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Analyse de l'"Histoire de Napoléon et de la grande armée en 1812, par le général comte de Ségur"

120 pages
Impr. de C.-J. Trouvé (Paris). 1824. In-8 °.
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ANALYSE
DE
L'HISTOIRE DE NAPOLÉON
ET DE LA GRANDE-ARMEE,
EN 1812 ;
- ,
PAR M. LE GÉNÉRAL COMTE DÉGUR.
PARIS.
IMPRIMERIE DE C. J. TROUVÉ,
RUE DES FILLES-SAINT-THOMAS, NO 12.
1824.
Cette analyse ru succesivement en huit articles dans
les Annales de Littérature et des Arts, d'où elle est
8xtrai -
1
EXTRAIT
DBS
ANNALES DE LA LITTÉRATURE ET DES ARTS.
CRITIQUE LITTÉRAIRE.
Histoire de Napoléon et de la Grande - Armée,
pendant lannée 1812 ; par.JVL le général
comte DE SÉGUR. 1
?
:.:.f:'.
Là. première édition de ce livre remarquable a été
épuisée si rapidement que nous avons cru devoir at-
tendre la seconde avec les changemens ou addi-
tions qu'elle pourroit contenir, pour en rendre un
compte plus exact. Nous sommes peut-être les der-
niers à remplir cette tâche , mais nous nous ferons
pardonner ce retard , en étendant au-delà des bornes
ordinaires de nos analyses celle que nous allons don-
ner de cet ouvrage. Par l'importance et la grandeur
du sujet, par le talent de l'exécution , il nous a paru
mériter de nous ce travail, auquel nous consacrerons
plusieurs articles.
Il s'agit ici d'une entreprise aussi téméraire, aussi
gigantesque que la catastrophe en fut épouvantable.
( » )
L'histoire ne nous avoit encore rien présenté de pa.
reil. Quelques Mémoires militaires très-estimables ont
déjà paru sur cette fameuse campagne; mais M. le
général Ségur, la traçant le premier en historien , a su
donner à la marche des faits un intérêt puissant et dra-
matique. En entraînant son lecteur, à travers les dé-
serts , sur les pas de cette grande armée, si admirable
dans ses fatigues et dans ses souffrances, il attache ,
saisit, frappe l'imagination d'étonnement ou d'hor-
reur; et il nous indigne, sans le vouloir, contre l'au-
teur dè tant de désastres.
Par sa place de maréchal-des-logis de l'empereur,
ayant le privilége d'approcher de la tente impériale
et du conseil des généraux, il a été à portée de voir
plus que d'autres, d'être informé de beaucoup de
détails peu connus, d'entendre les hommes qu'il fait
parler. Comblé, ainsi que sa famille, des faveurs du
chef, qu'il, avoit pris l'habitude de respecter comme
un grand-homme et un bienfaiteur, il ne dissimule
point l'admiration et l'attachement qu'il lui conserve;
mais ces sentimens qu'il prend, plajsir à exprimer à
toute occasion et à chaque page, notent rien à la vé-
racité et à la bonne foi de l'historien. Nou& lui en
accordons plus de confiance, lorsque, dans tout le
cours de sa narration , il relève et avoue franchement
les inconcevables fautes de. l'homme dont il préco-
nise même alors le génie, comme s'il se reprochoit la
hardiesse de ses jugemens f et qu'il voulût se les faire
pardonner !
En suivant l'auteur dans la marche des faits princi-
paux ,-IWJUS le citerons souvent textuellement, autant
pour faireonnoître sa manière et son style que pour
( 3 )
1..
donner plus de crédit à ce qui pourroit paroître in-
vraisemblable ou exagéré dans nos extraits.
Les deux premiers livres de cette histoire, qui en
sont la partie politique , présentent Bonaparte au mi-
lieu de ses vastes plans de domination universelle,
méditant et préparant de loin la guerre qui devoit lui
être si fatale. L'auteur y remonte jusqu'au traité de
Tilsitt (1807), qui sembloit avoir établi une paix et
une amitié durables entre Alexandre et Napoléon.
C'est alors que, fortifié de cette alliance qu'il veut
faire servir à ses projets , il ne met plus de bornes à
son ambition. « Il laissera l'empire de l'Orient à
» Alexandre, pour qu'il le laisse s'emparer de l'empire
» de l'Occident (1). »
L'Espagne venoit d'être envahie. Il projette bientôt
le partage de la Turquie : mais l'Autriche pouvoit
être un obstacle. Dans un entretien qu'il a à ce sujet
avec Sébastiani qui revenoit de Constantinople, il
s'écrie : « Que l'Autriche compliquoit tout, qu'elle
» étoit là comme un embarras ; qu'il falloit en finir, et
D partager l'Europe en deux empires; que le Da-
» nube, depuis la mer Noire jusqu'à Passau, les mon-
» tagnes de la Bohême jusqu'à Kœnigsgratz, et l'Elbe
» jusqu'à la Baltique, seroient leur démarcation.
» Alexandre deviendroit l'empereur du Nord , et lui,
» celui du Midi. » Alors descendant de cette hauteur,
et revenant aux observations de Sébastiani sur le
partage de la Turquie européenne, il avoit terminé
trois jours de conférences par ces mots : « C'est juste;
» il n'y a rien à répondre à cela. J'y renonce ; d'ail-
(i) Tous les passages guillemetés sont extraits de l'ouvrage.
( 4 )
b-Ieur., cela entre dans mes vues sur l'Espagne : je
» vais la réunir à la France. — Comment donc ? s'é-
* toit alors écrié Sébastiani , la réunir ! et votre frère?
» — Eh ! qu'importe mon frère ? avoit repris Napo-
s, léon ; est-ce qu'on donne un royaume comme l'Es-
» pagne ? Je véux la réunir à la France. J'y ferai con-
* sentir l'empereur Alexandre, en le laissant s'empa-
» rer de la Turquie jusqu'au Danube, et en évacuant
» Berlin. » C'est alors que le congrès d'Erfurt eut lieu,
et les troupes russes entrèrent dans la Moldavie.
On voit qu'il étoit dans son plan d'abattre l'Au-
triche ; mais la vigoureuse résistance qu'elle lui op-
posa dans la guerre de 1809, et l'alliance de famille
qu'il contracta, peu de temps après, avec cette puis-
sance , par son mariage avec une archiduchesse, chan-
gèrent bientôt ses projets. C'est contre la Russie que
se dirigèrent dès-lors toutes ses pensées. La brusque
occupation armée qu'il fit faire du duché d'Oldem-
bourg, dont la princesse régnante étoit sœur d'A-
lexandre , ne pouvoit avoir d'autre but que d'irriter
cet empereur, et d'en venir, par une querelle , à une
rupture. Malgré la modération d' Alexandre, et son
desir d'éviter une nouvelle guerre, Bona parte, qui la
vouloit, s'y préparoit déjà.
« Poussé, dit M. de Ségur, par son caractère entre-
prenant, il se remplit du vaste projet de se rendre
seul maître de l'Europe, en écrasant la Russie, et
en lui arrachant la Pologne. Il le contenoit avec
tant de peine, que déjà il commençoit à lui échap-
per de toutes parts. Les immenses préparatifs que
nécessitoit une si vaste entreprise, ces amas de vivres
et de munitions, tous ces bruits d'armes, de cha-
( 5 )
riots, et des pas de tant de soldats, ce mouvement
universel, ce cours majestueux et terrible de toutes
les forces de l'Occident contre l'Orient : tout an-
noncoit à l'Europe que ses deux colosses étoient
près de se mesurer. »
Pour s'appuyer dans son projet de l'assentiment de
ses généraux et de ses ministres, il a l'air de les con-
sulter sur cette guerre, qu'il prétend juste et poli-
tique. Le plus grand nombre la désapprouvent : les
uns par leur silence, les autres par de sages représen-
tations.
Poniatowski lui-même, à qui cette expédition sem-
bloit promettre un trône, lui en peignit les diffi-
cultés et le danger : « mais l'empereur impatient l'in-
terrompit; il vouloit des renseignemens pour en-
treprendre, et non pour S'abstenir. » Répondant à
chaque objection, il employa tout ce qu'il avoit d'a-
dresse et de séduction dans l'esprit pour convaincre
et pour entraîner, se donnant même pour l'homme
du destin, et faisant entrer dans ses argumens jus-
qu'au pouvoir de son étoile. « Pour toute réponse au
cardinal Fesch, qui le conjuroit de ne pas s'attaquer
ainsi aux hommes, aux élémens, à la terre et au ciel,
il le prit par la main , le conduisit à la fenêtre, l'ou-
vrit , et lui dit : Voyez-vous là-haut cette étoile? -
» Non , sire. — Regardez bien. — Sire, je ne la vois
» pas. — Eh bien ! moi, je la vois ! s'écria Napoléon.
Le cardinal, saisi d'étonnement, se tut, s'imaginant
qu'il n'y avoit plus de voix humaine assez forte
pour se faire entendre d'une ambition si colossale
qu'elle atteignoit déjà les cieux. »
Plus franc avec les princes de sa famille, il leur
répondoit :
( 6 )
« Ne voyez-vous pas que je ne suis pas né sur le
» trône ; que je dois m'y soutenir comme j'y suis
» monté, par la gloire; qu'il faut qu'elle aille en crois-
» sant ; qu'un particulier, devenu souverain comme
» moi, ne peut plus s'arrêter; qu'il faut qu'il monte
» sans cesse, et qu'il est perdu s'il reste stationnaire ? »
Utile leçon pour les peuples ! ils sauront, par cet
aveu, ce qu'ils ont à espérer du gouvernement d'un
usurpateur.
Par momens, il affecte de l'irrésolution, et paroît
encore vouloir négocier. Il Enfin, le 3 août 1811, dans
une audience, au milieu des envoyés de l'Europe,
il éclate. C'est au prince Kourakin qu'il s'est adressé.
Cet ambassadeur vient de protester des intentions
pacifiques de son souverain. Il l'interrompt : Non,
» son maître veut la guerre ! il sait par ses généraux
Il que les armées russes accourent sur le Niémen.
» L'empereur Alexandre gagne et trompe tous ses
» envoyés. Il
Ce que M. de Ségur auroit pu ajouter, c'est que,
dans cette colère jouée, Bonaparte affecta de prendre
un ton très-offensant pour l'ambassadeur et pour le
prince qu'il représentoit, comme s'il eût voulu rendre
tout rapprochement impossible. Ses prétendus griefs
étoient le refus que faisoit l'empereur Alexandre de
recevoir la petite principauté d'Erfurth en indemnité
pour le duché d'Oldembourg; la non-observation du
système continental, que lui-même, Napoléon, vio-
loit avec la plus grande impudeur, par le scandaleux
trafic des licences impériales; et enfin l'ukase du 31
décembre 1810 : c'étoit un nouveau tarif de douanes
qui prohiboit l'entrée en Russie de quelques produc-
( 7 )
tions françaises et étrangères, ou les soumettoit à des
droits plus forts.
La mauvaise foi de Bonaparte fut mise à l'épreuve.
L'ambassadeur russe remit au mois d'avril 1812 Y ul-
timatum d'Alexandre. Ce prince « offroit d'accepter
une indemnité pour le duc d'Oldembourg ; il se prê-
toit à des arrangemens de commerce avec la France,
et enfin à des modifications à l'ukase du 31 dé-
cembre 1810. » Et il demandoit, de son côté, l'é-
vacuation de la Prusse et de la Poméranie suédoise.
« Mais il étoit trop tard ( dit ici l'historien qui tente
de justifier la résolution de son héros), il s'étoit en-
gagé trop avant ; il falloit rétrograder pour trouver
un point d'arrêt; et, dans sa position , il regardoit
tout pas rétrograde comme le commencement d'une
chute complète. »
Un arrangement pacifique, quel qu'il fut, étoit si
loin de ses idées, qu'à l'époque même où il feignoit
encore de l'irrésolution, il préparoit sourdement
pour cette guerre un genre de ressource immoral et
honteux, qui tourne toujours au détriment du peuple.
Nous copions encore ici M. de Ségur.
« Vers la fin de 1811 , le préfet de police apprit,
dit-on, qu'un imprimeur contrefaisoit secrètement
des billets de banque russes. Il l'envoya saisir; celui-
ci se réclama du ministre de la police. Il fut relâché
sur le champ. On a même ajouté qu'il continua sa
contrefaçon, et que, dès nos premiers pas en Li-
thuanie, nous répandîmes le bruit qu'à Wilna nous
nous étions emparés de plusieurs millions de billets
de banque russes. Quelle qu'ait été l'origine de cette
fausse monnaie, Napoléon ne la vit qu'avec une
( 8 )
extrême répugnance ; du moins est-il certain qu'aux
jours de notre retraite, et quand nous abandonnâmes
Wilna , la plupart de ces billets s'y retrouvèrent in-
tacts , et furent brûlés par ses ordres. »
Tout étoit prêt pour l'expédition. Huit rois alloient
marcher sous ses ordres avec leurs troupes. La Prusse,
que ruinoit depuis cinq ans notre armée d'occupa-
tion, tremblante pour son avenir, sollicitoit inutile-
ment, depuis 1811, l'avantage d'entrer dans cette
alliance : elle se trouva heureuse d'y être admise en
1812. « L'Autriche s'y précipita d'elle-même. Située
entre les deux colosses du Nord et de l'Ouest, elle
se plut à les voir aux prises : elle espéroit qu'ils
s'affoibliroient mutuellement, et que sa force s'ac-
croîtroit de leur épuisement. »
Une faute grave que M. le général Ségur, avec tous
les militaires, reproche à Buonaparte, c'est de s'être
aventuré dans cette expédition sans s'être assuré du
concours de la Suède et de la Turquie. Il paroît que
sa fierté, déjà blessée de l'indépendance qu'affectoit
Bernadotte comme roi de Suède, ne voulut point
souffrir que son ancien lieutenant osât mettre des
conditions au traité d'alliance qu'il prétendoit lui
imposer. « Ce prince a dit depuis qu'il avoit adressé à
» Napoléon quatre lettres autographes, auxquelles il
n'avoit pas daigné répondre. » Ce silence impoli-
tique, et sans doute aussi l'occupation de la Poméranie
suédoise par nos troupes, le décidèrent à se jeter
dans l'alliance d'Alexandre.
Quant à la Turquie, elle soutenoit alors contre les
Russes la guerre qu'il avoit lui-même suscitée. Elle
lui étoit favorable, et il auroit pu la prolonger par
( 9)
une alliance avec les Turcs. Il eh montra un moment
l'intention, mais six semaines seulement ayant la
guerre de Russie. Un négociateur alloit partir pour
Constantinople, il le retint dans sa route. Sans doute
qu'il ne vouloit point d'une alliance qui auroit gêné
ses projets ultérieurs : il lui étoit échappé de dire à un
de ses généraux que le terme de la guerre seroit à
Constantinople!
La grande armée, dont les deux ailes se trouvèrent
sans appui, paya cruellement cette double faute de
son chef. « Qui de nous, dans l'armée française, dit
M. le général Ségur, ne se souvient de son étonne-
ment, au milieu des champs russes, à la nouvelle
des funestes traités des Turcs et des Suédois avec
Alexandre ; et comme alors nos regards se tour-
nèrent vers notre droite découverte, vers notre
gauche affoiblie, et sur notre retraite menacée? »
On diroit que son mauvais génie le poussoit à com-
mettre dans cette imprudente guerre tous les genres
de fautes qui pouvoient en aggraver les dangers, et à
devenir lui-même le propre instrument de sa chute.
Au point de puissance où de grands talens et d'heu-
reuses circonstances l'avoient élevé, la véritable habi-
leté eût été de s'y maintenir; il lui falloit même
moins d'efforts pour se conserver qu'il n'en fit pour
se détruire, surtout depuis qu'une alliance inespé-
rée et la naissance d'un fils établissoient l'éclat et la
durée de sa dynastie. Il n'avoit qu'à s'arrêter, qu'à
laisser respirer l'Europe. Mais, non content d'un
empire aussi étendu que celui de Charlemagne, et de la
dictature qu'il exerce sur le reste du continent, il va
tout compromettre, tout risquer pour cette entre-
(IO )
prise, aussi aventureuse que le but en est incompre-9
hensible ; et tandis qu'il en prépare l'exécution, ne
pouvant contenir son ambition toujours insatiable , il
s'empare des Etats du Pape, qu'il fait arracher vio-
lemment de son palais et conduire à Paris; 4 dépouille
son frère Louis de la couronne de Hollande, comme
il projettoit de ravir bientôt à Joseph celle d'Espagne ;
ne traitant pas ses frères autrement que ce malheureux
Charles IV, son allié, qu'il fit prisonnier avec sa fa-
mille , par une horrible perfidie.
Les revers que ses troupes éprouvèrent dans la
Péninsule, au commencement de 1812, et les dangers
qui pouvoient menacer incessamment nos frontières ,
ne font que suspendre son départ; et ce retard de.
deux mois devoit encore lui être funeste. Sa destinée
l'entraîne. -
cc Le 9 mai 1812, Napoléon, jusque-là toujours
triomphant, sort d'un palais où il ne devoit plus ren-
trer que vaincu. » Sa marche à travers l'Allemagne,
ne fut qu'un triomphe. Des peuples entiers s'étoient
portés à son passage. A Dresde, l'empereur d'Au-
triche, avec sa famille, des rois , des princes souve-
rains formèrent sa cour. Mêlés avec ses officiers, ils
attendoient son lever, ses audiences. Ces hommages,
plus politiques que sincères, achevèrent d'enivrer son
orgueil. On lui annonce le roi de Prusse ; s'irritant à
ce nom , il ne veut point le recevoir. « Que lui veut
ce prince ? N'est-ce pas assez de ses lettres et de ses
réclamations continuelles? Pourquoi vient-il encore
l'importuner de sa présence ? » Ce n'est que sur les
instances de Duroc qu'il consent enfin à lui donner
audience. Cependant ce prince étoit son allié, et lui
donnoit pour cette même guerre trente mille hommes
( Il )
de ses troupes. Mais probablement Bonaparte ne
lui pardonnoit pas de lui avoir reproché, dans son
manifeste de 1806 , l'assassinat du duc d'Enghien; et,
de plus, comme l'observe judicieusement M. de Ségur,
il haïssoit la Prusse, s'y voyant haï. Il devoit l'être, en
effet, dans un pays que son armée d'occupation dé-
voroit depuis cinq ans.
Le comte de Narbonne, qui avoit été envoyé au
quartier-général d'Alexandre, comme pour essayer
de dernières négociations, revint. « Il avoit, dit-il,
trouvé les Russes sans abattement et sans jactance;
de tout ce que leur empereur lui avoit répondu, il
résultoit qu'on préféroit la guerre à une paix hon-
teuse ; qu'on se garderoit bien de s'exposer à une
bataille avec un adversaire trop redoutable; qu'enfin
on sauroit se résoudre à tous les sacrifices, pour
traîner la guerre en longueur, et rebuter Napoléon.
Cette réponse , qui lui arrivoit au milieu du plus
grand éclat de sa gloire, fut dédaignée. »
Mais cette gloire étoit à son terme. Rassasié de
vains honneurs, qui devoient être pour lui les der-
niers, il quitte Dresde le 29 mai , et, traversant rapi-
dement la Pologne , il s'arrête d'abord à Thorn pour
y voir ses fortifications , ses magasins et ses troupes;
descendant ensuite la Vistule, il continue la même
inspection à Marienbourg, à Dantzick, et enfin à Kœ-
nigsberg, où il arriva le 12 juin. Toutes ces places
contenoient d'immenses dépôts de vivres. Les corps
d'armée qui stationnoient sur ces différens points
en partirent, et se dirigèrent vers le Niémen.
Des six cent dix-sept mille hommes qui, à l'arrivée
des troupes encore en marche, devoient former la
Grande-Armée, quatre cent quatre-vingt mille étoient
( 12 )
déjà présens. Ils marchoient vers le Niémen, ainsi
disposés :
D'abord à l'extrême gauche, trente-deux mille cinq
cents Prussiens, Bavarois et Polonais, sous les ordres
du maréchal Macdonald, prenoient position devant
Tilsitt.
A la droite de cette aile, deux cent vingt mille
hommes, en une seule masse, sous les ordres de Na-
poléon, étoient commandés par le roi de Naples, le
prince d'Eckmühl, les ducs de Dantzick, d'Istrie, de
Reggio et d'Elchingen. Sur la même ligne, plus à l'est,
s'avançoient quatre-vingt mille Westphaliens, Saxons
et Polonais, sous les ordres du roi Jérôme, et, à côté
d'eux, le prince Eugène, avec quatre-vingt mille Ba-
varois, 1 Italiens et Français.
Ces trois grands corps, qui offroient ensemble une
masse de près de quatre cent mille hommes, for-
moient l'armée d'opérations qui marcha sur Moscou.
Comme elle étoit découverte à sa droite , et menacée
d'être tournée dans ces immenses plaines, un dernier
corps de quarante mille Autrichiens, Saxons et Po-
lonais, sous les ordres du prince Schwartzemberg,
prit position dans la Pologne russe, et y resta en ob-
servation , pour protéger cette aile.
La Grande-Armée active conduisoit un matériel
immense comme elle ; mais la principale difficulté de
cette expédition, étoit de nourrir un si grand nom-
bre d'hommes, surtout dans les déserts où on alloit
les conduire.
A peine Bonaparte étoit-il entré dans cette Pologne,
qui attendoit de nous son affranchissement, qu'il en-
tendit les cris des habitans, insultés et pillés impi-
toyablement par les troupes du roi de Westphalie. Les
( 13 )
reproches qu'il fit à son frère restèrent sans effet. « Lui-
même pouvoit se reprocher d'être la cause de ces dé-
sordres ; car, si les vivres, depuis l'Oder jusqu'au Nié-
men , étoient sufnsans, les fourrages manquoient. Déjà
nos cavaliers étoient forcés de couper les seigles verts,
et de dépouiller les maisons de leurs toits. Le mal s'ac-
crut bientôt. La plupart des moyens de transport man-
quèrent , soit que la faute en fût aux conducteurs, soit
que les voitures de vivres fussent trop pesantes pour
le sol, et les distances trop considérables. Le plus grand
nombre atteignit à peine la Vistule.
» On s'approvisionna en marchant. Le pays étant
fertile, chevaux, chariots, bestiaux, vivres de toute
espèce, tout fut enlevé; on entraîna tout, ainsi que
les habitans nécessaires pour conduire ces convois. Il
s'agissoit de surprendre l'armée russe, de faire un
coup de main ; nos longs et lourds convois auroient
appesanti notre marche ; il étoit plus à-propos de
vivre du pays, sauf à l'en dédommager ensuite ; mais
on fit le mal nécessaire et le mal superflu ; car, qui
s'arréie dans le mal? Quelques jours après, au Nié-
men, l'embarras du passage et la rapidité des pre-
mières marches de guerre, firent abandonner tous les
fruits de ces réquisitions, avec autant d'indifférence
qu'on avoit mis de violence à s'en saisir. »
Malheureusement cet esprit de pillage n'étoit pas
nouveau : il étoit devenu, sous Buonaparte, le vice des
armées françaises. « Son exigeante ambition avoit sou-
vent rebuté ses soldats, comme les désordres de ceux-
ci avoient gâté sa gloire. Il fallut transiger : depuis
i8o5, ce fut comme une chose convenue : eux souf-
frirent son ambition ; lui, leur pillage. »
Le a3 juin, avant le jour, la colonne impériale at-
(M)
teignit le Niémen ; la chaleur étoit devenue excessive.
Trois ponts furent jetés sur ce fleuve, que l'armée
passa en trois jours. « Napoléon se hâta de poser le
pied sur les terres russes. Il fit, sans hésiter, ce pre-
mier pas vers sa perte. » A la première reconnois-
sance qu'il avoit faite de la rive gauche de ce fleuve,
son cheval s'étoit abattu , et l'avoit jeté sur le sable.
Une voix s'écria : ceci est d'un mauvais présage, un
Romain reculeroit. S'il falloit croire aux présages, il
ne tarda pas à s'en présenter de plus sinistres. « A
peine, dit M. de Ségur, l'empereur avoit-il passé le
fleuve, qu'un bruit sourd avoit agité l'air. Bientôt le
jour s'obscurcit, le vent se leva , et nous apporta les
roulemens du tonnerre. Ce ciel menaçant, cette terre
sans abri, nous attrista. Quelques-uns même, na-
guère enthousiastes, en furent effrayés comme d'un
funeste présage. Ils crurent que ces nuées enflam-
mées s'amonceloient sur nos têtes et s'abaissoient
sur cette terre pour nous en défendre l'entrée. Il est
vrai que cet orage fut grand comme l'entreprise. Pen-
dant plusieurs heures, ses lourds et noirs nuages s'é-
paissirent et pesèrent sur toute l'armée ; de la droite
à la gauche, et sur cinquante lieues d'espace, elle fut
tout entière menacée de ses feux et accablée de ses
torrens : les routes et les champs furent inondés ; la
chaleur insupportable de l'atmosphère fut changée
subitement en un froid désagréable. Dix mille che-
vaux périrent dans la marche, et surtout dans les bi-
vouacs qui suivirent. Une grande quantité d'équipages
resta abandonnée dans les sables; beaucoup d'hommes
succombèrent ensuite. »
Ce jour-là même un malheur particulier vint se
( 15 )
joindre à ce désastre général. Après la première fu-
reur de llorage, contre lequel un couvent lui avoit
servi d'abri, Buonaparte retourne sur la rive gauche,
où des troupes se trouvoient encore. * Au-delà de
Kowno, il s'irrite contre la Vilia, dont les Cosaques
ont rompu le pont, et qui s'oppose au passage d'Ou-
dinot. Il affecte de la mépriser, comme tout ce qui
lui faisoit obstacle , et il ordonne à un escadron- des
Polonais de sa garde de se jeter dans cette rivière.
Çes hommes d'élite s'y précipitèrent sans hésiter. *
Ils atteignirent à la nage le milieu des flots. Bientôt
ils sont désunis- et em portés par la violence des eaux;
ils se débattent vainement, la force les abandonne.
Près d'être engloutis, tournant la tête vers Napoléon,
ils crièrent encore : vive l'empereur! et ils périrent.
« L'armée étoit saisie d'horreiir et d'admiration. »
Quant à Napoléon, il donna les ordres nécessaires
pour leur porter des secours, «mais sans paroître ému.,
Ce malheur auroit pu être facilement évité. Un pont
jeté sur cette rivière porta le maréchal Oudinot et le
deuxième corps sur l'autre rive. Pendant ce temps,
le reste de l'armée passoit encore le Niémen.
Tel fut le début de cette funeste campagne, où
Buonaparte se lançoit en aventurier, et sans déclara-
tion de guerre. Il se hâta de marcher sur Wilna, im-
patient d'y joindre l'armée russe.
Cette armée, forte de trois cent mille hommes, con-
tenoit les peuples de la Lithuanie et de l'ancienne Po-
logne. Alexandre, et, sous lui, Barclay de Tolly, son
ministre de la guerre, dirigeoient toutes ces forces :
elles étoient partagées en trois armées, dites : pre-
mière d'occident sous Barclay, seconde d'occident sous
Bagraliorij et armée de réserve sous Tormasolf. Celle-
(i6)
ci se rassembloit en Volhinie pour contenir cette
province et observer Sch wartzemberg ; elle étoit con-
fiée à Tormasoff, jusqu'à ce que le traité de paix,
prêt à être signé à Bucharest avec les Turcs, eût per-
mis à Tchitchakoff et à la meilleure partie de l'armée
de Moldavie de le rejoindre. D'autres corps se for-
moient sur plusieurs points.
Dans la harangue que Buonaparte avoit faite, sur la
rive du Niémen, à son armée, il lui rappeloit la vic-
toire d'Austerlitz, et l'invitoit à une nouvelle gloire.
Alexandre harangua aussi la sienne. Sa proclama-
tion simple et modérée ne parla aux soldats russes
que de religion et de patrie. Alors ( comme on l'avoit
prédit à Buonaparte) commença à s'exécuter le sage
plan d'Alexandre, d'éviter toute action décisive avec
notre armée, et de la laisser s'enfoncer imprudem-
ment dans le pays. Ses troupes quittèrent Wilna quand
les nôtres en approchèrent.
« Napoléon avoit espéré qu'Alexandre lui dispute -
roit cette capitale. Soucieux et mécontent, il traverse
rapidement la ville et court à ses avant-postes. Plu-
sieurs des meilleurs hussards du 8e; engagés, sans
être soutenus, dans un bois, venoient d'y périr sous
les efforts de la garde russe. Ségur, frère de l'au-
teur de cette histoire, qui les commandoit, étoit
tombé percé de coups.
L'ennemi avoit brûlé ses ponts, ses magasins, et se
retiroit par plusieurs routes vers le nord-est. Bo-
naparte envoie Murât et sa cavalerie sur leurs traces,
et, ayant jeté Ney sur sa gauche pour appuyer Ou-
dinot qui, ce jour là même, séparoit Wittgenstein de
Barclay, il revient à Wilna.
Les haitans de cette ville, capitale de la Lithua-
( 17 )
nie, autrefois province polonaise, le reçurent comme
un libérateur qui venoit rendre l'existence à leur an-
cienne patrie. La joie fut universelle « dans l'inté-
rieur des maisons, comme aux fenêtres et sur les
places publiques. On se félicitoit, on s'embrassoit; les
vieillards reparurent vêtus de leur ancien costume.
Ils pleuroient de joie à la vue des anciennes ban-
nières nationales qu'on venoit de relever ; une foule
immense les suivoit, en faisant retentir l'air d'accla-
mations. »
Des députés du grand-duché de Varsovie se pré-
sentent, et remettent à Napoléon une adresse de la
diète. Dans son enthousiasme, elle s'étoit constituée
en confédération générale, et avoit déclaré le royaume
de Pologne rétabli. » Les Polonais venoient demander
à Napoléon-le-Grand de prononcer ces seules paroles:
Que le royaume- de. PoloÊne existe, et qu'il existeroit;
que tous les Polonais se dévoueroient aux ordres du
chef de la quatrième dynastie française. »
Sa situation , sa politique , sa gloire même le pres-
soient de faire cette «déclaration qui lui auroit donné
des armées y et auroit mis à sa disposition toutes
les forces et les ressources de ce pays ; c'étoit d'ail-
leurs remplir l'objet apparent, si ce n'est réel, de
l'expédition. Dans sa réponse mesurée et circonspecte,
il se borne à louer le patriotisme des Polonais, à ap-
prouver leur résolution, qu'il secondera autant qu'il
dépendra de lui. « Si vos efforts, dit-il, sont una-
» nimes, vous pouvez concevoir Vespoir de réduire vos
» ennemis à reconnoître vos droits. » Mais il évite de
déclarer que le Royaume de Pologne est rétabli.
- - onai s et glaça leur zèle4
k ()1.-',-'éserve étonna les Polonais et glaça leur zèle.
a
( i8 )
L'armée en fut surprise et mécontente. La guerre
paroissoit dès-lors sans but. D'autres fautes suivirent
celle-là. Il y eut de fausses mesures, des contradic-
tions. Napoléon voulut que la Lithuanie eût l'air de
s'affranchir elle-même, et il la fit gouverner par un
commissaire impérial et par quatre auditeurs, sous
le titre d'intendans , que leur jeunesse fit juger défa-
vorablement. Les désordres, les pillages continuoien t
dans les campagnes et dans les faubourgs mêmes de
Wilna. « Il en résulta un refroidissement général.
L'empereur avoit compté sur quatre millions de Li-
thuaniens; quelques milliers seulement le secondèrent !
Leur pospolite, qu'il avoit estimée à plus de cent
mille hommes, lui avoit décerné une garde d'hon-
neur ; trois cavaliers seulement le suivirent : la popu-
leuse Volhinie resta immobile. »
Pressé de poursuivre les Russes, qu'il avoit désunis,
il ne voulut pas attendre ses convois; ils étoient rete-
nus à Kowno par le dessèchement de la Vilia. D'im-
menses troupeaux de bœufs les suivoient; mais leurs
conducteurs, ennuyés de la lenteur de ces pesans
animaux, les assommoient ou les laissoient mourir
d'inanition. « Il lança donc sur les traces de l'ennemi
quatre cents mille hommes, avec vingt jours de vivres,
dans un pays qui n'avoit pu nourrir les vingt mille
Suédois de Charles XII. Il Tandis que toute l'armée se
mettoit en mouvement, il prolongea son séjour à
Wilna, qu'il fit fortifier, et il y ordonna la levée de
onze régimens lithuaniens.
O
La grande colonne, celle du centre, qui maichoit
tur Drissa, où Alexandre s'étoit retiré, fut celle qui
souffrit le plus. Elle suivoit le chemin que les Russes
( 19 )
2..
a voient ruiné, et que l'avant-garde française venoit
d'achever de dévorer. La faim força bientôt le soldat
au maraudage, à tous les excès. La faim impérieuse
étoit cette fois leur excuse. « Ces hommes rudes et
armés, assaillis par tant de besoins immodérésy arri -
- voient affamés près des habitations ; ils demandoient
d'abord; mais, soit refus, soit impossibilité aux habi-
tans de les satisfaire, ils devenoient farouches, et,
dans l'égarement de leur désespoir, ils se vengeoient
des propriétaires sur les propriétés.
» Il y en eut qui se tuèrent avant d'en venir à ces
extrémités ; d'autres après : c'étoient les plus jeunes.
Ils s'appuyoient le front sur leurs fusils, et se faisoient
sauter la cervelle au milieu des chemins. Plusieurs
s'endurcirent. Un excès les entraînoit à un autre.
Parmi ceux-là, quelques vagabonds se vengèrent de
leurs maux jusque sur les personnes. - Les causes de
tant de malheurs en amenèrent de nouveaux : déjà
foibles par la faim, il falloit aller à marches forcées
pour la fuir et pour atteindre l'ennemi. La nuit venue,
on s'arrêtoit, et les soldats entroient en foule dans les
maisons; là, sur une paille dégoûtante, ils tomboient
autant de lassitude que de besoin. Les plus robustes
n'avoient que le courage de pétrir la farine qu'ils trou-
voient et d'allumer les fours, dont toutes ces maisons
de bois sont munies; les autres d'aller à quelques pas,
faire les feux nécessaires pour apprêter quelques ali-
mens. Quelquefois, une flammèche qui s'échappoit de
ces fours, une étincelle qui jaillissoit de ces bivouacs,
suffisoit pour incendier un château, un village, et
pour faire périr plusieurs des malheureux soldats qui
s'y étyieat réfugiés. Au reste, ces désastres furent
( 20 )
très-rares. en Lithuanie. L'empereur n'ignoroit point
ces détails, mais il étoit engagé! »
Cependant on n etoitpas encore dans les déserts de
la Moscovje ; c'est dans la Lithuanie, pays ami, que ces
besoins se font déjà sentir, que ces excès se commet-
tent ; tant il y avoit d'incurie et d'imprévoyance de la
part des chefs! Bien plus; les nouveaux corps qui
venoient joindre l'armée, en touchant au Niémen,
étoient réduits aux mêmes privations, aux mêmes
,souffrances. Le duc de Trévise, qui arrivoit de l'armée
d'Espace, instruisit Bonaparte, à Wilna, de ce qui
s'étoit offert à ses yeux sur cette route :
Du Niémen à la Vilia, il n'a vu, dit-il, que « des
maisons dévastées, que des chariots et des caissons
abandonnés ; ou les trouve dispersés sur les chemins
et dans les champs. Ils sont renversés, ouverts, et leurs
effets répandus çà et là, et pillés comme s'ils avoient
été pris par l'ennemi. Il a cru suivre une déroute. Dix
mille chevaux ont été tués par les froides ptuiès du
grand orage et par les seigles verts, leur nouvelle et
seule nourriture. Ils gisent sur la route qu'ils embar-
rassent ; leurs cadavres exhalent une odeur méphy-
tique, insupportable à respirer; c'est un nouveau
fléau que plusieurs comparent à la famine; mais celle-
ci est bien plus terrible. Plusieurs soldats de la jeune
garde sont morts de faim. Le maréchal voulut con-
seiller une marche plus méthodique que suivroient
les magasins. Il ne fut pas écouté. »
Ceux auxquels il se plaignit, lui répondirent : Qu'ils
voyoient bien que la santé de leur chef étoit affoiblie ;
que, déjà inquiet et fajigué de la situation critique
dans - laquelle il venoit- de se jeter, impatient d'en
sortir, il affectoit de mépriser les difficultés, et. qu'il
( 21 )
alloit pousser son armée en avant/toujours en avant >
pour en finir plus tôt.
C'est dans ces circonstances qu'un parlementaire
russe, Balachoff, ministre de la police impériale, se
présenta aux avant-postes français; il fut accueilli, et
envoyé à Wilna. L'armée espéra la paix. Il apportoit
à Napoléon des paroles d'Alexandre. « Il étoit, di-
soient-elles, encore temps. Une guerre que le sol, le
climat et le caractère russe rendoient interminable,
étoit commencée; mais tout rapprochement n'étoit pas
devenu impossible. Il ajouta que son maître déclaroit
devant l'Europe qu'il n'étoit pas l'agresseur ; que les
Français se trouvoient en Russie sans déclaration de
guerre. »
On se montra défiant sur le caractère du négocia-
teur, qui pouvoit avoir été envoyé pour observer ;
celui de la négociation étoit une grande modération,
qu'on prit alors pour de la foiblesse.
« Napoléon n'hésita point. Dans la chaleur de la
conversation, il répondit, dit-on, à Balachoff : « Qu'é-
» toit-il venu faire, lui Napoléon. à Wilna ? que lui
» vouloit l'empereur de Russie? Prétend-il lui résister?
» Il n'est général qu'à la parade. Quant à lui, sa tête
» est son conseil : tout part de là. Mais Alexandre, qui
» le conseillera ? qui opposera-t-il ? »
Après avoir passé en revue les meilleurs généraux
russes, et avoir déprécié leurs talens., « il renvoya
Balachoff avec des propositions verbales et inadmis-
sibles. Alexandre n'y répondit pas; on n'avoit pas
compris toute l'importance de la démarche qu'il ve-
noit de faire. Il ne devoit plus s'adresser à Napoléon,
ni même lui répondre. C'étoit, avant une rupture sans
( 22 )
retour, une dernière parole, ce qui la rend remar.
quable. »
L'armée se résigna, et marcha à sa ruine.
Pendant que Bonaparte prolongeoit son séjour à
Wilna, Murât poursui voit l'ennemi sur la route de
Swentziani ; chaque matin, l'arrière-garde russe sem-
bloit lui avoir échappé; chaque soir, ill'avoit ressaisie,
et l'attaquoit, mais trop tard, sans que les siens, exté-
nués de fatigue, eussent encore pris de nourriture.
De son côté, Oudinot, au nord de Wilna, avoit joint
Wittgenstein, qu'il poussoit devant lui vers Duna-
bourg. Ce dernier prit une autre direction, et mar-
chant sur Druïa, tomba sur une avant-garde de cava-
lerie française qui occupoit cette ville avec trop de
sécurité. Elle fut surprise, sabrée et enlevée avec un
général français. Sur un autre point, le général Pajol
attaqua l'aile gauche de Barclay. On espéroit la cou-
per; mais on ne lui enleva que des bagages. « Napoléon
s'en prit au prince Eugène, quoiqu'il lui eût prescrit
tous ses mouvemens. «
On s'étonnoit de sa longue inaction à Wilna. Ceux
qui l'approchoient se disoient entre eux : « Que ce
génie si vaste n'étoit plus secondé, comme autrefois,
par une vigoureuse constitution. Ils s'étonnoient de
ne plus trouver leur chef insensible aux ardeurs d'une
température brûlante ; ils se montroient l'un à l'autre
avec regret le nouvel embonpoint dont son corps
étoit surchargé, signe précurseur d'un affoiblissement
prématuré. »
On lui apporte la nouvelle que Bagration et 40,000
Russes venoient d'être coupés de l'armée d'Alexandre
et enveloppés par deux lfeuves et par deux armées.
Il s'écrie aussisôt : « Ils sont à moi ! En effet, il ne s'en
( 23 )
fallut pas de trois marches que Bagration ne fût com-
plètement cerné. Mais', par la faute du roi de West-
phalie, qui l'attaqua négligemment, il parvint, contre
toutes probabilités, à s'échapper ; et, dans sa mar-
che, il enleva même à Davoust, qui le croyoit sur
un autre point, tout un régiment de cavalerie légère.
Napoléon, furieux de cette évasion, mit son frère sous
les ordres de Davoust. Ce roi ne put souffrir pour !
chef un sujet. Il quitta son armée sans communiquer
à aucun de ses généraux l'ordre qu'il venoit de rece-
voir. On le laissa libre de se retirer en Westphalie sans
sa garde, ce qu'il fit. »
« L'évacuation précipitée de la Lithuanie par les
Russes sembla éblouir Napoléon ; l'Europe put en
juger; ses bulletins répétèrent ses paroles : « Le voilà
» donc cet empire de Russie de loin si redoutable!
» c'est un désert, où ses peuples dispersés sont insuf-
» fisalls; ce sont des barbares ! A peine ont-ils des
Il armes ! Point de recrues prêtes ; il faut plus de
» temps à Alexandre pour les rassembler qu'à lui pour
» arriver à Moscou, etc. »
Il part enfin, Jle 16 juillet, de Wilna, où il établit
le duc de Bassano pour gouverner la Lithuanie, et
comme centre de communication entre lui et l'Eu-
rope, et il va chercher une bataille, une victoire dé-
cisive.
(
« Il apprend que, le 18, Barclay s'est mis en marche
vers Witepsk. Ce mouvement l'éclairé. Retenu par un
échec qu'avoit reçuSébastiani vers Druïa, il reconnoît,
trop tard peut-être, que l'occupation de Witepsk est
pressante et nécessaire. » Aussitôt il dirigea tous ses
corps sur Beszenkowiczi, sur la rive gauche de la
Duna, à peu de distance de Witepsk.
( 24-)
Partis du Niémen à des époques et par des router
différentes, ils exécutèrent les ordres de mouvemens
avec une telle précision , qu'ils arrivèrent à la fois, le
25 juillet, à Beszenkowiczi, le même jour et à la
même heure. Mais Barclay les avoit devancés.
Tout annonçoit un combat pour le lendemain. Il
fut long et meurtrier. L'armée y resta victorieuse,
après avoir lutté pendant tout le jour, dans les bois
d'Ostrowno et dans les longs défilés qui couvrent Wi-
tepsk , contre la bravoure disciplinée et opiniâtre des
Russes. Ils firent même reculer plusieurs fois nos
troupes; et, le lendemain 27, toute leur armée se
trouva réunie devant la ville, prête à la défendre. Elle
présentoit quatre-vingt mille hommes.
CI Leur contenance audacieuse , dans une forte posi-
tion, trom pa Napoléon : il crut qu'ils tiendroient à hon-
neur de s'y défendre. Il n'étoit que onze heures. Il fit
cesser l'attaque, afin de pouvoir parcourir paisible-
ment tout le front de la ligne, et de se préparer à un
combat décisif pour le jour suivant. Ses adieux à Mu-
rat furent ces paroles : « A demain, à cinq heures, le
» soleil d'Austerlitz! «Elles expliquent cette suspension
d'hostilités au milieu du jour, au milieu d'un succès
qui animoit les soldats. Eux furent étonnés de cett e
inaction , à l'instant où ils avoient atteint une armée
dont la fuite les épuisoit. Murât, que chaque jour un
espoir pareil avoit déçu, fit observer à l'empereur
que Barclay ne se montroit si audacieux à cette heure
qu'afin de pouvoir se retirer plus tranquillement pen-
dant la nuit.— « En effet, le 28, dès l'aurore, Murat fit
dire à l'empereur qu'il alloit poursuivre les Russes, qu'on
n'apercevoit déjà plus. Napoléon persévéra dans son
opinion, s'obstinant à prétendre que toute l'armée
( 25 )
, ennemie étoit là, et qu'il falloit avancer prudemment:
cela fit perdre du temps. Enfin, il monta à cheval;
chaque pas détruisit son illusion : il se trouva bientôt
au milieu du camp que Barclay venoit d'abandonner.
Tout y attestoit la science de-la guerre., Du reste, pas
une arme, pas un effet, aucune trace, rien enfin dans
cette marche subite et nocturne qui pût indiquer, au-
delà du camp, la route que les Russes venoient de
suivre. Il parut plus d'ordre dans leur défaite que
dans notre victoire. Un soldat russe, qu'on surprit
endormi dans un buisson , fut le seul résultat de cette
journée qui devoit être décisive. On entra dans Wi-
tespk, qu'on trouva déserte comme le camp des
Russes. Quelques juifs et des jésuites y étoient seuls
restés; on les questionna, mais en vain. Toutes les
routes furent tentées inutilement. Nous fîmes six
lieues dans un sable profond, à travers une poussière
épaisse, et par une chaleur suffocante : la nuit nous
arrê:a..
loi la faute du chef est grave, incompréhensible.
L"historien , après avoir rapporté fidèlement les faits,
essaie de l'atténuer. Il paroît croire que Napoléon
avoit mieux jugé que Murât des intentions de Barclay;
que ce général vouloit réellement se battre, et qu'il
ne se décida vers le soir à la retraite que parce qu'il
apprit que le corp s de Bagration, sur lequel il comp-
toit, étoit trop éloigné pour le joindre. Mais est-ce
là une justification sérieuse, admissible ? et l'intention
présumée de Barclay devoit-elle faire cesser et remettre
au lendemain la bataille déjà engagée , au milieu d'un
succès qui animoit les soldats, et à onze heures dit
matin P
Quoi qu'il en soit, arrivé dans Witepsk, il y prit
( 26 )
une sage résolution. La Lithuanie étoit oonquise ; l'ar-
mée, déjà très-affoiblie et harrassée, avoit besoin de
repos; le général Belliard, qu'il interpella., lui dé-
clara que si l'on marchoit six jours encore, il n'y au-
roit plus de cavalerie, et qu'il étoit temps de s'arrêter,
Se rendant cette fois aux conseils de la prudence.
« le 28 juillet, dans son quartier-général, il détacha
son épée, et la posant brusquement sur les cartes dont
sa table étoit couverte, il s'écria : « Je m'arrête ici, je
» veux m'y reconnoître, y rallier, y reposer mon
» armée, et organiser la Pologne. La campagne de
a 1812 est finie; celle de 1813 fera le reste. » Alors,
dit M. de Ségur, son étoile l'éclairoit : heureux s'il
n'eut pas pris ensuite les mouvemens de son impa-
tience pour des inspirations du génie. »
Buonaparte s'étant décidé à s'arrêter à Witepsky
trente-six fours et des établissemens de toute espèce y
furent aussitôt formés.On commença même à embellir
la ville. CI Des acteurs de Paris Revoient y venir. » Il dit
à un administrateur : el Pour vous, Monsieur, songea
b à nous faire vivre ioi; car, ajouta-t-il à haute voix,
» nous ne ferons pas la folie de Charles XII. » Mais
douze jours après, l'impatience le saisit. On le voit
inquiet, sa résolution est changée; il va marcher sur
Moscou. Dans un conseil qui dura huit heures, les
hommes qui ont le plus sa confiance lui représentent
le dangJ. d'un revers, la difficulté du retour, la ri-
gueur de la saison qui approche, enfin la situation
des troupes : « déjà, soit désertion , maladie ou fa-
mine, l'armée étoit diminuée d'un tiers ! Si les vivres
manquoient à Witepst, que seroit - ce plus loin ?
Les officiers qu'il envoie pour en requérir ne re-
( 27 )
paroissent plus, ou reviennent les mains vides. Am-
bulance, fourgons, troupeaux de bœufs, rien n'a
pu suivre. Les hôpitaux ne suffisent plus aux malades :
on y manque de vivres, de place, de médicaniens.
Dans Witepsk seulement trois mille soldats sont at-
teints d'une dyssenterie qui étend ses ravages sur
toute son armée. Enfin, il ne trouvera pas plus la paix
à Moscou qu'à Witepsk. »
Paroissant avoir égard à ces représentations : Il Il
» faut pourtant, dit-il, aller jusqu'à Smolensk. Cette
« ville est la clef des deux routes de Pétersbourg et
» de Moscou ; il s'y établira, et, au printemps de 1813,
» si la Russie n'a pas fait la paix, elle est perdue. »
Sur ces entrefaites, il apprit avec un violent cha-
grin que les Russes avoient signé la paix avec les
Turcs , à Bucharest, le 14 juillet. Il dut se reprocher
alors de n'avoir rien fait pour la prévenir ; car l'ar-
mée de Tchitchakoff, revenant de la Moldavie, alloit
agir contre lui. C'étoit un motif de plus pour s'arrê-
ter. Il persista à quitter Witepsk.
Le 10 août, l'ordre de la marche est donné. « L'ar-
mée vivoit d'industrie et à la journée ; elle n'avoit
pas pour vingt-quatre heures de vivres : il lui or-
donne d'en prendre pour quinze jours. Il se plaît à
croire que ses ordres pressans, répétés, suffiront pour
vaincre même la nature. »
Pendant le séjour de Witepsk, la dispersion des
corps d'armée ayant été indispensable pour qu'ils
pussent trouver des subsistances dans ces déserts,
plusieurs affaires avoient eu lieu. Un corps d'Oudinot
avoit battu douze mille hommes de Wittgenstein,
commandés par Kulniec, dont la mort fut, dit-on ,
( 28 )
héroïque.. Sur un autre point, dix mille chevaux
russes, dans une rencontre d'avant-garde, avoient
culbuté Sébastianiet sa cavalerie. D'après un ordre de
Napoléon, tous les corps se réunirent et se dirigèrent
sur Smolensk, en remontant la rive gauche du Dnie-
per. Lui-même partit de Witepsk le 13 août.
On ne rencontra les premiers jours « que deux
pulks de Cosaks, qui ne résistoient que pour avoir
le temps de détruire des ponts et quelques meules de
fourrages. Les bourgs où l'on remplaçoit l'ennemi
étoient aussitôt pillés. On traversoit les cours d'eau à
des gués bientôt gâtés ; les régimens qui venoient en-
suite , passoient ailleurs, où ils pouvoient ; an ne s'en
inquiétoit pas ; l'état-major négligeoit ces détails; per-
sonne ne restoit pour indiquer le danger, s'il y en
avoit, ou le chemin, s'il en existoit plusieurs. Chaque
corps d'armée semhloit n'être là que pour lui; cha-
cun pour soi — On laissoit partout des traîneurs,
des hommes égarés , près desquels des officiers pas-
soient indifféremment. »
Chemin faisant, on défit, au-delà de Krasnoé , un
corps ennemi de six mille hommes, dont les restes
coururent se renfermer dans Smolensk. « Le hasard
voulut que le jour de ce succès fut celui de la fête de
l'empereur. L'armée ne pensa pas à la célébrer. Dans
la disposition des hommes, dans celle des lieux, rien
ne convepoit à une fête. »
Enfin, le 16 août, on découvrit Smolensk. « Na-
poléon, parvenu sur une hauteur, vit, dans un nuage
de poussière , de longues et noires colonnes d'où jail-
lissoit le reflet d'une multitude d'armes ; ces masses
s'avançoient si rapidement qu'elles sémbloient courir.
• ( >9 )
C'étoit Barclay, Bagration , près de cent vingt mille
hommes, enfin toute l'armée russe. A cette vue, Na-
poléon , transporté de joie, frappa des mains , et s'é-
cria : « Enfin , je les tiens. » Les deux généraux arri-
vèrent hors d'haleine sur les hauteurs de la rive
droite. Ils ne respirèrent qu'en se voyant encore
maîtres des ponts qui réunissent les deux villes. »
Bagration , ne cherchant que les combats, vouloit
sauver Smolensk par une bataille; Barclay, plus sage,
n'accouroit que pour protéger la fuite des habitans et
l'évacuation de ses magasins. Il étoit décidé à n'aban-
donner aux Français que des cendres. Il renvoya Bar
gration avec son armée vers Elnia, et se jeta dans la
partie fortifiée de la ville.
Se voyant encore déçu dans l'espoir qu'il avoit eu
d'une bataille, Buonapartë ne considéra plus Smo-
lensk que comme un passage qu'il falloit enlever de
vive force et sur-le-champ, pour continuer la marche
sur Moscou. »
Smolensk offre l'aspect de deux villes que le
Dniéper sépare. Celle de la rive droite, la plus nou-
velle , est ouverte. L'ancienne ville est couronnée
d'une muraille haute de vingt-cinq pieds, épaisse de
dix-huit t et défendue par vingt-neuf grosses tours.
« Napoléon vouloit que l'artillerie de sa garde abattît
la grande muraille avec ses pièces de douze, impuis-
santes contre une masse si épaisse. Elle désobéit,
prolongea ses - feux dans le chemin couvert, et le né-
toya. L'ennemi fut rejeté brusquement dans ses murs;
mais, en montant à cet assaut, nos colonnes d'at-
taque laissèrent une longue et large-traînée de sang ,
de blessés et de morts. » S'élançant tout au travers
( 30 )
d'une gtêle de balles et de mitraille, elles persévé-
rèrent avec une ardeur, une fermeté, un ordre si ad-
mirables , que la partie de l'armée qui étoit specta-
trice, saisie d'enthousiasme, battit des mains.
Ce plan d'attaque étoit une faute; « elle coûta à
l'armée cinq à six mille hommes. » Enfin, la nuit vint;
on jeta des obus dans la ville pour en déloger l'en-
nemi. « Ce fut alors que l'on vit s'élever de plusieurs
points d'épaisses et noires colonnes de fumée, qu'é-
clairèrent ensuite, par intervalles, des lueurs incer-
taines, puis des étincelles ; enfin de longues gerbes de
feu jaillirent de toutes parts. C'étoit comme un grand
nombre d'embrâsemens. Bientôt ils se réunirent et
ne formèrent plus qu'une vaste flamme qui s'élevoit
en tourbillonnant, couvroit Smolensk et la dévoroit
tout entière avec un sinistre bruissement.
» L'empereur, assis devant sa tente, contemploit
silencieusement cet horrible spectacle. On ne pouvoit
encore en déterminer ni la cause, ni le résultat, et
l'on passa la nuit sous les armes. »
Vers trois heures du matin, un sous-officier de Da-
voust se hasarda jusqu'au pied de la muraille, et l'es-
calada sans bruit. Enhardi par le silence qui régnoit,
il pénétra dans la ville : elle étoit déserte. Barclay,
avec la garnison et les habitans , l'avoit abandonnée
pendant la nuit, après y avoir mis le feu. L'armée
entra dans ses murs, au milieu des débris fumans et
ensanglantés.
« Quand l'empereur sut Smolensk entièrement oc-
cupée , et ses feux presque éteints, il s'achemina len-
tement vers sa stérile conquête.- Son regard n'eut à
se reposer que sur des décombres, à travers lesquels
( 31 )
se tvaînoient nos blessés, et sur des monceaux de
cendres fumans, où gisoient des squelettes humains,
desséchés et noircis par le feu. Cette grande destruc-
tion l'étonna. Quel fruit de sa victoire! Il parcourut »
selon son habitude, le champ de bataille.—Triste
revue de morts et de mourans, compte funeste à faire
et à rendre ! — Au reste, ce calcul de cadavres fut
aussi trompeur que rebutant ; car on avoit déjà fait
disparoître la plupart des nôtres, et laissé en évidence
ceux de l'ennemi.
» Néanmoins l'empereur écrivit que ses pertes
étoient bien moindres que celles des Moscovites ;
que la conquête de Smolensk le rendoit maître des
salines russes, et que sou ministre du trésor devoit
compter sur vingt-quatre millions de plus. »
Il ne se faisoit point sans doute à lui-même de pa-
reilles illusions. Il se vengea de la retraite de Barclay,
en déclamant contre ce général qu'il traita de lâche ;
« il s'acharnoit sur l'armée ennemie, comme s'il eût
pu la détruire par ses raisonnemens. » Après une heure
d'entretien sur ce ton avec ses généraux, qui le lais-
soient parler, il finit en s'écriant : « Que les Russes
» étoient des femmes et qu'ils s'avouoient vaincus. »
Ce fut alors qu'un de ses officiers, revenant du
camp de Schwartzemberg , lui apprit que « Tormasoff
et son armée s'étoient élevés dans le Nord, entre
Minsk et Varsovie ; une brigade saxonne enlevée, le
grand-duché envahi, avoient été les premiers ré-
sultats de cette agression. Mais Regnier a appelé
Schwartzemberg à son secours. Alors Tormasoff battu
a reculé. Tchitchakoff, qui accouroit à son secours
avec l'armée du Danube, l'a rejoint. »
( 3a )-
Cette jonction augmentoit les dangers de la Graude-
Armée; mais Buonaparte jugea qu'il avoit encore le
temps de gagner une bataille, et d'arriver à Moscou.
« Ici, il faut le dire, a misère de l'armée ne resta
pas sans interprète ; il sut que ses soldats se deman-
doient entre eux dans quel but on leur avoit fait faire
huit cents lieues, pour ne trouver que de l'eau maré-
cageuse, la - famine et des bivouacs sur des cendres?
Plusieurs des généraux eux-mêmes commençoient à
se fatiguer; les uns s'arrêtoient malades; les autres
murmuroient. »
Rapp, qui arriva alors de Paris, fut frappé de la
décomposition de l'armée, comme il l'avoit été des
débris qu'elle avoit laissés derrière elle. Il avoit ren-
contré, dit-il, sur la route, des corps de jeunes sol-
dats qui venoient joindre la grande armée, dans un
si affreux dénuement, que les alimens, l'eau même,
souvent leur manquoient. « De ces privations, de .ces
bivouacs continuels, et de l'infection de l'air par
les corps putréfiés des hommes et des chevaux qui
jonchoient les routes, étoient nées deux affreuses
épidémies : la dyssenterie et le typhus. De vingt-
deux mille Bavarois qui avojent passé l'Oder, onze
mille seulement étoient arrivés sur la Dun, et ce-
pendant ils n'avoient pas encore combattu. Cette
marche militaire coûtoit aux Français un quart, aux
alliés la moitié de leur armée. » Les routes, les li-
sières des bois étoient semées d'un grand nombre de
ces jeunes soldats, trop foibles pour pouvoir suivre
leurs camarades; ils tomboient découragés." On en
vit qui arrachoient des épis de seigle pour en dévorer
les grains ; puis ils tentoient de gagner, souvent bien
(33)
3
«ïi vain, l'hôpital ou le village le moins éloigné. Beau-
coup périrent. » Enfin, un grand nombre de soldats,
rebutés par tant de fatigues, renonçoient volontaire-
ment à leurs drapeaux; ils se formoient en bande, et
s'établissoient dans les châteaux et dans les villages
voisins de la route militaire, où ils vi voient dans l'a-
bondance.
« Rapp avoit vu tous ces désordres : il arrivoit, et
sa brusque franchise n'en épargna pas les détails à
son chef; mais l'empereur se contenta de lui répondre :
« Je frapperai un grand coup, et tout le monde se
» ralliera: »
Ce grand coup étoit une victoire et la prise de
Moscou. Cependant il dissimule sa détermination , et
paroît vouloir hiverner à Smolensk. Quelques corps
dé troupes, dit-il, dépasseront cette ville, unique-
ment pour en éloigner les Russes de quelques jour-
nées, et ils éviteront soigneusement toute affaire sé-
rieuse. Mais « c'est à Murat et à Ney, aux deux plus
téméraires, qu'il a confié l'avant-garde, et il vient de
mettre le prudent et méthodique Davoust sous les
ordres de l'impétueux roi de Naples. »
I
Son espérance se réalisa. Ney et Murat, emportés
par leur ardeur à la poursuite des ennemis, atteigni-
rent leur arrière-garde à Valantina. Le choc fut meur-
trier et devint une bataille : « trente mille hommes s'y
engagèrent successivement de part et d'autre ; on s'a-
borda , soldats, officiers, généraux ; la mêlée fut
longue, l'acharnement terrible : la nuit même n'ar-
rêta point. Epuisé de forces et de sang, Ney, ne se
sentant plus environné que de morts, de mourans et
de ténèbres, fit cesser le feu, garder le silence et pré-
( 34 )
senter les baïonnettes. Les Russes, n'entendant plus
rien , profitèrent de l'obscurité pour faire leur re-
traite. »
C'est dans cette affaire que périt le général Gudin,
regretté par toute l'armée. Les blessés furent trans-
portés à Smolensk : « ce n'étoit plus qu'un vaste hô-
pital, d'où sortoit un grand gémissement. » Tout y
étoit dans un affreux désordre : « un hôpital de cent
blessés y fut oublié pendant trois jours, » tant les
soins à donner à un si grand nombre de malheureux
étoient multipliés !
Murât, qui s 'étoit porté en avant jusqu'auprès de
Dorogobouje, à douze lieues de Smolensk, avoit dé-
couvert, derrière un bois, toute l'armée russe rangée
en bataille; il n'en étoit séparé que par un étroit
ravin. A cette nouvelle, Buonaparte accourut avec sa
garde ; mais l'armée ennemie avoit déjà disparu, après
avoir réduit Dorogobouje en cendres. Toute l'armée y
arriva le 24 août, et l'on suivit le chemin de Moscou,
en toute hâte à travers champs, et plusieurs régimens
de front.
La marche sur cette route fut moins pénible. Depuis
Smolensk les Russes avoient négligé de brûler les vil-
lages et les châteaux. L'armée française y trou voit des
fourrages, des grains, des fours et des ab ris. Les Co-
saks mêmes ne la harceloient plus. et Par-là, ils au-
roient inquiété l'armée et retardé sa marche; mai,.
Barclay sembloit craindre de nous décourager : il nè
luttoit que contre notre avant-garde, et autant qu'il
le falloit pour nous ralentir sans nous rebuter.
» Cette détermination de Barclay, l'affoiblissement
de l'armée, l'approche du moment décisif, inquié-
( 3"5 )
3.
torënt Napoléon. Il avoit vainement espéré une com-
munication. d'Alexandre. Vers le 28 août, il parbîel.
demander. Une lettre de Berthier à Barclay, peu re-
marquablé, du reste, se terminoit ainsi : « L'empe-
9 reur iné charge de vous prier de faire ses compli-
« mens à l'empereur Alexandre : dites-lui que les
11 vicissitudes de la guerre et aucune circonstance n.,
» peuvent altérer l'amitié qu'il lui porte. »
Dans cette journée du 28 août, l'avant-garde re-
poussa les Russes jusque dans Wiasma, dont ils ne Sé
retirèrent qu'après avoir brûlé les ponts et mis le feu
à la ville. L'armée 7 altérée, manqua d'eau ; on se dis-
puta quelques bourbiers : on sebattit près des sources,
bientôt taries. Napoléon lui-même dut se contenter
d'une bourbe liquide.
Cependant un changement important s'effectuoit
dans l'armée russe. Indignée, comme Bagration , de
reculer toujours sans livrer bataille, elle se sou leva
contre Barclay, qu'elle appeloit un étranger, un traître!
Tous deipandoient, tous vouloient Kutusoff et une
bataille. Alexandre, cédant à cette clameur générale,
venoit de transférèr le commandement en chef à Ku-
tusoff. « Le 29 août, l'arrivée de ce nouveau général
et l'annonce d'une bataille avoient enivré l'armée russe
d'une double joie ; aussitôt tous avoient marché vers
Borodino , non plus pour fuir, mais pour se fixer sur
cette frontière du gouvernement de Moscou, pour y
vaincre ou mourir. »
Barclay, envers qui on étoit injuste, « se montra
plus grand encore dans le reste de la campagne. Il
voulut servir sous les ordres de Kutusoff ; on le vit
obéir comme il avoit commandé, avec le même 'zèle.-
( 36 )
Comme cette nouvelle arrivoit à l'armée frânçaÍsej
à Gjatz , dont l'ennemi venoit aussi de brûler les ponts
et le bazar, un parlementaire russe se présenta. « Il
avoit si peu à dire qu'on s'aperçut d'abord qu'il ve-
noit pour observer. Un général français, lui ayant
inconsidérément demandé ce qu'on trouveroit de
Viasma à Moscou : Pultava, repliqua fièrèment le
Russe. Cette réponse annonçoitune bataille; elle plut
aux Français, qui aiment l'à-propos, et se plaisent à
rencontrer des ennemis dignes d'eux. »
Enfin , l'armée russe s'arrêtoit ; elle avoit été jointe
par des renforts et de nouvelles levées. On apprit
qu'elle remuoit toute la plaine de Borodino, hérissant
ce sol de retranchemens. Napoléon annonça une ba-
taille à son armée ; il lui donna deux jours pour se
réparer, pour préparer ses armes et ramasser des sub-
sistances.
Le 6 septembre, les deux armées furent en pré-
sence; « elles sont égales : environ cent vingt mille
hommes et six cents canons de chaque côté ; chez les
Russes, l'avantage des lieux, d'une seule langue ; chez
les Français, autant d'hommes, mais plus de soldats.-
Ce jour-là, de part et d'autre, on ne fit que s'obser-
ver attentivement et se préparer en silencè, pour le
lendemain, à un choc épouvantable.
On connoît les détails et les résultats de cette ba-
taille, dite de la Moskwa, la plus terrible et la plus
sanglante qui eût été livrée depuis plusieurs siècles.
Près de cent mille hommes y périrent. Mais ce qui est
moins connu, c'est la stupeur et la nullité qu'y mon-
tra cet homme qui en sacrifioit un si grand nombre
à sa folle ambition. L'historien, pour l'excuser, nous
( 37 )
apprend ce que nous n'avons vu dans aucun bulletin,
dans aucun rapport : que ce jour-là l'empereur étoit
malade, avoit la fièvre. Ce ne seroit une excuse que
pour son étrange inaction dans cette journée; mais,
malheureusement, sans avoir contribué à la victoire,
il eut une volonté bien réfléchie qui la rendit incom-
plète, et en fit perdre le fruit.
La nuit qui précéda la bataille, son sommeil fut
agité, entrecoupé par les terreurs qui l'assiégeoient.
« Le dénuement de ses soldats l'épouvante. Comment,
foibles et affamés, soutiendront-ils un long et terrible
choc ? Dans ce danger, il considère sa garde comme
son unique ressource. Il fait venir Bessières, qui la com-
mande. Il veut savoir si rien ne manque à cette réserve
d'élite : plusieurs fois il le rappelle et renouvelle ses
pressantes questions; il veut qu'on distribue à ces vieux
soldats pour trois jours de biscuit et de riz, pris sur
leurs fourgons de réserve ; enfin, craignant de ne pas
être obéi, il se relève, et lui-même demande aux gre-
nadiers de sa garde, à l'entrée de sa tente, s'ils ont
reçu ces vivres. Satisfait de leur réponse, il rentre
et s'assoupit. »
On verra bientôt que le succès de la bataille, le
sort de l'armée, n'entroient pour rien dans ces soins
affectés pour sa garde ; c'est uniquement pour lui,
pour la sûreté de sa personne qu'il pense à la conser-
ver forte , intacte, dévouée. Plusieurs fois, pour cette
garde, toujours bien nourrie et qui ne se battoit pas,
on détourna des convois destinés pour d'autres corps
affamés ; ce qui excita souvent dans l'armée ( dit M. de
Ségur) des plaintes et des murmures. (Nous conti-
nuons à transcrire :)
C 38 )
« Bientôt il appelle encore; son aide-de-camp le
trouve la tête appuyée sur ses mains ; il semble, à l'en-
tendre, qu'il réfléchit sur les vanités de la gloire.
« Qu'est-ce que la guerre ? Un métier de barbares,
» où tout l'art consiste à être le plus fort sur un point
» donné. » Il se plaint ensuite de l'inconstance de la
fortune, qu'il commence, dit-il, à éprouver. Parois-
sant alors revenir à des pensées plus rassurantes, il
rappelle ce qui lui a été dit sur la lenteur et l'incurie
de Kutusoff. Puis il songe à la situation critique où il
s'est jeté, et il ajoute « qu'une grande journée se pré-
» pare, que ce sera une terrible bataille. » Il demande
à Rapp s'il croit à la victoire. - Sans doute, lui ré-
pond celui-ci, mais sanglante !
» Il chercha enfin quelque repos ; mais les fatigues
des jours précédens, tant de soins, une si grande at-
tente, l'ont épuisé; le refroidissement de l'atmos-
phère l'a saisi ; une fièvre d'irritation, une toux sèche,
une violente altération le consument. Le reste de la
nuit, il cherche vainement à étancher la soif brû-
lante qui le dévore. » Enfin, cinq heures sonnent; il
se rend sur le champ de bataille :
» Elle devoit commencer par l'aile drpite. C'étoit
son plan, et on ne sait, dit M. de Ségur, pourquoi
il y manqua au moment de l'exécution. » Son atten-
tion étoit fixée sur cette aile, quand tout à coup,
vers sept heures, la bataille éclate à sa gauche. Lui-
même avoit ordonné cette attaque; mais il multiplia
trop ses ordres, et il engagea de front une bataille
qu'il avoit conçue dans un ordre oblique. »
Tous les corps s'engagèrent à la fois. La bataille
duroit déjà depuis plusieurs heures; Murât et Ney,
( 39 )
épuisés, s'arrêtent, et, pendant qu'ils rallient leurs
troupes, ils envoient demander des renforts. « On vit
alors Napoléon saisi d'une agitation jusque-là incon-
nue : il se consulta longuement; enfin, après des
ordres et des contr'ordres réitérés à sa jeune garde,
il crut que la présence des forces de Friant et de
Maubourg ( qui étoient déjà engagés ) suffiroient,
l'instant décisif ne lui paroissant pas venu. Mais Ku-
tusoff profita de ce sursis, qu'il ne devoit pas es-
pérer. » 1
La bataille devenoit à chaque moment plus terrible.
Murat venoit de renvoyer Borelli à l'empereur pour
demander du secours. « Il promet sa jeune garde ;
mais à peine eut-elle fait quelques pas que lui-même
lui cria de s'arrêter. Il répondoit à ceux qui le pres-
soient : qu'il y vouloit mieux voir ; que l'heure de sa
bataille n'étoit pas encore venue; qu'elle commence-
roit dans deux heures.
« Mais elle ne commença pas. On le vit presque toute
cette journée s'asseoir ou se promener lentement sur
les bords d'une ravine, loin de cette bataille qu'il aper-
cevoit à peine depuis qu'elle avoit dépassé les hau-
teurs ; sans inquiétude lorsqu'il la vit reparoître, sans
impatience contre les siens, ni contre l'ennemi. Il fai-
soit seulement quelques gestes d'une triste résignation
quand, à chaque instant, on venoit lui apprendre la
perte de ses meilleurs généraux. Il se leva plusieurs
fois pour faire quelques pas, et se rasseoir encore.
Vers le milieu du jour, Bagration et la moitié de la
ligne russe étant tombés, Ney, Davoust, Murat se pré-
sentent sur le flanc entr'ouvert du reste de l'armée
ennemie, dont ils voyoient les réserves, les derrières
abandonnés, et jusqu'à la retraite. Mais se sentant trop
( 40 )
foibles pour se jeter dans ce vide, derrière une ligne
encore formidable, « ils appellent la garde à grands
cris. La jeune garde! qu'elle se montre seulement,
qu'elle les remplace sur ces hauteurs ! eux alors suffi-
ront pour achever. C'est Belliard qu'ils ont envoyé à
l'empereur. Il déclare que les regards percent sans
obstacle derrière l'armée russe ; qu'on y voit une foule
confuse de fuyards, de blessés et de charriots en re-
traite; qu'il ne faut qu'un élan pour arriver au milieu
de ce désordre, et décider du sort de l'armée ennemie
et de la guerre. Cependant l'empereur hésite, doute ,
ordonne à ce général d'aller voir encore. Belliard,
surpris, court et revient promptement : Il n'y a plus
un instant à perdre, sans quoi il faudra une seconde
bataille pour terminer la première. »
Il répond, sur le rapport que lui fait de son côté
Bessières, « que rien n'étoit encore assez débrouillé ;
Il que, pour faire donner ses réserves, il vouloit voir
» plus clair sur son échiquier. »
- Belliard consterné rapporte cette réponse à Murât,
à Ney. Ce dernier éclate. « Sont-ils donc venus de si
loin pour se contenter d'un champ de bataille ? Que
fait l'empereur derrière l'armée? Puisqu'il ne fait plus
la guerre par lui-même, qu'il n'est plus général, qu'il
veut faire partout l'empereur, qu'il retourne aux Tui-
leries , et nous laisse être généraux pour lui. »
Aussitôt après Belliard, Daru dit à basse voix à Na-
poléon , « que de toutes parts on s'écrioit que l'instant
de faire donner la garde étoit venu. Mais Napoléon
répliqua : Eh ! s'il y a une seconde bataille demain,
» avec quoi la livrerai-je ? »
Le prince Eugène, contre lequel Barclay luttoit
opiniâtrement ; « fit avertir Napoléon de sa position
( 4t )
critique ; mais Napoléon répondit « qu'il n'y pouvoit
» rien ; que c'étoit à lui de vaincre; qu'il n'avoit qu'à
» faire un grand effort. »
Enfin Murât, pour la quatrième fois, lui envoie ses
supplications : « Il ne lui demande plus que la cava-
lerie de sa garde. Il paroît y consentir ; mais Bessières
qui la commandoit étoit absent. L'empereur l'attendit
près d'une heure sans impatience, sans renouveler son
ordre. Quand le maréchal revint, il le reçut d'un air
satisfait, écouta tranquillement son rapport, et lui
permit de s'avancer jusqu'où il le jugeroit conve-
nable.
» Mais il n'étoit plus temps; il ne falloit plus songer
à s'emparer de toute l'armée ennemie, mais seulement
du champ de bataille. On avoit laissé à Kutusoff le
loisir de se reconnoître. v
L'armée russe, s'étant ralliée, montra encore un
front terrible; et, après avoir affronté avec de nou-
veaux efforts tout le feu de nos batteries, elle exé-
cuta sa retraite, fière, en bon ordre, avec ses bagages
et ses blessés.
La bataille de la Moskwa avoit cessé à trois heures
et demie, le ? septembre. Chaque corps avoit vaincu
successivement ce qu'il avoit devant lui; personne n'a-
voit commandé. Tous mécontens disoient « que c'étoit
une bataille sans ensemble, une victoire de soldats
plutôt que de général. »
Dès que Buonaparte n'entendit plus le feu, il se
rendit avec sa garde sur le champ de bataille, et lui
en fit prendre possession, en lui commandant de ne
pas le dépasser. Rentrant ensuite dans sa tente, il dicta
le bulletin de cette journée, où, ne pouvant se don-
ner de louanges, il annonça simplement que « ni lui
» ni sa garde n'avoient été exposés. »
( 42 )
Le lendemain matin, il retourne à ce funeste champ,
de bataille. ft Jamais aucun ne fut d'un si horrible as-
pect. 11 ne put évaluer sa victoire que par les morts;
car sept à huit cents prisonniers et une vingtaine de
canons brisés avoient été les seuls trophées de cette
victoire incom plète. » Mais il y avoit là plus de cin-
quante mille cadavres russes. L'armée française avoit
perdu quarante mille hommes. Quarante-trois géné-
raux avoient été tués ou blessés.. La terre étoit tel-
lement jonchée de Français étendus sur les redoutes,
qu'il sembloit y avoir là plus de vainqueurs tués que
de vainqueurs vivans. — On voyoit autour des aigles
le reste des officiers et spus-officiers, et quelques sol-
dats; à peine ce qu'il en falloit pour garder le dra-
peau. Partout des soldats errans parmi des cadavres,
et cherchant des subsistances jusque dans les sacs de
leurs com pagnons morts ; d'horribles blessures, des
bivouacs silencieux , une morne taciturnité. Le reste
étoit épars sur le champ de bataille pour enlever les
blessés. 11 y en avoit vingt mille. Napoléon dispersa
les officiers qui le suivoient pour qu'ils secourussent
ceux qu'on entendoit crier de toutes parts. On en
trouvoit surtout dans les ravins, où la plupart des
nôtres avoient été précipités. Les uns prononçoient
en gémissant le nom de leur patrie,. ou de leur mère ;
c'étoient les plus jeunes : les plus anciens attendoient
la mort, sans daigner implorer ni se plaindre. D'au-
tres demandoient qu'on les tuât sur-le-champ.
» On apercevoit des Russes se traînant jusqu'aux
lieux où l'entassement des corps leur offroit une hor-
rible retraite. Beaucoup assurent qu'un de ces infor-
tunés vécut plusieurs jours dans le cadavre d'un che-
val ouvert par un obus, et dont il rongeoit l'intérieur.
On en vit redresser leur jambe brisée, en liant forte-
( 43 )
ment contre elle une branche d'arbre, et marcher
ainsi jusqu'au village le plus prochain, sans laisser
échapper un seul gémissement. »
Buonaparte rentra dans sa tente triste et abattu ; il
avoit vu « des pertes immenses sans résultat propor-
tionné, » et c'est lui qu'on en accusoit. Le méconten-
tement étoit général ; tous les regards l'exprimoient.
Le silence même autour de lui étoit un reproche. Son
beau-frère Murât, son fils adoptif Eugène, loin de
le savoir malade, s'étonnoient tout haut de n'avoir
pas reconnu Napoléon dans cette journée. « Ney mit
une singulière opiniâtreté à lui conseiller la retraite. »
Cependant Murat, un peu reposé, avoit poussé
l'arrière-garde des Russes jusqu'à Mojaïsk. Tout le
reste de leur armée se découvrit sur une hauteur,
derrière cette ville. « Leur attitude étoit ferme et im-
posante , comme avant la bataille. » On voulut les at-
taquer , mais on y fit des pertes ; et ils continuèrent
leur retraite, sans laisser de trace de leur marche. Ils
avoient jeté quelques obus dans Mojaïsk, quand notre
avant-garde y entroit. On se hâta d'éteindre le feu qui
avoit déjà brûlé plusieurs de leurs blessés. C'est dans
cette ville qu'ils avoient transporté tous ceux de la
bataille.Les maisons en étoient remplies. Il fallut jeter
les morts par les fenêtres pour s'y loger. On n'y trouva
ni habitans, ni vivres.
Deux jours après, on rejoignit les Russes. Ils étoient
dans une forte position. Murat eut l'imprudence de
les y faire attaquer par la jeune garde ; et « on perdit,
sans utilité, deux mille hommes de cette réserve qu'on
avoit ménagée si mal à propos le jour de la bataille. »
Napoléon resta trois jours à Mojaïsk, travaillant
dans sa chambre, toujours dévoré, dit M. de Ségur
( 44 )
par une fièvre ardente. « Un rhume Tiolent lui avoit
ôté l'usage de la parole. Dictant à sept personnes à
la fois, et ne pouvant s'en faire entendre, il écrivoit
sur différens papiers le sommaire de ses dépêches , ou
s'expliquoit par signes. 11 retrouva la voix pour dire
au général Bessières, qui lui faisoit alors l'énuméra-
tion de tous les généraux blessés à la Moskwa :
« Huit jours de Moscou , et il n'y paroîtra plus. »
Kutusoff étoit arrivé le 13 septembre devant Mos-
cou, avec quatre-vingt-onze mille hommes, y com-
pris vingt mille recrues et six mille cosaks. Trompant
le gouverneur Rostopchin , à qui il avoit juré sur ses
cheveux blancs qu'il se feroit tuer avec lui devant
cette capitale, il l'abandonne la nuit même, après un
conseil de guerre. Aussitôt Rostopchin furieux fait
frapper à toutes les portes , excite les habitans à fuir
pour leur salut. On leur annonce l'incendie. Des fu-
sées sont glissées dans toutes les ouvertures favorables,
et surtout dans les boutiques du quartier marchand.
On enlève les pompes; la désolation monte à son
comble. Les habitans, rassemblés par groupes sur les
places, se décident à suivre l'armée qui traversoit
alors la ville.
« Elle partit entourée d'une foule de femmes, d'en-
fans et de vieillards désespérés. Les champs en furent
couverts; ils fuyoient dans toutes les directions, par
tous les sentiers, sans vivres, et tout chargés de leurs
effets. On en vit qui, faute de leurs chevaux , s'étoient
attelés eux-mêmes à des chariots, traînant ainsi leurs
enfans en bas âge, ou leur femme malade, ou leur
père infirme ; enfin ce qu'ils avoient de plus précieux.
Les bois leur servirent d'abri : ils vécurent de la pitié
de leurs compatriotes, v
( 45 )
Le dernier jour de Moscou étoit venu. Rostopchin
fait ouvrir les prisons, et arme tout ce qu'il a pu re-
tenir et rassembler. « Quelques officiers et soldats de
police dirigèrent leur fureur; on les organisa, on as-
signa à chacun son poste, et ils se dispersèrent pour
que le pillage, la dévastation , l'incendie, éclatassent
partout à la fois. »
Ce jour-là même (le 14 septembre), Napoléon,
enfin persuadé que Kutusoff ne s'étoit pas jeté sur
son flanc droit, rejoignit son avant-garde. « Il monta
à cheval à quelques lieues de Moscou; il marchoit
lentement, avec précaution, faisant sonder devant lui
les bois et les ravins, et gagner le sommet de toutes
les hauteurs pour découvrir l'armée ennemie. »
Les éclaireurs. arrivèrent enfin sur une dernière
hauteur qui touche à Moscou , et qui la domine. « Il
étoit deux heures ; la soleil faisoit étinceler de mille
couleurs cette grande cité; ils s'arrêtent ; ils crient :
Moscou ! Moscou ! chacun alors presse sa marche ; on
accourt en désordre , et l'armée entière , battant des
mains, répète avec transport : Moscou! Moscou!
« A la vue de cette ville dorée, de ce nœud bril-
lant de l'Asie et de l'Europe, de ce majestueux ren-
dez-vous où s'unissoient le luxe, les usages et les arts
des deux plus belles parties du Monde, nous nous
arrêtâmes, saisis d'une orgueilleuse contemplation.
Napoléon lui-même étoit accouru : il s'arrêta trans-
porté. Depuis la grande bataille, les maréchaux, mé-
contens, s'étoient éloignés de lui ; mais, à la vue de
Moscou prisonnière, ils oublièrent leurs griefs. On
les vit tous se presser autour de leur empereur, ren-
dant hommage à sa fortune. »