Rêves de Papier

Rêves de Papier

-

Documents
153 pages

Description

Martin est un garçon sans histoire, timide, solitaire et rêveur. Ses journées au collège se suivent et se ressemblent. Mais ce matin, il y a une nouvelle dans sa classe. Sasha vient en effet d'arriver des États Unis et va passer un an en France. Elle est blonde, jolie et fait tourner la tête de tous les garçons. Mais ce qui trouble Martin, ce ne sont pas les yeux bleus de l'américaine. C'est qu'il est persuadé de l'avoir déjà vue dans ses rêves.
Et si la fille de ses rêves devient réalité, que vont devenir tous ses cauchemars, durant lesquels il se fait courser par des hommes en noir ?
Un roman d'aventure, aux frontières du fantastique et de la science-fiction.

Sujets

Informations

Publié par
Publié le 01 juillet 2016
Nombre de visites sur la page 3
EAN13 9791095639183
Langue Français
Signaler un problème

Sylas Rêves de papier page 1Sylas Rêves de papier page 2
Rêves de papier
Sylas
Sylas 2016 © Tous droits réservésSylas Rêves de papier page 3
Partie 1 : la fille de mes rêves
Il était une fois un jeune homme qui voulait conquérir l'Elue de son Cœur.
Stardust, Neil Gailman
Chapitre 1
Tiiiiit. Tiiiiiit. Tiiiiiiit.
Le réveil qui sonne.
Comme d'habitude, mon premier réflexe est de l'éteindre. Je tends le bras aussi vite
que je peux et l'abats sur le gros bouton rouge qui orne le dessus du réveil. Puis, quand
le silence du matin baigne de nouveau ma chambre, j'attrape le carnet et le crayon à
papier posés sur ma table de chevet. Et j'écris. J'écris les images qui flottent encore au
fond de mon cerveau. Mon dernier rêve du matin.
Cette fois-ci, c'est très court. Je n'arrive à conserver de ma nuit qu'une seule image
floue.
Un avion en papier passe devant moi. Il est fait avec une feuille bleue. Ça se passe
peut-être dans une salle de classe.
Je ressens la complexité du rêve qui précède cette simple image, mais je suis incapable
de me rappeler le moindre détail. Parfois, c'est une véritable histoire qui se tisse sous
ma plume. D'autres fois, comme ce matin, il ne reste de ma nuit que des miettes.
Je relis ce que j'ai noté. Il m’est déjà arrivé de parcourir mes précédents rêves, mais pas
ce matin. Je me contente de reposer le bloc sur la table de chevet.
Une vingtaine de carnets identiques à celui-là s'entassent dans une boite de la
bibliothèque de la salle à manger. Tous numérotés par ma mère et empilés dans l'ordre.
Je me demande pourquoi elle les garde. Elle espère peut-être que ça aura de la valeur si
je deviens un jour un écrivain célèbre.
J'enfile mes vêtements de la veille et je passe à la salle de bain. Le visage qui me
regarde dans le miroir est celui d'un garçon de quinze ans à la peau pale, aux cheveux
châtain en bataille et à la moustache couverte d'un duvet blond. Je mouille mon peigne
et tente de domestiquer les épis qui se dressent dans ma chevelure. Je réussis à les
aplatir avec difficulté, sans les faire disparaître.
Direction la cuisine, où je me prépare un chocolat chaud. Lorsque je m'assois
devant mon bol de chocolat fumant, ma mère arrive en courant. Elle porte une
chaussure noire et une bordeaux.
– Laquelle ? me fait-elle, anxieuse.
Je lorgne ses pieds.
– Les noires vont mieux avec ta jupe.Sylas Rêves de papier page 4
Elle porte un tailleur marron. Aucune des deux chaussures n'est véritablement
assortie à sa tenue.
– Mais je préfère les rouges, me lance-t-elle.
Je soupire.
– Les rouges sont très jolies.
Elle disparaît en direction de sa chambre. Ma mère est cadre supérieure dans une
grande entreprise de cosmétiques. Elle occupe un poste important, avec beaucoup de
monde sous ses ordres. Je suis sûr qu'il y a pas mal des personnes qui la craignent au
travail. Mais à la maison, c'est une vraie gamine.
Son trait de caractère le plus marqué est sa crédulité. Envers moi, en tout cas.
Elle croit tout ce que je peux lui dire comme si j'étais un oracle. Heureusement, je ne
suis pas du genre à mentir.
Je bois la moitié de mon bol et commence à beurrer des tartines. Ma mère
repasse en trombe en faisant claquer ses chaussures vertes sur le carrelage de la
cuisine.
– Maman, la radio, s'te plaît.
D'un mouvement expert, elle tourne la molette du vieux radio-CD posé sur le
micro-onde. De l'autre main, elle se sert son second bol de café.
« … déjà 10 ans que Steve Pear est mort. Le fondateur de la célèbre société
Pears, leader mondial en technologie de pointe a été emporté par un cancer du foie le 5
octobre 2005. Inventeur génial, toujours en avance sur son temps, il aurait imaginé le
principe de l'ordinateur dans les années 70, alors qu'il était au lycée. Depuis sa
disparition, c'est son ami d'enfance et principal collaborateur, Steve Mazà, qui a repris
les rênes de la multinationale. Pears n'a cependant jamais cessé d'innover, laissant
constamment ses concurrents plusieurs brevets à la traîne. Maintenant, la météo... »
Tout en trempant mes tartines, je laisse les informations de huit heures me
réveiller lentement. Ma mère continue son ballet habituel autour de moi. Elle volette
entre la salle de bain et la cuisine, changeant de tenue, mangeant un morceau,
changeant de nouveau de tenue à cause d'une tache de café.
– Tu commences à neuf heures ?
Je hoche la tête.
– Ne sois pas en retard.
Je lève les yeux vers l'horloge murale. Huit heures quinze. Le temps de me
retourner vers ma mère, elle a déjà disparu. Elle repasse la tête par la porte pour
lâcher :
– N'oublie pas les dents.
– Oui, maman.Sylas Rêves de papier page 5
– Et les oreilles.
– Je sais !
Huit heure quinze. L'heure à laquelle le comportement de ma mère finit d'être
drôle pour devenir pénible. J'essuie mes doigts sur ma serviette, termine mon bol et le
laisse dans l'évier. Je repasse dans la salle de bain pour me brosser et me repeigner.
– Dépêche-toi, Martin, tu vas être en retard.
– Non, je rétorque. Mais toi, oui.
Je vois les yeux de ma mère s'ouvrir en grand, son regard descendre sur sa
montre et ses yeux s'ouvrir encore plus grand. Elle n'est même pas véritablement en
retard. Juste très crédule. J'en profite pour l'embrasser sur la joue. Mes chaussures sont
enfilées lorsqu'elle me lance :
– Tu finis à quelle heure ?
– Cinq.
– Tu rentres directement ou tu passes chez un copain avant ?
Oh, la mesquine vengeance de ma mère qui sait bien que je n'ai pas de copains.
Aucun chez qui je veuille passer avant de rentrer à la maison, en tout cas. Je lui adresse
une grimace, attrape un blouson léger et sors sur le palier.
– Je t'aime ! me crie-t-elle à travers la porte de l'appartement.
J'enfile mon blouson tout en dévalant l'escalier aux marches de marbre.
Nous habitons dans un immeuble plutôt bien famé. Uniquement des petits vieux
et des petites vieilles. Quand je croise un résident dans l'escalier, j'ai toujours
l'impression de loger au sein d'une maison de retraite. En tout cas, ça rassure ma mère.
Je remonte mon col de blouson en débouchant dans la rue Bodin. Ce mois
d'octobre est plutôt frisquet, avec un vent désagréable et une petit pluie entêtante. Je
n'ai que cinq minutes de marche avant d'atteindre l'arrêt de bus « Montaigne ». Je
n'espère même pas trouver de place assise sous l'abri-bus. L'unique banc est réservé
aux vieilles dames, et la vingtaine de collégiens et lycéens qui attendent forme des
petits groupes dispersés sur le trottoir.
Le bus n° 2 arrive. Je grimpe vite dedans et me réfugie au fond, contre une vitre.
Mon sac posé sur mes genoux, je vérifie que mes clefs sont bien dans ma poche de
blouson et laisse mes yeux dériver au loin.
Je remarque plein d'ados semi-comateux qui, comme moi, laissent filer le temps
avant d'affronter le collège. Certains ont accroché à leurs oreilles les écouteurs de leur
pEars et s'évadent au son de leur musique. D'autres lisent au pBook, ou révisent leurs
cours. Quelques uns ont ouvert un pFlat, le nouvel ordinateur à l'écran utra plat, et l'ont
posé sur leurs genoux. Tous ces appareils portent comme emblème la poire
multicolore, logo de la société Pears.Sylas Rêves de papier page 6
Le bus passe lentement devant le collège Bertran de Born et fait halte un peu
plus loin. Une marée d'adolescent bruyants en descend avant de remonter la rue en
direction de leur prison quotidienne.
Je suis le dernier à descendre. Je passe la grille en fer forgée aussi lentement que
je le peux, salue un pion d'un geste de la tête et viens me poser dans un coin de la cour,
près de la remise extérieure. La cour de récré de ce collège / lycée est sans doute la
plus grande de France. Des recoins en pagaille, des cours fermées qui donnent sur
d'autres cours, puis sur d'autres cours. En sixième, j'arrivais régulièrement en retard en
classe après m'être perdu dans ce dédale scolaire.
Quelques garçons de ma classe me saluent vaguement et s'éloignent en discutant.
Je leur adresse un geste imprécis. Fatigué d'attendre la sonnerie, j'entre dans le
bâtiment dédié aux collégiens et déambule dans les couloirs. Ici, il faut chaud et
l'ambiance calme convient parfaitement à mon manque d'énergie du lundi. Parvenu
devant la salle de mon premier cours, je m'assois pas terre et je sors un livre de mon
sac : Stardust. C'est l'histoire d'un garçon qui cherche à récupérer un morceau d'une
étoile filante qui semble s'être détachée de la lune. Sauf que le roman se passe dans le
monde de Fééries et que l'étoile est une personne qui a plutôt mauvais caractère.
– Alors Martin, toujours aussi frileux, à ce que je vois !
Je tourne vivement la tête. Celle qui m'a apostrophé est une femme d'une
cinquantaine d'années aux cheveux courts, à la peau rougeâtre et à la silhouette trapue.
Il s'agit de Mme Berlin. Contrairement à ce que son nom pourrait indiquer, elle
enseigne l'espagnol.
Je me lève en m'appuyant contre le mur. Mme Berlin s'avance vers moi à pas vifs
et me colle deux bises énergiques. Constatant que je suis encore plus ou moins
endormi, elle me gratifie d'une claque sur l'épaule.
– Toujours pas du matin, Martin !
Elle se met à rire, fière de sa blague. Habituellement, les profs me servent du
« Revenez sur terre, monsieur Mermoz » ou « Tour de contrôle à Mermoz ! ». Porter le
même nom qu'un aviateur célèbre incite les gens à vous appeler par votre nom de
famille. Mais Mme Berlin m'appelle toujours Martin. Il faut dire que ce n'est pas une
prof comme les autres. Ancienne militaire, ancienne libraire, ancienne journaliste...
elle a fait à peu près tous les boulots de la terre avant de finir ici. Et d'après ce qu'elle
me raconte régulièrement, mon père et elle étaient de très bons amis lorsqu'il était
encore avec nous. Depuis, elle semble me considérer tantôt comme un pote, tantôt
comme une espèce en voie d'extinction, à protéger à tout prix. Ce matin, il semble que
je sois un pote.
– Toujours pas, réponds-je en me frottant l'épaule. Vous allez bien, madame ?Sylas Rêves de papier page 7
– En pleine forme. Passe me voir, un de ces quatre.
– Oui, oui.
Cela fait quelques temps qu'elle m'invite régulièrement chez elle. Du peu que je
sais, elle vit seule dans une cabane au fond des bois et manque probablement
d'occasions de discuter. Pour l'instant, je n'ai jamais accepté. Je ne me sens pas très à
l'aise à l'idée de passer du temps avec une prof, même si c'est une ancienne amie de
mon père.
Elle s'éloigne de sa démarche de manchot empereur et la sonnerie se met à
retentir. Immédiatement, le martèlement du pas des élèves gagne les étages et une
horde de collégiens vient remplir le couloir, comme une inondation humaine.
On débute par un cours d'anglais. Pas vraiment difficile, pas besoin de beaucoup
écrire. Parfait pour débuter la semaine.
Mrs Owens, notre prof d'anglais, est une petite bonne femme au chignon serré et
à la voix haut perchée. En ce début de journée, elle affiche son habituel masque de
sévérité et de rigueur. Ses talons claquent sèchement contre le parquet. Plus personne
ne l'ouvre. Elle se poste derrière son bureau, droite comme un général de l'armée de
terre, tandis que nous pénétrons dans la salle en maugréant. Pour ma part, je m'assois à
côté de Jérémy, un gars aux cheveux longs et au profil de cocker qui parle aussi peu
que moi. Nous nous entendons à merveille.
– Good morning, lance Mrs Owens.
– Good morning, répondons-nous en cœur.
Le cours se déroule sans anicroche et notre prof ne se déride pas. Il s'est bien
passé une demi-heure lorsque trois coup brefs retentissent à la porte. Un silence crispé
s'impose immédiatement.
– Entrez, déclare notre professeur.
La porte s'ouvre sur le principal du collège. Toute la classe se lève comme un
seul homme. L'homme esquisse un geste et nous nous rasseyons. Alors qu'il s'avance
dans la salle, je réalise qu'une jeune fille l'accompagne. Blonde, yeux noisette, les
joues semées de taches de rousseur, elle semble avoir quinze ou seize ans. Elle porte
un foulard rouge bordeaux, une robe vert feuille et des collants bleus. Ses bottes sont
en cuir, tout comme son sac et l'énorme ceinture qui cintre sa taille. En deux mots, elle
est terriblement belle et originale.
– Voici Sasha, nous annonce le principal. Elle est américaine et elle vient juste
d'arriver en France. Elle va passer six mois dans votre classe pour perfectionner son
français. Je compte sur vous pour l'accueillir avec toute l'hospitalité dont vous êtes
capables. Vous pouvez commence par... lui dire bonjour.
– Bonjour, entonnent plusieurs voix, notamment des timbres masculins.Sylas Rêves de papier page 8
– Bonjour, répond Sasha d'une voix timide.
Le principal tape dans ses mains.
– Bien, je vous laisse.
Il ouvre la porte. Tous les élèves entreprennent de se lever et Mrs Owens doit
jouer du « sit down » pour éviter un nouveau concert de raclement de chaises. Moi, je
reste figé, bien trop abasourdi pour esquisser le moindre geste. Ce n'est pas juste que
l'américaine est une pure beauté. Des filles très mignonnes, il y en a aussi en France.
Ce qui me cloue sur place, c'est que je suis persuadé de l'avoir déjà vue. De lui avoir
déjà parlé, d'avoir partagé des moments avec elle.
– Sasha, bienvenue dans la classe de 3ème B, annonce solennellement le
professeur. Vous pouvez vous asseoir où bon vous semble, mais les seules places
libres sont au premier rang.
La fille se précipite sur une place inoccupée, visiblement pressée de ne plus être
l'unique source d'attention de la classe. Le cours reprend et tout le monde tente de se
concentrer de nouveau sur la différence entre can, may et shall. Pas moi. Impossible de
détourner mon regard de la nuque de la nouvelle venue. Je suis persuadé de la
connaître. Mais comment est-ce possible ? Je ne suis jamais allé aux Etats-Unis.
Serait-elle déjà venue en France ? Cela n'expliquerait pas cette impression d'avoir déjà
vécu des choses avec elle. Serait-ce ce qu'on appelle le coup de foudre ?
Étrangement, c'est au moment où elle se penche pour sortir un pFlat de son sac
que la réponse s'impose à moi.
Je l'ai déjà vue dans mes rêves.Sylas Rêves de papier page 9
Chapitre 2
Le reste du cours se déroule comme dans un songe. Le reste de la matinée
également. Je ne suis pas du genre concentré en classe, ni le premier à participer. Mais
ce matin, j'aurais tout aussi bien pu rester dans mon lit. Mon attention se porte
uniquement sur l'américaine. Je scrute le moindre de ses gestes, de ses regards, de ses
objets. Je m'attarde par exemple sur son pFlat de couleur or, qui me semble encore
plus fin que ceux que je remarque en France. Il n'est pas munie d'une souris, mais d'un
écran tactile. Après qu'elle l'a rangé dans sa housse, qui lui sert également de sac à
main, il prend moins de place qu'un cahier.
Durant la récréation, je la surveille de loin, pendant que deux ou trois filles
viennent la complimenter sur sa tenue ou que des mecs la reluquent en rigolant. Je suis
bien incapable de dire si elle me plaît. Je ne fais que ressasser cette question : que
faitelle dans mes rêves ?
À midi, je n'ai pas très faim. À vrai dire, je n'en sais rien. Je fais la queue du self
sans réfléchir, la tête ailleurs, et prends sans choisir des aliments sur les présentoirs. Je
me dirige ensuite vers une table où j'aime m'installer, mal éclairée, à l'écart, peu
fréquentée. Avec un peu de chance, on me laissera manger tout seul et je pourrai
continuer à observer Sasha sans en avoir l'air. Où est-elle, d'ailleurs ?
Une fois assis, je parcours la grande salle du regard sans la trouver. Finalement,
ce n'est pas une mauvaise chose. Ça me fera du bien de l'oublier durant quelques
minutes. Le temps de me nourrir. Je sais pertinemment que, dès le premier cours de
l'après-midi, je ne pourrai plus penser à quoi que ce soit d'autre.
Je croque sans conviction dans une tranche de tomate en salade et découvre que
je meurs de faim. La fille sort lentement de mon esprit. Je pense vaguement qu'il
faudra que je récupère les cours de ce matin, durant lesquels je n'ai rien écrit ni écouté.
Je coupe mes saucisses en morceaux et les disperse dans ma purée de pois cassés. Puis
je les pique, un par un, en emportant à chaque fois une virgule de purée verte.
Quelqu'un s'approche de ma table mais je ne lève pas la tête. Avec la chance que
j'ai, c'est un groupe qui va se former tout autour de moi. Je vais me sentir tellement
gêné que je n'aurai pas d'autre choix que de changer de place.
Je risque toutefois un coup d'œil discret. Mince. C'est elle !
Ma gorge refuse d'un seul coup d'avaler quoi que ce soit. Même chose pour mes
dent, qui ne savent plus comment mâcher. Sasha pose son manteau de cuir sur son
dossier et s'assoit. Lorsqu'elle nous a été présentée par le principal, quelques heures
plus tôt, elle affichait un sourire timide. Sa mine n'a désormais plus rien de réjouie.
Elle scrute les plats qui jonchent son plateau, les uns après les autres, et se met à Sylas Rêves de papier page 10
dessiner des arabesques dans sa purée. Je vois bien qu'elle est perplexe, mais je n'ose
pas lui parler.
– C'est quoi ?
Je cligne des yeux. Je crois qu'elle m'a posé une question. Son accent est léger,
mais perceptible.
– Hein ? je balbutie. Heu... scuse me ?
– Je parle français, me dit-elle. C'est quoi ? ajoute-t-elle en désignant la purée.
J'ai le plus grand mal à détacher mon regard de ses grands yeux bleus. Au terme
d'une intense lutte intérieure, je parviens à le diriger vers son doigt tendu.
– C'est de la purée. Heu... de pois cassée. Broken peas.
Ses yeux s'écarquillent d'un seul coup. J'ai dû dire une grosse connerie. J'espère
que je ne l'ai pas insultée. Puis elle se met à rire.
– Broken peas, répète-t-elle, comme pour elle même.
D'un geste désinvolte, elle trempe l'extrémité de sa fourchette dans la purée et la
porte à ses lèvres. Un sourire illumine son visage.
– C'est bon !
Elle se met à enfourner sa purée comme un ogre. Tétanisé, je n'ose plus toucher à
la mienne. Je ne peux m'empêcher de l'observer. Elle mange tellement goulûment que
j'en suis presque embarrassé pour elle. Elle relève la tête de son assiette et me lance :
– J'avais peur que c'était de la grenouille.
C'est à mon tour d'écarquiller les yeux. De la purée à la grenouille ? Il n'y a que
les américains pour avoir de telles idées. J'éclate moi aussi de rire. Comme si quelque
chose lâchait en moi. Un nœud qui se défait. En fait, cette fille n'a rien d'intimidant.
Elle est fraîche, vivante... et complètement paumée.
– Je m'appelle Martin, dis-je.
– Sasha, répond-elle.
– Je sais. Tu es dans ma classe.
– Great !
Nous continuons à manger en silence. J'ai retrouvé ma capacité à déglutir et je
dévore le reste de mon plat. Lorsque j'avale ma dernière bouchée, j'ai l'impression que
le réfectoire est plus lumineux que lorsque j'y suis rentré. Comme si la bruine tombait
moins fort à l'extérieur.
– Martin, et ça c'est quoi ?
Elle me désigne son dessert. J'hésite sur la réponse à donner.
– Un chou à la crème.
– Ah, un cream cabbage, peut-être ?Sylas Rêves de papier page 11
Je mets du temps à comprendre sa blague, en partie parce qu'elle a la bouche
pleine et également parce que je ne connais pas le mot cabbage. Mais lorsque j'en
devine le sens, je ris de bon cœur.
Il s'avère que Sasha n'a jamais mangé de chou à la crème auparavant. Lorsqu'elle
croque dans la pâtisserie, la garniture gicle par un trou du gâteau et se répand sur son
plateau.
– Tous les américains mangent comme toi ? hasardé-je.
– Oui. Et tous les français trempent la baguette dans le café ?
Je reste bouche bée. Elle a de la répartie, c'est sûr. Ça ne doit pas être évident de
parvenir à faire de l'humour dans une autre langue que la sienne. Du coup, je réalise
qu'elle a mon âge et qu'elle maîtrise particulièrement bien le français.
– Ça fait longtemps que tu es en France ?
Elle réfléchit une seconde.
– Trois jours.
– Tu étais déjà venue avant ?
Elle secoue la tête, la bouche pleine de gâteau.
– Comment ça se fait que tu parles si bien le français ? Tous les américains sont
comme toi ?
– Non. Moi, j'ai beaucoup appris toute seule.
Je manque de m'étrangler avec ma bouchée.
– Toute seule ?
– Ouais, j'aime bien me lancer des... challenges. Tu comprends ? Je voulais
apprendre le français, alors j'ai travaillé dur et j'y ai arrivé. C'est moi qui ai demandé
sur ce stage.
À cet instant, je ne peux m'empêcher de l'admirer. Et de penser qu'elle est
peutêtre folle. Travailler une matière par soi-même après la classe ? Et puis quoi encore ?
– Pourquoi le français. C'est dur, non ?
Ses yeux se mettent à pétiller et un fin sourire soulève ses lèvres.
– Tu ne peux pas comprendre.
– Pourquoi ?
– Tu vis dans ta langue depuis tout petit. Tu ne peux pas croire comment le
français est beau. C'est la langue des amoureux, du romanticism. Georges Sand et De
Musset. Chez moi, toutes mes copines rêvent de parler français. Mais aucune ne fait ça.
Je me sens rougir à vue d'œil. Pour cacher mon trouble, je tire ma chaise, je me
lève et j'enfile mon plateau. Sasha ne bouge pas. Elle doit se demander si je suis en
train de la planter. Je lance :
– Tu viens ?Sylas Rêves de papier page 12
Et elle se lève avec un magnifique sourire.
Nous passons le reste de la journée ensemble. Je lui fais visiter les nombreux
recoins de l'immense cour de l'établissement, le coin des caïds – je lui apprends le mot
– sous les paniers de baskets, celui des amoureux qui se bécotent, derrière le terrain de
tennis, celui des geek qui ne causent que de jeux vidéo, devant le réfectoire. Le collège
est un ancien monastère et, en trois ans, j'ai eu le temps de glaner des informations
historiques qui me font passer pour le meilleur des guides. L'ancien cloître, la chapelle,
le pilier romain. Autant de lieux que j'utilise pour me donner l'air érudit.
La nouvelle venue boit mes paroles. Ses yeux bleus toujours en mouvement, elle
volette d'un site à l'autre, pose des questions, rit même à mes tentatives de blagues. À
chaque instant, je me demande pourquoi elle reste avec moi au lieu de tisser des liens
avec des filles, ou de se laisser draguer par des garçons plus grands et costauds.
Les cours de l'après-midi passent à la vitesse de l'éclair. Elle s'assoit
systématiquement à côté de moi pour que je lui explique ce qu'elle ne comprend pas.
Le prof ne nous reprend pas, tant que nous discutons à voix basse.
Je crois que je n'ai jamais été aussi proche d'une fille de ma vie.
Lorsque la dernière heure se termine, je sens une boule de tristesse me serrer le
cœur. L'état de grâce prend fin. Nous allons nous quitter et, demain, elle choisira un
autre veinard pour lui tenir compagnie. Le cœur gros, je la raccompagne jusqu'au
portail. Mon bus ne se présentera que dans quinze minutes et nous avons encore le
temps de bavarder un peu. Je demande :
– Quelqu'un vient te chercher ?
– Non, je marche.
– Bon. Euh... tu sais, en France, quand on se dit au revoir, on se fait la bise.
– Ah oui, c'est vrai.
Elle me tend sa joue. J'en profite pour lui administrer les deux bises le plus
lentement possible. Je respire un grand coup pour laisser son parfum pénétrer en moi et
je me recule. Elle me gratifie d'un dernier sourire.
– Merci pour être mon guide aujourd'hui.
– You're welcome, je réponds, espérant être spirituel.
Elle ne rétorque rien mais son sourire s'agrandit. Puis elle se retourne. Et
s'éloigne. Moi, je reste comme ça, les bras ballants, à la regarder partir, priant dans ma
tête pour que cette journée recommence demain.
En montant dans le bus, je me cale contre la vitre et laisse mon regard dériver le
long de la ville qui défile. Je me sens incroyablement fatigué. Vidé. Triste, aussi.
Comme si j'avais passé la meilleure journée de ma vie et que le reste de mon existence
ne servirait qu'à la regretter. Dans mon sac, ma mère a glissé une barre chocolatée. Je Sylas Rêves de papier page 13
la grignote du bout des dents tandis que les stations se succèdent. Petit à petit, je
retrouve mon état normal. Ma solitude assumée. Et me revient en tête l'histoire du
rêve.
C'est vrai que j'avais l'impression de l'avoir déjà vue. Cette sensation s'est
estompée dans la journée, mais je la récupère en même temps que ma routine. Au
dernier arrêt, je saute littéralement du bus, une idée ancrée au fond de ma tête. C'est
peut-être une façon pour moi de penser à autre chose qu'à la journée que je viens de
passer, en tout cas, ça me donne des ailes. Je monte quatre à quatre l'escalier de
l'immeuble. Après être entré dans l'appartement, je jette mes chaussures dans un coin
de l'entrée et me précipite vers le salon.
D'habitude, de retour du collège, je me sers un verre de jus de fruit et m'installe
derrière le PC. Mais pas ce soir.
Le long du mur court une longue série d'étagères. Elle supportent quelques
bibelots, des livres et une encyclopédie en huit volumes. Calé entre une paroi et un
roman policier, une boîte à chaussure – ou à bottines, vu sa taille – détone par rapport
au reste. Je me mets sur la pointe des pieds et la fait glisser vers moi. Je la rattrape
lorsqu'elle bascule de l'étagère. C'est du lourd. Je la pose sur la table ronde du salon,
fais glisser le vieil élastique qui la tient fermée et soulève le couvercle.
Vingt petits blocs à spirale tapissés de poussière se blottissent à l'intérieur. Mes
rêves de papier. Je saisis un carnet au hasard – il porte le numéro huit – et commence à
lire pour moi-même.
Au bout de quelques secondes, je me tire une chaise et m'assois. Ça me fait un
drôle d'effet de me replonger dans ces vieux récits nocturnes. J'en avais oublié la
plupart. Certains sont rédigés d'une écriture fébrile, quasiment illisible. D'autres sont
écrits calmement, posément. Quelques uns me procurent une sensation de déjà-vu.
Comme celui-là :
Je suis dans la salle de bain en train de me déshabiller avant de prendre une
douche. Le téléphone sonne. Comme je suis déjà nu et que je suis seul à la maison, je
ne prends pas la peine de me rhabiller et je sors vite de la pièce pour décrocher. Au
même moment, ma mère entre avec une de ses collègues.
J'étais persuadé d'avoir vécu ce moment de honte. Alors que de toute évidence, il
s'agit d'un rêve. Je continue ma recherche mais ne déniche aucune trace de l'américaine
dans ce carnet. J'entreprends de fouiller les autres blocs en suivant l'ordre
chronologique. La lumière du dehors décroit, ce qui m'oblige à allumer la lumière du
lustre. Je trouve la première mention de Sasha dans le bloc numéro treize.
Je discute avec une fille blonde que je ne connais pas. Nous sommes au collège,
près des platanes. Derrière nous, des garçons nous montrent du doigt. Je rougis.Sylas Rêves de papier page 14
Rien n'indique qu'il s'agit d'elle, mais une intuition me souffle que ça ne peut pas en
être autrement. Ce qui me trouble le plus est que, aujourd'hui même, j'ai vécu cette
situation. Durant la récréation, je parlais avec Sasha lorsque j'ai réalisé qu'un groupe de
sixièmes nous observait en ricanant. Je me suis senti rougir sans pouvoir m'en
empêcher.
Dans le carnet suivant, je déniche ce texte, écrit d’une main tremblante :
Je suis avec une fille blonde et elle me propose à boire. Nous sommes à l'aise. Autour
de nous, une grande pièce blanche, très claire. Un oiseau s'écrase contre une vitre. La
fille pousse un cri et va recueillir l'oiseau à la fenêtre. Elle le pose sur la table. Un
bruit retentit, c'est la porte de la pièce qui vole en éclat. Un groupe d'hommes en noir
se rue vers nous et me plaque au sol.
Celui-là, je m'en souviens ! J'en tremble encore. Ce n'était pas un rêve du matin, mais
un cauchemar de milieu de nuit. J'avais passé la journée suivante à tressaillir à chaque
fois que j'apercevais un oiseau. C'était il y a un moment. Au moins trois ans !
Je suis en train de parcourir le bloc suivant lorsqu'un bruit de verrou me fait
sursauter. Combien de temps s'est-il passé ? Il fait nuit noire derrière la vitre. Ma mère
entre dans l'appartement en soupirant et pose ses chaussures. Voyant que j'ai lancé les
miennes sans les ranger, elle s'écrie :
– Et bien, on n'est pas chez les sauvages, ici !
Je replace précipitamment les carnets dans la boîte. Je n'ai pas envie que ma
mère sache que j'ai fouiné dedans. Mais je ne suis pas assez rapide.
– Qu'est-ce que tu fais ?
J'ai juste eu le temps de refermer la boîte, mais pas de replacer l'élastique. Je me
sens comme un voleur pris flagrant délit. J'hésite un instant sur la conduite à tenir. Je
pourrais mentir, mener ma mère en bateau sans aucune difficulté. Pourtant, je ne fais
rien de mal. Ces blocs-notes sont à moi et j'ai le droit de les consulter.
– Je relisais mes rêves, dis-je de la manière la plus neutre dont je sois capable.
Elle s'approche et m'embrasse sur le front. Elle semble fatiguée, mais de bonne
humeur. Elle ne paraît ni surprise ni gênée que je fouille dans les carnets.
– Je vais prendre une douche, déclare-t-elle en s'étirant. Tu peux mettre une
pizza au four, s'il te plaît ?
Une pizza ? Je lève les yeux vers l'horloge murale et réalise qu'il s'est passé deux
bonnes heures depuis mon arrivée.
– D'accord, mam'.
Elle ôte sa veste de tailleur avec délectation et la jette sur le canapé. Elle
disparaît en direction de la salle de bain, puis fait demi-tour.
– T'as fait tes devoirs au moins ?Sylas Rêves de papier page 15
– T'inquiète.
En réalité, j'ignore même si j'en ai, des devoirs. Je n'ai rien noté de la journée.
Après avoir remisé le carton, je gagne la cuisine, l'esprit toujours obsédé par la fille de
mes rêves.
Notre congélateur est une véritable caverne d'Ali Baba débordant de plats
cuisinés. Je choisis une pizza à l'ananas, la glisse dans le four et dresse la table de la
cuisine.
Une odeur appétissante embaume la pièce au moment où réapparaît ma mère.
Elle porte un peignoir rose et une serviette autour des cheveux.
– Ça sent bon, chantonne-t-elle en pénétrant dans la cuisine. Mon petit cuisinier
a fait des merveilles.
Elle ouvre un placard et se prend un verre à pied. Dans le frigo, elle attrape une
bouteille de vin blanc entamée, la débouche et remplit son verre à moitié. Puis elle se
laisse tomber dans une chaise en soupirant.
– Quelle journée de fou ! J'ai pas eu un instant pour souffler. Et toi, ton lundi ?
Je m'adosse à un placard, les mains dans les poches, et réponds :
– Rien de spécial. Le collège, quoi.
Je déteste mentir à ma mère, mais c'est tellement simple. Et je n'ai aucune envie
de lui raconter à quel point ma journée a été spéciale. Pour ne pas dire exceptionnelle.
En fait, j'ignore à qui je pourrais raconter ça. Je n'ai pas de bon ami, pas de confident.
Peut être que si mon père était en vie...
– Maman, pourquoi est-ce que t'as jamais cherché à remplacer papa ?
Elle s'apprêtait à porter son verre à sa bouche. Je la vois stopper son geste et me
fixer, abasourdie.
– Pourquoi ? On n'est pas bien, tous les deux ?
– C'est pas ça... Laisse tomber.
Je me lève pour aller chercher la pizza et je la coupe soigneusement en petits
quartiers. J'en saisis un, que je croque avec appétit.
– Ton père et moi, on s'aimait beaucoup, me confie ma mère, les yeux dans le
vague. Quand il a disparu, j'ai mis beaucoup de temps avant de faire mon deuil, de
tourner la page. Tu te rappelles sans doute l'enterrement factice qu'on a fait, il y a trois
ans ? C'est le moment où j'ai réalisé qu'il n'allait pas revenir, qu'on ne le retrouverait
plus. Et pour moi, c'était trop tard pour le remplacer. J'avais... je m'étais habitué à la
vie qu'on menait. Je ne voulais pas qu'un étranger vienne tout gâcher.
Les larmes qui lui viennent rendent son regard vitreux. Elle porte son verre de
vin à sa bouche, mais il est déjà vide. Je me lève et viens me coller contre son dos.
– Désolé maman. Je voulais pas te faire pleurer.