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Victor Segalen, Equipée

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1 Victor Segalen Equipée Voyage au pays du réel Préface d’Auxeméry www.oeuvresouvertes.net 2 3 4 Auxeméry Équipée: le retour sur soi. Victor Segalen a recherché l’épuisement. Il ne l’a pas voulu, mais recherché. On ne veut pas sa propre mort, et Segalen n’était certes pas le genre d’homme à avoirvoulu mourir : certains défendent la thèse du suicide, à Huelgoat, le livre de Hamlet à la main, le pied sanglant; d’autres en tiennent toujours pour l’accident pur et simple… Qu’importe, au fond ! Segalen était allé jusqu’où il devait aller : il avait parcouru, il avait examiné, il avait lu, et connu, et aux lointains, s’était rendu à soi. 5 Il fallait revenir. Il fallait mourir, aussi. C’est dans l’ordre. Maisvouloirmourir ? Non. Une mélancolie tenace expliqueraitelle ? Le livre à la main indiquerait plutôt que la quête n’était toujours pas achevée. À peu d’êtres vivants comme lui, la formule d’Héraclite ne se sera mieux accordée comme on accorde un instrument de musique, ou, pour le dire de façon plus sensiblement sensée, n’aura mieux été accordée à sa complexion :ἐδιζησάμην ἑμεαυτόν, « je me suis exploré». C’est lela de toute l’entreprise, ce désir d’achever l’exploration desoi, ce qui fait que le pas engage, que le rythme soutient, que le poème tient.

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Ajouté le 26 octobre 2014
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Victor Segalen
Equipée Voyage au pays du réel
Préface d’Auxeméry
www.oeuvresouvertes.net
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4
AuxeméryÉquipée: le retour sur soi.Victor Segalen a recherché l’épuisement. Il ne l’a pas voulu, mais recherché. On ne veut pas sa propre mort, et Segalen n’était certes pas le genre d’homme à avoirvoulu mourir : certains défendent la thèse du suicide, à Huelgoat, le livre de Hamlet à la main, le pied sanglant; d’autres en tiennent toujours pour l’accident pur et simple… Qu’importe, au fond! Segalen était allé jusqu’où il devait aller : il avait parcouru, il avait examiné, il avait lu, et connu, et aux lointains, s’était rendu à soi.
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Il fallait revenir. Il fallait mourir, aussi. C’est dans l’ordre. Maisvouloirmourir ? Non. Une mélancolie tenace expliqueraitelle ? Le livre à la main indiquerait plutôt que la quête n’était toujours pas achevée. À peu d’êtres vivants comme lui, la formule d’Héraclite ne se sera mieux accordée comme on accorde un instrument de musique, ou, pour le dire de façon plus sensiblement sensée, n’aura mieux été accordée à sa complexion :ἐδιζησάμην ἑμεαυτόν, « je me suis exploré». C’est lelade toute l’entreprise, ce désir d’achever l’exploration desoi, ce qui fait que le pas engage, que le rythme soutient, que le poème tient. Et c’est, au finale, quand la respiration devient courte et que le corps du marcheur a tout redonné de ce qui lui avait été accordé, le constat quecelaa eu lieu, et c’est laformule qui clôt le débat de soi avec le
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monde, comme un soupir clôt l’ère d’un bonheur enfin acquis. Une musique s’arrête; un être a vécu.  La beauté tragique du monde, et le dérisoire admirable de l’humain, étaient sans aucun doute à ses yeux des raisons suffisantes de vouloir vivre, afin de rédiger le poème de cette aride richesse de la vie. Mais enfin, au dernier retour de Chine, il a connu que son corps lui échappait ; il a su que la fatigue prenait le dessus (sa correspondance en fait foi) ; il est revenu mourir, en effet, en son pays d’origine. Dans la forêt des enchantements.Celaeu lieu. Certains avait encore parlent de failles secrètes. Oui, à chacun ses gouffres. Et à chacun ses forces. Segalen n’a jamais manqué de celleci : savoir prendre le chemin, et tenir ce qu’on s’est promis. Ayant tenu, il pouvait se laisser disparaître.
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 Le paysage doit donc être parcouru, et assimilé.  Le pays luimême doit se faire chair active et pensée forte.  Le pas du voyageurferme, volontaire, obstiné.  La fatigueah, la fatigue! S’assurer qu’elle est en effetacquise, comme gage même decomplétiondu
bonheur de la marche. Preuve, attestation. Signature.  Et le sommeil enfin, conclusion : récompense, mais preuve aussi, surtout. Marque du corps comblé. Signature de l’effort, et gage d’une pensée neuve, après l’étape. Ainsi le dit la première des strophes amples et lentesles étapes nécessaires de ce détaillant contentement deThibet: le marcheur, à la fin
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« vainqueur des lassitudes », ayant atteint cette belle fatiguelà : « pour le dépassement ». Thibet devait, si je ne me trompe, être dédié à Nietzsche. Le marcheur de Sils Maria aurait certes reconnu en Segalen un compagnon. On ne respire à
l’aise qu’à une certaine hauteur, qui se conçoit au rythme même du pas qui pense. La danse du marcheur des cimes nietzschéen est d’abord cette façon de poser le pied sur le sol qui n’admet d’être soumise à rien que l’élan vers ce qui doit être surmonté. * * *  Victor Segalen a marché sa vie, pour accéder à ce point d’accomplissement où l’être coïncide avec son « royaume »lui, ayant doncsurmonté, c’estàdire
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maîtrisé tout ce qui devait être saisi des saveurs solides du parcours, des âpretés parfois subtiles du cheminement tendu vers sa réalisation (là où le réel, oui, devient la justification, les épreuves ayant été franchies, de ce qui fut imaginé,avant), étant donc devenuplusquesoi, et parvenu au « lieu de gloire et de savoir » où la connaissance est souveraine, et où aimer n’est pas autre choseque vivre, et absolument. Le corps du marcheur est l’instrument: muscle et pensée. Les mots sont les notes que l’instrument émet, rien d’autre. Et il faut en user avec soin. Le compte rendu que Segalen fait de l’expérience du voyage au pays du réel est avant tout un relevé des courbes du niveau d’accession de l’être à sa propre compréhension.
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La littérature n’est certes pas le but de Segalen (il dit d’emblée son mépris des «racontars », et des « aventures » qui se rapportent comme on se vante),
mais la découvertela conquête de soi. Celamieux : suppose et méthode et obstination. Et faculté souveraine de voir, d’éprouver, de réfléchir. De s’absorber dans le réel, de faire en sorte qu’il soit, lui, à la hauteur de ce qu’on en a attendu. Le récit (usons de ce motlà, mais il n’y pas de «récit » à proprement parler dansÉquipée; il n’y a que du poème objectif, je vais y revenir) établira le réseau des aptitudes éprouvées en regard des vues acquises. Et ce qui doit advenir, c’est un être neuf aussi. Dans le voyage, je rencontrel’autre, mon jumeau. Lui, se fait étranger à soi, et devient ce que je suis. Je m’assimile, en l’assimilant. Mais nous sommes et restons étrangers, si bien que celui qui dit « je » est au