La lecture husserlienne de Leibniz et l’idée de « monadologie »

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« Je suis réellement monadologue »[1] [1] E. Husserl, lettre à Mahnke, 5 janvier 1917,...
suite. Avec ces mots Husserl s’adresse à Mahnke en 1917. Mots surprenants : comment peut se concilier la phénoménologie avec le rationalisme et la métaphysique leibniziens ? Et pourtant, aux yeux de Husserl la théorie des monades de Leibniz représente une des plus grandes anticipations de l’histoire[2] [2] E. Husserl, Histoire critique des idées, dans...
suite. Peu d’auteurs ont exercé une influence si profonde et prolongée sur la pensée de Husserl : Descartes, Hume et Kant. Au premier, Husserl reconnaît le mérite d’avoir mis en évidence le problème de la réduction et d’avoir reconduit la philosophie à son fondement, le cogito. Au deuxième, Husserl attribue un pas en avant ultérieur par rapport à Descartes. Hume aurait formulé la première tentative systématique de science des données pures de conscience. Kant, finalement, est un point de référence décisif pour l’œuvre entière de Husserl, parce q
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La lecture husserlien ne de Leibniz et l’idée de « monadol ogie » AuteurMario Vergani Université de Padoue.
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2« Je suis réellement monadologue »[1][1]E. Husserl, lettre à Mahnke, 5 janvier 1917,... suite. Avec ces mots Husserl s’adresse à Mahnke en 1917. Mots surprenants : comment peut se concilier la phénoménologie avec le rationalisme et la métaphysique leibniziens ? Et pourtant, aux yeux de Husserl la théorie des monades de Leibniz représenteune des plus grandes anticipations de l’histoire[2][2]Histoire critique desE. Husserl, idées, dans... suite. Peu d’auteurs ont exercé une inuence si profonde et prolongée sur la pensée de Husserl : Descartes, Hume et Kant. Au premier, Husserl reconnaît le mérite d’avoir mis en évidence le problème de la réduction et d’avoir reconduit la philosophie à son fondement, lecogito. Au deuxième, Husserl attribue un pas en avant ultérieur par rapport à Descartes. Hume aurait formulé la première tentative systématique de science des données pures de conscience. Kant, Inalement, est un point de référence décisif pour l’œuvre entière de Husserl, parce qu’il aurait dirigé la réexion philosophique sur les voies du transcendantalisme. ïl s’agit d’anticipations de la méthode phénoménologique, géniales, mais partielles et non pleinement développées ; en d’autres termes, non soumises à l’étude scientiIque (qui, selon Husserl, est seulement phénoménologique). Descartes est donc tombé dans l’absurdité du réalisme transcendantal pour lequel l’egotranscendantal est un morceau du monde et pour lequel lecogitodevientsolus ipse. De même, les philosophies de Hume et Kant sont géniales, mais de
partielles introductions à laPhilosophie comme science rigoureuse, c’est-à-dire à la phénoménologie husserlienne. LeTraitéde Hume représente, en eFet, la première ébauche de phénoménologie pure, mais il ne sait pas aller au-delà des limites d’une phénoménologie empirique et sensorielle. EnIn, Kant s’occupe des phénomènes sensibles, en tant que réalités déjà constituées, qui possèdent une riche structure intentionnelle, mais jamais soumise à une analyse intentionnelle ; de même, l’en-soi kantien représente une diculté constante pour la méthode phénoménologique.
3Le même genre de lecture, Husserl l’exerce sur Leibniz, caractérisé comme étant génialement intuitif, mais en même temps dans l’impossibilité de mener jusqu’au bout ses propres intuitions, à cause d’un défaut de méthode. Selon Husserl, Leibniz manque l’analyse des données de conscience déjà présente avec Hume, de même que la voie transcendantale kantienne. Et pourtant, pendant la longue phase de la phénoménologie génétique et de la constitution, le philosophe qui, plus que tous les autres, accompagne, parfois dans l’ombre, parfois explicitement, la réexion de Husserl, c’est Leibniz. Beaucoup de mérites sont reconnus à Leibniz. Les thèmes de laperception unitaire, dupassage de perception à perception, de lareprésentation de quelque chose qui n’est pas présentet pourtant perceptivement conscient, sont typiques aussi de la phénoménologie. Et encore plus fondamentalement, Leibniz aurait saisi les propriétés fondamentales de l’intentionnalité. Sur un point fondamental Kant reste en arrière par rapport à Leibniz : ce dernier aurait été le premier parmi les modernes à
comprendre le sens authentique des idées platoniciennes. Elles sont des unités données en elles-mêmes, dans une vision particulière des idées. ïntuition eidétique, intentionnalité et représentation sont rappelées, dans lesLeçons d’histoire de la philosophie, comme les contributions essentielles consignées par Leibniz à l’entreprise phénoménologique. En réalité, elles ne sont pas les seules. Plusieurs fois Husserl fera allusion à d’autres géniales ouvertures leibniziennes. Mais, en suivant le même genre de lecture qu’il exerce sur les autres philosophes, Husserl indique aussi les limites de la position de Leibniz. « Sur cela je n’ai pas l’intention de m’étendre, mais on voit déjà que ni le reconnaitre intellectuel de façon purement rationnel, ni l’expérience des objets naturels concrets ne sont étudiés directement et soumis à une analyse essentielle, systématique et intentionnelle, et aussi que ces ébauches problématiques peuvent avoir seulement la valeur d’anticipations gagnées à tatons et non valeur de théories »[3][3]ïbid. ... suite. La limite de Leibniz est donc une limite de méthode. ïl lui manque la description eidétique, la perspective systématique (transcendantale) et l’analyse intentionnelle, pivots de la méthode phénoménologique. Leibniz a saisi le caractère fondamental de l’intentionnalité, mais en des termes métaphysiques ; la connaissance de la corrélation noétique-noématique, centrale pour la phénoménologie transcendantale, lui fait défaut.
4En 1936, lorsque dans la deuxième partie de laCriseil veut reconstruire l’origine du contraste typique des sciences modernes entre objectivisme physicaliste et subjectivisme transcendantal, Husserl
trace une ligne généalogique qui traverse les philosophies de Galilée, Descartes, Locke, Berkeley, Hume et Kant. Très signiIcativement, d’une telle généalogie ne fait pas partie Leibniz. Beaucoup d’autres auteurs sont exclus, par exemple Spinoza, mais dans ce cas il s’agit de philosophes qui exercent une inuence limitée sur la pensée de Husserl. Leibniz, au contraire, est un point de référence constant, et pourtant il n’est pas cité au cours de cette reconstruction historique. La philosophie leibnizienne est restée en dehors du contraste entre objectivisme et subjectivisme et, grâce à cette position décentralisée, elle oFre à Husserl plusieurs intuitions qui lui permettent de se porter au-delà de la tradition métaphysique, mais, en même temps, d’en reconduire les problèmes à l’intérieur de la pensée phénoménologique. Tout en voulant limiter sa propre tâche à l’élaboration d’une science systématique de la vie de conscience (de l’egotranscendantal), grâce à l’appui de Leibniz, la phénoménologie ne sera pas obligée d’exclure les dilemmes classiques de la métaphysique. La métaphysique peut être reproposée au niveau des problèmes qui concernent les opérations cognitives accomplies dans l’immanence de conscience. Évidemment, les thèmes métaphysiques, insérés dans le contexte méthodologique de la phénoménologie, sont transIgurés et ils revêtent des signiIés inédits. En particulier, ce sera le concept de substance-monade qui exercera une fascination extraordinaire sur Husserl. La richesse de la description de la vie de la monade accomplie par Leibniz dansLa monadologieenthousiasme tellement le phénoménologue qu’il arrive à penser sa propre phénoménologie comme une monadologie
phénoménologique. « Cet idéalisme se présente comme une monadologie. Malgré les échos de la métaphysique leibnizienne, qu’il évoque d’une manière voulue par nous, il puise son contenu dans l’explicitation phénoménologique pure de l’expérience transcendantale, dégagée par la réduction transcendantale »[4][4]E. Husserl, Méditations cartesiennes, Paris,... suite. Une telle explication n’exclut pas la métaphysique en général, comme le dit Husserl lui-même, mais seulement la métaphysique nave. acticité, mort et destin se représentent, indépassables, face au philosophe. ïl s’agit, maintenant, de montrer spéciIquement comment il serait possible de récupérer les thèmes de la métaphysique à l’intérieur de l’horizon phénoménologique et comment, recontextualisés, ils seraient aussi reviviIés et, selon Husserl, fondés.
5Deux mouvements guideront la présente étude. Avant tout,quandetcommentHusserl arrive-t-il à la monadologie ? Deuxièmement,qu’est ce quil’intéresse dans la monadologie etcommentl’élabore-t-il ?
6Vraisemblablement, déjà en 1908, Husserl emploie pour la première fois le terme « monade », dans un manuscrit intitulé Conscience absolue. Le métaphysique[5][5]Manuscrit Bïï2,E. Husserl, Conscience absolue. ... suite. Husserl hésite sur le choix du terme le plus approprié pour décrire la conscience originaire entre « enade » et « monade » ; Inalement il se décide pour ce dernier. ïl parle aussi de « monadologie » et cite exprès Leibniz, en particulier à propos du
problème de la naissance et de la mort des consciences, décrites, en termes d’évolution et involution. ïl est surprenant de constater que déjà si tôt dans la pensée de Husserl les thématiques monadologiques sont élaborées de façon très étendue et que presque tous les noyaux problématiques des recherches monadologiques des années suivantes ont déjà été focalisés. Pour le moment il faut renvoyer aux pages suivantes l’approfondissement des contenus qui ont été seulement énoncés. On se bornera à l’individuation des périodes dans lesquelles Husserl a été particulièrement attiré et a travaillé sur la monadologie. Les années 1907-1910 sont décisives pour l’établissement général de la recherche husserlienne. Avec les cinq leçons surL’idée de la phénoménologie,tenues en 1907 à Göttingen, il se produit un tournant décisif dans l’œuvre de Husserl. La découverte de la réduction phénoménologique ouvre la voie à la philosophie de la connaissance et donc à la phénoménologie au sens strict, comme on pourra la trouver dans les recherches suivantes. Le tournant phénoménologique n’attend donc pas 1913 et lesIdées, mais il est déjà présent dans cette phase. De plus, dans les années 1908-1910, Husserl accomplit la fameuse révision du schéma « contenu d’appréhension-appréhension ». L’horizon temporel est impliqué dans chaque acte de connaissance. ïl est donc incorrect de séparer de façon intellectualiste en deux moments juxtaposés le processus unitaire de la connaissance. Pour l’instant, il sut de montrer comment le thème monadique se présente la première fois concomitamment au projet d’une nouvelle science, la phénoménologie, comme critique de la connaissance, fondée sur la
description eidétique des vécus immanents(L’idée de la phénoménologie).Une telle science des dernières sources de la connaissance dans le vécu de conscience est proche, aux yeux de Husserl, d’une sorte de monadologie non métaphysique. De même, la perspective temporelle du vécu de conscience renvoie à la structure dynamique de lavisreprésentative de Leibniz.
7La deuxième période dans laquelle Husserl s’applique à fond aux thèmes de la monadologie est celle des années 1920-1922. Le maître est engagé dans la déInition de la phénoménologie génétique, et en particulier il s’occupe de la révision de son cours de 1910-1911 sur lesProblèmes fondamentaux de la phénoménologie, cours dans lequel, pour la première fois il avait essayé d’aborder en termes phénoménologiques la question de la connaissance de l’alter egoet de l’intersubjectivité. Dans la même période, Husserl s’occupe de la description eidétique de la constitution de l’espace et des objectualités pré-données aux monades individuelles. Comme on le voit clairement, il s’agit de thématiques très proches de celles monadologiques. La monadologie de Leibniz est, en eFet, et on le verra, une théorie de la constitution intermonadique, qui se réfère à l’accord harmonique des monades. De même, la constitution de l’objectualité de conscience se relie aux thématiques de l’extension et de la matière dans la monadologie leibnizienne.
8Une fois de plus, pendant les toutes premières années 1930, Husserl concentre ses eForts aIn d’accomplir la spéculation monadologique. ïls s’agit
d’années de projets de grandes révisions des thématiques phénoménologiques, aIn de leur donner une systématisation déInitive. Husserl projette plusieurs fois la révision desMéditations cartésiennes, demande à son assistant ink de préparer pour la publication les manuscrits de recherche sur la temporalité de 1917-1918 (manuscrits L de Bernau) et de 1929-1934 (manuscrits C), et il a l’intention de résumer le résultat de ses investigations philosophiques dans une œuvre capitale sur les fondements de la phénoménologie. Aucun de ces projets ne sera réalisé. Toutefois nous avons plusieurs manuscrits comme témoignage d’un chemin non seulement annoncé, mais aussi entrepris. Au cours de ces années, Husserl déInit sa propre recherche comme une « théorie des monades »[6][6]E. Husserl, Zur Phänomenologie der ïntersubjektivität,... suiteou une « monadologie »[7][7]ïbid. , p. 609. ... suite, années durant lesquelles il déInit le transcendantal comme un« Monadenall”[8][8]668. ...ïbid. , p. suite.
9Comment Husserl arrive-t-il à s’intéresser à la monadologie ? Les voies d’accès sont multiples ; le concept de la monade leibnizienne est tellement riche qu’il peut être joué sur diFérents niveaux, et tellement fécond qu’il peut indiquer des ébauches de solutions pour plusieurs problèmes phénoménologiques. Tout en distinguant quatre itinéraires monadologiques parcourus par Husserl, il est nécessaire de montrer aussi comment ceux-ci se raccordent dans le croisement de la monade et là se déterminent et s’expliquent réciproquement.
101 / Les années 1907-1908 voient Husserl engagé dans le projet d’une phénoménologie de la perception dédiée aux recherches sur l’appréhension de la chose(Ding), sur le mouvement kinestésique et sur la perception spatiale. La conscience qui perçoit l’objectualité et le mouvement n’est pas une conscience abstraite, mais toujours liée à un corps. Tel corps est, avant tout, unKörper, un corps-objet, mais à la fois il est unLeib, un corps-vivant. Par le concept deLeib,Husserl veut indiquer le phénomène constitutif qui s’articule dans les deux polarités, classiquement opposées, de conscience et de réalité naturelle. LeLeibest, par exemple, leNullpunkt, le centre immobile de chaque mouvement kinestésique, et donc est constituant du mouvement, mais à la fois il est rebondi par la constitution comme le constitué. La conscience n’est pas originellement séparée du corps, entendu dans un sens si étendu. ïl est clair qu’au fond se proIle le dilemme du dualisme psychophysique de la philosophie classique. On l’a vu, Leibniz n’est pas cité parmi les auteurs responsables de la séparation entre conscientialisme et objectivisme de la philosophie classique. La monadologie de Leibniz constitue un excellent point d’appui pour mettre en pleine lumière la force, lakinesis, lavis, ou encore l’énergie qui constitue l’essence de la monade husserlienne constitutive. Le concept de monade permet à Husserl d’imaginer une conscience qui s’incarne, concrète et dynamique en même temps. L’incarnation ou réalisation (au sens de « se faire réel ») ne peut donc pas être lue par les catégories de l’empirisme naf ou dogmatique. La réalité de conscience n’est pas l’opposé de sa transcendance, mais exactement ce qui se constitue dans son
immanence. En d’autres termes, l’idée leibnizienne de la matière comme passivité de la monade semble à Husserl une bonne voie pour poser sa spéculation au-delà de l’antithèse entre idéalisme subjectiviste et empirisme naf. En même temps l’idée d’une conscience toujours liée au corps lui permet de comprendre à l’intérieur du projet phénoménologique la sphère de la phénoménologie de la perception et de la connaissance en général. Non plus seulement l’ordre de la fondation logique, mais aussi des réalités de fait. Seule une conscience douée d’unLeibpeut expliquer laWeltkonstitution, qui est au centre des recherches de Husserl des années 1920. L’egon’est donc ni absolu, ni transcendantal au sens kantien ; il ne cache aucun en-soi. Le concept de monade semble approprié à expliquer l’entrelacement de matière et d’esprit, évidemment avec toutes les corrections phénoménologiques nécessaires. Déjà en 1908, Husserl pense la monade comme éternelle, mais cela ne signiIe pas qu’elle soit toujours active. À partir d’un état de passivité, décrit comme une sorte de sommeil, la monade se réveille en recevant unLeib. La monade (c’est le terme utilisé par Husserl) naît lorsqu’elle assume un corps vivant et Init avec la division ou séparation duLeib. La monade fait expérience d’un développement grâce auquel elle se diFérencie dans ses sensations et la conscience se transforme en conscience animée. Une conscience sans expérience, sans lien au monde, n’existe pas. La conscience se constitue et se détermine leibniziennement comme perspective de monde. Dans le manuscrit Bïï2 de Husserl on peut lire : « Donc, partout conscience et ainsi parallélisme universel. Développement du monde