Choix de mélodies hébraïques (2e édition, suivies d

Choix de mélodies hébraïques (2e édition, suivies d'une tragédie tirée de l'Écriture sainte et de quelques autres pièces inédites) / par François Vidal,...

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Français
356 pages

Description

J. Cherbuliez (Paris). 1868. 1 vol. (372 p.) ; in-8.
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Publié le 01 janvier 1868
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DE
MÉLODIES HÉBRAÏQUES
DErXIliMIv EDITION
Suivies il'uuc Tragédie tirée de l'Ecriture sainte el de quelques
autres pièces inédites.
l'Ail
FRANÇOIS VIDAL,
Li'viri des Pasl.o.urs el o l'Église ràformao
de ItcrL'oraci
PARIS
JOKT^ CITERI3ULIEZ, 1ÎDITJGUR,
33, rue de Seine,
1808.
CHOIX
I)K
MÉLODIES HÉBRAÏQUES
\J JnL O 4 A.
Dlï
MÉLODIES HÉBRAÏQUES
DEUXIEME EDITION
Suivies d'une Tragédie tirée de l'Ecriture sainte et de quelques
autres pièces inédites.
D.Vlt
> FRANÇOIS VIDAL,
L.'u.n dos Pasteurs do l'JSgliso réformée
do Bergerac.
PARIS
JOËL CHERBULIEZ, ÉDITEUR,
33, rue de Seine,
1808.
A MONSIEUR LE MARQUIS DE LA VALETTE,
Sénateur, Ministre ilo l'Intérieur.
Lorsque je réunis en un volume les Mélodies hébraï-
ques, déjà publiées dans le Disciple de Jésus-Christ,
une de ces pièces, Y Alliance chrétienne universelle,
avait reçu, par les soins de quelques amis, les hon-
neurs d'une édition à part magnifiquement illustrée.
Celte distinction me parut un titre pour oser vous en
faire hommage. D'autant plus que le sujet qu'elle trai-
tait me semblait être, à quelques égards, en rap-
port avec la noblesse de votre caractère, avec les
sentiments élevés, les idées larges et libérales et la
bienveillance affectueuse qui distinguent si éminem-
ment en vous leminenl homme d'état, et qui sont
bien connus do fous ceux qui ont eu le privilège de
vous approcher. Votre Excellence voulut bien me
permettre de la lui dédier et acquérir ainsi un nou-
veau titre à ma gratitude
Aujourd'hui, je public une nouvelle édition d'un
choix des Mélodies les moins imparfaites. Je les fais
suivre d'une tragédie tirée de l'Ecriture sainte. Que
Votre Excellence me permette de lui offrir ce volume.
Placé sous cet illustre patronage, il sera une nouvelle
marque à la fois et de l'affection que vous avez
bien voulu toujours me témoigner, et de la vive re-
connaissance que j'aurai toujours pour vous
VIDAL, pasteur.
PRÉFACE.
En publiant une nouvelle édition d'.ni choix des
Mélodies hébraïques, qu'il me soit permis, pour toute
préface, de reproduire ici quelques fragments de celle
qui les précédait :
« ... On s'est ému, non sans raison, de l'influence
que les intérêts matériels exercent sur les niasses et
de l'affaissement qui en résulte pour le sentiment mo-
ral et religieux. On s'est beaucoup préoccupé depuis
quelque temps des moyens à prendre pour le re-
lever, et nous croyons que les efforts tentés pour cela
n'ont pas été complètement infructueux ; que de bons
livres ont été publiés, que des progrès ont été faits,
que d'autres sont en voie de se faire, et qu'un vent
de vie souffle des hauteurs et se répand peu à peu
sur les diverses zones sociales. La poésie doit avoir
aussi sa part dans cette oeuvre de relèvement et de
rénovation. Elle est, on peut le dire, une des formes
les plus anciennes qu'ait revêtues le sentiment re-
ligieux. Les admirables cantiques d'Israël en sont un
monument impérissable. Et cela devait être : par sa
nature même, elle s'adresse aux tendances les plus
élevées de l'âme; elle répond à ses plus nobles aspira-
tions, la nourrit d'idéal, et la transporte dans le vé-
ritable domaine de la foi.
« Si tel est le propre do la poésie, en général, parce
qu'en tout elle s'attache exclusivement à ce qui
reflète le beau, et qu'entre le beau, le saint et le vrai,
il y a une alliance étroite, ou que, pour mieux dire,
ce no sont que trois aspects différents d'une seule et
môme chose, tel est surtout le propre de la poésie
religieuse.
« .. La pierre que l'on jette dans le vaste courant
des intérêts matériels ne l'arrêtera passansdoule; mais,
si petite qu'elle soit, elle peut au moins entrer dans
la digue qui doit le ralentir et le diriger, et les Mélo-
dies hébraïques auraient une sorte d a-propos et d'ac-
tualité, ne fût-ce qu'auprès des Ames atteintes par le
réveil religieux qui, au milieu de celte idolâtrie de
l'argent, se manifeste néanmoins et caractérise aussi
pour sa part le temps où nous \ivons.
« Ce que plusieurs des pièces de ce recueil ont d'in-
time et do personnel aurait-il dû détourner l'auteur
de les publier? Il ne l'a point pensé. Au fond, les idées
religieuses n'ont de valeur qu'en raison de leur
influence sur la vie. Il faut qu'elles se mêlent à tout
ce qui la compose et la pénètrent tout entière; c'est
quand elles sont vécues et deviennent des expériences
qu'elles exercent une salutaire contagion. Ce que le
coeur a éprouvé trouve facilement le chemin du coeur,
et les émotions vraies sont les seules qui soient com-
municatives. Sans doute, ce n'est pas sans se faire
violence que le poète, comme le prédicateur, donne
ses pensées intimes, communique ses expériences et
expose en quelque sorte à tous les yeux les replis de
son coeur et les mystères de son foyer. Mais si le
sentiment religieux prend par là quelque chose de
plus réel et do plus sympathique; si la piété du
lecteur y trouve plus d'aliment et, par suite, plus de
force et do vie, n'y a-t-il pas devoir à ne pas enfouir
ce talent, si faible qu'il soit, mais à le faire valoir
pour l'utilité commune? (I) L'auteur l'a cru, et c'est
pour cela qu'il publie ces épanchements, tantôt de
joie, tantôt de tristesse, où le peu, le fils, l'époux,
l'ami, le pasteur prennent si souvent la place du poète.
« Je n'ai, du rcslc, rien à dire de ces poésies, si ce
n'est qu'elles sont sorties de mon coeur. Qu'on veuille
bien toutefois me permettre une remarque. Inspirées
par l'esprit de la Bible, à laquelle elles ont pour but
de rendre hommage, elles y font des allusions nom-
breuses et lui ont souvent emprunté des formes de
langage, des expressions et des ligures qui peuvent
quelquefois paraître trop hardies dans notre langue,
mais qui sont très-communes dans la langue originale
Ainsi, par exemple, un juge très-compétent et dont
j'apprécie beaucoup le savoir et le goût, m'enlendant
lire ce vers dans la Harpe de David :
La mer battre dos mains dans une sainte ivresse,
m'arrêta pour me faire remarquer que la figure était
trop forte. — Mon excuse, lui répondis-je, se trouve
dans ce seul fait, que c'est une expression biblique,
fréquemment employée dans les Psaumes, comme on
peut le voir a'u Psaume xcvm. Pour le chantre inspiré
(1) I. Cor. XII, 7.
_ |0 —
d'Israël tout prend vie en présence du Dieu vivant :
la mer fait entendre sa grande voix, Icslleuves battent
des mains, la terre s'émeut et tremble, les montagnes
bondissent comme des agneaux, les arbres des forêts
chantent de joie, la nature tout entière entonne un
hymne immense à celui dont les perfections invisibles,
la puissance éternelle et la divinité se voient comme à
l'oeil, depuis la création du monde, quand on considère
ses ouvrages. Voir lesPs'unnesxcvi, XCVJH,CXIV, etc. »
Les réflexions qui précèdent peuvent, à bien des
égards, s'appliquer aussi à la tragédie et aux autres
pièces qui terminent le volume. Je n'ajouterai donc
rien. Si quelqu'un, en lisant ces poésies, se trouvait
amené au désir de remonter à leur source et de lire
la Bible elle-même, je me trouverais bien récompen-
sé, et je remercierais de tout mon coeur Celui de qui
vient toute grâce.
F. V.
LA HARPE DE DAVID.
A M. LE PROFESSEUR CELLERIER.
Je te psalmodierai sur la harpe, 6 saint
dlsraï-l. rs.LXXt, î».
Je médite de toi pendant les veilles de
la nuit. P». LXXltl, 7.
RêvcllIc-tol, 6 ma harpe...
r«. CVIII, A.
I
Les mille bruits du soir avaient enfin cessé.
Le flambeau de la nuit par degrés abaissé,
Versant de l'horizon sa lumière incertaine,
Couvrait Jérusalem, qu'on distinguait à peine,
D'un réseau chatoyant d'ombres et de clarté;
Le sommeil et la nuit régnaient sur la cité.
Les songes suspendus à leurs ailes obscures,
— 12 —
Kn flots harmonieux, en suaves murmures
Tombaient, et doucement distillaient dans les coeurs
Le repos, l'espérance et l'oubli des douleurs.
Tout dormait. Du palais où sa couche royale
Somptueuse, étalait la pompe orientale,
Où l'aloès brûlant aux vases de vermeil
De sa flamme odorante invitait au sommeil,
David s'échappe, et sort sans que nul l'accompagne,
Et la harpe à la main, sur la sainte montagne,
Seul avec le silence il va chanter à Dieu.
Oh! que la terre est calme! Oh! que le ciel est bleu!
Que ces astres sans nombre, embrasés sur sa tète,
Versent de sainte flamme à son coeur de poète!
Ces souffles embaumés qui viennent du Carmcl,
Ces ombres, ce vallon, ce silence, ce ciel,
Ces merveilles de Dieu, tout l'embrase et l'inspire!
Aux célestes accords que l'univers soupire,
Il unit les accords que sa harpe produit
Et mêle ainsi son hymne à l'hymne de la nuit :
Éternel! combien magnifique
Ton nom sur la terre est inscrit!
Les cieux ne sont que le portique
Du palais que ta gloire emplit.
Pour confondre ton adversaire,
L'enfant qu'allaite encor sa mère
_ 13 —
Élève une assez forte voix,
Et cette voix de l'innocence,
Éclaire ou réduit au silence
Le lier ennemi de tes lois.
Quand, la nuit, s'offrent à ma vue
La lune et ces astres brillants
Que tu semas dans l'étendue
Comme auiant de flambeaux errants,
Admirant le céleste dôme
Je m'écrie : Ah! qu'est-ce que l'homme,
Que lu penses à lui, Seigneur?
Qu'est-ce que l'enfant de la terre,
Que tu daignes dans sa misère
Le visiter de la faveur?
La gloire sur son front rayonne ;
Presque égal à tes anges saints,
Il règne; et tu places son trône
Sur l'oeuvre immense de les mains.
Il règne; au désert solitaire,
Sous les eaux, dans l'air, sur la terre,
Tout ce qui respire, qui vit,
Tout aime ou craint ce maître unique.
Éternel 1 combien magnifique
Ton nom sur la terre est inscrit! (¥)
O Ps. vin.
» I i -
IL
Le poète chantait, et la nuit de ses voiles,
Où sur un fond d'azur scintillaient les étoiles,
Tendait autour de lui le brillant pavillon;
Et ses regards, plongeant jusqucs à l'horizon,
Erraient sur la cité, sur les monts, sur la plaine :
« Homme, s'éeria-t-il, contemple ton domaine! »
Et l'orgueil un instant rayonna sur son front!
Mais ce fut un instant, et l'éclair est moins prompt
Quand il brille et s'eflace en une nuit d'orage.
« 0 Dieu! quand tu bénis, est-ce pour qu'on t'outrage! »
Ce cri que le remords semble avoir arraché,
Son air sombre, son front vers la terre penché,
Sa lèvre qui frémit, sa poitrine oppressée,
Tout annonce qu'il porte une horrible pensée,
Qu'une image fatale en tous lieux le poursuit.
A ses pas attachée et le jour et la nuit,
Comme un spectre qu'il chasse et qui revient sans cesse,
Il retrouve toujours l'image vengeresse;
Toujours elle lui montre un bain voluptueux,
Une esclave exprimant des baumes onctueux,
Et, se jouant aux flots de l'onde parfumée,
Une femme... la fleur, la perle d'Iduméc
Puis c'est du sang!.... Ce sont d'horribles cris de mort.
C'est la bataille ardente avec tout son effort;
C'est un brave, un héros trahi par des perfides;
Jeté comme une proie aux glaives homicides,
Sous des flots d'ennemis il meurt abandonné;
Puis, l'air nomme celui qui l'avait ordonné,
Puis, du cadavre il sort une voix, un mystère,
Quelque chose qui dit : Meurtrier, adultère!!!
0 vision fatale! ôsupplice! ô terreur 1
Harpe, qui de Saùl apaisais la fureur,
Harpe, it-.nt la musique, hymne du ciel bénie,
Du royal possédé, sous des flots d'harmonie,
Endormait le délire, étoutïait les transports,
Oh ! tu ne peux donc pas étouffer le remords!
En proie au souvenir qui toujours le dévore,
Le poète absorbé, sur la harpe sonore
Laisse ses doigts errants préluder au hasard;
Mais bientôt vers le ciel il lève son regard,
Les sons vibrent plus forts, et, comme un (rail de flamme,
Le repentir ainsi s'échappe de son unie :
Grâce! grâce! Que ton courroux
Soit apaisé, Seigneur! Que ta clémence clïaec
Les taches du péché dont je suis souillé! Grâce I
Grâce! je t'implore à genoux!
— 10 —
Oui, j'ai péché; je reconnais mon crime,
Devant mes yeux sans cesse je le voi;
J'ai violé ta loi sainte et sublime,
J'ai fait le mal, j'ai péché contre toi.
Oui, ta colère et juste cl légitime
Pour me punir peut s'étendre sur moi;
Car, ô mon Dieu! conçu dans la misère,
Je fus pécheur dès le sein de ma mère.
Et toi, lu demandes, Seigneur,
Des coeurs à la vertu se dévouant sans cesse ;
Et ton amour divin m'enseignait la sagesse,
Tu la distillais dans mon coeur.
Oh ! prends, Seigneur, l'hysope et me nettoie!
Eflacc en moi les fautes du pécheur!
Lave mon âme et fais que l'on me voie
Comme la neige éclatant de blancheur.
Mon coeur froissé retrouvera sa joie,
Mon corps flétri sa force et sa fraîcheur,
Si tu permets que ta sainte parole
Sur moi descende encore et me console.
Hélas! Seigneur, je suis souillé!
Détourne tes regards de mes fautes passées;
Pardonne, et crée en moi de plus saintes pensées,
Un coeur de tout mal dépouillé-
— 17 —
Ne permets pas que, loin de la présence,
De ton esprit je languisse privé;
Fais-moi sentir sa divine influence.
Par ta faveur si je suis relevé,
En hymnes saints je dirai ta clémence,
Je chanterai l'amour qui m'a sauvé;
Et les pécheurs, instruits de tant de grâces,
Dans tes sentiers marcheront sur mes traces.
O mon Dieu! Dieu de mon salut,
Délivre-moi ! Ce sang me poursuit ! Il le venge i
Oh ! grâce ! ouvre ma bouche encor pour la louange,
Ta louange toujours me plut!
Par la \apeur qui monte au sacrifice,
Si le péi né pouvait être expié,
J'eusse apaisé ta suprême justice,
Sur ton autel j'aurais sacrifié;
Mais l'holocauste au coupable propice,
C'est le regret d'un coeur humilié.
L'âme contrite et de douleur brisée
De loi jamais ne sera méprisée.
Bénis Sion! Daigne, Éternel,
De ta Jérusalem allermir la puissance,
El nous ferons fumer, pleins de reconnaissance,
L'holocauste sur ton autel! (*)
(•) Ps. LI.
18
III
Prière! encens de l'âme, union de mystère,
Lien sacré qui joins l'homme à son Dieu, prière !
Du monde des douleurs, sans cesse vers le ciel
Tu montes, et ton aile apporte à l'Éternel
Des voix de repentir, de douleur, de souffrance;
Et Dieu, qui les entend du sanctuaire immense,
Comme il dit au soleil de colorer les fruits,
A la brise du soir de rafraîchir les nuits,
A l'aube du matin d'éveiller la lumière,
Aux odeurs du printemps de parfumer la terre,
Dieu, sans cesse attentif à ces tristes concerts :
« Va, dit-il à son ange, et traversant des airs
Les espaces sans borne et les vagues profondes,
Que ton vol, par degrés, sur l'échelle des mondes
S'abaisse jusqu'au globe où, vers son Créateur,
L'hommo lève des yeux flétris par la douleur;
Descends, et que partout ton aile sur ta trace
Sème la joie au lieu des douleurs qu'elle ctl'ace.
Au pécheur repentant va porter le pardon ;
Va du pauvre orphelin consoler l'abandon ;
Au proscrit, au captif, au faible qui chancelle,
Va, que ton souffle inspire une force nouvelle;
19
Va, descends; sur tous ceux dont le cri monte à moi,
Verse un parfum de paix, et d'espoir, et de foi ! »
Prière! encens de l'âme, union de mystère,
Lien sacré qui joins l'homme à son Dieu, prière!
Des lèvres du prophète à peine vers les cicux
Fervente tu montais en hymne harmonieux,
Tes derniers sons vibraient encor dans l'étendue,
Qu'avec l'ange déjà sur lui redescendue,
Tu tombais dans son coeur de remords déchiré,
Douce comme la pluie en un champ altéré.
Et le coeur allégé comme d'un poids immense,
Il lui semble aux regards du Dieu de la clémence
Puiser, comme à leur source, et l'espoir et la paix.
Il lui semble à torrents voir*couler les bienfaits;
Il lui semble que Dieu va rajeunir le monde!
Il lui semble..., ô mystère! ô sagesse profonde!...
D'un feu mystérieux son oeil brille soudain;
La harpe d'elle-même a frémi sous sa main ;
Sa bouche s'ouvre et parle, et, dans un saint délire,
Exhale, malgré lui, le souffle qui l'inspire :
L'Éternel dit à mon Seigneur :
Viens, mon fils, viens l'asseoir à ma droite jusqu'à ce
Que de tes ennemis mon bras courbe l'audace
Pour marchepied de ta grandeur.
— 20 —
Ton sceptre auguste et redoutable
Sortira deSion; l'Éternel l'a promis;
Règne, te dira-t-il, sur tous tes ennemis!
Règne! abaisse leur front coupable!
Tes peuples viendront pleins d'amour,
Tes jeunes gens viendront sous la sainte bannière,
Plus nombreux que. ne sont les perles qu'à la terre
Verse l'aurore d'un beau jour.
L'Éternel l'a dit; il le jure
Et ne révoque pas les serments qu'il a faits;
Comme Melchisédcc tu ceindras à jamais
La sainte sacrilioalure.
Le Seigneur marche devant toi;
Il percera les rois au jour de sa colère ;
De cadavres sanglants il jonchera la terre;
Il jugera selon sa loi:
Le pays sera sa conquête ;
Il domptera les chefs, il les écrasera;
Il passera le fleuve, à ses eaux il boira,
Et vainqueur, lèvera la tèle. (*)
(') Ps. ex.
21
IV.
Qui chante? est-ce bien toi, loi, le fils d'isaï,
Toi, David, dont la voix sublime, éclate ainsi?
Sont-ce là les accents d'une bouche mortelle?
Dans les choeurs éternels la harpe vibre-t-clle
En accords plus touchants, plus suaves, plus forts?
La voix des séraphins, dans leurs plus saints transports,
Est-elle plus puissante et plus harmonieuse?
Qui chante? qui s'élève à cette hymne pompeuse?
Est-ce bien toi, David, toi, le fils d'isaï,
Dont la mortelle voix sublime éclate ainsi?
Oh! dis, où puises-tu cette étrange harmonie?
Sens-tu rouler sous loi le char brûlant d'Élic?
Du nuage embrasé (pie vit Ézéehiel,
Le vol mystérieux te ravit-il au ciel ?
Le ciel s'abaisse-l-il enlr'ouvert sur ta tête?
De ses mystères saints à ton oeil de prophète
L'Éternel daignc-t-il dévoiler les trésors?
Quel est ce roi divin qui des fronts les plus forts
Foule, uetorieux, la puissance orgueilleuse?
Le, vois-tu, couronnant la vertu malheureuse?
L'orphelin, el l'esclave, el l'indigent en lui
Trouveront-ils un père, un sauveur, un appui?
n
Vois-tu sous son regard la terre consolée ?
De la chaîne des temps, devant toi déroulée,
Le vois-tu parcourant les anneaux infinis,
Épancher ses bienfaits sur les peuples bénis?
Vois-tu les monts joyeux tressaillir d'allégresse?
La mer battre des mains dans une sainte ivresse?.
Qui t'inspire, dis-moi, ces chants dignes des cicux?.
Et tu ne dis pas tout encor! Et dans tes yeux
Je vois la sainte flamme ! El la verve divine
Agite encor ta lèvre, et gonfle ta poitrine,
Et voudrait se répandre, et pour couler à flots
Semble ne demander qu'une langue cl des mots...
Oh! chante! une, une encor de tes hymnes pieuses!
Doux concerts de la nuit, notes mystérieuses,
Accents inentendus, murmures des forêts,
Brises qui des vallons trahissez les secrets,
Étoiles qui versez votre douce lumière,
Esprits qui recueillez les voeux et la prière,
Et dans te sein de Dieu soudain les emportez,
Il va chanter encore... Écoutez ! écoulez !
Célébrez l'Éternel ! Louez-le sur la terre !
Louez au firmament et dans son sanctuaire,
Son immense grandeur, ses glorieux exploits!
— 23 —
Louez-le! que vos chants dans les airs retentissent!
Louez-le ! qu'aux accords de mille voix s'unissent
Les tambours, les hautbois!
Célébrez l'Éternel ! que la harpe et la lyre,
Que les orgues, le luth, que tout ce qui respire
Eclate en cris de gloire élevés jusqu'au ciel!
Au son de la cymbale, au son de la trompette,
Comme un immense choeur que l'univers répèle :
Célébrez l'Éternel! (¥)
L'horizon blanchissait : aux doux sons de la harpe
L'aurore déployant sa lumineuse écharpe,
L'élcndait comme un vaste et superbe ruban,
Et de lointains reflets colorait le Liban.
Les astres éteignaient leurs flammes épuisées,
Tandis qu'à l'Orient, par degrés embrasées,
Les rives de l'espace annonçaient le soleil
Et semblaient à la terre apporter le réveil.
Et l'astre se leva glorieux; et la terre
S'émut et s'éveilla sous des flots de lumière;
(') Ps. CL.
Et chaque objet reprit sa forme et sa couleur;
Et Sion fit entendre une vague rumeur,
Tandis que le soleil éclairant ses coupoles,
Suspendait à son front co:nme autant d'auréoles;
Et les plaines au loin s'animèrent soudain;
Et, sous ses verts palmiers, dans son cours, le Jourdain
Fit scintiller ses flots comme dans les broussailles
Fait un vaste serpent scintiller ses écailles;
Aux pompes du soleil tout parut applaudir,
Sur leurs pieds de granit les monts semblaient bondir,
Et le cèdre agité sur leurs cimes bleuâtres,
Et le cri des troupeaux et la chanson des pâtres,
Et les douces odeurs qui montaient dans les airs,
Et les oiseaux joyeux reprenant leurs concerts,
Et la terre et la mer, et l'ombre et la lumière
Élevaient vers les deux comme un chant de prière,
Comme un hymne d'amour immense, universel;
Et les deux répondaient : Célébrez l'Éternel !
II
ABRAHAM.
i
Joue, enfant; joue, enfant! Au coeur de ton vieux père
Tes jeux sont comme au lis l'humide vent du soir,
L'herbe tendre au chevreau, la rosée à la terre,
Au malheureux l'espoir.
O Sara! qui de Dieu peut connaître la voie?
Qui peut dosa bonté sonder la profondeur?
— Il abaisse, il relève; il fait régner la joie
Où régnait la douleur.
— En vain le vieux palmier dans l'air encor s'élève;
Il existe sans vie; et sa tige sans sève
Ne donne plus de fruits;
Et moi j'étais semblable au palmier séculaire;
Mais le Seigneur m'a dit : Tu seras encor père !
Il me l'a dit, et je le suis!
26
— Dédaigneux, le chameau fuit le torrent sans onde;
Au milieu du troupeau la génisse inféconde
Languit dans le mépris :
Et des mères aussi, moi, j'étais la risée;
Mais Dieu dit; et soudain Saraï méprisée,
C'est Sara fière de son fils !
— Joue, enfant; joue, enfant! Plus doux est ton sourire
Que le miel de Tîmna, que l'ombre de Ségor.
— Plus suave pour moi que le nard, que la myrrhe;
Joue, enfant; joue encor!
— Oh ! que mon Isaac est riche en innocence!
Que mon coeur se complaît aux vertus de son coeur!
Zèle, amour, piété, candeur, obéissance...
Que de dons il doit au Seigneur!
— Qu'en grâces, en beautés mon Isaac est riche!
Du faon c'est L souplesse, et du lis la blancheur;
Ses cheveux sont plus doux que le poil de la biche...
Que de dons il doit au Seigneur!
— Bénis l'enfant de ta promesse,
Jéhovah ! Tu l'as dit : De ma froide vieillesse
Il sera la force et l'appui;
- 27 -
Innombrables canaux d'une source féconde,
Ses fils de tes bienfaits inonderont le monde;
Les peuples sont bénis en lui.
— Seigneur, montre-moi la journée
Où, naïve et timide, à sa tente amenée,
La vierge comblera ses voeux.
Que je sois fière encor de sa douce compagne,
Fière de ses enfants courant dans la campagne,
Et que la mort ferme mes yeux.
— Heureux, qui peut avoir ta parole pour gage
D'une postérité sous ton bras s'accroissant !
— Heureuse qui se dit : Je ne crains point d'orage;
Jébovah garde mon enfant!
Joue, enfant; joue enfant! A l'âme maternelle
Tes jeux sont comme au lis'l'humide vent du soir;
L'onde au sol desséché, les fleurs à la gazelle,
Au malheureux l'espoir.
II
Des forêts de Mamré la nuit aux ailes sombres
Étendait à l'en tour ses plus épaisses ombres !
— 28 ~
L'obscurité partout régnait dans le vallon,
Le plus profond silence enveloppait Ilébron ;
Tout dormait sous la tente, asile du mystère,
Mère, enfant, serviteurs. Veillant pour la prière,
Seul debout, Abraham élevait vers les deux
Les sublimes élans d'un coeur religieux ;
Et puis, de Jébovah méditant la promesse,
D'un riant avenir il berçait sa tendresse,
Et parant Isaac do gloire et de splendeur,
Bâtissait sur son front des rêves de bonheur.
Sous ces vagues pensers mollement affaissée,
De son oeil lentement la paupière abaissée
Cédait enfin, vaincue, aux douceurs du repos,
Comme un son par degrés meurt d'échos en échos;
Lorsqu'au sein de la nuit, radieuse, éclatante,
Une flamme divine illumine la tente,
Et montre au patriarche un Etre glorieux,
Tel qu'alors à la terre en envoyaient les deux.
L'aube du jour semblait sur ses brillantes ailes '
Avoir reflété l'or du rayon le plus pur;
Les replis ondulcux d'une gaze d'azur
Dérobaient à demi ses beautés immortelles.
Son regard ravissait; comme un voile léger,
Ses cheveux se jouaient sur sa divine épaule,
Et sur son front de lis, scintillante auréole,
Une étoile annonçait le divin messager.
29
Et tu dormais, Sara! Oui, dors : sur sa paupière
Versez, songes légers, versez un doux sommeil;
Bercez-la mollement; peut-être à son réveil
La douleur brisera ce tendre coeur de mère.
Penché vers le vieillard, en sons harmonieux
L'ange lui révélait des mots mystérieux;
Mots sacrés d'une langue étrange, inentendue,
D'une langue du Ciel avec lui descendue,
Que jamais ici bas nul mortel ne comprit,
Hors le mortel heureux à qui l'ange l'apprit.
Langue sainte! musique au choeur des deux ravie,
Tes mots, accords divins, propagent-ils la vie?
L'être qui te comprend, dans ta suavité
Aspirc-t-il la gloire et l'immortalité?
Es-tu des univers l'éternelle naissance ?
L'ange a dit, et déjà vers les deux il s'élance.
Eh quoi! ce sein vieilli se gonfle de douleurs!
Quoi! cet oeil presque éteint retrouve encor des pleurs!
Oh! qu'a-t-il révélé le messager céleste!
Cette langue divine est-elle donc funeste !
Et le front dans les mains Abraham gémissait;
Et parmi ses sanglots parfois l'on entendait :
30
« Isaac!... sacrifice!... » Et puis de la prière
Il cherchait, recueilli, la ressource dernière;
Et le calme, soudain, descendait dans son coeur.
Et puis avec effort : « Ta promesse, Seigneur!
« Ta promesse!... » Et son oeil de larmes était vide;
Et la douleur battait sur sa lèvre livide;
Et de nouveau, le coeur élevé vers le Ciel,
Il disait résigné : « Je t'adore, Eternel!
« Je suis prêt, j'obéis; ta voix... c'est la justice...
Et son coeur murmurait : « Isaac!... sacrifice!... »
Dors, Sara, dors encor! Doux enfants du sommeil,
Jouez, songes légers, jouez sur sa paupière;
Bercez-la, qu'elle dorme ! Hélas ! à son réveil
La douleur brisera ce tendre coeur de mère.
III
L'animal patient qui de ses humbles dons
Fait aux ingrats humains autant de sacrifices,
Et n'exige, frugal, pour prix de ses services,
Qu'une eau claire et quelques chardons,
Longtemps avant le jour tire du pâturage
Du simple harnais est chargé;
Des fruits, un peu de bois, voilà tout le bagage
Qui sur son dos est arrange
Pour un mystérieux voyage.
31
Sans bruit le patriarche a réveillé son fils.
De deux seuls esclaves suivis
Tous deux sortent avec mystère,
De cette tente où dort une épouse, une mère,
Suspendus, un instant s'arrêtent sur le seuil,
Le franchissent enfin, et chacun dans son oeil
Roule une larme involontaire.
Dors, encor, dors, Sara!.... Songes, sur sa paupière
Cadencez son sommeil, et sous vos ailes d'or
Du jour, si vous pouvez, cachez-lui la lumière;
Bercez-la, qu'elle dorme! Oh! quelle dorme encor!.,
IV
ISAAC.
Déjà trois fois Sara de la tente isolée
A vu le jour naissant briller sur la vallée,
Et toujours nous marchons, et par notre retour
Nous n'allons pas encor consoler son amour;
Le temps lui sera long, mon père.
ABRAHAM.
Notre vie
A la douleur, mon fils, est souvent asservie;
Mais nous sommes au bout. Voilà le Morija;
Là, nous bénirons Dieu.
— 32 —
ISAAC.
Comme il les dirigea,
Nous lui demanderons, dans notre humble prière,
De ramener nos pas, de consoler ma mère.
Ann.vuAM.
C'est lui seul qui dirige, et console, et soutient.
(Pause).
ISAAC.
Mon père !
ABRAHAM.
Me voici, mon fils.
ISAAC.
Nous avons bien
Le feu pour l'holocauste, et le bois nécessaire;
Mais, si loin de Mamré, sur ce mont solitaire,
Où trouver pour victime un chevreau?
ABRAHAM.
L'Éternel
Y pourvoira, mon fils.
ISAAC.
Oui, construisons l'autel.
(Pause).
ABRAHAM.
Isaac!
— 33 —
ISAAC.
Me voici, mon père.
ABRAHAM.
Dis, la vie
Coule-t-ellc pour toi douce?
LSAVC.
Ah! digne d'envie!
Près de vous, de Sara, je n'eus que d'heureux jours.
ABRAHAM.
Les instants du bonheur sont passagers et courts;
L'heure du mal les suit.
ISAAC.
Ponrra-t-elle m'atteindre?
Vous me dites cent fois qu'ils ne doivent rien craindre
Ceux de qui l'Éternel est craint.
ABRAHAM.
Bien, mon enfant;
Bien. Mais si l'Éternel, si ce Dieu tout-puissant,
Devant la voix duquel il faut que tout fléchisse,
S'il voulait t'éprouver par quelque sacrifice?
S'il l'exigeait pénible, à cette heure, en ce lieu?
ISAAC
Eh bien ! ne suis-jc pas sous la main de mon Dieu?
Sa volonté toujours pour mon coeur eut des charmes;
Qu'exigc-t-il?... Mais quoi? vous pâlissez!... des larmes!.
3
— 31 —
ABRAHAM.
0 cfel! de tes décrets quelle voix l'instruira?
ISAAC.
Qu'il épargne vos jours et les jours de Sara,
Je me résigne à tout; parlez.
ABRAHAM.
Moment terrible!
Dieu cruel et jaloux!...
ISAAC.
O ciel! est-il possible?
Vous, ainsi murmurer, vous, contre l'Éternel!
Vous, Abraham !
ABRAHAM.
Mon fils! mon fils! Ali! cet autel,
Ce fer, ce sacrifice, un horrible mystère.,.
Tu ne reverras plus ni Mamré ni la mère.
ISAAC.
Ma mère!... ô nom si cher! Mais je suis votre fils;
Sur l'autel du Seigneur, courbant un front soumis,
Je lui rendrai, victime obéissante et pure,
Les jours qu'il m'a donnés, sans plainte, sans murmure.
ABRAHAM.
Mon enfant!
ISAAC.
L'épreuve est digne de votre foi;
J'en serai digne aussi, mon père, et sans effroi
— 35 —
Vers mon sein je verrai se diriger le glaive.
Ma vie aura passé courte comme un doux rêve!
Je l'aimais, je le sens; elle était toute à vous.
De vous et de Sara comme il m'eût été doux
De pouvoir soutenir la marche appesantie
Quand l'âge aura courbé votre tète blanchie!
Et c'en est fait, ma mère! hélas! jamais mes yeux....
O mon père! à genoux, près de l'autel, tous deux
Demandons au Très-Haut que son bras me soutienne,
Que sa force divine à ma force subvienne,
Et qu'en mourant, mon coeur à sa loi dévoué
Loue encore son saint nom.
ABRAHAM.
Son saint nom soit loué!
(Tous deux restent un moment en prière).
ISAAC
Je suis prêt, Abraham, pour le saint sacrifice;
Qu'une dernière fois votre voix me bénisse;
Vos mains, vos saintes mains sur mon front!
ABRAHAM.
Sois béni!
Sois béni!... Puisses-tu, près de l'Être infini,
Vivre récompensé des douleurs paternelles !
ISAAC.
Maintenant, ouvrez-moi les portes éternelles;
Frappez! J'entends des deux, sur l'autel cnlr'ouverts,
- 36 —
Les anges m'appeler à leurs divins concerts;
Frappez!...
ABRAHAM.
Mon Isaac, enfant de ma vieillesse !
Oh! viens, viens, sur mon coeur que mon amour te presse!
Eli! quoi! n'étais-tu pas l'espoir de ma maison?
L'espoir de l'univers?... Téméraire raison,
Arrière! la foi parle; arrière! Et toi, pardonne,
Sara! c'est l'Éternel, Jéhovah qui l'ordonne !
O mon fils! que n'as-tu pu lire dans mon coeur
L'amour...
ISAAC.
Mon âme a soif de l'éternel bonheur!
Frappez!
ABRAHAM.
Ange du ciel, que je t'embrasse encore!
C'est le dernier adieu d'un père qui t'adore,
Le dernier!... Désormais, je ne suis plus pour toi
Que l'organe divin d'une immuable loi,
L'exécuteur sacré du plus saint ministère...
Ah! dans mes bras encor! toujours, toujours ton père!
V
Le tonnerre a grondé; du sommet de la nue
Une voix de mystère est soudain descendue;
-37-
Dans l'air une invisible main
Suspend le bras; le fer inollcnsif s'abaisse;
Et le soleil naissant, d'un rayon d'allégresse,
Salue un spectacle divin.
C'est sur le Morija : de son agreste cime
Un simple autel, chargé d'une simple victime,
Fait monter à Ilots nuageux
Une douce vapeur de graisse et de fumée,
Et l'ange par qui fut la victime allumée
Plane entre la terre et les deux.
C'est l'ange aux blonds cheveux, au brillant diadème.
L'ange à la voix divine, à la langue suprême,
L'ange au regard brillant et doux;
Un vieillard qu'arme encor le fer du sacrifice,
Un enfant encor ceint des liens du supplice
Pleurent, adorent à genoux.
VI
— Béni, sois-tu, Dieu de démence!
Oh! qui peut dire ta faveur!
Tu veux la foi, l'obéissance,
Le seul sacrifice du coeur!
J'ai cru, Seigneur! Constante et pure,
— 38 —
Contre toi, contre la nature,
Ma foi comptait sur tes serments;
Car scrais-jc dans la poussière,
Ne pourrais-tu pas de la pierre
Me faire naître des enfants?
— Dieu, protecteur de l'innocence,
Béni sois-tu pour tes bienfaits!
O toi, qui me rends l'existence,
Je te la dévoue à jamais.
Sur l'autel, j'aurais vu ma vie
Parle fera mon sein ravie,
Sans me plaindre de tes rigueurs;
J'adorais ta loi salutaire,
Et ce n'était que pour ma mère
Que mon oeil répandait des pleurs.
ut
MALÉDICTION.
Maintenant doue tu sera» maudit.
Oit. iv, 11.
I.e imVhant est comme en travail tous les
jours de si \le. . nli cri de frajeur M dan» ses
urcillts; un milieu de la paix il croit que h
destruction se Jette sur lui.
Joo, xv, 50, 11.
I
Vers le pays de Nob, à l'Orient d'Éden,
Loin des lieux où, chassé du fortuné jardin,
Adam, de son péché recueillant le salaire,
Au prix de ses sueurs arrachait à la terre
Les fruits que d'elle-même autrefois elle oflïit,
Et pleurait ses deux lils, l'un mort, l'autre maudit,
Caïn était assis au pied d'un térélnnthe.
Son front, comme marqué d'une fatale empreinte,
Se cachait dans sa main, livide et soucieux;
— 40 -
Son oeil fermé semblait fuir la clarté des deux ;
Sa tète sur son sein retombait affaissée;
Et, soulevant parfois sa poitrine oppressée,
Si quelques longs soupirs sortis avec effort
N'eussent trahi la vie, on eût dit : Il est mort.
Mère de son enfant, sa soeur et son épouse,
Tsilla, de ses douleurs pieusement jalouse,
Pour en prendre sa part, Tsilla l'avait cherché;
Et sur lui maintenant le regard attaché,
Elle écoule longtemps, triste et silencieuse.
A la fin, de sa soix douce el mélodieuse :
Ami, dit-elle, ami, quoi! ce m^grin cruel
Voilcra-t-il ton front d'un nuage éternel?
Mon amour ne peut-il y faire quelque trêve?
Et lui, comme sortant de quelque horrible rêve,
Et relevant sur elle un regard de stupeur :
— Ah! c'est toi qui parlais, Tsilla! Dieu ! quelle peur
Il me semblait l'entendre encor dans sa colère,
Me dire, menaçant : Qu'as-tu fait de ton frère?
Parle, qu'en as-tu fait?
TSII.LV.
Prends courage, il est bon.
_ 4| _
CAÏN.
11 est juste; il ne peut accorder mon pardon,
Mon crime est trop all'reux ; je suis maudit.
TSU.I.A.
Sa grâce
Des forfaits les plus grands peut efiacer la trace.
CAÏN.
Non, sa grâce n'est pas pour moi, je suis maudit.
TSIM.A.
Oh! sa grâce est pour tous, nos parents nous l'ont dit.
Combien de fois, le soir, nous racontant l'histoire
De ce.jour, à jamais de funeste mémoire,
Où, violant tous deux les lois du Dieu d'amour,
Ils se virent chassés de ce riant séjour
Dans lequel, couronnés de gloire et d'innocence,
A l'arbre delà vie ils cueillaient l'existence,
Mais dont l'ange en courroux et le glaive à la main
Pour toujours désormais leur ferma le chemin,
Ils nous ont dit que Dieu, toujours bon, toujours père,
Faisant briller sa grâce à travers sa colère,
Leur promit que du mal, elle, premier auteur,
La femme entaillerait le grand Réparateur,
Qui rendrait aux humains l'innocence première,
De leur bonheur perdu rouvrirait la carrière,
Et briserait enfin la tète du serpent.
Espère, ami, la grâce est à qui se repent.
— 42 —
GAIN.
Je suis maudit, te dis-jc; et la terre elle-même
Qui but le sang d'Abcl, la terre est anathème!
Et son front de nouveau se cacha dans sa main,
Et des sanglots amers soulevèrent son sein.
Il
L'air était pur, le ciel serein ; de sa lumière
Le soleil, terminant sa pompeuse carrière,
Versait à l'horizon les dernières splendeurs,
Et de ses rayons d'or couronnait les hauteurs;
Des cèdres, des palmiers, la senteur exhalée
D'un pénétrant arome embaumait la vallée;
Des souilles parfumés courant dans les sillons
Faisaient sous leur haleine ondoyer les moissons;
Près d'un ruisseau limpide aux suaves murmures
Le cactus, l'aloès, étalant leurs parures,
De leur riant émail éblouissaient les yeux;
L'air vibrait aux concerts de mille oiseaux joyeux;
Une mer de parfums, de rayons, d'harmonie
Versait sur la nature une ivresse infinie;
Tout paraissait sourire, et de leurs mille voix
Le ciel, la terre et l'air répétaient à la fois :
Amis, soyez heureux, Dieu l'ordonne lui-même!
— 43 —
Tsilla se laisse aller à ce charme suprême.
Et puisant dans son coeur son accent le plus doux ;
Regarde, ami, dit-elle, est-ce dans son courroux
Que Dieu de ses bienfaits verse ainsi les largesses?
Une terre maudite a-t-ellc ces richesses?
Et, s'il ne nous aimait, trois fois de ses trésors
Eût-elle couronné ton labeur, tes efforts?
CAÏN.
Ah! ce n'est pas à moi, c'est à ton innocence,
A celle de ton fils qu'il donne l'abondance;
C'est sur vous seulement qu'il répand ses faveurs.
TSILLA.
Est-ce nous qui baignons le sol de nos sueurs?
A la semence en lui par ta main déposée,
Le ciel a-t-il jamais refusé la rosée?
Ces arbres n'ont-ils pas pour parfumer leurs fruits
Et les chaleurs du jour, et la fraîcheur des nuits?
Ici, comme en Édcn, ne voit-on pas encore
Les doux reflets du soir, l'éclat pur de l'aurore?
Son amour...
CAÏN.
Oh! vois donc que j'étais criminel,
Quand ma main sans pitié versait le sang d'Abcl !...
Plus ses bienfaits sont grands, plus mon ingratitude
Est affreuse.
44
TSILLA.
Oh ! pourquoi mettre ainsi ton étude
A te faire un tourment même de ses bienfaits!
CAÏN
Ah ! ma pauvre Tsilla, plains-moi! si tu savais
Comme sa main air mot s'étend dure et pesante!
Tout me devient sujet de deuil et d'épouvante.
Qu'un insecte, une feuille, un rien fasse du bruit,
Je crois toujours entendre un pas qui me poursuit ;
L'oiseau qui chante, Pair qui dans les feuilles passe,
Ta voix même, Tsilla, me semble une menace;
Je vois partout le sang d'Aboi, ce sang vengeur :
Le soir, c'est lui qui donne au ciel cette rougeur;
Sur la pourpre des fleurs c'est lui, lui seul qui brille,
Et lorsque la rosée aux brins d'herbe scintille
Ce sont les pleurs d'Abel embrassant mes genoux,
Essayant, mais en vain, de fléchir mon courroux,
O mon Dieu! toujours là!... Lorsque de sa lumière
Le soleil à mes pieds trace sur la poussière
Mon ombre, je recule éperdu, plein d'effroi,
Car c'est Abel, toujours Abel qu'encor je voi...
Et la nuit! oh! la nuit, Tsilla, quand les ténèbres
Enveloppent mes sens de leurs voiles funèbres,
Je n'aperçois partout que spectres odieux
Qui chassent à l'envi le sommeil de mes yeux. .
Puis, si quelques instants ma paupière vaincue
Se ferme, un rêve horrible aussitôt à ma vue
Offre dans le désert quelques agneaux errants,
Dispersés aux clameurs de chacals dévorants,
Qu'un cadavre sanglant à la curée attire...
Puis c'est Abel qui vient avec son doux sourire,
Me prend la main, m'arrache à ce hideux tableau,
Et tout à coup... m'entraîne au fond de son tombeau.
Puis mon regard plongeant dans ces demeures sombres
Voit des êtres sans nom, de fantastiques ombres,
S'agitant pêle-mêle en un impur étang,
M'entraîner... je regarde! ô terreur! c'est du sang,
C'est du sang, dont le Ilot m'envahit et me presse,
Monte, atteint à mes flancs, monte encore et sans cesse.
Je veux fuir, et mes pieds dans la vase enfoncés
Tiennent ; cl, m'étreignanl de ses replis glacés,
Un serpent contre moi jette sa bave impure,
Siffle, et me fait au coeur une ardente morsure...
Oh! le jour! le grand jour, alors que sur mon front,
Le soleil embrasé darde ses feux d'aplomb,
Et (pie l'ardent réseau dont sa flamme m'enlace
A l'ombre autour de moi ne laisse aucune place ;
Midi, voilà mon heure à moi.
TSILLA.
Mon bien aimé,
D'un vain rêve ton coeur peut-il être alarmé?
Chasse de ton esprit cette trompeuse image;
Vois, déjà nos troupeaux viennent du pâturage;
Leur retour au bercail marque la fin du jour.
— 40 —
Et vers la tente aussi nous invite au retour.
De ces blanches brebis viens admirer la laine ;
Viens goûter le lait pur dont leur mamelle est pleine;
Des béliers, des agneaux les bêlements joyeux
T'appellent, viens t...
CAÏN.
Tsilla!... que dis-tu, justes deux!
Veux-tu que mes terreurs encor se renouvellent?
C'est le troupeau d'Abel..., c'est Abel qu'ils appellent!.,.
Vous avez beau crier, il ne reviendra pas,
Stupides! Mais qui donc vous a dit que mon bras
L'a tué? Vous aussi voulez-vous me maudire?
TSILLA.
Hélas ! je parle en vain ; tout ce que je puis dire
Pour consoler tes maux ne fait que les aigrir,
Moi qui de tes douleurs voudrais seule souffrir !...
Tu ne m'aimes donc plus? Oh ciel!...
CAÏN.
Infortunée
Qu'à l'amour d'un maudit le ciel a condamnée!
Oui, je t'aime. Mais toi, peux-tu m'aimer? Ton coeur
Du meurtrier d'Abel n'a-t-il donc pas horreur?
Tout couvert de son sang peux-tu l'aimer encore?
Aimer Caïn ! Caïn, qui lui-même s'abhorre !...
Tu le plains, mais l'aimer, tu ne peux, je le sens.
TSILLA.
O mon Dieu!...
CAÏN.
Ma Tsilla, pardonne; tous mes sens
Se troublent, tu le vois ; ma raison m'abandonne,
Je parle et sans savoir ce que je dis ; pardonne!
Mais que te revient-il de mon amour? des pleurs.
Hélas 1 il est pour toi la chaîne des douleurs;
Dans ton ciel azuré c'est un sombre nuage,
C'est un torrent fougueux déchaîné par l'orage
Qui mêle son limon au flot pur de tes jours
Et ternit le cristal de leur limpide cours :
Tu n'auras eu de lui que larmes el misère!
C'est un amour maudit...
TSILLA.
Oh! tu me désespères!
Et ton petit Hanoch, ne le comptes-tu pas?
Tiens, vois, pour l'embrasser il tend ses petits bras,
Vois comme il le sourit. De sa bouche ingénue...
CAÏN.
Arrière cet enfant I... Oh ! veux-tu qu'à sa vue
Je meure de douleur et de honte à la fois?
Non, ce n'est pas Hanoch, c'est Abel que je vois;
Dans ses traits, dans son air, Abel encor respire;
C'est la même candeur, c'est le même sourire.
C'est ainsi que vers moi, dans ce funeste jour,
Il tendait, en priant, ses bras avec amour...
48
Et moi, je repoussai son amour, sa prière !...
Oh! laisse-moi cacher mon front dans la poussièreI
m
Pauvre Tsilla! le conir brisé sous tant d'efforts,
Tandis qu'il git en proie à ses cruels remords,
A genoux sur la terre au pied du (érébinlhe,
Son enfant dans ses bras, sans murmure, sans plainte,
Regardant tour à tour ces êtres précieux,
Elle laisse couler ses pleurs silencieux.
Elle pleura longtemps : les heures fugitives,
Du soleil qui déjà brillait sur d'autres rives,
Éteignaient dans leur vol les plus tardifs reflets;
Les ombres s'élevaient jusqu'aux plus hauts sommets,
Et par degrés la nuit, scintillante d'étoiles,
Avait sur les vallons déployé tous ses voiles;
L'air, la terre et les deux, de ténèbres remplis,
Dans un sommeil de mort semblaient ensevelis;
Un silence profond planait dans rétendue;
Avec la nuit autour de Tsilla répandue,
Une secrète horreur la venait assaillir,
Et d'un frisson subit la faisait tressaillir.
49
Alors, levant au ciel son humide paupière,
Vers Jéltovah son âme en fervente prière
S'exhalait, et soudain, dans le calme des deux,
Qui répandaient sur elle un charme harmonieux,
Aspirait une paix ineffable, inconnue,
Jusqu'à ce qu'aux douleurs de nouveau revenue,
En soupirs étoullés, près d'elle, elle entendit
Comme un murmure sourd : Maudit! je suis maudit!
IV
LE VOYANT.
Olul nu'on npprlle uujoiiid hui l»ri.|.liM«>. s'appelait
nnlnl'ols le vojaul. (I Sw, IX, il).
Vu tel homme... n clé ravi eu païadis, ci il y n wi-
tcinlii il< s si'crels ijil'il n'c>t pas permis de i .Acier.
, di ou. xii. ;>.
Maintciiaiit donc, o lUerncl, fac-m.d la vie, je (.■
prie... [1<*\>, IV. V
I
Reprends, Dieu d'Israël, reprends (es dons funestes,
Laisse-moi retomber dans les rangs des mortels;
Dérobe à mes regards les lumières célestes,
Ferme les livres éternels!
Voyant!... et Ton envie, un si haut privilège!...
De ton esprit qui vient terrible, et nous assiège,
On ne nous a pas vus soutenir les efforts;
— 02 —
Quand de nos corps vaincus il brise les ressorts,
Les lie aux bonds fougueux d'une lièvre brûlante
Jusqu'à ce que, ployant sous la lutte incessante,
Ne vivant plus en nous, sans voix, sans mouvement,
Nous ne soyons pour lui qu'un aveugle instrument,
Une argile flexible à la main créatrice.
Un vase préparé pour le saint sacrifice,
On ne nous a pas vus de ton esprit, Seigneur,
Recevoir, haletants, le souffle inspirateur!
Quand d'un tison brûlant à nos lèvres il touche,
On ne nous a pas vus bondir sur notre couche,
Nous débattre, el toujours sentir à chaque bond
Notre lèvre frémir sous le fatal charbon,
Jusqu'à ce qu'à la fin son ardente brûlure
Ait en nous consumé toute pensée impure,
Et que, sanctifiés au baptême de feu,
Nous disions : Me voici : je parlerai mon Dieu!
Comme un coursier fougueux qui vole sur l'arène,
On ne nous a pas vus, alors qu'il nous entraine
A travers les rochers, les torrents, les forêts,
Gravissant du Carmcl les plus âpres sommets,
Comme des possédés errant dans les ténèbres,
Disputer aux chacals leurs retraites funèbres;
Fouler d'un pas tremblant, aux sables du désert,
Les ossements blanchis dont le sol est couvert,
Et les voir, s'agitant, debout sur la poussière,