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Biographie de M. l'abbé Chervaux curé de Vireaux

90 pages
Impr. de C. Duchemin (Sens). 1865. Chervaux. 1 vol. (85 p.) ; in-8.
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DIOGHAPHIE
VI.
M. I/A1!P,É CHER VAUX
CriîK HF, YIRF.AI/X
BIOGRAPHIE
n::
M. L'ABBÉ CHERVAUX
C^RE DE Y IRE AUX
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I:I R. R.OYAI.I:. • I'1.
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AVANT-PROPOS
Au mois de septembre dernier, la Semaine religieuse
de Sens, qui venait d'apparaître, voulut bien publier
une petite notice que je lui avais adressée sur M. l'abbé
Chervaux, curé de Vireaux. Quelque temps après,
Monseigneur l'Archevêque de Sens me fit exprimer le
désir (1) d'avoir une notice plus étendue et plus com-
plète (2).
L'expression de ce désir fut pour moi un précieux
encouragement, et m'enhardit dans le projet que j'a-
vais déjà formé de faire mieux connaître la vie et les
œuvres de ce bon et digne prêtre, dont j'étais le parent
et l'élève, et dont je suis devenu, malheureusement
(11 Par l'entremise de M. Duru, chanoine honoraire, historiographe du
diocèse.
(2) Une autre notice très bien faite a été publiée dans le Rosier de
Marie, mais elle m'a paru trop courte également, et j'ai pensé que je
n'en devais pas moins poursuivre mon projet.
trop tôt, l'exécuteur testamentaire. C'est un hommage
que j'ai voulu et cru devoir rendre à sa mémoire.
Ce travail, quoique assez court, ne put être achevé
aussitôt que je l'aurais voulu ; des occupations assez
nombreuses m'ont obligé bien des fois à l'interrompre.
Enfin me voici en mesure de l'offrir au public, ainsi
qu'aux nombreux amis de M. l'abbé Chervaux.
Simple curé de campagne, j'ai raconté simplement
la vie d'un curé de campagne qui fit lui-même le bien
avec simplicité et modestie. J'ai donc besoin de l'in-
dulgence du lecteur, et je le prie de ne pas chercher,
dans ce petit écrit, l'élégance du langage ni l'éclat du
style, mais seulement un narré des faits exact et fidèle.
Toutefois, je l'ose espérer, telle qu'elle est racontée,
cette vie ne sera pas sans intérêt ni sans édification
pour ceux qui la liront. Ils y verront, ils y admireront,
comme l'a dit Monseigneur l'Evêque de Dijon, tout ce
que peut la volonté d'un homme d'esprit et de cœur,
agissant pour la plus grande gloire de Dieu.
BIOGRAPHIE
DE
M. L'ABBÉ CHERVAUX
CURÉ -DE VIREAUX
I
Naissance. — Premières études. — Grand Séminaire.
1821-1845
M. l'abbé Chervaux, curé de Vireaux, est né le 13 mai
1821 , dans un petit village du Tonnerrois, nommé
Gland (Yonne). Son père se nommait Pierre Chervaux ;
il est mort depuis plusieurs années. Sa mère, qui vit
encore, s'appelle Marie-Jeanne Jobin. Il n'eut qu'un
frère dont il était l'aîné. Ce frère est mort en 1859, lais-
sant deux petites orphelines dont une seule survit au-
jourd'hui. Sa famille, sans être riche, vit dans une mo-
deste aisance, en cultivant et faisant cultiver le bien
qu'elle possède. Dès le lendemain de sa naissance, cet
enfant fut porté à l'église où il reçut, avec le saint bap-
tême, le prénom de Jean-Baptiste.
L'intelligence du petit Chervaux se manifesta de
bonne heure. A quatre ans, il servait déjà la messe en
qualité d'enfant de chœur. A dix ans, il savait si bien
- 2 -
son catéchisme, et montrait de si bonnes dispositions,
qu'il fut admis à faire sa première communion.
L'âge, pour cet acte important de la première jeu-
nesse, n'avait pas encore été réglé, comme il l'a été depuis.
Le digne et vénérable prêtre qui le prépara à la pre-
mière communion vit encore, et je suis heureux de pou-
voir citer son témoignage. « Oui monsieur, m'écrivait-il
•< à la date du 27 juillet dernier, c'est moi qui ai eu le
* bonheur de lui faire faire sa première communion. Il
•< était bien jeune alors ; mais il était d'une conduite si
« exemplaire pour un enfant de son âge, il était si atten-
« tif aux explications du catéchisme, il avait une mémoire
qui le servait si fidèlement, il montrait tant de piété, que
« j'aurais cru mentir à ma conscience, si je ne l'avais pas
« admis un des premiers. Je n'ai eu qu'à m'en féliciter ;
« car, pendant les deux années suivantes que j'ai encore
•< desservi Gland, il ne s'est pas démenti un seul instant:
« toujours même piété, même exactitude aux offices et
« dans la fréquentation des Sacrements.
•< Je me rappelle que je me disais : Si je demeurais à
« Gland, je prendrais cet enfant-là chez moi. »
Le vœu exprimé par M. l'abbé Boucheron, c'est le
nom de ce digne prêtre, ne devait point rester stérile ;
mais la Providence en devait choisir un autre pour le
réaliser. M. l'abbé Vachez, Alexandre, avait été nommé
curé de Gland, sur la fin de 1835. Il remarqua prompte-
ment les heureuses dispositions du jeune Chervaux; il
comprit qu'il pourrait devenir un jour un bon prêtre et
servir utilement l'Église. Il le prit donc chez lui pour
lui enseigner le latin.
Je n'ai pu savoir l'époque précise à laquelle M. Cher-
vaux commença ses études ; selon toute probabilité, ce
fut sur la fin de 1834; il avait alors de treize à quatorze
ans. Mais, dès le printemps de cette année, M. l'abbé
— 3 —
Vachez s'occupait déjà de lui d'une manière particulière,
du moins comme enfant de chœur. A une cérémonie de
confirmation, qui eut lieu à Cruzy-le-Châtel, au mois de
mai, il lui fit chanter un 0 salutaris que le jeune chantre
exécuta fort bien (1).
D'autres élèves étudiaient avec M. Chervaux, sous la
direction de M. l'abbé Vachez. L'un d'entre eux, M. Denis
Petitjean, est devenu prêtre, et a succombé, depuis plu-
sieurs années déjà, à une douloureuse maladie. Un autre
a depuis étudié la médecine ; et ce fut l'un des médecins
qui ont traité M. le curé de Vireaux dans sa dernière
maladie.
Les détails me manquent sur les débuts du jeune étu-
diant. J'aurais bien voulu pouvoir donner les apprécia-
tions de son premier maître ; mais celui-ci a été aussi
enlevé de ce monde, il y a quatre ans environ, dans un
âge encore peu avancé. Hélas ! depuis quelques années la
mort frappe à coups redoublés dans les rangs du clergé
diocésain, et y fait de nombreuses victimes.
A défaut d'autres renseignements, le trait suivant
montrera que le jeune Chervaux aimait l'étude et s'y
appliquait avec succès.
En. 1837, M. l'abbé Vachez quitta Gland pour aller
dans une autre paroisse, à la Chapelle-Flogny. M. Cher-
vaux l'y suivit; mais bientôt après il tomba malade, et
revint à la maison paternelle pour s'y rétablir plus faci-
lement. Il grandissait fort vite et sa santé en souffrait.
Un nouveau curé avait été nommé à Gland ; c'était
M. l'abbé Gourmand, autre victime que la mort a préci-
pitée prématurément dans la tombe.
(1) Je regarde comme un devoir de reconnaissance de dire ici que
cette particularité m'a été communiquée, ainsi que plusieurs autres, par
M. l'abbé Tranchant, curé d'Argenteuil, qui a connu M. l'abbé Chervaux
dès son enfance, et était l'un de ses plus intimes amis.
- 4 -
M. Chervaux, dont la santé se rétablissait assez lente-
ment, alla auprès de lui pour recevoir des leçons ; mais
ce bon prêtre jouissait lui-même d'une si chétive santé-
qu'il ne pouvait guère s'occuper de son élève.
Au bout de quelque temps, M. l'abbé Vachez revint à
Gland ; il voulut savoir où en était son ancien élève dans
ses études ; il l'interrogea, examina ses cahiers et fut
tout surpris des progrès qu'il avait faits presque seul et
sans maître.
La vocation de M. Chervaux devait être mise de bonne
heure à une rude épreuve. Au mois de juin 1838,
son père mourut presque subitement. Cette mort, en
jetant le deuil dans la famille, en modifiait singuliè-
rement les conditions d'existence. Il fallait continuer
à cultiver les terres qui la faisaient vivre, et personne
n'en était plus capable que le jeune étudiant. L'uni-
que frère qu'il avait n'était encore âgé que de qua-
torze ans ; son aïeul paternel, qui existait encore,
n'avait plus assez de forces pour se livrer avec activité
aux rudes travaux de la culture. Sa mère, qui l'avait
vu avec bonheur commencer ses études, se trouvant
seule et surchargée de besogne', fit tout ce qu'elle put
pour les lui faire abandonner. Comme il ne se ren-
dait pas à ses instances : « Eh bien ! lui dit-elle, cesse-
les seulement pendant deux ans; ton frère sera plus
grand et plus fort, et tu feras ensuite ce que tu vou-
dras. » La position était embarrassante et le jeune Cher-
vaux se trouvait dans une grande perplexité. D'une
part, interrompre ses études pendant deux ans, c'était
peut-être se mettre dans l'impossibilité de les reprendre
jamais; de l'autre, laisser sa mère seule sous le poids
d'une accablante besogne, c'était bien pénible pour son
cœur. Enfin il fut décidé qu'il aiderait sa mère dans les
travaux les plus difficiles, et qu'en même temps il con-
— 5 —
tinuerait ses études, comme il pourrait. Pendant la mois-
son, il les suspendait entièrement, et prenait une part
active à toutes les fatigues de cette laborieuse saison.
« C'était, dit sa mère, un habile moissonneur. »
M. Chervaux atteignit ainsi sa dix-neuvième année.
Il était temps de songer à entrer au grand séminaire. Il
y entra en effet, à Sens, sur la fin de l'année 1840.
Les études préliminaires du nouveau séminariste n'a-
vaient été ni longues ni bien suivies. Elles n'avaient
guère duré que cinq à six ans, et elles avaient été sou-
vent interrompues par la maladie et les travaux des
champs. Cependant il prit place parmi les bons élèves
de son cours, et, à la fin de l'année scolaire, il fut admis
à la première tonsure. Il la reçut des mains de Monsei-
gneur de Cosnac, le 9 juin 1841.
Tandis que M. Chervaux faisait, à Sens, son cours de
philosophie, sa mère s'était remariée. Le jeune clerc ne
savait pas comment, en rentrant à la maison paternelle,
il serait accueilli par son nouveau beau-père. Il avait
pris une note exacte de toutes ses dépenses, et, dès la
première entrevue, il la lui présenta en disant : « Voilà
ce que j'ai dépensé. » Le beau-père, refusant de regarder
cette note, répondit : « Dépense ce que tu voudras ; je
payerai et ne t'inquiète pas. » Il tint parole. M. Cher-
vaux avait eu le bonheur de recontrer un excellent beau-
père, qui l'aima toujours comme[son propre fils. Le nom
de ce beau-père est Pierre Petitjean.
M. l'abbé Chervaux rentra au séminaire où il devait
encore passer quatre ans à l'étude de la théologie. Ces
quatre années s'écoulèrent sans incident remarquable,
et le pieux lévite y fut successivement promu aux diffé-
rents ordres sacrés, aux époques suivantes :
Aux ordres mineurs, le 22 mai 1842, par Monseigneur
de Cosnac;
- 6 -
Au sous-diaconat, le 23 décembre 1843, par Monsei-
gneur Bonami, archevêque de Chalcédoine (1) ;
Au diaconat, le 1er juin 1844, et à la prêtrise, le 17
mai 1845, par notre bien-aimé et vénérable archevêque.
Pendant le cours de ses études, M. l'abbé Chervaux
fut assez souvent malade et souffrant; depuis sa pre-
mière maladie, sa santé ne s'était jamais bien raffermie.
Une année, il fut même obligé de revenir de Sens, et de
passer plusieurs mois chez ses parents, pour y reprendre
quelques forces. Néanmoins il fit de bonnes études théo-
logiques, et le souvenir qu'il laissa au séminaire fut
celui d'un bon élève, aussi modeste que capable, aussi
pieux qu'instruit.
Un des professeurs de M. l'abbé Chervaux, le R. P.
Nicolle, aujourd'hui supérieur des missionnaires Laza-
ristes de Valfleury (diocèse de Lyon), et fondateur de
l'œuvre de la Sainte-Agonie de N. S. J. C., a bien voulu
me communiquer les impressions qu'il a conservées de
son ancien élève ; le lecteur, je pense, ne sera pas fàché
de les connaître ; je les transcris.
« L'abbé Chervaux avait plus de solide que de:brillant.
« Je lui ai trouvé un jugement droit, un bon sens exquis.
« de la maturité d'esprit. Il était modeste et sans pré-
« tention, ne cherchait point à se faire remarquer. Main-
« tenant j'ai quelque peine à me rappeler quelle place il
« occupait dans ses cours ; mais je sais que l'on a toujours
« été bien content de lui, et je n'ai jamais douté, pour
« mon propre compte, qu'il ne fît. un excellent prêtre.
« 11 avait une piété sincère et sans affectation, qui le por-
« tait à bien remplir, en vue de Dieu, ses devoirs journa-
(1) Le siége de Sens était alors vacant ; quelques mois auparavant, Mon-
seigneur de Cosnac était mort chargé d'ans et de mérites. Monseigneur
Mellon Jolly lui succéda au commencement de 1844.
- 7
» liers, à étudier sérieusement la philosophie et la théo-
« logie, et à se préparer ainsi à bien remplir les devoirs du
« saint ministère. On voyait qu'il avait compris l'excel-
« lence et la sainteté de notre sublime vocation ; et qu'il
« s'efforçait, selon son pouvoir, de répondre aux desseins
« de Dieu, par l'acquisition des vertus sans lesquelles les
« plus beaux talents ne feraient du ministre des autels
« qu'un airain sonnant et une cymbale retentissante, se-
« lonlelangage de l'Apôtre. D'une humeur toujours égale,
« je ne me rappelle pas l'avoir vu ni triste ni dissipé.
« En un mot, M. l'abbé Chervaux était de ces hom-
« mes qui, ne brillant d'abord par aucun côté, présentent
« cependant, dans une certaine mesure, un ensemble des
« plus satisfaisants, et qui, ayant un fond solide, tien-
« nent toujours plus qu'ils ne promettent. Hélas ! le petit
« nombre de ses jours, si pleins de bonnes œuvres, suffit
« à montrer ce qu'il aurait pu faire encore pendant le
« cours d'une longue carrière; et, tout en adorant les des-
« seins de Dieu qui l'a si vite retiré de ce monde, où un
« bon prêtre est si précieux, je'ne puis me défendre d'un
« sentiment d'amère tristesse à la vue de cette tombe où
« viennent de s'engloutir soudain tant de riches espé-
rances ! Il ne faisait que commencer, et, à ces premiers
« résultats de son zèle pour la gloire de Dieu et le salut
« des âmes, il est facile de voir que sa mort est pour le
« diocèse une perte immense, et pour sa bien-aimée pa-
« roisse une perte irréparable. »
Tous ceux qui ont connu M. l'abbé Chervaux s'asso-
cieront, j'en suis persuadé, aux regrets du R. P. Nicolle,
en même temps qu'ils souscriront à ses appréciations.
Nous avons vu comment le jeune prêtre s'est préparé
au sacerdoce ; suivons-le maintenant dans l'exercice de
ce saint et noble ministère.
II
M. l'abbé Chervaux est nommé vicaire à Avallon. — Puis curé de
'Vireaux. — Etat de cette paroisse. — Le choléra de 1849.
1845 -1850
La paroisse Saint-Pierre d'Avallon devait être le pre-
mier théâtre du zèle sacerdotal de M. l'abbé Chervaux.
Ce fut là qu'au sortir du séminaire, il fut envoyé, comme
vicaire, par Monseigneur l'archevêque de Sens. Mais il
ne devait pas y rester bien longtemps. L'ardeur avec
laquelle le pieux vicaire s'appliqua à remplir ses nouvelles
fonctions épuisa ses forces, et le réduisit à un tel état
de faiblesse qu'on craignit pour ses jours.
Au bout de deux ans, un poste moins fatigant fut jugé
nécessaire au rétablissement de sa santé. D'autre part,
M. l'archiprêtre d'Avallon avait jugé à propos de de-
mander, cette année, le changement de trois vicaires
qui l'aidaient dans le ministère des âmes. Vireaux fut le
nouveau poste assigné à M. Chervaux. Sa nomination à
cette paroisse est du 10 juin 1847. C'est là qu'il devait
mourir, jeune encore, mais après avoir laissé des traces
profondes de son dévouement et de sa bienfaisance. Il
faut faire connaître la situation physique et morale de
cette paroisse au moment où il y arriva.
Vireaux est un petit village du canton d'Ancy-le-Franc,
situé ou plutôt caché au fond d'une vallée resserrée entre
de hautes montagnes. Il se trouve à douze kilomètres au
sud-est de la ville de Tonnerre, et à quatre kilomètres de
la gare de Lezinnes, sur le chemin de fer de Paris à Lyon.
Le territoire de cette localité est généralement peu fer-
— 9 —
tile, et la plupart des habitants ont été longtemps pau-
vres ou peu aisés ; mais, depuis un certain nombre d'an-
nées, on a ouvert, dans les environs, des carrières de
pierre qui, en leur fournissant un travail bien rémunéré,
leur procurent un peu plus d'aisance.
Avant la révolution de 1789, Vireaux n'était qu'un
vicariat dépendant de la paroisse de Lezinnes. Le vi-
caire , qui desservait alors cette église , se nommait
Nicolas Blanchard. Prêtre fidèle et courageux, il mérita
la haine des agents révolutionnaires ; il mourut décapité
pour la foi, le 12 juin 1793, dans la ville de Langres (1).
Ce qui est triste à dire, c'est que la municipalité de
Vireaux, à l'instigation du curé de Lezinnes, prêtre ju-
reur, l'avait dénoncé au procureur syndic du district de
Tonnerre, et avait provoqué ou du moins favorisé son
arrestation. Ce n'est pas le seul trait d'ingratitude que
j'aurai à raconter dans cet opuscule.
Après la révolution, Vireaux eut pour desservant un
vieux prêtre, M. l'abbé Hugot, qui y était né et qui y
mourut en 1817. Depuis cette époque jusqu'en 1842,
cette paroisse n'eut pas de curé ; elle était desservie par
les prêtres circonvoisins.
En 1809, un saint naissait dans cet obscur village;
c'était le R. P. Muard, fondateur de la maison des Pères
de Saint-Edme, à Pontigny, et du monastère des Béné-
dictins prêcheurs, à Notre-Dame de la Pierre-qui-Vire.
Le R. P. Muard est encore une victime prématurée de
la mort : fruit déjà mûr pour le ciel, mais enlevé trop tôt
à l'édification de la terre, il n'avait que quarante-cinq
ans, lorsqu'il fut appelé à recevoir la récompense de ses
travaux et de ses vertus (2).
(1) Une intéressante notice a été imprimée à Langres, en 1861, sur la
vie et la mort de M. Blanchard.
(2) Voir sa vie par M. l'abbé Brullée, imprimée à Sens, chez M. Ducliemin-
— 10-
En 1841, le R. P. Muard, qui n'était encore que l'abbé
Muard, travaillait à fonder l'œuvre des missions diocé-
saines; il avait pour collaborateur M. l'abbé Bravard,
qui depuis est devenu évêque de Coutances. Ce fut à Vi-
reaux, sur la fin de cette année, qu'ils donnèrent leur
première mission dans le diocèse. La parole de feu des
deux missionnaires fut écoutée avec enthousiasme ; la
mission réussit à merveille. Aux Pàques précédentes, il
n'yavait eu que quarante communiants, parmi lesquels
un seul homme ; à la mission, toutes les femmes et la
plus grande partie des hommes se confessèrent et com-
munièrent.
Le bien n'était que commencé ; il fallait le soutenir et
le continuer ; pour cela la présence d'un curé à Vireaux
était nécessaire. M. Muard le comprit; profitant des
bonnes dispositions où il voyait ses chers concitoyens,
il leur proposa d'élever un presbytère au moyen d'une
souscription. La proposition fut accueillie avec joie ;
chacun donna ce qu'il put et l'œuvre commença.
Il y avait à l'une des extrémités du pays un immense
monceau de ruines et de déblais ; ce fut l'emplacement
choisi pour le nouveau presbytère ; on n'en avait pu
trouver d'autre facilement. Le terrain fut promptement
déblayé, et les murs de la maison s'élevèrent avec rapi-
dité; mais bientôt l'argent fit défaut, des difficultés
s'élevèrent, l'ardeur des habitants se ralentit et le pres-
bytère resta inachevé.
Toutefois un curé fut envoyé à Vireaux ; il était at-
tendu avec impatience, il fut reçu avec de grandes dé-
monstrations de joie. Cet enthousiasme ne fut pas de
longue durée; quelques années après, ce bon prêtre avait
éprouvé tant de désagréments qu'il prit le parti de quitter
cette paroisse. De nos jours, hélas! c'est l'histoire de
beaucoup de curés. On les reçoit avec des acclamations
— 11 —
de bonheur, puis on les renvoie avec des injures et des
malédictions : c'est toujours l'Hosanna et le Crucifige.
L'église de Vireaux se ressentait de la pauvreté des
habitants, et surtout de la longue absence d'un curé
résidant dans la paroisse. Elle était humide et malsaine;
en hiver, l'eau sourcillait sous les murs ; l'édifice mena-
çait ruine dans sa plus grande partie. L'ameublement
était en rapport avec le reste de l'église ; il n'y avait que
peu d'ornements, et ils étaient vieux et usés ; le linge
d'autel faisait presque entièrement défaut ; les bancs des
fidèles étaient pour la plupart vermoulus et disloqués.
Voici comment le R. P. Muard parle de cette église dans
une lettre datée de Sens, le 20 octobre 1841 (1).
« Cette paroisse n'est pas riche, et l'église est
« d'une grande pauvreté : si je n'avais pas tant sollicité
« la piété des bonnes âmes d'Avallon pour les sauvages,
« j'aurais recours à leur charité pour le maître des sau-
« vages, pour le bon Jésus qui, dans cette église de Vi-
« reaux, est au moins aussi pauvre qu'eux, aussi pauvre
« qu'au jour de sa naissance ; je dirais à quelques-unes
« de ces âmes qui aiment bien Notre-Seigneur: Si vous
« voyiez le divin enfant Jésus comme dans l'étable de
« Bethléem, est-ce que vous n'auriez pas de plaisir à lui -
« offrir quelques langes pour le couvrir ? Eh bien ! si vous
« voulez vous procurer cette jouissance, donnez quelques
« purificatoires et corporaux, sur lesquels pourra du
« moins reposer convenablement le corps de Jésus dans
« l'église de Vireaux, etc. »
Il y avait encore, à Vireaux, un établissement dont je
dois dire quelques mots. M. l'abbé Hugot, dont j'ai parlé
O) Voir sa vie, p. 180 et 181.
— 12 -
plus haut, avait, en mourant, légué à cette paroisse une
somme de six mille francs, afin de procurer l'instruction
gratuite aux jeunes filles du village. Au moment où
M. Muard donnait une mission à Vireaux, l'institutrice
était une ancienne religieuse que son àge et ses infirmités
rendaient inhabile à bien remplir ses fonctions. M. Muard
lui procura une retraite honorable, et fit venir, pour la
remplacer, deux autres religieuses. La rente des six
mille francs, qui avait suffi à l'entretien d'une seule reli-
gieuse, se trouvait bien faible pour en nourrir deux. De
plus, la maison qu'elles habitaient était très-ancienne,
incommode, peu spacieuse et dans un fort mauvais état.
Telle était à peu près la situation de Vireaux au mo-
ment où M. l'abbé Chervaux y fut nommé curé. Cette
situation, il faut l'avouer, n'avait rien de bien attrayant,
surtout pour un jeune prêtre qui sortait d'une ville où
les églises et les établissements religieux sont abondam-
ment pourvus de tout ce qu'il faut.
Il ne se plaignit ni ne se découragea. Il voyait devant
lui de grandes ruines matérielles et morales ; il se mit
résolûment à l'œuvre, espérant que la Providence lui
viendrait en aide. Son premier soin fut de rendre sa
pauvre église un peu plus digne du Dieu qui y. fait sa
demeure. Il la pourvut de linges sacrés et d'ornements
sacerdotaux ; il y fit des travaux d'assainissement, re-
nouvela le dallage en grande partie, refit ou répara les
autels, mit de nouveaux bancs pour les fidèles, etc.
Pour toutes ces dépenses, il obtint quelques secours
d'àmes charitables ; mais il dut aussi recourir aux em-
prunts et faire des dettes.
Cependant le zélé pasteur ne négligeait point le soin
spirituel de sa paroisse. La ferveur qu'avait excitée la
mission de 1841 s'était refroidie assez rapidement, et
l'indifférence religieuse avait repris son premier empire.
— 13 -
M. l'abbé Chervaux s'efforça de réveiller la foi endormie
de ses paroissiens : instructions, exhortations pressantes
à la fréquentation des sacrements, visites aux malades.
catéchisme aux enfants, aucun des devoirs du bon pas-
teur ne fut oublié. Le succès, je dois le dire, ne couronna
que partiellement ses efforts. Un certain nombre d'âmes,
désireuses de leur salut, écoutèrent sa voix, se rendi-
rent à ses exhortations ; le plus grand nombre continua
de marcher dans la voie de la perdition.
Dans nos régions, c'est le sort ordinaire du curé de
campagne ; en vain s'efforce-t-il de faire comprendre à
ses paroissiens qu'ils ne sont pas nés seulement pour la
terre, mais qu'ils doivent aussi servir le Dieu qui les a
créés, songer au salut de leurs âmes ; ils s'en inquiètent
peu, et parfois même se rient de ses avertissements. Un
grossier matérialisme appesantit l'esprit des populations
rurales, et ne leur laisse plus de sensibilité que pour les
jouissances du corps, et le bien-être de la vie présente.
Il y avait environ deux ans que M. l'abbé Chervaux
était à Vireaux, quand le choléra, qui avait parcouru la
plus grande partie de l'Europe, s'abattit sur nos con-
trées.
Le 14 juillet 1849, un enfant était mort à Vireaux ;
mais on ne soupçonnait pas encore la présence du ter-
rible fléau. Tout à coup, le 16 et le 17, un grand nom-
bre de personnes tombent malades et plusieurs expirent
au milieu d'affreuses tortures. Les jours suivants, les
victimes se succèdent avec une effrayante rapidité ; au
27, on en compte vingt et une ; au 30, trente-huit ; au
10 août, cinquante-cinq; enfin soixante-deux sur quatre
cent soixante-dix habitants. C'était plus du huitième de
la population. Un jour, il y eut jusqu'à huit décès!
Nulle part, je crois, le fléau n'a sévi avec une plus mor-
telle intensité.
— 14 -
L'une des deux religieuses qui étaient à Vireaux avait
succombé. Elle se nommait sœurYictorine Bernard ; elle
appartenait à la communauté des religieuses de la Pro-
vidence de Ligny-le-Châtel (aujourd'hui de Sens). Elle
était de Chailley, et n'avait que trente-six ans. Dès l'ap-
parition du choléra, elle s'était dévouée au soin des ma-
lades, et l'on peut dire qu'elle est morte victime de son
dévouement. Dieu, sans doute, lui a accordé la récom-
pense de son héroïque charité.
Tous les habitants qui n'avaient pas été atteints par
le fléau, ceux mêmes que leurs fonctions semblaient de-
voir retenir, s'étaient enfuis de ce malheureux pays.
Beaucoup de malades étaient restés seuls, n'ayant pour
les soigner ni parents, ni amis. Les bras mêmes man-
quaient pour creuser une fosse aux victimes ; la plupart
des habitations étaient désertes, ou ne renfermaient que
des morts ou des mourants.
Un homme cependant était resté fidèle à son poste et
pourvoyait à tout; c'était M. le curé de la paroisse.
Pasteur dévoué, il avait fait le sacrifice de sa vie pour
ses brebis. Chaque jour, du matin au soir, et assez sou-
vent pendant la nuit, on le voyait aller de maison en
maison, visitant les malheureux cholériques, les rassu-
rant contre les terreurs de la mort, leur prodiguant,
avec les consolations de la religion, les soins les plus em-
pressés. Si la visite des malades était interrompue, c'é-
tait pour donner aux morts la sépulture chrétienne et
prier sur leur tombe déserte. Malgré son courage,
M. l'abbé Chervaux n'eût pu suffire seul à cette effrayante
besogne ; des confrères voisins le remplaçaient de temps
en temps et lui prêtaient un concours dévoué.
D'autre partjl avait fait appel au dévouement des filles
de saint Vincent de Paul; et deux de ces admirables filles
étaient venues s'offrir à la mort et soigner les pestiférés.
— 15 -
La mort toutefois les épargna. A sa prière, deux méde-
cins avaient été aussi envoyés à Vireaux, et s'efforçaient
bravement d'arrêter les ravages du fléau. Il leur offrit
une généreuse hospitalité, et les seconda, de toutes ses
forces, dans leur périlleuse mission. L'un de ces deux
hommes intrépides s'appelait le docteur Jobert ; j'ignore
le nom de son collègue.
La belle conduite de M. l'abbé Chervaux avait été
remarquée, et aussi, je dois le dire, loyalement encou-
ragée par M. Duranthon, sous-préfet de Tonnerre. Cet
administrateur le visita et lui adressa plusieurs lettres
élogieuses dont voici quelques extraits :
Sous-préfecture de Tonnerre, 30 juillet 1849.
« Monsieur le Curé, je ne veux pas tarder plus long-
•< temps à vous témoigner la reconnaissance de l'admi-
« nistration supérieure pour la noble conduite que vous
•< tenez depuis que votre malheureuse commune est
« atteinte par l'épidémie. C'est, dans les douloureuses
« circonstances que nous traversons, une bien grande
« consolation pour les administrateurs de se voir secon-
« dés avec tant. de dévouement par les ministres de la
« religion. »
Sous-préfecture de Tonnerre, 3 août 1849.
« Monsieur le Curé. Puisque vous montrez un si noble
« dévouement, permettez-moi d'avoir quelquefois recours
« à vous. Je vous prie, monsieur le Curé, d'avoir
« l'obligeance d'être un peu administrateur avec moi;
« c'est encore une question d'humanité qui rentre dans
« votre beau ministère. Veuillez me faire connaître les
•< besoins de votre malheureuse commune. Je vous adres-
« serai de l'argent et vous le distribuerez en secours.
- 16 -
« Le service des inhumations marche-t-il ? M. A. R.
« me dit que les cercueils manquent ; il faudrait alors
« en faire commander à Lezinnes. Je payerai. Si
« vous avez besoin de quelques personnes pour vous
« seconder-vous, le docteur, et les bonnes sœurs, faites
« appel aux communes voisines. Trouvez du inonde !
« Je payerai encore. Ici, je suis dans une complète
« impuissance pour vous envoyer quelqu'un ; nous ne
« pouvons trouver pour nous-mêmes. »
Sous préfecture de Tonnerre, 8 août 1849.
« Monsieur le Curé. Je vous remercie du zèle avec
« lequel vous secondez l'administration supérieure dans
« sa difficile mission. A la première occasion, je vous
« ferai parvenir une nouvelle somme pour secourir les
« misères si grandes de votre pauvre commune.
« Je me suis vivement préoccupé de l'abandon des
« moissons des familles atteintes si cruellement par l'é-
« pidémie. Il m'a été impossible de trouver personne
« pour se rendre dans votre commune, et j'ai envoyé ce
« matin un exprès à M. le directeur des travaux du che-
« min de fer à Lezinnes pour lui demander, avec prière,
« de me trouver des hommes, parmi ses ouvriers, pour
« faire les moissons abandonnées. J'attends sa réponse.
« D'un autre côté, j'ai écrit immédiatement à M. le préfet
« pour lui demander s'il pourrait requérir des soldats du
« bataillon en garnison à Auxerre. »
Depuis, M. l'abbé Chervaux a encore reçu, au sujet
du choléra, deux autres lettres que je crois devoir repro-
duire ici.
L'une est de M. Dumas, ministre de l'agriculture et
du commerce.
— 17 -
Paris, le 11 juin 1850.
« Monsieur l'abbé, j'ai été informé que, pendant la
« durée de l'épidémie dernière, vous avez donné des
« preuves multipliées de zèle et de dévouement envers
« les malheureux atteints par le fléau.
« J'ai fait connaître au président de la République le
« courage que vous avez déployé dans ces tristes cir-
« constances, et je suis heureux d'avoir à vous témoi-
« gner, en son nom, les sentiments que lui a inspirés
« votre, noble conduite.
« Recevez, monsieur l'abbé, l'assurance de ma consi-
« dération distinguée.
•' Le Ministre de l'Agriculture et du Commerce,
« DUMAS. »
L'autre est de M. Larabit, qui était alors député de
l'Yonne au Corps législatif, et qui aujourd'hui est sé-
nateur. M. l'abbé Chervaux, étant à Paris pour y faire
des quêtes, se présenta chez l'honorable député, et fut
tout étonné d'entendre ce dernier lui parler de tout ce
qu'il avait fait, à Vireaux, pendant le choléra. M. La-
rabit lui fit largement son offrande; puis, sans en être
prié, prit la plume et lui fit l'attestation suivante, pour
l'aider dans la difficile mission qu'il s'était imposée.
« J'ai l'honneur de connaître M. Chervaux, desser-
« vant de la paroisse de Vireaux, arrondissement de
« Tonnerre (Yonne).
- - ---- - - - - v - ---- - f
dant le choléra de 1849, sa commune a été af-'
SN «igéu^ ent décimée par l'épidémie; presque tous les
~f~a~ita~s valides se sont enfuis dans les bois ; il n'est
^feppËé - ireaux que les malades et un très-petit nom-
(te-yarents dévoués. Il s'est conduit avec un grand
2
— 18 -
« courage ; il a présidé jusqu'au bout aux soins des ma-
« lades ; il a confessé, administré et inhumé tous les
« morts au nombre de 62 sur 470 habitants.
« Je sais que monsieur le curé de Vireaux fait, en ce
« moment, avec l'autorisation de son archevêque, une
« quête pour la réparation de son église qui tombe en
« ruines.
« Paris, le 4 avril 1852.
« D. LARABIT
« Député au Corps législatif. »
Tous ces témoignages, je l'avoue, n'étaient point né-
cessaires pour attester la belle conduite de M. Chervaux
pendant le choléra. A cette époque d'épouvante et de
deuil, les exemples de dévouement ne furent pas rares
au sein du clergé, et le nombre de prêtres qui ont mé-
rité de semblables éloges est considérable. Mais ces té-
moignages n'honorent pas moins ceux qui les ont donnés
que celui qui les a reçus : voilà pourquoi j'ai voulu les
rapporter tous.
Maintenant veut-on savoir comment M. le curé de
Vireaux fut récompensé des services qu'il avait rendus à
sa paroisse?
L'année ne s'était pas encore écoulée, la plupart des
familles étaient encore dans la désolation et les larmes,
qu'un épouvantable carnaval, un ignoble charivari
mettait en émoi toute la commune et constristait tout
ce qu'il y avait d'honnêtes gens. Et quel était le but de
ce charivari ? Faire de la peine à M. le curé ! On y simu-
lait des processions et des cérémonies religieuses ! Et ce
monstrueux scandale ne cessa qu'à l'intervention de la
gendarmerie. L'administration locale n'avait pas cru
devoir s'en occuper.
Ai-je tout dit ? On sait qu'une des Sœurs de Vireaux
— 19 -
est morte victime de son dévouement pour les pestiférés ;
on sait que deux autres religieuses sont venues la rem-
placer et se dévouer au soin des mêmes pestiférés. On
sait encore que les Sœurs n'avaient, pour vivre, que la
faible rente d'un capital de six mille francs, et, pour se
loger, qu'une vieille maison tombant en ruines. La com-
munauté à laquelle ces Sœurs appartenaient voulait les
retirer, si on ne leur donnait un entretien et un local
plus convenables. Or, si jamais des religieuses avaient
été nécessaires à Vireaux, c'était bien à la suite du cho-
léra, alors que le pays était rempli de familles en deuil
et de petits enfants sans pères ni mères. Pour éviter ce
nouveau malheur, M. Chervaux chercha une maison
plus spacieuse et y plaça les Sœurs.
Eh bien ! le conseil municipal refusa de payer le loyer
de cette maison ! Il fallut que l'administration supé-
rieure l'y contraignît. Encore ce loyer n'a-t-il été payé
qu'une seule année. Les autres années sont encore dues.
Ces faits sont tristes à raconter ; mais je raconte la
vérité.
III
Détermination héroïque. — Quêtes à Paris et dans toute -
la France.
1850-1854,
Des dettes étaient venues s'ajouter à la pauvreté de la
la commune de Vireaux. Une dépense de plus de
onze cents francs avait été occasionnée par le choléra ;
le cimetière, devenu trop étroit pour contenir les vic-
times du fléau, avait dû être agrandi par l'achat d'un
terrain contigu ; cet agrandissement avait nécessité
une nouvelle dépense de deux cent cinquante francs.
D'autre part, les besoins n'étaient pas diminués. L'é-
glise, malgré les réparations intérieures qu'y avait
faites M. le curé, menaçait ruine de plus en plus. M. le
sous-préfet de Tonnerre, l'ayant visitée sur la fin
de 1849, avait interdit aux fidèles l'accès de toute la
nef, dans la crainte d'un écroulement subit. Le presby-
tère était toujours inachevé et la maison des Sœurs in-
habitable. De plus, la réparation du lavoir public,
commencée l'année précédente, demandait un prompt
achèvement ; il n'y avait pas de maison d'école pour
les garçons, et il fallait payer un loyer à l'instituteur.
« Toutes ces nécessités pauvrement satisfaites, dit une
« pièce authentique où je puise ces renseignements, au-
« raient demandé une somme d'au moins trente mille
« francs. »
Eh bien ! quelles étaient les ressources de Vireaux pour
faire face à toutes ces dépenses ? Des habitants pauvres,
une commune pauvre, une fabrique plus pauvre encore.
- 21 -
Par délibération du 9 mai 1850, le conseil municipal,
assisté des plus imposés, avait décidé qu'à partir de
janvier 1851, il serait établi, sur les habitants, une im-
position extraordinaire de vingt centimes au principal
des contributions directes, pendant quatre années. Or,
le produit de ces centimes additionnels n'était, par an,
que de cinq cent soixante-quinze francs ; c'était donc, au
bout des quatre années, une somme totale de deux mille
trois cents francs ; c'est-à-dire l'impossibilité, la triple
impossibilité de rebâtir jamais l'église, de relever la
maison des Sœurs institutrices, d'achever le presbytère.
En présence de cet état de choses, que fera M. le curé
de Vireaux ? Il sait comment on l'a récompensé de son
dévouement pendant le choléra. Demandera-t-il à quitter
cette triste, cette ingrate paroisse ? Non, à ses yeux ce
serait trahir son devoir, ce serait manquer à des enga-
gements qu'il regarde comme sacrés. Il s'est déjà sa-
crifié, il se sacrifiera encore. Le bon pasteur ne donne-
t-il pas sa vie pour ses brebis ?
Une pensée généreuse lui est venue à l'esprit; il la
regarde comme une inspiration du ciel ; il s'apprête à la
mettre à exécution. Confiant en la Providence, il s'en
ira, par toute la France, mendier, pour sa pauvre pa-
roisse, l'or du riche et l'obole du pauvre.
Mais laissons M. l'abbé Chervaux raconter lui-même
les motifs de sa courageuse résolution.
« J'avais vu mourir, dit-il dans une lettre, les pères
« et mères de jeunes orphelins; j'avais vu les larmes de
« ces pères et mères ; j'avais été témoin de leur désolation
« à la vue de leurs enfants qu'ils laissaient seuls; j'a-
« vais entendu les supplications qu'ils m'adressaient de
« ne point les abandonner, d'en prendre soin ; et, à ces
« moments de détresse où mourants et vivants voient
— 22 -
« les choses à leur juste valeur, je compris que mon de-
« voir était de me sacrifier, de rester dans cette mal-
« heureuse paroisse ; car m'en aller, c'était abandonner
« ces orphelins ; c'était exposer l'école des Sœurs, plus
précieuse que jamais, à une ruine certaine ; c'était sur-
« tout laisser ce pays, si mauvais déjà, s'abîmer deplus en
« plus dans le mal. J'ai donc pris, je le dirai, l'héroïque
« détermination d'aller mendier à toutes les portes, et
« par toute la France, une aumône destinée à sauver ma
« paroisse de ses ruines morales et matérielles. »
Qui n'admirerait la noblesse, la générosité de ces sen-
timents, surtout quand on songe à l'ingratitude récente
de la paroisse?
Partez, digne ministre de Jésus-Christ, partez ; vous
mettez en pratique le conseil qu'il vous a donné : « Faites
du bien à ceux qui vous haïssent, priez pour ceux qui
vous persécutent et vous calomnient (Matth., v, 44). »
Partez, sa main vous guidera. -
Cependant l'entreprise était nouvelle autant que
hardie. On n'avait pas encore vu, du moins dans nos
contrées, ces quêtes et ces appels à la charité devenus si
fréquents de nos jours. La société, ébranlée par la ré-
publique de 1848, n'était pas encore remise de cette
violente commotion ; les esprits étaient toujours dans le
trouble et la crainte. Comment sera-t-il reçu, lorsqu'il
se présentera aux portes, lui inconnu et étranger, pour
solliciter une aumône ? Que de refus, que de dédains,
que d'affronts n'aura-t-il pas à essuyer, de la part de
l'indifférence et de l'incrédulité? Et puis, s'il ne réussit
pas, ne sera-t-il pas l'objet de la raillerie publique, des
moqueries et des sarcasmes de ses ennemis et de ceux de
la religion?
Toutes ces sombres pensées, toutes ces découra-
— 23 -
geantes considérations n'échappent pas à la prévoyance
de M. l'abbé Chervaux; mais comme le royal prophète,
il a mis sa confiance en Dieu; il ne sera pas confondu.
Toutefois, pour accomplir sa résolution, son courage
ne lui suffit point ; il lui faut encore pourvoir à son rem-
placement dans sa paroisse et obtenir l'approbation de
ses supérieurs. 4
Le R. P. Muard, à qui il a communiqué son généreux
dessein, lui a promis d'envoyer un de ses religieux ou
d'aller lui-même le remplacer dans sa paroisse ; il n'a
donc plus à s'inquiéterde ce côté. Monseigneur l'Arche-
vêque de Sens est, à son tour, instruit du projet ; il
l'admire, l'approuve, l'encourage d'une bienveillante re-
commandation et ouvre lui-même la souscription par
une généreuse offrande.
Ceux qui ont reçu les nombreuses circulaires répan"
dues depuis par M. le curé de Vireaux, se souviennent
sans doute d'avoir lu la recommandation de Monseigneur
l'Archevêque. Néanmoins je ne crois pas mal à propos de
la reproduire ici.
« MELLON JOLLY, par la miséricorde divine et la grâce
.< du saint Siège apostolique, Archevêque de Sens, Évê-
« que d'Auxerre, Primat des Gaules et de Germanie ;
« Vu la demande adressée par M. l'abbé Chervaux,
« curé de Vireaux, pour qu'il nous plaise l'autoriser à
« s'absenter momentanément de sa paroisse et à favori-
« ser par là son projet de faire une quête dans l'intérêt
« de son église ;
« Connaissant parfaitement l'état de délabrement où
« se trouve l'église de Vireaux, le peu de ressources des
« habitants, et voulant, autant qu'il est en nous, entrer
« dans les vues pleines de zèle que se propose M. le curé
« de Vireaux ; Nous n'hésitons pas à recommander
— 24 -
« M. l'abbé Chervaux à toute la bienveillance des per-
« sonnes pieuses et charitables, et faisons des vœux bien
« sincères pour le succès des démarches qu'il doit faire
« uniquement dans l'intérêt de sa pauvre église.
« Sens, 11 février 1852.
« t MELLON, Archev. de Sens. »
Voilà donc le zélé pasteur en mesure de partir. Où di-
rigera-t-il ses pas ? Par où commencera-t-il son aventu-
reuse et difficile mission ? Il a entendu dire qu'au milieu
des vices et de la corruption de la capitale, la charité
catholique opère des prodiges de désintéressement ; qu'à
travers la foule des indifférents et des impies, circule
une autre foule, composée d'âmes chrétiennes, géné-
reuses, toutes dévouées à Dieu et aux bonnes œuvres.
C'est vers Paris qu'il se dirige. Là il connaît un ancien
jardinier qui y vit de ses rentes, fruit de son travail et
de ses économies ; cet honnête jardinier lui offre une
cordiale hospitalité qu'il accepte avec reconnaissance.
M. Houdard, c'est le nom de ce brave homme, demeurait
alors rue de Montreuil, 82.
C'est de là que, chaque jour, après un frugal déjeuner,
le prêtre zélé se répand dans les innombrables rues de la
capitale, frappant, tour à tour, à la porte du riche et du
pauvre, de l'ouvrier et du commerçant ; visitant les
écoles, les pensionnats, les églises, les casernes, etc.
Si, dans le cours de la journée, il sent ses forces dé-
faillir, il s'adresse à quelque communauté religieuse et
y sollicite la modeste collation qui l'aidera à attendre
le souper du soir.
Les débuts ne furent pas heureux ; ils furent pénibles,
décourageants même. L'humble quêteur ne recueillait,
presque partout, que déceptions, froideurs et mépris.
— 25 -
Quelquefois, après une longue série de refus, il entrait
dans la première église qu'il rencontrait sur son pas-
sage ; et là, dans le silence du sanctuaire, en présence
du Dieu anéanti dans nos tabernacles, il s'anéantissait
lui-même profondément, priait avec ferveur et offrait au
divin Sauveur ses peines et ses humiliations. Puis, après
avoir fortifié son âme par la prière, il reprenait ses
courses et ses sollicitations ; et « plus d'une fois, disait-il,
« il m'est arrivé de recevoir de riches offrandes qui me
« dédommageaient de mes peines et me rendaient un peu
« de courage. »
Aux fatigues de cette tàche humiliante s'ajoutait la
crainte d'être inquiété par la police. Un personnage
haut placé lui avait même dit un jour : « Prenez garde,
« monsieur l'abbé, la police pourra bien vous arrêter
« et vous ne serez pas réclamé. »
Or, un matin qu'il se promenait dans un jardin, réci-
tant son office, il vit entrer deux sergents de ville. Il
crut tout d'abord qu'ils venaient pour lui; néanmoins il
s'avança résoltiment à leur rencontre. « Messieurs,
« leur dit-il, c'est à moi que vous en voulez sans doute ?
« — Non, monsieur l'abbé, nous savons bien depuis quel
« temps vous êtes ici et ce que vous y faites ; mais soyez
« tranquille, si vous deviez être inquiété on vous pré-
« viendrait. » M. le curé en fut donc quitte pour la peur,
et il continua désormais ses quêtes sans inquiétude.
Quelque temps auparavant, l'œuvre du bon prêtre
avait déjà rencontré une noble adhésion qui avait dû
contrebalancer, dans son esprit, les craintes qu'il pou-
vait avoir.
Il était allé un jour à l'archevêché, et attendait,
dans une antichambre, le moment d'entrer, quand, par
hasard, arriva M. le général Cavaignac, celui-là même
qui, peu d'années auparavant, avait commandé à toute
— 20 —
la France. L'illustre général, voyant cet humble prêtre,
ne dédaigna pas d'entrer en conversation avec lui, et
apprit bientôt ce qu'il était et ce qui l'avait amené à Paris.
Le moment d'entrer arriva et M. l'abbé Chervaux voulut
céder le pas à M. Cavaignac : « Non, lui dit celui-ci,
« entrez le premier, monsieur l'abbé; votre mission est
« trop belle, elle presse et vous n'avez pas de temps à
« perdre.
Nobles et belles paroles par lesquelles l'illustre géné-
ral ne me paraît pas s'être fait moins d'honneur qu'à
l'humble curé de campagne.
A force de chercher et de frapper aux portes, le prêtre
zélé finit par rencontrer des cœurs sympathiques qui
s'intéressaient à sa courageuse entreprise et y contri-
buaient généreusement selon leurs forces. La parole de
l'Evangile s'était enfin réalisée : « Demandez, et on vons
« donnera ; cherchez et vous trouverez ; frappez et il
« vous sera ouvert (Matth., vu, 7). »
Mais où les rencontra-t-il ces cœurs sympathiques et
bienfaisants ? Je le dirai tout d'abord, ce ne fut pas or-
dinairement parmi les riches et les heureux de la terre ;
à part quelques généreuses exceptions, la classe riche
et fortunée ne témoigna guère à l'humble quêteur que
froideur et indifférence. Parfois il était assez bien ac-
cueilli ; on paraissait même plein d'admiration pour
son zèle ; puis on le congédiait froidement, avec le re-
gret apparent de ne pouvoir lui venir en aide. Citons un
trait de cet égoïsme élégant et poli.
Après trois tentatives infructueuses, M. l'abbé
Chervaux fut enfin admis dans le cabinet d'un riche du
monde. Le riche approuva son entreprise, loua même,
en termes magnifiques, son dévouement, puis finit par
lui dire : « Quant à moi, monsieur l'abbé, je ne puis rien
« vous donner ; car les temps sont durs et on ne paye
— 27 -
« pas. » M. Chervaux le remercia de ses belles paroles;
puis ajouta, en se retirant : « J'aimerais mieux cepen-
« dant une pièce de vingt sous pour mes œuvres. »
Les pauvres, au contraire, les gens de médiocre ai-
sance, se montraient en général bien disposés en sa
faveur.
« C'est par les pauvres principalement, écrit-il lui-
« même, que j'ai été aidé ; c'est chez les pauvres que j'ai
« rencontré le plus de sympathie ; c'est, après bien des
« refus de la part des riches du monde, chez les pauvres
« que j'ai commencé à recueillir des aumônes ; c'est par
« les pauvres aussi que j'espère achever mes entreprises;
« c'est chez les pauvres que j'ai rencontré des prodiges
« de charité qui ne s'effaceront jamais de ma mémoire.
« Oh ! les pauvres ; qu'ils ont bien plus de cœur et d'en-
« trailles que les riches (1). »
Voici deux exemples de cette charité populaire, que
M. l'abbé Chervaux aimait à raconter.
Afin de faciliter le succès de ses quêtes, il avait fait
imprimer une circulaire où il exposait l'état de pauvreté
de sa paroisse, et implorait le secours des âmes bienfai-
santes pour la reconstruction de son église.
Une marchande de charbon ayant reçu une de ces cir-
culaires, la lut avec attendrissement. Soudain une idée
généreuse lui vient à l'esprit. « Monsieur l'abbé, lui dit-
« elle, en s'approchant de lui, voulez-vous me donner
« quelques-unes de vos feuilles ? Je suis marchande de
« charbon, et, en allant vendre mon charbon, je présen-
« terai vos feuilles et je solliciterai une aumône pour
« vous. » Le bon prêtre, admirant la charité ingénieuse
(1) Circulaire aux Frères de la Doctrine chrétienne. 27 novembre 1855.
- 28 -
de cette femme, s'empressa de satisfaire à sa demande.
Et cette brave femme, en vendant son charbon, pré-
sentait les circulaires, tantôt aux passants, tantôt
dans les maisons. Elle recueillit ainsi un bon nombre
d'offrandes qu'elle envoyait fidèlement à leur des-
tination.
Un jour M. le curé entra par hasard chez un chanteur
de l'Opéra ; celui-ci le reçut fort bien et lui nt une of-
frande de trente francs. En remerciant son bienfaiteur,
le digne prêtre remarqua, avec surprise, un chapelet à
gros grains appendu à la muraille avec des couronnes
théâtrales ; il ne put s'empêcher de manifester sa sur-
prise au chanteur de l'Opéra. Alors celui-ci lui dit : « Je
« suis resté quelque temps au noviciat des Dominicains,
« et je l'ai quitté, parce qu'on a pensé que je n'avais pas
« de vocation à l'état religieux. Doué d'une belle voix,
« je me suis fait chanteur à l'Opéra, afin de pouvoir
« subsister. Ce chapelet est celui que je portais au novi-
« ciat des Dominicains, et ces couronnes m'ont été dé-
« cernées sur le théâtre avec des applaudissements ré-
« pétés. Mais, ajouta-t-il, aussitôt que j'aurai de quoi
« vivre, je me propose d'abandonner une profession qui
» n'est ni selon mes goûts ni selon mes convictions.
« Veuillez, monsieur l'abbé, vous souvenir de moi dans
« vos prières. »
Admis dans les casernes pour y faire des quêtes, il y
recevait toujours un accueil bienveillant. « Nous aimons
mieux, disaient les braves militaires, boire un coup de
moins et donner vingt centimes pour l'église de Vi-
reaux (l). »
Le colonel commandant la Garde républicaine de
Paris, que M. l'abbé Chervaux était allé voir, lui avait
(1) Dans ses circulaires, M. l'abbé Chervaux ne demandait que vingt
centimes par chaque personne, et moins encore, si l'on était pauvre.
— 29 -
même proposé de faire recueillir les offrandes des mili-
taires par un sergent, dans chaque compagnie ; mais ce
moyen lui parut ensuite avoir des inconvénients, et il
lui écrivit à ce sujet la lettre qui suit.
ARDE RÉPUBLICAINE
- Paris, le 20 mai 1852.
BUREAU
DU COLONEL
Monsieur l'Abbé.
« Le moyen auquel je m'étais arrêté, à la suite de
« notre conversation d'hier, pour obtenir le concours des
« militaires de la Garde républicaine à l'œuvre de la re-
« construction de l'église de votre paroisse, ne me paraît
« pas sans inconvénient.
« Je m'empresse de vous informer, monsieur l'abbé,
« que je crois préférable de vous autoriser à vous pré-
« senter dans les casernes occupées par le corps, pour y
« recevoir vous-même les offrandes destinées à l'œuvre
« pieuse dont vous vous chargez.
« J'ai, en conséquence, donné des ordres pour que
« vous trouviez, en vous présentant dans les casernes,
« toutes les facilités nécessaires pour l'accomplissement
« de votre mission.
« Agréez, monsieur l'abbé, l'assurance de ma consi-
« dération la plus distinguée.
« Le colonel commandant la Garde républicaine.
« A. G. »
M. l'abbé Chervaux se présenta dans les casernes, et
partout il trouvait les militaires préparés à le recevoir,
et, qui plus est, à lui faire chacun leur petite offrande.
La gendarmerie de Paris lui témoigna la même bien-
— 30 -
veillance et l'accueillit avec la même générosité. Voici
comment M. le curé en parle lui-même dans une circu-
laire qu'il adressa depuis à tous les gendarmes (19 no-
vembre 1856) :
« J'ai frappé à bien des portes, depuis bientôt trois
« ans que je voyage, et si, au milieu de nombreux refus,
« j'ai été bien accueilli, je puis dire que nulle part je ne
« l'ai été mieux que dans les casernes de la gendarmerie
« de la capitale.
« Tous les braves militaires de la gendarmerie de
« Paris ont voulu participer, moyennant vingt centimes,
« à l'œuvre de la construction d'une église dans ma
« pauvre paroisse. »
On l'a déjà remarqué plus d'une fois, la charité s'unit
à la bravoure dans le soldat français.
Mais c'était chez les Frères des écoles chrétiennes
qu'il trouvait ses plus abondantes et ses plus sûres res-
sources. Il se rendait au milieu des enfants qui fréquen-
tent leurs classes, leur distribuait ses circulaires, puis
leur parlait de l'ardent désir qu'il avait de relever de ses
ruines l'église de sa pauvre paroisse. « Cette église,
« ajoutait-il, est dédiée à saint Nicolas, patron des en-
« fants et de la jeunesse. Quels sont ceux qui ne vou-
« draient contribuer à l'érection d'un temple en l'hon-
« neur de saint Nicolas ? Je ne demande pas beaucoup ;
« je ne veux recevoir de chacun de vous que vingt cen-
« times ; ceux mêmes qui sont pauvres ne me donneront
« que cinq centimes. »
Il les engageait ensuite à remettre à leurs parents les
circulaires qu'il leur avait distribuées ; et ces jeunes
enfants se faisant, à leur tour, quêteurs au sein de leurs
familles, en obtenaient facilement, les uns vingt, les
— 31 -
autres dix, les autres cinq centimes qu'ils rapportaient
joyeux à M. le curé, ou aux Frères des écoles chré-
-tiennes. Aussi, dans une des circulaires qu'il adressa
depuis à ces derniers (27 novembre 1855), le bon prêtre
les remercie-t-il chaleureusement du concours empressé
qu'ils lui donnent.
« Je puis dire, à la gloire des enfants du bienheureux
« de La Salle, que je leur dois au moins les trois quarts
« des succès déjà obtenus, tant par le concours qu'ils
« m'ont accordé au moyen des élèves de leurs classes,
« que par certaines personnes charitables qu'ils ont in-
« téressées en ma faveur. » Et il termine par ces paroles
qui sont tout un éloge : « Vous êtes ma principale
« ressource, ne m'oubliez point. »
M. l'abbé Chervaux fit divers voyages à Paris pour
ses quêtes. Le premier fut le plus difficile et le plus la-
borieux ; ce fut celui qui lui valut le plus de refus et
d'humiliations. Pour les autres, il savait à qui s'adres-
ser : aux pauvres, aux militaires, aux enfants des écoles
chrétiennes. Il ne recevait, il est vrai, que de petites
offrandes; mais, en s'ajoutant les unes aux autres ces
petites offrandes s'élevaient à des sommes assez consi-
dérables. Chaque voyage durait environ deux mois, et
M. le curé ne rentrait guère chez lui qu'avec une couple
de mille francs et au delà.
Mais bientôt voici que Paris, avec ses immenses fau-
bourgs, ses rues innombrables, ses établissements popu-
leux, ne suffit plus au zèle de l'infatigable quêteur ; il
songe à étendre ses excursions par toute la France. Les
administrations des chemins de fer, auxquelles il fait
connaître sa pieuse entreprise, lui font généreusement
concession d'une demi-place sur les lignes qu'elles diri-
gent; et voilà le prêtre intrépide parcourant, sur les
chemins de fer, les principales villes de France. Dijon,