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I 1967 Je ne me souviens pas de grand-chose de ma toute petite enfance, sinon que j’habitais avec mes parents en face du parc Monceau. Mon père travaillait comme représentant chez IBM et ma mère, Irène, tenait un restaurant iranien du côté de Saint-Augustin. Mon arrière-grand-mère, dite Mamie, s’occupait de moi, comme elle l’a fait jusqu’à sa mort. Peu après mes trois ans, nous avons déménagé, sans mon père, pour retourner vivre boulevard Soult, dans un de ces immeubles des années 1930, en brique rouge et beige, typiques de la petite ceinture de Paris. Nous occupions un deux pièces cuisine avec parquet. Une grande entrée ouverte par des portes vitrées donnait sur un salon. Un long couloir conduisait tout de suite à une chambre à coucher et à la salle de bain. La cuisine avait une vue magnifique extra-large sur toutes les tombes du cimetière de Saint-Mandé, le lycée Élisa Lemonnier, le périphérique, le Bois et le rocher du zoo de Vincennes. La fenêtre de la salle de bain et celle des toilettes plongeaient aussi sur le cimetière. Le salon comme la chambre à coucher donnaient 283206GWS_INNOCENCE_cs6_pc.indd 9 9 20/06/2017 13:10:18 sur un immeuble en proche vis-à-vis. En bas de ces fenêtres se trouvait un carré de verdure fermé à tous sauf au couple de concierges et aux chats errants. Sur le palier, un petit ascenseur en bois et fer forgé desservait les huit étages. Nous étions au sixième, les escaliers étaient tendus d’un tapis rouge.

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Publié le 30 août 2017
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Langue Français

Exrait

I
1967
Je ne me souviens pas de grandchose de ma toute petite enfance, sinon que j’habitais avec mes parents en face du parc Monceau. Mon père travaillait comme représentant chez IBM et ma mère, Irène, tenait un restaurant iranien du côté de SaintAugustin. Mon arrièregrandmère, dite Mamie, s’occupait de moi, comme elle l’a fait jusqu’à sa mort. Peu après mes trois ans, nous avons déménagé, sans mon père, pour retourner vivre boulevard Soult, dans un de ces immeubles des années 1930, en brique rouge et beige, typiques de la petite ceinture de Paris. Nous occu pions un deux pièces cuisine avec parquet. Une grande entrée ouverte par des portes vitrées donnait sur un salon. Un long couloir conduisait tout de suite à une chambre à coucher et à la salle de bain. La cuisine avait une vue magnifique extralarge sur toutes les tombes du cimetière de SaintMandé, le lycée Élisa Lemonnier, le périphérique, le Bois et le rocher du zoo de Vincennes. La fenêtre de la salle de bain et celle des toilettes plongeaient aussi sur le cimetière. Le salon comme la chambre à coucher donnaient
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sur un immeuble en proche visàvis. En bas de ces fenêtres se trouvait un carré de verdure fermé à tous sauf au couple de concierges et aux chats errants. Sur le palier, un petit ascenseur en bois et fer forgé desservait les huit étages. Nous étions au sixième, les escaliers étaient tendus d’un tapis rouge. C’est dans ce modeste appartement qu’avaient vécu dès l’entredeuxguerres trois générations de femmes. D’abord Margareth, ma grandmère, puis Mamie et ensuite Irène et moi. Enfin, je n’habitais pas vraiment dans cet appartement, disons plutôt que ma mère avait décidé de s’y installer toute seule pour y être bien à son aise et qu’elle préféra nous loger, Mamie et moi, dans une chambre de bonne située non pas au 16 mais au 14 du boulevard Soult. Notre fenêtre donnait sur des troènes odorants qui nous cachaient à peine du boulevard. Face à nous, après la grille, se trouvaient l’arrêt du bus PC, souvent bondé, puis l’école de boucherie et ses garçons bouchers, fumant cigarettes sur cigarettes sur la chaussée, à chaque pose, toutes les deux heures. Un pressing, un café jauni par le temps et souvent désert. À droite l’immense lycée PaulValéry qu’on surnommait Orly, en face une pompe à essence Total, une petite épicerie arabe et un coiffeur où Irène et moi allions nous faire peroxyder les cheveux. À la lisère du quartier Bel Air, après la voie ferrée, la piscine olympique Roger Le Gall. J’aimais y aller pour frimer devant les garçons en maillot de bain, faire le salto arrière et manger des glaces. En remontant le boulevard de ceinture vers le métro Porte Dorée, la place Édouard Renard avec au centre une grande fontaine 1930 bordée de palmiers, et s’élevant en proue, toute dorée avec sa lance et son bouclier, la statue d’Athéna qui représente la France apportant paix et prospérité aux colonies. Derrière
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la déesse, l’orée du bois de Vincennes, quelques putes qui n’étaient pas encore devenues des travestis et le merveilleux musée des Colonies rempli de statuettes, de fétiches, de masques africains, de poissons des quatre mers et d’une fosse enfermant de vieux alligators très méchants et tout racornis. À l’opposé de la place, la grande avenue Dau mesnil empruntée par les automobilistes avec d’un côté un simple café et de l’autre, le grand tabac PMU de la porte Dorée, rouge et crème 1950, orné de néons, agrémenté d’un jukebox et de flippers dernier cri toujours pris d’as saut. À côté du PMU, le cinéma Zoo Palace où j’ai vu le filmRockyen boucle, un dimanche pluvieux avec Mamie. Il deviendra un centre évangélique pour Africains. Après le cinéma, un magasin de chaussures pour pieds sensibles aux modèles ternes. Les souliers, couleur caillou, m’évo quaient les héroïnes de Buñuel et surtout Tristana. Face au magasin et au cinéma, une cabine téléphonique dans laquelle j’ai donné mes premiers rendezvous amoureux puis le boulevard Poniatowski et la Foire du Trône avec ses manèges virevoltant dans les airs, invariablement tous les printemps. Voilà le décor principal de mon enfance. Mes souvenirs vont et viennent dans ma mémoire entre réalité, rêves, cauchemars, fantasmes et mythomanie. Par fois ils se retirent dangereusement pour ne faire place qu’à l’angoisse. Il m’est difficile de savoir ce qui s’est passé avant ma quatrième année, avant que nous nous séparions de papa. J’ai des intuitions mais il me semble que les mots sont désordonnés, hors de moi, enfermés dans une zone infranchissable. Faute de pouvoir en référer aux parents, à des proches, je peux regarder des photographies, des films, des livres, des journaux, consulter divers documents d’époque, c’est tout.
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II
Il fait beau, très beau, mes petits pieds boudinés sortent de l’eau. J’ai chaud, c’est normal, je transpire, c’est le plein été. J’ai un chapeau rouge, j’ai toujours su qu’il était de cette couleur. À côté de moi, à hauteur de mes yeux, il y a un tablier à fleurs moutarde, blanc et vert, celui de ma Mamie. Elle m’emmène vers une maison, je crie, je ne sais plus pourquoi j’émets cette alerte stridente. Mamie est à côté de moi et en même temps je la vois allongée sur un transat, elle porte des lunettes de la Sécurité sociale mais noires comme celles de JeanPierre Melville à la sortie de son filmL’Armée des ombres. Je sens très fort le roman noir ou bien le film noir, je ne sais pas pourquoi. Peutêtre à cause de la confusion et de l’aolement de ce moment que j’ai gardé en moi, associé à un aolement plus grand encore, un mouvement de folie. Il cache une vérité que je ne peux pas saisir lorsque je rentre dans cette maison de SaintTropez avec Mamie. La maison est noire, à l’intérieur tout est sombre tandis qu’à l’extérieur, elle se détache sur un ciel bleu, limpide et un champ de roseaux sauvages. Mes yeux ne voient pas audelà, je suis toute petite. Je cours pour monter sur le lit, je crie, c’est
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épouvantable, la maison est infestée de fourmis rouges, ou bien estce les tomettes, je ne sais plus. La maison, qui n’était pas un cabanon, est très proche de la mer, dans un endroit où nous sommes seules, c’est curieux de penser qu’on pouvait vivre isolé à SaintTropez. Il y a un drame, pas seulement les fourmis ou les coups de soleil qui me donnent chaud, mais la vente de cette maison que j’adore. Je déteste l’idée que nous nous en séparions et cette nou velle est arrivée le même jour que l’invasion des fourmis rouges, le jour aussi où j’ai rendezvous avec mon père. J’ai peur. Nous devons le retrouver pour déjeuner chez Sénéquier. Depuis le début des vacances il n’a pas dormi avec nous ou alors il est venu durant mon sommeil. Par fois il me semble entendre sa voix et son accent hongrois derrière mes paupières fermées. Difficile de savoir depuis combien de temps nous ne vivons plus avec lui. Papa n’est pas dans la maison et pourtant nous nous sommes baignés ensemble dans la mer. Il a acheté cette maison, elle est à lui. Je ne sais plus comment cette information m’est arrivée. J’ai un souvenir plus exact d’Œdipe roi, lorsque le jeune garçon part sur les chemins pour aller consulter l’oracle de Delphes, afin de savoir si ses parents sont bien ses vrais parents. L’oracle ne répond pas à sa question mais lui répète ce qu’il lui a déjà dit : qu’il tuerait son père. J’ai revu le film de Pasolini, les pas du jeune homme sur la terre, lui aussi traverse des nuages de poussière. Au bout de la route, dans le flamboiement de la matinée déjà si chaude, la décapotable de ma mère, une Simca gris éléphant intérieur cuir rouge, un cadeau de mon père. Pour y arriver il faut traverser des vignes au sol caverneux et mou, c’est loin, c’est long. La route, la mer, le bleu du ciel. Ma mère porte une robe de plage
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ouverte sur le côté, forme caducée, elle a un brushing, son nez est refait depuis longtemps en patinoire. À cette époque, elle ressemble à cette fille qu’on dit sortie de chez Madame Claude, Mireille Darc. Bien plus tard, j’irai en internat Sports Études avec une parente de Mireille Darc, quelque part dans les Yvelines. Elle se hissait sur les barres parallèles haut dans les airs et pas moi, à cause de l’héroïne que je m’injectais dans les veines pour trouver le calme.
Je devais avoir un siège ou un gros coussin dans l’auto car je n’étais pas dans les bras de Mamie. Je ne sais pas où dort mon père, je l’ai su plus tard, grâce à une photo qu’un ami avait prise de lui dans son hôtel à SaintTropez. Il porte une chemise jaune pâle et un foulard vert autour du cou, derrière lui, la piscine, petite, jolie, des murs en grosses pierres plates irrégulières, un escalier avec une rambarde en fer forgé décorée de plantes grasses, c’est le Byblos je crois. Mon père a dû donner cette photo à ma mère. Je sais qu’il l’a donnée pour moi, elle est dans un cahier de moleskine marron. Je n’ai pas toujours pu garder avec moi ce cher cahier de moleskine marron où aucune photo n’est datée, moimême j’ai du mal à savoir si j’ai deux ou trois ans. Un pédiatre le dirait, mais pour l’instant c’est resté dans le dossier « recherches à appro fondir autour de mon père ». Le cahier de moleskine, ma mère me l’a confisqué, puis rendu, puis repris à nouveau. C’est le seul bien matériel que j’ai hérité de papa avec deux lettres, deux cartes postales, quelques pierres et une lithographie encadrée de Picasso,La Colombe.
Un matin brumeux du printemps 2013, je me prome nais dans la forêt de Retz, le long d’un chemin sablonneux
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et blanc bordé de hautes fougères vertes, mon cahier de moleskine marron avec moi. Je me suis arrêtée à un croisement devant deux panneaux. Sur l’un était écrit : Château Fée, sur l’autre : Route du Pendu. Je n’ai pris aucun des deux sentiers, il y avait un grand charme, je me suis assise à ses pieds et j’ai ouvert le cahier pour le regarder encore. J’avais fait ce geste des centaines de fois. J’ai découvert quarante ans plus tard que tous les clichés ou presque avaient été pris par ma mère, jusquelà je ne m’en étais pas rendu compte. Elle a savamment composé le livre desphotos souvenirsde mon père à mon intention. On y voit : la petite maison blanche de Saint Tropez au bord de l’eau, un chemin dans les vignes, je danse devant la Simca ; papa à la montagne dans la neige ; au restaurant iranien, assise sur ses genoux je mange une soupe de poissons un bavoir autour du cou ; je suis accroupie sur un canapé beige dans la chambre de ma mère, derrière moi est tendu un papier peint tout neuf à motif cachemire, cela doit dater de notre séparation avec papa, je suis très joufflue et entourée de peluches – je ne garde aucun souvenir de ces peluches, elles ont dû être mises en place exprès pour la photo ; sur la plage en Bre tagne, dans les rues sombres de Monceau je marche vers la voiture de papa l’air déterminée ; papa et moi au jardin du Luxembourg, un matin d’hiver. Parfois ma mère appa raît sur les clichés, ou c’est mon père qui photographie ou bien quelqu’un que je n’identifie pas. Certainement il a dû exister des photos de mon père datant de sa jeunesse, en Hongrie ou pendant la guerre, ainsi que des lettres de lui à mon intention mais elles ne sont pas dans le cahier. Irène les a détruites, cachées, perdues ou pire, elle a prétendu ne jamais les avoir eues en main afin que
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j’en sache le moins possible sur mon père. Mais sans ce cahier je serais incapable de me souvenir de ce qui a pu se passer avant mes quatre ans : ce serait le blackout.
Papa, maman et moi ce jour de plein été sur le port de SaintTropez. Nous sommes à la terrasse de chez Sénéquier, je suis dans les bras de mon père, je fais la coquette, je suis heureuse, je suis la fille à papa que je ne serai jamais. Je lui ressemble, blonde aux yeux verts, long nez pointu. Sur un des clichés, j’ai la culotte baissée, je montre mon cul à l’objectif, mon père semble avoir disparu comme dans le jeu des sept erreurs. Il y a son briquet, son verre de pastis et ma poupée sur la table mais papa manque. En fermant les yeux, il me revient en mémoire un brouhaha de plages, de radios et de chansons françaises… un goût de glace à la vanille, de coups de soleil et de crème solaire. « Montre tes fesses, fais Cop pertone. » On voit bien la marque de mon maillot de bain sur la petite photo souvenir à bordure raviolis. « Fais Coppertone! » La publicité pour la crème solaire avec Jodie Foster, âgée de trois ans, un chien lui mord le slip et le baisse découvrant ses fesses blanches et rebondies sur un corps joliment hâlé grâce à la crème Coppertone. Cette image dénote si fortement des autres, elle aurait pu être retirée de l’album. J’ai l’intime conviction que ma mère l’a volontairement collée au milieu d’une page blanche pour attirer mon attention sur la signification de son geste. Par là, elle me prouve que dès mon plus jeune âge, elle porte un fort intérêt à ma sexualité enfantine mais aussi qu’elle a le pouvoir de faire ce qu’elle veut avec moi, sans que ni moi ni mon père ni même Mamie nous ne nous en apercevions. Elle peut agir tandis que je suis
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à demi consciente de l’appareil photo ou si « innocente », pour reprendre un de ses mots favoris qu’elle utilisera sans modération jusqu’à ma dixième année. Cette image de moi est, je crois, mais je n’en suis pas sûre, la toute première où je me dénude face à l’objectif. En l’observant encore, ce qui me paraît éclatant de vérité, c’est que nous sommes unis papa et moi audelà du cliché, réunis hors de l’image pour toujours.
Quand mon père est parti, il a habité Lorient mais pas tout le temps puisqu’il était représentant de com merce. Sur une des photos, on rigole, on est assis sur le sable mouillé, il me serre dans ses bras, no us venons de faire un château de sable sur la plage à Quiberon, je crois. J’ai grandi, je n’arrive pas à savoir à quand remonte notre dernière rencontre. Sans doute ce déjeuner en terrasse chez Sénéquier sur le port de SaintTropez, là où je montre mon cul à maman. À Quiberon, nous étions descendues Irène et moi dans un petit hôtel avec balcon donnant sur une place, en se penchant sur le côté je pouvais voir la mer, ce devait être la fin du mois d’août. Je me souviens de collants qui grattent, d’un café à la mode près du port, les murs étaient tendus d’un tissu tartan bleu, jaune e t rouge très scottish. Ma mère a pris un grog, mon père plusieurs. Il était grand et beau, il portait une chemise blanche ouverte sous un manteau gris foncé. Nous ne sommes pas restées longtemps, juste le temps d’un long weekend triste. Ma mère a acheté des gâteaux dans une pâtisserie en bas de notre hôtel. Nous nous promenons en silence le long de grandes maisons en bois, elle avec ses gâteaux pur beurre, moi
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