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A propos de l'armée. Pétition aux gouvernants de la France par Durand-Savoyat...

33 pages
imp. de Vve Blanchard (Genève). 1872. France (1870-1940, 3e République). In-8°. Pièce.
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PRIX: UN FRANC
A PROPOS DE L'ARMEE
PÉTITION
AUX
GOUVERNANTS DE LA FRANCE
DEMANDANT
UNE AMNISTIE — PAS DE REVANCHE — PLUS D'ARMÉE
PAR
MAX. DURAND-SAVOYAT
CULTIVATEUR
GENÈVE
IMPRIMERIE Ve BLANCHARD & Cie, COURS DE RIVE
1872
AUCUN DROIT RÉSERVÉ
A PROPOS DE L'ARMÉE
AUX
GOUVERNANTS DE LA FRANCE
PAR
M.. DURAND-SAVOYAT
CULTIVATEUR
GENEVE
IMPRIMERIE Ve BLANCHARD & Cie, COURS DE RIVE
1872
Au citoyen — OSCAR DURAND - SAVOYAT
Propriétaire - cultivateur, à Cornillon en Trières,
près Mens, Isère.
Mon cher Oscar,
Je t'ai entendu bien des fois, te lamenter sur les terribles con-
séquences que le service militaire français, cause à nos pauvres
et braves familles de cultivateurs. Les efforts de ces excellentes
mères ramassant sou à sou pour économiser la somme nécessaire
à exempter leurs fils ; mourant le plus souvent exténuées de
fatigues et de privations, afin d'atteindre le but, qui leur con-
servera leurs enfants.
Tu me disais, dernièrement à propos de la femme Luya de la
Combe d'Andrieux, morte d'une maladie de poitrine à l'âge de 36
ans, et mère de six enfants, que ce maudit service militaire était le
bourreau des pères et la perdition des enfants.
Dans les pages qui suivent, je crois avoir interprété tes senti-
ments ; je les soumets à ton appréciation, heureux si la lecture
de cette pétition éveille la légitime compassion des gouvernants,
et contribue à écarter des populations agricoles le cruel cauche-
mar militaire.
Tout à toi, ton frère,
M. DURAND-SAVOYAT,
CULTIVATEUR.
A MM. LES GOUVERNANTS DE LA FRANCE
Une amnistie, s. v. p.
Messieurs les Gouvernants,
— Vous êtes censément comme qui dirait les médecins
de la France?
Oui ! et bien je vous signale son armée comme étant
très malade.
— Voyons, me direz-vous, quelle est sa maladie et où
souffre-t-elle ?
— Elle souffre surtout au coeur et à la tête, Messieurs.
— Oh! ce sont de légers maux ces souffrances, me direz-
vous encore ; ce sont des migraines de grands personna-
ges et des pamoisons de coquettes.
— Oh ! Messieurs, ne croyez pas que ces maux soient si
légers. Ils sont au contraire très graves.
Je m'explique :
Le coeur et la tête de l'armée ont des bras et des jambes ;
eh bien ! toute la mauvaise humeur de cette tête et de ce
coeur malades retombe sur les bras et sur les jambes, les-
quels en supportent de fâcheuses conséquences.
- 4 —
Vous m'avez compris, j'espère, car je ne veux pas parta-
ger l'opinion générale qui taxe vos bonnes têtes d'assez du-
res.
Mais je serai plus clair.
J'entends par le coeur et la tête, les officiers, et par les bras
et les jambes, les soldats.
Ce tout forme le corps de l'armée française.
Je ne crois pas que les souffrances qui m'obligent à faire
comparaître l'armée devant vous pour être soignée, soient
causées par la frottée qu'elle a reçue de la Prusse ? Non, il
me semble que le mal vient de plus loin.
Son organisation, d'où découlent l'ordonnance et la disci-
pline, a conduit les officiers à un genre d'existence telle-
ment relâché et oisif, que leur caractère s'est faussé. Cela
les a rendus sourds et aveugles à beaucoup de raisons hu-
maines.
Les soldats soumis à ces caractères ont été traités sous
cet empire d'aigreur et d'esprits maladifs, et ils ne jouissent
plus d'aucun droit de l'homme.
Ils deviennent des choses à mépris.
Le soldat n'est plus qu'une paille qui vole au vent de la
volonté des officiel s.
Malheur à lui s'il n'est pas rampant.
Malheur à lui s'il ne se laisse pas humilier, battre ou cor-
rompre.
La salle de police, les conseils de guerre, voilà sa part
d'indépendance.
Il faut qu'il soit faux et abruti tout à fait, s'il ne passe pas
au Conseil.
Si quelques lueurs de dignité existent encore chez lui, si
l'innocence n'a pas tout à fait remplacé l'homme viril, alors
il boit, s'enivre, se bat, vole ou insulte ses supérieurs.
— 5 —
Le résultat : toujours la prison, les travaux, le bagne, et,
pour couronnement de l'édifice, le suicide.
Et, Messieurs, les cas de suicide sont très fréquents dans
l'armée !
Voilà la situation du soldat.
Maintenant la loi militaire va se faire sentir.
Et quelle loi !
De pauvres têtes malades il est sorti une procédure de
justice militaire, qui tape à bras rabattus sur ces pauvres
victimes.
Les officiers sont autorisés à appliquer:
La consigne ;
La salle de police ;
La prison du corps ;
Le cachot ou la cellule;
Les compagnies disciplinaires;
Les pionniers disciplinaires ;
Les compagnies discilinaires des colonies;
Les bataillons d'Afrique (joyeux).
Les conseils de guerre finissent de les aplatir en appli-
quant :
La prison de la citadelle ou des pénitenciers;
Les travaux publics;
La détention;
La réclusion ;
Les travaux forcés;
La peine de mort.
La mauvaise humeur des officiers et la sévérité des con-
seils de guerre, ont été telles ces derniers temps, qu'au
moins le quart de l'armée, c'est-à-dire près de cent mille
hommes, sont dans les prisons, dans les bagnes ou en Afri-
que et dans les colonies,
— 6 —
Si cela continue, cette pauvre tête et ce pauvre coeur
n'auront bientôt plus ni bras ni jambes.
Si les malheureux soldats, en expiant les peines auxquel-
les les condamnent les officiers, pouvaient sauver tout le
corps, je suis sûr que bien certainement ils souffriraient en
silence.
Mais la maladie est, je le crains bien, trop profondément
enracinée pour que, quoique avec tout votre talent, vous
puissiez guérir cette malheureuse malade.
Vous serez obligé d'amputer ce corps gangrené : lui cou-
per la tête et lui trancher le coeur.
Si vous n'étiez pas de cet avis, j'invite votre sagesse,
Messieurs les Gouvernants, pour qu'elle vous dicte les re-
mèdes à apporter afin de soulager ce corps infortuné.
Mais, je vous en supplie, tout en soignant ce coeur et cette
tête, qui souffrent beaucoup, surtout moralement, n'aban-
donnez pas à leur triste sort les bras et les jambes ! n'a-
bandonnez pas le soldat!
Si vous saviez pour qu'elles misères il subit des mois et
des années de prisons, de bagne ou d'Afrique ! vous seriez
épouvantés des tortures morales et physiques qu'il endure
pour si peu!
Je suis sûr que si vos coeurs sont bien portants, ce que
je vous souhaite de tout le mien, vous ferez quelque chose
en faveur des soldats.
Le peu de temps que j'ai eu l'honneur de partager leur
souffrances a été suffisant pour me faire connaître bien des
infortunes et bien des erreurs(l).
(1) L'auteur a subi soixante et dix-huit jours de prison militaire à la
citadelle de Grenoble.
Condamné par le conseil de guerre de la 22° division militaire, pour
insoumission à la loi de recrutement : Il partit après le Coup d'Etat du
2 décembre 1851, n'ayant pas 20 ans. L'attentat infâme du parjure et
- 7 —
J'ai connu de vieux soldats, avec 23 ans de services, 3
médailles et 37 campagnes, condamnés à 3 ans de prison
pour avoir été 8 ou 10 jours absents du corps après la
cruelle campagne contre la Prusse.
D'autres, remplis d'intelligence, sous-officiers ou soldats
condamnés aux travaux publics pour de petites erreurs
dans leur comptabilité.
D'autres, pour vente d'un pantalon, d'un caleçon, d'un
mouchoir, ou tout autre effet de petit équipement.
D'autres, pour gestes et menaces, insultes ou injures en
état d'ivresse, ou spécialement provoqués par leurs supé-
rieurs.
D'autres, engagés comme volontaires pour la durée de la
guerre et condamnés à 2 ans de prison pour désertion à
l'intérieur, en temps de paix après la guerre!!
Et combien d'autres, pour des faits bien plus futiles et très
drolatiques.
La sévérité du code n'est pas hors de propos, lorsqu'elle
est appliquée par un corps sain ; mais celte sévérité devient
traître Louis-Napoléon frappait sa famille entière, et surtout son père,
représentant du peuple, lequel défendait avec énergie la République
contre l'assassin qui l'étranglait. Le séjour de la France devenant in-
supportable, l'Amérique reçut une partie de cette famille.
Les événements du 4 septembre 1870, ressuscitant la patrie française,
au moment où l'étrangleur la vendait, l'auteur abandonna tout : femme,
enfants, position, etc., et vint faire partie de l'armée des Vosges, souf-
frant cruellement de la rigueur du froid.
L'extraordinaire fin de la guerre le ramena à Grenoble, où il aurait
passé l'été avec ses parents et amis, qu'il n'avait pas vus depuis près de
vingt ans, si la Patrie qui naissait de cette fin de guerre, ne l'eut,
dans sa reconnaissance, emprisonné.
- 8 —
dangereuse et criminelle si elle est appliquée par un corps
dont le coeur et la tête sont malades.
Croyez-vous, Messieurs, qu'après les désastres que nous
venons de supporter, il était sage de punir aussi sévèrement
les débris de nos défaites?
Des soldats qui avaient été obligés de fuir avec leurs chefs ?
Des soldats qui avaient souffert de froid et de faim par la
faute des intendances ?
Des soldats qui, à cause des motifs précédents, avaient
déserté pour suivre l'exemple de leurs officiers, ou avaient
pris quelques objets insignifiants pour se soustraire à la
faim et au froid, devaient-ils être si sévèrement punis?
Oh ! non ! mille fois non !
Vous le comprendrez, comme toute l'humanité le com-
prend!
Vous ne laisserez pas croire à toute la France et au monde
entier que vous êtes indifférents devant les douleurs et les
gémissements de ces malheureux soldats!
Vous ferez des enquêtes, Messieurs, vous commuerez les
peines, vous donnerez des grâces ; en un mot, vous décré-
terez une amnistie, pour les fautes et délits militaires.
Ne restez pas sourds à cette demande, Messieurs, car ces
bras et ces jambes qui souffrent, croiraient que vous êtes
complices de la tête et du coeur qui les frappent peut-être
ainsi, pour faire excuser l'opinion de la société, qui est celle
de ne pas en croire à ce corps, qui, pendant la campagne,
chancelait constamment.
Et puis, savez-vous ce qu'il arriverait, Messieurs?
Peut-être ces membres fatigués et roués de coups ne
pourraient-ils plus être utiles au pays?
Peut-être refuseraient-ils de marcher et se laisseraient-ils
tomber anéantis?
— 9 —
Peut-être aussi, et c'est ce qu'il y aurait de plus désas-
treux, commettraient-ils les crimes affreux de faire payer
sur les champs de bataille, la salle de police et les peines
infligées? Ces derniers excès se sont déjà manifestés sur les
champs de batailles de Crimée, d'Italie, du Mexique et sur-
tout sur ceux de la dernière campagne.
Ensuite viennent les exclamations poussées par d'illus-
tres généraux, lorsque dans les retraites ou après les com-
bats, ils voient les roules semées de cadavres d'officiers:
— C'est la salle de police qui se paie, disent-ils.
Oh ! les malheureux !
Oui, bien des peines sont infligées par Messieurs les sous-
officiers et officiers, sans qu'ils se rendent compte des ré-
sultats que leur légèreté attire à leurs subalternes punis.
La terrible intolérance qui les caractérise est presque tou-
jours cause de graves accidents, dans l'existence d'un sol-
dat.
Lorsque le soldat, après avoir été réduit à ce degré d'a-
battement, a goûté de la prison ou du bagne, pour peu que
cela soit, il est rare que la prison ou le bagne ne soient pas
un gouffre de perdition où il finit ses jours.
La légèreté de coeur de ces petits tyrans (les officiers et
sous-officiers), ne peut être taxée que comme désir de ré-
gner, ou comme désir de vengeance.
Ambition et passion abominables et impardonnables.
Ne voit-on pas en effet bien des fautes qui si facilement
pourraient être effacées par le pinceau de l'indulgence? Et
cela établirait une bonne solidarité entre chefs et soldats,
très avantageuse pour l'unité d'opération.
Tandis que pour un si, un oui, un non, un refus, une in-
jure, une insulte, une soustraction, une dissipation, quelques.
— 10 -
jours d'absence, en un mot, une de ces inconséquences où
l'entraînement de la boisson conduit le militaire, vite un
conseil de guerre.
Et voilà notre homme en prison.
Il subit une longue prévention, pendant laquelle sa cause
est instruite le plus lentement possible; enfin il finit par
passer au Conseil, et le tour est fait.
J'ai connu un chasseur nommé Travers, mécanicien in-
telligent qui, accusé de dissipation d'argent au préjudice
d'un camarade, a fait, en deux fois, 180 jours de préven-
tion.
Voici l'histoire du procès de ce brave ex-caporal Tra-
vers :
— En 1870, au mois de juillet, étant en garnison à Stras-
bourg, il eut à faire signer une feuille de comptabilité au
capitaine major M. Moullard.
Par mégarde en montant l'escalier Travers cracha sur le
palier. Madame Moullard, vêtue en négligé et qui était dans
l'escalier, se mit à le gronder vertement. Le chasseur, ne
connaissant pas cette dame, ne supporta pas les remon-
trances sans sourciller, au contraire, il répondit d'une fa-
çon peu polie.
La dame entre chez elle tout exaspérée, et veut exiger
de son mari une punition contre le malhonnête chasseur.
Le capitaine, qui craint sa femme, admoneste sévèrement
Travers qui cherche à s'excuser, disant qu'il ne connaissait
pas Madame. Mais le capitaine gronde toujours. Le soldat
— 11 —
sort tout abasourdi, et il raconte dans tout le quartier son
aventure en salant le plus possible l'anecdote.
Son récit fait fureur ; et on ne se gêne pas pour débiter
des épigrammes drolatiques sur le sujet.
M. Moullard en est gêné et jure de se venger de Travers.
Bref, la guerre contre la Prusse éclate, le bataillon des
chasseurs quitte Strasbourg, et notre ex-caporal se trouve
séparé de son capitaine-major qui resta au dépôt, lequel
bien vite est transporté à Embrun.
A la fin de la guerre, Travers qui a fait toute la campa-
gne, arrive aussi à Embrun, avec quelques débris de son
bataillon , et cela justement peu de temps après l'époque où
notre illustre capitaine-major, avait fait condamner à mort
deux caporaux, qui faillirent être fusillés malgré leur inno-
cence, reconnue 24 heures après; et cela grâce à une
prompte révision du procès, et surtout à la défense faite
par deux avocats de Lyon, appelés en toute hâte, par le té-
légraphe, car le défenseur primitif n'étant nullement per-
suadé de la culpabilité des deux militaires, et voulant faire
tout son possible pour les sauver, s'était adjoint ces deux
collègues, et avaient, de concert avec eux fini par trouver
des preuves palpaples d'innocence. L'acquittement s'en sui-
vit, et les deux victimes, peut-être d'une vengeance parti-
culière revinrent à la vie, lorsqu'ils avaient déjà un pied
dans la tombe.
Travers était donc arrivé à Embrun.
En passant à St-Etienne, une personne de sa famille lui
remit de l'argent en cachette de ses parents. Il invita plu-
sieurs camarades, et les voilà à faire la noce, comme disent
les soldats, et, tout en ribottant, ils ne manquaient pas à
leurs devoirs militaires.
Cependant l'argent qu'avait Travers intrigait notre capi-