Calvino et l

Calvino et l'ironie

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Étude sur la notion d’ironie dans l’œuvre du célèbre écrivain italien Italo Calvino.
Dans son article, Denis Ferraris distingue plusieurs niveaux d'ironie chez l'auteur, en définissant les caractéristiques principales de chaque catégorie, ainsi que les finalités littéraires que l'utilisation du langage ironique permet d'achever. Copyright : Chroniques italiennes.

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Publié le 18 août 2011
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Langue Français

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Calvino et l’ironie
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« ...il y a, à tout instant, dans les notations [ de Calvino ], une ironie qui n’est jamais blessante, jamais agressive, une distance, un sourire, une sympathie.» Roland Barthes, 1978 ( Entretien sur "France Culture"). « Adam , dit Rupert, mé ritait d' ê tre raillé par cette ironie, et on lui faisait sentir sa folie bien plus vivement par cette expression ironique que par une expression s é rieuse. » Blaise Pascal, Lettres à un provincial , XI. Bien qu'il ait souvent exprim é , avec une sinc é rit é voire une v é h é mence de ton jans é niste, son aversion pour toutes les formes d'approximation et d'inexactitude 1 , Calvino a pu sembler h é siter parfois dans l'emploi s é mantique qu'il faisait du terme d'ironie. Malgr é cette incertitude, que nous ne quali e-rons pas de ottement, nous souhaitons tenter de d é gager quelques é l é ments, aussi clairs et stables que possibles, en vue d'une d éfi nition empirique du ph é -nom è ne intellectuel et de la notion d'ironie, telle qu'on peut le trouver dans l' œ uvre de l' é crivain italien.
1. «  Credo che la mia prima spinta venga da una mia ipersensibilit à  o allergia : mi sembra che il linguaggio venga sempre usato in modo approssimativo, casuale, sbadato, e ne provo un fastidio intollerabile. » Esatezza , in Saggi 1945-1985 , t.1, Milano, Mondadori, 1995, coll."I Meridiani", p.677-678.
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368 D. FERRARIS Par souci m é thodique, nous proposons de distinguer a priori trois types d'ironie calvinienne, que nous pr é senterons dans un ordre de valorisation allant de la plus commune et simple à  la plus sp é ci que de la personnalit é intellectuelle et po é tique de l'auteur : l'ironie n é gative, l'ironie comique et l'ironie dialectique. 2 Nous appelons ironie n é gative le mouvement de la conscience qui tend, dans une sorte de r éfl exe mental et psychique, à se prot é ger et à se d é fendre, f û t-ce par l'attaque, sans qu'il entre dans cette op é ration une intention de reconnaissance critique du monde, de connaissance anagogique 3 ou de cr é a-tion artistique dans l' é laboration d'un discours singulier. Calvino a parl é  de cette forme d'ironie, plus particuli è rement pour dire son estime de certains caract è res port é s vers une é conomie de d é pense, dans l'acception freudienne du mot 4 , et l'att é nuation syst é matique par le langage des sollicitations voire des agressions du monde - qu'on d é signe par ce terme l'ext é riorit é objective et historique ou ce qu'on est convenu de nommer l'int é riorit é . Cette ironie n' é tait certainement pas, aux yeux de Calvino, une ironie n é gative , mais nous tendons à y voir, cependant, une des manifestations de la condamnation que l' é crivain portait sur tout ce qui lui apparaissait, à tort ou à raison, comme un é panchement. En ce sens, l'ironie est la trace tangible du refus ou de la n de non recevoir que le sujet oppose, parfois farouchement, parfois avec m é pris, à  ce qu'il per ç oit comme une demande d'explication ou, pire pour lui, d'ex-pressivit é  de la part de la soci é t é  en g é n é ral et de certains interlocuteurs en particulier. Dans cette perspective, il n' é tait pas rare que Calvino associ â t l'iro-nie, telle qu'il l'entendait, à une autre vertu cardinale dans son é thique person-nelle et pour quali er laquelle il n'avait pas trouv é d'autre terme que l'anglais understatement 5
2. Sur la question du comique, on peut consulter notamment les actes du Colloque Calvino e il comico , a cura di Luca Clerici e Bruno Falcetto, Introduzione di Antonio Faeti, Milano, Marcos y Marcos, 1994. 3. Au sens o ù l'on parle d'intuition anagogique pour toute recherche des causes premi è res. 4. L'adjectif freudien , ici , n'engage que nous : on sait de reste l'extr ê me r é serve, pour ne pas dire la r é ticence, de Calvino face à la psychanalyse. 5. On peut ê tre persuad é qu'il n'entrait dans ce choix terminologique aucun trait de snobisme, malgr é la discr è te anglophilie de l'auteur. Calvino avait sans aucun doute pens é aux possibilit é s s é mantiques offertes par les termes de litote ou d'euph é misme, couramment propos é s comme é quivalents du syntagme anglais qui lui é tait cher. Un relev é non syst é matique nous a permis de noter sept occurrences du terme understatement dans les é crits de l'auteur, depuis une lettre de 1951 adress é e à Carlo Cassola jusqu' à un article de 1982 ( plus de trente ans de persistance d'un mot f é tiche ).
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Calvino et l ironie 369 On voit cette association à l'oeuvre, dans un texte radiophonique con-sacr é  au Roland furieux , lorsque l' é crivain rend hommage à  l'Arioste qui a su, selon lui, fournir « un exemple de ce que les Anglais appellent understate-ment , c'est-à -dire ce type d'esprit ironique envers soi-m ê me qui porte à mini-miser les choses grandes et importantes... » . 6 L'id é e que l'ironie peut ê tre pour l'homme le dernier recours lorsque le monde objectif, ext é rieur ou int é rieur comme on l'a vu, fait peser la menace d'un d é sespoir qu'on estime indigne et odieux, se trouve aussi dans un texte tardif, é crit à la m é moire d'un é crivain ami. « Mais à cette é poque-l à Calvert fondait encore de grands espoirs dans la r é volution : pour ne pas abandonner son î le assi é g é e 7 il s'adaptait à cette vie de p é nurie avec un pai-sible et ironique sens de l' understatement . » 8 Il semble donc que l'ironie ait é t é  pour Calvino un moyen, discret et ef cace de tenir à distance, en m ê me temps, le ridicule de la plainte grandi-loquente et le malheur qui l'appelle 9 , sans que l'on puisse dire avec certitude s'il s'agissait pour lui de pratiquer ce « retour sur soi-m ê me par lequel, sem-blant se moquer du malheur, on en exprime plus fortement l'impression » dont parle Littr é en paraphrasant Voltaire 10 . En fait, l'ironie doit surtout permettre de garder, pour soi et pour les autres, une image d' é l é gante froideur non des-tin é e à  la parade mais capable d'imprimer sa marque en profondeur à  une morale du comportement. Ainsi, rendant hommage en 1977 au premier é di-teur de Primo Levi, Franco Antonicelli, Calvino se plut à insister sur le lien fondamental qu'il voyait entre la rigueur de cette personnalit é admir é e et sa capacit é à exprimer les é nonc é s les plus cassants à travers le voile att é nuant de l'ironie.
6. ( C'est nous qui traduisons ) « ...un esempio di quello che gl'inglesi chiamano understate-ment , cio è  lo speciale spirito d'ironia verso se stessi che porta a minimizzare le cose grandi e importanti ;... » . Ariosto : la struttura dell'Orlando Furioso , in "Terzoprogramma", 2-3, 1974,p.51-58. Cette approche de l'ironie pourrait ê tre rapproch é e, avec prudence, de l'analyse de l'humour que proposa Freud dans sa conf é rence de 1927 sur le sujet. 7. Il s'agit de Cuba, frapp é e de blocus par les É tats-Unis d'Am é rique le 22 octobre 1962. 8. Calvert Casey [ Las piedras de la Habana ] , in "Quimera", diciembre 1982. Repris in Saggi 1945-1985 , cit.,t.2,p.2874. 9. « X. me raconte qu'un jour il d é cida d'exon é rer sa vie de ses amours malheureuses , et que cette phrase lui parut si bien faite qu'elle suffit presque à  compenser les é checs qui l'avaient provoqu é e; il s'engagea alors ( et m'engagea ) à profiter davantage de cette r é serve d'ironie qui est dans le langage ( esth é tique ). » Roland Barthes par Roland Barthes , Paris, É ditions du Seuil, 1975,p.150. 10. Dictionnaire de la langue fran ç aise , Paris, Hachette, 1881,t.3 I-P,p.153c ( entr é e Ironie ).
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«  Et ce que je voudrais que l'on se rappel â t, à  c ô t é  de la personne si rigou-reuse, si sensible, si fi è re de Franco [ Antonicelli ], c'est surtout sa l é g è ret é , son é l é gance, son humour, cette fa ç on de r é ussir toujours à nuancer m ê me les affir-mations les plus dures et tranch é es avec une ironie qui é tait aussi une ironie sur soi 11 , mais sous laquelle on reconnaissait toujours un noyau dur et coupant. » 12 Le risque encouru par celui qui use syst é matiquement de l'ironie 13 est la satire entach é e de m é pris, c'est-à -dire d'un sentiment excessif qui est la n é gation m ê me de l' é l é gance m é thodique et rationnelle, seule apte à donner une ma î trise de soi et de ses relations avec l'ext é riorit é . L'ironie est le fruit d'une recherche dif cile qui suppose l' é limination de d é chets dans l'usage du langage. Elle ne se trouve que par un travail m é ticuleux de suppression et de soustraction de scories dans cette gangue textuelle qu'on appelle famili è re-ment un brouillon 14 . Id é alement, elle est l'expression d'un é quilibre obtenu dans la tension entre deux forces critiques, l'une tourn é e vers l'examen sans complaisance de soi-m ê me, l'autre orient é e vers la censure du discours logi-que et de l'action d'autrui. Dans tous les cas, malgr é sa dette envers l'apport romantique, l'ironie calvinienne tend vers le mod è le z é t é tique et th é or é tique d'ascendance socratique. Il a pu arriver, il est vrai, que Calvino se soit senti attir é  par la com-posante sarcastique de l'ironie et par la dynamique agressive, voire mal-
11. Nous empruntons cette expression à Vladimir Jank é l é vitch pour traduire l'italien autoiro-nia , car il nous semble que la formation n é ologique fran ç aise autoironie n'est pas entr é e dans l'usage. L'Ironie ou la Bonne Conscience , Paris, Flammarion, 1999, p.26 ( coll Champs ). Pre-. mi è re é dition : Paris, 1936. 12. «  E quello che vorrei fosse ricordato, accanto alla figura cos ì  rigorosa, risentita, fiera di Franco [Antonicelli ], è  soprattutto la sua leggerezza, il suo garbo, il suo humour, quel suo riuscire sempre a sfumare anche le affermazioni pi ù dure e recise con un'ironia che era anche un'autoironia, ma sotto la quale sempre si riconosceva un nucleo duro e tagliente. » Ricordo di Franco Antonicelli , Torino, 21 novembre 1977. In Saggi 1945-1985 , cit.,t.2,p.2819. 13. En 1984, rappelant ce qu'avait é t é l'humour de Vittorio Metz, Calvino notait ceci. « Qualche puntata di satira alla tronfia eloquenza dell'epoca saltava fuori, ma era soprattutto lo spirito d'ironia sistematica che si distaccava dallo stile ufficiale. » . In "la Repubblica , 6 marzo 1984 " [ Saggi 1945-1985 , cit.,t.2,p.2903 ]. 14. L'expression italienne correspondante est peut-ê tre plus brutale et plus parlante : brutta copia .
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Calvino et l ironie 371 veillante 15 , que celle-ci comporte parfois 16 . Il s'agissait d'une tentation, si l'on peut dire, qui tenait à  la m éfi ance d'un humaniste soucieux de ne pas c é der à l'ang é lisme des progressistes obstin é s et sensible à certains arguments des misanthropes. On per ç oit cette tendance dans l'association, curieuse a priori, que l' é crivain put é tablir entre sens de l'ironie et cynisme 17 , à  propos de Groucho Marx inopin é ment rapproch é de Vladimir Nabokov. « ...j' é prouve le besoin de m'incliner devant la m é moire de Groucho, et je l'as-socie dans mon regret à un autre grand cynique qui s'en est all é cet é t é , un autre observateur impitoyable du genre humain comme spectacle comique et d é sa-gr é able [...] : le romancier Vladimir Nabokov. » 17 L'ironie peut donc se charger d'une virulence excessive dont l'origine doit sans doute ê tre recherch é e dans un besoin d'instruire et d' é di er 19  dont le sujet se refuse à  prendre une nette conscience et se d é fend comme d'une inclination intellectuelle et morale quelque peu honteuse 20 . L'ironie est alors le t é moin d'une dif cult é à assumer dans la r éfl exion courante et dans le dis-cours logique toutes les cons é quences du postulat id é ologique, qui est une sorte de pari, selon lequel il y aurait dans l'homme plus de choses à admirer que de choses à m é priser 21 . On touche l à , dans le cas de Calvino, à un noeud paradoxal ou, plus simplement, à un foyer de contradiction fondamentale qui
15. L' é tymologie nous rappelle que le sarcasme consiste à « mordre à la chair » , pour user de la traduction de Littr é . Au demeurant, on parle couramment d'ironie mordante. 16 « Oggi, nella letteratura americana, alle volte guardo con invidia a questi scrittori che nel romanzo sanno cogliere subito la vita contemporanea, che hanno una vena ciarliera e ironica. » La mia citt à è New York (octobre1984 ). In Saggi 1945-1985 ,cit.,t.2,p.2908. 17. Quelque d é finition,stricte et classique ou bien courante, que l'on donne à la notion. 18. Il sigaro di Groucho [1977]. In Saggi 1945-1985 ,cit.,t1,p.370-371. 19. Certains historiens consid è rent que Blaise Pascal a su donner à l'ironie classique une valeur particuli è re qui en fait un instrument de lutte dans la guerre des id é es, au sens large, et non plus seulement dans celle des concepts philosophiques o ù intervenait Socrate. Voir ce qu'il fait dire par son porte-parole, Louis de Montalte dans la XIe lettre. « ..., dans les premi è res paroles que Dieu a dites à l'homme depuis sa chute, on trouve un discours de moquerie, et une ironie piquante , selon les P è res. » Lettres é crites à un provincial , Paris, Firmin Didot, 1852,p.158. 20. Calvino aurait rougi qu'on p û t le soup ç onner de voler raddrizzare le gambe ai cani , selon la plaisante et é loquente expression italienne. Mais il para î t peu vraisemblable qu'un ironiste d é sesp è re totalement de l'effet de son discours sur son destinataire. 21. C'est le choix final fait par le docteur Rieux, selon le narrateur de Camus, dans La peste .
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372 D. FERRARIS r é unit en une tension dif cile à r é soudre le doute ontologique sur le sens de l'univers et la volont é rationnelle d'action au sein d'un monde ma î trisable ou, à tout le moins, exon é r é de l'hypoth è que absurde. Mais l' é crivain n' é tait pas loin de croire que le chaos est la v é rit é de l'univers et qu'il est juste que l'ironie occupe une place d'excellence dans le discours qui rend compte de l'existant. On peut avoir un aper ç u de ce sentiment ou de cette conviction dans certaines observations d'un article consacr é à un ouvrage de Guido Almansi. «  ...en é tudiant l'ironie Almansi nous am è ne à  consid é rer les paradoxes inh é rents aux m é canismes du langage, à la logique qui ne peut d é cider entre v é rit é  et mensonge [...], à  la litt é rature comme mensonge[...]. Au-del à  nous entrevoyons de vertigineux renversements et isomorphismes de la pens é e comme ceux qu'a m é ticuleusement explor é s Hofstadter dans G ö del, Escher, Bach [...] o ù les fondements de la logique, des math é matiques, de la science, de la r é alit é  elle-m ê me de la nature se r é fractent dans le cristal d'une ironie intrins è que à la constitution de l'univers. » 22 Il est dif cile, à ce point de notre é tude, de ne pas aborder la question du rapport entre ironie et pessimisme.L'ironie n é gative, qui ne d é pend pas d'un projet de modi cation du monde et des hommes mais seulement, s'il est permis de le dire ainsi, de l'obscur besoin d'orner d'un sourire son d é sarroi et son angoisse, implique que l'histoire humaine soit vue comme un processus confus dans lequel n' é mergent que les porteurs des mauvaises valeurs et dont le terme soit la con rmation d'une in é vitable r é gression. Calvino l'a reconnu du bout de la plume en laissant entendre que ce n' é tait que le temps d'un d é couragement et non un é tat in é branlable. «  ...mais j' é tais pr è s de devenir un pessimiste , un commentateur ironique et solitaire, quelqu'un qui veut se tenir à  l' é cart : le prog è s é tait une illusion, le monde appartenait aux pires individus » . 23 Calvino a lutt é  vaillamment contre les s é duisantes Sir è nes du pessi-misme et il n'est pas hasardeux d'af rmer que dans ce combat ardu il fut na-lement beaucoup plus souvent du c ô t é de Voltaire que de celui de Jean Fr é ron.
22. Nel paese d'ironia , in "la Repubblica", 28 novembre 1984. Repris in Saggi 1945-1985 , cit.,t.2,p.1687-1688. 23. "Il Paradosso",a.V,n.23-24, settembre-dicembre 1960. Repris in Saggi 1945-1985 , cit.,t.2,p.2741.
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Calvino et l ironie 373 Il a voulu que son ironie f û t, autant que faire se peut, un jeu et particuli è rement une feinte 24 destin é e à rendre le monde un peu moins opaque, donc un peu plus pr é sentable et l é g è rement plus supportable. 25 L'ironie permet de ne pas adh é rer servilement sans pour autant se d é tacher au point de tout voir depuis Sirius. Elle emp ê che la vision unilat é rale du monde mais aussi l'indiff é rence absolue et le m é pris sans faille. L'ironie, petit à  petit, cesse d' ê tre l'expression d'un n é gativisme amer et malheureux comme la conscience d'h é g é lienne m é moire, pour devenir le vecteur du refus syst é matique de tout embrigadement 26 . Au terme d'un processus de d é cantation qui tend à é liminer de la gangue ironique les ferments les plus acides et destructeurs, on trouve ce que nous avons propos é d'appeler l'ironie comique. Dans l'oeuvre d'imagination de Cal-vino, elle n'appara î t gu è re qu'en 1952 avec Il visconte dimezzato o ù  elle est encore grin ç ante. On ne peut dire qu'elle ne cessera de s'af ner et de s'adou-cir dans un mouvement progressif et constant. L'id é e m ê me qui pr é side à la r é daction de la decapitazione dei capi , en 1969, et les ressorts dramatiques de cette nouvelle suf raient à montrer que l'ironie froidement d é sabus é e a conti-nu é à coexister, dans la conscience et dans l'imaginaire de l'auteur, avec une autre forme plus accommodante et sociable. Mais, d'un point de vue synchro-nique global, la puri cation en vue d'obtenir une ligne ironique m é ditative et relativement sereine s'est poursuivie tout au long de la carri è re litt é raire de Calvino et a donn é  ses r é sultats les plus probants dans les textes construits autour de la gure de Monsieur Palomar, digne ls de Monsieur Teste et fr è re putatif de Monsieur Songe 27 .
24. Nous empruntons la notion à l' é tude de Vladimir Jank é l é vitch cit é e ici note 11 ( « Chapitre II La pseudologie ironique : et de la feinte , p.39. 25. « La plus g é n é rale de ces oppositions serait peut-ê tre celle du r é el à l'id é al, de ce qui est à ce qui devrait ê tre. Ici encore la transposition pourra se faire dans les deux directions inverses. Tant ô t on é noncera ce qui devrait ê tre en feignant de croire que c'est pr é cis é ment ce qui est : en cela consiste l' ironie . Tant ô t, au contraire, on d é crira minutieusement et m é ticuleusement ce qui est, en affectant de croire que c'est bien l à ce que les choses devraient ê tre : ainsi proc è de souvent l' humour . » BERGSON ( Henri ), Le rire , Paris, P.U.F.,1967,p.97 ( 1 è re é d. 1900 ). 26. «  Era uno di quegli apologhi mezzo umoristici come tanti ne avevo scritti e avrei con-tinuato a scriverne, e verteva sulle obbiezioni di tipo anarchico che condizionavano la mia adesione al comunismo :... »  "Il Paradosso",a.V,n.23-24,settembre-dicembre 1960 ( Saggi... , cit.,t.2,p.2745 ). 27. Le premier texte mettant en sc è ne Palomar, La corsa delle giraffe , est publi é en ao û t 1975 alors que le personnage de Robert Pinget appara î t en 1980.
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374 D. FERRARIS  L'ironie a partie li é e, nous l'avons sugg é r é , avec la m éfi ance. De l'in-tensit é de celle-ci d é pend sa qualit é d'agression et de refus du monde. On a d é j à vu, dans l'hommage rendu à Franco Antonicelli, l'importance que Calvino accordait à  l'ironie sur soi. La volont é  que peut manifester le sujet ironique de se prendre lui-m ê me comme objet d'application de sa force agissante est à l'origine du premier d é placement de l'ironie vers un usage transitif, susceptible d'amener non seulement les individus à rentrer en eux-m ê mes pour sourire de leurs incoh é rences ou de leurs faiblesses mais aussi les structures à s amen-' der à travers un processus d'autocorrection. On trouve une indication sur ce ph é nom è ne dans un texte de 1962, consacr é à  l'esprit des jeunes R é sistants italiens en 1944-1945. «  ...l' esprit r é sistant, c'est-à -dire une aptitude à  surmonter les dangers et les difficult é s avec entrain, un m é lange de fiert é  guerri è re et d'ironie en retour 28 sur cette fiert é  guerri è re,de sentiment d'incarner la v é ritable autorit é  l é gale et d'ironie en retour 29  sur les conditions dans lesquelles on l'incarnait, une attitude parfois un peu fanfaronne et truculente mais toujours anim é e par de la g é n é rosit é , d é sireuse de faire sienne toute cause g é n é reuse. » 30 On dira qu'ici la m éfi ance a chang é  presque de nature. L'objet qui la suscite n'est plus le monde et les autres mais la crainte d'une adh é sion, pour ne pas dire une adh é rence, trop m é canique aux r ô les et aux fonctions. 31 D é sormais ce qui para î t douteux c'est le manque total de jeu, dans l'acception mat é rielle et physique du mot, entre la r é alit é  r é f é rentielle et le signi ant ( é tant entendu que tout discours mais aussi tout aspect d'un visage et jus-qu'au moindre geste rel è vent du signi ant ). L'ironie d é signe alors l'absence de conscience de la relation qui unit le signe à  l'objet qui le sous-tend et le justi e. Elle pointe une absence, une lacune ou un d é faut dans le processus d'authenti cation : ê tre r é sistant n'implique pas qu'on joue au r é sistant, c'est-à -dire qu'on fasse le r é sistant en prenant la pose 32 . Si on souhaite faire les
28. En italien autoironia . Cf note 11. 29. Idem. 30. La generazione degli anni dif cili , Bari, Laterza, 1962 ( Saggi... , cit.,t.2,p.2751 ) 31. Voir les remarques perplexes de Calvino sur une tendance du cin é ma dans les ann é es soixante-dix. « Ma ci ò che il cinema d à adesso non è pi ù la distanza : è il senso irreversibile che tutto ci è vicino, ci è stretto, ci è addosso. » Autobiogra a di uno spettatore [1974]. Repris in Romanzi e racconti , Milano, Mondadori,1991,vol.3,p.43. 32. On ne peut é viter, ici, de rappeler les fameuses pages de Jean-Paul Sartre sur le gar ç on de caf é dans L' ê tre et le n é ant .
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Calvino et l ironie 375 deux, successivement ou concomitamment, on peut tenter de se sauver par une deuxi è me strate de signi ant qui vient doubler la premi è re, purement factice. Cela s'appelle ne pas se prendre au s é rieux et offre, parfois à bon compte, ce qu'on est convenu d'appeler un d é douanement, car le discours, verbal ou sous tout autre forme, permet en effet de passer la fronti è re qui est r é put é e s é parer le faux du vrai. L'ironie ef ciente, distincte sur ce plan de l'ironie n é gative, ouvre le domaine quasi illimit é du jeu avec soi-m ê me dans tous ses rapports avec le monde, sans qu'il soit n é cessaire de d é signer un adversaire à attaquer et à bles-ser, voire à d é sint é grer. Pour Calvino, cette ironie fut pratiqu é e remarquable-ment par ses amis de l'Ouvroir de Litt é rature Potentielle. « Ce qui les 33 rend proches de moi c'est leur refus de la gravit é , cette gravit é que la culture litt é raire fran ç aise impose partout, m ê me l à o ù serait n é cessaire un peu d'ironie sur soi 34 . Ceux-l à  non : ils consid è rent la science non de fa ç on grave, mais comme un jeu, selon ce qui a toujours é t é  l'esprit des vrais scientifiques, du reste. Certes, chez eux aussi existe, dans cette fa ç on de plaisanter par parti pris, dans cette m é ticulosit é de collaborateurs de La Settimana enigmistica , une dimension h é ro ï que , un nihilisme d é sesp é r é 35 . » L'ironie est comparable, dans ces conditions, à un rem è de qui, sans ê tre une panac é e, adoucit le sentiment de l'imperfectibilit é  humaine.S'il est ardu parfois de la distinguer du comique et de l'humour, c'est parce que ces deux derniers ph é nom è nes peuvent ê tre d é pendants d'elle, comme un produit l'est d'un principe actif, quand ils tendent à manifester un int é r ê t voire une attrac-tion forte sous des dehors l é gers, à la limite du badin et du frivole 36 . Le risque est de croire que le ton ironique, qui peut toucher à  la construction m ê me du discours logique, est destin é à  atteindre la mati è re constitutive de l'objet qu'il vise. Il n'en est rien, comme on l'aura compris. L'ironie comique à vis é e mitigative pr é serve simplement la conscience des cons é quences d'une saisie exclusivement sentimentale du monde. En aucun cas elle ne d é pr é cie 37 .
33. Il s'agit des amis de Raymond Queneau. 34. Cf note 11 35. I.C.  in CAMON ( Ferdinando ), Il mestiere di scrittore , 1973 ( Saggi... , cit., t.2, p.2789-2790 ). 36. Voir les é loges de Calvino sur le magazine Bertoldo et « il suo particolare tipo d'ironia » , dans l'article cit é n. 13. 37. « L'ironie est une pudeur qui se sert, pour tamiser un secret, d'un rideau de plaisanteries. [...] Il y a des mots qu'il faut prononcer rarement, d'autres qu'on ne dit qu'une fois dans la vie : l'iro-niste le sait qui badine sur les valeurs, parce qu'il croit aux valeurs. » JANK É L É VITCH ( Vladimir ), L'Ironie , cit.,p131.
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376 D. FERRARIS L'ironique calvinien est, par excellence, celui qui ne veut pas subir. Il use de son art pour ne pas ê tre la proie de ses passions, ce qui ne veut pas dire qu'il est un ti è de. Au contraire, il conna î t ses capacit é s de ferveur et d'ardeur et tient, sans les é teindre, à en canaliser les effets. L'ironie est l à pour cela 38 . Elle doit t é moigner des efforts entrepris pour trouver un point d' é quilibre entre le d é sint é r ê t, le scepticisme amer, la passion aveuglante et la rationalit é d é sa-bus é e. Cet é quilibre peut tenir du paradoxe ou de l'oxymore, mais il doit tou-jours ê tre r é tabli en fonction des circonstances et sur la base de la valeur fondamentale : la connaissance. L' homo ironicus  tend vers la v é rit é  en fei-gnant de douter de l'existence de celle-ci, voire de la pertinence m ê me de la notion. Il cache la jubilation qui accompagne sa recherche vibrante sous les savants appr ê ts rh é toriques d'une lassitude qui ne donne le change qu'aux personnes press é es. C'est un amoureux perp é tuel et universel qui s'impose de donner de lui-m ê me, à travers l'explicitation d'un discours rigoureusement ma î tris é et divertissant, la parfaite image d'un ê tre touch é par la gr â ce de l'ata-raxie 39 . Il fait ses d é lices de l'autod é rison dans une joute permanente o ù l'Autre doit toujours avoir le meilleur sur le M ê me 40 , jusqu'aux limites des fac é ties h é ro ï comiques 41 .
38. «  ...la mia collaborazione con Vittorini si limitava a qualche mah !  ogni tanto. Lui sosteneva che questo mio continuo bofonchiamento di perplessit à , che la mia refrattariet à  a ogni entusiasmo, erano proprio la collaborzione che gli serviva. » Il mestiere di scrittore ,cit. ( Saggi... ,cit.,t.2,p.2783 ). 39. Calvino a cru distinguer le mod è le de ce rara avis dans certains é crivains de langue anglaise capables de pratiquer une ironie aux effets humoristiques et non blessants. « Si pensi a quanto il sense of humour abbia contato nella civilt à inglese, non solo, ma quanto abbia contato nell'ar-ricchire l'ironia letteraria di dimensioni fondamentali, sconosciute al mondo classico : e non mi riferisco tanto al fondo di malinconica simpatia verso il mondo, quanto alla prima virt ù d'ogni vero umorista : coinvolgere nella propria ironia anche se stesso. » De nizioni di territori : il comico , 1967 ( Saggi... ,cit.,t.1,p.198 ). 40. «  Io sono la pecora nera, l'unico letterato della famiglia. » Questionario 1956  in Il Caff è” ,a.IV,n.1,gennaio 1956 ( Saggi... ,cit.,t.2, p.2714 ). 41. « Potrei [ raccontare in prima persona i miei ricordi di guerra partigiana ] secondo varie chiavi narrative [...]: dal rievocare la commozione degli affetti in gioco, dei rischi, delle ansie, delle decisioni, delle morti, al puntare invece sulla narrazione eroicomica delle incertezze, degli errori, dei disguidi, delle disavventure in cui incappava un giovane borghese, impreparato politicamente,... » .In Il Paradosso , a.V, n.23-24, settembre-dicembre 1960 ( Saggi... , cit.,t.2, p.2746 ).
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Calvino et l ironie 377 Calvino, il l' a dit et é crit, n'aimait le jeu que pratiqu é avec le plus grand s é rieux et la plus grande rigueur. Il a donc essay é , avec une remarquable opi-ni â tret é , de dialectiser les é l é ments fondateurs et contradictoires de l'ironie, a n que celle-ci p û t l'aider à  exprimer avec la l é g è ret é  qu'il ch é rissait tant l'ordre implacable du monde, auquel il é tait tout aussi attach é 42 . Cette dialec-tisation, sans aucun doute d é licate et dif cile à r é ussir, devait donc permettre de trouver le bon rapport avec une ext é riorit é qu'il s'agissait de faire sienne, d' é tudier et d'aimer, sur un certain plan, tout en la tenant froidement à distance. On le sait, Calvino avait une petite th é orie 43 sur les Ligures, proches selon lui des Anglo-Saxons par leur individualisme, leur sens de la sobri é t é et leur go û t de la distance envers les choses et les ê tres . Install é dans la capitale pi é mon-taise, il se sentit à son aise dans la mesure o ù il eut le sentiment de retrouver dans l' â me de cette ville tir é e au cordeau les principes esssentiels de son é thi-que personnelle. « Pour m'attirer, Turin avait des qualit é s comparables à celles des gens de chez moi, celles que je pr é f è re : [...], le plaisir de vivre temp é r é d'ironie, l'intelligence clarificatrice et rationnelle. » 44 L'ironie est aussi une fa ç on de nommer cette hygi è ne mentale qui con-siste en de r é guliers exercices d' é quilibriste 45 ou en des manipulations d'alchi-miste destin é es à doser, selon l' é tiage id é al, le m é lange entre les sentiments d'attrait et de r é pulsion qu'un sujet é prouve pour lui-m ê me et pour les autres. Le besoin de comprendre et de se reconna î tre en autrui expose aux risques d'un abandon des d é fenses primordiales mais ne saurait cependant ê tre n é glig é et frustr é sans crainte d'un apauvrissement et, à terme, d'une st é rilisation de la conscience dans les formes les plus arides et d é g é n é r é es du sto ï cisme, du scepticisme ou du cynisme. Il faut savoir approcher les objets avec un app é tit contr ô l é  et parfaitement ma î tris é  ( à  supposer que la ma î trise parfaite soit compatible avec l'essence m ê me de l'app é tit, qui tient du d é sir ). La conqu ê te de la bonne ironie est à ce prix. 46
42. « La leggerezza per me si associa con la precisione e la determinazione, non con la vaghezza e l'abbandono al caso. » Leggerezza in Lezioni americane ( Saggi... ,cit.,t.1,p.643 ). 43. Expos é e, entre autres, dans La speculazione edilizia ( au d é but du chapitre XIV, qui n'existe que dans l' é dition en volume s é par é . Romanzi e racconti , cit,v.1,p.843 ). 44. In "L'Approdo letterario",II,1, gennaio-marzo 1953 ( Saggi... ,cit.,t.2,p.2705 ). 45. « L'ironie est pouvoir de jouer, de voler dans les airs, de jongler avec les contenus soit pour les nier, soit pour les recr é er. » JANK É L É VITCH ( Vladimir ), L'Ironie ,cit,p.17. 46. Peut-ê tre y a-t-il une bonne et une mauvaise ironie comme il existe, pour Melanie Klein, une bonne et une mauvaise m è re. Il y aurait, d'un c ô t é , une ironie qui ronge et d é truit lentement, de l'autre, une ironie qui nourrit et rend fantasmatiquement invuln é rable.
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