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Conversation politique entre deux paysans de la Haute-Marne, retenue et publiée en mars 1816 , par un officier de la garde urbaine

62 pages
Laurent-Bournot (Langres). 1816. France (1814-1824, Louis XVIII). In-8 °.
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CONVERSATION
POLITIQUE ENTRE DEUX PAYSANS
DE LA HAUTE-MARNE,
RETENUE ET PUBLIÉE EN MARS 1816,
PAR UN OFFICIER
DE LA GARDE URBAINE.
- In simplicitate veritas est.
A LANGRES,
Chez LAURENT - BOURNOT Imprimeur - Libraire.
M. DCCC. XVI.
AVANT-PROPOS.
UN Officier de la garde urbaine de
se trouvent dernièrement dans un village
du Bassigny. Etant entré dans une maison
où ses affaires l'appeloient, il entendit deux
de ces paysans qu'on nomme coqs de village
qui raisonnoient sur les événemens poli-
tiques. Leur conversation frappa son atten-
tion, et sa curiosité ne faisant que redoubler
à la manière dont ils traitoient ce sujet, il
la retint toute entière et crut qu'elle méri-
toit d'être rendue publique. En effet, on y
trouve les meilleurs principes, et des tableaux
variés de nos malheurs et de nos espérances
exposés avec autant de force que de vérité.
Mis sous les yeux des habitans des campa-
gnes et même sous ceux des habitans des
villes, ils ne peuvent que ramener les
exprits égarés, rassurer ceux qui s'alarment
et inspirer à tous l'horreur d'une nouvelle
1]
révolution et l'amour du Souverain que la
Providence nous a rendu.
Peut-être objectera-t-on, qu'il est difficile
de croire que ,des paysans aient agité, avec
autant d'abondance que de précision, des
matières d'ordre public qui sont générale-
ment au-dessus de leur portée, et que surtout
Jérôme, l'un des interlocuteurs, ait pu possé-
der une connoissance aussi étendue des événe-
mens de la révolution et expliquer avec autant
de clarté, les causes du mal qu'elle a produit et
les moyens de le réparer ; mais l'objection dis-
paraîtra, quand on réfléchira, qu'il est parmi
les campagnards des hommes qui n'ont du
paysan que l'habit, qui ont fait dans leur
jeunesse des études utiles, qui jouissent d'une
fortune assez considérable et qui, tout en
tenant le manche de la charrue, n'en ont pas
moins suivis le fil des événemens et conservé
sous les dehors d'une simplicité antique la
sagacité d'un observateur exercé. Jérôme
est sans contredit un de ces campagnards
iij
privilégiés, dont le nombre est plus grand
qu'on ne le pense; et les gens de campagnes
qui sont si faciles à abuser, verront sans
doute avec plaisir, qu'il se trouve parmi eux
des hommes, qui savent voir avec justesse,
agir avec honneur, parler avec franchise
et conseiller avec succès. Puisse cette con-
versation les intéresser aux objets quelle
comprend, les instruire de leurs devoirs,
les rassurer sur l'avenir, les attacher à leur
Roi et leur faire oublier pour toujours les
auteurs de nos maux ! l'Editeur aura atteint
son but.
L'éditeur ayant fait les dépôts voulus par
la loi, il se réserve tous droits contre les contre~
facteurs.
CONVERSATION
POLITIQUE ENTRE DEUX PAYSANS
DE LA HAUTE-MARNE.
Jérôme. C'EST aujourd'hui Dimanche, j'ai la
cocarde blanche à mon chapeau, pourquoi ne la
portes-tu pas au tien?
Anselme. Je compte, d'après tout ce que j'en-
tends dire, qu'il faut encore attendre.
Jérôme. Qu'y a-t-il à attendre? est-ce que nous
n'avons pas notre bon Roi, est-ce que la paix n'est
pas faite , est-ce que nos enfans ne sont pas reve-
nus, est-ce que cette cocarde n'est pas celle que
nous avons portée dans notre jeunesse comme
Miliciens, est-ce que ce n'est pas celle que por-
toient nos ancêtres et avec laquelle à Fontenoy,
en Allemagne, sur terre, comme sur mer, ils bat-
toient les ennemis de la France ?
Anselme. J'en conviens ; mais depuis que
Bonaparte est venu en France, qu'il a fait de si
grandes choses avec la cocarde aux trois couleurs,
(a)
depuis qu'on dit qu'il est prêt encore à revenir
pour reprendre son trône, vois-tu, Voisin? on ne
sait que faire.
Jérôme. Est ce que tu donnes dans tout ce qu'on
dit? est-ce que tu crois que les Turcs et les Amé-
ricains viendront de tous les coins du monde pour
nous ramener un homme qui a fait le malheur
de l'Univers ? quand il étoit à Moscou avec 500
mille Français qui valoient bien les Turcs et les
Américains, il atout perdu et s'en est revenu
seul: dix mois après, il étoit avec 400 mille hom-
mes au coeur de la Saxe, il a encore tout perdu
et a regagné seul Paris pour redemander des hom-
mes et de l'argent. On lui en a donné tant qu'il
en a voulu et cela n'a pas empêché que la France
n'ait été envahie et que nous n'ayons été maltraités
par des nuées de soldats étrangers. Il est revenu au
mois de Mars de son Ile, on a eu la bêtise de
croire que c'étoit pour notre bien, on lui a redonné
hommes et argent, qu'en a-t-il fait? dans une seule
bataille, il a encore tout perdu, il a abandonné
de nouveau son armée et a voulu se sauver avec
les trésors de la France ; mais il a été pris par les
Anglais et conduit dans une Ile qui est si loin de
Nous qu'il n'en reviendra plus, je t'en réponds.
Anselme. Cependant il à encore bien des gens
pour lui, et il faut croire que son retour n'est
pas impossible.
( 3 )
Jérôme. Mais qu'a-t-il donc tant pour lui? ou
des imbécilles qui raisonnent de ce qu'ils ne con-
noissent pas, ou des forcenés qui ne se plaisent
qu'au désordre, ou des nouveaux enrichis qui n'en
ont jamais assez et qui enragent de ne plus voler
la nation. Tiens, regardes un peu au tour de nous:
à la Ville, ceux qui aiment le Roi sont les hon-
nêtes gens, les gens d'esprit, ceux qu'on a per-
sécuté depuis vingt ans, sans qu'ils aient jamais
fait de mal à personne : chez nous, c'est notre
bon Prêtre, cette brave Dame qui fait tant de cha-
rité aux pauvres de la Paroisse, et puis tous
ceux qui font bon ménage et qui ont acquis du bien
à la sueur de leur corps; cela est-il vrai, Anselme?
Anselme. Cela est vrai : néanmoins, on lient
que Bonaparte est un grand homme et que s'il
n'avoit pas été trahi, il auroit chassé l'ennemi et
nous auroit fait plus de bien que nous n'avons
essuyé de mal.
Jérôme. C'est-là un conte, mon cher Anselme,
auquel il n'est plus possible de croire, après tout
ce que nous avons éprouvé. Bonaparte a régné
dix ans ; il avoit bien assez de temps pour nous
faire du bien, s'il en avoit été capable; eh bien
qu'a-t-il fait? la guerre aux hommes, à la religion,
à nos bourses. Sans lui, tu aurois deux enfans que
tu n'a pas, et moi j'aurois dix bons mille francs
qu'il m'en a coûté pour racheter deux fois mou
( 4 )
garçon : s'il n'avoit pas détruit la religion, je
n'àurois pas un gendre qui ne met pas le pied à
l'église, mais qui en revanche s'enivre du soir
au matin en blasphémant le nom de Dieu, mal-
traite cruellement sa femme, et ruine ses en fans;
tu n'aurois pas une fille qui ne songe qu'à sa
parure et qui veut épouser un mauvais garnement,
malgré toi. Sans lui, nous n'aurions pas vu l'en-
nemi deux fois chez nous, nous ravager et nous
faire supporter tous les maux que nous sommes
allés, si mal à propos, leur faire : sans lui, les pères
auroient de l'autorité sur leurs enfans, les en-fans
du respect pour leurs pères; on ne se tromperoit
pas, on ne se voleroit pas, on ne se nuiroit pas
de discours et d'actions, comme il arrive à chaque
instant : sans lui, on ne payeroit pas des impôts-
qui n'ont point de terme; on seroit gai, content,
satisfait, on boiroit en famille le flacon de vin
vieux, on mangeroit la côtelette et le boudin, on
chanterait la chanson de Grégoire et on danseroit
la gaillarde Sauteuse.
Aujourd'hui, rien de tout cela. Nous n'avons
ni vin vieux, ni vin nouveau, presque pas de pain
et point de gaité : Bonaparte nous a tout ôté,
hormis l'espérance : peux-tu dire le contraire
Anselme ?
Anselme. Tout cela est à peu près vrai; mais
il n'est pas bien certain que c'est Bonaparte qui
(5)
en soit la cause. Les trahisons qu'il a essuyées
sont la source de bien des maux.
Jérôme. Laisses donc-là les trahisons, mon pau-
vre Anselme, c'est lui, c'est ce mangeur d'hommes
qui a trahi la France, qui s'est trahi lui-même
par son ambition, son entêtement, son orgueil,
son impéritie et sa lâcheté. N'est-ce pas lui qui, de
sa pleine volonté, a voulu s'emparer de l'Espagne
qui nous fournissoit par des traités religieuse-
ment observés, hommes, vaisseaux et argent, pour
donner, cette couronne à son frère? qui s'est em-
paré, sans déclaration de guerre, de la Hollande,
de la Westphalie, d'une grande partie de l'Alle-
magne, pour en doter d'autres frères? n'est-ce
pas lui, qui est allé conduire à Moscou la plus
belle armée que jamais monarque ait commandée,
sans qu'on sache pourquoi? n'est-ce pas lui, qui
depuis, a persisté à vouloir conserver l'Alle-
magne quand tous ses peuples étoient insurgés
contre lui, qui a refusé de signer une paix hono-
rable à Francfort pour laisser la France ouverte
de toutes parts à l'ennemi? n'est-ce pas lui qui,
par son retour, a ramené l'Etranger en France et
l'a plongée dans un abyme de maux dont nous ne
serions jamais sortis sans la présence de notre
bon Roi ? n'est-ce pas lui, qui a fait mourir des
millions de français pour une cause qu'ils n'ont
jamais connue, qui a englouti tout le matériel
(6)
de nos armées dans les déserts de la Russie, dans
les vallées brûlantes de l'Espagne et dans les ma-
rais de la Saxe? qui a perdu en un an les fruits
de vingt années de victoires? n'est-ce pas lui, qui
dans cinq occasions majeures, au lieu de rallier et
encourager son armée, l'a lâchement abandonnée?
n'est-ce pas lui, qui a irrité tous les peuples de
l'Europe contre nous par ses déprédations et la
mauvaise discipline de ses troupes, qui au lieu de
faire jouir la France d'une paix honorable, si glo-
rieusement acquise, l'a entraînée dans des guerres
sans fin comme sans but ? n'est-ce pas lui enfin,
qui a vuidé les coffres de l'Etat, pour les remplir
de dettes ? où sont les trahisons qui ont amené
ces revers, si ce n'est les siennes ? quel soldat, quel
général n'a pas fait son devoir? tous, à sa voix, ne
marchoient-ils pas témérairement à la mort? est-
il un soldat sous ses ordres, qui ait calculé le dan-
ger? avec lui, il falloit vaincre ou mourir : lui
seul est un traître, lui seul est l'auteur de nos
maux, lui seul n'a pas su mourir.
Anselme. Sais-tu bien, Jérôme, que tu dis des
choses bien fortes et que si tout cela étoit vrai ?...
Jérôme. Ce n'est malheureusement que trop
vrai; mais ce n'est pas seulement un traître, un
lâche, il est encore l'homme du monde qui a le
plus manqué à sa parole, et tu sais quel crime
c'est pour un Souverain ! il a trompé les Français,
il a trompé les Rois, il a trompé les Nations.
Plusieurs fois, il a dégagé solennellement d'un
nouvel appel, plusieurs classes de conscrits; six
mois, un an après, il est revenu contre sa pro-
messe Impériale, il les a rappelés: en diverses
occasions, il a déclaré, qu'il n'exigeroit pas de
nouveaux sacrifices en hommes et argent, dans
le même temps, il exécutoit le contraire. Une
autre fois, il promettoit la paix, et il méditoit
la guerre. Il annonçoit l'abolition d'un impôt, il
en créoit quatre autres à la place; il faisoit publier
des victoires, et c'étoit des défaites; il vouloit
restaurer la religion et il laissoit ses ministres
aans considération et sans traitement; en d'autres
temps, il supposort des alliances avec des Sou-
verains , et jamais il n'avoit été plus en brouille
avec eux; il plaignoit en apparence les prison-
niers de guerre, et il les laissoit périr sans secours
et sans espoir d'échange; il proclamoit la Liberté,
et la nation étoit dans l'Esclavage : en un mot,
hommes , argent , bétail, grains tout étoit à sa
disposition, sans droit de réclamation comme
sans indemnités. Voilà comme il traitoit les
Français.
S'agissoit-il des Étrangers? c'étoit le même
systême. Il promet à FERDINAND VII roi d'Es-
pagne de le reconcilier avec son père; le Prince
se confie à sa parole et va le trouver, il le fait
(8 )
arrêter avec toute sa famille et fait transférer
ces princes à Valencay où ils sont restés jusqu'à
l'occupation de Paris en 1814. Pour s'emparer
de l'Espagne, il imagine de demander un passage
pour ses troupes qui doivent, dit-il, fermer les
ports du Portugal aux Anglais. Veut-il occu-
per la Toscane? il suscite une mauvaise que-
relle à la Reine régnante et la fait enlever avec
sa famille, en moins dedouze heures. Il propose
au Pape un concordat inexécutable et profite
de ce prétexte, pour l'arracher à ses états et le
constituer prisonnier en France. Il veut repren-
dre au Roi de Hollande la couronne qu'il lui
a donnée; alors il lui suppose des intelligences
avec les Anglais et brise à l'instant, sans pudeur,
son propre ouvrage. Il stipule des Places de
sûreté en Prusse et les retient au delà du terme
convenu. Il promet sûreté et protection à la
ville de Hambourg, et il pille sa banque; Enfin
il traverse la Bavière et la Saxe en allié et les
soumet à toutes les réquisitions qu'on exige
d'un pays conquis. Avec une pareille conduite,
Anselme, la Providence ne pouvoit pas bénir
les armes françaises.
Anselme. Il y a là de grands torts, je l'avoue;
mais le peuple n'en étoit pas plus malheureux/
Jérôme. Eh quoi? diras-tu qu'on étoit heu-
reux dans ces temps où Bonaparte avoit imaginé
(9)
de bloquer les mers d'Europe avec une armée
de douaniers? jaloux de la puissance des An-
glais qui résistoienl à la sienne, il croit pouvoir
l'abattre, en excluant de son Empire, l'usage, des
denrées coloniales qui ne pouvoient nous par-
venir que par eux. Nous voilà tout à coup sans
sucre, sans caffé, sans coton, sans indigo, sans
épices, sans médicamens, ou il faut acheter ces
choses à des prix exhorbitans. Mais que peut la
force contre l'intérêt des peuples? malgré ses
défenses, malgré ses armées, tout cela nous ar-
rive par contrebande. Que fait-il alors? il or-
donne l'interdiction absolue des ports de France
à tous vaisseaux chargés de marchandises anglai-
ses ou de denrées coloniales et veut que tous
les Souverains du Continent en fassent de même.
Des traités que repoussent leurs intérêts sont
signés par eux et exécutés fidèlement; sur tous
les points de l'Europe, on voit brûler et détruire
des. marchandises du plus haut prix au grand
détriment du commerce des peuples. Dans cet
état, Bonaparte conçoit et exécute le plus vaste
et le plus horrible des monopoles; il s'empare
du commerce universel et au mépris des traités,
sans égard pour la misère et les réclamations
des Français, il fait seul, avec les Anglais, par la
voie des licences, le commerce du Continent. Il
s'empare de nos blés, de nos vins et les échange
( 10)
avec l'Angleterre contre des quantités immen-
ses de denrées coloniales dont il remplit ses ma-
gasins et qu'il revend ensuite en France et dans
les autres pays de l'Europe avec des droits énor-
mes et à un prix décuple de celui qu'elles lui
avoient coûté.
Par ce trafic, il porte les grains à un prix tel
qu'on ne les a jamais vu, et amené cette disette
qui a forcé une partie des Français à vivre de
son, pendant plusieurs mois de l'année ; tu te
rappelles encore, qu'un boisseau de blé s'est ven-
du jusqu'à quinze francs, et dans le même temps
une livre de sucre ou de caffé six francs; en re-
vanche on nous donne de la betterave pour du
sucre, du pastel pour de l'indigo, de la chico-
rée pour du caffé, le la laine de mérinos pour
du coton: voilà jusqu'où s'étend la loyauté, la
générosité du Prince !
Est-ce ainsi que nos Rois gouvernoient la France?
tu t'en souviens encore; dans ce beau temps, on
ne payoit pas le boisseau de blé plus de trois
francs, une livre de sucre plus de 24 sols et tout
le reste à l'avenant. Ce n'est pas que nous autres
Campagnards, nous devions mettre une grande
importance à toutes ces denrées qui viennent
des pays étrangers, mais on n'est pas fâché
d'en user quelquefois : et, puisque la terre les
produit, pourquoi dépen deroit-il d'un homme
de nous en priver et de nous les faire payer dix
fois plus qu'elles ne valent?
Aujourd'hui tu vois déjà la différence; à peine
le Roi est-il rentré, que toutes ces denrées ont
baissé considérablement: il n'y a plus de mono-
pole, presque pas de droits, et leur prix dimi-
nuera encore, quand nous pourrons exploiter nos
colonies.
Anselme. Voilà bien des choses que je ne
savois pas. Comment se fait-il néanmoins que
tant de Gens le regrettent?
Jérôme. Ceux qui le regrettent ont des motifs
différens, mais ce n'est pas pour le bonheur de
la France. Les Uns regrettent le pouvoir dont
ils abusoient, les richesses qu'ils accumuloient,
les dignités qu'ils prostituoient, les conscrip-
tions, les entreprises, les guerres qui les enrichis-
soient. De ce nombre, sont tous ceux qui com-
posoient sa Cour et son Gouvernement, ses Sé-
nateurs, ses Députés, ses Intendans, ses Adminis-
trations civiles et militaires si bien rétribuées
et en même temps si bien disposées à écraser
le pauvre Peuple. Les Autres rougissant des for-
tunes colossales qu'ils ont acquises par l'agio-
tage, l'usure, les banqueroutes, les infidélités de
dépôt et toutes espèces de spéculations honteu-
ses, redoutent la paix, le retour de la morale
et de la religion, la censure et le mépris des
B
(la)
gens de bien qui peuvent parler aujourd'hui et
voudroient, comme sous son règne, que l'ar-
gent fût le seul titre à la considération.
Dans une troisième classe sont les Régicides,
les Jacobins, les Fédérés et tous ceux qui se sont
couverts de crimes dans la Révolution. On a
beau leur dire qu'ils sont amnistiés, pardonnés;
la voix de leur conscience leur dit sans cesse
qu'ils sont coupables.
Dans la quatrième classe sont les gens sans prin-
cipes , sans foi, sans religion, sans subordination,
qui ne connoissent de maîtres que leurs passions,
de bien que le mal, de tranquillité que le trouble-
Enfin viennent les gens sans aveu, les imbécilles
et tous ceux qui spéculent sur le désordre, qui
ne rêvent que pillages, en un mot qui ont tout à
gagner dans un bouleversement et qui n'ont rien
à perdre. Voilà bien du monde, me diras-tu? mais
tout cela n'est rien en comparaison de la masse
de la Nation, ils ne sont pas un sur cent; à la vérité
le génie du mal qui les anime les fait s'agiter, se
multiplier en mille manières; ce sont quelques
frêlons qui veulent attaquer et détruire une ruche
d'abeilles. Crois - tu qu'ils puissent en venir à
bout ?
Anselme. Voilà qui est bien dit, compère
Jérôme ; mais il y a aussi bien des militaires,
bien de braves soldats qui regrettent son règne.
(13).
Jérôme. Ce sont des insensés qu'un faux
amour de la gloire, l'esprit d'indiscipline,
l'appât du butin et de l'avancement militaire
enivrent encore et aveuglent; mais ils ne tar-
deront pas à reconnoître leur erreur. Si ce sont
des Officiers, on leur donne des pensions, des
traitemens auxquels ils n'auroient pas droit dans
un autre temps et sous un autre Prince. Tu te
rappelles mon frère le chevalier de Saint Louis:
il avoit fait les guerres de Hanovre, de Flandre,
il s'étoit trouvé à 20 batailles, il avoit été bléssé
deux fois, il avoit 40 ans de service quand il l'a
quitté; eh bien! il rentra glorieux et satisfait
dans son pays avec la croix de Saint Louis et 200
livres de retraite; peu riche, mais honoré, son
dernier soupir a été pour le Roi et pour la
France. Quelle différence avec ce qu'on donne
à tous ces jeunes officiers qui comptent à peine
deux ou trois campagnes.
Si ce sont des Soldats, ou on les rend à leur
famille, ou on les place avantageusement dans
des corps qui ne changeront pas de composition
trois fois dans la même année.. Si Bonaparte règ-
noit encore , il y a plus, de mille à parier que
la plus grande partie auroit déjà cessé d'exister-
Par exemple dans notre petite Paroisse d'environ
cent feux, en voilà 70 de dévorés en moins de
six ans; la peste n'auroit pas fait autant de ravage.
(14)
Anselme. Je conviens que Bonaparte faisoit
mourir bien des hommes et que du train qu'il
y alloit, on n'en auroit pas eu pour long-temps;
mais il falloit bien se défendre contre les enne-
mis, et Dieu sait combien il nous en a coûté de
les voir.
Jérôme. Il ne falloit pas les aller chercher, il
ne falloit pas vouloir détrôner tous les Rois de
l'Europe. Sans la guerre d'Espagne, les Espag-
nols n'auroient pas cessé d'être nos alliés; sans
la guerre de Prusse , nous n'aurions pas exalté
ce Peuple contre nous; sans l'invasion en Russie,
les Russes ne seroient jamais venus en France.
Toutes ces guerres ont été enfantées par l'am-
bition et l'injustice, sans espoir d'honneur ni de
profit pour la France, quelqu'en ait été l'évé-
nement. Après la bataille d'Austerlitz , nous
étions le plus puissant Peuple de l'Univers; maî-
tres de l'Italie et de la ligne du Rhin, qui pou-
voit songer à nous attaquer? n'étoit-ce pas le
moment de jouir d'un repos honorable, de faire
fleurir le commerce , d'encourager les arts , l'a-
griculture , de perfectionner l'instruction , de
rétablir la morale et la religion, de consolider
le crédit public, de faire des traités d'alliance et
de commerce avec les Peuples voisins et de les te-
nir religieusement? voilà le plus bel ouvrage d'un
Souverain, et jamais Monarque n'a eu une tâche
(15)
plus belle et plus facile à remplir que Bonaparte.
Au lieu de cela, que fait-il dans ses momens de
repos ? il fait enlever dans une terre étrangère,
contre le droit des gens, le dernier Rejeton de
l'illustre race des Condé, et le fait indignement
égorger à Vincenne, sans jugement comme sans
motifs: il fait étrangler, dans sa prison, le brave
Pichegru qui lui avoit ouvert le chemin de la
gloire; il fait condamner à mort, et n'osant pas
exécuter l'arrêt, il exile en Amérique le plus
grand Capitaine de son siècle, le généreux Mo-
reau que tous les soldats qui ont servi sous ses
ordres portent encore dans leur coeur; il traite
avec les intrépides Chefs de la Vendée, et à la
faveur de la pacification, il fait assassiner ou jeter
dans des cachots ces braves Guerriers qui se re-
posoient sur la foi des traités. Familiarisé avec
tant de crimes, il en médite de plus éclatans.
Contre le voeu de son Conseil, il arrête le projet
de détrôner le Roi d'Espagne son allié, et com-
mence cette guerre atroce qui a préparé sa ruine;
il détruit la République italienne qu'il avoit créée
et place sur sa tête la couronne de fer ; il en-
vahit la Hollande et la Westphalie auxquelles il
donne, de sa pleine autorité, des gouvernemens
qu'il leur ôte bientôt et se déclare le Protecteur
de Peuples qui ne vouloient pas de sa protec-
tion; du Nord, il vole en Italie pour arracher le
(16)
Père de l'Église à ses états et l'amener prisonnier
en France où il l'accable d'humiliations, d'ava-
nies, de dégoûts et d'outrages; il détrône sans
motifs une Princesse qu'il avoit placée lui même
en Toscane, et fait du royaume de Naples un
apanage de sa soeur Caroline. Tels étoient ses
passe-temps, qui ne laissoient pas que de coûter
des flots de sang et de larmes aux Français, lors-
que lui-même ne présidoit pas à ces guerres
d'extermination qui ont ravagé l'Europe. Je te
le demande, Anselme, est-ce là l'Homme qu'on
doit regretter ? est-ce là le Représentant de la
Divinité sur la terre? est-ce à ces traits qu'on
reconnoit le Père du Peuple, le premier Défen-
seur de la Patrie?
Anselme. Je commence à croire que tu as
raison, et il seroit bien à souhaiter que les gens
de nos pays qui sont encore prévenus en sa faveur,
sussent tout cela : mais comment se fait-il qu'on
ne lui ait pas représenté ses torts, qu'on ne lui
ait pas ouvert les yeux sur les véritables intérêts
de la France?
Jérôme. Bonaparte étoit un usurpateur, il s'étoit
mis à la place de nos Souverains légitimes; il
tenoit donc son droit de son épée, c'est-à-dire de
la force, il ne pouvoit dès lors agir qu'à sa vo-
lonté; tous les Corps qui l'entouroienl n'étoient
que ses agens, ses créatures, par conséquent point
(17)
de représentations à lui faire. D'un tel excès de
pouvoir résulte nécessairement l'abus. D'un autre
côté, l'usurpateur craint toujours de perdre son
autorité, tout lui porte ombrage; pour régner il
faut qu'il comprime, pour comprimer il faut qu'il
frappe, et pour frapper il lui faut un appareil de
force formidable. Dans cet état, pour que celte
force militaire ne tourne pas contre lui, il faut
qu'il l'occupe à la guerre; et avec ce système, une
guerre en amené une autre, une conquête faite
en appelle une nouvelle: pour peu que le succès
favorise ce mouvement, l'usurpateur ne s'arrête
plus,il faut qu'il envahisse tout, ou qu'il succombe.
Il n'y a que la Providence qui puisse fixer le point
auquel il doive s'arrêter, mais le lui laisse-t-elle
franchir? sa chute est certaine. De plus un usur-
pateur n'existant que par la force, si celte force
étoit en repos, le prestige de sa puissance se dissi-
peroit, on verroit à découvert sa tyrannie, on
conspireroit contre lui, la force elle même qui
le soutenoit se lasseroit de son obéissance et de
son inertie. D'où il suit, qu'une usurpation mili-
taire ne peut se soutenir que par la guerre, qu'une
guerre continue ruine l'état le plus florissant
et qu'à la fin l'usurpateur doit succomber sous
le poids de sa propre puissance. Voilà, mon cher
Anselme, comment Bonaparte a fait notre mal-
heur, comment il a succombé et pourquoi sa chute
( 18)
et nos désastres étoient inévitables. Heureux, dans
ces circonstances déplorables, que nous ayons eu
un Souverain l'égitime qui soit venu à notre se-
cours et nous ait tiré de l'abyme où nous étions
plongés !
Anselme. Comme tu expliques tout cela! ja-
mais je ne t'ai entendu si bien dire, je commence
à me rassurer, cependant bien des gens craignent
l'avenir.
Jérôme. Que çraint-on?
Anselme. Les uns craignent le retour de la
dixme ; les autres, le rétablissement des droits
féodaux ; quelques uns, des recherches sur les ac-
quisitions de biens nationaux; d'autres, la puissance
du Clergé, de la Noblesse, et un grand nombre,
une invasion nouvelle. Si tu peux dissiper tous ces
sujets de crainte , ma foi, je ne vois plus rien qui
puisse empêcher d'aimer le gouvernement actuel.
Jérôme. Rien n'est plus facile, Anselme, car
tous ces bruits ne sont imaginés que par la mal-
veillance pour agiter nos Campagnes et affoiblir
la confiance que notre Roi inspire. 1.° Le retour
de la dixme est impossible, parce qu'il est con-
traire aux intérêts de l'Etat, nuisible à l'agricul-
ture et réprouvé par la politique. La dixme telle
qu'elle existoit autrefois ne profitoit qu'au Clergé
et aux Seigneurs, c'étoit l'effet d'une concession
ancienne qui devoit disparoître avec la cause qui
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l'avoit produite. Aujourd'hui la loi ne reconnoit
plus de Seigneurs, le Clergé est paye directement
parle Roi, nuls motifs dès lors de rétablir la dixme
dans l'intérêt de l'État, puisque son existence ne
feroit que diminuer d'autant et même paralyser
le recouvrement des impôts ordinaires. Son réta-
blissement nuiroit encore à l'agriculture à raison
des entraves qu'il porteroit aux récoltes, et de
plus, il seroit impolitique en ce qu'il blesseroit à
la fois l'opinion et l'intérêt personnel des Fran-
çais, sans produire à l'État que des embarras dans
sa perception qui ne seroient pas balancés par
les produits qu'on en retireroit.
2.° Le rétablissement des droits féodaux est
également impossible, leur abolition est irrévo-
cable. En effet, ces droits sont en opposition avec
l'autorité royale, l'intérêt de l'État et la liberté
civile et politique des Français. Aussi n'est-il pas
un ancien Seigneur qui songe à réclamer de pa-
reils droits; celui qui tenteroit d'élever une telle
prétention se constitueroit en guerre ouverte
contre son Roi et la France entière.
3.° Comment craindre des recherches sur les
acquisitions de biens nationaux? ne sont-elles
pas garanties formellement par la Charte que
nous a donné le Roi? or, lu sais que la parole
de nos Rois est sacrée. D'un autre côté, de pa-
reilles recherches ne pourroient avoir lieu sans