Contes de La Fontaine / édition illustrée par Tony Johannot, Roqueplan, Devéria,... [et al.]

Contes de La Fontaine / édition illustrée par Tony Johannot, Roqueplan, Devéria,... [et al.]

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104 pages

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impr. de S. Raçon (Paris). 1852. 1 vol. (104 p.) : fig. gravées sur bois ; in-fol..
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Ajouté le 01 janvier 1852
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Langue Français
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JOCONDE
NOUVELLE TinÉE DE L'AMOSTE
Joconde.
Jadis régnait en Lombardie
Un prince aussi beau que !e jour,
Et lel que des beautés qui régnaient à sa cour
La moitié lui portait euvm,
L'autre moitié brûlait pour lui d'amour.
Un jour, en se mirant : Je fais, dit-il, gageure
Qu'il n'est mortel dans la nature
Qui me soit égal en appas,
Mï Paris. — Imp. Simon lïaçon et C*p, rue d'Krfurlli, 1.
Et gnge, si l'on veut, la meilleure province
De mes Etats;
El, s'il s'en rencontre un, je promets, foi de prince,
De le traiter si bien, qu'il ne s'en plaindra pas.
A ce propos s'avance un certain gentilhomme
D'auprès de Kome.
CONTES DE LA FONTAINE.
Sire, dit-il, si Votre Majesté
Est curieuse de beauté,
Qu'elle fasse venir mon frère :
Aux plus charmants il n'en doit guère;
Je m'y connais un peu, soit dit sans vanité.
Toutefois, en cela pouvant m'être flatté,
Que je n'en sois pas cru, mais les coeurs de vos dames.
Du soin de guérir leurs flammes
Il vous soulagera si vous le trouvez bon :
Car de pourvoir vous seul au tourment de chacune,
Outre que tant d'amour vous serait importune,
Vous n'auriez jamais fait ; il vous faut un second.
Là-dessus Astolphe répond
(C'est ainsi qu'on nommait ce roi de Lombardie) :
Votre discours me donne une terrible envie
De connaître ce frère : amenez-le-nous donc.
Voyons si nos beautés en seront amoureuses,
Si ses appas le mettront en crédit ;
Nous en croirons les connaisseuses,
Comme très-bien vous avez dit.
Le gentilhomme part, et va quérir Joconde
( C'est le nom que ce frère avait) :
A la campagne il vivait,
Loin du commerce du monde ;
Marié depuis peu ; content, je n'en sais rien.
Sa femme avait de la jeunesse,
De la beauté, de la délicatesse :
Il ne tenait qu'à lui qu'il ne s'en trouvât bien.
Son frère arrive et lui fait l'ambassade ;
Enfin il le persuade.
Joconde d'une part regardait l'amitié
D'un roi puissant, et d'ailleurs fort aimable ;
Et d'autre part aussi sa charmante moitié
Triomphait d'être inconsolable,
Et de lui faire des adieux
A tirer les larmes des yeux.
Quoi! tu me quittes! disait-elle;
As-tu bien Pâme assez cruelle
Pour préférer à ma constante amour
Les faveurs de la cour?
Tu sais qu'à peine elles durent un jour ;
Qu'on les conserve avec inquiétude,
Pour les perdre avec désespoir.
Si tu te lasses de me voir,
Songe au moins qu'en la solitude
Le repos règne jour et nuit;
Que les ruisseaux n'y font du bruit
Qu'afin de l'inviter à fermer la paupière.
Crois-moi, ne quitte point les hôtes de tes bois,
Ces fertiles vallons, ces ombrages si cois,
Enfin moi, qui devrais me nommer la première :
Mais ce n'est plus le temps, tu ris de mon amour :
Va, cruel, va montrer ta beauté singulière;
Je mourrai, je l'espère, avant la fin du jour.
L'histoire ne dit point ni de quelle manière
Joconde put partir, ni ce qu'il répondit,
Ni ce qu'il fit, ni ce qu'il dit;
Je m'en tais donc aussi de crainte de pis faire.
Disons que la douleur l'empêcha de parler;
C'est un fort bon moyen de se tirer d'affaire.
Sa femme, le voyaut tout près de s'en aller,
L'accable de baisers, et, pour comble, lui donne
Un bracelet de façon fort mignonne,
En lui disiiut : Ne le perds pas,
El qu'il soil toujours a ton bras,
Tour te ressouvenir de mon amour extrême ;
Il est de mes cheveux, je l'ai lissu moi-même :
Et voilà de plus mon portrait
Que j'attache à ce bracelet.
Vous autres, bonnes gens, eussiez cru que la dame
Une heure après eût rendu l'àme;
Moi, qui sais ce que c'est que l'esprit d'une femme,
Je m'en serais à bon droit délié.
Joconde partit donc ; mais ayant oublié
Le bracelet et la peinture,
Par je ne sais quelle aventure,
Le matin même il s'en souvient :
Au grand galop sur ses pas il revient,
Ne sachant quelle excuse il ferait à sa femme.
Sans rencontrer personne, et sans être entendu,
Il monte dans sa chambre, et voit près de la damo
Un lourdaud de valet sur son sein étendu.
Tous deux dormaient. Dans cet abord, Joconde
Voulut les envoyer dormir en l'autre monde :
Mais cependant il n'en fit rien ;
Et mon avis est qu'il fit bien.
Le moins de bruit que l'on peut faire
En telle affaire
Est le plus sûr de la moitié.
Soit par prudence, ou par pitié,
Le Romain ne tua personne.
B'éveiller ces amants, il ne le fallait pas;
Car son honneur l'obligeait en ce cas
De leur donner le trépas.
Vis, méchante, dit-il tout bas ;
A ton remords je t'abandonne.
Joconde là-dessus se remet en chemin,
Rêvant à son malheur tout le long du voyage.
Bien souvent il s'écrie, au fort de son chagrin :
Euçor si c'était un blondin,
Je me consolerais d'un si sensible outrage ;
Mais un gros lourdaud de valet !
C'est à quoi j'ai plus de regret :
Plus j'y pense, et plus j'en enrage.
Ou l'amour est aveugle, ou bien il n'est pas sage
D'avoir assemblé ces amants.
Ce sont, hélas ! ses divertissements ;
Et possible est-ce par gageure
Qu'il a causé cette aventure.
Le souvenir fâcheux d'un si perfide tour
Altérait fort la beaulé de Joconde :
Ce n'était plus ce miracle d'amour
Qui devait charmer tout le monde.
Les dames, le voyant arriver à la cour,
Dirent d'abord : Est-ce là ce Narcisse
Qui prélendait tous nos coeurs enchaîner?
Quoi! le pauvre homme a la jaunisse!
Ce n'est pas pour uous la donner.
A quel propos nous amener
Un galant qui vient de jeûner
La quarantaine?
On se fût bien passé de prendre tant de peine.
Astolphe était ravi; le frère était confus,
El ne savait que penser là-dessus;
Car Joconde cachait avec un soin extrême
La cause de son ennui.
On remarquait pourtant en lui,
Malgré ses yeux caves et son visage blême ,
De fort beaux traits, mais qui ne plaisaient point,
Faute d'éclat et d'embonpoint.
Amour en eut pitié : d'ailleurs cette tristesse
Faisait perdre à ce dieu trop d'encens et de voeux;
L'un des plus grands suppôts de l'empire amoureux
Consumait en regrets la fleur de sa jeunesse.
Le Romain se vit donc à la fin soulagé
Par le même pouvoir qui l'avait affligé.
Car un jour, étant seul en une galerie,
Lieu solitaire et tenu fort secret,
Il entendit en certain cabinet,
Dont la cloUon n'était que de menuiserie,
Le propre discours que voici :
« Mon cher Curlade, mon souci, .
J'ai beau l'aimer, tu n'es pour moi que glace :
Je ne vois pourtant, Dieu merci,
Pas une beaulé qui m'efface :
Cent conquérants voudraient avoir ta place ;
Et lu semblés la mépriser,
Aimant beaucoup mieux t'amuser
A jouer avec quelque page
Au lansquenet,
Que me venir trouver seule en ce cabinet.
Doriinène tantôt t'en a fait le message;
Tu l'es mis contre elle à jurer,
A la maudire, à murmurer,
CONTES DE LA FONTÀIiSE.
Et n'as quitté le jeu que ta main étant faite ^
Sans te mettre en souci de ce que je souhake* "
Qui fut bien étonné? ce fut notre Romain.
Je donnerais jusqu'à demain
Pour deviner qui tenait ce langage,
Et quel était le personnage
Qui gardait tant son quant à moi.
Ce bel Adon était le nain du roi,
Et snn amante était la reine.
Le Romain, sans beaucoup de peine,
Les vit, en approchant les yeux
Des fentes que le bois laissait en divers lieux.
Ces amants se fiaient au soin de Dorimène ;
Seule elle avait toujours la clef de ce lieu-là :
Mais la laissant tomber, Joconde la trouva,
Puis s'en servit, puis en tira
Consolation non petite ;
Car voici comme il raisonna :
Je ne suis pas le seul ; et puisque même on quitte
Un prince si charmant pour un nain contrefait,
Il ne faut pas que je m'irrite
D'être quitté pour un valet.
Ce penser le console ; il reprend tous ses charmes ;
Il devient plus beau que jamais :
Telle pour lui verse des larmes
Qui se moquait de ses attraits.
C'est à qui l'aimera ; la plus prude s'en pique :
Astolphe y perd mainte pratique.
Cela n'en fut que mieux ; il en avait assez.
Retournons aux amants que nous avons laissés.
Après avoir tout vu, le Romain se relire,
Bien empêché de ce secret.
Il ne faut à la cour ni trop voir, ni trop dire ;
Et peu se sont vantés du don qu'on leur a fait
Pour une semblable nouvelle.
Mais quoi 1 Joconde aimait avecque trop de zèle
Un prince libéral qui le favorisait.
Pour ne pas l'avertir du tort qu'on lui faisait.
Or, comme avec les rois il faut plus de mystère
Qu'avecque d'autres gens sans doute il n'en faudrait,
Et que de but en blanc leur parler d'une affaire
Dont le discours, leur doit déplaire,
Ce serait être maladroit;
Pour adoucir la chose, il fallut que Joconde
Depuis l'origine du monde
Fît un dénombrement des rois et des césars
Qui, sujets comme nous à ces communs hasards,
Malgré les soins dont leur grandeur se pique,
Avaient vu leurs femmes tomber
En telle ou semblable pratique,
Et l'avaient vu sans succomber
A la douleur, sans se mettre en colère,
Et sans en faire pire chère.
Moi qui vous parle, sire, ajouta le Romain
Le jour que pour vous voir je me mis en chemin,
Je fus forcé, par mon destin,
De reconnaître cocuage
Pour un des dieux du mariage,
Et, comme tel, de lui sacrifier.
Là-dessus il conta, sans en rien oublier,
Toute sa déconvenue;
Puis vint à celle du roi.
Je vous tiens, dit Astolphe, homme digne de foi ;
Mais la chose, pour être crue,
Mérite bien d être vue :
Menez-moi donc sur les lieux.
Cela fut fait; et de ses propres yeux
Astolphe vit des merveilles,
Comme il en entendit de ses propres oreilles.
L'énormité du fait le rendit si confus
Que d'abord tous ses sens demeurèrent perclus ;
11 fut comme accablé de ce cruel outrage :
Mais bientôt il le prit en homme de courage,
En galant homme, et, pour le faire court,
En véritable homme de cour.
Nos femmes, ce dit-il, nous en ont donné d'une;
Nous voici lâchement trahis :
Vengeons-nous-en, et courons le pays ;
Cherchons partout noire fortune.
Pour réussir dans ce dessein,
Nous changerons nos noms : je laisserai mon train ;
Je me dirai votre cousin,
Et vous ne me rendrez aucune déférence :
Nous en ferons l'amour avec plus d'assurance,
Plus de plaisir, plus de commodité,
Que si j'étais suivi selon ma qualité.
Joconde approuva fort le dessein du voyage-
Il nous faut dans notre équipage,
Continua le prince, avoir un livre blanc,
Pour mettre les noms de celles
Qui ne seront pas rebelles, r
Chacune selon son rang. X,
Je consens de perdre la vie,
Si, devant que sortir des confins d'Italie,
Tout notre livre ne s'emplit,
Et si la plus sévère à nos voeux ne se range.
Nous sommes beaux; nous avons de l'esprit;
Avec cela bonnes lettres de change :
Il faudrait être bien étrange
Pour résister à tant d'appas,
Et ne pas tomber dans les lacs
De gens qui sèmeront l'argent et la fleurette,
Et dont la personne est bien faite.
Leur bagage étant prêt, et le .livre surtout,
Nos galants se mettent en voie.
Je ne viendrais jamais à bout
De nombrer les faveurs que l'amour leur envoie :
Nouveaux objets, nouvelle proie :
Heureuses les beautés qui s'offrent à leurs yeux I
Et plus heureuse encor celle qui peut leur plaire 1
Il n'est, en la plupart des lieux,
Femme d'échevin, ni de maire,
De podestat, de gouverneur,
Qui ne tienne à fort grand honneur
D'avoir en leur registre place.
Les coeurs que l'on croyait de glace
Se fondent tous à leur abord.
J'entends déjà maint esprit fort
M'objecter que la vraisemblance
N'est pas en ceci tout à fait.
Car, dira-t-on, quelque parfait
Que puisse être un galant dedans cette science,
Encor faut-il du temps pour mettre un coeur à bien.
S'il en faut, je n'en sais rien;
Ce n'est pas mon métier de cajoler personne :
Je le rends comme on me le donne ;
Et l'Arioste ne ment pas.
Si l'on voulait à chaque pas
Arrêter un conteur d'histoire,
Il n'aurait jamais l'ait : suffit qu'en pareil cas
Je promets à ces gens quelque jour de les croire.
Quand nos aventuriers eurent goûté de tout
(De tout un peu, c'est comme il faut l'entendre) :
Nous mettrons, dit Astolphe, autant de coeurs à bout
Que nous voudrons en entreprendre ;
Mais je tiens qu'il vaut mieux attendre.
Arrêtons-nous pour un temps quelque part,
Et cela plus tôt que plus tard;
Car en amour, comme à la table,
Si l'on en croit la Faculté,
Diversité de mets peut nuire à la santé.
Le trop d'affaires nous accable.
Ayons quelque objet en commun ;
Pour tous les deux c'est assez d'un.
J'y consens, dit Joconde; et je sais une dame
Près de qui nous aurons toute commodité.
Elle a beaucoup d'esprit, elle est belle, elle est femme
D'un dos premiers de la cité.
Rien moins, reprit le roi ; laissons la qualité ;
Sous les cotillons des griseltcs
Peut loger autant de beauté
Que sous les jupes des coquettes.
CONTES DE LA FONTAINE.
D'ailleurs il n'y faut point faire tant de façon.
litre en continuel soupçon,
Dépendre d'une humeur fière, brusque, ou volage,
Chez les dames de haut parage
Ces choses sont à craindre, et bien d'autres encor :
Une griselte est un trésor;
Car, sans se donner de la peine,
Et sans qu'aux bals on la promène,
On en vient aisément à bout;
On lui dit ce qu'on veut, bien souvent rien du tout.
Le point est d'eu trouver une qui soit fidèle :
Choisissons-la toute nouvelle,
Qui ne connaisse encor ni le mal ni le bien.
Prenons, dit le Romain, la fille de notre hôte;
Je la tiens pucelle sans faute,
Et si pueelle, qu'il n'est rien
De plus puceau que cette belle :
Sa poupée en sait autant qu'elle.
J'y songeais, dit le roi; parlons-lui dès ce soir.
Il ne s'agit que de savoir
Qui de nous doit donner à cette jouvencelle,
Si son coeur se rend à nos voeux,
La première leçon du plaisir amoureux.
Je sais que cet honneur est pure fantaisie ;
Toutefois, étant roi, l'on me le doit céder :
Du reste il est aisé de s'en accommoder
Si c'était, dit Joconde, une cérémonie,
Vous auriez droit de prétendre le pas;
Mais il s'agit d'un autre cas :
Tirons au sort; c'est la justice;
Deux pailles en feront l'office.
De la chape à l'évèque, hélas! ils se battaient
Les bonnes gens qu'ils étaient !
Quoi qu'il en soit, Joconde eut l'avantage
Du prétendu pucelage.
La belle étant venue dans leur chambre le soir
Pour quelque petite affaire,
Nos deux aventuriers près d'eux la firent seoir,
Louèrent sa beauté, tâchèrent de lui plaire,
Firent briller une bague à ses yeux.
A cet objet si précieux
Son coeur fit peu de résistance :
Le marché fut conclu ; et dès la même nuit,
Toute l'hôtellerie étant dans le silence,
Elle les vint trouver sans bruit.
Au milieu d'eux ils lui font prendre place,
Tant qu'enfin la chose se passe
4a grand plaisir des trois, et surtout du Romain,
Qui crut avoir rompu la glace.
Je lui pardonne, et c'est en vain
Que de ce point on s'embarrasse.
Car il n'est si sotte, après tout,
Qui ne puisse venir à bout
De tromper à ce jeu le plus sage du monde :
Salomon, qui grand clerc était,
Le reconnaît en quelque endroit,
Dont il ne souvint pas au bon homme Joconde.
Il se tint coûtent pour le coup,
Crut qu'Astolphe y perdait beaucoup.
Tout alla bien, et maître pucelage
Joua des mieux son personnage.
Un jeune gars pourtant en avait essayé.
Le temps, à cela près, fut fort bien employé,
Et si bien que la tille en demeura contente.
Le lendemain elle le fut encor
Et même encor la nuit suivante.
Le jeune gars s'étonna fort
Du refroidissement qu'il remarquait en elle
Il se douta du fait, la guetta, la surprit,
Et lui fit fort grosse querelle.
Afin de l'apaiser la belle lui promit,
Foi delille de bien, que, sans aucune faute,
Leurs hôtes délogés, elle lui donnerait
Autant de rendez-vous qu'il en demanderait.
Je n'ai souci, dit-il, ni d'hôtesse ni d'hôte;
Je veux cette nuit même, ou bien je dirai tout.
Comment en viendrons-nous à bout?
Dii la fille fort aflligcc :
De .'es aller trouver je me suis engagée:
Si j'y manque, adieu l'anneau
Que j'ai gagné bien et beau.
Faisons que l'anneau vous demeure,
Reprit le garçon tout à l'heure.
Dites-moi seulement, dorment-ils fort tous deux?
Oui, reprit-elle, mais entre eux
Il faut que toute nuit je demeure couchée ;
Et tandis que je suis avec l'un empêchée,
L'autre attend sans mot dire, et s'endort bien souvent,
Tant que le siègespit vacant;
C'est là leur mot. Le gars dit à l'instant :
Je vous irai trouver pendant leur premier somme.
Elle reprit : Ah! gardez-vpus-eh bien;
Vous seriez un mauvais homme.
Non, non, dit-il, ne craignez rien,
Et laissez ouverte la porte. ' •
La porte ouverte elle laissa :
Le galant vint, et s'approcha
Des pieds du lit, puis lit en sorte
Qu'entre les draps il se glissa;
Et Dieu sait comme il se plaça,
Et comme enfin tout se passa.
Et de ceci ni de cela
Ne se douta le moins du monde
Ni le roi lombard, ni Joconde.
Chacun d'eux pourtant s'éveilla,
Bien étonné de telle aubade.
Le roi lombard dit à part soi :
Qu'a donc mangé mon camarade ?
Il en prend trop ; et, sur ma foi,
C'est bien fait s'il devient malade.
Autant en dit de sa part le Romain.
Et le garçon, ayant repris haleine,
S'en donna pour le jour et pour le lendemain,
Enfin pour toute la semaine :
Puis, les voyant tous deux rendormis à la fin,
Il s'en alla de grand matin,
Toujours par le même chemin,
Et fut suivi de la donzelle,
Qui craignait fatigue nouvelle.
Eux éveillés, le roi dit au Romain :
Frère, dormez jusqu'à demain ;
Vous en devez avoir envie,
Et n'avez à présent besoin que de repos.
Comment ! dit le Romain : mais vous-même, à propos,
Vous avez fait tantôt une terrible vie.
Moi ? dit le roi, j'ai toujours attendu;
Et puis, voyant que c'était temps perdu,
Que sans pitié ni conscience
Vous vouliez jusqu'au bout tourmenter ce tendron,
Sans en avoir d'autre raison
Que d'éprouver ma patience,
Je me suis, malgré moi, jusqu'au jour rendormi.
Que s'il vous eût plu, notre ami,
J'aurais couru volontiers quelque poste ;
C'eût été tout, n'ayant pas la riposte
Ainsi que vous : qu'y ferait-on ?
Pour Dieu, reprit son compagnon,
Cessez de vous railler, et changeons de matière.
Je suis votre vassal ; vous l'avez bien fait voir.
C'est assez que tantôt il vous ait plu d'avoir
La fillette tout entière :
Disposez-en ainsi qu'il vous plaira ;
Nous verrons si ce feu toujours vous durera.
Il pourra, dit le roi, durer toute la vie,
Si j'ai beaucoup de nuits telles que celle-ci.
Sire, dit le Romain, trêve de raillerie;
Donnez-moi mon congé, puisqu'il vous plaît ainsi.
Astolphe se piqua de cette repartie ;
Et leurs propos s'allaient de plus en plus aigrir,
Si le roi n'eût fait venir
Tout incontinent la belle.
Ils lui dirent : Jugez-nous,
En lui contant leur querelle.
Elle rougit, et se mit à genoux ,
Leur confessa tout le mystère.
Loin de lui faire pire chère,
Ils en rirent tous deux : l'anneau lui fut donné,
Et maint bel écu couronné,
Dont peu de temps après on la vit mariée,
Et pour pucelle employée.
CONTES DE LA FONTAINE.
Ce fut par là que nos aventuriers
Mirent fin à leurs aventures,
Se voyant chargés de lauriers
Qui les rendront fameux chez les races futures ;
Lauriers d'auiant plus beaux qu'il ne leur en coûta
Qu'un peu d'adresse et quelques feintes larmes,
Et que, loin des dangers et du bruit des alarmes,
L'un et l'autre les remporta.
Tout fiers d'avoir conquis les coeurs de tant de belles,
Et leur livre étant plus que plein,
Le roi lombard dit au Romain :
Retournons au logis par le plus court chemin.
Si nos femmes sont infidèles,
Consolons-nous : bien d'autres le sont qu'elles.
La constellation changera quelque jour ;
Un temps viendra que le flambeau d'Amour
Ne brûlera les coeurs que de pudiques flammes :
A présent on dirait que quelque astre malin
Prend plaisir aux bons tours des maris et des femmes
D'ailleurs, tout l'univers est plein
De maudits enchanteurs, qui des corps et des âmes
Font tout ce qu'il leur plaît : savons-nous si ces gens,
Comme ils sont traîtres et méchants.
Et toujours ennemis, soit de l'un soit de l'autre,
N'ont point ensorcelé mon épouse et la vôtre ;
Et si par quelque étrange cas
Nous n'avons point cru voir chose qui n'était pas?
Ainsi que bons bourgeois achevons notre vie,
Chacun près de sa femme, et demeurons-en là.
Peut-être que l'absence, ou bien la jalousie,
Nous ont rendu leurs coeurs, que l'hymen nous ôta.
Astolphe rencontra dans cette prophétie.
Nos deux aventuriers, au logis retournés,
Furent très-bien reçus, pourtant un peu grondés,
Mais seulement par bienséance.
L'un et l'autre se vit de baisers régalé ;
On se récompensa des pertes de l'absence.
Il fut dansé, sauté, balle,
Et du nain nullement parlé,
Ni du valet, comme je pense.
Chaque époux, s'attachant auprès de sa moitié,
Vécut en grand soûlas, en paix, en amitié,
Le plus heureux, le plus content du monde.
La reine à son devoir ne manqua d'un seul point :
Autant en fit la femme de Joconde :
Autant en font d'autres qu'on ne sait point.
II
RICHARD MINUTOLO.
NOOVELIE TIHÉE DE BOCCACE.
C'est de tout temps qu'à Naples on a vu
Régner l'amour et la galanterie.
De beaux objets cet Etat est pourvu
Mieux que pas un qui soit en Italie.
Femmes y sont qui font venir l'envie
D'être amoureux quand on ne voudrait pas.
Une surtout ayant beaucoup d'appas
Eut pour amant un jeune geniilliomme
Qu'on appelait Richard Minutolo.
Il n'était lors de Paris jusqu'à Rome
Galant qui sût si bien le numéro.
Force lui fut ; d'autant que cette belle
( Dont sous le nom de madame Catelle
Il est parlé dans le Décaméron j
Fut un long temps si dure et si rebelle,
Que Minulol n'en sut tirer raison.
Que fait-il donc? Comme il voit que son zèle
Ne produit rien il feint d'être guéri:
Il ne va plus chez madame Catelle ;
Il se déclare amant d'une autre belle;
Il fait semblant d'en être favori.
Catelle en rit ; pas grain de jalousie.
Sa concurrente était sa bonne amie.
Si bien qu'un jour qu'ils étaient en devis,
Minutolo, pour lors de la partie
Comme en passant, mit dessus le tapis
Certains propos de certaines coquettes,
Certain mari, certaines amourettes,
Qu'il controuva sans personne nommer;
Et fit si bien que madame Catelle
De son époux commence à s'alarmer,
Entre en soupçon, prend le morceau pour elle.
Tant en fut dit, que la pauvre femelle,
Ne pouvant plus durer en tel tourment,
Voulut savoir de son défunt amant,
Qu'elle tira dedans une ruelle,
De quelles gens il entendait parler,
Qui, quoi, comment, et ce qu'il voulait dire.
Vous avez eu, lui dit-il, trop d'empire
Sur mon esprit, pour vous dissimuler.
Votre mari voit madame Simonne ;
Vous connaissez la galante que c'est:
Je ne le dis pour offenser personne ;
Mais il y va tant de votre intérêt,
Que je n'ai pu me taire davantage.
Si je vivais dessous votre servage,
Comme autrefois, je me garderais bien
De vous tenir un semblable langage,
Qui de ma part ne serait bon à rien.
De ses amants toujours on se méfie.
Vous penseriez que par supercherie
Je vous dirais du mal de votre époux ;
Mais, grâce à Dieu, je ne veux rien de vous:
Ce qui me meut n'est du tout que bon zèle.
Depuis un jour j'ai certaine nouvelle
Que votre époux, chez Janot le baigneur,
Doit se trouver avecque sa donzelle.
Comme Janot n'est pas fort grand seigneur.
Pour cent ducats vous lui ferez tout dire ;
Pour cent ducats il fera tout aussi.
Vous pouvez donc tellement vous conduire,
Qu'au rendez-vous trouvant votre mari,
Il sera pris sans s'en pouvoir dédire.
Voici comment. La dame a stipulé
Qu'eu une chambre où tout sera fermé
L'on les mettra ; soit craignant qu'on n'ait vue
Sur le baigneur; soit que, sentant son cas,
Simonne encore n'ait toute honte bue.
Prenez sa place, et ne marchandez pas :
Gagnez Janot; donnez-lui cent ducats;
11 vous mettra dedans la chambre noire,
Non pour jeûner, comme vous pouvez croire
Trop bien ferez tout ce qu'il vous plaira.
Ne parlez point; vous gâteriez l'histoire-
Et vous verrez comme tout en ira.
L'expédient plut très-fort à Catelle.
De grand dépit Richard elle interrompt.
Je vous entends, c'est assez, lui dit-elle,
Laissez-moi faire ; et le drôle et sa belle
Verront beau jeu, si la corde ne rompt.
Pensent-ils donc que je sois quelque buse?
Lors pour sortir elle prend une excuse,
Et tout d'un pas s'en va trouver Janot,
A qui Richard avait donné le mot.
L'argent fait tout : si l'on en prend en France
Pour obliger en de semblables cas,
On peut juger avec grande apparence
Qu'en Italie on n'en refuse pas.
Pour tout carquois, d'une large escarcelle
En ce pays le dieu d'amour se sert.
Janot en prend de Richard, de Catelle;
Il en eût pris du grand diable d'enfer.
Pour abréger, la chose s'exécute
Comme Richard s'était imaginé.
Sa maîtresse eut d'abord quelque dispute
Avec Janot qui fit le réservé;
CONTES DE LA FONTAINE.
Mais en voyant bel argent bien compté,
Il promet plus que l'on ne lui demande.
Le temps venu d'aller au rendez-vous,
Minutolo s'y rend seul de sa bande ;
Entre en la chambre, et n'y trouve aucuns trous
Par où le jour puisse nuire à sa flamme.
Guère n'attend : il tardait à la dame
D'y rencontrer son perfide d'époux.
Bien préparée à lui chanter sa gamme.
Pas n'y manqua ; l'on peut s'en assurer.
Dans le lieu dit Janot la lit entrer.
Là ne trouva ce qu'elle allait chercher.
Point de mari, point de dame Simonne,
Mais au lieu d'eux Minutol en personne,
Qui sans parler se mit à l'embrasser.
Quant au surplus, je le laisse à penser :
Chacun s'en d'mte assez sans qu'on le die.
De grand plaisir notre amant s'exiasie.
Que si le jeu plut beaucoup à Richard,
Calelle aussi, toute rancune à part,
Le laissa faire, et ne voulut mot dire.
11 en profite, et se garde de rire ;
Mais toutefois ce n'est pas sans effort.
De figurer le plaisir qu'a le sire,
Il me faudrait un esprit bien plus fort :
Premièrement il jouit de sa belle,
En second lieu il trompe une cruelle,
Et croit gagner les pardons en cela.
Mais à la fin Calelle s'emporta.
C'est trop souffrir, traître ! ce lui dit-elle:
Je ne suis pas celle que tu prétends.
Laisse-moi là, sinon à belles dents
Je te déchire et te saute à la vue.
C'est donc cela que tu te tiens en mue,
Fais le malade et te plains tous les jours,
Te réservant sans doute à tes amours?
Parle, méchant, dis-moi, suis-je pourvue
De moins d'appas, ai-je moins d'agrément,
Moins de beauté que ta dame Simonne?
Le rare oiseau ! ô la belle friponne !
T'aimais-je moins ? Je te hais à présent :
Et plût à Dieu que je t'eusse vu pendre !
Pendant cela Richard pour l'apaiser
La caressait, tâchait de la baiser;
Mais il ne put, elle s'en sut défendre.
Laisse-moi là ! se mit-elle à crier ;
Comme un enfant penses-tu me traiter?
N'approche point, je ne suis plus ta femme;
Rends-moi mon bien : va-t'en trouver ta dame ;
Va, déloyal, va-t'en, je te le dis !
Je suis bien sotte et bien de mon pays
De te garder la foi du mariage 1
A quoi tient-il que, pour te rendre sage,
Tout sur-le-champ je n'envoyé quérir
Minutolo, qui m'a si fort chérie ?
Je le devrais afin de te punir ;
Et, sur ma foi, j'en ai presque l'envie.
A ce propos le galant éclata.
Tu ris, dit-elle : ô dieux ! quelle insolence!
Rougira-t-il? Voyons sa contenance.
Lors de ses bras la belle s'échappa,
D'une fenêtre à tâtons approcha,
L'ouvrit de force, et fut bien étonnée
Quand elle vit Minutol son amant.
Elle tomba plus d'à demi pâmée.
Ah ! qui l'eût cru, dit-elle, si méchant?
Que dira-l-on? me voilà diffamée!
Qui le saura? dit Richard à l'insiant:
Janot est sûr, j'en réponds sur ma vie.
Excusez donc si je vous ai trahie:
Ne me sachez mauvais gré d'un tel tour:
Adresse, force, et ruse, et tromperie,
Tout est permis en matière d'amour.
J'étais réduit, avant ce stralagôme,
A vous servir, sans plus, pour vos beaux yeux;
Ai-je failli de me payer moi-même?
L'eussiez-vous fait? ÎSon, sans doute ; ei les dieux
En ce rencontre ont tout fait pour le mieux.
Je suis content : vous n'êtes point coupable :
Est-ce de quoi paraître inconsolable ?
Pourquoi gémir ? J'en connais, Dieu merci,
Qui voudraient bien qu'on les trompât ainsi.
Tout ce discours n'apaisa point Catelle;
Elle se mit à pleurer tendrement.
En cet état elle parut si belle,
Que Minutol, de nouveau s'enflammant,
Lui prit la main. Laisse-moi, lui dit-elle;
Contente-loi : veux-tu donc que j'appelle
Tous les voisins, tous les gens de Janot ?
Ne faites point, dit-il, celte folie ;
Votre plus court est de ne dire mot :
Pour de l'argent, et non par tromperie
(Comme le monde est à présent bâti ),
L'on vous croirait venue en ce lieu-ci.
Que si d'ailleurs cette supercherie
Allait jamais jusqu'à votre mari,
Quel déplaisir! songez-y, je vous prie:
En des combats n'engagez point sa vie;
Je suis du moins aussi mauvais que lui.
A ces raisons enfin Catelle cède.
La chose étant, poursuit-il, sans remède,
Le mieux sera que vous vous consoliez.
N'y pensez plus. Si pourtant vous vouliez...
Mais bannissons bien loin toute espérance ;
Jamais mon zèle et ma persévérance
N'ont eu de vous que mauvais traitement...
Si vous vouliez, vous feriez aisément
Que le plaisir de cette jouissance
Ne serait pas, comme il est, imparfait:
Que reste-t-il? le plus fort en est fait.
Tant bien sut dire et prêcher, que la'dame,
Séchant ses yeux, rassérénant son âme,
Plus doux que miel à la fin l'écouta.
D'une faveur en une autre il passa,
Eut un souris, puis après autre chose,
Puis un baiser, puis autre chose encor;
Tant que la belle, après un peu d'effort,
Vient à son point, et le drôle en dispose.
Heureux cent fois plus qu'il n'avait été :
Car quand l'amour d'un et d'autre côté
Veut s'enlremelire, et prend part à l'affaire,
Tout va bien mieux, comme m'ont assuré
Ceux que l'on tient savants en ce mystère,
Ainsi Richard jouit de ses amours,
Vécut content, et fît force bons tours,
Dont celui-ci peut passer à la montre.
Pas ne voudrais en faire un plus rusé :
Que plût à Dieu qu'en certaine rencontre
D'un pareil cas je me fusse avisé !
III
LE COCU BATTU ET CONTENT.
HOOVELLE TIRÉE DE BOCCACE.
N'a pas longtemps de Rome revenait
Certain cadet, qui n'y profita guère,
El volontiers en chemin séjournait,
Quand par hasard le galant rencontrait
Bon vin, bon gîte, et belle chambrière.
CONTES DE LA FONTAINE.
Avint qu'un jour, en un bourg arrêté,
Il vit passer une darne jolie,
Leste, pimpante, et d'un page suivie ;
En la voyant il en fut enchaîné,
La convoita, comme bien savait faire.
Prou de pardons il avait rapporté;
De vertu peu : chose assez ordinaire.
La dame était de gracieux maintien,
De doux regard, jeune, fringante et belle,
Somme qu'enfin il ne lui manquait rien,
Fors que d'avoir un ami digne d'elle.
Tant se la mit le drôle en la cervelle,
Que dans sa peau peu ni point ne durait:
Et s'iuformant comment on l'appelait :
C'est, lui dit-on, la dame du village ;
Messire Bon l'a prise en mariage,
Quoiqu'il n'ait plus que quatre cheveux gris.'
Mais, comme il est des premiers du pays,
Son bien supplée au défaut de son âge.
Notre cadet tout ce détail apprit,
Dont il conçut espérance certaine.
Voici comment le pèlerin s'y prit.
Il renvoya dans la ville prochaine
Tous ses valets, puis s'en fut au château ;
Dit qu'il était un jeune jouvenceau
Qui cherchait maître, et qui savait tout faire.
Messire Bon, fort content de l'affaire,
Pour fauconnier le loua bien et beau
(Non toutefois sans l'avis de sa femme).
Le fauconnier plut très-fort à la dame ;
Et n'étant homme en tel pourchas nouveau,
Guère ne mit à déclarer sa flamme.
Ce fut beaucoup ; car le vieillard était
Fou de sa femme, et fort peu la quittait,
Sinon les jours qu'il allait à la chasse.
Son fauconnier, qui pour lors le suivait,
Eût demeuré volontiers en sa place ;
La jeune dame en était bien d'accord ;
Us n'attendaient que le temps de mieux faire.
Quand je dirai qu'il leur en tardait fort,
Nul n'osera soutenir le contraire.
Amour enfin, qui prit à coeur l'affaire,
Leur inspira la ruse que voici.
La dame dit un soir à son mari :
Qui croyez-vous le plus rempli de zèle
De tous vos gens ? Ce propos entendu,
Messire Bon lui dit : J'ai toujours cru
Le fauconnier garçon sage et fidèle;
Et c'est à lui que plus je me fierais.
Vous auriez tort, repartit cette belle ;
C'est un méchant : il me tint l'aulre l'ois
Propos d'amour, dont je fus si surprise,
Que je pensai tomber tout de mon haut;
Car qui croirait une telle entreprise?
Dedans l'esprit il me vint aussitôt
De l'étrangler, de lui manger la vue :
Il tint à peu; je n'en fus retenue
Que pour n'oser un tel cas publier;
Même, à dessein qu'il ne le pût nier,
Je fis semblant d'y vouloir condescendre;
Et cette nuit, sous un certain poirier,
Dans le jardin je lui dis de m'atlendre.
Mon mari, dis-je, est toujours avec moi,
Plus par amour que doutant de ma foi ;
Je ne me puis dépêtrer de cet homme,
Sinon la nuit, pendant son premier somme :
D'auprès de lui tâchant de me lever,
Dans le jardin je vous irai trouver.
Voici l'état où j'ai laissé l'affaire.
Messire Bon se mit fort en colère.
Sa femme dit : Mon mari, mon époux,
Jusqu'à tantôt cachez votre courroux;
Dans le jardin aitrapez-le vous-même :
Vous le pourrez trouver fort aisément;
Le poirier est à main gauche en entrant.
Mais il vous faut user de stratagème :
Prenez ma jupe, et contrefaites-vous ;
Vous entendrez son insolence extrême :
Lors d'un bâton donnez-lui tant de coups,
Que le galant demeure sur la place.
Je suis d avis que le friponneau fasse
Tel compliment à des femmes d'honneur !
L'époux retint celte leçon par coeur.
One il ne fut une plus forte dupe
Que ce vieillard, bon homme au demeurant.
Le temps venu d'attraper le galant,
Messire Bon se couvrit d'une jupe,
S'encornetta, courut incontinent
Dans le jardin, où ne trouva per-onne :
Garde n'avait ; car, tandis qu'il frissonne,
Claque des dents, et meurt quasi de froid,
Le pèlerin, qui le tout observait,
Va voir la dame, avec elle se donne
Tout le bon temps qu'on a, comme je croi,
Lorsqu'amour seul étant de la partie,
Entre.deux draps on tient femme jolie,
Femme jolie, et qui n'est point à soi.
Quand le galant, un assez bon espace,
Avec la dame eut été dans ce lieu,
Force lui fut d'abandonner la place ;
Ce ne fut pas sans le vin de l'adieu.
Dans le jardin il court en diligence.
Messire Bon, rempli d'impatience,
A tout moment sa paresse maudit.
Le pèlerin, d'aussi loin qu'il le vit,
Feignit de croire apercevoir la dame,
Et lui cria : Quoi donc ! méchante femme,
A ton mari tu brassais un tel lour !
Est-ce le fruit de son parfait amour?
Dieu soit témoin que pour toi j'en ai honte !
Et de venir ne tenais quasi compte,
Ne te croyant le coeur si perverti
Que de vouloir tromper un tel mari.
Or bien, je vois qu'il te faut un ami;
Trouvé ne l'as en moi, je t'en assure.
Si j'ai tiré ce rendez-vous de toi,
C'est seulement pour éprouver ta foi.
Et ne t'attends de m'induire à luxure :
Grand pécheur suis ; mais j'ai là, Dieu merci,
De ton honneur encor quelque souci.
A monseigneur ferais-je un tel outrage?
Pour toi, tu viens avec un front de page!
Mais, foi de Dieu,-ce bras te châtîra;
Et monseigneur puis après le saura.
Pendant ces mots l'époux pleurait de joie,
Et, tout ravi, disait entre ses dents :
Loué soit Dieu, dont la bonté m'envoie
Femme et valet si chastes, si prudents !
Ce ne fut tout, car à grands coups de gaule
Le pèlerin vous lui froisse une épaule :
De horions laidement l'accoutra ;
Jusqu'au logis ainsi le convoya.
Messire Bon eût voulu que le zèle
De son valet n'eût été jusque-là ;
Mais, le voyant si sage et si fidèle,
Le bon-hommeau des coups se consola.
Dedans le lit sa femme il retrouva ;
Lui conta tout, en lui disant : M'amie,
Quand nous pourrions vivre cent ans encor
Ni vous ni moi n'aurions de notre vie
Un tel valet ; c'est sans doute un trésor.
Dans notre bourg je veux qu'il prenne femme :
A l'avenir traitez-le ainsi que moi.
Pas n'y faudrai, lui repartit la dame;
Et de ceci je vous donne ma foi.
CONTES DE LA FONTAINE.
IV
LE MARI CONFESSEUR.
CONTE TIRÉ DES CENT NOUVELLES NOUVELLES.
Messire Artus, sous le grand roi François,
Alla servir aux guerres d'Italie ;
Tant qu'il se vit, après maints beaux exploits,
Fait chevalier en grand'cérémonie.
Son général lui chaussa l'éperon ;
Dont il croyait que le plus haut baron
Ne lui dût plus contester le passnge.
Si s'en revint tout fier en son village,
Où ne surprit sa femme en oraison.
Seule il l'avait laissée à la maison ;
Il la retrouve en bonne compagnie,
Dansant, sautant, menant joyeuse vie,
Et des muguets avec elle à foison.
Messire Artus ne prit goût à l'affaire;
Et ruminant sur ce qu'il devait faire :
Depuis que j'ai mon village quitté,
Si j'étais crû, dit-il, en dignité
De cocuage et de chevalerie ?
C'est moitié trop : sachons la vérité.
Pour ce s'avise, un jour de confrérie,
De se vêtir en prêtre, et confesser.
Sa femme vient à ses pieds se placer.
De prime abord sont par la bonne dame
Expédiés tous les péchés menus ;
Puis, à leur tour les gros étant venus,
Force lui fut qu'elle changeât de gamme.
Père, dit-elle, en mon lit sont reçus
Un gentilhomme, un chevalier, un prêtre.
Si le mari ne se fût fait connaître,
Elle en allait enfiler beaucoup plus ;
Courte n'était, pour sûr, la kyrielle.
Son mari donc l'interrompt là-dessus,
Dont bien lui prit... Ah ! dit-il, infidèle 1
Un prêtre même 1 A qui crois-tu parler?
A mon mari, dit la fausse femelle,
Qui d'un tel pas se sut bien démêler.
Je vous ai vu dans ce lieu vous couler,
Ce qui m'a fait douter du badinage.
C'est un grand cas qu'étant homme si sage
Vous n'ayez su l'énigme débrouiller !
On vous a fait, dites-vous, chevalier;
Auparavant vous étiez gentilhomme ;
Vous êtes prêtre avecque ces habits.
Béni soit Dieu ! dit alors le bon homme ;
Je suis un sot de l'avoir si mal pris.
V
LE SAVETIER.
Un savetier, que nous nommerons Biaise,
Prit belle femme, et fut très-avisé.
Les bonnes gens, qui n'étaient à leur aisé,
S'en vont prier un marchand peu rusé
Qu'il leur prêtât, dessous bonne promesse,
Mi-muid de grain ; ce que le marchand fait.
Le terme échu, ce créancier les presse,
Dieu sait pourquoi : le galant, en effet.
Crut que par là baiserait la commère.
Vous avez trop de quoi me satisfaire,
Ce lui dit-il, et sans débourser rien :
Accordez-moi ce que vous savez bien.
Je songerai, répond-elle, à la chose :
Puis vient trouver Biaisé tout aussitôt,
L'avertissant de ce qu'on lui propose.
Biaise lui dit : Parbleu ! femme, il nous faut,
Sans coup férir, rattraper notre somme.
Tout de ce pas allez dire à cet homme
Qu'il peut venir, et que je n'y suis point.
Je veux ici me cacher tout à point.
Avant le coup demandez la cédule ;
De la donner je ne crois qu'il recule;
Puisse tousserez, afin de m'avertir,
Mais haut et clair, et plutôt deux fois qu'une.
.Lors de mon coin vous me verrez sortir
Incontinent, de crainte de fortune.
Ainsi fut dit, ainsi s'exécuta ;
Dont le mari puis après se vanta ;
Si que chacun glosait sur ce mystère.
Mieux eût valu tousser après l'affaire,
Dit à la belle un des plus gros bourgeois;
Vous eussiez eu votre compte tous trois.
N'y manquez plus, sauf après de se taire.
Mais qu'en est-il, or çà, belle; entre hbus?
Elle répond : Ah ! monsieur, croyëz-vous
Que nous ayons tant d'esprit que vos damés?
Notez qu'illec, avec deux autres femmes,
Du gros bourgeois l'épouse était aussi.
Je pense bien, continua la belle,
Qu'en pareil cas madame en usé ainsi :
Mais quoi ! chacun n'est pas si sage qu'elle.
VI
LA VANUS CALLIPYGE.
• COMTE TIEÉ D'ATHÉNÉE.
Du temps des Grecs deux soeurs disaient avoir
Aussi beau cul que fille de leur sorte ;
La question ne fut que de savoir
Quelle des deux dessus l'autre l'emporte.
Pour en juger un expert étant pris,
A la moins jeune il accorde le prix,
Puis l'épousant lui fait don de son âme;
A son exemple un sien frère est épris
De la cadette, et la prend pour sa femme.
Tant fut entre eux à la fin procédé,
Que par les soeurs un temple fut fondé
Dessous le nom de Vénus belle fessé.
Je ne sais pas à quelle intention,
Mais c'eût été le temple de la Grèce
Pour qui j'eusse eu plus de dévotion.
CONTES DE LA FONTAINE.
Vil
LES DEUX AMIS.
CONTE TIRÉ D'ATHÉNÉE.
Axiochtis avec Alcibiades,
Jeunes, bien faits, galants et vigoureux,
Par bon accord, comme grands camarades,
En même nid furent pondre tous deux.
Qu'arrive-t-il? l'un de ces amoureux
Tant bien exploite autour de la donzelle,
Qu'il eii naquit une fille si belle,
Qu'ils s'en vantaient tous deux également.
Le temps venu que cet objet charmant
Put pratiquer les leçons de sa mère,
Chacun des deux en voulut être amant ;
Plus n'en voulut l'un ni l'autre être père;
Frère, dit l'un, ah 1 vous ne sauriez faire
Que cette enfant ne soit vous tout craché.
Parbieu, dit l'autre, il est à vous, compère :
Je prends sur moi le hasard du péché.
VIÏI
LE GLOUTON.
CONTE TIRÉ D'ATHÉNÉE.
A son souper ira glouton
Commande que l'on apprêté
Pour lui seul un esturgeon.
Sans en laisser que la tête,
Il soupe ; il crève, on y court;
On lui donne maints clystèrés.
On lui dit, pour faire court,
Qu'il mette ordre à ses affaires.
Mes amis, dit le goulu,
M'y voilà tout résolu :
Et puisqu'il faut que je meure,
Sans faire tant dé façon j
Qu'on m'apporte tout à l'heure
Le .reste de mon poisson.
IX
SOEDR JEANNE.
Soeur Jeanne, ayant fait un poupon,
Jeûnait, vivait en sainte fille;
Toujours était en oraison ;
Et toujours ses soeurs à la grille.
Un jour donc l'abbesse leur dit :
Vivez comme soeur Jeanne vit ;
Fuyez le monde et sa séquelle.
Toutes reprirent à l'instant :
Nous serons aussi sages qu'elle
Quand nous en aurons fait autant
X
LE JUGE DE MÈSLÉ.
Deux avocats qui ne s'accordaient point
Rendaient perplexe un juge de province :
Si ne put onc découvrir le vrai point,
Tant lui semblait que fût obscur et mince.
Deux pailles prend d'iuégalè grandeur ;
Du doigt les serre : il avait bonne pince.
La longue échet sans fauté au défendeur,
Dont renvoyé s'en va gai comme un prince.
La cour s'en plaint, et le juge repart :
Ne me blâmez, messieurs, pour cet égard :
De nouveauté dans mon fait il n'est maille ;
Maint d'entre vous souvent juge au hasard,
Sans que pour ce tire à la courte paille.
XI
LE PAYSAN
QUI AVAIT OFFENSÉ SON SEIGNEUR.
Un paysan son seigneur offensa :
L'histoire dit que c'était bagatelle ;
Et toutefois ce seigneur le tança
Fort rudement. Ce n'est chose nouvelle.
Coquin, dit-il, tuméritesla hart :
Fais ton calcul d'y venir tôt ou tard ;
C'est une fin à tes pareils commune.
Mais je suis bon ; et de trois peines l'une
Tu peux choisir : ou de manger trente aulx,-
J'entends sans boire et sans prendre repos;
Ou de souffrir trente bons coups de gadleSj
Bien appliqués sur tes larges épaules ;
Ou de payer sur-le-champ cent écus.
Le paysan consultant là-dessus :
Trente aulx sans boire! ah I dit-il en soi-même,
Je n'appris onc à les manger ainsi.
De recevoir les trente coups aussi,
Je ne le puis sans un péril extrême.
Les cent écus, c'est le pire de tous.
Incertain donc il se mit à genoux;
Et s'écria : Pour Dieu,- miséricorde!
Son seigneur dit : Qu'on apporte une corde :
Quoi ! le galant m'ose répondre ehcor !
Le paysan, de peur qu'on ne le pende,
Fait choix de l'ail ; et le seigneur commande
Que l'on en cueille et surtout du plus fort.
Un après un lui-même il fait le conte :
10
CONTES DE LA FONTAINE.
Puis, quand il voit que son calcul se monte
A la trentaine, il les met dans un plat :
Et cela fait, le malheureux pied-plat
Prend le plus gros, en pitié le regarde,
Mange, et rechigne, ainsi que fait un chat
Dont les morceaux sont frottés de moutarde.
11 n'oserait de la langue y toucher.
Son seigneur rit, et surtout il prend garde
Que le galant n'avale sans mâcher.
Le premier passe ; ainsi fait le deuxième :
Au tiers il dit : Que le diable y ait part !
Bref, il en fut à grand'peihe au douzième,
Que s'écriant : Haro ! la gorge m'ard !
Tôt, tôt, dit-il, que l'on m'apporte à boire !
Son seigneur dit : Ah ! ah ! sirè Grégoire,
Vous avez soif! je vois qu'en vos repus
Vous humeclez volontiers le lampas.
Or buvez donc, et buvez à votre aise ;
Bon prou vous fasse! Holà, du vin, holà !
Mais, mon ami, qu'il ne vous en déplaise,
Il vous faudra choisir, après cela,
Des cent écus ou de la bastonnade,
Pour suppléer au défaut de Taillade.
Qu'il plaise donc, dit l'autre, à vos bontés
Que les aulx soient sur les coups précomptés ;
Car, pour l'argent, par trop grosse est la somme ;
Où la trouver, moi qui suis un pauvre homme?
Hé bien, souffrez les trente horions..
Dit le seigneur ; mais laissons les oignons.
Pour prendre coeur, le vassal en sa pance
Loge un long trait, se munit le dedans,
Puis souffre un coup avec grande constance
Au deux, il dit : Donnez-moi patience,
Mon doux Jésus, en tous ces accidents'.
Le tiers est rude ; il en grince les dents,
Se courbe tout, et saule de sa place.
Au quart il fait une horrible grimace,
Au cinq, un cri. Mais il n'est pas au bout :
Et c'est grand cas s'il peut digérer tout.
On ne vit onc si cruelle aventure.
Deux forts paillards ont chacun un bâton,
Qu'ils l'ont tomber par poids et par mesure,
En observant la cadence et le ton.
Le malheureux n'a rien qu'une chanson :
Grâce I dit-il. Mais, las ! point de nouvelle ;
Car le seigneur fait frapper de plus belle,
Juge des coups, et tient sa gravité,
Disant toujours qu'il a trop de bonté.
Le pauvre diable enfin craint pour sa vie.
Après vingt coups, d'un ton piteux il crie :
Pour Dieu, cessez : hélas ! je n'en puis plus.
Son seigneur dit : Payez donc cent écus,
Net et comptant : je sais qu'à la desserre
Vous êtes dur : j'en suis fâché pour vous.
Si tout n'est prêt, votre compère Pierre
Vous en peut bien assister entre nous.
Mais pour si peu vous ne vous feriez tondre.
Le malheureux, n'osant presque répondre,
Court au magot, et dit : C'est tout mon fait.
On examine ; on prend un trébuchet.
L'eau cependant lui coule de la face :
Il n'a point fait encor telle grimace.
Mais que lui sert? il convient tout payer.
C'est grand'pitié quand on fâche son maître.
Ce paysan eut beau s'humilier ;
Et, pour un fait assez léger peut-être,
Il se sentit enflammer le gosier,
Vider la bourse, émoucher les épaules;
Sans qu'il lui fût dessus les cent écus,
Ni pour les aulx, ni pour les coups de gaules,
Fait seulement grâce d'un carolus.
LIVRE SECOND.
I
LE FAISEUR D'OREILLES ET LE RACCOMMODEUR DE MOULES.
CONTE TIKÉ DES CENT NOUVELLES NOUVELLES, ET D UN CONTE DE BOCCACE.
Sire Guillaume, allant en marchandise,
Laissa sa femme enceinte de six mois,
Simple, jeunette, et d'assez bonne guise,
Nommée Alix, du pays champenois.
Compère André l'allait voir quelquefois :
A quel dessein? Besoin n'est de le dire,
Et Dieu le sait. C'était un maître sire ;
11 ne tendait guère en vain ses filets;
Ce n'était pas autrement sa coutume :
Sage eût été l'oiseau qui de ses rets
Se fût sauvé sans laisser quelque plume.
Alix était fort neuve sur ce point ;
Le trop d'esprit ne l'incommodait point,
De ce défaut on n'accusait la belle ;
Elle ignorait les malices d'amour;
La pauvre dame allait tout devant elle,
Et n'y savait ni finesse ni tour.
Son mari donc se trouvant en emplette,
Elle au logis, en sa chambre seulette,
André survient, qui, sans long compliment
La considère, et lui dit froidement :
Je m'ébahis comme au boni du royaume
S'en est allé le compère Guillaume
Sans achever l'enfant que vous portez;
Car je vois bien qu'il lui manque une oreille;
Voire couleur me le démontre assez,
En ayant vu mainte épreuve pareille.
Bonté de Dieu ! reprit-elle aussitôt,
Que dites-vous? quoi 1 d'un enfant monaut
J'accoucherais! N'y savez-vous remède?
Si dà, fit-il, je vous puis donner aide
En ce besoin, et vous jurerai bien
Qu'autre que vous ne m'en ferait tant faire;
Le mal d'autrui ne me tourmente en rien,
Fors excepté ce qui touche au compère :
Quant à ce point je m'y ferais mourir.
Or, essayons, sans plus en discourir,
Si je suis maître à forger des oreilles.
Souvenez-vous de les rendre pareilles,
Reprit la femme. Allez, n'ayez souci,
Répliqua-t-il ; je prends sur moi ceci.
Puis le galant montre ce qu'il sait faire,
Tant ne fut nice (encor que nice fût)
Madame Alix, que le jeu ne lui plût.
Philosopher ne faut pour celte affaire.
André vaquait de grande affection
A son travail ; faisant ore un tendon,
Ore un repli, puis quelque cartilage,
El n'y plaignant l'étoffe (-1 la façon.
Demain, dit-il, nous polirons l'ouvrage,
Puis le mettrons en sa perfecl ion,
Tant et si bien qu'eu ayez boune issue.
CONTES DE LA FONTAINE.
H
Je vous en suis, dit-elle, bien tenue :
Bon fait avoir ici-bas un ami.
Le lendemain, pareille heure venue,
Compère André ne fut pas endormi :
Il s'en alla chez la pauvre innocente.
Je viens, dit-il, toute alfaire cessante,
Pour achever l'oreille que savez.
Et moi, dit-elle, allais par un message
Vous avertir de hâter cet ouvrage :
Montons en haut. Dès qu'ils furent montes,
On poursuivit la chose encommencée.
Tant fut ouvré, qu'Alix dans la pensée
Sur cette affaire un scrupule se mit:
Et l'innocente au bon apôtre dit :
Si cet enfant avait plusieurs oreilles,
Ce ne serait à vous bien besogné.
Rien, rien, dit-il ; à cela j'ai soigné :
Jamais ne faux en rencontres pareilles.
Sur le métier l'oreille était encor
Quand le mari revient de son voyage ;
Caresse Alix, qui du premier abord :
Vous aviez fait, dit-elle, un bel ouvrage!
Nous en tenions sans le compère André,
Et notre enfant d'une oreille eût manqué.
Souffrir n'ai pu chose tant indécente ;
Sire André donc, toute alfaire cessante,
En a fait une : il ne faut oublier
De l'aller voir, et l'en remercier ;
De tels amis on a toujours affaire.
Sire Guillaume, au discours qu'elle fit,
Ne comprenant comme il se pouvait faire
Que son épouse eût eu si peu d'esprit,
Par plusieurs fois lui fit faire un récit
De tout le cas; puis, outré de colère,
Il prit une arme à côté de son lit,
Voulut tuer la pauvre Champenoise,
Qui prétendait ne l'avoir mérité.
Son innocence et sa naïveté
En quelque sorte apaisèrent la noise.
Hélas I monsieur, dit la dame en pleurant,
En quoi vous puis-je avoir fait du dommage?
Je n'ai donné vos draps ni votre argent,
Le compte y est; et quant au demeurant,
André me dit, quand il parfit l'enfant,
Qu'en trouveriez plus que pour votre usage :
Vous pouvez voir ; si je mens, tuez-moi ;
Je m'en rapporte à votre bonne foi.
L'époux, sortant quelque peu de colère,
Lui répondit : Or, bien, n'en parlons plus;
On vous l'a dit; vous avez cru bien faire ;
J'en suis d'accord : contester là-dessus
Ne produirait que discours superflus.
Je n'ai qu'un mot : faites demain en sorte
Qu'en ce logis j'attrape le galant :
Ne parlez point de notre différend :
Soyez secrèle, ou bien vous êtes morte.
Il vous le faut avoir adroitement;
Me feindre absent, en un second voyage,
Et lui mander, par lettre ou par message,
Que vous avez à lui dire deux mois.
André viendra; puis de quelque propos
L'amuserez, sans toucher à l'oreille ;
Car elle est faite, il n'y manque plus rien.
Notre innocente exécuta très-bien
L'ordre donné. Ce ne fut pas merveille :
La crainte donne aux bêtes de l'esprit.
André venu, l'époux guère ne tarde,
Monte, et fait bruit. Le compagnon regarde
Où se sauver : nul endroit il ne vit
Qu'une ruelle, en laquelle il se mil.
Le mari frappe : Alix ouvre la porte,
Et de la main fait signe incontinent
Qu'en la ruelle est caché le galant.
Sire Guillaume était armé de sorte
Que quatre Andrés n'auraienl pu l'étonner
Il sort pourtant et va quérir main-forte,
Ne le voulant sans doute assassiner,
Mais quelque oreille au pauvre homme couper,
Peut-être pis, ce qu'on coupe en Turquie,
Pays cruel et plein de barbarie.
C'est ce qu'il dit à sa femme tout bas ;
Puis l'emmena, sans qu'elle osât rien dire;
Ferma très-bien la porte sur le sire.
André se crut sorti d'un mauvais pas,
Et que l'époux ne savait nulle chose.
Sire Guillaume, en rêvant à son cas,
Change d'avis, en soi-même propose
De se venger avecque moins de bruit,
Moins de scandale, et beaucoup plus de fruit.
Alix, dit-il, allez quérir la femme
De sire André ; contez-lui votre cas
De bout en bout; courez, n'y manquez pas;
Pour l'amener, vous direz à la dame
Que son mari court un péril très-grand ;
Que je vous ai parlé d'un châtiment
Qui la regarde, et qu'aux faiseurs d'oreilles
On fait souffrir en rencontres pareilles ;
Chose terrible, et dont le seul penser
Vous fait dresser les cheveux à la tête;
Que son époux est tout près d'y passer ;
Qu'on n'attend qu'elle afin d'être à la fête :
Que toutefois, comme elle n'en peut mais,
Elle pourra faire changer la peine.
Amenez-la, courez ; je vous promets
D'oublier tout moyennant qu'elle vienne.
Madame Alix, bien joyeuse, s'en fut
Chez sire André, dont la femme accourut
En diligence, et quasi hors d haleine ;
Puis monta seule, et, ne voyant André,
Crut qu'il était quelque part enfermé.
Comme la dame était en ces alarmes,
Sire Guillaume, ayant quitté ses armes,
La tait asseoir, et puis commence ainsi :
L'ingratitude est mère de tout vice :
André m'a fait un notable service;
Par quoi, devant que vous sortiez d'ici,
Je lui rendrai, si je puis, la pareille.
En mon absence, il a fait une oreille
Au fruit d'Alix ; je veux d'un si bon tour
Me revancher, et je pense une chose :
Tous vos enfants ont le nez un peu court;
Le moule en est assurément la cause :
Or je les sais des mieux raccommoder.
Mon avis donc est que sans retarder,
Nous pourvoyions de ce pas à l'affaire.
Disant ces mots, il vous prend la commère,
Et près d'André la jeta sur le lit,
Moitié raisin, moitié figue, en jouit.
La dame prit le tout en patience ;
Bénit le ciel de ce que la vengeance
Tombait sur elle, et non sur sire André,
Tant elle avait pour lui de charité.
Sire Guillaume était de son côté
Si fort ému, tellement irrité,
Qu'à la pauvrette il ne fit nulle grâce
Du talion, rendant à son époux
Fève pour pois, et pain blanc pour fouace.
Qu'on dit bien vrai que se venger est doux !
Très-sage fut d'en user de la sorte :
Puisqu'il voulait son honneur réparer,
Il ne pouvait mieux que par celle porte
D'un tel affront, à mon sens, se tirer.
André vit tout, et n'osa murmurer;
Jugea des coups, mais ce lut sans rien dire,
Et loua Dieu que le mal n'élail pire.
Pour une oreille il aurait composé;
Sortir à moins, c'était, pour lui merveilles.
Je dis à moins ; car mieux vaut, loin prisé
Cornes gagner que perdre ses oreilles.
12
CONTES DE LA FONTAINE.
II
LES CORDELIERS DE CATALOGNE.
NOUVELLE TIBÉE DES CENT NOUVELLES NOUVELLES.
Je veux vous conter la besogne
Des cordeliers de Catalogne :
Besogne où ces pères en Dieu
Témoignèrent en certain lieu
Due charité si fervente,
Que mainte femme en fut contente,
Et crut y gagner paradis.
Telles gens par leurs bons avis
Mettent à bien les jeunes âmes.
Tireni à soi filles et femmes.
Se savent emparer du coeur,
Et dans la vigne du Seigneur
Travaillent ainsi qu'on peut croire,
Et qu'on verra par cette histoire.
Au temps que le sexe vivait
Dans l'ignorance, et ne savait
Gloser encor sur l'Evangile
(Temps à coter fort difficile),
Un essaim de frères mineurs,
Pleins d'appétit et beaux dîneurs,
S'alla jeter dans une ville
En jeunes beautés très-fertile.
Pour des galants, peu s'en trouvait;
De vieux maris, il en pleuvait.
A l'abord une confrérie
Par les bons pères fut bâtie.
Femme n'était qui n'y courût,
Qui ne s'en mît, et qui ne crût
Par ce moyen être sauvée :
Puis, quand leur foi fut éprouvée,
On vint au véritable point ;
Frère André ne marchanda point,
Et leur fit ce beau petit prêche :
Si quelque chose vous empêche
D'aller tout droit en paradis,
C'est d'épargner pour vos maris
Un bien dont ils n'ont plus que faire
Quand ils ont pris leur nécessaire,
Sans que jamais il vous ait plu
Nous faire part du superflu.
Vous me direz que notre usage
Répugne aux dons du mariage :
Nous l'avouons ; et, Dieu merci,
Nous n'aurions que voir en ceci
Sans le soin de vos consciences,
La plus griève des offenses
C'est d'être ingrate; Dieu l'a dit :
Pour cela Satan fut maudit.
Prenez-y garde; et de vos restes
Rendez grâce aux bontés célestes,
Nous laissant dîmer sur un bien
Qui ne vous coûte presque rien.
C'est un droit, ô troupe fidèle !
Qui vous témoigne notre zèle ;
Droit authentique et bien signé
Que les papes nous ont donné;
Droit enfin, et non pas aumône .
Toute femme doit en personne
S'en acquitter trois fois le mois
Vers les enfants de saint François.
Cela fondé sur l'Ecriture :
Car il n'est bien dans la nature
( Je le répète, écoutez-moi )
Qui ne subisse cette loi
De reconnaissance et d'hommage
Or, les oeuvres de mariage
Etant un bien, Comme savez,
Ou savoir chacune devez,
Il est clair que dîme en est due.
Cette dîme sera reçue
Selon notre petit pouvoir :
Quelque peine qu'il faille avoir,
Nous la prendrons en patience :
N'en faites point de conscience ;
Nous sommes gens qui n'avons pas
Toutes nos aises ici-bas.
Au reste il est bon qu'on vous dise
Qu'entre la chair et la chemise
II faut cacher le bien qu'on fait :
Tout ceci doit être secret
Pour vos maris et pour tout autre.
Voici trois mots d'un bon apôtre
Qui font à notre intention :
Foi, charité, discrétion.
Frère André, par cette éloquence,
Satisfit fort son audience,
Et passa pour un Salomon :
Peu dormirent à son sermon.
Chaque femme, ce dit l'histoire,
Garda très-bien dans sa mémoire,
Joconde. — LIT. L
CONTES DE LA FONTAINE.
\Z
Et mieux encor dedans son coeur,
Le discours du prédicateur.
Ce n'est pas tout, il s'exécute :
Chacune accourt ; grande dispute
A qui la première paîra :
Mainte bourgeoise murmura
Qu'au lendemain on l'eût remise.
Et notre mère sainte église,
Ne sachant comment renvoyer
Cet escadron prêt à payer,
Fut contrainte enfin de leur dire :
De par Dieu, souffrez qu'on respire !
C'en est assez pour le présent ;
On ne peut faire qu'en faisant.
Réglez votre temps sur le nôtre ;
Aujourd'hui l'une, et demain l'autre :
Tout avec ordre; et, croyez-nous,
On en va mieux quand on va doux.
Le sexe suit cette sentence :
Jamais de bruit pour la quittance.
Trop bien quelque collation,
Et le tout par dévotion.
Puis de trinquer à la commère.
Je laisse à penser quelle chère
Faisait alors frère Frapart.
Tel d'entre eux avait pour sa part
Dix jeunes femmes bien payantes,
Frisques, gaillardes, attrayanles :
Tel aux douze et quinze passait
Frère Roc à vingt se chaussait.
Tant et si bien que les donzelles,
Pour se montrer plus ponctuelles,
Payaient deux fois assez souvent •
Dont il avint que le couvent,
Las enfin d'un tel ordinaire,
Après avoir à cette affaire
Vaqué cinq ou six mois entiers,
Eût fait crédit bien volontiers :
Mais les donzelles, scrupuleuses,
De s'acquitter étaient soigneuses,
Croyant faillir en retenant
Un bien à l'ordre appartenant.
Point de dîmes accumulées.
11 s'en trouva de si zélées
Que par avance elles payaient.
Les beaux pères n'expédiaient
Que les fringantes et les belles,
Enjoignant aux sempiternelles
De porter en bas leur tribut ;
Car dans ces dîmes de rebut
Les lais trouvaient encore à frire.
Bref, à peine il se pourrait dire
Avec combien de charité
Le tout était exécuté.
Il avint qu'une de la bande,
Qui voulait porter son offrande
Un beau soir, en chemin faisant,
Et son mari la conduisant,
Lui dit : Mon Dieu, j'ai quelque affaire
Là-dedans avec certain frère ;
Ce sera fait dans un moment.
L'époux répondit brusquement :
Quoi? quelle affaire? êtes-vous folle?
11 est minuit, sur ma parole :
Demain vous direz vos péchés :
Tous les bons pères sont couchés.
Cela n'importe, dit la femme.
Et, par Dieu, si, dit-il, madame,
Je tiens qu'il importe beaucoup ;
Vous ne bougerez pour ce coup.
Qu'avez-vous fait? et quelle offense
Presse ainsi votre conscience ?
Demain matin, j'en suis d'accord.
Ah ! monsieur, vous me faites tort,
Reprit-elle ; ce qui me presse,
Ce n'est pas d'aller à confesse,
C'est de payer: car, si j'attends,
Je ne le pourrai de longtemps;
Le frère aura d'autres affaires.—
Quoi payer ? — La dîme aux bons pères.
Quelle dîme? — Savez-vous pas?— .
Moi, je le sais I — C'est un grand cas
Que toujours femme aux moines donne...
Mais cette dîme ou cette aumône,
La saurai-je point à la fui?
Voyez, dit-elle, qu'il est fin !
N'entendez-vous pas ce langage ?
C'est des oeuvres de mariage.
Quelles oeuvres? reprit l'époux? —
Eh! là 1 monsieur, c'est ce que nous...
Mais j'aurais payé depuis l'heure ;
Vous êtes cause qu'en demeure
Je me trouve présentement,
Et cela je ne sais comment,
Car toujours je suis coutumière
De payer toute la première.
L'époux, rempli d'étonnement,
Eut cent pensers en un moment;
Il ne sut que dire et que croire.
Enfin pour apprendre l'histoire
Il se tut ; il se contraignit ;
Du secret, sans plus, se plaignit,
14
CONTES DE LA FONTAINE.
Par tant d'endroits tourna sa femme,
Qu'il apprit que mainte autre dame
Payait la même pension :
Ce lui fut consolation.
Sachez, dit la pauvre innocente,
Que pas une n'en est exempte :
Votre soeur paye à frère Auhry ;
La baillie au père Fabry ;
Son Altesse à frère Guillaume,
Un des beaux moines du royaume.
Moi, qui paye à frère Girard,
Je voulais lui porter ma part.
Que de maux la langue nous cause 1
Quand ce mari sut toute chose,
Il résolut premièrement
D'en avertir secrètement
Monseigneur, puis les gens de ville.
Mais, comme il était difficile
De croire un tel cas dès l'abord,
11 voulut avoir le rapport
Du drôle à qui payait sa femme.
Le lendemain devant la dame
Il fait venir frère Girard,
Lui porte à la gorge un poignard,
Lui fait conter tout le mystère.
Puis, ayant enfermé ce frère
A double clef, bien garrotté,
Et la dame d'autre côté,
Il va partout conter sa chance.
Au logis du prince il commence;
Puis il descend chez l'écltevin,
Puis il fait sonner le tocsin.
Toute la ville en est troublée ;
On court en foule à l'assemblée,
Et le sujet de la rumeur
N'est point su du peuple dimeur.
Chacun opine à la vengeance.
L'un dit qu'il faut en diligence
Aller massacrer ces cagots ;
L'autre dit qu'il faut de fagots
Les entourer dans leur repaire,
Et brûler gens et monastère ;
Tel veut qu'ils soient à l'eau jetés,
Dedans leurs frocs empaquetés,
Afin que la gent cordelière,
Flottant ainsi sur la rivière,
S'en aille apprendre à l'univers
Gomment on traite les pervers.
Tel invente un autre supplice,
Et chacun selon son caprice ;
Bref, tous conclurent à la mort :
L'avis du feu fut le plus lort.
On court au couvent tout à l'heure ;
Mais, par respect de la demeure,
L'arrêt ailleurs s'exécuta ;
Un bourgeois sa grange prêta.
La peu aille, ensemble enfermée,
Fut en peu d'heures consumée,
Les maris sautant alentour
Et dansant au son du tambour.
Rien n'échappa de leur colère,
Ni inoinillon, ni béat père :
Robes, manteaux et capuchons,
Tout fut brûlé comme cochons ;
Tous périrent dedans les flammes.
Je ne sais ce qu'on fit des femmes :
Pour le pauvre frère Girard,
Il avait eu son fait à part.
III
LE BERCEAU.
NOUVELLE TIHEE DE BOCCACB.
Non loin de Rome un hôtelier était
Sur le chemin qui conduit à Florence;
Homme sans bruit, et qui ne se piquait
De recevoir gens de grosse dépense :
Même chez lui rarement on gîtait.
Sa femme était encor de bonne affaire,
Et ne passait de beaucoup les trente ans.
Quant au surplus, ils avaient deux enfants;
Garçon d'un an, fille en âge d'en faire.
Comme il arrive en allant et venant,
Piuucio, jeune homme de famille,
Jeta si bien les yeux sur cette fille,
Tant la trouva gracieuse et gentille,
D'esprit si doux et d'air tant attrayant,
Qu'il s'en piqua : très-bien le lui sut dire ;
Muet n'était, elle sourde non plus ;
Dont il avint qu'il sauta par-dessus
Ces longs soupirs et tout ce vain martyre.
Se sentir pris, parler, être écouté,
Ce fut tout un, car la difficulté
Ne gisait pas à plaire à cette belle :
Pinuce était gentilhomme bien fait ;
Et jusque-là la fille n'avait fait
Grand cas des gens de même étoffe qu'elle
Non qu'elle crût pouvoir changer d'état ;
Mais elle avait, nonobstant son jeune âge,
Le coeur trop haut, le goût trop délicat,
Pour s'en tenir aux amours de village.
Colette donc (ainsi qu'on l'appelait),
En mariage à l'envi demandée.
Rejetait l'un, de l'autre ne voulait,
Et n'avait rien que Pinuce en l'idée.
Longs pourparlers avecque son amant
N'étaient permis ; tout leur faisait obstacle.
Les rendez-vous et le soulagement
Ne se pouvaient, à moins que d'un miracle.
Cela ne fit qu'irriter leurs esprits.
Ne gênez point, je vous en donne avis,
Tant vos enfants, ô vous, pères et mères ;
Tant vos moitiés, vous époux et maris :
C'est où l'amour fait le mieux ses affaires.
Pinucio, certain soir qu'il faisait
Un temps fort brun, s'en vient, en compagnie
D'un sien ami, dans cette hôtellerie
Demander gîte. On lui dit qu'il venait
Un peu trop tard. Monsieur, ajouta l'hoie,
Vous savez bien comme on est à l'étroit
Dans ce logis ; tout est plein jusqu'au toit :
Mieux vous vaudrait passer outre, sans faute ;
Ce gîte n'est pour gens de votre état.
N'avez-vous point encore quelque grabat,
Reprit l'amant, quelque coin de réserve ?
L'hôte repart : il ne nous reste plus
Que notre chambre où deux lits sont tendus;
Et de ces lits il n'en est qu'un qui serve
Aux survenants : l'autre, nous l'occupons.
Si vous voulez coucher de compagnie,
Vous et monsieur, nous vous hébergerons.
Pinuce dit : Volontiers ; je vous prie
Que l'on nous serve à manger au plus tôt.
Leur repas fait, on les conduit en haut.
Pinucio, sur l'avis de Colette,
Marque de l'oeil comme la chambre est faite :
CONTES DE LA FONTAINE.
15
Chacun couché, pour la belle on mettait
Un lit de camp ; celui de l'hôte était
Contre le mur, attenant de la porte ;
Et l'on avait placé de même sorte,
Tout vis-à-vis, celui du survenant :
Entre les deux un berceau pour l'enfant,
Et toutefois plus près du lit de l'hôte.
Cela fit faire une plaisante faute
A cet ami qu'avait notre galant.
Sur le minuit, que l'hôte apparemment
Devait dormir, l'hôtesse en faire autant,
Pinucio, qui n'attendait que 1 heure,
Et qui comptait les moments de la nuit,
Son temps venu, ne fait longue demeure,
Au lit de camp s'en va droit et sans bruit.
Pas ne trouva la pucelle endormie,
J'en- jurerais. Colette apprit un jeu
Qui, comme on sait, lasse plus qu'il n'ennuie.
Trêve se fît ; niais elle dura peu :
Larcins d'amour ne veulent longue pause.
Tout à merveille allait au lit de camp,
Quand cet ami qu'avait notre galant,
Pressé d'aller mettre ordre à quelque chose,
Qu'honnêtement exprimer je ne puis,
Voulut sortir et ne put ouvrir l'huis
Sans enlever le berceau de sa place.
L'enfant avec, qu'il mit près de leur lit;
Le détourner aurait fait irop de bruit.
Lui revenu, près de l'enfant il passe,
Sans qu'il daignât le remettre en son lieu;
Puis se recouche, et quand il plut à Dieu
Se rendormit. Après un peu d'espace,
Dans le logis je ne sais quoi tomba.
Le bruit fut grand ; l'hôtesse s'éveilla,
Puis alla voir ce que ce pouvait être.
A son retour le berceau la trompa.
Ne le trouvant joignant le lit du maître.
Saint Jean ! dit-elle en soi-même aussitôt,
J'ai pensé faire une étrange bévue :
Près de ces gens je me suis, peu s'en faut,
Remise au lit en chemise, ainsi nue :
C'était pour faire un bon charivari.
Dieu soit loué que ce berceau me montre
Que c'est ici qu'est couché mon mari I
Disant ces mots, auprès de cet ami
Elle se met. Fol ne lut, n'étourdi,
Le compagnon, dedans un tel rencontre ;
La mit en oeuvre, et sans témoigner rien
Il fit l'époux, mais il le fit trop bien.
Trop bien ! je faux : et c'est tout le contraire,
11 le fit mal ; car qui le veut bien faire
Doit en besogne aller plus doucement.
Aussi l'hôtesse eut quelque étonnement.
Qu'a mon mari ? dit-elle ; et quelle joie
Le fait agir en homme de vingt ans ?
Prenons ceci, puisque Dieu nous l'envoie;
Nous n'aurons pas toujours tel passe-temps.
Elle n'eut dit ces mots entre ses dents,
Que le galant recommence la fête.
La dame était de bonne emplette encor ;
J'en ai, je crois, dit un mot dans l'abord :
Chemin faisant, c'était fortune honnête.
Pendant cela, Colette, appréhendant
D'être surprise avecque son amant,
Le renvoya, le jour venant à poindre
Pinucio, voulant aller rejoindre
Son compagnon, tomba tout de nouveau
Dans cette erreur que causait le berceau,
Et pour son lit il prit le lit de l'hôte.
Il n'y fut pas, qu'en abaissant sa voix
(Gens trop heureux fout toujours quelque faute,
Ami, dit-il, pour beaucoup je voudrais
Te pouvoir dire à quel point va ma joie.
Je te plains fort que le ciel ne t'envoie
Tout maintenant même bonheur qu'à moi.
Ma foi ! Colette est un morceau de roi.
Si tu savais ce que vaut celte lille !
J'en ai bien vu, mais de telle, entre nous,
Il n'en est point. C'est bien le cuir plus doux,
Le corps mieux fait, la taille plus gentille;
El des tetous ! je ne le dis pas tout. .
Quoi qu'il en soit, avant que d'être au bout
Gaillardement six pauses se sont faites;
Six de bon compte, et ce ne sont sornettes.
D'un tel propos l'hôte tout étourdi,
D'un ton confus gronda quelques paroles.
L'hôtesse dit tout bas à cet ami,
Qu'elle prenait toujours pour son mari :
Ne reçois plus chez toi ces tètes folles ;
N'entends-lu point comme ils sont en débat î
En son séant l'hôte sur son grabat
S'étant levé commence à faire éclat.
Comment ! dit-il d'un ton plein de colère,
Vous veniez donc ici pour cette affaire 1
Vous l'entendez ! et je vous sais bon gré
De vous moquer encor comme vous faites !
Prétendez-vous, beau monsieur que vous êtes,
En demeurer quitte à si bon marché ?
Quoi ! ne tient-il qu'à honnir des familles ?
Pour vos ébats nous nourrirons nos filies !
J'en suis d'avis ! Sortez de ma maison :
Je jure Dieu que j'en aurai raison.
Et toi, coquine, il faut que je te tue.
A ce discours proféré brusquement,
Pinucio, plus froid qu'une statue,
Resta sans pouls, sans voix, sans mouvement.
Chacun se tut l'espace d'un moment:
Colette entra dans des pleurs nonpareilles.
L'hôtesse, ayant reconnu son erreur,
Tint quelque temps le loup par les oreilles.
Le seul ami se souvint par bonheur
De ce berceau, principe de la chose.
Adressant donc à Pinuce sa voix:
T'en tiendras-tu, dit-il. une autre fois?
T'ai-je averti que le vin serait cause
De ton malheur ? Tu sais que, quand tu bois,
Toute la nuit tu cours, IU te démènes,
Et vas conlant mille chimères vaines
Que lu te mets dans la tête en dormant.
Reviens au lit. Pinuce, au même instant,
Fait le dormeur, poursuit le stratagème,
Que le mari prit pour argeut comptant.
11 ne fut pas jusqu'à l'hôtesse même
Qui n'y voulût aussi contribuer.
Près de sa fille elle alla se placer ;
Et dans ce poste elle se sentit forte.
Par quel moyen, comment, de quelle sorte,
S'écria-t-elle, aurait-il pu coucher
Avec Colette, et la déshonorer?
Je n'ai bougé toute nuit d'auprès d'elle :
Elle n'a fait ni pis ni mieux que moi.
Pinucio nous l'allait donner belle I
L'hôte reprit : Cest assez ; je vous croi.
On se leva, ce ne fut pas sans rire :
Car chacun d'eux en avait sa raison.
Tout fut secret ; et quiconque eut du bon,
Par-devers soi le gaida sans rien dire.
IV
LE MULETIER
NOUVELLE TinÉE DE BOCCACE.
Un roi lombard (les rois de ce pays
Viennent souvent s'offrir à ma mémoire) :
Ce dernier-ci, dont parle en ses écrits
Maître Boccace, auteur de cette histoire,
16
CONTES DE LA FONTAINE.
Portait le noïri d'Âgiluf en sbri temps.
Il épousa Teudelingue la belle,
Veuve du roi dernier mort sans enfants,
Lequel laissa l'Etat sôiis la tutelle
De celui-ci, prince sage et prudent.
Nulle beauté n'était alors égale
A Teudelingue ; et la couché royale
De part et d'autre était assurément
Aussi complète; aussi bien assortie
Qu'elle fut onc, quand messer Cùpidotï
En badinant fit choir de son brandon
Chez Agiluf, droit dessus l'ëéûï ie,
Sans prendre gardé, et sans se soucier
En quel endroit ; dont aveCque furie
Le feu se prit au coeur d'un' muletier.
Ce muletier était homme de mine,
Et démentait en tout son origine;
Bien fait et beau, même ayant dû Bdri Sëfis;
Bien le montra ; car, s'ëtàn't de la reine
Amouraché, quand il eut quelque temps
Fait ses efforts et mis toute sa peine
Pour se guérir sans pouvoir fiëh gagner',
Le compagnon fit un tour d'homme habile;
Maître ne sais meilleur pour enseigner
Que Cupidon ; l'àriie là moins subtile
Sous sa férule appreiid plus en un jour,
Qu'un maître es arts eii dix ans aux écoles.
Aux plus grossiers, par uni chemin' biëii Ctiiirt,
Il sait montrer les tours et les paroles,
Le présent conte en est un bon témoin.
Notre amoureux rië songeait, près ni loin,
Dedans l'abord à jouir dé sa' mie.
Se déclarer de bouché ou par écrit
N'était pas sûr. Si se mit dans l'esprit,
Mourût ou non, d'en passer son envie,
Puisqu'aussi bien plus vivre né pouvait ;
Et mort pour mort, toujours mieux lui valait,
Auparavant que sortir de la vie,
Eprouver tout et tenter le hasard.
L'usage était chez le peuple lombard,
Que quand le roi, qui faisait lit à paît
(Comme tous font), voulait avec sa femme
Aller coucher, seul il se présentait
Presque en chemise, et sur son dos n'avait
Qu'une simarre : à iâ porte il frappait
Tout doucement ; aussitôt une damé
Ouvrait sans bruit ; et lé roi lui mettait
Entre les mains la clarté qu'il portait,
Clarté n'ayant grandiueur ni grand'flamme.
D'abord la dame éteignait en sortant
Cette clarté : c'était le plus souvent
Une lanterne ou de simples bougies.
Chaque royaume a ses cérémonies.
Le muletier remarqua celle-ci,
Ne manqua pas de s'ajuster ainsi ;
Se présenta comme c'était l'usage,
S'élant caché quelque peu lé visage.
La dame ouvrit dormant plus qu'à demi.
Nul cas n'était à craindre en l'aventure,
Fors que le roi ne vînt pareillement.
Mais ce jour-là, s'étaht heureusement
Mis à chasser, force était que nature
Pendant la nuit cherchât quelque repos.
A tout cela Teudelingue était faite.
Notre amoureux fournit plus d'une traité
iUn muletier à ce jeu vaut trois rois),
ont Teudelingue entra par plusieurs fois
En pensement, et crut que la colère
Rendait le prince, outre son ordinaire,
Plein de transport, et qu'il n'y Songeait pas.
En ses présents le ciel est toujours juste j
Il ne départ à gens de tous états
Mêmes talents. Un empereur auguste
A les vertus propres pour commander;
Un magistrat sait les points décider :
Au jeu d'amour le muletier fait rage,
Chacun son fait ; nul n'a tout eh partagé.
Notre galant, s'étant diligente,
Se retira sans bruit et sans clarté,
Devant l'aurore. Il en sortait à peine,
Lorsqu'Agiltif alla trouver la reine,,
Voulut s'ébattre, et l'étonna bien fort.
Certes, monsieur, je sais bien, lui dit-elle.
Que vous avez pour moi beaucoup de zèle ;
Mais de ce lieu vous rie faites eftçrir
Que de sortir : même outre l'ordinaire
En avez pris et beaucoup plus qu'aèiëz.
Pour Dieu, monsieur, je vous prie, avisez
Que ne soit trop ; votre santé m'est clièrë.
Le roi fut sage et se douta dii tour,
Ne sonna mot, descendit dans là cour,
Puis de la cour entra dans l'écurie,
Jugeant en lui que le Cas provenait
D'un muletier, comtrie l'on lui parlait.
Toute la troupe était lors endormie,
Fors le galant, qui trérïiblâil pour sa vie.
Le roi n'avait lanterne ni bougie.
En tâtonnant il s'approcha dé tous ;
Crut que l'auteur de cette tromperie
Se connaîtrait au battement dû pôûls.
Point ne faillit dedans sa conjecture;
Et le second qu'il tâta d'aventure
Etait son honuiie, à qui d'émotion,
Soit pour la peur, ou soit pour l'action,
Le coeur battait, et le pouls; tout ensemble,
Ne sachant pas où devait aboutir
Tout ce mystère, il feignait de dôfmif.
Mais quel sommeil ! Le roi, pendant qu'il tremblé,
En certain coin va prendre des ciseaux
Dont on coupait le crin à Ses chevaux.
Faisons, dit-il, au galant une marque,
Pour le pouvoir demain connaître mieux.
Incontinent de la rnàih du rridnafqûe
Il se sent tondre. Un toupet de cheveux
Lui fut coupé, droit vers le front du Sirë;
Et cela fait, le prince se retire.
Il oublia de serrer le toupet;
Dont le galant s'avisa d'un secret
Qui d'Agiluf gâta le stràtagërfie.
Le muletier alla, sur l'heure même,
En pareil lieu tondre ses compagnons.
Le jour venu, le roi vit ses garçons
Sans poil au front. Lofs lé prince ëri son âriïé :
Qu'est ceci donc? qui croirait que ma fènlmë
Aurait été si vaillante au déduit?
Quoi! Teudelingue a-t-ëlle Celte nuit „
Fourni d'ébats à plus dé quinze ou seize T
Autant en vit vers le front de tondus.
Or bien, dit-il, qui l'a fait si se taise :
Au demeurant, qu'il n'y retourné plus.
Le muletier, frais, gaillard, et dispos,
Et parfumé, se coucha sans rien dire.
Un autre point, outre ce qu'avons dit,
C'est qu'Agiluf, s'il avait en l'esprit
Quelque chagrin, soit louchant son empiré,
Ou sa famille, ou fiour quelque autre cas,
Ne sonnait mot ëh prenant ses ébats.
CONTES DE LA FONTAINE.
17
V
L'ORAISON DE SAINT-JULIÉN.
NOUVELLE TIREE DE BOCCACE.
Beaucoup de gens ont une fermé foi
Pour les brevets, oraisons et paroles :
Je me ris d'eux ; et je liens, quant à moi,
Que tous tels sorts sont recettes frivoles;
Frivoles sont, c'est sans difficulté.
Sien est-il vrai qu'auprès d'une beauté
Paroles ont des vertus nonparëilles ;
Paroles font en amour des merveilles :
Tout coeur se laisse à ce charme amollir.
De tels brevets je veux bien me servir ;
Des autres, non. Voici pourtant un conte
Où l'oraison de monsieur saint Julien
A Renaud d'Ast produisit un grand bien.
S'il ne l'eût dite, il eût trouvé mécompte
A son argent, et niai passé la nuit.
Il s'en allait devers Château-Guillaume,
Quand trois quidams (bonnes gens, et sans bruit,
Ce lui semblait, tels qu'en tout un royaume
Il n'aurait cru trois aussi gens de bien ) ;
Quand n'ayant, dis-je, aucun soupçon de rien,
Ces trois quidams, tout pleins de courtoisie,
Après l'abord, et l'ayant salué
Fort humblement : Si noire compagnie,
Lui dirent-ils, vous pouvait être à gré,
Et qu'il vous plût achever cette traite
Avecque nous, ce nous serait honneur.
En voyageant plus la troupe est Complète,
Mieux elle vaut : c'est toujours le meilleur.
Tant de brigands infestent la province,
Que l'on ne sait à quoi songe le prince
De le souffrir. Mais quoi ! les mal-vivànis
Seront toujours. Renaud dit à Ces gens
Que volontiers; Une lieue étant faite,
Eux discourant, pour trOmpër le chemin ;
De chose et d'autre, ils «mbèrent enfin
Sur ce qu'on dit de la vertu secrèle
De certains mots, caractères, brevets,
Dont les aucuns ont de très-bons effets :
Comme de faire aux insectes là guerre,
Charmer les loups, conjurer le tonnerre,
Ainsi du reste ; où sans p'aet ni demi
(De quoi l'on soit pour le môiris averti)
L'on se guérit ; l'on guérit sa monture,
Soit du farcin, soit de là mémarchure ;
L'on fait souvent ce qu'un bon médecin
Ne saurait faire avec tout son latin.
Ces survenants de mainte expérience
Se vantaient tous ; et Renaud en silence
Les écoutait. Mais vous, ce lui dit-on,
Savez-vous point aussi quelque oraïson?
De tels secrets, dit-il, je ne me piq[ue,
Comme homme simple et qui vis à Tàritiqùë.
Bien vous dirai qu'en allant par chemin
J'ai certains mets que je dis au matin
Dessous le nom d'oraison ou d'aniiénhàe
De saint Julien* afin qu'il ne m'aviehne
De mal gîter ; et j'ai même éprortvë
Qu'en y manquant éëlà m'est arrivé.
J'y manque peu ; c'est un mal que j'évite
Par-dessus tous, et que je crains autant.
Et ce matin, monsieur, l'avez-vous dite?
Lui repartit l'un des trois en riant.
Oui, dit Renaud. Or bien, répliqua l'autre,
Gageons un peu quel sera le meilleur,
Pour cejourd'hui, de mon gîte ou du vôtre.
Il faisait lors un froid plein de rigueur ;
La nuit de plus était fort approchante,
Et la couchée encore assez distante;
Renaud reprit : Peut-être ainsi que moi
Vous servez-vous de ces mois en voyagé ?
Point, lui dit l'autre ; et vous jure ma foi
Q'invoquer saints n'est pas trop mon usage :
Mais si je perds, je lé pratiquerai.
En ce cas-là volontiers gagerai,
Reprit Renaud, et j'y mettrais ma vie.
Pourvu qu'alliez en quelque hôtellerie ;
Car je n'ai là nulle maison d'ami.
Nous mettrons donc cette clause au pari,
Poursuivit-il, si l'avez agréable :
C'est la raison. L'auirelui répondit : .
J'en suis d'accord ; et gage voire habit,
Votre cheval, la bourse au préalable,;
Sûr de gagner, comme vous allez voir.
Renaud dès lors put bien s'apercevoir
Que son cheval avait changé d'étable.
Mais quel remède? En côtoyant un bois,
Le parieur ayant changé de voix :
Çà, descendez, dit-il, mon gentilhomme;
Votre oraison vous fera bon besoin ;
Château-Guillaume est encore un peu loi .
Fallut descendre. Ils lui prirent en somme .
Chapeau, casaque, habit, bourse, et cheval,
Bottes aussi. Vous n'aurez tant de mal
D'aller à pied, lui dirent les perfides.
Puis de chemin (sans qu'ils prissent de guides)
Changeant tous trois, ils furent aussitôt
Perdus de vue ; et le pauvre Renaud,
En caleçons, en chausses, en chemise,
Mouillé, fangeux, ayant au nez la bise,
Va tout dolent, et craint avec raison
Qu'il n'ait, ce coup, malgré son oraison,
Très-mauvais gîle ; hormis qu'en sa valise
Il espérait : car il est à noter
Qu'un sien valet, contraint de s'arrêter
Pour faire mettre un fer à sa monture,
Devait le joindre. Or il ne lé fit pas,
Et ce fut là le pis de l'aventure :
Le drôle, ayant vu de loin tout le cas
(Comme valets souvent ne valent gûeresj,
Prend à côté, pourvoit à ses affaires ; .
Laisse son maître, à travers champs s'enfuit,
Donne des deux, gagne devant la nuit
Château-Guillaume, et dans l'hôtellerie
La plus fameuse, enfin la mieux fournie,
Attend Renaud près d'un foyer ardent,
Et fait tirer du meilleur cependant.
Son maître était jusqu'au cou dans les boues,
Pour en sortir avait fort à tirer.
Il acheva de se désespérer
Lorsque la neige, en lui donnant aux joués,
Vint à flocons^ et lé vent qui fouettait.
Au prix du mal que le pauvre homme avait,
Gens que l'on pend sont sur déS lits de roses.
Le sort se plaît à dispenser les choses
De la façon; c'est tout mal ou tout bien :
Dans ses faveurs il n'a point de mesures, ;
Dans son courroux de même il n'omet rien
Pour nous mater : témoin les aventures
Qu'eut cette nuit Réhàud, qui n'arrita
Qu'une heure après qu'on eut fermé la porté;
Du pied du mur enfin il s'approcha ;
Dire comment, je n'en sais pas la sorte. ,
Son bon destin, par un très-grand hasard,
Lui fit trouver une petite avancé
Qu'avait un toit; et ce toit faisait part
D'une maison voisine du rempart.
Renaud, ravi de ce peu d'allégeance,
Se met dessous. Un bonheur, comme on dit,
Ne vient point seul. Quatre ou cinq brins de paille
Se rencontrant, Renaud les étendit.
Dieu soit loué! dit-il, voilà mon lit.
Pendant cela le mauvais temps l'assaille
18
CONTES DE LA FONTAINE.
De toutes parts : il n'en peut presque plus.
Transi de froid, immobile et perclus,
Au désespoir bientôt il s'abandonne,
Claque des dents, se plaint, tremble et frissonne
Si hautement, que quelqu'un l'entendit.
Ce quelqu'un-là, c'était une servante ;
Et sa maîtresse, une veuve galante
Qui demeurait au logis que j'ai dit;
Pleine d appas, jeune, et de bonne grâce.
Certain marquis, gouverneur de la place,
L'entretenait : et de peur d'être vu,
Troublé, distrait, enfin interrompu
Dans son commerce au logis de la dame,
Il se rendait souvent chez cette femme
Par une porte aboutissant aux champs;
Allait, venait, sans que ceux de la ville
En sussent rien ; non pas même ses gens.
Je m'en étonne ; et tout plaisir tranquille
N'est d'ordinaire un plaisir de marquis :
Plus il est su, plus il leur semble exquis.
Or, il avint que la même soirée
Où notre Job, sur la paille étendu,
Tenait déjà sa fin tout assurée,
Monsieur était de madame attendu ;
Le souper prêt, la chambre bien parée ;
Bons restaurants, champignons et ragoûts;
Bains et parfums ; matelas blancs et mous ;
Vins du coucher; toute l'artillerie
De Cupidou ; non pas le langoureux,
Mais celui-là qui n'a fait en sa vie
Que de bons tours, le pairon des heureux,
Des jouissants. Etant donc la donzelle
Prête à bien faire, avint que le marquis
Ne put venir Elle en reçut l'avis
Par un sien page ; et de cela la belle
Se consola : tel était leur marché.
Renaud y gagne ; il ne fut écouté
Plus d'un moment, que pleine de bonté
Cette servante et confite en tendresse,
Par aventure, autant que sa maîtresse,
Dit à la veuve :' Un pauvre souffreteux
Se plaint là-bas; le froid est rigoureux;
Il peut mourir : vous plaît-il pas, madame,
Qu'en quelque coin l'on le mette à couvert
Oui, je le veux, répondit cette femme.
Ce galetas qui de rien ne nous sert
Lui viendra bien : dessus quelque couchette
Vous lui mettrez un peu de paille nette ;
Et là-dedans il faudra l'enfermer :
De nos reliefs vous le ferez souper
Auparavant, puis l'enverrez coucher.
Sans cet arrêt, c'était fait de la vie
Du bon Renaud. On ouvre ; il remercie,
Dit qu'on l'avait retiré du tombeau,
Conte son cas, reprend force et courage,
Il était grand, bien fait, beau personnage,
Ne semblait même homme en amour nouveau,
Quoiqu'il fût jeune Au reste, il avait honte
De sa misère et de sa nudité :
L'Amour est nu, mais il n'est pas crotté.
Renaud dedans, la chambrière monte,
Et va conter le tout de point en point.
La dame dit : Regardez si j'ai point
Quelque habit d'homme encor dans mon armoire :
Car feu monsieur en doit avoir laissé.
Vous en avez, j'en ai bonne mémoire,
Dit la servante. Elle eut bientôt trouvé
Le vrai ballot. Pour plus d'honnêteté,
La dame ayant appris la qualité
De Renaud d'Àst, car il s'était nommé,
Dit qu'on le mît au bain chauffé pour elle.
Cela fut fait; il ne se fit prier.
On le parfume avant que l'habiller.
Il monte en haut, et fait à la donzelle
Son compliment, comme homme bien appris.
On sert enfin le souper du marquis.
Renaud mangea tout ainsi qu'un autre homme :
Même un peu mieux, la chronique le dit :
On peut à moins gagner de l'appétit.
Quant à la veuve, elle ne fit en somme
Que regarder, témoignant son désir ;
Soit que déjà l'attente du plaisir
L'eût disposée, ou soit par sympathie,
Ou que la mine ou bien le procédé
De Renaud d'Ast eussent son coeur touché.
De tous côtés se trouvant assaillie,
Elle se rend aux semonces d'Amour.
Quand je ferai, disait-elle, ce tour,
Qui l'ira dire ? il n'y va rien du nôtre :
Si le marquis est quelque peu trompé,
Il le mérite, et doit l'avoir gagné,
Ou gagnera : car c'est un bon apôtre.
Homme pour homme, et péché pour péché.
Autant me vaut celui-ci que cet autre.
Renaud n'était si neuf qu'il ne vit bien
Que l'oraison de monsieur saint Julien
Ferait effet, et qu'il aurait bon gîte.
Lui hors de table, on dessert au plus vite.
Les voilà seuls, et, pour le faire court,
En beau début. La dame s'était mise
En un habit à donner de l'amour.
La négligence, à mon gré si requise,
Pour celte fois fut sa dame d'aiour.
Point de clinquant, jupe simple et modeste,
Ajustement moins superbe que leste;
Un mouchoir noir de deux grands doigts trop court:
Sous ce mouchoir ne sais quoi fait au tour :
Parla Renaud s'imagina le reste.
Mot n'en dirai ; mais je n'omettrai point
Qu'elle était jeune, agréable, et touchante,
Blanche surtout, et de taille avenante,
Trop ni trop peu de chair et d'embonpoint.
A cet objet qui n'eût eu l'âme émue ?
Qui n'eût aimé? qui n'eût eu des désirs?
Un philosophe, un marbre, une statue,
Auraient senti comme nous ces plaisirs.
Elle commence à parler la première,
Et fait si bien que Renaud s'enhardit.
Il ne savait comme entrer en matière ;
Mais pour l'aider la marchande lui dit :
Vous rappelez en moi la souvenance
D'un qui s'est vu mon unique souci;
Plus je vous vois, plus je crois voir aussi
L'air et le port, les yeux, la remembrance
De mon époux : que Dieu lui fasse paix !
Voilà sa bouche, et voilà tous ses traits.
Renaud reprit : Ce m'est beaucoup de gloire.
Mais vous, madame, à qui ressemblez-vous?
A nul objet; et je n'ai point mémoire
D'en avoir vu qui m'ait semblé si doux.
Nulle beauté n'approche de la vôtre.
Or, me voici d'un mal chu dans un autre:
Je transissais, je brûle maintenant.
Lequel vaut mieux? La belle, l'arrêtant,
S'humilia pour être contredite :
C'est une adresse à mon sens non petite.
Renaud poursuit, louant par le menu
Tout ce qu'il voit, tout ce qu'il n'a point vu,
Et qu'il verrait volontiers, si la belle
Pins que de droit ne se montrait cruelle.
Pour vous louer comme vous méritez,
Ajouta-t-il, et marquer les beautés
Dont j'ai la vue avec le coeur frappée
(Car près de vous l'un et l'autre s'ensuit),
Il faut un siècle, et je n'ai qu'une nuit,
Qui pourrait être encore mieux occupée.
Elle sourit; il n'en fallut pas plus.
Renaud laissa les discours superflus.
Le temps est cher en amour comme en guerre.
Homme mortel ne s'est vu sur la terre
De plus heureux; car nul point n'y manquait.
On résista tout autant qu'il fallait,
Ni plus ni moins, ainsi que chaque belle
Sait pratiquer, pucelle, ou non pucelle.
Au demeurant, je n'ai pas entrepris
De raconter tout ce qu'il obtint d'elle ;
Menu détail, baisers donnés et pris:
La petite oie ; enfin ce qu'on appelle
CONTES DE LA FONTAINE.
19
En bon français les préludes d'amour ;
Car l'un et l'autre y savait plus d'un tour.
Au souvenir de l'état misérable
Où s'était vu le pauvre voyageur,
On lui faisait toujours quelque faveur.
Voilà, disait la veuve charitable,
Pour le chemin, voici pour les brigands,
Puis pour la peur, puis pour le mauvais temps,
Tant que le tout pièce à pièce s'efface.
Qui ne voudrait se racquilter ainsi?
Conclusion, que Renaud sur la place
Obtint le don d'amoureuse merci.
Les doux propos recommencent ensuite,
Puis les baisers, et puis la noix confite.
On se coucha. La dame, ne voulant
Qu'il s'allât mettre au lit de sa servante,
Le mit au sien ; ce fut fait prudemment,
En femme sage, en personne galante.
Je n'ai pas su ce qu'étant dans le lit
Us avaient fait; mais, comme avec l'habit
On met à part certain reste de honte,
Apparemment le meilleur de ce conte
Entre deux draps pour Renaud se passa.
Là plus à plein il se récompensa
Du mal souffert, de la perte arrivée.
De quoi s'élant la veuve bien trouvée,
Il fut prié de la venir revoir ;
Mais en secret, car il fallait pourvoir
Au gouverneur. La belle, non contente
De ses laveurs, étala son argent.
Renaud n'en prit qu'une somme bastante
Pour regagner son logis promptement.
Il s'en va droit à cette hôtellerie
Où son valet était encore au lit.
Renaud le rosse, et puis change d'habit,
Ayant trouvé sa valise garnie.
Pour le combler, son bon destin voulut
Qu'on attrapât les quidams ce jour même.
Incontinent chez le juge il couru!.
Il faut user de diligence extrême
En pareil cas ; car le greffe tient bon,
Quand une fois il est saisi des choses ;
C'est proprement la caverne au lion ;
Rien n'en revient : là les mains ne sont closes
Pour recevoir ; mais pour rendre, trop bien :
Fin celui-là qui n'y laisse du sien.
Le procès fait, une belle potence
A trois côtés fui mise en plein marché:
L'un des quidams harangua l'assistance
Au nom de tous; et le trio branché
Mourut contrit, et fort bien confessé.
Après cela, doutez de la puissance
Des oraisons. Ces gens gais et joyeux
Sont sur le point de partir leur chevance,
Lorsqu'on les vient prier d'une autre danse.
En contr'échange un pauvre malheureux
S'en va périr selon toute apparence,
Quand sous la main lui tombe une beauté
Dont un prélat se serait contenté.
Il recouvra son argent, son bagage,
Et son cheval, et tout son équipage ;
Et, grâce à Dieu, et monsieur saint Julien,
Eut une nuit qui ne lui coûta rien.
VI
LA SERVANTE JUSTIFIÉE.
NOUVELLE TIRÉE DES CONTES DE LA REIKE DE HAVARRE.
Boccace n'est le seul qui me fournit :
Je vas parfois en une autre boutique
Il est bien vrai que ce divin esprit
Plus que pas un me donne de pratique :
Mais, comme il faut manger de plus d'un pain,
Je puise encore en un vieux magasin;
Vieux, des plus vieux, où Nouvelles nouvelles
Sont jusqu'à cent, bien déduiies et belles
Pour la plupart, et de très-bonne main.
Pour cette fois la reine de Navarre
D'un C'ÉTAIT MOI, naïf autant que rare,
Entretiendra dans ces vers le lecteur.
Voici le fait, quiconque en soit l'auteur:
J'y mets du mien selon les occurrences;
C'est ma coutume; et, sans telles licences,
Je quitterais la charge de conteur.
Un homme donc avait belle servante •
Il la rendit au jeu d'amour savante.
Elle était fille à bien armer un lit,
Pleine de suc, et donnant appétit;
Ce qu'on appelle en français bonne robe.
Par un beau jour, cet homme se dérobe
D'avec sa femme, et d'un très-grand matin
S'en va trouver sa servante au jardin.
Elle' faisait un bouquet pour madame :
C'était sa fête. Or, voyant de sa femme
Le bouquet fait, il commence à louer
L'assortiment, tâche à s'insinuer.
S'insinuer en fait de chambrière
C'est pioprement couler sa main au sein-
Ce qui fut fait. La servante soudain
Se défendit; mais de quelle manière?
Sans rien gâter : c'était une façon
Sur le marché ; bien savait sa leçon.
La belle prend les fleurs qu'elle avait mises
En un monceau, les jette au compagnon.
Il la baisa pour en avoir raison,
Tant et si bien qu'ils en vinrent aux prises.
En cet étrif la servante tomba :
Lui d'en tirer aussitôt avantage.
Le malheur fut que tout ce beau ménage
Fut découvert d'un logis près de là.
Nos gens n'avaient pris garde à cette affaire.
Une voisine aperçut le mystère.
L'époux la vit, je ne sais pas comment.
Nous voilà pris, dit-il à sa servante :
Notre voisine est languarde et méchante;
Mais ne soyez en crainte aucunement.
Il va trouver sa femme en ce moment;
Puis fait si bien que, s'étant éveillée,
Elle se lève ; et, sur l'heure habillée,
Il continue à jouer son rôlet ;
Tant qu'à dessein d'aller faire un bouquet
La pauvre épouse au jardin est menée.
Là l'ut par lui procédé de nouveau.
Même débat, même jeu se commence-
Fleurs de voler, tétons d'entrer en danse.
Elle y prit goût; le jeu lui sembla beau.
Somme que l'herbe en fut encor froissée,
La pauvre dame alla l'après-dînée
Voir sa voisine, à qui ce secrct-Ià
20
CONTES m LA FpNTAME.
Chargeait le coeur : elle se soulagea
Tout dès l'abord. Je ne puis, ma commère,
Dit cette femme avec un front sévère,
Laisser passer sans vous en avertir
Ce que j'ai vu. Voulez-vous vous servir
Encor longtemps d'une fille perdue?
A coups de pied, si j'étais que de vous,
Je l'enverrais ainsi qu'elle est venue.
Comment! elle est aussi brave que nous !
Or bien, je sais celui de qui procède
Cette piaffe : apportez-y remède
Tout au plus tôt; car je vous avertis
Que ce matin étant à la fenêtre,
Ne sais pourquoi, j'ai vu de mon logis
Dans son jardin votre mari paraître,
Puis la galande ; et tous deux se sont mis
A se jeter quelques fleurs à la tête.
Sur ce propos l'autre l'arrêta coi.
Je vous entends, dit^elle ; c'était moi.
LA VOISINE.
Voire écoutez le reste de la fête :
Vous ne savez où je veux en venir.
Les bonnes gens se sont pris à cueillir
Certaines fleurs que baisers on appelle.
LA FEMME.
C'est encor moi que vous preniez pour elle.
LA. VOISINE.
Du jeu des fleurs à celui des tétons
Ils sont passés : après quelques façons,
A pleine main l'on les a laissé prendre.
LA FEMME.
Et pourquoi non? c'était moi. Votre époux
N'a-t-il donc pas les mêmes droits sur vous?
LA VOISINE.
Cette personne enfin sur l'herbe tendre
Est trébuchée ; et, comme je le croi,
Sans se blesser... Vous riez?
LA FEMME.
C'était moi.
r.A VOISINE.
Un cotillon a paré la verdure.
LA FEMME.
C'était le mien.
LA VOISINE.
Sans vous mettre en courroux.
Qui le portait delà fille ou de vous?
C'est là le point ; car monsieur votre époux
Jusques au bout a poussé l'aventure.
LA FEMME.
Qui? c'était moi. Votre tête est bien dure.
LA VOISINE.
Ah ! c'est assez. Je ne m'informe plus :
J'ai pourtant l'oeil assez bon, ce me semble :
J'aurais juré que je les avais vus
En ce lieu-là se divertir ensemble ;
Mais excusez ; et ne la chassez pas.
LA FEMME.
Pourquoi chasser? j'en suis très-bien servie.
LA VOISINE
Tant pis pour vous ! c'est justement le cas.
Vous en tenez, ma commère m'amie.
VII
LA GAGEURE DES TROIS COMMERES,
OU SONT DEUX NOUVELLES TUEES DE BOÇCACK.
Après bon vin, trois commères un jour
S'entretenaient de leurs tours et prouesses.
Toutes avaient un ami par amour,
Et deux étaient au logis les maîtresses.
L'une disait : J'ai le roi des maris ;
Il n'en est point de meilleur dans Paris.
Sans son congé je vas partout nf ébattre :
Avec ce tronc j'en ferais un plus fin.
Il ne faut pas se lever trop malin
Pour lui prouver que trois et deux font quatre.
Par mon serment ! dit une autre aussitôt,
Si je l'avais, j'en ferais une élrenne ;
Car, quant à moi, dû plaisir ne me chaut,
A moins qu'il soit mêlé d'un peu de peine.
Votre époux va tout ainsi qu'on le meine :
Le mien n'est tel, j'en rends grâces à Dieu.
Bien saurait prendre et le temps et le lieu.
Qui tromperait à son aise un tel homme;
Pour tout cela ne croyez que je cliomme;
Le passe-temps en est d'autant plus doux ;
Plus grand en est l'amour des deux parties.
Je ne voudrais contre aucune de vous,
Qui vous vantez d'être si bien loties,
Avoir troqué de galant ni d'époux.
Sur ce débat, la troisième commère .
Les mit d'accord ; car elle fut d'avis
Qu'Amour se plaît avec les bons maris,
Et veut aussi quelque peine légère.
Ce point vidé, le propos s'échauffant,
Et d'en conter toutes trois triomphant,
Celle-ci dit : Pourquoi tant de paroles?
Voulez-vous voir qui l'emporte de nous?
Laissons à part les disputes frivoles :
Sur nouveaux frais attrapons nos époux.
Le moins bon tour payera quelque amende..
Nous le voulons, c'est ce que l'on demandé,"
Dirent les deux. Il faut faire serment
Que toutes trois, sans nul déguisement,
Rapporterons, l'affaire étant passée,
Le cas au vrai ; puis pour le jugement
On en croira la commère Macée.
Ainsi fut dit, ainsi l'on l'accorda.
Voici comment chacune y procéda.
Celle des trois qui était p(us contrainte
Aimait alors un beau jeune garçon,
Frais, délicat, et sans poil au menton;
Ce qui leur fit mettre en jeu celte feinte.
Les pauvres gens n'avaient de leurs amours
Encor joui, sinon par échappées ;
Toujours fallait forger de nouveaux tours,
Toujours chercher des maisons empruntées.
Pour plus à l'aise ensemble se jouer,
La bonne dame habille en chambrière
Le jouvenceau, qui vient pour se louer.
CONTES DE LÀ FONTAINE.
21
D'un air modeste, et baissant la paupière.
Du coin de l'oeil l'époux le regardait,
Et dans son coeur déjà se proposait
De rehausser le linge de la fille.
Bien lui semblait, en la considérant,
N'en avoir vu jamais de si gentille.
On la retient, avec peine pourtant.
Belle servante, et mari vert-galant,
C'était matière à feindre du scrupule.
Les premiers jours, le mari dissimule,
Détourne l'oeil, et ne fait pas semblant
De regarder sa servante nouvelle ;
Mais tôt après il tourna tant la belle,
Tant lui donna, tant encor lui promit,
Qu'elle feignit à la fin de se rendre;
Et de jeu iait, à dessein de le prendre,
Un certain soir la galande lui dit :
Madame est mal, et seule elle veut être
Pour cette nuit. Incontinent le maître
Et la servante, ayant fait leur marché,
S'en vont au lit; et le drôle couché,
Elle en cornette et dégraffant sa jupe,
Madame vient. Qui fut bien empêché?
Ce fut l'époux cette fois pris pour dupe.
OhI oh! lui dit la commère en riant,
Votre ordinaire est donc trop peu friand
A votre goût? Eh ! par saint Jean! beau sire,
Un peu plus tôt vous me le deviez dire ;
J'aurais chez moi toujours eu des tendrons-
De celui-ci, pour certaines raisons,
Vous faut passer; cherchez autre aventure.
Et vous, la belle au dessein si gaillard,
Merci de moi, chambrière d'un liard,
Je vous rendrai plus noire qu'une mûre.
Il vous faut donc du même pain qu'à moi !
J'en suis d'avis 1 non pourtant qu'il m'en chaille,
Ni qu'on ne puisse en trouver qui le vaille :
Grâces à Dieu, je crois avoir de quoi
Donner encore à quelqu'un dans la vue :
Je ne suis pas à jeter dans la rue.
Laissons ce point; je sais un bon moyen;
Vous n'aurez plus d'autre lit que le mien.
Voyez un peu! dirait-on qu'elle y touche?
Vite, marchons; que du lit où je couche
Sans marchander on prenne le chemin :
Vous chercherez vos besognes demain.
Si ce n'était le scandale et la honte,
Je vous mettrais dehors en cet état.
Mais je suis bonne, et ne veux point d'éclat :
Puis je rendrai de vous un très-bon compte
A l'avenir; et vous jure ma foi
Que nuit et jour vous serez près de moi.
Qu'ai-je besoin de me mettre en alarmes,
Puisque je puis empêcher tous vos tours?
La chambrière, écoulant ce discours,
Fait la honteuse, et jette une ou deux larmes ;
Prend son paquet, et sort sans consulter ;
Ne se le fait pas deux fois répéter;
S'en va jouer un autre personnage;
Fait au logis deux métiers tour à tour ;
Galand de nuit, chambrière de jour,
En deux façons elle a soin du ménage.
Le pauvre époux se trouve tout heureux
Qu'a si bon compte il en ait été quitte.
Lui couché seul, notre couple amoureux
D'un temps si doux à son aise profite :
Rien ne s'en perd ; et des moindres moments
Bons ménagers furent nos deux amants,
Sachant très-bien que l'on n'y revient guères.
Voilà le tour de l'une des commères.
L'autre, de qui le mari croyait tout,
Avecque lui sous un poirier assise,
De son dessein vint aisément à bout.
En peu de mots j'en vas conter la guise.
Leur grand valet près d'eux était debout,
Garçon bien fait, beau parleur et de mise
Et qui faisait les servantes trotter.
La dame dit : Je voudrais bien goûier
De ce fruit-là : Guillot, monte, et secoue
Notre poirier. Guillot monte à l'instant.
Grimpé qu'il est, le drôle fait semblant
Qu'il lui paraît que le mari se joue
Avec la femme : aussitôt le valet,
Frottant ses yeux comme étonné du fait,
Vraiment, monsieur, commence-t-il à dire,
Si vous vouliez madame caresser,
Un peu plus loin vous pouviez aller rire,
Et, moi présent, du moins vous en passer.
Ceci me cause une surprise extrême.
Devant les gens prendre ainsi vos ébats !
Si d'un valet vous ne faites nul cas,
Vous vous devez du respect à vous-même.
Quel taon vous point? attendez à tantôt;
Ces privautés en seront plus friandes :
Tout aussi bien, pour le temps qu'il vous faut,
Les nuits d'été sont encore assez grandes.
Pourquoi ce lieu ? vous avez pour cela
Tant de bons lits, tant de chambres si belles !
La dame dit : Que conte celui-là?
Je crois qu'il rêve : où prend-il ces nouvelles ?
Qu'entend ce fol avecque ses ébats ?
Descends, descends, mon ami, lu verras.
Guillot descend. Hé bien, lui dit son maître,
Nous jouons-nous?
GOULOT.
Non pas pour le présent.
LE MARI,
Pour le présent?
GUILLOT.
Oui, monsieur, je yeux être
Ecorché vif, si tout incontinent
Vous ne baisiez madame sur I'herbette.
LA FEMME.
Mieux te vaudrait laisser cette soïiiette,
Je te le dis; car elle sent les coups.
LE MARI.
Non, non, m'amie; il faut qu'avec les fous
Tout de ce pas par mon ordre on le mette.
GDILLOT.
Est-ce être fou que de voir ce qu'on voit?
LA FEMME.
Et qu'as-tu vu?
GDILLOT.
J'ai vu, je le répète,
Vous et monsieur qui dans ce même endroit
Jouiez tous deux au doux jeu d'amourette :
Si ce poirier n'est peut-être charmé.
LA FEMME.
Voire, charmé ! tu nous fais un beau conte.
LE MARI.
Je le veux voir, vraiment; faut que j'y montf
Vous en saurez bientôt la vérité-
Le maître à peine est sur l'arbre monté,
Que le valet embrasse la maîtresse.
L'époux, qui voit comme l'on se caresse.
Crie, et descend en grand'liâto aussitôt.
Il se rompit le col, ora peu s'en faut,
Pour empêcher la suite de l'affaire,
Et toutefois il ne put si bien faire
Que son honneur ne reçut quelque échec.
Comment I dit-il, quoi I même à mon aspect!
Devant mon nez! à mes yeux ! — Sainte dame,
22
CONTES DE LA FONTAINE.
Que vous faut-il? qu'avez-vous ? dit la femme.
LE MARI.
Oses-tu bien le demander encor?
LA FEMME.
Et pourquoi non?
LE MARI.
Pourquoi ? N'ai-je pas tort
De t'accuser de cette effronterie?
Là FEMME.
Ah 1 c'en est trop ; parlez mieux, je vous prie.
LE MARI.
Quoi! ce coquin ne te caressait pas?
LA FEMME.
Moi ! vous rêvez.
LE MARI.
D'où viendrait donc ce cas?
Ai-je perdu la raison ou la vue?
LA FEMME.
Me croyez-vous de sens si dépourvue
Que devant vous je commisse un tel tour?
Ne trouverais-je assez d'heures au jour
Pour m'égayer, si j'en avais envie?
LE MARI.
Je ne sais plus ce qu'il faut que j'y die.
Notre poirier m'abuse assurément.
Voyons encor. Dans le même moment
L'époux remonte, et Guillot recommence.
Pour cette fois le mari voit la danse
Sans se fâcher, et descend doucement.
Ne cherchez plus, leur dit—il, d'autres causes :
C'est ce poirier; il est ensorcelé.
Puisqu'il fait voir de Si vilaines choses,
Reprit la femme, il faut qu'il soit brûlé :
Cours au logis; dis qu'on le vienne abattre.
Je ne veux plus que cet arbre maudit
Trompe les gens. Le valet obéit.
Sur le pauvre arbre ils se mettent à quatre,
Se demandant l'un l'autre sourdement
Quel si grand crime a ce poirier pu faire.
La dame dit : Abattez seulement;
Quant au surplus, ce n'est pas votre affaire.
Par ce moyen la seconde commère
Vint au-dessus de ce qu'elle entreprit.
Passons au tour que la troisième fit.
Les rendez-vous chez quelque bonne amie
Ne lui manquaient non plus que l'eau du puits.
Là tous les jours étaient nouveaux déduits :
Notre donzelle y tenait sa partie.
Un sien amant étant lors de quartier,
Ne croyant pas qu'un plaisir fût entier
S'il n'éiait libre, à la dame propose
De se trouver seuls ensemble une nuit.
Deux, lui dit-elle; et pour si peu de chose
Vous ne serez nullement éconduit.
Jà de par moi ne manquera l'affaire.
De mon mari je saurai me défaire
Pendant ce temps. Aussitôt fait que dit.
Bon besoin eut d'être fcmine d'esprit,
Car pour époux elle avait pris un homme
Qui ne faisait en voyages grands frais;
Il n'allait pas quérir pardons à Rome,
Quand il pouvait en rencontrer plus près;
Tout au retour de la bonne donzelle,
Qui, pour montrer sa ferveur et son zèle,
Toujours allait au plus loin s'en pourvoir.
Pèlerinage avait fait son devoir
Plus d'une fois ; mais c'était le vieux style :
Il lui fallait, pour se faire valoir,
Chose qui fût plus rare et moins facile.
Elle s'attache à l'orteil dès ce soir
Un brin de fil qui rendait à la porte
De la maison ; et puis se va coucher
Droit au côté d'Henriet Berlinguier.
(On appelait son mari de la sorte.)
Elle fit tant qu'IIenriet se tournant
Sentit le fil. Aussitôt il soupçonne
Quelque dessein, et, sans faire semblant
D'être éveillé, sur ce fait il raisonne;
Se lève enfin, et sort tout doucement,
De bonne foi son épouse dormant,
Ce lui semblait; suit le, fil dans la rue
Conclut de là que l'on le trahissait;
Que quelque amant que la donzelle avait,
Avec ce lil par le pied la tirait,
L'avertissant ainsi de sa venue;
Que la galande aussitôt descendait,
Tandis que lui pauvre mari dormait.
Car auti ement, pourquoi ce badinage ?
Il fallait bien que messer cocuage
Le visitât; honneur dont, à son sens,
Il se serait passé le mieux du monde.
Dans ce penser il s'arme jusqu'aux dents ;
Hors la maison fait le guet et la ronde,
Pour atraper quiconque tirera
Le brin de fil. Or, le lecteur saura
Que ce logis avait sur le derrière
De quoi pouvoir introduire l'ami :
Il le fut donc par une chambrière.
Tout domestique en trompant un mari
Pense gagner indulgence plcnière.
Tandis qu'ainsi Berlinguier fait le guet
La bonne dame et le jeune muguet
En sont aux mains, et Dieu sait la manière.
En grand soûlas cette nuit se passa.
Dans leurs plaisirs rien ne les traversa :
Tout fut des mieux, grâces à la servante,
Qui fit si bien devoir de surveillante,
Que le galant tout à temps délogea.
L'époux revint quand le jour approcha,
Reprit sa place, et dit que la migraine
L'avait contraint d'aller coucher en haut.
Deux jours après la commère ne faut
De mettre un fil; Berlinguier aussitôt,
L'ayant senti, rentre à la même peine,
Court à son poste, et notre amant au sien.
Renfort de joie : on s'en trouva si bien,
Qu'encore un coup on pratiqua la ruse ;
Et Berlinguier, prenant la même excuse,
Sortit encore, et fit place à l'amant.
Autre renfort de tout contentement.
On s'en tint là. Leur ardeur refroidie,
Il en fallut venir au dénouement ;
Trois actes eut sans plus la comédie.
Sur le minuit l'amant s'étant sauvé,
Le brin de fil aussitôt fut tiré
Par un des siens, sur qui l'époux se rue,
Et le contraint, en occupant la rue.
D'entrer chez lui, le tenant au collet,
Et ne sachant que ce fût un valet.
Bien à propos lui fut donné le change.
Dans le logis est un vacarme étrange.
La femme accourt au bruit que fait l'époux
Le compagnon se jette à leurs genoux ;
Dit qu'il venait trouver la chambrière ;
Qu'avec ce fil il la lirait à soi
Pour faire ouvrir, et que depuis naguère
Tous deux s'étaient entre-donné la foi.
C'est donc cela, poursuivit la commère
En s'adressant à la fille, en colère.
Que l'autre jour je vous vis à l'orteil
Un brin de fil : je m'en mis un pareil,
Pour attraper avec ce stratagème
Votre galant. Or bien, c'est votre époux!
CONTES DE LA FONTAINE.
'23
A la bonne heure ! il faut cette nuit même
Sortir d'ici. Berlinguicr fut plus doux;
Dit qu'il fallait au lendemain attendre.
On les dota l'un et l'autre amplement ;
L'époux, la fille; et le valet, l'amant :
Puis au moulier le couple s'alla rendre,
Se connaissant tous deux de plus d'un jour.
Ce fut la fin qu'eut le troisième tour.
Lequel vaut mieux? Pour moi, je m'en rapporte.
Macée, ayant pouvoir de décider,
Ne sut à qui la victoire accorder,
Tant cette affaire à résoudre était forte.
Toutes avaient eu raison de gager.
Le procès pend, et pendra de la sorte
Encor longtemps, comme l'on peut juger.
VIII
LE CALENDRIER DES VIEILLARDS.
NOUVELLE TUEE DE BOCCàCE.
Plus d'une fois je me suis étonné
Que ce qui fait la paix du mariage
En est le point le moins considéré
Lorsque l'on met une fille en ménage.
Les père et mère ont pour objet le bien ;
Tout le surplus, ils le comptent pour rien;
Jeunes tendrons à vieillards apparient ;
Et cependant je vois qu'ils se soucient
D'avoir chevaux à leur char attelés
De même taille, et mêmes chiens couplés :
Ainsi des boeufs, qui de force pareille
Sont toujours pris ; car ce serait merveille
Si sans cela la charrue allait bien.
Comment pourrait celle du mariage
Ne mal aller, étant un attelage
Qui bien souvent ne se rapporte en rien?
J'en vas conter un exemple notable.
On sait qui fut Richard de Quinzica,
Qui mainte fête à sa femme allégua,
Mainte vigile, et maint jour fériable,
Et du devoir crut s'échapper par-là.
Très-lourdement il errait en cela.
Cettni Richard était juge dans Pise,
Homme savant en l'étude des lois,
Riche d'ailleurs, mais dont la barbe grise
Montrait assez qu'il devait faire choix
De quelque femme à peu près de même âge ;
Ce qu'il ne fit, prenant en mariage
La mieux séante, et la plus jeune d'ans
De la cité ; fille bien alliée,
Belle surtout : c'était Barlholomée
De Galandi, qui parmi ses parents
Pouvait compter les plus gros de la ville.
En ce ne fit Richard tour d'homme habile ;
Et l'on disait communément de lui
Que ses enfants ne manqueraient de pères
Tel fait métier de conseiller autrui
Qui ne voit goutte en ses propres affaires.
Quinzica donc, n'ayant de quoi servir
Un tel oiseau qu'était Barlholomée,
Pour s'excuser, et pour la contenir,
Ne rencontrait point de jour en l'année,
iselon son compte et son calendrier,
Où l'on se pût sans scrupule appliquer
Au fait d'hymen; chose aux vieillards commode,
Mais dont le sexe abhorre la méthode.
Quand je dis point, je veux dire très-peu :
Encor ce peu lui donnait de la peine.
Toute en férié il mettait la semaine,
Et bien souvent faisait venir en jeu
Saint qui ne fut jamais dans la légende.
Le vendredi, disait-il, nous demande
D'autres pensers, ainsi que chacun sait :
Pareillement il faut que l'on retranche
Le samedi, non sans juste sujet, •
D'autant que c'est la veille du dimanche.
Pour ce dernier, c'est un jour de repos.
Quant au lundi, je ne trouve à propos
De commencer par ce point la semaine;
Ce n'est le fait d'une àme bien chrétienne.
Les autres jours autrement s'excusait :
Et quand venait aux fêtes solennelles,
C'était alors que Richard triomphait,
Et qu'il donnait les leçons les plus belles.
Longtemps devant toujours il s'abstenait ;
Longtemps après il en usait de même ;
Aux quatre-temps autant il en faisait,
Sans oublier l'avent ni le carême.
Cette saison pour le vieillard était
Un temps de Dieu ; jamais ne s'en lassait.
De patrons même il avait une liste :
Point de quartier pour un évangéliste,
Pour un apôtre, ou bien pour un docteur ,
Vierge n'était, martyr, et confesseur,
Qu'il ne chommât; tous les savait par coeur
Que s'il était au bout de son scrupule,
Il alléguait les jours malencontreux,
Puis les brouillards, et puis la canicule,
De s'excuser n'étant jamais honteux.
La chose ainsi presque toujours égale,
Quatre fois l'an, de grâce spéciale,
Notre docteur régalait sa moitié,'
Petitement; enfin c'était pitié.
A cela près, il traitait bien sa femme :
Les affiquels, les habits à changer.
Joyaux, bijoux, ne manquaient à la dame.
Mais tout cela n'est que pour amuser
Un peu de temps des esprits de poupée :
Droit au solide allait Barlholomée.
Son seul plaisir dans la belle saison,
C'était d'aller à certaine maison
Que son mari possédait sur la côte :
Us y couchaient tous les huit jours sans faute
Là, quelquefois sur la mer ils montaient,
Et le plaisir de la pêche goûtaient,
Sans s'éloigner que bien peu de la rade.
Arrive donc qu'un jour de promenade
Bartholomée et messer le docteur
Prennent chacun une barque à pêcheur,
Sortent sur mer; ils avaient fail gageure
A qui des deux aurait plus de bonheur,
Et trouverait la meilleure aventure
Dedans sa pêche, et n'avaient avec eux,
Dans chaque barque, en tout, qu'un homme ou deux.
Certain corsaire aperçut la chaloupe
De notre épouse, et vint avec sa troupe
Fondre dessus, l'emmena bien et beau :
Laissa Richard : soit que près du rivage
Il n'osât par hasarder devanlage ;
Soit qu'il craignît qu'ayant dans son vaisseau
Notre vieillard, il ne pût de sa proie
Si bien jouir; car il aimait la joie
Tlus que l'argent; et toujours avait fait
Avec honneur son métier de corsaire;
Au jeu d'amour était homme d'effet,
Ainsi que sont gens de pareille affaire.
Gens de mer sont toujours prêts à bien faire,
Ce qu'on appelle autrement bons garçons :
On n'en voit point qui les fêles allègue.
Or, tel était celui dont nous parlons,
Ayant pour nom Pagamin de Monègue.
La belle fit son devoir de pleurer
Un demi-jour, tant qu'il se put étendre ;
Et Pagamin de la réconforter;
Et notre épouse à la fin de se rendre.
24
CONTES DE LA FONTAINE.
Il la gagna : bien savait son métier
Amour s'en mit, Amour, ce bon apôtre,
Dix mille fois plus corsaire que l'autre,
Vivant de rapt, faisant peu de quartier.
La belle avait sa rançon toute pr,êtc':
Très-bien lui prit d'avoir de quoi payer ;
Car là n'était ni vigile ni fête. '
Elle oublia ce beau calendrier
Rouge partout et sans nul jour ouvrable :
De la ceinture on le lui fit tomber; .
Plus n'en fut fait mention qu'à la table.
Notre le'giste eût mis son doigt au feu
Que son épouse était toujours fidèle,
Entière, et chaste; et que, moyennant Dieu,
Pour de l'argent on lui rendrait la belle.
De Pagamin il prit un sauf-conduit,
L alla trouver, lui mit la carte blanche.
Pagamin <lit : Si je n'ai pas bon bruit,
C'est à grand tort, je veux vous rendre franche
Et sans rançon votre chère moitié.
Ne plaise à Dieu que si belle amitié
Soit par mon fait de désastre ainsi pleine !
Celle pour qui vous prenez tant de peine
Vous reviendra selon votre désir.
Je ne veux point vous vendre ce plaisir.
Faites-moi voir seulement qu'elle est vôtre :
Car si j'allais vous en rendre quelque autre,
Comme il m'en tombe assez entre les mains,
Ce me serait une espèce de blâme.
Ci s jours passés je pris certaine dame
Dont les cheveux sont quelque peu châtains,
Grande de taille, embonpoint, jeune et fraîche.
Si cette belle, après vous avoir vu,
Dit être à vous, c'est autant de conclu :
Ueprenez-la, rien ne vous en empêche.
Richard reprit : Vous parlez sagement,
Et me traitez trop généreusement.
De son-métier il faut que.chacun vive :
Mettez un prix à la pauvre caplive,
Je le pairai comptant, sans hesiier.
Le compliment n'est ici nécessaire :
Voilà ma bourse, il ne faut que compter.
Ne me traitez que comme on pourrait faire
En pareil cas l'homme le moins connu.
Sci ait-il dit que vous m'eussiez vaincu
D'honnêteté? non sera, sur mon âme :
Le mari confesseur. — uv. i".
Le savetier. — LIV. I.
CONTES DE LA FONTAINE.
2C
Vous le verrez. Car, quant à cette dame,
Ne doutez point qu'elle ne soit à moi. ^^___
Je ne veuK pas que vous m'ajoutiez foi,/<\\\\' >/
Mais aux baisers que de la pauvre Iemme,\ -
.!c recevrai; de craignant qu'un seul point,
Ces! qu'à me voir, de joie elle ne meure.
Ou fait venir l'épouse tout à l'heure,
Q:ii rroiderer-ul., et ne s'émouvant point,
Devant se* yeux voit ?on mari paraître,
Sans témoigner seulement le connaître,
Non p'us qu'un homme arrivé du Pérou.
Voyez, dit-il, la pauvrette est honteuse
Devant les gens ; et sa joie amoureuse
N'ose éclater : soyez sûr qu'à mon cou,
Si j'étais seul, elle serait sautée.
Pagamin dit : Qu'il ne tienne à cela;
Dedans sa chambre allez, conduisez-la.
fie qui fut fait ; et, la chambre fermée,
Richard commence : Eh' là. Bartholomée,
Comme tu fais! je suis ton Quinziea,
Toujours le même à l'endroit de sa femme.
Hegarde-moi. Trouves-lu, ma thère àme,
En mon visage un si grand changement?
C'est la douleur de ton enlèvement
Qui me rend tel : et toi seule en es cause.
T'ai-je jamais refusé nulle chose,
Soit pour ton jeu, soit pour tes vêtements?
En était-il quelqu'une de plus brave?
De ton vouloir ne me rendais-je esclave ?
Tu le seras, étant avec ces gens.
Et ton honneur, que crois-tu qu'il devienne ?
Ce qu'il pourra, répondit brusquement
Barlholomée. Est-il temps maintenant
D'en avoir soin ! s'en est-on mis en peine
Quand, malgré moi, l'on ma jointe avec vous :
Vous, vieux penard; moi, fille jeune et drue,
Qui mérilais d'être un peu mieux pourvue,
Et de goûter ce qu'hymen a de doux?
Pour cet effet j'étais assez aimable,
Et me trouvais aussi digne, enlre nous,
De ces plaisirs, que j'en étais capable.
Or, est le cas allé d'autre façon.
J'ai pris mari qui pour toute chanson
N'a jamais eu que ses jours de férié ;
Mais Pagamin, silôt qu'il m'eut ravie,
Me sut donner bien une aulre leçon.
J'ai plus appris des choses de la vie
Le paysan t|m avait oîï'easi': son soigneur. —uv. i.
Les corili'.liers de Catalogne. — uv. ir.
tt\
m
CONTES DR LA FONTAINE.
Depuis deux jours, qu'eu quatre ans avec vous.
Laissez-moi donc, monsieur mon cher époux;
Sur mou retour n'insistez davantage.
Calendriers ne sont point en usage
Chez Pagamin ; je vous en avertis.
Vous et les miens avez mérité pis :
Vous, pour avoir mal mesuré vos forces
En in'épnusaui; eux, pour s'être mépris,
En préférant les légères amorces
De quelque bien, à cet autre point-là.
Mais Pagamin pour tous y pourvoira.
Il ne sait loi, ni digeste, ni code ;
Et cependant très-bonne est sa méthode.
De ce matin lui-même il vous dira
Du quart en sus comme la chose en va.
Un tel aveu vous surprend et vous louche :
Mais faire ici de la petite bouche
Ne sert de rien : l'on n'en croira pas moins.
Et puisqu'enfin nous voici sans témoins,
Adieu vous dis, vous et vos jours de fête.
Je suis de chair ; les habits rien n'y font :
Vous savez bien, monsieur, qu'entre la tête
Et le talon d'autres affaires sont.
A tant se tut. Richard, tombé des nues,
Fut tout heureux de pouvoir s'en aller.
Bartholomée, ayant ses houles bues,
Ne se fit pas tenir pour demeurer.
Le pauvre époux en eut tant de tristesse,
Outre les maux qui suivent la vieillesse,
Qu'il en mourut à quelques jours de là;
El Pagamin prit à femme sa veuve.
Ce fut bien fait : nul des deux ne tomba
Dans l'accident du pauvre Quinzica,
S'étaut choisis l'un et l'autre à l'épreuve.
Belle leçon pour gens à cheveux gris !
Sinon qu'ils soient d'humeur accommodante :
Car, en ce cas, messieurs les favoris
Font leur ouvrage, et la dame est contente.
IX
A FEMME AVARE GALANT ESCROC.
NOUVELLE T111EE DE BOCCACE.
Qu'un homme soit plumé par des coquettes,
Ce n'est pour faire au miracle crier.
Gratis est mort; plus d'amour sans payer :
En beaux louis se content les fleurettes.
Ce que je dis des coqueitcs s'entend.
Pour nuire honneur, si me faul-il pourtant
Montrer qu'on peut, nonobstant leur adresse,
En attraper au inoins une entre cent,
El lui jouer quelque tour de souplesse.
Je choisirai pour exemp'e Gulphar.
Le drôle lit un trait de franc Soudard;
Car aux laveurs d'une belle il eut part
Sans débourser, e-eroquait la chrétienne.
Notez ceci, et qu'il vous en S'iivieune,
Gul.tuds d'épée : eneor bien que ce lonr
Pour vous siyler suit l'on peu nécessaire :
Je trouver;»'* main'cnniil à la Cour
Plus d'un Gulphar, si j'en avais affaire.
Celui-ci donc chez «ire Gaspnrin
Tant fréquenta, qu il devint à la fin
De son épouse amoureux sans mesure.
Elle était jeune, et belle créature;
Plaisait beaucoup; fors un point qui gâtait
Toute l'affaire, et qui seul rebutait
Les plus ardeius : c'est qu'elle était avare.
Ce n'est pas chose en ce siècle fort rare.
Je l'ai jà dit, rien n'y font les soupirs :
Celui -là parle une langue barbare,
Qui l'or en main n'explique ses désirs.
Le jeu,, la jupe, et l'amour des plaisi s.
Sont les ressorts que Cupidon emploie :
De leur boutique il sort chez les Fiançois
Plus de cocus que du cheval de Troie
Il ne sortit de héros autrefois.
Pour revenir à l'humeur de la belle,
Le compagnon ne put rien tirer d'elle,
Qu'il ne parlât. Chacun sait ce que c'est
Que de pailer; le lecteur, s'il lui plaît,
Me permettra de dire ainsi la chose.
Gulphar donc parle, et si bien qu'il propose
Deux cents écus. La belle l'écouta;
Et Gasparin à Gulphar les prêta
(Ce fut le bon), puis aux champs s'en alla,
Ne soupçonnant aucunement sa femme.
Gulphar les donne en présence de gens.
Voilà, dit-il, deux cents écus comptants,
Qu'à votre époux vous donnerez, madame.
La belle crut qu'il avait dit cela
Par politique, et pour jouer son rôle.
Le lendemain elle le régala
Tout de son mieux, en femme de parole.
Le drôle en prit, ce jour et les suivants,
Pour son argent, et même avec usure.
A bon payeur on fait bonne mesure.
Quand Gasparin fut de retour des champs,
Gulphar lui dit, son épouse présente :
J'ai votre argent à madame rendu,
N'en ayant eu pour une affaire urgente
Aucun besoin, comme je l'avais cru :
Déchargez-en votre livre, de grâce.
A ce propos, aussi froide que glace,
Notre galande avoua le reçu,
Qu'eiît-elle fait, on eût prouvé la chose.
Son regret fut d'avoir enllé la dose
De ses faveurs : c'est ce qui la fâchait.
Voyez un peu la perte que c'était I
En la quittant, Gulphar alla tout droit
Conter ce cas, le corner dans la ville,
Le publier, le prêcher sur les toits.
De l'en blâmer il serait inutile :
Ainsi vit-on chez nous d'autres François.
X
ON NE S'AVISE JAMAIS DE TOUT.
CONTE TIRE DES CENT NOBVELLES NOUVELISS.
Certain jaloux, ne dormant que d'un oeil,
Interdisait tout commerce à s;i l'emuie.
Dans le dessein de prévenir la dame,
Il avait fait un l'oit ample recueil
De tous les tours que le sexe sait faire.
l'auvi'e ignorant ! comme si cette sil'l'aire
N était une hydre, à parler franchement!
Il captivait sa femme cependant,
De ses cheeux voulait savoir le nombre,
La faisait suivre, à toute heure, en tous lieux,
CONTES DE LA FONTAINE.
27
Par une vieille au corps tout rempli d'yeux,
Qui la quiltait aussi peu que son ombre.
Ce fou tenait son recueil fort entier :
Il le poriait en guise de psautier,
Croyant par-là cocuage hors de gamme.
Un jour de fête, arrive que la dame,
En revenant de l'église, passa
Près d'un logis, d'où quelqu'un lui jeta
Fort à propos plein un panier d'ordure.
On s'excusa. La pauvre créature,
Toute vilaine, entra dans le logis.
Il lui fallut dépouiller ses habits.
Elle envoya quérir une autre jupe
Dès en entrant, par cette douagna,
Qui hors d'haleine à monsieur raconta
Tout l'accident. Foin! dit-il, celui-là
N'est dans mon livre, et je suis pris pour dupe
Que le recueil au diable soit donné !
Il disait bien; car on n'avait jeté
Cette immondice, et la dame gâté,
Qu'alin qu'elle eût quelque valable excuse
Pour éloigner son dragon quelque temps.
Un sien galant, ami de là-dedans,
Tout aussitôt profita de la ruse.
Nous avons beau sur ce sexe avoir l'oeil :
Ce n'est coup sûr encontre tous esclandres.
Maris jaloux, brûlez votre recueil,
Sur ma parole, et faites-en des cendres.
XI
LE VILLAGEOIS QUI CHERCHE SON VEAU.
CONTE T1EÉ DES CENT NOUVELLES NOUVELLES.
Un villageois ayant perdu son veau
L'alla chercher dans la forêt prochaine.
Il se plaça sur l'arbre le plus beau,
Pour mieux entendre, et pour voir dans la plaine.
Vient une dame avec un jouvenceau.
Le lieu leur plaît, l'eau leur vient à la bouche,
Et le galant qui sur l'herbe la couche,
Crie, en voyant je ne sais quels appas :
0 dieux ! que vois-je ! et que ne vois-je pas !
Sans dire quoi : car c'était lettres closes.
Lors le manant les arrêtant tout coi :
Homme de bien, qui voyez tant de choses,
Voyez-vous point mon veau ? dites-le-moi.
XII
L'ANNEAU D'HANS CARVEL.
CONTE TIRÉ DE BABELAIS,
Hans Carvel prit sur ses vieux ans
Femme jeune en toute manière :
Il prit aussi soucis cuisants,
Car l'un sans l'autre ne va guère.
Babeau (c'est la jeune femelle.
Fille du bailli Concordat)
Fut du bon poil, ardente, et belle,
Et propre à l'amoureux combat.
Carvel, craignant de sa nature
Le cocuage et les railleurs,
Alléguait à la créature
Et la légende et l'écriture,
El tous les livres les meilleurs ;
Blâmait les visites secrètes;
Frondait l'attirail des coquettes,
Et contre un monde de recettes
Et de moyens de plaire aux yeux
Invectivait tout de son mieux.
A tous ces discours la galande
Ne s'arrêtait aucunement,
Et de sermons n'était friande,
A moins qu'ils fussent d'un amant.
Cela faisait que le bon sire
Ne savait tantôt plus qu'y dire,
Eût voulu souvent être mort.
II eut pourtant dans son martyre
Quelques moments de réconfort :
L'histoire en est très-véritable.
Une nuit qu'ayant tenu table,
Et bu force bon vin nouveau,
Carvel ronflait près de Babeau,
Il lui fut avis que le diable
Lui mettait au doigt un anneau;
Qu'il lui disait : Je sais la peine
Qui te tourmente et qui te gêne,
Carvel ! j'ai pitié de ton cas :
Tiens cette bague, et ne: la lâche ;
Car, tandis qu'au doigt tu l'auras,
Ce que tu crains point ne seras,
Point ne seras sans que le saches.
Trop ne puis vous remercier,
Dit Carvel; la faveur est grande :
Monsieur Satan, Dieu vous le rende !
Grand merci, monsieur l'aumônier !
Là-dessus achevant son somme,
Et les yeux encore aggravés,
Il se trouva que le bonhomme
Avait le doigt où vous savez.
XIII
LE GASCON PUNI.
NOUVELLE.
Un gascon, pour s'être vanté
De posséder certaine-belle,
Fut puni de sa vanité
D'une façon assez nouvelle.
Il se vantait à faux, et ne possédait rien.
Mais quoi I tout médisant est prophète en ce monde ;
On croit le mal d'abord ; mais à l'égard du bien,
Il faut que la vue en réponde.
La dame cependant du Gascon se moquait :
Même au logis pour lui rarement elle était;
Et bien souvent qu'il la traitait
D'incomparable et de divine,
La belle aussitôt s'enfuyait,
S'allant sauver chez sa voisine.
Elle avait nom Philis; son voisin, Eurilas;
La voisine. Clitoris-, le Gascon, Dorilas;
28
CONTES DE LA FONTAINE.
Un sien ami, Damon : c'est tout, si j'ai mémoire.
Ce Damon, de Chloris, à ce que dit l'histoire,
Etait amant aimé, galand, comme on voudra,
Quelque chose de plus encor que tout cela.
Pour Philis, son humeur libre, gaie et sincère,
Montrait qu'elle était sans affaire,
Sans secret et sans passion.
On ignorait le prix de sa possession :
Seulement à l'user chacun la croyait bonne.
Elle approchait vingt ans, et venait d'enterrer
UD mari, de ceux-là que l'on perd sans pleurer,
Vieux barbon qui laissait d'écus plein une tonne.
En mille endroits de sa personne
La belle avait de quoi mettre un Gascon aux cieux,
Des attraits par-dessus les yeux,
Je ne sais quel air de pucelle,
Mais le coeur tant soit peu rebelle,
Rebelle toutefois de la bonne façon :
Voilà Philis. Quant au Gascon*
Il était Gascon, c'est tout dire.
Je laisse à penser si le sire
Importuna la veuve, et s'il fit des serments.
Ceux des Gascons et des Normands
Passent peu pour mots d'évangile.
C'était pourtant chose facile
De croire Dorilas de Philis amoureux ;
Mais il voulait aussi que l'on le crût heureux.
Philis, dissimulant, dit un jour à cet homme :
Je veux un service de vous :
Ce n'est pas d'aller jusqu'à Rome ;
C'est que vous nous aidiez à tromper un jaloux.
La chose est sans péril, et même fort aisée.
Nous voulons que cette nuit-ci
Vous couchiez avec le mari
De Chloris qui m'en a priée.
Avec Damon s'étant brouillée,
Il leur faut une nuit entière, et par-delà,
Pour démêler entre eux tout ce différend-là.
Notre but est qu'Eurilas pense,
Vous sentant près de lui, que ce soit sa moitié.
Il ne lui touche point, vit dedans l'abstinence,
Et, soit par jalousie,ou bien par impuissance,
A retranché d'hymen certains droits d'amitié ;
Ronfle toujours, fait la nuit d'une traite :
C'est assez qu'en son lit il trouve une cornette.
Nous vous ajusterons : enfin ne craignez rien;
Je vous récompenserai bier
Pour se rendre Philis un peu plus favorable,
Le Gascon eût couché, dit-il, avec le diable.
La nuit vient : on le coiffe ; on le met au grand lit;
On éteint les flambeaux ; Eurilas prend sa place.
Du Gascon la peur se saisit;
Il devient aussi froid que glace :
N'oserait tousser ni cracher,
Reaucoup moins encor s'approcher;
Se fait petit, se serre, au bord se va nicher,
Et ne tient que moitié de la rive occupée ;
Je crois qu'on l'aurait mis dans un fourreau d'épée.
Son coucheur cette nuit se retourna cent fois ;
Et jusque sur le nez lui porta certains doigts
Que la peur lui fit trouver rudes.
Le pis de ses inquiétudes
S'est qu'il craignait qu'enlin un caprice amoureux
fïe prît à ce mari : tels cas sont dangereux,
lorsque l'un des conjoints se sent privé du somme.
Toujours nouveaux sujets alarmaient le pauvre homme ;
L'on approchait un pied, l'on étendait un bras,
Il crut même sentir la barbe d'Eurilas.
Mais voici quelque chose à mon sens de terrible.
Une sonnette était près du chevet du lit :
Eurilas de sonner, et faire un bruit horrible.
Le Gascon se pâme à ce bruit,
Cette fois-là se croit détruit,
Fait un voeu, renonce à sa dame,
Et songe au salut de son âme.
Personne ne venant, Eurilas s'endormit.
Avant qu'il fût jour on ouvrit ;
Philis l'avait promis : qunnd voici de plus belle
Un flambeau, comble de tous maux.
• Le Gascon, après ces travaux,
Se fût bien levé sans chandelle.
Sa perte était alors un point tout assuré.
On approche du lit. Le pauvre homme éclairé
Prie Eurilas qu'il lui pardonne.
Je le veux, dit une personne
D'un ton de voix rempli d'appas.
Celait Philis, qui d'Eurilas
Avait tenu la place, et qui, sans trop attendre,
Tout en chemise s'alla rendre
Dans les bras de Chloris qu'accompagnait Damon;
C'était, dis-je, Philis, qui conta du Gascon
La peine et la frayeur extrême ;
Et qui, pour l'obliger à se tuer soi-même,
Et lui montrant ce qu'il avait perdu,
Laissait son sein à demi nu.
XIV
LA FIANCEE DU ROI DE GARBE.
KOUVELLE.
Il n'est rien qu'où ne conte en diverses façons ;
On abuse du vrai comme on fait de la feinte :
Je le souffre aux récits qui passent pour chansons;
Chacun y met du sien sans scrupule et sans crainte :
Mais aux événements de qui la vérité
Importe à la postérité,
Tels abus méritent censure.
Le fait d'AIaciel est d'une autre nature ;
Je me suis écarté de mon original.
On en pourra gloser; on pourra me mécroire;
Tout cela n'est pas un grand mal ;
Alaciel et sa mémoire
Ne sauraient guère perdre à tout ce changement.
J'ai suivi mon auteur en deux points seulement,
Points qui l'ont véritablement
Le plus important de l'histoire :
L'un est que par huit mains Alaciel passa
Avant que d'entrer dans la bonne;
L'autre, que son fiancé ne s'en embarrassa,
Ayant peut-être en sa personne
De quoi négliger ce point-là.
Quoi qu'il en soit, la belle en ses traverses,
Accidents, fortunes diverses,
Eut beaucoup à souffrir, beaucoup à travailler,
Changea huit fois de chevalier.
Il ne faut pas pour cela qu'on l'accuse. :
Ce n'était après tout que bonne intention,
Gratitude ou compassion,
Crainte de pis, honnête excuse.
Elle n'en plut pas moins aux yeux de son fiancé.
Veuve de huit galants, il la prit pour pucelle ;
Et dans son erreur par la belle
Apparemment il fut laissé.
Qu'on y puisse être pris, la chose est toute claire ;
Mais après huit, c'est une étrange affaire!
Je me rapporte de cela
A quiconque a passé par-là.
Zaïr, Soudan d'Alexandrie,
Aima sa fille Alaciel
Un peu plus que sa propre vie.
Aussi ce qu'on se peut figurer sous le ciel
CONTES DE LA FONTAINE.
29
De bon, de beau, de charmant, et d'aimable,
D'accommodant, j'y mets encor ce point,
La rendait d'autant estimable :
En cela je n'augmente point.
Au bruit qui courait d'elle en toutes ces provinces,
Mamolin, roi de Gârbe, en devint amoureux.
Il la fit demander, et fut assez heureux
Pour l'emporter sur d'autres princes.
La belle aimait déjà ; mais on u'en savait rien :
Filles de sang royal ne se déclarent guères;
Tout se passe eu leur coeur : cela les fâche bien ;
Car elles sont de chair ainsi que les bergères.
Ilispal, jeune seigneur de la cour du Soudan,
Bien fait, plein de mérite, honneur de l'Alcoran,
Plaisait fort à la dame ; et d'un commun martyre
Tous deux brûlaient, sans oser se le dire ;
Ou, s'ils se le disaient, ce n'était que des yeux.
Comme ils en étaient là, l'on accorda la belle.
Il fallut se résoudre à partir de ces lieux.
Zaïr fit embarquer son amant avec elle.
S'en fier à quelque autre eût peut-être été mieux.
Après huit jours de traite, un vaisseau de corsaires,
Ayant pris le dessus du vent,
Les attaqua : le combat fut sanglant ;
Chacun des deux partis y fit mal ses affaires.
Les assaillants, faits aux combats de mer,
Etaient lés plus experts en l'art de massacrer;
Joignaient l'adresse au nombre : Ilispal par sa vaillance
Tenait les choses en balance.
Vingt corsaires pourtant montèrent sur son bord.
Grifonio le gigantesque
Conduisait l'horreur et la mort
Avecque cette soldatesque.
Hispal en un moment se vit environné :
Maint corsaire sentit son bras déterminé .
De ses yeux il sortait des éclairs et des flammes.
Cependant qu'il était au combat acharné,
Grifonio courut à la chambre des femmes.
Il savait que l'infante était dans ce vaisseau ;
Et, l'ayant destinée à ses plaisirs infâmes,
Il l'emportait comme un moineau :
Mais la charge pour lui n'étant pas suffisante,
Il prit aussi la cassette aux bijoux,
Aux diamants, aux témoignages doux
Que reçoit et garde une amante :
Car quelqu'un m'a dit, entre nous,
Qu'Hispal en ce voyage avait fait à l'infante
Un aveu dont d'abord elle parut contente,
Faute d'avoir le temps de s'en mettre en courroux.
Le malheureux corsaire, emportant cette proie,
N'en eut pas longtemps de la joie.
Un des vaisseaux, quoiqu'il fût accroché,
S'étant quelque peu détaché,'
Comme Grifonio passait d'un bord à l'autre,
Un pied sur son navire, un sur celui d'IIispal,
Le héros d'un revers coupe en deux l'animal :
Part du tronc tombe en l'eau disant sa palenôlre,
Et reniant Mahon, Jupin, et Tarvagant,
Avec maint autre dieu non moins extravagant ;
Part demeure sur pied en la même posture.
On aurait ri de l'aventure
Si la belle avec lui n'eût tombé dedans l'eau.
Hispal se jette après : l'un et l'autre vaisseau,
Malmené du combat, et privé de pilote,
Au gré d'Eole et de Neptune, flotte.
La mort fit lâcher prise au géant pourfendu.
L'infante, par sa robe en tombant soutenue,
Fut bientôt d'IIispal secourue.
Nager vers ses vaisseaux eût été temps perdu ;
Us étaient presque à demi-mille :
Ce qu'il jugea de plus facile
Fut de gagner certains rochers
Qui d'ordinaire étaient la perte des nochers,
Et furent le salut d'Hispal et de l'infante.
Aucuns ont assuré, comme chose constante,
Que même du péril la cassette échappa ;
Qu'à des cordons étant pendue,
La belle après soi la tira :
Autrement elle était perdue.
Notre nageur avait l'infante sur son dos.
Le premier roc gagné, non pas sans quelque peine,
La crainte de la faim suivit celle des ilôts ;
Nul vaisseau ne parut sur la liquide plaine.
Le jour s'achève ; il se passe une nuit :
Point de vaisseau près d'eux par le hasard conduit;
Point de quoi manger sur ces roches.
Voilà notre couple réduit
A sentir de la faim les premières approches;
Tous deux privés d'espoir, d'autant plus malheureux
Qu'aimés aussi bien qu'amoureux,
Ils perdaient doublement en leur mésaventure.
Après s'être longtemps regardés sans parler :
Hispal, dit la princesse, il se faut consoler;
Les pleurs ne peuvent rien près de la Parque dure ;
Nous n'en mourrons pas moins : mais il dépend de nous
D'adoucir l'aigreur de ses coups ;
C'est tout ce qui nous reste en ce malheur extrême.
Se consoler! dit-il; le peut-on quand on aime?
Ah! si... Mais non, madame, il n'est pas à propos
Que vous aimiez ; vous série?, trop à plaindre.
Je brave à mon regard et la faim et les flots :
Mais jetant l'oeil sur vous, je trouve tout à craindre.
La princesse, à ces mots,"ne se put plus contraindre :
Pleurs de couler, soupirs d'être poussés,
Regards d'être au ciel adressés,
Et puis sanglots, et puis soupirs encore.
En ce même langage Ilispal lui repartit,
Tant qu'enfin un baiser suivit :
S'il fut pris ou donné, c'est ce que l'on ignore.
Après force voeux impuissants,
Le héros dit : Puisqu'en cette aventure
Mourir nous est chose si sûre,
Qu'importe que nos corps des oiseaux ravissants
Ou des monstres marins deviennent la pâture?
Sépulture pour sépulture,
La mer est égale, à mon sens.
Qu'attendons-nous ici qu'une fin languissante?
Serait-il point plus à propos
De nous abandonner aux flots?
J'ai de la force encor; la côte est peu distante;
Le vent y pousse; essayons d'approcher;
Passons de rocher en rocher ;
J'en vois beaucoup où je puis prendre baleine,
Alaciel s'y résolut sans peine.
Les revoilà sur l'onde ainsi qu'auparavant,
La cassette en laisse suivant,
Et le nageur, poussé du vent,
De roc en roc portant la belle :
Façon de naviguer nouvelle.
Avec l'aiile du ciel et de ces reposoirs,
Et du dieu qui préside aux liquides manoirs,
Hispal n'en pouvant plus de faim, de lassitude,
De travail, et d'inquiflude
(Non pour lui, mais pour ses amours),
Après avoir jeûné deux jours.
Prit terre à la dixième traite,
Lui, la princesse et la cassette.
Pourquoi, me dira-t-on, nous ramener toujours
Cette cassette? est-ce une circonstance
Qui soit de si grande importance?
Oui, selon mon avis; on va voir si j'ai tort.
Je ne prends point ici l'essor.
Ni n'affecte de railleries.
Si j'avais mis nos gens à bord
Sans argent et sans pierreries,
Seraient-ils pas demeurés court?
On ne vit ni d'air ni d'amour.
Les amants ont beau dire et faire,
Il en faut revenir toujours au nécessaire.
La cassette y pourvut avre maint diamant.
Hispal vendit les uns, mit les autres en gages;
Fit achat d'un château le long de ces rivages:
Ce château, dit l'histoire, av.til un parc fort grand ;
Ce parc, un buis ; ce bois de beaux ombrages;
30
CONTES DE LA FONTAINE.
Sous ces ombrages nos amants
Passaient d'agréables moments.
Voyez combien voilà de choses enchaînées,
Et par la cassette amenées.
Or, au fond de ce bois un certain antre était,
Sourt et muet, et d'amoureuse affaire ;
Sombre surtout : la nature semblait
L'avoir mis là non pour autre mystère.
Nos deux amants se promenant un jour,
Il arriva que ce fripon d'Amour
Guida leurs pas vers ce lieu solitaire.
Chemin faisant, Hispal expliquait ses désirs,
Moitié par ses discours, moitié par ses soupirs,
Plein d'une ardeur impatiente :
La princesse écoutait incertaine et tremblante.
Nous voici, disait-il, en un bord étranger,
Ignorés du reste des hommes ;
Profitons-en ; nous n'avons à songer
Qu'aux douceurs de l'amour, en l'état où nous sommes.
Qui vous retient? on ne sait seulement
Si nous vivons ; peut-être en ce moment
Tout le monde nous croit au corps d'une baleine.
Ou favorisez votre amant,
Ou qu'à votre époux il vous mène.
Mais pourquoi vous mener ? vous pouvez rendre heureux
Celui dont vous avez éprouvé la constance,
Q'attendez-vous pour soulager ses feux ?
N'est-il point assez amoureux?
Et n'avez-vous point fait assez de résistance?
Hispal haranguait de façon
Qu'il aurait échauffé des marbres,
Tandis qu'Alaciel, à l'aide d'un poinçon,
Faisait semblant d'écrire sur les arbres.
Mais l'amour la faisait rêver
A d'autres choses qu'à graver
Des caractères sur l'écorce.
Son amant et le lieu l'assuraient du secret :
C'était une puissante amorce.
Elle résistait à regret :
Le printemps par malheur était lors en sa force.
Jeunes coeurs sont bien empêchés
A tenir leurs désirs cachés,
Etant pris par tant de manières.
Combien en voyons-nous se laisser Das à pas
Ravir jusqu'aux faveurs dernières,
Qui dans l'abord ne croyaient pas
Pouvoir accorder les premières !
Amour, sans qu'on y pense, amène ces instants :
Mainte fille a perdu ses gants,
Et femme au partir s'est trouvée,
Qui ne sait la plupart du temps
Comme la chose est arrivée.
Près dé l'antre venus, notre amant proposa
D'entrer dedans. La belle s'excusa,
Mais malgré soi déjà presque vaincue.
Les services d'IIispal en ce même moment
Lui reviennent devant la vue ;
Ses jours sauvés des flots, son honneur d'un géant:
Que lui demandait son amant?
Un bien dont elle était à sa valeur tenue :
Il vaut mieux, disait-il, vous en faire un ami,
Que d'attendre qu'un homme à la mine hagarde
Vous le vienne enlever : madame, songez-y ;
L'on ne sait pour qui l'on le garde.
L'infante à ces raisons se rendant à demi,
Une pluie acheva l'affaire.
II fallut se mettre à l'abri :
Je laisse à penser où. Le reste du mystère
Au fond de l'antre est demeuré.
Que l'on la blâme ou non, je sais plus d'une belle
A qui ce fait est arrivé,
Sans en avoir moitié d'autant d'excuses qu'elle.
L'antre ne les vit seul de ces douceurs jouir :
Rien ne coûte en amour que la première peine.
Si les arbres parlaient, il ferait bel ouïr
Ceux de ce bois ; car la forêt n'est pleine
Que de monuments amoureux
Qu'ïïispal nous a laissés, glorieux de sa proie.
On y verrait écrit : « Ici pâma de joie
Des mortels le plus heureux :
Là mourut un amant sur le sein de sa dame :
En cet endroit, mille baisers de flamme
Furent donnés, et mille autres rendus. »
Le parc dirait beaucoup, le château beaucoup plus,
Si châteaux avaient une langue.
La chose en vint au point que, las de tant d'amour,
Nos amants à la lin regrettèrent, la cour.
La belle s'en ouvrit, et voici sa harangue :
Vous m'êtes cher, Hispal ; j'aurais du déplaisir
Si vous ne pensiez pas que toujours je vous aime.
Mais qu'est-ce qu'un amour sans crainte et sans désir?
Je vous le demande à vous-même.
Ce sont des feux bientôt passés
Que ceux qui ne sont point dans leur cours traversés:
Il y faut un peu de contrainte.
Je crains fort qu'à la fin ce séjour si charmant
Ne nous soit un désert, et puis un monument.
Hispal, ôtez-moi cette crainte.
Allez-vous-en voir promptement
Ce qu'on croira de moi dedans Alexandrie,
Quand on saura que nous sommes en vie.
Déguisez bien notre séjour:
Dites que vous venez préparer mon retour,
Et faire qu'on m'envoie une escorte si sûre,
Qu'il n'arrive plus d'aventure.
Croyez-moi, vous n'y perdrez rien:
Trouvez seulement le moyen
De me suivre en ma destinée
Ou de fillage, ou d'hyménée :
Et tenez pour chose assurée
Que, si je ne vous fais du bien,
Je serai de près éclairée.
Que ce fût ou non son dessein,
Pour se servir d'Hispal il fallait tout promettre.
Dès qu'il trouve à propos de se mettre en chemin,
L'infante pour Zaïr le charge d'une lettre.
Il s'embarque, il fait voile; il vogue, il a bon vent.
Il arrive à la cour, où chacun lui demande
S'il est mort, s'il est vivant,
Tant la surprise fut grande ;
En quels lieux est l'infante, enfin ce qu'elle fait.
Dès qu'il eut à tout satisfait,
On fit partir une escorte puissante.
Hispal fut retenu ; non qu'on eût en elfet
Le moindre soupçon de l'infante.
Le chef de celte escorte était jeune et bien fait.
Abordé près du parc, avant tout il partage
Sa troupe en deux, laisse l'une au rivage ;
Va droit avec l'autre au château.
La beauté de l'infante était beaucoup accrue.
11 en devint épris à la première vue,
Mais tellement épris, qu'attendant qu'il fîl beau,
Pour ne point perdre temps, il lui dit sa pensée.
Elle s'en tint fort offensée,
Et l'avertit de son devoir.
Témoigner en tel cas un peu de désespoir
Est quelquefois une bonne recelte.
C'est ce que fait notre homme : il forme le dessein
De se laisser mourir de faim ;
Car de se poignarder la chose est trop tôt faite :
On n'a pas le temps d'en venir
Au repentir.
D'abord Àlaciel riait de sa sottise.
Un jour se passe entier, lui sans cesse jeûnant,
Elle toujours le détournant
D'une si terrible entreprise.
Le second jour commence à la toucher.
Elle rêve à cette aventure :
Laisser mourir un homme, et pouvoir l'empêcher !
C'est avoir l'âme un peu trop dure.
Par pitié donc elle condescendit
Aux volontés du capitaine,
CONTES DE LA FONTAINE.
31
Et cet office lui rendit
Gaîment, de bonne grâce, et sans montrer de peine :
Autrement le remède eût été sans effet.
Tandis que le galant se trouve satisfait,
Et remet les autres affaires,
Disant tantôt que les -vents sont contraires
Tantôt qu'il faut radouber ses galères
Pour être en état de partir ;
Tantôt qu'on vient de l'avertir
Qu'il est attendu des corsaires.
Un corsaire en effet arrive, et surprenant
Ses gens demeurés à la rade,
Les tue, et va donner au château l'escalade :
Du fier Grifonio c'était le lieutenant.
Il prend le château d'emblée.
Voilà la fête troublée.
Le jeûneur maudit son sort.
Le corsaire apprend d'abord
L'aventure de la belle ;
Et, la tirant à l'écart,
Il en veut avoir sa part.
Elle fit fort la rebelle.
Il ne s'en étonna pas,
N'étant novice en tel cas.
Le mieux que vous puissiez faire,
Lui dit tout franc ce corsaire,
C'est de m'avoir pour ami ;
Je suis corsaire et demi.
Vous avez fait jeûner un pauvre misérable
Qui se mourait pour vous d'amour;
Vous jeûnerez à votre tour,
Ou vous me serez favorable.
La justice le veut : nous autres gens de mer
Savons rendre à chacun selon ce qu'il mérite;
Attendez-vous de n'avoir à manger
Que quand de ce côté vous aurez été quitte.
Ne marchandez point tant, madame, et croyez-moi.
Qu'eût fait Alaciel ? force n'a point de loi.
S'accommoder à tout est chose nécessaire.
Ce qu'on ne voudrait pas, souvent il le faut faire,
Quand il plaît au destin que l'on en vienne là ;
Augmenter sa souffrance est une erreur extrême :
Si par pitié d'autrui la belle se força,
Que ne point essayer par pitié de soi-même?
Elle se force donc, et prend en gré le tout.
Il n'est affliction dont on ne vienne à bout.
Si le corsaire eût été sage,
Il eût mené l'infante en un autre rivage.
Sage en amour? hélas I il n'en est point.
Tandis que celui-ci croit avoir tout à point,
Vent pour partir, lieu propre pour attendre,
Fortune, qui ne dort que lorsque nous veillons,
Et veille quand nous sommeillons,
Lui trame en secret cet esclandre.
Le seigneur d'un château voisin de celui-ci,
Homme fort ami de la joie,
Sans nulle attache et sans souci
Que de chercher toujours quelque nouvelle proie,
Ayant eu le vent des beautés,
Perfections, commodités,
Qu'en sa voisine on disait être,
Ne songeait nuit et jour qu'à s'en rendre le maître ■
Il avait des amis, de l'argent, du crédit,
Pouvait assembler deux mille hommes.
Il les assemble donc un beau jour, et leur dit:
Souffrirons-nous, braves gens que nous sommes
Qu'un pirate à nos yeux se gorge de butin,
Qu'il traite comme esclave une beauté divine?
Allons tirer notre voisine
D'entre les griffes du mâtin.
Que ce soir chacun soit en armes,
Mais doucement et sans donner d'alarmes:
Sous les auspices de la nuit,
Nous pourrons nous rendre sans bruit
Au pied de ce château, dès la petite pointe
Du jour.
La surprise à l'ombre étant jointe
Nous rendra sans hasard maîtres de ce séjour.
Pour ma part du butin je ne veux que la dame:
Non pas pour en user ainsi que ce voleur ;
Je me sens un désir en l'âme
De lui restituer ses biens et son honneur.
Tout le reste est à vous, hommes, chevaux, bagage,
Vivres, munitions, enfin tout l'équipage
Dont ces brigands ont empli la maison.
Je vous demande encore un don:
C'est qu'on pende aux créneaux, haut et court, le corsaire.
Cette harangue militaire
Leur sut tant d'ardeur inspirer,
Qu'il en fallut une autre afin de modérer
Le trop grand désir de bien faire.
Chacun repaît, le soir étant venu :
L'on mange peu, l'on boit en récompense:
Quelques tonneaux sont mis sur eu.
Pour avoir fait cette dépense,
Il s'est gagné plusieurs combats
Tant en Allemagne qu'en France.
Ce seigneur donc n'y manqua pas ;
Et ce fut un trait de prudence.
Mainte échelle est portée, et point d'autre embarras,
Point de tambours, force bons coutelas ;
On part sans bruit, on arrive en silence.
L'orient venait de s'ouvrir-.
C'est un temps où le somme est dans sa violence,
Et qui par sa fraîcheur nous contraint de dormir.
Presque tout le peuple corsaire,
Du sommeil à la mort n'ayant qu'un pas à faire,
Fut assommé sans le sentir.
Le chef pendu, l'on amène l'infante.
Son peu d'amour pour le voleur,
Sa surprise et son épouvante,
Et les civilités de son libérateur,
Ne lui permirent pas de répandre des larmes.
Sa prière sauva la vie à quelques gens.
Elle plaignit les morts, consola les mourants,
Puis quitta sans regret ces lieux remplis d'alarmes.
On dit même qu'en peu de temps
Elle perdit la mémoire
De ses deux derniers galants :
Je n'ai pas peine à le croire.
Son voisin la reçut en un appartement
Tout brillant d'or et meublé richement.
On peut s'imaginer l'ordre qu'il y fit mettre.
Nouvel hôte et nouvel amant,
Ce n'était pas pour rien omettre:
Grande chère surtout, et des vins fort exquis :
Des dieux ne sont pas mieux servis.
Alaciel, qui, de sa vie,
Selon sa loi, n'avait bu vin,
Goûta, ce soir, par compagnie,
De ce breuvage si divin.
Elle ignorait l'effet d'une liqueur si douce ;
Insensiblement fit carrousse :
Et comme amour jadis lui troubla la raison,
Ce fut lors un autre poison.
Tous deux sont à craindre des dames.
Alaciel mise au lit par ses femmes,
Ce bon seigneur s'en fut la trouver tout d'un pas.
Quoi trouver? dira-t-on; d'immobiles appas?
Si j'en trouvais autant, je saurais bien qu'en luire,
Disait l'autre jour un certain :
Qu'il me vienne une même affaire,
On verra si j'aurai recours à mon voisin.
Bacehus donc, et Morphée, et l'hôte de la belle
Cette nuit disposèrent d'elle.
Les charmes des premiers dissipés à la fin,
La princesse, au sortir du somme,
Se trouva dans les bras d'un homme.
La frayeur lui glaça la voix :
Elle ne put crier, et de crainte saisie
Permit tout à son hôte, et pour une autre fois
Lui laissa lier la partie.
Une nuit, lui dit-il, est de même que cent,
Ce n'est que la première à quoi l'on trouve à dire.
Alaciel le crut. L'hôte enfin se iassant
Pour d'autres conquêtes soupire.
Il part un soir, prie un de ses amis
De faire cette nuit les honneurs du logis,
32
CONTES DE LÀ FONTAINE;
Prendre sa place, aller trouver la belle,
Pendant l'obscurité se coucher auprès d'elle,
Ne point parler; qu'il était fort aisé;
Et qu'en s'acquittant bien de l'emploi proposé
L'infante assurément agréerait son service.
L'autre bien volontiers lui rendit cet office :
Le moyen qu'un ami puisse être refusé !
A ce nouveau venu la voilà donc en proie.
Il ne put sans parler contenir cette joie.
La belle se plaignit d'être ainsi leur jouet :
Comment l'entend monsieur mon hôte?
Dit-elle, et de quel droit nie donner comme il fait?
L'autre confessa qu'en effet
Ils avaient tort; mais que toute la faute
Etait au maître du logis.
Pour vous venger de son mépris,
Poursuivit-il, comblez-moi de caresses;
Enchérissez sur les tendresses
Que vous eûtes pour lui tant qu'il fut votre amant :
Aimez-moi par dépit et par ressentiment,
Si vous ne pouvez autrement.
Son conseil fut suivi ; l'on poussa les affaires,
L'on se vengea ; l'on n'omit rien.
Que si l'ami s'en trouva bien,
L'hôte ne s'en tourmenta guères.
Et de cinq, si j'ai bien compté.
Le sixième incident des travaux de l'infante
Par quelques-uns est rapporté
D'une manière différente.
Force gens concluront de là
Que d'un galand au moins je fais grâce à la belle.
C'est médisance que cela ;
Je ne voudrais mentir pour elle :
Son époux n'eut assurément
Que huit précurseurs seulement.
Poursuivons donc notre nouvelle.
L'hôte revint quand l'ami fut content.
Alaciel, lui pardonnant,
Fit entre eux les choses égales.
La clémence sied bien aux personnes royales.
Ainsi de main en main Alaciel passait,
Et souvent se divertissait
Aux menus ouvrages des filles
Qui la servaient, toutes assez gentilles.
Elle en aimait fort une à qui l'on en contait;
Et le conteur était un certain gentilhomme
De ce logis, bien fait et galant homme,
Mais violent dans ses désirs,
Et grand ménager de soupirs,
Jusques à commencer, près de la plus sévère,
Par où l'on finit d'ordinaire.
Un jour, au bout du parc, le galand rencontra
Cette fillette ;
Et. dans un pavillon fit tant, qu'il l'attira
Toute seulette.
L'infante était fort près de là :
Mais il ne la vit point, et crut en assurance
Pouvoir user de violence.
Sa médisante humeur, grand obstacle aux faveurs,
Peste d'amour et des douceurs
Dont il lire sa subsistance,
Avait de ce galand souvent grêlé l'espoir.
La crainte lui nuisait autant que le devoir.
Cette fille l'aurait selon toute apparence
Favorisé,
Si la belle eût osé.
Se voyant craint de cette sorte,
Il fit lant qu'en ce pavillon
Elle entra par occasion :
Puis le galand ferme la porte ;
Mais en vain, car l'infante avail de quoi l'ouvrir.
La fille voit sa faute et tâche de sortir.
Il la retient; elle cric, elle appelle :
L'infante vient, et vient comme il fallait,
Quand sur ses lins la demoiselle était.
Le galand, indigné de la manquer si belle,
Perd tout respect et jure par les dieux
Qu'avant que sortir de ces lieux
L'une ou l'autre paira sa peine,
Quand il devrait leur attacher les mains.
Si loin de tous secours humains,
Dit-il, la résistance est vaine.
Tirez au sort sans marchander ;
Je ne saurais vous accorder
Que cette grâce :
Il faut que l'une ou l'autre passe
Pour aujourd'hui.
Qu'a fait madame ? dit la belle ;
Pâtira-t-elle pour autrui ?
Oui, si le sort tombe sur elle,
Dit le galand ; prenez-vous-en à lui.
Non, non, reprit alors l'infante ;
D ne sera pas dit que l'on ait, moi présente,
Violenté cette innocente.
Je me résous plutôt à toute extrémité.
Ce combat plein de charité
Fut par le sort à la fin terminé.
L'infante en eut toute la gloire :
D lui donna sa voix à ce que dit l'histoire.
L'autre sortit, et l'on jura
De ne rien dire de cela.
Mais le galand se serait laissé pendre,
Plutôt que de cacher un secret si plaisant ;
Et pour le divulguer il ne voulut attendre
Que le temps qu'il fallait pour trouver seulemen
Quelqu'un qui le voulût entendre.
Ce changement de favoris
Devint à l'infante une peine ;
Elle eut regret d'être l'Hélène
D'un si grand nombre de Paris.
Aussi l'Amour se jouait d'elle.
Un jour, entre autres, que la belle
Dans un bois dormait à l'écart,
Il s'y rencontra par hasard
Un chevalier errant, grand chercheur d'aventures,
De ces sortes de gens que, sur des palefrois,
Les belles suivaient autrefois,
Et passaient pour chastes et pures...
Celui-ci, qui donnait à ses désirs l'essor,
Comme faisaient jadis Eoger et Galaor,
N'eut vu la princesse endormie,
Que de prendre un baiser il forma le dessein :
Tout prêt à faire choix de la bouche ou du sein,
Il était sur le point d'en passer son envie,
Quand tout d'un coup il se souvint
Des lois de la chevalerie.
A ce penser il se retint,
Priant toutefois en son âme
Toutes les puissances d'amour
Qu'il pût courir en ce séjour
Quelque aventure avec la dame.
L'infante s'éveilla, surprise au dernier point.
Non, non, dit-il, ne craignez point;
Je ne suis géant ni sauvage,
Mais chevalier errant qui rend grâces aux dieux
D'avoir trouvé dans ce bocage
Ce qu'à peine on pourrait rencontrer dans les cimx.
Après ce compliment, sans plus longue demeure,
Il lui dit en deux mots l'ardeur qui l'embrasait :
C'était un homme qui faisait
Beaucoup de chemin en peu d'heure.
Le refrain fut d'offrir sa personne et son bras,
Et tout ce qu'en semblable cas
On a de coutume de dire
A celles pour qui l'on soupire.
Sou offre fut reçue, et la be^lle lui fit
Un long roman de son histoire ;
Supprimant, comme l'on peut croire,
Les six galands. L'aventurier en prit
Ce qu'il crut à propos d'en prendre ;
Et comme Alaciel de son sort se plaignit,
Cet inconnu s'engagea de la rendre
Chez Zaïr ou dans Garbe avant qu'il fût un mois.
Dans Garbe? non, reprit-elle, et pour cause.
Si les dieux avaient mis la chose
Jusques à présent à mon choix,
CONTES DE LA FONTAINE.
33
J'aurais voulu revoir Zaïr et ma patrie.
Pourvu qu'Amour me prête vie,
Vous les verrez, dit-il. C'est seulement à vous
D'apporter remède à vos coups,
Et consentir que mon amour s'apaise :
Si j'en mourais (à vos bontés ne plaise I),
Vous demeureriez seule ; et, pour vous parler franc
Je tiens ce service assez grand
Pour me flatter d'une espérance
De récompense.
Elle en tomba d'accord, promit quelques douceurs,
Convint du nombre de faveurs
Qu'afin que la chose fût sûre
Cette princesse lui paîrait,
Non tout d'un coup, mais à mesure
Que le voyage se ferait :
Tant chaque jour, sans nulle faute.
Le marché s'étant ainsi fait,
La princesse en croupe se met,
Sans prendre congé de son hôte.
L'inconnu, qui pour quoique temps
S'était défait de tous ses gens,
Les rencontra bientôt. Il avait dans sa troupe
Un sien neveu fort jeune, avec son gouverneur.
Notre héroïne prend en descendant de croupe
Un palefroi. Cependant le seigneur
Marche toujours a côté d'elle,
Tantôt lui conte une nouvelle,
Et tantôt lui parle d'amour,
Pour rendre le chemin plus court.
Avec beaucoup de foi le traité s'exécute :
Pas la moindre ombre de dispute :
Point de faute au calcul, non plus qu'entre marchands.
De faveur en faveur (ainsi comptaient ces gens)
Jusqu'au bord de la mer enfin ils arrivèrent,
Et s'embarquèrent.
Cet élément ne leur fut pas moins doux
Que l'autre avait été; certain calme, au contraire,
Prolongeant le chemin, augmenia le salaire.
Sains et gaillards ils débarquèrent tous,
Au port de Joppe, et là se rafraîchirent;
Au bout de deux jours en partirent
Sans autre escorte que leur train.
Ce fut aux brigands une amorce :
Un gros d'Arabes en chemin
Les ayant rencontrés, ils cédaient à la force,
Quand notre aventurier fit un dernier effort,
Repoussa les brigands, reçut une blessure
Qui le mit dans la sépulture,
Non sur-le-champ : devant sa mort
Il pourvut à la belle, ordonna du voyage,
En chargea son neveu, jeune homme de courage,
Lui léguant par même moyen
Le surplus des faveurs, avec son équipage,
Et tout le reste de son bien.
Quand on fut revenu de toutes ces alarmes,
Et que l'on eut versé certain nombre de larmes,
On satisfit au testament du mort ;
On paya les faveurs, dont enfin la dernière
Echut justement sur le bord
De la frontière.
En cet endroit le neveu la quitta,
Pour ne donner aucun ombrage ;
Et le gouverneur la guida
Pendant le reste du voyage.
Au Soudan il la présenta.
D'exprimer ici la tendresse
Ou, pour mieux dire, les transports
Que témoigna Zaïr en voyant la princesse,
II faudrait de nouveaux efforts,
Et je n'en puis plus faire : il est bon que j'imite
Phébus, qui, sur la fin du jour,
Tombe d'ordinaire si court
Qu'on dirait qu'il se précipite.
Le gouverneur aimait à se faire écouler;
Ce fut un passe-temps de l'entendre conter
Monts et merveilles de la dame,
Qui riait sans doute en son âme.
Seigneur, dit le bonhomme en parlant au Soudan,
Hispal étant parti, madame incontinent,
Pour fuir l'oisiveté, principe de tout vice,
Résolut de vaquer nuit et jour au service
D'un dieu qui chez ces gens a beaucoup de crédit.
Je ne vous aurais jamais dit
Tous ses temples et ses chapelles,
Nommés pour la plupart alcôves et ruelles.
Là les gens pour idole ont un certain oiseau
Qui dans ses portraits est fort beau,
Quoiqu'il n'ait des plumes qu'aux ailes.
Au contraire des autres dieux,
Qu'on ne sert que quand on est vieux,
La jeunesse lui sacrifie.
Si vous saviez l'honnête vie
Qu'en le servant menait madame Alaciel,
Vous béniriez cent fois le ciel
De vous avoir donné fille tant accomplie.
Au reste, en ces pays on vit d'autre façon
Que parmi vous. Les belles vont et viennent;
Point d'eunuques qui les reliennent;
Les hommes en ces lieux ont tous barbe au menton.
Madame dès l'abord s'est faite à leur méthode,
Tant elle est de facile humeur :
Et je puis dire, à son honneur,
Que de tout elle s'accommode.
Zaïr était ravi. Quelques jours écoulés,
La princesse partit pour Garbe en grande escorte.
Les gens qui la suivaient furent tous régalés
De beaux présents ; et d'une amour si forte
Cette belle toucha le coeur de Mamolin,
Qu'il ne se tenait pas. On fit un grand festin,
Pendant lequel, ayant belle audience,
Alaciel conta tout ce qu'elle voulut,
Dit les mensonges qu'il lui plut.
Mamolin et sa cour écoutaient en silence.
La nuit vint, on porta la reine dans son lit.
A son honneur elle en sortit :
Le prince en rendit témoignage.
Alaciel, à ce qu'on dit,
N'en demandait pas davantage.
Ce conte nous apprend que beaucoup de maris
Qui se vantent de voir fort clair en leurs affaires
N'y viennent bien souvent qu'après les favoris,
Et, tout savants qu'ils sont, ne s'y connaissent guères.
Le plus sûr toutefois est de se bien garder,
Craindre tout, ne rien hasarder.
Filles, mainienez-vous : l'affaire est d'importance.
Rois de Garbe ne sont oiseaux communs en France.
Vous voyez que l'hymen y suit l'accord de près,
C'est là l'un des plus grands secrets
Pour empêcher les aventures.
Je tiens vos amitiés fort chastes et fort pures,
Mais Cupidon alors fait d'étranges leçons.
Rompez-lui toutes ses mesures :
Pourvoyez à la chose aussi bien qu'aux soupçons.
Ne m'allez point conter : C'est le droit des garçons.
Les garçons sans ce droit ont assez où se prendre.
Si quelqu'une pourtant ne s'en pouvait défendre,
Le remède sera de rire en son malheur.
Il est bon de garder sa fleur;
Mais, pour l'avoir perdue, il ne se faut pas pendre.
34
CONTES DE LA FONTAINE.
XV
L'ERMITE.
NOUVELLE TIREE DE B0CCÀCE.
,3Pame Vénus et dame Hypocrisie
i'ont quelquefois ensemble de bons coups;
Tout homme est homme, et les moines sur tous :
Ce que j'en dis, ce n'est point par envie.
Avez-vous soeur, fille ou femme jolie?
Gardez le froc, c'est un maître gonin ;
Vous en tenez, s'il tombe sous sa main
Belle qui soit quelque peu simple et neuve.
Pour vous montrer que je ne parle en vain,
Lisez ceci, je n'en veux autre preuve.
Un jeune ermite était tenu pour saint,
On lui gardait place dans la légende.
L'homme de Dieu d'une corde était ceint,
Pleine de noeuds, mais sous sa houppelande
Logeait le coeur d'un dangereux paillard.
5JÛ chapelet pendait à sa ceinture,
Long d'une brasse et gros ouire mesure;
Une clochette était de l'autre part.
Au demeurant, il faisait le cafard ;
Se renfermait, voyant une femelle,
Dedans sa coque, et baissait la prunelle :
Vous n'auriez dit qu'il eût mangé le lard.
Un bourg était dedans son voisinage,
Et dans ce bourg une veuve fort sage,
Qui demeurait tout à l'extrémité.
Elle n'avait pour tout bien qu'une fille,
Jeune, ingénue, agréable et gentille;
Pucelle eucor, mais, à la vérité,
Moins par vertu que par simplicité ;
Peu d'entregent, beaucoup d'honnêteté;
D'autre dot point, d'amants pas davantage.
Du temps d'Adam, qu'on naissait tout vêtu,
Je pense bien que la belle en eût eu,
Car avec rien on montait un ménage.
Il ne fallait matelas ni linceul :
Même le lit n'était pas nécessaire.
Ce temps n'est plus ; hymen, qui marchait seul,
Mène à présent à sa suite un notaire.
L'anachorète, en quêtant par le bourg,
Vit cette fille, et dit sous son capuce :
Voici de quoi : si tu sais quelque tour,
Il te le faut employer, frère Luce.
Pas n'y manqua : voici comme il s'y prit
Elle logeait, comme j'ai déjà dit,
Tout près des champs, dans une maisonnette
Dont la cloison par notre anachorète
Etant percée aisément et sans bruit,
Le compagnon par une belle nuit
(Belle, non pas, le vent et la tempête
Favorisaient le dessein du galant) ;
Une nuit donc dans le perluis mettant
Un long cornet, tout du haut de la lête
Il leur cria : « Femmes, écoutez-moi. »
A cette voix, toutes pleines d'effroi,
Se blottissant, l'une et l'autre est en transe.
Il continue, et corne à toute outrance :
« Réveillez-vous, créatures de Dieu,
Toi, femme veuve, et loi, fille pucelle,
Allez trouver mon serviteur lidMe
L'ermite Luce ; et partez de ce lieu
Demain matin, sans le dire à personne ;
Car c'est ainsi que le ciel vous l'ordonne.
Ne craignez point, je conduirai vos pas :
Luce est bénin. Toi, veuve, lu feras
Que de ta fille il ait la compagnie ;
Car d'eux doit naître un pape dont la vie
Réformera tout le peuple chrétien. »
La chose fut tellement prononcée,
Que dans le lit l'une et l'autre enfoncée
Ne laissa pas de l'entendre fort bien.
La peur les tint un quart d'heure en silence.
La fille enfin met le nez hors des draps,
Et puis tirant sa mère par le bras,
Lui dit d'un ton tout rempli d'innocence :
Mon Dieu! maman, y faudra-t-il aller?
Ma compagnie ! hélas 1 qu'en veut-il faire?
Je ne sais pas comment il faut parler :
Ma cousine Anne est bien mieux son affaire,
Et retiendrait bien mieux tous ses sermons.
Sotte, tais-toi, lui repartit la mère,
C'est bien cela ! va, va, pour ces leçons
Il n'est besoin de tout l'esprit du monde:
Dès la première, ou bien dès la seconde, |
Ta cousine Anne en saura moins que toi.
Oui ! dit la fille; eh ! mon Dieu I menez-moi :
Partons bientôt, nous reviendrons au gîte.
Tout doux, reprit la mère en souriant,
Il ne faut pas que nous allions si vite;
Car que sait-on? le diable est bien méchan
Et bien trompeur. Si c'était lui, ma fille,
Qui fût venu pour nous tendre des lacs?
As-tu pris garde? il parlait d'un ton cas,
Comme je crois que parle la famille
De Lucifer. Le fait mérite bien
Que sans courir ni précipiter rien,
Nous nous gardions de nous laisser surprendre.
Si la frayeur t'avait fait mal entendre...
Pour moi, j'avais l'esprit tout éperdu.
Non, non, maman, j'ai fort bien entendu,
Dit la fillette. Or bien, reprit la mère,
Puisque ainsi va, mettons-nous en prière.
Le lendemain, tout le jour se passa
A raisonner, et par-ci, et par-là,
Sur cette voix, et sur cette rencontre.
La nuit venue, arrive le corneur ;
Il leur cria d'un ton à faire peur :
« Femme incrédule, et qui vas à rencontre
Des volontés de Dieu ton créateur,
Ne tarde plus, va-t'en trouver l'ermite,
On tu mourras. » La fillette reprit :
Eh bien, maman ! l'avais-je pas bien dit?
Mon Dieu! partons; allons rendre visite
A l'homme saint; je crains tant votre mort
Que j'y courrais, et tout de mon plus fort,
S'il le fallait. Allons donc, dit la mère.
La belle mil son corset des bons jours,
Son demi-ceint, ses pendants de velours,
Sans se douter de ce qu'elle allait faire;
Jeune fillette a toujours soin de plaire.
Notre cagot s'était mis aux aguets,
Et par un trou qu'il avait fait exprès
A sa cellule, il voulait que ces femmes
Le pussent voir, comme un brave soldat,
Le fouet en main, toujours en un état
De pénitence, et de tirer des flammes
Quelque défunt puni pour ses méfaits;
Faisant si bien, en frappant tout auprès,
Qu'ont crût ouïr cinquante disciplines.
Il n'ouvrit pas à nos deux pèlerines
Du premier coup ; et pendant un moment
Chacune put l'entrevoir s'escrimant
Du saint outil. Enfin, la porte s'ouvre,
Mais ce ne fut d'un bon MISEBERE.
Le papelard contrefait l'étonné.
Tout en tremblant la veuve lui découvre,
Non sans rougir, le cas comme il était.
CONTES DE LA FONTAINE.
m
A six pas cIViix la filielte attendait
Le résultai., qui lut que noire ermite
Les renvoya, lit le bon hypocrite.
Je crains, dit-il, les ruses du malin :
Dispensez-moi ; le sexe féminin
Ne doit avoir en ma cellule enirée.
Jamais de moi saint-père ne naîtra.
La veuve dit, loule déconforlée :
Jamais de vous! et pourquoi ne fera?
Elle ne put en tirer autre chose.
En s'en allant la fillette disait :
Hélas! maman, nos péchés en sont cause.
La nuit revient, et l'une et l'autre était
Au premier somme, alors que l'hypocrite
Et son cornet font bruire la maison.
Il leur cria toujours du même ton :
Retournez voir Luce le saint ermite;
Je l'ai changé; retournez dès demain.
Les voilà donc derechef en chemin.
Pour ne tirer plus en long cette histoire,
Il les reçut. La mère s'en alla,
Seule s'enlend ; la fille demeura.
Tout doucement il vous l'apprivoisa;
Lui prit d'abord son joli bras d'ivoire;
Puis s'approcha, puis en vint au baiser,
Puis aux beautés que l'on cache à la vue;
Puis le galant vous lu mit loule nue,
Comme s'il eût voulu la baptiser.
0 papelards, qu'on se trompe à vos mines I
Tant lui donna du retour de matines,
Que maux de coeur vinrent premièrement,
Et maux de coeur chassés Dieu sait comment.
En fin finale, une certaine enflure
La.contraignit d'allonger sa ceinture,
Mais en cachette, et sans en avertir
Le l'orge-pape, encore moins la mère :
Elle craignait qu'on ne la fil pariir :
Le jeu d'amour commençait à lui plaire.
Vous me direz : D'où lui vint tant d'esprit?
D où? de ce jeu : c'est l'arbre de science.
Sept mois enti. rsla grande attendit;
Elle allégua son peu d'expérience.
Dès que la mère eut indice certain
De sa grossesse, elle lui fit soudain
Trousser bagage, cl remercia l'hôte.
Lui de sa pari rendit grâce au Seigneur,
Qui soulageai) son pauvre servileur.
Puis, au départ, il leur dit que sans faille,
Moyennant Dieu, l'enfant vendrait à bien.
Uardez ponrlant, daine, de faire rien
Qui puisse'nuire à votre géuiiure.
Ayez arand soin d' celle créature;
Car lotit bonheur vous eu armera :
Vous régnerez, serez la signera;
Ferez mouler aux grandeurs tous les vôtres,
Princes les uns, el grands seigneurs les autres,
Vos C'iusins ducs, cardinaux vus neveux :
Places, chaieaux, tant pour vous que pour eux,
Ne manqueront en aucune manière,
Non plus que l'eau qui coule en la rivière.
Leur ayaw fait cette prédiction,
H leur donna sa bénédiction.
La signora, de retour chez sa mère,
S'emrelenail jour el. nuit du saint-père,
Préparait loui, lui faisait des béguins;
An demeura' l prenait tous les malins
La couple d'oRufs : allendail en liesse
Ce qui viendrai! d'une telle grossesse.
Wais ee qui vint détruisit les châteaux,
Fit aviirier les miires. les chapeaux,
Et les grandeurs de loule la famille :
La signora mit au monde un fille.
XVI
MAZET DE LAMPORECHIO.
NOUVELLE TUEE DE BOCCACB.
Le voile n'est le rempart le plus sûr
Contre l'amour, ni le moins accessible :
Un bon mari, mieux que grille ni mur,
Y pourvoira, si pourvoir est possible.
C'est à mon sens une erreur trop visible
A des parenls, pour ne dire autrement,
De présumer, après qu'une personne
Bon gré mal gré s'csl mise en un couvent,
Que Uiett prendra ce qu'ainsi l'on lui donne :
Abus, abus ! je tiens que le malin
N'a revenu plus clair el plus certain
(Sauf toutefois Fassisiance divine).
Encore un coup, ne faul qu'on s'imagine
Que d'êire pure et nette de péché
Soit privilège à la guimpe atlaché.
Kenni dà, non, je prétends qu'au contraire
Filles du monde ont toujours plus de pf'ur
Que l'on ne donne atteinte à leur honneur;
La raison est qu'elles en ont affaire.
Moins d'ennemis attaquent leur pudeur :
Les autres n'ont pour un seul adversaire.
Tentation, fille d oisiveté,
Ne manque pas d'agir de son côté :
Puis, le désir, enfant de la contrainte.
Ma fille est nonne, ERGO c'est une sainte :
Mal raisonner. Des quatre paris les trois
En ont regret et se mordent les doigls :
Font souvent pis; au moins l'ai-je ouï dire,
Car pour ce point je parle sans savoir.
Boccace en fait certain conte pour rire,
Que j'ai rimé comme vous allez voir.
Un bon vieillard en un couvent de filles,
Autrefois fut, labourait le jardin.
Elles étaient toutes assez gentilles,
El volontiers jasaient dès le matin.
Tant ne songeaient au service divin
Qu'à soi montrer es parloirs aguimpées,
Bien blanchemeut, comme droites poupées,
Prêtes chacune à (enir coup aux gens ;
Et n'était Iruit qu'il se trouvât léans
Fille qui n'eût de quoi rendre le change,
Se renvoyant l'une à l'autre l'éteuf.
Huit soeurs étaient, et l'abbesse sont neuf,
Si mal d accord que c'était chose étrange.
De la beauté, la plupart en avaient;
De la jeunesse, elles en avaient toutes.
En ceitui lieu beaux pères fréquentaient,
Comme on peut croire; et tant bien supputaient
Qu'ils ne manquaient à tomber sur leurs routes.
Le bon vieillard, jardinier dessus dit,
Près de ces soeurs perdait presque l'esprit;
A leur caprice il ne pouvait suffire,
Toutes voulaient au vieillard commander;
Dont ii" pouvant entre elles s'accorder
Il souffrait plus que l'on ne saurait dire.
Force lui fut de quitter la maison :
Il en sortit de la même façon
Qu'élail entré là-dedans le pauvre homme.
Sans croix ne pile, et n'ayant rien en somme
Qu'un vieil babil. Certain jeune, garçon
De Laïuporcch, si j'ai bonne mémoire.
CONTES DE LÀ FONTAINE.
Dit au vieilliird un beau jour après boire,
EL raisonnant sur le ['..il des nonnains,
Qu'il passerait bien volontiers sa vie
Près de ces soeurs, et qu'il avait envie
De leur offrir son travail et ses mains
Sans demander récompenses ni gages.
Le compagnon ne visait à l'argent ;
Trop bien croyait, ces soeurs étant peu sages,
Qu'il en pourrait croquer une en passant,
Et puis une autre, et puis toute la troupe.
Nuto lui dit ( c'est le nom du vieillard ) :
Crois-moi, Mazet, mets-loi quelque autre part.
J'aimerais mieux être sans pain ni soupe
Que d'employer en ce lieu mou Iravail :
Les nonnes sont un étrange bétail :
Qui n'a tàté de celte marchandise,
Ne sait encor ce que c'est que tourment.
Je te le dis, laisse là ce couvent;
Car d'espérer les servir à leur guise,
C'f si un abus : l'une voudra du mou,
L'autre du dur ; par quoi je te liens fou,
D'autant plus fou que ces filles sont soties ;
Tn n'auras pas oeuvre faite, entre nous ;
L'une voudra que tu plantes des choux,
L'autre voudra que ce soit des carottes.
Mazet reprit. Ce n'est pas là le point.
Vois-tu, Nuto, je ne suis qu'une bêle;
Mais dans ce lieu tu ne me verras point
Un mois entier sans qu'on m'y fasse fête.
La raison est que je n'ai que vingt ans ;
Et, comme toi, je n'ai pas fait mon temps.
Je leur suis propre, et ne demande en somme
Que d'être admis. Dit alors le bun homme,
Au faciotou lu n'as qu'à t'adresser;
Allons-nous-en de ce pas lui parler.
Allons, dit l'autre... Il me vient une chose
Dedans l'esprit ; je ferai le muet
Et l'idiot. Je pense qu'en effet,
Reprit Nuio, cela peut être cause
. Que le paler avec le factoton
N'auront de toi ni crainte ni soupçon.
La chose alla comme il l'avait prévue.
Voilà Mazet, à qui pour bienvenue
L'on fait bêcher la moitié du jardin.
Il contrefait le sot et le badin,
Et cependant laboure comme un sire.
Autour de lui les nonnes allaient rire.
Par un midi le compagnon dormant,
Ou bien feignant de dormir, il n importe
( Boccace dit qu'il en faisait semblant ),
Deux des nonnains le voyant de la sorte
Seul au jardin, car sur le haut du jour
Nulle des soeurs ne faisait long séjour
Hors le logis ; le {.ont crainte du hàle ;
De ces deux donc l'une approchant Mazet.
Dit à sa soeur : Dedans ce cabinet
Menons ce sot. Mazet était beau mâle,
Et la galaude à le consilérer
Avait pris goût; pourquoi sans différer
Amour lui fit proposer celle affaire.
L'autre reprit : Là-dedans? et quoi faire?
Quoi? dit la soeur; je ne sais, l'on verra;
Ce que l'on fait alors qu'on en est là :
Ne dit-on pas qu'il se fait quelque chose?
Jésus ! reprit l'autre soeur se signant,
Que dis-iu là? noire règle défend
De tels pensers. S'il nous fait un enfant !
Si l'on nous voit! Tu l'en vas être cause
De quelque mal. On ne nous verra point,
Dit la première ; et quant à l'autre point,
C'est s'alarmer avant que le coup vienne .
Usons du temps, sans nous tant mettre en peine,
Et sans prévoir les choses de si loin.
Nul n'est ici ; nous avons tout à point,
L'heure, et le lieu, si touffu que la vue
N'y peut passer ; et puis sur l'avenue
Je suis d'avis qu'une fasse le guet,
Tandis que l'autre étant avec Mazet
A son bel aise aura lieu de s'instruire : ■■•'<
Il est muet, et n'en pourra rien dire.
Soit fait, dit l'autre ; il faut à ton désir •
Acquiescer, et te faire plaisir.
Je passerai, si tu veux, la première ' •
Pour t'obliger : au moins à ton loisir
Tu t'ébattras puis après de manière '•
Qu'il ne sera besoin d'y retourner.
Ce que j'en dis n'est que pour t'obliger.
Je le vois bien, dit l'autre plus sincère :
Tu ne voudrais sans cela commencer
Assurément, et lu serais honteuse.
Disant ces mots, elle éveilla Mazet,
Qui se laissa mener au cabinet.
Tant y resta cette soeur scrupuleuse,
Qu'à la lin l'antre, allant la dégager
De faction la fut faire changer.
Noire muet fail nouvelle partie :
L'oraison de saint Julien. — uv. ii.
CONTES-DE LA FONTAINE.
57
Il s'en tira non si gaillardement ;
Cette soeur l'ut beaucoup plus mal lotie ;
Le pauvre gars acheva simplement
Trois fois le jeu, puis après il fit chasse.
Les deuV nonnains n'oublièrent la trace
Du cabinet non plus que du jardin ;
II ne fallait leur montrer le chemin :
Mazet pourtant se ménagea de sorte
Qu'à soeur Agnès, quelques jours ensuivant,
Il fil apprendre une semblable note
En un pressoir tout au bout du couvent.
Soeur Angélique et soeur Claude suivirent,
L'une au dortoir, l'autre dans un cellier •
Tant qu'à la fin la cave et le grenier
Du fait des soeurs maintes choses apprirent.
l'oint n'en resta que le sire Mazet
Ne régalât au moins mal qu'il pouvait.
L'abbesse aussi voulut entrer en danse :
Elle eut son droit, doub!e et triple pitance ;
De quoi les soeurs jeûnèrent très-longtemps.
Mazet n'avait faute de restaurants;
Mais restauranls ne sont pas grande affaire
A tant d'emploi. Tant pressèrent le hère,
Qu'avec l'abbesse un jour venant au choc,
J'ai toujours ouï, se dit-il, qu'un bon coq
N'en a que sept ; au moins qu'on ne me laisse
Toutes les neuf. Miracle ! dit l'abbesse ;
Venez, mes soeurs, nos jeûnes ont tant fait
Que Jiazet parle. A 1 enlour du muet,
Non plus muet, toutes huit accoururent,
Tinrent chapitre, et sur l'heure conclurent
Qu'à l'avenir Mazet serait choyé
Pour le plus sûr : car qu'il fût renvoyé,
Cela rendrait la chose manifeste.
Le compagnon, bien nourri, bien payé,
Fil ce qu'ilput; d'autres firent le reste.
Il les engea de petits Mazillons,
Desquels ou lit de petits moinillons :
Ces moinillons devinrent bientôt pères,
Comme les soeurs devinrent bientôt mères,
A leur regret, pleines d'humilité :
Mais jamais nom ne fut mieux mérité.
LIVRE TROISIÈME,
i
/' .- I
LES OIES DE FRÈRE PHILIPPE.
NOUVELLE TIRÉE DE BOCCACK.
•te dois trop au beau sexe, il me fait trop d'honneur
De lire ces récits, si tant est qu'il les lise.
Pourquoi non? c'est assez qu'il condamne en son coeur
Celles qui font quelque sottise.
Ne peut-il pas, sans qu'il le dise,
Rire sous cape de ces tours,
Quelque aventure qu'il y trouve?
S'ils sont faux, ce sont vains discours;
S'ils sont vrais, il les désapprouve.
Irait-1I après tout s'alarmer sans raison
Pour un peu de plaisanterie?
Je craindrais bien plutôt que la cajolerie
Ne mît le feu dans la maison.
Chassez les soupirants, belles, souffrez mon livre
Je réponds de vous corps pour corps.
Mais pourquoi les chasser? Ne saurait-on bien vivre
Qu'on ne s'enferme avec les morts?
Le monde ne vous connaît guères,
S'il croit que les faveurs sont chez vous familières :
Non pas que les heureux amants
Soient ni phénix ni corbeaux blancs ;
Aussi ne sont-ce fourmilières.
Ce que mon livre en dit doit passer pour chansons,
J'ai servi des beautés de toutes les façons :
Qu'aï-je gagné? très-peu de chose ;
Rien. Je m'aviserais plus tard d'être cause
Que la moindre de vous commît le moindre mai !
Contons, mais contons bien, c'est le point principe
C'est tout; à cela près, censeurs, je vous conseille
De dormir comme moi sur l'une et l'autre oreille,
Censurez, tant qu'il vous plaira,
Méchants vers et phrases méchantes :
Mais pour bons tours, laissez-les là,
Ce sont choses inàuTéreufes ;
WÊêmémsM
L» servante justifiée. — ttv. u,
38
CONTES DE LÀ FONTAINE.
Je n'y vois rien de périlleux.
Les mères, les maris, me prendront aux cheveux
Pour dix ou douze contes bleus !
Voyez un peu la belle affaire !
Ce que je n'ai pas fait, mon livre irait le faire !
Beau sexe, vous pouvez le lire en sûreté.
Mais je voudrais m'être acquitté
De cette grâce par avance.
Que puis-je faire en récompense?
Un conte où l'on va voir vos appas triompher :
Nulle précaution ne les put étouffer.
Vous auriez surpassé le printemps et l'aurore
9ans l'esprit d'un garçon, si, dès ses jeunes ans,
Outre l'éclat des cieux, et les beautés des champs.
Il eût vu les vôtres encore.
Aussi, dès qu'il les vit, il en sentit les coups,
Vous surpassâtes tout : il n'eut d'yeux que pour vous :
Il laissa les palais : enfin votre personne
Lui parut avoir plus d'attraits
Que n'en auraient, à beaucoup près,
Tous les joyaux de la couronne.
On l'avait dès l'enfance élevé dans un bois.
Là, son unique compagnie
Consistait aux oiseaux; leur aimable harmonie
Le désennuyait quelquefois.
Tout son plaisir était cet innocent ramage;
Encor ne pouvait-il entendre leur langage.
En une école si sauvage
Son père l'amena dès ses plus tendres ans.
Il venait de perdre sa mère;
Et le pauvre garçon ne connut la lumière
Qu'afin qu'il ignorât les gens.
Il ne s'en figura, pendant un fort long temps,
Point d'autres que les habitants
De cette forêt, c'est-à-dire
Que des loups, des oiseaux, enfin ce qui respire
Pour respirer sans plus, et ne songer à rien.
Ce qui porta son père à fuir tout entretien,
Ce furent deux raisons, ou mauvaises, ou bonnes :
L'une, la haine des personnes ;
L'autre, la crainte; et, depuis qu'à ses yeux
Sa femme disparut, s'envolant dans les cieux,
Le monde lui fut odieux ;
Las d'y gémir et de s'y plaindre,
Et partout des plaintes ouïr,
Sa moitié le lui fit par sou trépas haïr,
Et le reste des femmes craindre.
Il voulut être ermite, et destina Bon (ils
A ce même genre de vie.
Ses biens aux pauvres départis,
Il s'en va seul, sans compagnie
Que celle de ce fils, qu'il portait dans ses bras :
Au fond d'une forêt il arrête ses pas.
(Cet homme s'appel.iit Philippe, dit l'histoire.)
Là. par un saint motif, et non par humeur noire,
Notre ermite nouveau cache avec très-grand soin
Cent choses à l'enfant, ne lui dit près ni loin
Qu'il fût au monde aucune femme,
Aucuns désirs, aucun amour;
\u progrès de ses ans réglant en ce séjour
La nourriture de son âme.
A cinq, il lui nomma des fleurs, des animaux,
L'entretint de petits oiseaux;
Et, parmi ce discours aux enfants agréable,
Mêla des menacés du diable,
Lui dit qu'il était fait d'une étrange façon.
La crainte est aux enfants la première leçon.
Les dix ans expirés, matière plus profonde
Se mit sur le tapis : un peu de l'autre monde
Au jeune enfant l'ut révélé,
Et de la femme point parlé.
Vers quinze ans, lui fut enseigné,
Tout autant que l'on put, l'auteur de la nature,
Et rien louchant la créature.
Ce propos n'est alors déjà plus de saison
Pour ceux qu'au inonde on veut soustraire :
Telle idée en'ce cas est fort peu nécessaire.
Quand ce fils eut vingt ans, son père trouva bon
De le mener à la ville prochaine.
Le vieillard, tout cassé, ne pouvait plus qu'à peine
Aller quérir son vivre : et, lui mort, après tout,
Que ferait ce cher fils? comment venir à bout
De subsister sans connaître personne?
Les loups n'étaient pas gens qui donnassent l'aumône.
Il savait bien que le garçon
N'aurait de lui pour héritage
Qu'une besace et qu'un bâton :
C'était un étrange partage.
Le père à tout cela songeait sur ses vieux ans.
Au reste, il était peu de gens
Qui ne lui donnassent la miche.
Frère Philippe eût été riche
S'il eût voulu. Tous les petits enfants
Le connaissaient, et, du haut de leur tête,
Ils criaient : APPRÊTEZ LA QUÊTE !
VOILA FHÈRE PHILIPPE. Enfin dans la cité
Frère Philippe souhaité
Avait force dévols, de dévotes pas une,
Car il n'en voulait point avoir.
Sitôt qu'il crut son fils ferme d'ans son devoir,
Le pauvre homme le même voir
Les gens de bien, et tente U fortune.
Ce ne fut qu'en pleurant qu'il exposa ce fils.
Voilà nos ermites partis;
Ils vont à la cité, superbe, bien bâtie,
Et de tous objets assortie :
Le prince y faisait son séjour.
Le jeune homme, tombé des nues,
Demandait : Qu'est-ce là? — Ce sont des gens de cour...
Et là?... — Ce sont palais... — Ici?... — Ce sont statues.
11 considérait tout, quand de jeunes beautés
Aux yeux vifs, aux traits enchantes,
Passèrent devant lui Dès lors nulle autre chose
Ne put ses regards ai tirer.
Adieu palais, adieu ce qu'il vient d'admirer.
Voici bien pis, et bien une autre cause
D'éionneinent.
Ravi cnmme en extase à cet objet charmant,
Qu'est-ce là, dit-il à son pero,
Qui poile un si gentil haliit?
Comment I appelle-l-on? Ce discours ne plut guère
Au bon \ieillard, qui répondit:
C'est un oiseau qui s'appelle oie.
0 l'agréable oit-eau! dit le (ils plein de joie.
Oie 1 hélas! chante un peu, que j eiiie* de la voix!
Ne pourrait-on point le connaître?
Mon père, je vous prie et mille et mille fois,
Menons-en une en noire bois,
J'aurai soin de la faire puitre.
II
LA MANDRAGORE.
NOUVELLE TIREE DE MACHIAVEL.
Au présent conte on verra la sottise
D'un Florentin II avait femme prise.
Honnête et sage autant qu'il est. besoin,
Jeune pourtant, du reste toute belle :
Et n'eût-on cru de, jouissance telle
Dans le pays, ni même encor plus loin.
Chacun l'aimait, chacun la jugeait digne
D'un autre époux : car, quant à celui-ci,
Qu'on appelait Nicia Calfucci.
CONTES DE LÀ FONTAINE.
59
Ce fut un sot en son temps très-insigne.
Bien le montra lorsque bon gré, mal gré,
Il résolut d'être père appelé ;
Crut qu'il ferait beaucoup pour sa patrie
S'il la pouvait orner de Calfuccis :
Sainte ni saint n'était en paradis
Qui de ses voeux n'eût la tête étourdie ;
Tous ne savaient où mettre ses présents.
Il consultait matrones, charlatans,
Diseurs de mots, experts sur celte affaire :
Le tout en vain ; car il ne put tant faire
Que d'être père. Il était buté là,
Quand un jeune homme, après avoir en France
Etudié, s'en revint à Florence,
Aussi leurré qu'aucun de par-delà ;
Propre, galant, cherchant partout fortune,
Bien fait de corps, bien voulu de chacune.
Il sut dans peu la carte du pays ;
Connut les bons et les méchants maris,
Et de quel bois se chauffaient leurs femelles,
Quels surveillants ils avaient mis près d'elles,
Les si, les car, enfin tous les détours ;
Comment gagner les confidents d'amours,
Et la nourrice et le confesseur même,
Jusques au chien : tout y fait quand on aime ;
Tout tend aux fins, dont un seul iota
N'étant omis, d'abord le personnage
Jetfe son plomb sur messer Nicia
Pour lui donner l'ordre de cocuage.
Hardi dessein ! L'épouse de léans,
A dire vrai, recevait bien les gens;
Mais c'était tout; aucun de ses amants
Ne s'en pouvait promettre davantage.
Celui-ci seul, Callimaque nommé,
Dès qu'il parut fut très-fort à son gré.
Le galant donc près de la forteresse
Assied son camp, vous investit Lucrèce,
Qui ne manqua de faire la tigresse
A l'ordinaire, et l'envoya jouer.
11 ne savait à quel saint se vouer,
Quand le mari, pour sa sottise extrême,
Lui fit juger qu'il n'était stratagème,
Panneau n'était, tant étrange semblât,
Où le pauvre homme à la fin ne donnât
De tout son coeur, et ne s'en affublât.
L'amant et lui, comme étant gens d'étude,
Avaient entre eux lié quelque habitude ;
Car Nice était docteur en droit canon :
Mieux eût valu l'être en autre science,
Et qu'il n'eût pris si grande confiance
En Callimaque. Un jour, au compagnon
Use plaignait de se voir sans lignée.
A qui la faute? il était vert galant,
Lucrèce jeune et drue, et bien taillée.
Lorsque j'étais à Paris, dit l'amant,
Un curieux y passa d'aventure.
Je l'allai voir : il m'apprit cent secrets,
Entre autres un pour avoir géniture ;
Et n'était chose à son compte plus sûre.
Le grand Mogol l'avait avec succès
Depuis deux ans éprouvé sur sa femme :
Mainte princesse et mainte et mainte dame
En avaient fait aussi d'heureux essais.
Il disait vrai : j'en ai vu des effets.
Celte recette est une médecine
Faite du jus de certaine racine,
Ayant pour nom mandragore ; et ce jus
Pris par la femme opère beaucoup plus
Que ne fit onc nulle ombre monacale
D'aucun couvent de jeunes frères plein :
Dans dix mois d'hui je vous fais père enfin,
Sans demander un plus long intervalle ;
Et touchez là : dans dix mois, et devant,
Nous porterons au baptême l'enfant.
Dites-vous vrai? repartit messer Nice :
Vous me rendez un merveilleux office. —
Vrai; je l'ai vu : faut-il répéter tant?
Vous moquez-vous d'en douter seulement?
Par votre foi, le Mogol est-il homme
Que l'on osât de la sorte affronter?
Ce curieux en toucha telle somme
Qu'il n'eut sujet de s'en mécontenter.
Nice reprit : Voilà chose admirable,
Et qui doit être à Lucrèce agréable.
Quand lui verrai-je un poupon sur le sein
Notre féal, vous serez le parrain ;
C'est la raison ; dès hui je vous en prie
Tout doux, reprit alors notre galant ;
Ne soyez pas si prompt, je vous supplie.
Vous allez vite ; il faut auparavant
Vous dire tout. Un mal est dans l'affaire;
Mais ici-bas put-on jamais tant faire
Que de trouver un bien pur et sans mal?
Ce jus doué de vertu tant insigne
Porte d'ailleurs qualité très-maligne,
Presque toujours il se trouve fatal
A celui-là qui le premier caresse
La patiente ; et souvent on en meurt.
Nice reprit aussitôt : Serviteur ;
Plus de votre herbe ; et laissons là Lucrèce
Telle qu'elle est : bien grand merci du soin.
Que servira, moi mort, si je suis père ?
Pourvoyez-vous de quelque autre compère :
C'est trop de peine : il n'en est pas besoin.
L'amant lui dit : Quel esprit est le vôtre !
Toujours il va d'un excès dans un autre.
Le grand désir de vous voir un enfant
Vous transportait naguère d'allégresse ;
Et vous voilà, tant vous avez de presse,
Découragé sans attendre un moment.
Oyez le reste, et sachez que nature
A mis remède à tout, fors à la mort.
Qu est-il de faire afin que l'aventure
Nous réussisse et qu'elle aille à bon port?
Il nous faudra choisir quelque jeune homme
D'entre le peuple, un pauvre malheureux,
Qui vous précède au combat amoureux,
Tente la voie, attire et prenne eu somme
Tout le venin : puis, le danger ôté,
Il conviendra que de votre côté
Vous agissiez sans tarder davantage ;
Car soyez sûr d'être alors garanti!
Il nous faut faire IN ANIMA VILI
Ce premier pas, et prendre un personnage
Lourd et de peu, mais qui ne soit pourtant
Mal fait de corps, ni par trop dégoûtant,
Ni d'un toucher si rude et si sauvage
Qu'à votre femme un supplice ce soit.
Nous savons bien que madame Lucrèce,
Accoutumée à la délicatesse
De Nicia, trop de peine en aurait.
Même il se peut qu'en venant à la chose
Jamais son coeur n'y voudrait consentir.
Or ai-je dit un jeune homme, et pour cause ;
Car plus sera d'âge pour bien agir,
Moins laissera de venin, sans nul doute ;
Je vous promets qu'il n'en laissera goutte.
Nice d'abord eut peine à digérer
L'expédient; allégua le danger,
Et l'infamie : il en serait en peine :
Le magistrat pourrait le rechercher
Sur le soupçon d'une mort si soudaine.
Empoisonner un de ses citadins !
Lucrèce était échappée aux blondins,
On l'allait mettre entre les bras d'un rustre !
Je suis d'avis qu'on prenne un homme illustre,
Dit Callimaque, ou quelqu'un qui bientôt
En mille endroits cornera le mystère !
Sottise et peur contiendront ce piiaud :
Au pis aller, l'argent le fera taire.
Votre moitié n'ayant lieu de s'y plaire,
Et le coquin même n'y songeant pas,
Vous ne tombez proprement dans le cas
De cocuage. Il n'est pas dit encore
40
CONTES DE LA FONTAINE.
Qu'un tel paillard ne résiste au poison.
Et ce nous est une double raison
De le choisir tel, que la mandragore
Consume en vain sur lui tout son venin :
Car quand je dis qu'on meurt, je n'entends dire
Assurément. Il vous faudra demain
Faire choisir sur la brune le sire,
Et dès ce soir donner la potion :
J'en ai chez moi de la confection.
Gardez-vous bien au reste, messer Nice,
D'aller paraître en aucune façon.
Ligurio choisira le garçon ;
C'est là son fait, laissez-lui cet office.
Vous vous pouvez fier à ce valet
Comme à vous-même; il est sage et discret.
J'oublie encor que, pour plus d'assurance,
On bandera les yeux à ce paillard ;
Il ne saura qui, quoi, n'en quelle part,
N'en quel logis, ni si dedans Florence,
Ou bien dehors, on vous l'aura mené.
Par Nicia le tout fut approuvé.
Restait sans plus d'y disposer sa femme.
De prime face elle crut qu'on riait;
Puis se fâcha ; puis jura sur son âme
Que mille fois plutôt on la tuerait.
Que dirait-on si le bruit en courait?
Outre l'offense et péché trop énorme,
Calfuce et Dieu savaient que de tout temps
Elle avait craint ces devoirs complaisants,
Qu'elle endurait seulement pour la forme.
Puis il viendrait quelque mâtin difforme
L'incommoder, la mettre sur les dents !
Suis-je de taille à souffrir toutes gens?
Quoi ! recevoir un pitaud dans ma couche ?
Puis-je y songer qu'avecque du dédain !
Et, par saint Jean, ni pitaud, ni blondin,
Ni Roi, ni Roc, ne feront qu'autretouche,
Que Nicia, jamais onc à ma peau.
Lucrèce étant de la sorte arrêtée,
On eut recours à frère Timothée:
Il la prêcha, mais si bien et si beau,
Qu'elle donna les mains par pénitence.
On l'assura de plus qu'on choisirait
Quelque garçon d'honnête corpulence,
Non trop rustaud, et qui ne lui ferait
Mal ni dégoût. La potion fut prise.
Le lendemain notre amant se déguise,
Et s'enfarine en vrai garçon meunier ;
Un faux menton, barbe d'étrange guise;
Mieux ne pouvait se métamorphoser.
Ligurio, qui de la faciende
Et du complot avait toujours été,
Trouve l'amant tout tel qu'il le demande,
Et, ne doutant qu'on n'y fût attrapé,
Sur le minuit le mène à messer Nice,
Les yeux bandés, le poil teint, et si bien
Que notre époux ne reconnut en rien
Le compagnon. Dans le lit il se glisse
En grand silence : en grand silence aussi
La patiente ai tend sa destinée,
Bien blanchement, et ce soir atournée.
Voire ce soir! atournée! et pour qui?
Pour qui ? j'entends : n'est-ce pas que la dame
Pour un meunier prenait trop de souci?
Vous vous trompez ; le sexe en use ainsi.
Meuniers ou rois, il veut plaire à toute â-me.
C'est double honneur, ce semble, en une femme,
Quand son mérite échauffe un esprit lourd,
Et fait aimer les coeurs nés sans amour
Le travesti changea de personnage
Sitôt qu'il eut dame de tel corsage
A^ses côtés, et qu'il fut dans le lit.
Plus de meunier; la galande sentit
Auprès de soi la peau d'un honnête homme.
Et ne croyez qu'on employât au somme
De tels moments. Elle disait tout bas :
Qu'est ceci donc ? ce compagnon n'est pas
Tel que j'ai cru ; le drôle a la peau fine :
C'est grand dommage ; il ne mérite, hélas 1
Un tel destin ; j'ai regret qu'au trépas
Chaque moment de plaisir l'achemine.
Tandis l'époux, enrôlé tout de bon,
De sa moiiié plaignait bien fort la peine.
Ce fut avec une fierté de reine
Qu'elle donna la première façon
De cocuage ; et, pour le décoron,
Foint ne voulut y joindre ses caresses.
A ce garçon la perle des Lucrèces
Prendrait du goût ! Quand le premier venin
Fut emporté, notre amant prit la main
De sa maîtresse ; et de baisers de flamme
La parcourant : Pardon, dit-il, madame;
Ne vous fâchez du tour qu'on vous a fait;
C'est Callimaque; approuvez son martyre,
Vous ne sauriez ce coup vous en dédire :
Votre rigueur n'est plus d'aucun effet.
S'il est fatal toutefois que j'expire,
J'en suis content : vous avez clans vos mains
Un moyen sûr de me priver de vie,
Et le plaisir, bien mieux qu'aucuns venins,
M'achèvera ; tout le reste est folie.
Lucrèce avait jusque-là résisté,
Non par défaut de bonne volonté,
Ni que l'amant ne plût fort à la belle;
Mais la pudeur et la simplicité
L'avaient rendue ingrate en dépit d'elle.
Sans dire mot, sans oser respirer,
Pleine de honte et d'amour tout ensemble,
Elle se met aussitôt à pleurer :
A son amant peut-elle se montrer
Après cela? qu'en pourra-t-il penser?
Dit-elle en soi ; et qu'est-ce qu'il lui semble?
J'ai bien manqué de courage et d'esprit.
Incontinent un excès de dépit
Saisit son coeur, et fait que la pauvrette
Tourne la tête, et vers le coin du lit
Se va cacher, pour dernière retraite.
Elle y voulut tenir bon, mais en vain ;
Ne lui restant que ce peu de terrain,
La place fut incontinent rendue.
Le vainqueur l'eut à sa discrétion ;
11 en usa selon sa passion :
Et plus ne fut de larme répandue.
Honte cessa; scrupule autant en fit.
Heureux sont ceux qu'on trompe à leur profit 1
L'aurore vint trop tôt pour Callimaque ;
Trop tôt encor pour l'objet de ses voeux.
Il faut, dit-il, beaucoup plus d'une attaque
Contre un venin tenu si dangereux.
Les jours suivants notre couple amoureux
Y sut pourvoir .- l'époux ne larda guères
Qu'il n'eût atteint tous ses autres confrères.
Pour ce coup-là fallut se séparer.
L'amant courut chez soi se recoucher.
A peine au lit il s'était mis encore,
Que notre époux, joyeux et triomphant,
Le va trouver, et lui conte comment
S'était passé le jus de mandragore.
D'abord, dit-il, j'allai tout doucement
Auprès du lit écouter si le sire
S'approcherait, et s'il en voudrait dire:
Puis je priai notre épouse tout bas
Qu'elle lui fît quelque peu de caresse,
Et ne craignît de gâter ses appas ;
C'était au plus une nuit d'embarras.
Et ne pensez, ce lui dis-je, Lucrèce,
Ni l'un ni l'autre en ceci me tromper;
Je saurai tout : Nice se peut vanter
D'être homme à qui l'on n'en donne à garder;
Vous savez bien qu'il y va de ma vie.
N'allez donc point faire la renchérie :
Montrez par-là que vous savez aimer
Votre mari plus qu'on ne croit encore:
C'est un beau champ. Que si cette pécore
Fait le honteux, envoyez sans tarder
M'en avertir; car je vais me coucher:
Et n'y manquez : nous y mettrons bon ordre.
Besoin n'en eus : tout fut bien jusqu'au bout.
Savez-vous bien que ce rustre y prit goût ?
Le drôle avait tantôt peine à démordre :