Fumée

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388 pages
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Fumée, un roman de Ivan Tourgueniev.
Édition de référence : Paris, J. Hetzel et Cie, Éditeurs.
Ouvrage publié dans la collection À tous les vents par la Bibliothèque électronique du Québec.

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Publié le 17 octobre 2011
Nombre de lectures 203
Langue Français
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Ivan Tourgueniev Fumée BeQ Ivan Tourgueniev Fumée roman La Bibliothèque électronique du Québec Collection À tous les vents Volume 889 : version 1.0 2 Du même auteur, à la Bibliothèque : Claire Militch Eaux printanières Premier amour Dimitri Roudine Journal d’un homme de trop / Trois rencontres 3 Fumée Édition de référence : Paris, J. Hetzel et Cie, Éditeurs. 4 Préface par Prosper Mérimée Le nom de M. I. Tourguénef est aujourd’hui populaire en France ; chacun de ses ouvrages est attendu avec la même impatience et lu avec le même plaisir à Paris et à Saint-Pétersbourg. On le cite comme un des chefs de l’école réaliste. Que ce soit une critique ou un éloge, je crois qu’il n’appartient à aucune école ; il suit ses propres inspirations. Comme tous les bons romanciers, il s’est attaché à l’étude du cœur humain, mine inépuisable, bien que depuis si longtemps exploitée. Observateur fin, exact, parfois jusqu’à la minutie, il compose ses personnages en peintre et en poète tout à la fois. Leurs passions et les traits de leur visage lui sont également familiers. Il sait leurs habitudes, leurs gestes : il les écoute parler et sténographie leur conversation. Tel est l’art avec lequel il fabrique de toutes pièces un 5 ensemble physique et moral, que le lecteur voit un portrait à la place d’un tableau de fantaisie. Grâce à la faculté de condenser, en quelque sorte, ses observations et de leur donner une forme précise, M. I. Tourguénef ne nous choque pas plus que la nature, lorsqu’il nous présente quelque cas extraordinaire et anormal. Dans son roman de Pères et Enfants, il nous montre un e jeune fille qui a de grandes mains et de petits pieds. Dans la structure humaine, il y a d’ordinaire une certaine harmonie entre les extrémités, mais les exceptions sont moins rares dans la nature que dans les romans. Pourquoi lle cette gentille M Katia a-t-elle de grandes mains ? L’auteur l’a vue ainsi, et, par amour pour la vérité, il a eu l’indiscrétion de nous le dire. Pourquoi Hamlet est-il gros et manque-t-il d’haleine ? Faut-il croire, avec un ingénieux professeur allemand, que Hamlet, étant incertain dans ses résolutions, ne pouvait avoir qu’un tempérament lymphatique, ergo une disposition à l’embonpoint ? Mais Shakspeare n’avait pas lu Cabanis, et j’aimerais mieux supposer qu’en représentant ainsi le prince de Danemark, il 6 pensait à l’acteur qui devait en jouer le rôle, s’il ne me semblait encore plus probable que le poète avait devant lui un fantôme de son imagination, qui se dessinait « aux yeux de l’esprit » (in the mind’s eye) nettement et d’une manière complète. Des souvenirs, des associations d’idées dont on ne peut se rendre compte obsèdent involontairement celui qui a l’habitude d’étudier la nature. Dans ses fictions, il embrasse d’un seul coup d’œil une foule de détails unis par quelque lien mystérieux, qu’il sent, mais qu’il ne pourrait peut-être pas expliquer. Remarquons encore que la ressemblance, que la vie dans un portrait tient souvent à un détail. Je me souviens d’avoir entendu professer cette théorie à sir Thomas Lawrence, assurément un des plus grands peintres de portraits de ce siècle. Il disait : « Choisissez un trait dans la figure de votre modèle ; copiez-le fidèlement, servilement même ; vous pouvez ensuite embellir tous les autres. Vous aurez fait un portrait ressemblant, et le modèle sera satisfait. ». Peintre de la plus belle aristocratie de l’Europe, Lawrence avait grand soin de choisir le 7 trait à copier servilement. M. I. Tourguénef n’est pas plus courtisan qu’un photographe, et n’a aucune de ces faiblesses ordinaires aux romanciers pour les enfants de leur imagination. C’est avec leurs défauts qu’il les produit, voire avec leurs ridicules, laissant à son lecteur la tâche de faire la somme du bien et du mal et d e conclure en conséquence. Encore moins cherche- t-il à nous offrir ses personnages comme les types d’une certaine passion ou comme les représentants d’une certaine idée, selon une pratique usitée de tout temps. Avec ses procédés d’analyse si délicats, il ne voit pas de types généraux ; il ne connaît que des individualités. En effet, existe-t-il dans la nature un homme n’ayant qu’une passion, suivant sans biaiser la même idée ? Il serait assurément bien plus redoutable que l’homme d’un seul livre que craignait Térence. Cette impartialité, cet amour du vrai, qui est le trait éminent du talent de M. Tourguénef, ne l’abandonne jamais. Aujourd’hui, en composant un roman dont les personnages sont nos contemporains, il est difficile de ne pas être 8 amené à traiter quelques-unes de ces grandes questions qui agitent nos sociétés modernes, tout au moins à laisser voir son opinion sur les révolutions qui s’opèrent dans les mœurs. Pourtant on ne saurait dire si M. Tourguénef er regrette la société du temps d’Alexandre I ou s’il lui préfère celle d’Alexandre II. Dans son roman de Pères et Enfants, il s’est attiré la colère des jeunes gens et des vieillards ; les uns et les autres se sont prétendus calomniés. Il n’a été qu’impartial, et c’est ce que les partis ne pardonnent guère. J’ajouterai qu’il faut se garder de prendre Bazarof pour le représentant de la jeunesse progressiste, ou Paul Kirsanof comme le parfait modèle de l’ancien régime. Ce sont deux figures que nous avons vues quelque part. Ils existent sans doute, mais ce ne sont pas des personnifications de la jeunesse et de la vieillesse de ce siècle. Il serait bien à désirer que tous les jeunes gens eussent autant d’esprit que Bazarof, et tous les vieillards des sentiments aussi nobles que Paul Kirsanof. M. Tourguénef bannit de ses ouvrages les grands crimes, et il ne faut pas y chercher des 9 scènes de tragédie. Il y a peu d’événements dans ses romans. Rien de plus simple que leur fable, rien qui ressemble plus à la vie ordinaire, et c’est là encore une des conséquences de son amour du vrai. Les progrès de la civilisation tendent à faire disparaître la violence de notre société moderne, mais ils n’ont pu changer les passions que recèle le cœur humain. La forme qu’elles prennent est adoucie, ou, si l’on veut, usée, comme une monnaie qui circule depuis longtemps. Dans le monde, voire dans le demi-monde, on ne voit plus guère de Macbeth ni d’Othello ; pourtant il y a toujours des ambitieux et des jaloux, et les tortures qu’éprouve Othello avant d’étrangler Desdemone, tel bourgeois de Paris les a endurées avant de demander une séparation de corps. J’ai connu un commis qui n’a pas vu sans doute dans une hallucination diabolique « un poignard dont le manche s’offrait à sa main », mais il avait sans cesse sous les yeux un fauteuil de chef de bureau à clous dorés, et ce fauteuil l’a poussé à calomnier son supérieur pour obtenir sa place. C’est dans « ces drames intimes », comme on dit aujourd’hui, que se complaît et excelle le talent 10