Les Immémoriaux

Les Immémoriaux

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Victor Segalen, tout jeune médecin de la marine, débarque à Tahiti le 23 janvier 1903. Le projet des Immémoriaux naît presque aussitôt d’un contact physique avec la terre, la langue et les peuples polynésiens. Les Immémoriaux était présenté par son auteur comme un candidat possible au tout jeune prix Goncourt (il ne recueillera finalement aucune voix). Sans avoir rien perdu de son charme romanesque fondé sur une extraordinaire invention verbale et sur une puissante architecture dramaturgique, il reste pour nous l’un des livres fondateurs de l’imaginaire anthropologique moderne. Il faut ici mesurer l’importance de ce que met en oeuvre, presque d’instinct, le jeune homme de vingt-cinq ans, novice en littérature, qui entame l’écriture des Immémoriaux. Avec une souveraineté d’inventeur, il balaie d’un revers trois stéréotypes de l’exotisme traditionnel : la beauté de la nature sauvage

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EAN13 9782824711447
Langue Français
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V ICT OR SEGALEN
LES IMMÉMORIA UX
BI BEBO O KV ICT OR SEGALEN
LES IMMÉMORIA UX
1921
Un te xte du domaine public.
Une é dition libr e .
ISBN—978-2-8247-1144-7
BI BEBO OK
w w w .bib eb o ok.comLicence
Le te xte suivant est une œuv r e du domaine public é dité
sous la licence Cr e ativ es Commons BY -SA
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1A UX MA ORI DES T EMPS
OU BLI ÉS
(Dans tous les mots maoris u doit se prononcer ou  : atua comme
« atoua », tatu comme « tatou », etc.)
2CHAP I T RE I
LE RÉCI T AN T
    — comme tant d’autr es nuits si nombr euses qu’ on
n’y p ouvait song er sans une confusion — T érii le Ré citant mar-C chait, à p as mesurés, tout au long des p ar vis inviolables. L’heur e
était pr opice à rép éter sans trê v e , afin de n’ en p as omer e un mot, les
b e aux p arler s originels  : où s’ enferment, assur ent les maîtr es, l’é closion
des mondes, la naissance des étoiles, le façonnag e des vivants, les r uts et
les monstr ueux lab eur s des dieux Maori. Et c’ est affair e aux pr omeneur
sde-nuit, aux haèré-p o à la mémoir e longue , de se liv r er , d’autel en autel
et de sacrificateur à disciple , les histoir es pr emièr es et les g estes qui ne
doiv ent p as mourir . A ussi, dès l’ ombr e v enue , les haèré-p o se hâtent à
leur tâche  : de chacune des ter rasses divines, de chaque maraè bâti sur le
cer cle du rivag e , s’élè v e dans l’ obscur un mur mur e monotone , qui, mêlé
à la v oix houleuse du ré cif, entour e l’île d’une ceintur e de prièr es.
T érii ne tenait p oint le rang pr emier p ar mi ses comp agnons, sur la
ter r e T ahiti  ; ni même dans sa pr opr e vallé e  ; bien que son nom «  T érii
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a Paraü-rahi » annonçât « Le Chef au grand-Parler ». Mais les noms
déçoiv ent autant que les dieux de bas ordr e . On le cr o yait fils de T é vatané , le
p orte-idoles de la riv e Hitia, ou bien de V éhiatua no T é ahup o o , celui qui
batailla dans la pr esqu’île . On lui connaissait d’autr es pèr es encor e  ; ou
plutôt des p ar ents nour ricier s entr e lesquels il avait p artag é son enfance .
Le plus lointain p ar mi ses souv enir s lui racontait l’aer rissag e , dans la
baie Matavaï, de la grande pir ogue sans balancier ni p ag ay eur s, dont le
chef se nommait T uti. C’était un de ces étrang er s à la p e au blême , de l’
espè ce qu’ on dit « Piritané » p ar ce qu’ils habitent, très au loin, une ter r e
app elé e « Piritania ¹  ». T uti frayait av e c les anciens Maîtr es. Bien qu’il eût
pr omis son r etour , on ne le vit p oint r e v enir  : dans une autr e île maori, le
p euple l’avait adoré comme un atua durant deux lunaisons, et puis, aux
pr emier s jour s de la tr oisième , dép e cé av e c r esp e ct afin de vénér er ses os.
T érii ne cher chait p oint à dénombr er les saisons depuis lor s é
coulé es  ; ni combien de fois on avait crié les adieux au soleil fé condateur . —
Les hommes blêmes ont seuls cee manie bar o que de compter , av e c grand
soin, les anné es enfuies depuis leur naissance , et d’ estimer , à chaque lune ,
ce qu’ils app ellent « leur âg e présent  ! » A utant mesur er des millier s de
p as sur la p e au chang e ante de la mer . . . Il suffit de sentir son cor ps agile ,
ses membr es alertes, ses désir s nombr eux, pr ompts et sûr s, sans
s’inquiéter du ciel qui tour ne et des lunes qui p érissent. — Ainsi T érii. Mais, v er s
sa pleine adolescence , de v enu curieux des fêtes et désir eux des fav eurs
réser vé es aux familier s des dieux, il s’ en était r emis aux prêtr es de la vallé e
Pap ara.
Ceux-là sacrifiaient au maraè le plus noble des maraè de l’île . Le chef
des ré citants, Paofaï T ériifataü, ne méprisa p oint le nouv e au disciple  :
Paofaï avait dor mi p arfois av e c la mèr e de T érii. L’appr entissag e
commença. On de vait accomplir , av e c une pieuse indolence , tout ce que les
initiateur s avaient, jusque-là , pieusement et indolemment accompli.
C’étaient des g estes rig our eux, des incantations cadencé es, pr ofondes
et confuses, des en-allé es délimité es autour de l’ enceinte de corail p oli.
C’étaient des rir es oblig és ou des pleur s conv entionnels, selon que le dieu
brillant Or o v enait planer haut sur l’île , ou semblait, au temps des
sé1. Piritania  : Britain, Angleter r e . T uti  : Co ok. ( Fin du X V I I I ᵉ siè cle ).
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cher esses, s’ enfuir v er s le p ay s de l’abîme et des morts. D o cilement, le
disciple rép était ces g estes, r etenait ces dir es, hurlait de joie , se
lamentait. Il pr ogr essait en l’art d’inter préter les signes, de discer ner , dans le
v entr e ouv ert des chiens pr opitiatoir es, les frémissements d’ entrailles qui
présag ent un combat heur eux. A u début de la mêlé e , p enché sur le pr
emier ennemi tombé , le haèré-p o savait en épier l’ag onie  : s’il sanglotait, le
guer rier dur , c’était p our déplor er le malheur de son p arti  ; s’il fer mait le
p oing, la résistance , alor s, s’annonçait opiniâtr e . Et T érii au grand-Parler
r e v enant v er s ses frèr es, leur jetait les p ar oles sup erb es qui mordent les
cœur s et p oussent à b ondir . Il chantait, il criait, il se démenait, et pr
ophétisait sans trê v e , jusqu’à l’instant où lui-même , épuisé de le v er les courag es,
tombait.
Mais si les av entur es app araissaient funestes ou contrair es aux avis
my stérieux de ses maîtr es, il s’ empr essait à dissimuler , et à chang er les
signes é quiv o ques en de plus rassurants présag es. Ce n’était p as ir r esp e ct
des choses saintes  : à quoi ser viraient les prêtr es, si les desseins des dieux
— se manifestant tout à coup immuables et clair s — n’ e xig e aient plus que
des prièr es conjurantes ou de subtils accommo dements  ?
T érii satisfaisait pleinement ses maîtr es. Fier de cee distinction
p ar mi les haèré-p o — le cer cle de tatu bleuâtr e incr usté sur la che ville
g auche — il escomptait des or nements plus rar es  : la ligne ennoblissant
la hanche  ; puis la mar que aux ép aules  ; le signe du flanc, le signe du
bras. Et p eut-êtr e  ; avant sa vieillesse , p ar viendrait-il au degré septième
et suprême  : celui des D ouze à la jamb e-tatoué e . Alor s il dép ouillerait ces
misèr es et ces farde aux qui incomb ent aux manants. Il lui serait sup erflu
de monter , à trav er s les taillis humides, en quête des lourds régimes de féï
p our la faim  : les dé v ots couv riraient le seuil de son faré de la nour ritur e
des prêtr es, et des femmes nombr euses, grasses et b elles, r e cher cheraient
ses embrassements comme r emède à la stérilité . Alor s il serait Arioï, et
le frèr e de ces Maîtr es-du-jouir , qui, pr omenant au trav er s des îles leur s
tr oup es fêteuses, célèbr ent les dieux de vie en p arant leur s vies mêmes de
tous les jeux du cor ps, de toutes les splendeur s, de toutes les v oluptés.
A vant de prétendr e en ar riv er là , le haèré-p o de vait, maintes fois, fair e
p arade ir répr o chablement du sav oir transmis. Pour aider sa mémoir e
adolescente , il r e courait aux artifices tolérés des maîtr es, et il comp osait av e c
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grand soin ces faisce aux de cordelees dont les brins, p artant d’un nouet
unique , s’é cartent en longueur s div erses inter r ompues de nœuds
régulier s. Les y eux clos, le ré citant les égr enait entr e ses doigts. Chacun des
nœuds rapp elait un nom de v o yag eur , de chef ou de dieu, et tous ensemble
ils é v o quaient d’inter minables g énérations. Cee tr esse , on la nommait
«  Origine-du-v erb e », car elle semblait fair e naîtr e les p ar oles. T érii
comptait la néglig er bientôt  : r emâchés sans r elâche , les Dir es consacrés se
suiv raient à la longue d’ eux-mêmes, dans sa b ouche , sans er r eur et sans
effort, comme se suiv ent l’un l’autr e en files continues les feuillag es tr
essés qu’ on lance à la dériv e , et qu’ on ramène , à pleines brasses, char g és de
p oissons mir oitants.
††
Or , comme il ache vait av e c grand soin sa tâche p our la nuit, — nuit
quinzième après la lune morte — v oici que tout à coup le ré citant se prit à
balbutier . . . Il s’ar rêta  ; et, r e doublant son aention, r e commença le ré cit
d’épr euv e . On y dénombrait les séries pr o digieuses d’ancêtr es d’ où
sortaient les chefs, les Arii, divins p ar la race et p ar la statur e  :
«  Dormait le chef Tavi du maraè Taütira, avec la femme
Taürua,
puis avec la femme Tuitéraï du maraè Papara  :
De ceux-là naquit Tériitahia i Marama.
Dormait Tériitahia i Marama avec la femme Tétuaü Méritini
du maraè Vaïrao  :
De ceux-là naquit. . . »
Un silence p esa, av e c une p etite ang oisse . Aüé  ! que présag e ait l’ oubli
du nom  ? C’ e st mauvais signe lor sque les mots se r efusent aux hommes
que les dieux ont désignés p our êtr e g ardiens des mots  ! T érii eut p eur  ; il
s’accr oupit  ; et, adossé à l’ enceinte en une p ostur e familièr e , il song e ait.
Sans doute , il avait tr essailli de même sorte , une autr e nuit, déjà  :
quand un prêtr e subalter ne du maraè rival Atahur u s’était rép andu,
contr e lui, en p ar oles v enimeuses. Mais T érii avait r ompu le char me p ar
une offrande à T ané qui mang e les mauvais sorts, et les maléfices,
aussitôt, s’étaient r etour nés sur le pr o v o cateur  : le prêtr e d’ Atahur u se r ong e ait
6Les Immémoriaux Chapitr e I
d’ulcèr es  ; ses jamb es g onflaient. — I I est aisé de rép ondr e aux coups si
l’ on v oit le bras d’ où ils tomb ent.
Cee fois, les menaces étaient plus é quiv o ques et nombr euses, et
p euplaient, semblait-il, tous les v ents envir onnants. Le mot p erdu
n’était qu’un présag e entr e bien d’autr es présag es que T érii flairait de loin,
qu’il dé celait, av e c une pr escience d’inspiré , comme un co chon sacré r
enifle , avant r eg or g ement, la fadeur du char nier où on le traîne . D éjà les
vieux malaises familier s se faisaient plus har gneux. D’autr es, insoup
çonnés, s’étaient abaus — v oici vingt lunaisons, ou cent, ou plus — p ar mi
les comp agnons, les p ar ents, les fétii. A les r emémor er chacun sentait un
grand tr ouble dans son v entr e  :
D es g ens maigrissaient ainsi que des vieillards, puis, les y eux brillants,
la p e au visqueuse , le souffle coup é de ho quets doulour eux, mouraient
en haletant. D’autr es v o yaient leur s membr es se dur cir , leur p e au sé cher
comme l’é cor ce d’arbr e baue dont on se p ar e aux jour s de fête , et de v
enir , autant que cee é cor ce , insensible et r ude  ; des taches noir es et ter nes
les tatouaient de mar ques ignobles  ; les doigts des mains, puis les doigts
des pie ds, cr o chus comme des griffes d’ oise aux, se dislo quaient,
tombaient. On les semait en mar chant. Les os cassaient dans les moignons,
en p etits mor ce aux. Malgré leur s mains p erdues, leur s pie ds ébré chés,
leur s orbites ouv ertes, leur s faces dép ouillé es de lè v r es et de nez, les
misérables agitaient encor e , durant de nombr euses saisons, p ar mi les hommes
vivants, leur s char ognes déjà putréfié es, et qui ne v oulaient p as tout à
fait mourir . Parfois, tous les habitants d’un rivag e , se coués de fiè v r es, le
cor ps b our g e onnant de pustules r oug eâtr es, les y eux sanguinolents,
disp araissaient comme s’ils avaient liv ré bataille aux esprits-qui-v
ont-dansla-nuit. Les femmes étaient stériles ou bien leur s déplorables gr ossesses
av ortaient sans pr ofit. D es maux inconce vables succé daient aux
enlacements furtifs, aux r uts les plus indiffér ents.
Et l’île heur euse , de vant l’ang oisse de ses fils, tr emblait dans ses
entrailles v ertes  : v oici tant de lunaisons qu’ on n’avait pu, sans craindr e
d’ embûches, célébr er en p aix les fêtes du fé condateur  ! D e vallé e à
vallé e on se heurtait sous la mené e de chefs rancunier s et impies. Ils étaient
neuf à se dé chir er le sol, et se disputaient p our les îlots du ré cif. Ils
couraient en bataille avant que les prêtr es aient pr ononcé  : «  Cee guer r e est
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