et l’on peut marcher
tient le guide au-dessus du coude ce qui lui permet de bien sentir les variations dans les d’un bon pas.
déplacements du guide et de réagir en fonction des informations qu’il aura. Cette position permet
GUIDER UN VOYANT AYANT LES YEUX FERMÉS au guide d’avoir un pas d’avance sur la personne guidée qui ressent ainsi en avance les
irrégularités du terrain comme les trottoirs ou les obstacles comme les escaliers qui seront aussi
J’ai ensuite guidé un étudiant au cours d’un workshop sur le corps, l’espace et le mouvement. Là, indiqués par un arrêt du guide accompagné de commentaires.
la situation était différente. Peur de l’inconnu, plus difficile de donner sa confiance, pas par manque
de confiance en l’autre mais parce que l’on ne sait pas comment réagir aux informations multiples LE CHIEN
que l’on décèle sans savoir les interpréter puisque nous y étions nettement moins sensibles les
L’aide d’un chien guide est également utilisée par un certain nombre de personnes ayant de yeux ouverts. C’était intéressant de voir les réactions de l’autre à la moindre déformation dans le
sévères déficiences visuelles. Le chien ne perçoit pas les couleurs, mais le blanc, le noir et bitume, la main se resserrant à chaque danger éventuel, le ralentissement de la marche dès le
différents tons de gris. Le chien guide est éduqué pour répondre à la demande de son maître dans premier changement de terrain, un trou ou autre, même s’il est très faible, tout élément nouveau
l’identification de quelques 50 à 60 objets, obstacles ou repères dans l’environnement. Il pourra étant perturbateur. Le plus délicat reste tout de même le trottoir, les marches, la panique de
ainsi identifier une traversée piétonne par son marquage de peinture blanche réglementaire. traverser une rue les yeux bandés, les voitures qui semblent plus proches, les distances plus
grandes. Difficile de se laisser guider n’ayant pas d’image claire du parcours, les angles sont
LA MAIN
incertains, la géométrisation des parcours semble vraiment importante pour pouvoir se représenter
mentalement les trajets et donc être actif dans le guidage. Mais il me semble que tout cela est dû à Le déficient visuel pose sa canne dans les lieux qui lui sont familiers tels que son logement ou son
un manque d’entrainement et les effets de surprise déstabilisent par manque de repères. lieu de travail. Il s’expose par contre de ce fait à tous les dangers qu’il pouvait anticiper avec sa
canne mais sera plus libre de ses mouvements. Il devra être prudent à l’approche des portes
Ensuite une fois que toutes ces nouvelles sensations nous deviennent familières, l’étudiant guidé
battantes qui entrouvertes sont difficilement détectables. De plus tous les obstacles devant être
essaye de ne plus penser qu’à ses pieds mais il redevient curieux, il questionne sur son connus au préalables, il ne faut pas en ajouter sous peine d’accidents, une grande rigueur doit être
environnement proche, sa localisation, l’origine des sons qu’il perçoit, finalement tout ce qui se
adoptée dans la place de chaque chose et qu’elles y restent.
passe autour de lui et qu’il perçoit sans arriver à les définir avec exactitude. Mais au lieu d’apprécier
la balade et l’environnement qui l’entoure comme nous le faisons avec la vue, c’est surtout les
obstacles qui retiennent son attention.
Pour atteindre une autonomie complète, la personne déficiente visuelle devra avoir suivi des cours
d’instruction à la locomotion.
15 16 1.1.3 LA LOCOMOTION
L’APPRENTISSAGE DE L’ESPACE : LE REPÉRAGE
La technique de la locomotion est apprise aux enfants vers l’âge de 8 ans, elle consiste à leur
apprendre à se repérer dans des lieux connus puis inconnus à l’aide d’une exploration méthodique
« Je marche à grands pas dans ma ville, ma canne se balance devant moi ; elle et précise qui va du détail au général leur permettant de se faire une représentation mentale des
effleure à peine le sol agitée d’une vie presque indépendante, pourtant fidèle. lieux dans lesquels ils évoluent plus facilement.
J’aime cette heure matinale où les rues sont encore vides de passants. Je me
sens libre de leurs regards absents, de leurs mains avides de me saisir dès que Situé sur le seuil de la porte d’une pièce, il situe précisément les fenêtres qui seront des repères
je dévie un peu. Je marche bien au milieu du trottoir, j'écoute le mur à ma droite, fixes à partir desquels ils pourront situer le reste. Il perçoit les fenêtres grâce à la luminosité qui
je l'écoute parce que j'ai le temps. D'habitude je le sens à peine, rassurant, s’en dégage s’il possède des restes visuels ou alors par les sons et la chaleur qui se dégagera,
discret. J'écoute sa sonorité claire, régulière qui s'étouffe un peu les jours de parfois les odeurs mais dans ce cas c’est plus facile lorsque la fenêtre est ouverte.
pluie. J'ai bien envie d'aller le toucher pour savoir ce que c'est. J'aurai l'air idiot si
Une fois les fenêtres et la porte localisées, il va explorer la pièce dans un premier temps en quelqu'un me voit, il va vouloir m'aider. C'est peut-être de la pierre. Une voiture
longeant les murs jusqu’à retrouver la porte d’entrée, cela va lui permettre de se faire une première passe à ma gauche, machinalement je corrige ma trajectoire, j'ai un peu dévié à
représentation de la pièce en plan, sa forme et ses dimensions. Ensuite il sera amené à se droite, le mur est plus proche. La voiture ralentit au bout de la rue, je suis bien
représenter en volume la pièce puis à s’interroger sur ce qu’il se trouve derrière chacune des parois aligné. J'arrive à ce foutu renfoncement. Au début, quand je connaissais à peine
verticales et horizontales. On lui demandera ensuite de situer la pièce dans l’ensemble du bâtiment le trajet, je me faisais toujours piéger ; je déviais à droite, toujours à bonne
dont il connaitra la volumétrie générale grâce à l’exploration de maquettes volumétriques. Dans un distance du mur et je me trouvais face au recoin : bonjour l’angoisse, cette
dernier temps il sera amené à situer le bâtiment dans son environnement proche avec les trottoirs, masse qui me saute au visage, à peine le temps de s’arrêter, la canne qui butte.
les feux, les passages piétons, puis au sein du quartier. Il va se constituer, ainsi, progressivement Merde, qu’est-ce que j’ai fait ? Dans quoi je me suis embringué ? Maintenant,
une carte mentale des quartiers qu’il sera amené à fréquenter quotidiennement. cela ne m’arrive plus, je garde ma trajectoire, même quand il n’y a pas de
voiture. Je vois d’ici les réflexions de mon prof de loco, un sadique ce type, il
TECHNIQUES DE DÉPLACEMENTS EN VILLE _ LECTURE CORPORELLE DE LA TOPOGRAPHIE URBAINE
m’aurait fait recommencer dix fois dans des endroits pires. Je rêve, attention,
j’arrive bientôt au coin de la rue où je dois tourner. Une voiture passe Le non-voyant développe des compétences de nature sensori-motrices pour circuler. En effet, la
transversalement, j’y suis presque. Un pan coupé, je connais. Je vais faire mon locomotion en ville mobilise l'ensemble de l'appareil perceptif de l'aveugle et le rend plus attentif aux
numéro à l’anglaise, style armée des Indes. Je sens le premier creux, je garde ambiances urbaines. Cette acuité particulière, d'ordre donc sensible, est alors mise au service de la
bien ma ligne droite, le deuxième creux, le vide de la rue qui s’allonge à ma marche. Son utilisation lui permet de rendre sa locomotion effective, en détournant les contraintes
droite. Un pas et je pivote sur le talon ! de tour à droite. Gare à la canne. Je inhérentes à l'espace et / ou à son handicap. Ainsi, l'aveugle est un être actif qui utilise des
vérifie ma distance au mur – sans y toucher. C’est une rue plus étroite qui donne ressources sensibles implicites, d'ordre perceptives, pour se mouvoir en public.
une sensation de couloir. Le trottoir est moins large aussi, les voitures passent
Ses compétences sensori-motrices ne se limitent pas à des savoir-entendre : elles sont aussi des plus près, un sens unique. Le mur est différent, plus feutré ; demain j’irai toucher
savoir-tactile, thermique, olfactif... Mais pour être efficaces, elles doivent opérer ensemble, un sens tout ça, plus tôt, je serai plus sur d’être seul. Attention le passage se rétrécit, je
prenant le relais sur l’autre ou le complétant au cours de la succession temporelle d'un parcours, suis comme coincé dans une boite, c’est la station d’autobus. La boulangerie
ce qui permet la réalisation des étapes élémentaires de la locomotion sans vision : s'orienter, est juste après. Une boutique en retrait, facile à repérer. Je sens bien le
évaluer les distances, se déplacer en ligne droite, traverser, entrer-sortir, franchir les obstacles, décrochement du mur, trois pas et un petit coup de canne, c’est une porte en
déchiffrer l'espace bâti. verre ou en plexiglas, je ne sais pas faire la différence mais cela sonne creux.
Quelques secondes encore et je prendrai dans la main gauche les croissants
La ville peut s'appréhender comme un ensemble de dispositifs construits perçus par les déficients 3tout chauds, un peu gras. »
visuels en termes de configurations sensibles structurées par les caractéristiques physiques du
site, mobilisant également l'activité perceptive du citadin en marche.
Le trajet piétonnier du passant ordinaire obéit à une logique de la représentation, celle de la saisie
mentale de l'image de la cité (Lynch, 1976). Celui du déficient visuel s'inscrit à l'inverse dans une
logique de l'effectuation, au sens où il doit être "agit" et accompli pour être représenté. Le parcours
en ville de la personne handicapée visuelle est ainsi inscrit dans son propre corps, au terme d'une
série d'anticipations motrices et mentales particulières pour lesquelles il va falloir qu’il mémorise,
sélectionne, géométrise et morcelle.
3 HUGUES, J-F., Flash, p. 18
17 18 MEMORISER GEOMETRISER
Tout trajet piétonnier de l'aveugle ou du mal-voyant en ville nécessite d'être préalablement Les pratiques précédentes se référaient à une volonté d'anticipation de la ligne directrice des
mémorisé. Trois trajets particuliers sont concernés par cette pratique : le trajet domicile- déplacements. La "géométrisation" répond à une contrainte de la cécité : celle de l'altération chez
commerces de première nécessité, le trajet domicile-lieux de travail, enfin le trajet domicile-lieux de l'aveugle de la représentation spatiale, altération qui le conduit à se mouvoir malgré lui selon une
loisirs. courbe circulaire, elle devient avec une pratique opératoire de l’espace dans le temps du parcours.
Le protocole de la mémorisation est alors invariable pour l'ensemble de la population des déficients L'action de géométriser le trajet n'est pas verbalisée par la personne handicapée visuelle. Elle
visuels. Les parcours sont effectués, sur le mode de la déambulation urbaine, en compagnie d'un s'observe in situ lors de la dynamique d'un déplacement. Elle prend forme d'abord dans le choix de
guide voyant. Les itinéraires choisis sont courts : ils n'excèdent pas un temps de marche de quinze la ligne droite comme condition sine qua non de tout parcours. Ce choix entérine la préférence de
minutes en moyenne. l'aveugle pour des lieux tels le boulevard ou la rue passante qui, du fait de leur forme construite,
assurent d'eux-mêmes la rectitude d'un déplacement. Or cette pratique est largement reconduite par
La mémorisation s'instaure alors en deux étapes distinctes. La première consiste en la
l'aveugle comme par l'amblyope lors du passage en cours de route d'un axe de circulation à un
reconnaissance en contexte du schéma général du trajet, les points de départ et d'arrivée du
autre : l'enchaînement des lieux au cours du déplacement s'instrumente par la recherche de l'angle
parcours, ainsi que les axes centraux qui le jalonnent sont mémorisés. Leur description se fait à
droit. Ainsi, la personne handicapée, qui chemine ordinairement sur le bord gauche du trottoir,
partir d'indications de direction et par énumération des noms des lieux traversés.
projette vivement son corps vers l'angle de la rue à emprunter. Plaçant l'extrémité de sa canne le
long de la façade, il décrit alors lentement un angle droit qui l'aidera à passer d'une artère à une La seconde étape plus minutieuse est, pour le non-voyant, un travail d'exploration puis de sélection
autre. Ne pas localiser cet angle équivaut à une désorientation totale de l'aveugle dans des lieux des repères stables liés au cadre construit ou à l'aménagement urbain. Il requiert de sa part une
comme les places publiques ou les jardins, qui ne permettent pas cette recherche de l'angle droit. acuité sensorielle particulière, grâce à l’ouïe il détectera la présence d’une fontaine, à l'olfaction
celle de commerces d'alimentation. Il les sélectionne puis les mémorise à l’audition. A chaque fois,
Dans ce cas, l'aveugle recoure à une nouvelle pratique de géométrisation en traversant de tels
le trajet s'inscrit outre dans la mémoire du déficient visuel, dans son corps propre : détours, arrêts,
espaces selon les figures du L ou du U. En l'absence d'angle, le déficient visuel chemine selon un
lignes droites, traversées modifient l'allure du passant tout autant que son attitude. Le corps se
enchaînement particulier de lignes droites mémorisées lors d'un trajet de reconnaissance. Cette
penche, s'arque, stoppe, déambule jusqu'à "imprimer" en lui les méandres du parcours.
traversée opératoire fonctionne une fois encore sur le repérage puis la mémorisation de repères
propres à l'environnement construit et à l'aménagement urbain vus précédemment. Ce travail, répété au cours de quelques trajets-tests avec le même guide, s'appuie en outre chez
l'amblyope et l'aveugle tardif, par une réactivation de la mémoire visuelle des lieux. Comme les
MORCELER
précédentes, cette pratique répond à une logique du faire : la mémoire de l'expérience du parcours
in situ est la condition première d'un cheminement autonome du déficient visuel en ville. Se mouvoir à l'état nocturne exige une reconnaissance des axes de référence jalonnant le parcours,
ainsi que la localisation d'un point d'arrivée en termes de distance. La pratique de morcellement,
SELECTIONNER
répondant à cette exigence, consiste à découper le trajet en différents tronçons à cheminer, la
distance totale du parcours étant appréhendée par la somme des tronçons franchis. Ce L’activité de sélection est chez les déficients visuels, une activité d'anticipation des déplacements,
morcellement repose sur l'exploitation du dispositif urbain du passage pour piétons et sur une
son objectif étant d’assurer la normalité d'une conduite motrice en ville.
compétence de l'aveugle pour la traversée de rue. Ainsi, un itinéraire court sera effectué dans sa
totalité de passage piéton en passage piéton. L'aveugle procédera de même pour un itinéraire long : L'activité de sélection repose sur le choix de la fréquentation ou pas de certains lieux. A l’inverse de
certaines idées reçues l'aveugle privilégie la fréquentation d’axes routiers tels que les rues celui-ci sera cheminé selon un enchaînement de tronçons constitué par les passages piétons et /
passantes, les boulevards et les avenues au tissu piétonnier qu’ils éviteront. De plus, ils classeront ou par la traversée de rue.
les lieux urbains comme participant ou non à l'opérationnalité de la locomotion sans vision en trois
Ainsi une des particularités de la locomotion sans vision est sa nécessaire séquentialité. Le trajet catégories. Les espaces à délaisser telles les rues piétonnes, les passages fermés de type galerie
de l'aveugle obéit ainsi à des règles d'organisation et d'effectuation précises qui repose sur leur
commerçante et les places publiques sont caractérisés par une absence de marquage au sol,
nécessaire synchronisation. principalement par l'inexistence de trottoirs, ils entravent le correct positionnement de l'aveugle
dans l'espace et contribuent à son hésitation. Les espaces privilégiés sont les larges axes routiers Ainsi nous venons de voir avec ces quatre procédés que l’aveugle entretient avec l’espace construit
de type boulevard, avenues et rues passantes : ceux-ci bénéficient d'une part d'un dispositif urbain, une relation ni de dépendance, ni de neutralité. Le parcours piétonnier du déficient visuel est agit : il
le trottoir, qui permet à l'aveugle de se situer dans l'espace sans danger ; d'autre part l'audition du
s'inscrit dans une logique dynamique d'action anticipée où le corps s'affranchit de ses maux.
bruit régulier de la circulation routière qu'ils abritent garantit la rectitude de son déplacement. Enfin,
les espaces verts sans fontaines ne sont parcourus que par nécessité : vides parce que sans Dans ce projet, je ne m’intéresse pas à « la déficience visuelle », terme générique et désincarné,
repères sensibles et sans trottoirs, la marche en leur sein n'est qu'errance et déambulation mais bien à des êtres humains avec leur sensibilité propre ici des enfants atteints de déficience
incertaine qui ne répond pas à l'exigence de rectitude que l'aveugle émet, placent le corps dans une visuelle, nous allons donc voir brièvement quelques fondamentaux sur le développement de
situation de danger et d'incompétence insupportable. l’enfant, la manière dont il va découvrir le monde qui l’entoure et la nature de ses perceptions.
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