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Articles publiés dans le "Libéral du Centre" en 1869 : (22 février-22 juillet) / G. Puyboyer

De
205 pages
impr. de Sourilas, Ardillier fils et Cie (Limoges). 1871. 205 p. ; In-8.
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G. PUYBOYER
ARTICLES
PUBLIÉS DANS
LE LIBÉRAL DU CENTRE
EN 1869
LIMOGES
IMPRIMERIE DE TH. SOURILAS ET Ve ARDILLIER,
Rue, du Consulat, 19.
1879
G PYBOYER
ARTICLES
PUBLIÉS DANS
LE LIBÉRAL DU CENTRE
EN 18 69
LI MOGES
Imprimerie Sourilas, Ardillier fila et Ce
Rue du Consulat, 15 et 19
1 8 7 1
ARTICLES
PUBLIES DANS LE
LIBÉRAL DU CENTRE, EN 1869
NÉCROLOGIE.
M. TIXIER LACHASSAGNE.
22 février 1869.
M. Tixier Lachassagne fut un de ces hommes
rares dans tous les temps, rares surtout dans le nôtre,
qui, toujours supérieurs aux fonctions qu'ils occu-
pent, si élevées qu'elles soient, sont désignés à l'es-
time publique par autre chose que des rubans de
toute couleur.
Président pendant trente ans de la Cour de Limo-
ges, il en fut réellement le chef. Il unissait à la
science du jurisconsulte cette exactitude qui est un
des devoirs du magistrat. Il ne distinguait pas en-
tre les grandes et les petites affaires; c'était un pre-
mier Président qui présidait. Simple comme tous
ceux qui n'ont pas besoin de se guinder pour se
grandir, son affabilité était proverbiale et jamais à
personne sa porte ne fut fermée. Mérite moins com-
mun encore, il sut garder son indépendance et la
franchise de son langage. Magistrat inamovible lors
de la révolution de 1848, il acceptait franchement le
nouvel ordre des choses, sans se mêler aux passions
politiques dont l'écho devait expirer au pied de son
siège : mais gardant les droits de la compagnie à la
tête de laquelle il était placé, il revendiquait dans
une fête républicaine la première place due à la
Cour.
Quatre ans plus tard, au jour néfaste, un Procu-
reur général s'était rencontré, — un seul en France,
— qui avait compris et fait son devoir. Impuissant à
faire exécuter la loi brisée entre ses mains, il était
descendu de son siège.
En installant son successeur, M. Tixier Lachassa-
gne n'oublia pas le magistrat qui n'avait pas voulu
subir le Deux Décembre, et son discours vint appor-
ter à M. de Peyramont, dans sa retraite, l'expres-
sion de sympathies dont les hommes en place d'alors
n'étaient pas prodigues envers les vaincus.
Le moment approchait où le décret de 1852 allait,
à l'étonnement de tous, frapper M. Tixier-Lachas-
sagne d'une incapacité subite, lorsqu'un coup plus
cruel l'atteignit, et l'enleva avant l'heure à ses col-
lègues. Un instant abattu, c'est par un miracle d'é-
nergie qu'il lutta contre le mal, le vainquit, et reprit
pour ainsi dire possession de lui-même La solitude
cependant s'était faite autour de lui; c'est une ha-
— 5 —
bitude de la foule d'adorer le soleil levant quelque
faible que soit son éclat. Mais dans ses promenades
solitaires qu'il continua presque jusqu'au dernier
jour, le noble vieillard recueillait le salut de ceux
qui gardent leur respect pour les choses qui le mé -
ritent et pour les hommes qui en sont dignes.
SAINT-JUNIEN.
11 mars 1869.
On nous écrit à la date du 4 courant :
« MONSIEUR,
« Hier, après avoir battu trois bans, le tambour de
ville annonçait, de la part de M. l'adjoint, la distri-
bution pendant huit semaines de bons de réduction
pour du pain.
» Je ne puis mieux faire que de vous envoyer un
de ces bons.
En voici le modèle :
N° 59. PAR M. DE SAINT-PAUL, DÉPUTÉ,
BON de réduction de vingt-cinq centimes sur du
pain.
L'Adjoint,
(signé) JUNIEN RIGAUD fils.
Ici est apposé
le cachet
de la Mairie
de Saint-Junien.
» Je profite de cette occasion pour vous prier de me
dire, si vous le pouvez, pourquoi M. Calley de Saint-
Paul, qui faisait partie des deux sociétés de secours
mutuels de la ville de Saint-Junien avant les élections
dernières, a laissé rayer son nom faute de paiement
dès qu'il a été renommé député.
» Si vous pouvez répondre à cette première question
je pourrai vous en faire d'autres, ce qui fera plaisir à
grand nombre d'électeurs de mon canton.
» Agréez, monsieur, etc »
- 7 -
Panem et cîrcenses, du pain et des jeux, voilà ce qui
suffisait aux Romains dégénérés du Bas-Empire, et
certaines gens croient sans doute que nous sommes
tombés aussi bas.
M. Calley, du reste, n'est pas le seul qui considère
les électeurs comme des mendiants plutôt que comme
des citoyens. C'est à eux qu'il appartient de répondre
aux élections prochaines.
Quant à la question que nous pose notre honorable
correspondant, nous ne pouvons croire que le non
paiement de cotisations promises soit l'effet d'une
distraction de la part d'un financier aussi consommé
que M. Calley-Saint-Paul. L'honorable député a dû
trouver naturel, une fois le but atteint, de supprimer
une dépense devenue inutile ; il a montré par-là qu'il
est plus économe quand il faut puiser dans sa caisse
que lorsqu'il s'agit de voter le budget de l'État.
Nous tâcherons de répondre aux autres questions
que voudra bien nous faire notre correspondant. Du
reste, nous comptons nous occuper bientôt, non pas
précisément de M. de Saint-Paul,
« ... Puisqu'à présent c'est ainsi qu'il se nomme, »
— nous n'avons pas l'intention de donner à ce per-
sonnage une importance qu'il n'a pas — mais de
l'état actuel de la deuxième circonscription de la
Haute-Vienne, et de la conduite que doivent tenir
aux élections prochaines les hommes assez clair-
voyants pour voir la meilleure garantie de l'ordre
dans le contrôle efficace des affaires publiques et dans,
le développement de la liberté.
LE CHEMIN DE FER
DE LIMOGES A SAINT-LÉONARD.
18 mars 1869.
Les concessions et surtout les promesses de che-
mins de fer jouent de nos jours un grand rôle à la
veille des élections. Les chemins vicinaux, les sub-
ventions pour les écoles, les tableaux pour les égli-
ses, etc., etc., ne sont que de la menue monnaie
électorale. Mais heureux le député ou le candidat
dont on peut dire dans un cerclé bien pensant : il a
obtenu pour nous le chemin de fer.
Vainement quelqu'un ferait-il observer qu'on ne
peut admettre qu'une localité soit dotée d'un che-
min de fer parce qu'elle a un député agréable, au
préjudice de celle que représente un député dont le
dévouement n'éclaire pas l'indépendance; que la
corruption ne change pas de nom lorsqu'au lieu de
s'adresser à un individu elle a pour objet de séduire
une population tout entière; que supposer que la fa-
veur joue un rôle dans des questions de cette nature,
c'est faire du gouvernement impérial la critique la
plus sanglante. Il a obtenu le chemin de fer ! Ceci
répond à tout. Il faut convenir que les amis du pre-
mier degré savent à merveille manier le pavé de
l'ours.
Le plus singulier, c'est de voir des hommes hono-
— 9 —
rables faire pour leur canton ou leur petite ville des
démarches qu'ils ne voudraient pas faire pour eux -
mêmes et descendre au rôle de solliciteurs, comme si
solliciter c'était se créer des droits. Ils forment une
députation. Le grand personnage du crû, député ou
sénateur, la présente au ministre, parfois au souve-
rain lui-même, et il est rare qu'elle revienne sans
rapporter des espérances à défaut de réalités.
Aussi avons-nous appris sans étonnement qu'une
députation de notables de Saint-Léonard se rendait
auprès du ministre des travaux publics, pour lui
soumettre la question du chemin de fer de Limoges
à Saint-Léonard, et qu'ils devaient lui être présen-
tés par Son Exc. M. le vicomte de la Guéronnière en
personne. Le nom de l'introducteur indiquait assez
celui du candidat qui recueillerait les fruits d'une
solution heureuse.
Seulement on racontait — on a encore en France
la liberté de la conversation — que les membres de
la députation désiraient à leurs voeux une réponse
positive, et ne seraient pas fâchés d'obtenir avant
l'expiration de la session actuelle un décret, ou
mieux encore une loi. Du reste, qui pourrait les blâ-
mer de ceci? Ils faisaient preuve d'esprit et d'une
connaissance parfaite de l'histoire contemporaine.
Sur des points nombreux de la France, notamment
à Toulouse et dans la Corrèze, combien de jalons ont
été plantés, combien de petits drapeaux ont flotté la
veille des élections, qui le lendemain avaient disparu
sans retour !
Sont-ils revenus enchantés? La question est déli-
cate ; des personnes dignes de foi disent que non.
- 10 -
Nous serions tentés de le croire à ne consulter que
le récit de la feuille de la préfecture. Ce n'est pas sur
ce ton qu'elle eût chanté la victoire, et si elle a
cherché à dorer l'entrevue, elle n'a pu dissimuler
complètement l'échec. Ce n'était vraiment pas la
peine d'avoir à sa tête un sénateur qui a mis au
service du second empire une vie que jadis, « hum-
ble volontaire de la démocratie, » il offrait aux idées
républicaines, et M. de la Guéronnière n'a pas plus
de chance lorsqu'il s'agit du chemin de fer de Saint-
Léonard que lorsqu'il s'agit, des chemins de fer
belges.
Pour nous, si nous avions l'honneur de connaître
MM. les délégués, nous leur dirions : ce n'est pas à
des sollicitations sans dignité qu'il faut demander le
triomphe de votre cause, si, comme nous le croyons,
elle est bonne ; c'est à la libre discussion. N'écoutez
pas le candidat qui exagère à huis clos son in-
fluence ; nommez un député indépendant ; appelez la
lumière et confiez-vous clans votre bon droit.
20 mars 1869.
J'ai reçu hier avec le timbre d'Aixe-sur-Vienne le
fragment suivant, de je ne sais quel journal officieux,
Peuple, Public ou Etendard :
« Ces déclarations n'ayant pas paru suffisantes, un
orateur précisa le débat et termina par cette ques-
tion : « RÉPONDEZ, OUI OU NON, ÊTES-VOUS SOCIA-
LISTE? »
Mis au pied du mur, M. Jules Simon a répondu à
peu près en ces termes :
« Vous me demandez si je suis communiste? Non,
mille fois non. SI JE SUIS SOCIALISTE ? DISTINGUONS.
» Si, la liberté étant acquise, tout arbitraire étant
détruit, toute tyrannie et tout tyran ayant disparu,
il s'agit de vouer son intelligence et sa volonté à la
réforme de ce qui est mal, A LA RÉORGANISATION DE LA
propriété, A L'ORGANISATION DU TRAVAIL, oui, je suis
candidat démocrate SOCIALISTE. »
Ainsi, d'après notre correspondant, les opinions
de M. Jules Simon se résumeraient ainsi : UNE RÉ-
VOLUTION POLITIQUE AYANT POUR BUT LA RÉORGANISA-
TION DE LA PROPRIÉTÉ ET L'ORGANISATION DU TRAVAIL.
La bande porte cette adresse : Au citoyen Puyboyer,
patron du citoyen Simon le partageux.
Ce dernier mot est à peine lisible, comme si en l'é-
crivant le correspondant anonyme avait hésité de-
vant cette calomnie.
— 12 —
Un juge, je ne sais lequel — ce n'était certes pas
celui d'un pays libre — a dit : « Donnez-moi trois
lignes de l'écriture d'un homme, et je le ferai pendre. »
Aussi je me défie des citations tronquées, et je n'a-
vais pas besoin de cet envoi pour savoir qu'on allait
sortir, en vue des élections, du magasin des acces-
soires, le mannequin usé du spectre rouge. J'ignore
si dans cette réunion où le journal officieux comp-
tait, parait-il, des amis et des écouteurs, M. Jules
Simon, à un moment de son discours, a prononcé
ces paroles. Ce que je sais, c'est que tout, dans sa
vie comme dans ses ouvrages, proteste contre une
accusation mensongère, et qu'ici même il a pu se
déclarer à juste titre le défenseur acharné de la pro-
priété.
Nous voyons de nos jours la fortune s'acquérir
trop souvent par de honteux tripotages et des pros-
titutions de toute espèce. Je soutiens cependant que
la propriété en France a pour origine ordinaire le
travail libre ; qu'elle n'est pour ainsi dire que de la
liberté accumulée ; qu'en conséquence, chacun doit
pouvoir disposer comme il l'entend de sa chose et la
transmettre à son gré, et si je pense que la propriété
doit être dégrevée des impôts qui l'écrasent, je ne
crois pas que la base sur laquelle elle repose puisse
changer.
Mais lorsque je rencontre des hommes ne pensant
pas comme moi, ayant trop de confiance peut-être
dans les destinées de l'humanité, et rêvant un âge
d'or où la misère disparaîtra du monde, s'ils deman-
dent le triomphe de leurs théories à la liberté et non
à la violence, qu'ils s'appellent socialistes peu m'im-
- 13 —
porte, ils ne m'inspirent aucune épouvante. Je cri-
tique leurs idées, mais je me souviens qu'en cher-
chant la pierre philosophale on a créé la chimie, et
j'espère que, les utopies écartées, il pourra sortir de
leurs efforts quelque bien pour les déshérités de la
fortune.
Ceux que les libéraux doivent craindre et com-
battre sans cesse, ce sont les autoritaires de tous les
partis, les fanatiques de toute couleur, les adulateurs
de la violence triomphante, les apôtres de la force
des coups d'Etat et des coups de main. M. Jules Si-
mon n'a-t-il pas toujours été au contraire le cham-
pion du droit et de la liberté?
Puisque le correspondant anonyme a jugé à pro-
pos de s'adresser directement à moi, qu'il me permette
d'ajouter ceci : Au besoin, — avec son concours sans
doute, — je défendrai ma propriété contre les parta-
geux ; aujourd'hui avec le concours de tous ceux qui
ne sont pas assez naïfs pour s'effrayer du spectre
rouge, je la défends contre un gouvernement dissi-
pateur qui la surcharge d'impôts. C'est pour ceci que
mon vote est acquis au député indépendant.
Je n'ai l'outrecuidante prétention de patronner
personne. Ce droit de patronage, est un de ceux que
s'arroge le gouvernement et qu'il exerce au moyen de
ses serviteurs de toute espèce et de tout rang. Il est
vrai que M. Jules Simon est recommandé — ou pa -
tronné si l'on veut—auprès de tous les honnêtes gens
par l'éclat de son talent et les services qu'il a rend us
à la cause libérale. Ce n'est pas ma faute si M. Marc
de la Guéronnière n'a pas de patrons de cette au-
torité.
— 14 —
Enfin si en m'appelant citoyen, mon spirituel cor-
respondant a voulu faire une épigramme, j'avoue ne
pas la comprendre. C'est un titre que pour mon
compte je préférerai toujours à celui de sujet.
LE DISCOURS DE M. MATHIEU.
3 avril 1869.
L'hypocrisie, a dit un moraliste, est un hommage
que le vice rend à la vertu. La pensée est ingénieuse;
mais je doute que son auteur eût songé à" l'écrire
après avoir entendu le discours que M. Mathieu vient
de prononcer à la Chambre. Avec une désinvolture
que M. Calvet Rogniat doit envier, à laquelle M. Gra-
nier de Cassagnac est seul capable d'atteindre, l'ho-
norable député de la Corrèze a déclaré que le droit
et le devoir du député c'était non-seulement de voter
" avec l'indépendance que n'exclut pas l'attache
officielle, parce qu'elle est dans le coeur, » mais de
solliciter sans cesse.
M. Ernest Picard avait mis sous les yeux de la
Chambre le tableau des sommes que les bons et
loyaux services de M. Mathieu ont valu à la circons-
cription qu'il représente. « Mon Dieu ! a répondu le
député Corrézien avec une noble franchise, mon
Dieu ! je ne regrette qu'une chose, c'est que la liste
que M. Picard vous a présentée ne soit pas plus lon-
gue ; elle aurait pu l'être. Je lui déclare et je serais
tenté, comme je le faisais hier, de le remercier d'a-
voir fait en ma faveur une réclame à laquelle cer-
tainement je ne songeais pas. »
Eh bien ! que M. Mathieu soit content ; la réclame
est faite et je désire qu'elle ait toute la publicité pos-
— 16 —
sible. Electeurs vous êtes avertis ; c'est à la sollici-
tation de votre député que se distribuent les subven-
tions pour les clochers et les fanfares, pour les
maisons d'école et les comices. Prenez garde de
choisir un candidat qui ne voudrait pas demander
ou qui ne saurait pas obtenir ; soyez assez heureux
pour connaître votre bonheur et gardez M. Mathieu;
jamais vous ne pourriez trouver un quémandeur plus
habile.
On pourrait dire, il est vrai, que cette manne qui
tombe, avec tant d'à-propos dans certaines bourga-
des, ne vient pas du ciel comme celle qui nourrit les
Hébreux. Elle est le produit de l'impôt, d'un impôt
tous les jours plus dur, et s'il est des privilèges pour
la distribution des récompenses, il n'en est pas pour
le paiement des contributions. Telle localité qui s'est
crue bien habile en nommant un Mathieu quelcon-
que, et dont la reconnaissance déborde à chaque pe-
tit cadeau que lui fait l'heureux élu, s'apercevrait,
si elle voulait ouvrir les yeux, qu'elle reçoit à titre
de don bien moins qu'elle n'a payé à titre de dette.
Mais nous en sommes à ce point et la fraternité est
chez nous si bien comprise qu'elle se consolerait
sans doute en pensant que pour avoir nommé un
candidat désagréable, sa voisine ne reçoit plus rien
quoiqu'elle paie toujours.
Certains puritains, fort mal placés dans notre siè-
cle et notre pays, font des objections d'une autre
sorte. Il leur semble peu moral que l'argent de l'Etat
soit dépensé pour des intérêts particuliers avec d'au-
tant plus de profusion que l'élection qu'il s'agit
d'emporter, — on emporte aujourd'hui une élection
comme une redoute — est plus incertaine.
— 17 —
II leur paraît qu'il est dangereux de placer les
hommes entre leur intérêt et leur devoir, et que la
lutte électorale n'est plus loyale si sur le plateau de
la balance un des candidats peut monter ses poches
pleines d'or. Quelques-uns sont allés jusqu'à pronon-
cer le mot de corruption. Il faut voir de quel ton
M. Mathieu raille ces rêveurs et avec quelle sérénité
il se rend à lui-même un juste hommage.
« Voilà, dit-il, mon crime (ses ardentes sollicita-
tions, suivies d'effet), et je le déclare, j'y persévére-
rai, j'y suis fermement décidé et ma conscience est
tranquille, aucune conscience honnête ne considé-
rera cela comme un acte de corruption, d'influence
mauvaise sur le suffrage universel. »
Un fervent catholique s'épouvante de la tranquil-
lité de l'impie; pour moi la tranquillité du successeur
de M. de Jouvenel m'étonne. Mais au moment d'expo-
ser ma pensée, je réfléchis que ces questions de con-
science sont fort délicates, et que dans beaucoup de
cas il est plus sage de se taire qu'utile dé parler. Je me
borne donc à en appeler, comme M. Mathieu lui-
même, à la conscience de tous les honnêtes gens.
2
12 avril 1869.
Sous ce titre original : « la Démocratie des campa-
gnes, » le Courrier du Centre, dans son numéro d'hier,
publie la lettre d'un monsieur qui « demande asile
pour dire, lui aussi, son mot. » Et, s'il n'eût pas pu
le dire c'eût été vraiment bien dommage.
Quoi qu'il ait « l'humeur très chatouilleuse sur ce
point » il pense que « la France n'a rien perdu de
son prestige et de sa grandeur. » Il est vrai que,
« pour ne pas s'écarter des limites qu'un modeste
cultivateur doit se tracer lorsqu'il se hasarde à par-
ler politique, » il ne traite pas ce sujet. Nous le re-
grettons ; il eût été digne d'une plume aussi habile
d'établir que Sadowa a porté à son comble la gran-
deur française, et que la loi militaire fait à la fois le
bonheur des populations et la prospérité de l'agri-
culture. En mettant ces vérités élémentaires en
pleine lumière, le collaborateur dont le Courrier du
Centre vient d'acquérir le concours eût aisément
confondu « les esprits chagrins, mécontents de tout,
qui portent leurs plaintes devant le public avec une
idée systématique de dénigrement. »
Malheureusement, il revient bien vite à ses mou-
tons, pardon ! « aux intérêts de l'agriculture et à
ceux si dignes d'intérêt des cultivateurs. »
Il marche d'un tel train qu'on a peine à le suivre.
« Les progrès sont immenses... le revenu de nos
propriétés a presque doublé... l'impôt foncier n'a pas
— 19 —
augmenté... Bien n'est changé quant aux charges
imposées par l'Etat... Chacun, il y a vingt ans, au-
rait volontairement donné le double de ce que la
commune lui demande aujourd'hui en échange des
améliorations faites et qui se font chaque jour... Si
la commune nous a demandé de lui venir en aide
dans des proportions plus considérables, cette aggra-
vation d'impôts émane de notre volonté même...
Nous constatons et contrôlons toutes les dépenses
faites pour ainsi dire pour notre bien-être personnel
et dans l'intérêt de la famille communale... Le fonds
même de la propriété a prospéré dans des proportions
considérables. »
A côté de ces affirmations plus que hasardées, des
naïvetés adorables. Nous citons textuellement :
« Que ce soit PAR le gouvernement ou sous le gou-
vernement de l'empereur Napoléon III que notre ri-
chesse se soit augmentée, nous devons le reconnaître
et proclamer hautement notre gratitude. »
Cette effusion de reconnaissance est trop bien mo-
tivée pour ne pas nous toucher profondément. Ce-
pendant si l'honorable habitant des Lèzes voulait
comparer le chiffre des dépenses utiles qui ont été
faites à celui des dépenses folles, remarquer que
l'ancien proverbe : Qui paie ses dettes s'enrichit, a été
pour l'usage d'un gouvernement fort ainsi modifié :
Qui fait des dettes s'enrichit ; considérer que la dette
publique s'est depuis le second empire augmentée
en intérêts de plus de deux cent millions, réfléchir
qu'après l'orgie la plus joyeuse se place inévitable-
ment le quart d'heure de Rabelais, et qu'à moins de
faire banqueroute, cette propriété; d'après lui si
— 20 —
prospère, est fortement hypothéquée aux créancier
de l'État, il nous semble qu'il trouverait là de quoi
modérer son zèle, refroidir son ardeur et calmer son
enthousiasme.
Le néo-journaliste est du reste comme l'enfer pavé
de bonnes intentions. Il veut le bonheur des classes
ouvrières; il vent la liberté; il veut perfectionner
nos institutions! Il oublie que de même que les eu-
nuques noirs gardent avec un soin jaloux des re-
gards profanes les femmes du sultan, un sénatus-
consulte défend contre toute critique la constitution
que son auguste auteur avait déclarée perfectible,
et qu'il n'appartient pas aux simples mortels d'en
signaler les défauts. Comme il a l'âme bonne il s'en
remet plein de confiance au gouvernement de l'em-
pereur « qui nous a donné de si grandes preuves de
son désir de bien faire » et l'on pourra faire obser-
ver que le désir ne suffit pas. Enfin, il ne veut pas
le désordre ni la ruine, et cet avis nous le parta-
geons. Mais qu'il nous permette de le lui dire, c'est
précisément pour ceci que nous combattons un sys-
tème de gouvernement qui nous y conduit à grandes
guides.
Nous cherchons ce qui nous unit de préférence à
ce qui nous divise. Aussi quoique le correspondant
du journal officieux pèche par trop d'optimisme en
signalant « une grande amélioration de l'instruc-
tion dans nos campagnes, » alors que sur la carte de
l'ignorance le département de la Haute-Vienne oc-
cupe le second rang, nous nous associons à ses voeux
en faveur de la multiplicité des écoles. « Il faudrait,
dit-il, que tout Français sache lire et écrire. Nous
— 24 -
formons un souhait de plus : Il faudrait que tout
Français, — du moins lorsqu'il « se met à écrire
dans les journaux, — sût écrire en français.
Un post-scriptum nous annonce la publication pro-
chaine de deux lettres : « la première sur la politi-
que des campagnes au point de vue électoral ; la
seconde sur la situation agricole du département il
y a vingt ans, comparée à celle d'aujourd'hui. »
Nous ne manquerons pas de les signaler à l'at-
tention de nos lecteurs. Il y a encore de beaux jours
pour la gaieté française s'il n'y en a plus pour la
liberté.
20 avril 1869.
Nous lisons dans le Courrier du Centre d'hier la
phrase suivante, un vrai bijou : « A côté du socia-
lisme qui s'agite dans les clubs de Paris, il est un
autre socialisme à la tête duquel s'est placé le chef
de l'État. »
Et savez-vous les oeuvres de ce socialisme qui
« prenant sa source dans les plus nobles affections
» de l'âme et se laissant guider par l'esprit et le
» coeur du souverain, tend à établir parmi nous cette
» fraternité et cette égalité que toutes nos révolutions
» ont tâché, mais en vain, de nous donner. »
Admirez ! les voici :
« 1° La création de l'Orphelinat du Prince-Impé-
rial ;
» 2° Le projet de loi sur les vieux soldats ;
» 3° L'impulsion donnée aux sociétés coopéra-
tives ;
» 4° L'association des ouvriers tisseurs de Lyon,
formée en. grande partie grâce à l'argent donné
par l'empereur et par la Société du prince impé-
rial ;
» 5° La formation des cités ouvrières ;
» 6° Les cent hospices établis depuis 1851 ;
» 7° Les maisons de convalescence du Vésinet et
de Vincennes, où plus de 80,000 ouvriers, en dix
ans, sont venus chercher la santé;
— 23 —
» 8° La caisse des invalides du travail et la caisse
d'assurance en cas de décès, proposées aux Chambres
par le gouvernement et votées par elles.
» 9° La fondation au faubourg Saint-Antoine d'une
maison pour trois cents jeunes filles pauvres,
» 10° L'établissement de l'hôpital Sainte-Eugénie;
» 11° Le patronage des écoles gratuites établies
pour les sourds-muets et les enfants aveugles ;
» 1 2° La protection et le développement des socié-
tés de charité maternelle.
» Ces quatre derniers numéros représentent plus
particulièrement la part de l'impératrice dans l'oeu-
vre socialiste. "
Nous avons tenu à mettre la liste complète du
Courrier du Centre sous les yeux de nos lecteurs et
ils seront bien difficiles s'ils ne voient pas là de quoi
largement illustrer un règne.
Un mot cependant : nous ne voyons pas ce qu'ont
reçu ces populations rurales que l'ont dit si dévouées,
et qui jusqu'à présent ont écrasé sous la masse de
leurs bulletins l'opposition des villes, à moins que
l'on ne compte pour elles l'augmentation des impôts
comme une faveur, et la loi militaire comme un
bienfait. Et de plus, le Courrier du Centre est-il bien
sûr que toutes ces fondations philanthropiques,
soient de nature à satisfaire le légitime orgueil des
ouvriers, et à mériter leur reconnaissance? Les ou-
vriers dignes de ce nom ne sont pas des mendiants.
Ce qu'ils demandent, ce n'est pas une obole, prélevée
pour trois cents jeunes filles pauvres. Sur les deux
millards du budget, c'est le droit de s'associer et de
— 24 —
discuter leurs intérêts ; ce qu'ils veulent, ce n'est pas
l'égalité à l'hôpital de Vincennes, c'est l'égalité des
droits ; ce qu'ils espèrent, c'est une fraternité libre
qui ne viendra que du progrès de l'instruction et de
l'amélioration des moeurs.
Cachez donc bien vite ce bonnet phrygien dont
vous laissez apercevoir sous la couronne impériale la
teinte écarlate. Parmi les ouvriers vous ne convain-
crez personne de la sincérité de votre amour pour la
liberté, l'égalité et la fraternité. Vous pourriez en
revanche dessiller les yeux de bien des conservateurs
qui se demanderaient enfin pourquoi, comme l'anti-
que Janus, vous avez deux visages, l'un souriant à
la foule ignorante et que vous croyez crédule, et
l'autre plus sévère rassurant les esprits naïfs qui crai-
gnent encore pour la religion, la famille et la pro-
priété.
LA QUESTION DES EAUX A LIMOGES.
10 mars 1869.
Ce travail, j'en préviens tout d'abord ceux qui
seraient tentés de le lire, n'est pas oeuvre de polé-
mique, ni même de discussion. D'un côté la néces-
sité de conduire à Limoges des eaux salubres et
abondantes est universellement reconnue. Tout le
monde sait combien l'eau manque en cas d'incendie
et combien la population a souffert dans ces der-
nières années de sécheresse. Auprès de celles des
fontaines publiques qui n'étaient pas taries, une
foule nombreuse se pressait ; chacun attendant lon-
guement son tour de recueillir un mince filet d'une
eau qui n'était pas toujours limpide. Pour tous,
pour les ouvriers surtout, le proverbe anglais est
vrai : le temps c'est de l'argent.
D'un autre côté, pour choisir entre les divers pro-
jets qui ont été présentés, je n'ai pas les connais-
sances qu'il faut. Je sais bien — ou du moins je
crois savoir — certaines choses, par exemple, qu'un
maire nommé par ses concitoyens ferait bien mieux
nos affaires qu'un maire imposé par le pouvoir;
mais ce que coûterait l'élévation des eaux de la
Vienne ou la dérivation de l'Aurance je l'ignore.
M. Leygonie me séduit lorsqu'il affirme la facilité
d'amener, par jour, sur le plateau de Montjovis,
cinq mille mètres cubes d'eaux limpides ; mais je
n'ai aucune compétence pour contrôler cette asser-
tion, et si je crois son auteur, ce n'est qu'à cause de
— 26 —
la confiance que m'inspirent son talent et son carac-
tère.
Je me bornerai donc à faire de la question un his-
torique aussi exact que je le pourrai ; je l'accompa-
gnerai de la publication de nombreux documents où
chacun pourra puiser une opinion réfléchie et con-
sciencieuse, et si je commettais quelques erreurs in-
volontaires, je n'ai pas besoin de dire que je m'em-
presserais de les rectifier. Je suis seulement obligé
de remonter un peut haut, en 1858. On voit que si
l'administration se hâte lorsqu'il s'agit de construc-
tions insensées et de dépenses folles, elle garde en
matière de dépenses utiles sa traditionnelle lenteur.
En 1858, M. Noualhier étant maire, et des plaintes
sur l'insuffisance des eaux se faisant entendre de-
puis longtemps, — un crédit de 6,000 fr. fut ouvert.
M. Grellet, ingénieur en chef du département, fut
chargé de rechercher les moyens d'amener en ville
des eaux industrielles; M. Leygonie, ingénieur hy-
drographe, eut pour mission de découvrir les eaux
potables que rendait nécessaires la décroissance
continue du débit de nos fontaines.
En 1859, M. Leygonie déposait son rapport qui n'a
jamais été publie. Son projet consistait à conduire
sur le plateau de Montjovis des eaux prises sur le
plateau de Beaubreuil et dans les bois de La Bastide.
Il en évaluait la quantité à 500 mètres cubes par
vingt-quatre heures, la dépense à 180 mille francs
environ et proposait de se charger à forfait de cette
entreprise. Il ne fut pas pour le moment donné suite
à ce projet.
Vers la même époque, M. Grellet présenta les ré-
sultats de l'étude sommaire qu'il avait faite, et pro-
posa de dériver les eaux de la partie supérieure de la
— 27 —
vallée de l'Aurance. Une délibération, du 6 août
1859, l'autorisa à procéder à l'étude sur le terrain et
à la rédaction définitive du projet.
Mais avant que M. Grellet eût terminé les études
définitives, M. Noualhier avait donné sa démission.
Les mécomptes scandaleux survenus dans la con-
struction de la caserne d'infanterie, l'obligation,
après avoir logé les soldats, de bâtir un palais aux
loisirs de leur chef, la perspective d'un emprunt
dont la génération actuelle ne verrait pas le rem-
boursement et auquel il ne se souciait pas d'attacher
son nom, tels furent, — il est du moins permis de le
supposer, —les motifs de sa détermination. M. Noual-
hier se retira en se lavant les mains : ce fut de tout
temps la ressource des honnêtes gens trop faibles.
Lorsque, le 28 août 1862, M. Grellet déposa son
rapport définitif, le moment n'était pas propice. Des
projets aussi grandioses qu'inutiles, et dont la plu-
part ne devaient pas être exécutés, absorbaient les
soins de l'administration municipale et dévoraient
l'argent provenant de l'emprunt. Dans le rapport
qui l'avait précédé, M. Ardant, redevenu maire,
émettait des théories plus nouvelles que sensées, et
notamment celle-ci :
« Au reste, n'est-il pas juste de faire supporter à
nos descendants une partie des charges créées pour
les améliorations de la ville? Tout le monde aujour-
d'hui est d'accord sur ce point, c'est que les grands
travaux de voirie profitent bien plus aux généra-
tions futures qu'à celles qui les entreprennent et les
exécutent. N'ayons donc aucun scrupule vis-à-vis
d'elles, surtout en considérant combien sera légère
la part qui leur est faite dans ces charges excep-
tionnelles. »
— 28 —
Plus loin, les travaux à exécuter montant à plus
de deux millions étaient pompeusement énumérés.
Mais si quatre cent mille francs, évaporés depuis je
ne sais où. devaient servir à l'ouverture de la rue
Centrale, si cent soixante-dix mille francs étaient
prévus pour le prolongement de la rue Turgot qui
n'est pas même commencée, une phrase incidente,
seule, réservait dédaigneusement pour la conduite
des' eaux les ressources des surtaxes d'octroi et des
centimes extraordinaires.
17 mars 1869.
PROJET DE DERIVATION DE L'AISANCE.
OEuvre d'un homme capable et consciencieux,
dont pendant un long exercice de fonctions publi-
ques les mains sont toujours restées pures, le rap-
port de M. Grellet traitait complètement.la ques-
tion.
Après avoir établi d'une manière péremptoire la
« nécessité et l'utilité du projet, » indiqué « les res-
sources dont la ville de Limoges pouvait disposer
dans les années ordinaires et dans les années excep-
tionnelles en raison des fontaines qui l'alimentent,»
signalé leur insuffisance, il formulait en ces ter-
mes le système qui- lui paraissait le plus propre à
procurer une abondante distribution d'eau.
« Dans sa délibération du 21 novembre 1857, le
conseil avait émis le voeu que des études fussent fai-
tes pour conduire en ville une ou plusieurs despe-
tites rivières environnantes.
» A cette époque, j'avais déjà fait tracer une li-
gne de pente qui, partant du col de La Mauvendière,
se développait sur le versant gauche de l'Aurance
en suivant les sinuosités du sol, et remontait avec
une inclinaison de 0m 40 par kilomètre.
» La rencontre de cette ligne de pente avec l'Au-
rance avait lieu au droit de Grossereix, et le déve-
loppement du tracé était de 12 kilomètres environ.
— Le faîte séparatif entre les eaux de la Vienne et
- 30 -
celles de l'Aurance présentant une dépression ou un
col sensible au lieu de La Mauvandière, près du bu-
reau de l'octroi dit du Petit-Tour, je concevais
qu'une rigole d'irrigation à ciel ouvert suivant le
tracé dont je viens de parler, prendrait une partie
du débit de l'Aurance et procurerait de notables
avantages en facilitant l'irrigation des terrains in-
férieurs à son parcours; en permettant de laver
toutes les rues de Limoges, et d'arroser ensuite avec
grand profit les prairies et jardins environnant cette
ville; mais je compris bien vite, en étudiant la né-
cessité de pourvoir d'eau les nombreux établisse-
ments publics et d'en mettre à la disposition des
particuliers pour les usages industriels et domesti-
ques, qu'il y avait mieux à faire que de réaliser ce
projet d'une rigole qui n'aurait pas permis de don-
ner satisfaction à tous les besoins d'une cité popu-
leuse où l'approvisionnement d'eau est complètement
insuffisant.
" En effet, les eaux destinées à l'usage d'une
grande ville, quand bien même il ne s'agirait pas
d'eaux potables, ne peuvent y être conduites par un
canal à ciel ouvert et à faible pente, où la congéla-
tion de la masse liquide a lieu en hiver lorsque la
rivière alimentaire n'est pas encore prise, où les
eaux s'échauffent très fortement en été, s'altèrent
facilement, et dont une grande quantité d'ailleurs
s'évapore en pure perte.
» Si au contraire la dérivation est maintenue à
une profondeur d'un mètre environ au-dessous de la
surface du sol, ou si elle est enveloppée par un mas-
sif de remblais pillonnés et gazonnés; si de plus
des précautions particulières sont observées pour
l'introduction des eaux dans ladite dérivation, l'ex-
périence apprend que, par suite d'un trajet souter-
— 31 —
rain suffisamment long, la température initiale des
eaux s'abaisse pendant les chaleurs et se relève en
hiver assez sensiblement pour être comprise entre
10 et 16 degrés centigrades, circonstance fort avan-
tageuse pour la plupart des usages auxquels on les
emploie. J'ai donc pensé qu'il fallait adopter, pour
conduire les eaux de la partie supérieure de la val-
lée de l'Aurance au réservoir souterrain à construire
au col de La Mauvandière dont j'ai déjà parlé, un
aqueduc de dérivation souterrain donnant écoule-
ment par sa propre pente aux eaux recueillies à
l'aide d'un vaste drainage dansle sous-sol de la
vallée au droit de Grossereix, à un niveau corres-
pondant aux couches inférieures du gravier, dans
les terrains pierreux ou dans les tufs que les sondes
ont fait reconnaître sur ce point.
» En cas d'insuffisance de ces eaux, une partie du
produit pérenne de la rivière serait introduite dans
l'aqueduc sans que son alimentation se trouvât
compromise par la gelée. — La qualité des eaux de-
vra d'ailleurs être très bonne, comme le savent tous
les propriétaires qui ont fait exécuter des drainages
dans les terrains analogues de nos vallées. — Cette
qualité des eaux ne pourra au surplus que se trou-
ver améliorée par le produit des sources qui se ren-
contreront sur le trajet de l'aqueduc en fouillant son
emplacement, et que je me propose d'y jeter par dé-
versement, après les avoir captées à l'aide d'un drai-
nage convenable. »
Après avoir indiqué dans quelles conditions et
avec quel soin il avait fait plusieurs jaugeages de
l'Aurance, établi que « le produit pérenne minimum
sur lequel on peut compter pour l'Aurance au droit
de Grossereix est de 22 litres par seconde, » que ce
- 32 —
volume peut être augmenté par celui que fournit le
ruisseau des Gringeolles, s'élevant à 13 litres par
seconde, il ajoutait :
« Mon projet étant établi, je l'ai dit déjà, pour
prendre, par le moyen du drainage, dans le sol infé-
rieur de la vallée, afin de les introduire dans l'aque-
duc, les eaux que ce sous-sol fournira, et de deman-
der seulement aux eaux pérennes de surface le vo -
lume complémentaire qui pourra être nécessaire ; on
voit que je puis, sans crainte de mécompte, énoncer
cette assertion :
» L'aqueduc de dérivation amènera au réservoir sou-
terrain de La Mauvandière un volume d'eau qui ne sera
jamais au-dessous de 35 litres par seconde, de 2,100 li-
tres par minute, de 126,000 litres par heure, et de 3,024
kilolitres par 24 heures.
» Ces 3,024,000 litres par 24 heures étant répartis
entre 56,000 habitants, chacun d'eux aura à sa dis-
position 84 litres, provenant uniquement de la dé-
rivation;
» La section de la cuvette de l'aqueduc tel qu'il est
projeté et les conditions de pente dans lesquelles il
doit être établi permettront, dans les moments des
eaux moyennes de l'Aurance, de conduire au réser-
voir, c'est-à-dire à 89m,753 au dessus du niveau de
l'étiage de la Vienne au Pont-Neuf, un volume d'eau
par 24 heures de 13,000 mètres cubes. »
M. Grellet expliquait les raisons qui lui avaient
fait « préférer à tout autre système un aqueduc de
dérivation voûté ; » il décrivait la forme et les di-
mensions du réservoir principal calculées pour une
réserve d'eau de 3,170 mètres cubes; il s'occupait de
la distribution en ville, au moyen de six réservoirs
secondaires et de tuyaux présentant un développe-
— 33 —
ment de 15,169 mètres. Quelque soit le système
adopté, cette partie de son travail sera toujours pré-
cieuse à consulter.
Quant à la dépense, M. Grellet s'exprimait ainsi :
« Les travaux prévus pour capter, conduire et re-
cueillir les eaux dans le réservoir de La Mauvandière
sont estimés 718,789 fr. 38 c. A cette estimation il
convient d'ajouter l'achat des terrains nécessaires à
l'établissement du réservoir et de ses dépendances,
ainsi que les indemnités à payer pour l'assiette de
l'aqueduc dans le sous-sol et la réparation des dom-
mages qui seront causés aux propriétés traversées
pendant la construction. Une somme de 35,000 fr.
est prévue pour cet objet : elle doit être suffisante,
car les travaux de l'aqueduc de Dijon, qui a 12,694m,
80 de développement, n'ont donné lieu qu'à une
dépense, eu indemnités foncières, tréfoncières et de
dommages, de 31,685 fr. 25 c, réglée par la voie
amiable.
» En ce qui concerne les indemnités qui pour-
raient être dues aux usiniers et aux propriétaires
riverains dont les forces ou les ressources d'irriga-
tion seraient amoindries, il faut considérer que je
compte avant tout sur les eaux de la nappe souter-
raine de la vallée principale et des vallées latérales
pour alimenter la dérivation ; qu'en conséquence,
l'introduction des eaux pérennes de l'Aurance dans
l'aqueduc au moment de l'étiage, c'est-à-dire lors-
que leur détournement peut être préjudiciable, ne
sera jamais que partielle, et qu'il ne m'était pas
possible, en présence de l'incertitude où je suis sur
cette partie des eaux pérennes à détourner, de faire
aucune supposition relativement aux dommages qui
pourront être causés.
3
— 34 —
» Avant que les travaux commencent) il sera né-
cessaire de constater contradictoirement quel est le
régime actuel des usines, afin d'établir une base
certaine d'appréciation.
» Quant aux irrigations pendant les basses eaux,
il sera également nécessaire de déterminer l'étendue
des surfaces arrosées, et le volume d'eau qui leur est
affecté, afin d'évaluer ce qui pourrait être dû si l'on
absorbait une portion de ce volume. »
Ainsi, la dépense de la prise d'eau, de la dériva-
tion et du grand réservoir, sans y comprendre les
indemnités aux usiniers et aux propriétaires rive-
rains, était évaluée par M. Grellet à 753,789 francs.
Une somme presqu'égale lui paraissait nécessaire
pour les réservoirs secondaires, le réseau des tuyaux
de conduite, les bornes fontaines, les regards sur le
parcours du réseau, les appareils de distribution de
toute espèce, les dépenses imprévues, de sorte que
le montant total de l'évaluation était de treize cent
cinquante mille francs.
Voilà la dépense à laquelle devaient suffire, d'a-
près une municipalité éclairée, des centimes extra-
ordinaires qui n'étaient pas votés, et des surtaxes
d'octroi éventuelles.
18 mars 1809.
PROJET D'ÉLÉVATION DES EAUX DE LA VIENNE.
Pourquoi ne pas prendre tout simplement les eaux
de la Vienne? disaient alors beaucoup de personnes;
et la feuille de la préfecture insinuait dernièrement
encore que c'était la meilleure solution du pro-
blème.
Le rapport de M. Grellet répond à cette question,
et, ce me semble, de la façon la plus péremptoire.
« Au premier aperçu, dit-il, il semble que la
Vienne, dont les eaux sont à la fois abondantes et
salubres, comme le sont celles des cours d'eau de
notre contrée, devrait être choisie pour former cet
approvisionnement. Mais, quand on observe que le
point culminant auquel il importe de faire parvenir
les eaux est à 89m,753 au dessus de l'étiage de cette
rivière, on se rend compte que la question présente
de sérieuses difficultés, et qu'elle ne pourrait être
résolue que par des moyens' mécaniques, à cause de
la très grande distance à laquelle il faudrait aller
chercher les eaux de la Vienne pour les dériver, et
des travaux considérables que cette dérivation exi-
gerait.
» La côte de l'épanchoir du tuyau ascensionnel
dans.le réservoir de La Mauvandière est fixée par le
projet à 306m 503.
» La cote de l'étiage de la Vienne à l'embouchure
de la Combade est de 271m 454 ;
— 36—
» A Eymoutiers (pont de la route impériale n°140),
elle est de 386m 454.
» Ce serait donc entre Eymoutiers et l'embouchure
de la Combade qu'il faudrait placer l'origine de la
dérivation des eaux de la Vienne, dérivation dont la
longueur ne serait pas inférieure à 35 kilomètres,
et dont le tracé rencontrerait des difficultés de ter-
rain très grandes.
» Je n'ai donc pu songer à étudier cette dériva-
tion, et j'ai dû seulement rechercher si je pouvais
résoudre la question en élevant les eaux de la Vienne
avec des machines.
» Or, les machines, par suite des réparations
qu'elles exigent, présentent des inconvénients très
sérieux, et il faut que les circonstances soient bien
favorables ou très impérieuses pour que l'on se décide
à faire reposer sur ce moyen l'approvisionnement
d'une ville. »
Etablissant qu'on ne doit recourir aux machines à
vapeur que si la force motrice à obtenir d'un cours
d'eau vient à faire défaut, envisageant ensuite l'hy-
pothèse où la ville achèterait l'usine de M. Constan-
tin pour avoir à sa disposition, en basses eaux, tout
le produit de la rivière et installerait sur la rive
droite les pompes élévatoires qui seraient mises en
mouvement par une roue hydraulique, M. Grellet,
— après une série de calculs qui n'intéresseraient
pas la majeure partie de nos lecteurs et que les hom-
mes compétents peuvent trouver dans son rapport,
— arrivait à cette conclusion :
« En résumé : la force motrice de la Vienne est à
peine suffisante pour assurer pendant les basses eaux
l'ascension au réservoir dominant la ville des deux
iers du volume que l'aqueduc de dérivation peut y
- 37 —
amener ; pendant les fortes crûes où la chute du bar-
rage Constantin est presque effacée, l'approvision-
nement ne pourra pas se faire : cet approvisionne-
ment sera fort compromis pendant les glaces ; on ne
pourrait augmenter la chute du barrage sans nuire
aux chantiers de dépôt des bois flottés, et surtout
à la stabilité du ramier destiné à l'arrêt de ces bois ;
l'emplacement de la prise d'eau en aval de ces chan-
tiers et des pointsoù débouchent plusieurs égouts
et ruisseaux traversant la ville aurait pour consé-
quence de faire élever au réservoir des eaux char-
gées d'impuretés; les eaux de la Vienne ne seraient
pas assez fraîches en été, seraient trop froides en hi-
ver, lorsqu'elles parviendraient au réservoir, attendu
que la. durée de leur trajet dans le tube ascensionnel
ne serait que de 17 minutes 172.
Quant à l'emploi des machines à vapeur, M. Grel-
let le repoussait en montrant que ce système serait à
la fois le moins sûr et le plus coûteux.
« Je crois donc, disait-il, ne pas avoir exagéré la
dépense — et je puis dire que, sije calculais à
100,000 fr., comme cela doit être, l'acquisition de
l'usine Constantin, si j'évaluais la dépense pour l'é-
tablissement de la roue hydraulique, avec les équi-
pages de pompes qu'elle mettrait en mouvement
lorsque la force motrice de la Vienne pourrait être
employée, l'achat des terrains, la construction des
bâtiments nécessaires, enfin la pose d'un tuyau as-
censionnel supplémentaire pour se procurer une aug-
mentation d'approvisionnement, ou parer à tout ac-
cident éprouvé par la conduite maîtresse, il fau-
drait faire, dans le système que j'examine, pour
remplacer l'aqueduc de dérivation, une mise de
fonds, ci 650,000 fr.
— 38 —
» Il faut, de plus, en employant les machines à
vapeur, faire entrer en ligne de compte le capital
représentatif de la dépense annuelle en combustible,
en huile, graisse, les frais de grosses et menues ré-
parations, les salaires du mécanicien, du chauffeur,
sans avoir égard aux charges qu'impose, tous les
dix ou quinze ans, la nécessité de perfectionner les
appareils pour les mettre au niveau des progrès de
la science mécanique, parce que ces améliorations
dans les engins se traduisent en général par une
moindre consommation de combustible.
» Pour raisonner dans l'hypothèse la plus écono-
mique, je suppose qu'on ne fera marcher la machine
à vapeur que dans les moments de chômage, ou bien
de travail insuffisant de la roue hydraulique, ou en-
core lorsqu'on voudra élever plus de 35 lit. par se-
conde au réservoir. »
M. Grellet établissait que même dans cette hypo-
thèse la dépense annuelle, serait de 15,860 fr., qui
capitalisée à 5 p. 100 donne une somme de 317,200 fr.,
et « sans avoir égard aux charges qu'impose tous
» les dix ou quinze ans la nécessité de perfectionner
» les appareils » il pouvait affirmer que l'élévation
des eaux de la Vienne au réservoir coûterait en ca-
pital à la commune la somme énorme de 967,200 fr.
M. Grellet examinait enfin un projet un peu fan-
taisiste qui consistait à reporter la prise d'eau près
de l'embouchure du ruisseau du Palais, à faire
usage pour mettre les pompes en mouvement de la
chute de l'usine du Puy-Moulinier, et à refouler dans
un tuyau ascensionnel jusqu'au niveau du rail du
chemin de fer, sur le viaduc du Palais, le volume
de3000m cubes nécessaires au minimum de la con-
sommation de la ville. Parvenues à ce niveau, les
eaux seraient versées par les tuyaux dans un aque-
- 39 -
duc en maçonnerie construit sous le fossé du che-
min de fer ou les remblais, et seraient ainsi condui-
tes jusqu'à un réservoir placé près de la gare. La
partie dé la ville en contre-bas du plan horizontal
de ces rails serait alimentée par l'eau du réservoir
dont je viens de parler, et la partie de la ville au-
dessus le serait à l'aide de machines à vapeur fai-
sant monter les eaux au réservoir de la Mauvan-
dière. »
Il n'avait pas de peine à montrer qu'en admettant
qu'on obtint de la compagnie l'autorisation de créer
cette servitude sur son domaine, — et elle se serait
sans doute empressée de la refuser,— la dépense
annuelle s'élèverait à 22,589 fr., somme qui capita-
lisée à 5 pour 400 représente 451,789 fr.
« Il faut, disait-il, ajouter à cette dépense celle
d'établissement des appareils hydrauliques et d'ac-
quisition, d'usine, de pose du premier tuyau d'as-
cension de construction de l'aqueduc le long du
chemin de fer et du réservoir près de la gare, d'éta-
blissement des machines à vapeur, des pompes élé-
vatoires, du tuyau transmettant les eaux du réser-
voir inférieur au supérieur. Ce total ferait certaine-
ment une dépensé au moins égale aux 650,000 fr.
établis précédement, et, en réunissant les deux som-
mes, on trouverait 1,101,789 fr. 40 c. pour le prix
d'élévation des eaux de la Vienne.
» Je pense, ajoutait-il avec raison, que cette mo-
dification dans le système peut être écartée sans plus
d'examen par motif d'économie, et par la raison
décisive que , dans certains moments de l'année,
l'approvisionnement pourra manquer à cause de
l'état de la rivière et de l'absence de machines à va-
peur venant à remplacer immédiatement la roue
hydraulique lorsque celle-ci ne fonctionnera pas,
19 mars 1869.
Le conseil municipal, félicita M. Grellet de son
travail ; c'était justice. Son rapport fut imprimé et
soigneusement enterré clans un carton; c'était un
tort : nous avons indiqué plus haut quelles étaient
à cette époque les préoccupations de l'administra-
tion municipale.
Enfin M. Othon Péconnet devint maire et une ère
nouvelle sembla devoir s'ouvrir Bien des espérances
reposaient sur sa tête et il est permis de croire
même aujourd'hui qu'il était animé de bonnes in-
tentions. Mais bientôt après avoir consenti à se pré-
senter contre Théodore Bac comme candidat agréa-
ble, il voyait sa boutonnière s'orner d'un ruban dont
son talent n'avait pas besoin. Le sort en était jeté :
aux applaudissements de ses flatteurs, au grand re-
gret de ses vrais amis, il glissait sur la pente qui
devait le conduire à une préfecture. Sa profession de
foi restait, où il promettait aux habitants de Limo-
ges l'eau, l'air et la lumière ; ils attendent encore.
Cependant l'incendie du 15 août 1864 mettait plus
que jamais la question des eaux à l'ordre jour.
M. Regnault s'était montré aussi remarquable com-
me capitaine des pompiers que comme architecte ;
et l'on avait pu juger de l'exactitude des assertions
de cet habile homme qui avait affirmé « que 250 mè-
tres cubes d'eau suffisaient à éteindre le plus violent
incendie. Une commission fut nommée composée
de membres du conseil municipal et de MM. De-
gors, Grellet et Leygonie.
— 41 —
M. Leygonie ne s'était pas découragé; des études
nouvelles lui avaient permis de compléter et d'a-
grandir son projet primitif. Il se faisait fort de con-
duire au sommet de Montjovis, limpide et pure, toute
l'eau nécessaire pour les besoins du présent, pour les
éventualités de l'avenir. Il déclarait en outre que
« toute opération ayant pour but de rechercher les
sources anciennes, aujourd'hui dispersées sur un
grand nombre de points, n'aboutirait pour la com-
mune qu'à des dépenses en majeure partie inutiles; »
et dans son rapport déposé le 20 novembre 1864, il
élevait contre le projet de dérivation de l'Aurance
des critiques sérieuses. Nous allons les reproduire.
DÉRIVATION DE L'AURANCE. — OBJECTIONS
DE M. LEYGONIE.
« En abordant cette seconde question, disait-il, je
ne me dissimule pas les difficultés que rencontreront
mes assertions à l'égard de ce projet. Je me rangeais
moi-même au nombre de ses. approbateurs avant
d'avoir sérieusement étudié toutes les questions qui
s'y rattachent, et il n'a fallu rien moins que la
conscience de l'obligation que m'imposait mon
mandat, comme membre de la commission, pour
m'engager dans la voie de nouvelles études à son
sujet.
» J'ai la certitude qu'un grand nombre de per-
sonnes, après avoir pris connaissance des détails
nouveaux que je suis à même de fournir aujour-
d'hui.sur ce travail, reconnaîtront qu'ils font partie
du domaine des faits positifs , et qu'il mérite de
fixer au plus haut degré l'attention de l'adminis-
tration municipale.
» La petite rivière de l'Aurance ne saurait être com-
parée avec d'autres petits cours d'eau qu'on a déri-
vés pour alimenter un certain nombre de villes.
Cahors, Poitiers, et tout dernièrement encore Or-
léans, ont eu recours, il est vrai, à des rivières d'une
faible importance pour se procurer l'eau potable qui
leur était nécessaire ; mais si j'examine la différence
qui existe entre les terrains de l'Orléanais, du
Quercy, du Poitou, et ceux qui constituent les bas-
sins de l'Aurance et de ses nombreux affluents, il
— 43 —
me sera facile de démontrer que le succès de ces
sortes d'opérations était aussi certain pour ce qui
concerne les trois villes que je viens de citer, qu'il
me paraît impraticable à l'égard de l'Aurance pour
Limoges.
Chacun des cours d'eau utilisés à Cahors, à Poi-
tiers et à Orléans est le produit d'une seule source,
dont le débit s'effectue sur un seul point. Il a été
d'autant plus facile pour ces villes de s'approprier
ces eaux moyennant des indemnités insignifiantes,
qu'elles se répandaient sur une surface très res-
treinte, et que leur position ne permettait pas d'en
tirer parti au point de vue industriel et surtout
agricole. Pour en donner la preuve, il me suffira de
dire que ces villes n'ont pu se les approprier qu'au
moyen de machines élévatoires. Tout le monde sait
que l'Aurance est dans des conditions bien différentes.
» Pour les personnes versées dans les connaissan-
ces géologiques, il est bien démontré que les sources
des terrains de la nature de ceux qui constituent la
totalité du territoire des départements dont je viens
de citer les chefs-lieux, occupent toujours, lorsqu'el-
les se manifestent à l'extérieur, des positions dont
le niveau ne permet pas qu'on les utilise autrement
que par des moyens mécaniques. Le cours d'eau
d'Aurance, au contraire, est le produit d'une infi-
nité d'affluents extérieurs, formés eux-mêmes par
une masse de petites sources en majeure partie con-
nues, dispersées sur une infinité de points différents,
qui offrent, autant par leur position élevée que par
l'inclinaison du sol où elles jaillissent, toutes les fa-
cilités nécessaires pour être dispersées sur des sur-
faces très perméables et bien plus que suffisantes
pour absorber et au-delà la totalité de leur produit
à l'époque des irrigations.
— 44 —
» Selon toutes les probabilités, dans un avenir peu
éloigné, les nombreux marais qui constituent une
réserve d'eau puissante pour l'Aurance seront in-
sensiblement desséchés par les propriétaires au fur
et à mesure que l'agriculture progressera.
» On va vite aujourd'hui en progrès de cette na-
ture dans le département de la' Haute-Vienne, et si
on peut reprocher à ce pays d'être resté stationnaire
en fait d'améliorations agricoles, oh remarque avec
satisfaction, depuis un certain nombre d'années,
une tendance bien caractérisée à rattraper le temps
perdu et à se mettre au niveau d'autres départements
plus avancés sous ce rapport, pour bientôt les dépasser.
» Le temps viendra où, pendant la sécheresse et
durant les irrigations, l'Aurance sera presque absolu-
ment à sec sur la majeure partie de son cours, plus
particulièrement au point où on veut la dériver : je
me demande ce qui adviendrait alors des sacrifices
importants que se serait imposés la commune pour
l'exécution de ce projet. Je me demande aussi pour
quelle somme il faut faire entrer en ligne de compte
les indemnités considérables qu'on serait obligée
d'allouer aux propriétaires du grand nombre d'usi-
nes desservies par ce cours d'eau.
» Les propriétaires riverains de l'Aurance et de
ses affluents comprennent tous les. immenses avan-
tages qu'ils peuvent tirer des eaux qui les avoisi-
nent, et plusieurs parmi le nombre ont déjà entre-
pris, ou sont à la veille d'entreprendre (je puis par-
ler sciemment à cet égard) des travaux importants
ayant pour but d'utiliser ces eaux sur de très gran-
des surfaces. Celles, qui ne seront pas absorbées par
le sol s'évaporeront, en été, dans l'atmosphère, au
détriment du débit du cours d'eau.
— 45 —
» Le bassin de cette petite rivière est, sur beau-
coup de points, tourbeux jusqu'à une certaine pro-
fondeur. Quand on dessèche ces natures de sol, il se
produit à la surface, par le retrait qu'éprouvent les
matières ligneuses qui les constituent, un nombre
considérable de crevasses qui rendent le sol d'autant
plus absorbant qu'il était plus imperméable avant
son desséchement.
» Ces fissures présentent parfois des dimensions
telles qu'une seule suffirait et bien au-delà à l'ab-
sorption' totale, à certaines époques de l'année, de
toute l'eau de l'Aurance si elle y était détournée, et.
plus tard, ce fait devra forcément se produire dans
la saison où on arrose les prairies. Il faut tenir
compte ensuite du nombre très considérable déjà des
prises d'eau établies sur l'Aurance pour l'irrigation
des prairies étendues qui constituent son bassin. Il
arrive déjà en certains moments que ces prises d'eau
mettent le ruisseau à sec sur différents point de son
parcours.
» Le fait que j'annonce comme devant forcément
se produire à l'égard du dessèchement de ce cours
d'eau à certaines époques est déjà sensible, et beau-
coup d'esprits observateurs l'ont remarqué. Quoi-
qu'on n'ait pas encore pratiqué de desséchement im-
portant dans son bassin, on a sensiblement modifié,
depuis un certain nombre d'années, le système des
rigoles d'égoutement, ainsi que celles d'irrigation,
et cela a déjà produit une diminution notable sur le
débit de l'Aurance dans les temps de sécheresse.
» On doit aussi prévoir le cas probable où. dans
un avenir peu éloigné, les propriétaires riverains
de l'Aurance et de ses affluents répandront toutes
ses d'engrais sur les nombreuses prairies arrosées
— 46 —
par les eaux qu'on destinerait à l'alimentation de
la population de; la ville. Le cas échéant, elles ne
sauraient être rendues potables par les moyens de
filtrage ordinaires, à cause de la quantité et de la
nature des sels ainsi que des autres principes nui-
sibles qu'elles s'assimileraient en se saturant des
matières en décomposition contenues généralement
dans tous les engrais appliqués à l'agriculture. »
26 mars 1869.
Projet de M. Leygonie.
Après avoir ainsi critiqué le projet de dérivation
de l'Aurence, M. Leygonie exposait Je sien en ces
termes :
« Pour éviter tous les graves inconvénients qui ont
amené la diminution des sources anciennes et qui
menacent de les tarir entièrement, ainsi que pour
arriver à, réunir sur un point culminant de la ville,
une masse d'eau suffisante pour tous les besoins, et
pouvant par sa position élevée, être également ré-
partie dans tous les quartiers, il est indispensable
d'effectuer les recherches dans des bassins situés en
dehors de la banlieue. Là se rencontrent des corps
d'eau souterrains très nombreux, situés à des pro-
fondeurs qui les mettent à l'abri des influences
atmosphériques, en même temps qu'elles les garan-
tissent de toute atteinte de la part des propriétaires
riverains.
» Il existe, non loin de Limoges, une étendue de
terrain de plus de 5,000 hectares de surface qui
réunit, pour des opérations de cette nature, les con-
ditions les plus favorables. Le débit des sources que
renferme ce terrain, sources dont la majeure partie
est inconnue, s'élève à 5,000 mètres cubes (au mini-
mum) par 24 heures, soit plus de quatre-vingts litres
4
— 48 —
par habitant et par jour, aux époques les plus sèches
de l'année.
» La découverte et la conduite de cette masse
d'eau au sommet de la ville, y compris les indemni-
tés, au moyen d'une pente constante et sans l'emploi
de syphons concaves ni convexes, ne reviendront
qu'à 320 fr. le mètre cube; et, en admettant qu'on
ne voulût en découvrir que les deux cinquièmes (ce
qui suffirait pendant longtemps pour tous les besoins),
la même unité de mesure, conduite au même point,
reviendrait à 340 francs et pourrait y être amenée,
au moins en majeure partie, en deux années.
» Avant d'entreprendre aucun travail définitif,
l'administration pourrait s'assurer de l'existence des
eaux que je signale à son attention, moyennant une
dépense provisoire qui, plus tard, et dans le cas où
le projet recevrait son exécution, serait portée au
compte de l'entrepreneur, à raison de 5 francs par
mètre cube. Ce travail préparatoire offrirait, en outre,
à l'administration l'immense avantage de la fixer
d'une manière positive sur la question importante
des indemnités.
» Le bassin de réunion de toutes ces sources do-
minerait tous les quartiers, de telle manière que les
eaux pussent être facilement dirigées, par les cani-
veaux extérieurs des rues, si on le désirait, sur
n'importe quel point de la ville où un incendie vien-
drait à se manifester. L'eau arriverait ainsi en très
grande abondance à la disposition des pompes, sans
qu'on fût obligé de faire la chaîne, moyen long à
établir, d'une organisation parfois difficile, et ne
procurant trop souvent qu'une quantité d'eau bien
insuffisante, comme on a pu le constater encore
dans la catastrophe récente dont Limoges a été le
théâtre. "
- 49 —
Il ajoutait :
« Je clos ici, Messieurs, la nomenclature des don-
nées positives que je suis à même de fournir au sujet
d'un projet ayant pour but de doter Limoges de la
quantité d'eau potable qui lui est indispensable.
J'attendrai, pour présenter un projet définitif, que
l'administration veuille bien me faire connaître la
décision qu'elle croira devoir prendre à l'égard des
propositions que j'ai l'honneur de formuler dans ce
rapport succinct.
» Je n'ignore pas, Messieurs, que mon travail,
pour être complet, aurait dû nécessairement embras-
ser l'ensemble de tous les nombreux détails qui se
rattachent à cette importante question, et ce défaut
constituera, je n'en doute pas, aux yeux de tous les
hommes spéciaux en pareille matière, une lacune re-
grettable. Je ferai toutefois observer que je me pro-
pose de traiter plus tard, dans un travail spécial,
cette partie du projet au point de vue scientifique et
surtout géologique; mais pour le moment, si l'ad-
ministration croyait devoir accepter mes offres pro-
visoires, elle me trouverait tout disposé à lui four-
nir des garanties qui, pour établir l'existence des
eaux que j'ai l'honneur de lui signaler, compense-
raient avec avantage tous les renseignements scien-
tifiques que j'ai cru pouvoir me dispenser de fournir
ici, sans craindre de compromettre la solidité de mes
assertions. »
Je n'étonnerai personne en disant que M. Leygo-
nie fut critiqué à son tour, et d'une façon très acerbe,
et j'ajoute très injuste, par des gens qui ue connais-
saient ni sa compétence, ni ses travaux. Il était
étranger au pays, c'était presque un crime ; il était
hydrographe, — on l'eût volontiers comparé à ces
- 50 —
sorciers qui offrent de faire jaillir partout des puits
artésiens, que distingue parfois, comme l'a dit M.
Orliaguet, une grande tabatière, mais qui, une fois
leur prédiction faite et l'argent des crédules en caisse,
se gardent bien de reparaître.
Une objection plus spécieuse était faite; on blâ-
mait M. Leygonie de ne fournir que des renseigne-
ments insuffisants, et de demander pour ainsi dire,
à être cru sur sa parole. Il aurait pu répondre que
l'obscurité dont il s'entourait était volontaire, et
qu'il ne jugeait pas prudent de révéler ses plans,
avant qu'un traité lui eût assuré la propriété de son
oeuvre. Vraiment, en agissant ainsi, M. Leygonie
faisait preuve d'une connaissance parfaite des hom-
mes à qui il avait affaire, montrant qu'il se souve-
nait que si Christophe Colomb avait découvert
l'Amérique, ce n'était pas lui qui l'avait baptisée.
Aussi la garantie qu'il offrait sans cesse, c'était de
se charger lui-même à forfait des travaux. Le 14
janvier 1865, sous ce titre : Avant-projet de décou-
verte et de conduite d'eau de sources pour la ville
de Limoges, il adressait au maire des propositions
où il s'exprimait ainsi :
« J'établis d'abord en principe, avant de prendre
aucun engagement avec la commune, que l'admi-
nistration municipale devra reconnaître mes droits
d'auteur à l'égard du projet qui a donné lieu aux
propositions ci-dessous stipulées ; et dans le cas où
elle croirait devoir s'approprier ma découverte et
exécuter d'abord, ou dans un délai indéterminé, les
travaux définitifs en dehors de mon concours, une
fois que j'aurai démontré, ainsi qu'il va être expli-
qué, l'existence des sources que je signale à son at-
tention, elle me devrait une indemnité qui serait
réglée par expert.