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De l'instruction publique ; ou Considérations morales et politiques sur la nécessité, la nature et la source de cette instruction . Ouvrage demandé pour le roi de Suede

De
127 pages
A Stockholm, et se trouve a Paris, chez Didot l'ainé, libraire et imprimeur. 1775. 1775. 130 p. ; in-8.
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r DE
L'INSTRUCTION PUBLIQUE;
O U
CONSIDÉRATIONS
j MORALES ET POLITIQUES
SUR LA NÉCESSITÉ, LA NATURE
ETLASOURCE
DE CETTE INSTRUCTION.
Ouvrage demandé pour le Roi de Suéde.
N.pmo adeô feras efl ut non miœfccrc poffit
Si modo culturz patientem commodet aurcm.
HORAT. L.lyEp. h
A S-T O C K H O L M,
Et fe trouve A Pa ris,
Chez Didot l'aîné, Libraire ET IMPRIMEUR.
z Avant-Propos.
génie, au-de1fus des préjugés les plus
généralement accrédités. D'ailleurs,
en voyant ce Monarque déployer
toutes les connoiuances néceilaires
pour bien gouverner fe montrer
fans ceffe occupé de la profpérité de
fon Royaume j'ai dû me faire un
devoir d'économifer un temps fi pré-
cieux, me propofer de ne lui pré-
fenter que des apperçus ou des ré-
fultats.
Telles font les raifons de la brie-
veté de cet Ouvrage pour ne pas les
approuver, il faudroit ignorer abso-
lument ce qui fe page en Suéde de-
puis que Guftave III en occupe le
Trône. Aufïl, ce même Ouvrage
n'auroit-il point été rendu public fi
ce Prince n avoit jugé à propos de le
AVANT-PROPOS.
A ij
faire imprimer dans fes Etats. J'a-
voue même que fa conduite a cet
égard, eft à mes yeux le trait d'une
bienfaifance éclairée trait qui an-
nonce la fageffe & la grandeur de fes
vues. O Nation heureufe Votre
Chef ne borne point fon ambition à
faire, par de bonnes loix, le bonheur
de la génération préfente il veut en-
core affurer par l'inftrudion celui
des générations futures.
Tandis que dans les mains d'un
Artifte habile les poifons mêmes
deviennent des remedes f alutaires
dans celles de l'ignorant les remedes
les plus falutaires fe convertiffent en
poifons l'ignorance confond tout
corrompt tout abufe de tout. On a
donné, & 1 jufte titre, de grands
4 Avant-propos.
éloges à la nouvelle Conftitution
Suédoife, parcequ'elle rend au Corps
Politique le mouvement & la vie
qu'il avoit prefqu'entierement per
dus parcequ'elle lui aflure le libre
exercice des fondrions qui lui font
propres des facultés qui le cara&éri-
fent, qui le font ce qu'il eft. Mais
cette vie n'eft point afTez pour lui,
s'il ignore les moyens de l'embellir
de la rendre heureufe & de la con-
ferver fa liberté même lui de-
viendra funefte s'il ne connoît par-
faitement l'ufage qu'il doit en faire
pour fes véritables intérêts; les règles
invariables auxquelles cet ufage doit
être neceffairement affujetti.
Pour fe pénétrer de ces vérités, les
Suédois n'ont pas befoin de confulter
Avant-Propos. j
A iij
les fades des autres Nations; leur
propre Hiftoire leur en fournit des
preuves convaincantes. On peut dire
que pendant une longue fuite de fie-
cles, ils n'ont ceffé de combattre pour
leur liberté; mais cette liberté fi chere,
à peine l'avoient-ils recouvrée, qu'ils
la perdoient de nouveau.
La raifon de ces révolutions fuc-
ce Ives eft facile a pénétrer ils n'a-
voient aucune idée de la vraie li-
berté, de celle qui eft exclufive de
l'arbitraire dans l'Etat gouverné
comme dans l'Etat gouvernant la
feule qui convienne l'Etat focial,
ou plutôt la feule qui lui foit effen-
tielle la feule qui fe trouve toujours
également éloignée & de l'oppref-
fion & de l'anarchie défordres qui
6 AVANT-PROPOS.
quoiquoppofés s'entretouclient
conduifent de l'un l'autre, & que
nous devons regarder comme des
Etats de guerre habituelle. Faute
donc d'avoir acquis cette connoif-
fance, ils ignoroient fur quels prin-
cipes cette vraie liberté doit être éta-
blie quelle en eft la mefure euen-
tielle quelles font les inftitutions
propres la perpétuer la liberté
après laquelle ils couroient, n'étoit
qu'une illufîon qu'un vain fantôme
qui leur échappoit au moment où ils
fe ikttoiènt de le faifir.
fervé dedifliper ce preftige; de donner
au Corps Politique, une Conftitution
régulière,, faite pour afliïrer à chacun
des Membres toute la liberté dont
AVANT-PROPOS. 7
Aiv
il peut jouir raifonnablement; toute
la liberté qu'exigent les véritables in-
térêts de chaque ihdividu; toute celle
par conséquent qui convient à l'ih1
térêt général, à l'intérêt commun du
Corps entier.
De ma part cet éloge eft d'au-
tant plus défintérefTé que le Roi de
Suede avoit, pour ainfi dire achevé
cette étonnante révolution, avant que
je lui euffe envoyé le Mémoire qu'il
m'a fait l'honneur de me demander.
Que parmi nous les amis de l'huma-
nité réuniffent donc leurs voix pour
applaudir à la fagefTe au génie &
aux vertus de ce Prince. Ces accla-
mations doivent nous coûter d'au-
tant moins, qu'elles s'adrelferont in-
directement au jeune Monarque qui
( 9 )
LETTRE
A Monfieut le Comte de Schefer.
MONSIEUR,
Vous m'avez fait demander pour le
Roi de Suede, par le Conful de France,
un Mémoire fur Flnftruftion publique
j'ai l'honneur de l'adrefler à Votre Excel-
lence. Je fouhaite qu'il ait l'approbation
de Sa Majefté & la Yôtre mais je n'ofe
m'en flatter. Depuis quatre mois retenu
dans mon lit par une maladie cruelle ce
Mémoire doit naturellement fe reffentir
de la foibleffe d'une convalescence qui ne
fait que de commencer. Je ne crains pas
même d'avouer à Votre Excellence que
pour me mettre en état d'entreprendre ce
( 10 )
travail il a fallu me placer en idée fous
les yeux de Sa Majoré me pénétrer du
génie qu'elle déploie me remplir de h
grandeur des vues qu'elle annonce; faire
pafler en moi la chaleur de fon ame, pour
réchauffer la mienne & diffiper mon en-
gourdiflemcnt. Cet Ouvrage, Monfieur,
eft,ainfi,bien moins le mien que celui de
votre Monarque.
Je fupplie Vocre Excellence de ne point
regarder, comme un complimenta ce que
je dis ici de fon Augure Elevé. Accoutumé
depuis long -temps à peindre ce que je
fens, &; comme je le fèni ;-fi je vouloir
changer de méthode & de- langage y je
ferois d'une maladrefle qui fe feroitTà Utif-
Auffi 3 pendant le féjoùr
du Prince de Suéde Paris, ne'.
mWon ppint vu gfôffir la foule de ceux
qui à lui faire la «Ccnir. On
grandes
de fois às< pareilles
( il )
été trompées combien de fois des cir-
conftances Iieureufes ont-elles fait une
réputation, par la marnière donc elles grof
fifïbient les objets combien de fois enfin
féduits par l'honnêteté de l'extérieur
avons-nous cru trop légèrement voir les
Princes tels qu'ils doivent être, & trouver
en eux tout ce que nous y clierchions Je
penfois donc qu'avant de rendre hom-
mage aux vertus du Prince Royal, il con-
venoit d'attendre qu'il fût Roi de favoir
s'il ne cefTeroit pas d'être vertueux d'être
homme, en devenant Roi. Heureufement
pour l'humanité, fa conduite fur le trône
ne laifTe plus d'incertitude, le Roi rem-
plit tout ce que le Prince avoit promis
perfonne ainfi ne peut, fans injuftice lui
refufer maintenant un tribut de refped Se
d'admiration.
Une grande preuve, Monfieur, qu'en
mon particulier, je m'acquitte volontiers
de ce tribut,, c'ell le Mémoire même que
j je»voie àr %om rExeellence. Je me fuis
( 12 )
fait une loi de n'y déguifer aucune des
grandes vérités que les faux amis des Rois
ont ordinairement grand foin de leur dif-
fimuler. Je regarde donc votre digne
Monarque comme un partifan zélé, comme
un ami fincere de ces mêmes vérités c'eft
à mon avis, la plus haute idée qu'on puiffe
fe former d'un Souverain.
Cette façon de penfer ne m'eft point
particulière, & Votre Excellence le fait
bien. Depuis quelque temps l'Europe s'é-
claire la raifon fe perfectionne les pré-
jugés difparoiflent les droits de l'huma-
nité commencent à être connus nous
devons croire qu'ils feront bientôt refpec-
tés déjà même le fanatifme qui les ou-
trageoic fait place à l'enthoufiafme du
beau moral; & chaque jour notre conti-
nent fe remplit d'hommes juftes d'hom-
mes lumineux, dont le jugement uniforme
fur la conduite des Souverains ne man-
quera pas d'être confacré par la poftéricé.
Nous pouvons dire, Monfieur qu'à U
( 13 )
faveur de cette lumière 3 il fe découvre
aujourd'hui un nouveau genre d'héroïfme
& de gloire qui doit nécessairement
éclipfer tous les autres parcequ'il a pour
bafe des vérités f enfibles des vérités faites
pour frapper tous les yeux pour intéreffer
tous les coeurs pour bannir tôt ou tard
toutes les erreurs politiques. Guftave s'a-
vance à grands pas dans cette brillante
carriere plaife au Ciel que triomphant de
tous les obftacles il la remploie autant
qu'il paroît le defirer Plaife au Ciel que
fon exemple foit fuivi de beaucoup d'au-
tres Princes Plus grand fera leur nombre,
plus grande aufli fera fa gloire plus vive
encore & plus pure fera la fatisfa&ion
dont il remplira votre ame vertueufe &C
tendre; vous en jouirez, Monfieur, fans
que rien puifle vous en féparer.
Dans le Mémoire dont il s'agit, Votre
Excellence verra fans doute avec plaifir
qu'un Gouvernement doit être le prin-
cipal inftituteur de fes Sujets. Ah, Mon-
( 14 )
fieur, c'eft une grande vérité comment
les hommes pourroient-ils être formés à
la Juftice par une inftru&ion particulière
quand ils naiffent fous le joug de Toppref--
fion i quand ils voient perpétuellement
autour d'eux, l'injuftice en pofleflîon pai-
fible de toutes les jouiflancesj quand ils
reçoivent ainfi du Gouvernement une in£
trudion publique qui ne cefTe de leur
donner des leçons de perverfité, de les
porter, de les folliciter à la corruption.
J'ai penfé que cette vérité devoit être
profondément traitée par quiconque écrit
fur la matiere dont il s'agit; & cela m'a na-
turellement conduit montrer comment
un corps politique doit être nécessairement
conftitué, pour que fon Gouvernement
foit une école publique où tous les Ci-
toyens puifTent apprendre à fuir les vices,
à détefter les crimes à chérir & pratiquer
les vertus. J'ai tâché cependant de me ren-
fermer dans les bornes d'un Mémoire;
bien perfuadé que les lumières Supérieures
( If )
de votre Souverain 8£ les vôtres fupplée-
ront facilement à ce que j'ai cru devoir
élaguer.
Je fuis, MonGcur &c
( 16 )
obfervé
RÉPONSE
De M. le Comte de Scheffer du 6 Mai
1774.
MONSIEUR,
Vous aurez été bien étonné de ne pas
recevoir de mes nouvelles, après m avoir
gratifié, dès le mois de Février dernier,
d'un Ouvrage précieux & de la plus grande
importance pour les vues du Maître que
j'ai l'honneur de fervir. Mais, Monfieur,
cet Ecrit admirable ne m'eft parvenu que
depuis peu de jours avec la Lettre belle
& initruaive que vous m'avez fait l'hon-
neur de m'écrire à cette occafion. J'ai lu
tout cela avec un plaifir qu'il m'eft impof-
fible de vous exprimer. L'ordre judicieux
(̃ 1 --r
B
obfervé dans la réda&ion du fujet la pré-
cifion, la clarté, l'agrément du nyle dans
lequel les idées font expofées ont fait iur
moi la plus grande impreffion & porte-
ront la convié1:ion dans l'efpric de tout lec-
teur, fans qu'il lui en coiite le moindre
effort. Comment pourrai-je vous remer-
cier, Monfieur, comme je le dois, d'un ii
véritable bienfaic ? Mais cette obligation
regarde plutôt le Monarque à qui vous
avez bien voulu facrifier quelques mo-
ments de votre temps; & j'ofe vous apurer
qu'il y eft infiniment fenfible. Sa Majefté
m'a ordonné de vous le dire mais Elle fe
réserve de vous le faire connoitre plus
particulierement, aum-tôt que fon temps
lui aura permis de lire & de méditer ce
Mémoire, comme Elle fe propofe de le
faire inceflamment.
C'eft avec une peine extrême que j'ai
appris le mauvais état de votre fanté. Vous
me confolez cependant un peu Mon-
fieur, en me difant que vous vous trouviez
( i8 )
dans un commencement de convalefcence.
Je fouhaite, du fond de mon coeur, qu'elle
fe foit Soutenue, & que je fois bien-tôt
informé de votre rérabliflement parfait.
M. Delille m'a confié que vous êtes actuel-
lement occupé d'un travail d'une grande
étendue, & d'une utilité fi générale, qu'il
n'y a pas de bon Citoyen d'aucun pays qui
ne doive faire des voeux pour que vous
ayez les forces nécelfaires pour y mettre
la derniere main. Je vous prie de croire
que je m'y intéreflfe plus particulierement
encore, vu la reconnoifTance dont vous
m'avez déjà pénétré & avec laquelle j'ai
l'honneur d'être Monfieur votre &c.
Bij
MÉMOIRE
SUR
L'INSTRUCTION PUBLIQUE,
Où l'on développe fa Néceffité; les princi-
paux Objets quelle doit fepropoftr; les
Conditions qui doivent fe réunir pour
qu'elle puiffi remplir ces objets.
Dans l'état d'ignorance les hommes
ne font point véritablement hommes ils
n'ont qu'une fimple aptitude à le devenir
aufii cet état ne permet-il, ni de former
un véritable Corps politique, ni d'infti-
tuer un parfait Gouvernement.
L'inftraaion publique feul & unique
( *o )
moyen de diffiper les ténebres de l'igno-
rance doit avoir pour but d'attacher les
hommes à leurs devoirs réciproques de
citoyen, en les éclairant fur la néceflité
de ces devoirs pour les vrais intérêts de
leurs fens & principalement en bannif
fant d'entre eux les faunes opinions qui,
égarant l'amour-propre, empêcheroient
alors fes intérêts d'être parfaitement d'ac-
cord avec ceux des fens.
Pour obtenir de rinftruction publique
ces heureux effets il ne fuffit pas d'éta-
blir un grand nombre d'écoles publiques
& gratuites il faut encore que toutes
les branches du Gouvernement concou-
rent, par leur fageffe, à répandre la lu-
miere & que le Corps politique prenne
de juftes mefures pour contraindre fes
membres à profiter de cette inftruclion
fans cependant ufer de violence ni of-
fenfer leur liberté.
Telles font les trois Propoficions que
je vais tâcher de développer en peu de
NÉCESSITÉ
D E
L'IN S TR UC TI ON PUBLIQUE.
X-i a néceflité dont il eft en général,
que les hommes foient inftruits ne fera
jamais un problème aux yeux de quicon-
que fera quelque attention à la nature de
l'homme & à l'efTence d'un Corps poli-
tique. L'homme a de moins que les bru-
tes, l'inftinâ: propre à chacune de leur
efpece mais il a de plus qu'elles une
intelligence qui lui permet de faifir les
liaifons des effets avec leurs caufes de
s'élever à la connoiffance des vérités les
plus abftraites les plus fublimes d'ap-
percevoir un ordre général un ordre
immuable de découvrir l'obligation où
il eft lui même de s'y conformer pour
fon bonheur.
En fa qualité de créature intelligente,
( 23 )
B iv
fa domination eft d'être éclairé dans tou-
tes fes aûions par le flambeau de la rai-
fon. Mais la îaiibn, mais cette lumière
dont on a tant patlé fans la connoîrre ni
la définir en: elle en nous autre chofe
qu'un difeernement exaft de nos vrais
intérêts qu'une connoifiance claire ôC
diftinde des vérités deftinces à devenir
les règles invariables de notre conduire ?
Gardons nous donc de nous imaginer
qu'elle Toit pour l'homme un don gratuit
de la Nature cette Science des chofes
de la chaîne qui les lie de Tordre éternel
qui les gouverne, loin c£z- e innée en lui
ne s'acquière que par l'expérience l'at-
tention, la réflexion y par tomes les au-
tres opérations dont notre intelligence
nous rend capables.
Quelle eft donc la condition de ceux
qui ne Font peint encore acquife ? Pri-
vés de la raifon privés de des
brutes leur aveuglement les place au-
deffous des brutes les rend plus malheu-
reux qu'elles plus difficiles à conduire
& plus orageux en effet, n'étant point
des brutes ils ne peuvent être conduits
comme des brutes &c n'étant point en-
core des hommes ils ne peuvent être
gouvernés comme des hommes.
L'ignorance fource intariffable d'er-
reurs, doit être regardée comme l'en-
fance de l'homme toujours en proie à
l'illufion & à la fédu&ion toujours égaré
ou prêt à l'ctre par les vains fantômes de
l'imagination, fon état eft un état de dé-
lire habituel & l'ignorance ne diffère
aucunement de la folie quand on les
considère l'une & l'autre dans les funeftes
effets qu'elles produifent naturellement
Sublatâ cognatione ù feientiâ dit Cice-
ron, tollitur omnis ratio. Cet homme
enfant cet aveugle eil cependant d'au-
tant plus dangereux que joignant à fon
délire la force d'un homme faic cet en-
femble pernicieux le rend tout à la fois &
très propre faire le mal & peu propre
à faire le bien.
( 25 )
Quand je dis que l'ignorance & la folie
fe refletnblent parfaitement dans leurs
effets cette façon de parler n'a rien d'exa-
géré pour nous en convaincre > ache-
vons d'examiner la nature de l'homme
confidérons les diverfes panions dont il
eft fufceptible l'efpece de Subordination
qu'elles gardent conftamment entre elles
les influences que fon intelligence a fur
ces panions.
Le propre de tout être fenfible fcil de
fuir la douleur & de rechercher le plai-
fir appétit du plaifir, & averfion de la
douleur voilà les deux mobiles de toutes
fes actions. Comme êtres fenfibles nous
fommes donc deftinés par la Nature à
n'agir jamais que pour nos intérêts per-
fonnels, bien ou mal entendus & quels
qu'ils puiffent être car il en eft pour
nous de différente efpece. Mais en mê-
me-temps que nous fommes des êtres
fenfibles nous fommes encore des êtres
intelligents & c'eft par les yeux de notre
( Z6 )
intelligence, que nous jugeons de nos
intérêts.
Ainfi, quand nous difons que l'homme
agit toujours pour fes intérêts perfonnels
il faut entendre qu'il eft en cela toujours
déterminé par les opinions vraies ou fauf-
fes qu'il s'en eft formées. Auffi ces opi-
nions, felon qu elles fe trouvent être ou
des vérités ou des erreurs font-elles les
fources primitives de toutes les vertus
morales comme de tous les défordres
moraux & politiques; aufli les différences
prodigieufes que nous remarquons entre
le caractère moral d'un homme & celui
d'un autre homme, onc-elles pour pre-
mieres ou du moins pour principales
caufes les différences qui fe trouvent
entre ces opinions Développons ces der-
nieres vérités, & fur-tout ne dirons rien
qui ne foir écrit dans nos propres cœurs.
Nous avons deux fortes de panions très
diftindes & qui, j'ofe le dire, ne fe ref-
femblent en rien; celles des fens, & celles
(
de l'amour-propre. J'appelle amour-pro-
pre, une fënlïbiiité naturelle à ce qui
nous honore ou nous avilit fenfibilité
qui fait naître en nous l'amour de la gloi-
re, la crainte de l'humiliation tous les
autres fentiments qui tiennent de ces
deux premiers en un mot un befoin
très réel, très prefTant, de Teftime de foi-
même & de celle d'autrui ( i ).
Les pallions des fens ne font que des
appétits pafTagers que des befoins mo-
mentanées & bornés à tous égards une
fois fatisfaits, ils s'appaifent & ceflent de
nous tourmenter. Il eft même en géné-
(1) Nvta. Pour peu qu'on veuille méditer les effets de
l'amour-propre on fe convaincra facilement que nous
renfermons en nous un principe actif par lui-même cf-
fentiellemcnt différent de nos fens quoiqu'il ait befoins
de nos fens, qui ne font que pafïifs que ce principe actif
eft créateur des regles d'après lefquelles il fe juge; qu'il
cft lui-même la fource de fes peines & de fcs plaifirs, qu'il
conftituc par conféquent un être libre, un être dont le bon-
heur & le malheur ne dépendent que de lui, que de l'otage
qu'il fait de fes facultés.
( iS )
rai tant de moyens divers de fiitisfaire
ces befoins que feuls & par eux-mêmes,
ils ne forment poinr de véritables paf-
fions ils n'en prennent le cara&ere vio-
lent & impétueux qu'autant qu'ils l'em-
pruntent de l'amour-propre lorfque ce
dernier vient unir (es intérêts à ceux des
fens. En effet, c'eft pour l'amour-propre
& non pour les fens qu'ont été imaginés
ces repas fomptueux & homicides ces
vaites & Superbes palais ces vêtements
qui étalent la pompe & la magnificence;
tous les autres moyens faftueux de pour-
voir à nos besoins phyfiques & qui les
accroiflent tellement que ces befoins fe
trouvent abfolument dénaturés par les
écarts de nos folles imaginations.
Il n'en eft pas ainfi de l'amour-propre
c'eft un feu dévorant qui jamais ne s'é-
teint, qui toujours eft en adion. Placé,
pour ainfi dire en nous à côté de l'ima-
gination, & fouvent porté par elle au-
delà du poifible, fes élans ne connoiffent
( 19 )
point de bornes; l' accompliffement de les
désirs, loin de les calmer n'eft pour lui
qu'un acheminement à des defirs nou-
veaux s'irritant ainfi par fes fuccès &
fans ceffe partant de projets en projets
l'Univers entier n'a rien qui puifle le fa-
tisfaire il femble qu'émané de la Divi-
nité, il tende naturellement à s'y réunir
que pour lui, la plénitude du bonheur foit
attachée à cette réunion.
Perfonne n'ignore le degré d'enthou-
fiafme dont les panions de l'amour-propre
font fufceptibles telle eft fouvent la cha-
leur de cet enthoufiafme que dans fon
ivreffe il nous porte à faire, fans répu-
gnance, le facrifice volontaire de tous les
intérêts de nos fens.
L'amour-propre dit l'Auteur des con-
fidérations fur les caufes de la grandeur
& de la décadence des Romains eft un
fentiment naturel, qui fait que nous nous
aimons plus que notre vie même. Avant
Montefquieu le grand Corneille avoit
( 30 )
peint cette vérités en termes encore plus
clairs
L'honneur cft aux grands cœurs bien plus cher que la vie.
Je pourrois citer nombre d'autres traits
femblables s'il etoit befoin d'accumuler
les autorités pour démontrer les effets
miraculeux de l'amour-propre ils font de
tous les fiecles & de tous les climats
chaque jour nos yeux en font frappes;
cliaque jour ce qui fe pafTe au milieu des
nations policées, eft une preuve convain-
cante que l'amour -propre peut s'exalter
au point de faire de nous plus que des
hommes de nous décider à compter fon
intérêt pour tout, & celui de notre exif
tence pour rien.
Mais que dis-je ? ce n'efl: pas chez les
feules nations policées que l'amour-
propre déploie toute fon énergie ces Sau-
vages grofliers du Canada qui au milieu
des flammes des tourments les plus af-
freux chantent & infultent à leurs en-
(
nemis ne font Soutenus, dans ces mo-
ments d'horreur que par le feul amour-
propre. C'eft la même puinance encore
qui conduit la main du Negre, lorfque,
pour fe délivrer de l'esclavage, il n'héiite
point à fe donner la mort.
Cependant les paffions de l'amour-pro-
pre, les feules qui caractérisent l'homme,
& le différencient des brutes les feules
qui foient de vraies pallions, & qui oc-
cafionnent prefque tous les mouvements j
du monde moral ne font pour nous que
des paillons d'opinion.
Nous tenons bien de la Nature une
grande & vive ienfibilité pour l'honneur
& le déshonneur mais avant que cette
fenfibilité puifle être aflfeÛée en bien ou
en mal il faut que nous nous foyons
formé une idée quelconque de l'honneur
& du déshonneur que notre intelli-
gence ait conçu ait déterminé ce qui
doit nous honorer ou nous avilir l'in-
térêt qui en réfulte alors neft donc
(
la.
absolument qu'un intérêt d'opinion il
n'exige pour nous, que par notre opi-
nion & dans notre opinion.
Voilà pourquoi fur le fait de l'hon-
neur & du déshonneur chaque peuple
je pourrois dire chaque homme, s'eft tou-
jours fait un fyftême particulier voilà
pourquoi l'amour-propre eft un véritable
Protée; il prend toutes les formes, tous les
caractères que l'opinion veut lui donner.
Ce que j'obferve ici des influences de
l'opinion fur les intérêts de l'amour-pro-
pre, nous montre bien que l'homme mo-
ral eft un être abfolument factice j qu'il
eft ce que fes opinions le font faut-il
donc encore d'autres preuves du befoin
qu'il a de l'inftrucHon î Si les opinions
des Anciens Grecs &: des Anciens Ro-
mains s'étoient perpétuées chez les Grecs
& les Romains d'aujourd'hui avec elles
fe feroient également perpétués chez
ceux-ci, ces traits de force, ces prodiges
de valeur qui nous étonnent dans ceux-
( 33 )
c
là. Si Alexandre eût penfé comme Titus,
il auroit voulu régner & répandre des
bienfaits comme Titus de même fi
Titus eût penfé comme Alexandre il
auroit voulu conquérir & incendier com-
me Alexandre.
Ohi n'en doutons point, nous devons
néceffairement devenir ou vertueux ou
vicieux felon que nos opinions parti-
culieres eftiment en nous ou les ver-
tus ou les vices felon encore que les
vertus ou les, vices font honorés font
couronnés par l'opinion publique de la
fociété dans laquelle nous nous trouvons
placés. Ceft ainfi que par le moyen de
l'amour-propre, l'opinion devient réelle-
ment la Reine du monde une PuiiTance
defpotique qui nous gouverne fon gré.
Ceft ainfi que dans l'état d'ignorance
nos folles opinions font de l'amour-pro-
pre un Volcan dont les éruptions fré-
quentes portent par- tout les ravages &
la défolation. Il eft clair que les hommes
( 34 )
qu'elles égarent font des efpeces de
fous de furieux, avec lesquels il eft de
toute impoflibilité de former un véritable
Corps politique Expliquons ce qu'on
doit entendre par cette dénomination.
Un véritable Corps politique eft un
corps compofé d'une multitude d'hom-
mes mais tellement unis entre eux
que n'ayant qu'une feule & même vo-
lonté qu'une feule & même dire&ion
ils ne forment plus qu'une feule & même
force, ils femblent ainfi ne conftituer qu'un
feul & même individu.
Si nous recherchons maintenant ce
qui peut produire & maintenir une telle
unité de volonté, de direction & de for-
ce, pour le trouver c'eft la nature de
l'homme qu'il faut remonter. Une fois
convaincus que comme être fenfible &
intelligent, il eft toujours déterminé
-toujours mis en action, par l'opinion qu il
fe forme de fes intérêts peifonnels nous
jeconnoîtrons bientôt que cette unité ne
Cij
peut avoir d'autre principe, qu'un intérêt
commun parfaitement entendu & parfai-
tement connu; qu'ainfi, l'unité de volon-
té de direction & de force, fuppofe né-
cessairement l'unité d'opinion fur ce qui
concerne & conilitue cet intérêt; qu'elle
xequierc par conféquent des hommes aflez
éclairés pour ne jainais attacher leurs in.
térêts particuliers à ce qui. blefTeroit l'in-
térêc commun.
En vain vous flatterez-vous de réprimer
les écarts de l'opinion, de les contenir par
la crainte des châtiments, des punitions
corporelles une telle crainte ne peut rien
contre un enthoufiafme qui nous porte
braver les plus grands dangers à trouver
des charmes jufques dans la mort même
vous ferez des martyrs, mais vous ne par-
viendrez point à vos fins. Non, l'amour-
propre ne connoît point de maître; il ne
reçoit de loi que de l'opinion & jamais
on ne peut commander l'amour-propre,
parceque jamais on ne petit commander à
( 36 )
l'opinion. D'ailleurs fe propofer de ne
contenir les hommes que par la force &
la violence c'eft fe propofer de les afier-
vir, & non de les gouverner; c'eft voir en
eux des ennemis, & non des membres du
Corps politique certainement, un tel fyf-
tême eft tout l'oppofé d'un parfait Gou-
vernement.
En effet, un Gouvernement ne peut ni
ne doit avoir d'autre objet, que de rendre
les hommes heureux ainfi fa perfection
confifte néceffairement dans la jufteffe des
mefures qu'il a prifes pour les rendre heu-
reux or il eft évident qu'il ne peut fe
flatter de rendre heureux ceux dont il con-
trarie fans ceffe les opinions & les inté-
rêts encore que ces opinions foient dérai.
fonnables & ces intérêts mal entendus
car, on n'eft heureux que quand on croit
Têtre. Ajoutons à cela, qu'un intérêt com-
mun reconnu étant le feul & unique lien
d'un véritable Corps politique, il en ré-
fulte qu'un tel Corps ne peut réellement
( 37 )
exiger, qu'il ne foit gouverné par la vo-
lonté commune de fes membres qu'ainfi,
fon Gouvernement confidéré comme
Puiffance, n'eft ni ne peut être autre chofe,
que cette volonté commune même, mife
en aâion pour l'intérêt commun & par
l'intérêt commun (i).
(i) Nota. Par la raifon qu'il cft impofllble qu'un ètre
fenfiblc & intelligent veuille le contraire de fcs véritables
intérêts, quand il les connoît j il cft impoffible aufli que
pluficurs êtres de cette cfpecc connoitfcnt leur véritable
intérêt commun, & ne veuillent pas cependant ce qui lui
convient. Quand ils ont tous la même opinion de leur in-
térêt commun, ils ont donc tous la même volonté; alors
cette volonté commune devient néceil'aircment la Puif-
rance par laquelle ils fc trouvent tous gouvernés. Quel-
quefois cependant nous cédons à des appétits déréglés des
fens les connoiffant pour déréglés mais les fens ne peu-
vent occafionner ce défordre qu'autant que l'amour-
propre le permet; & pour qu'il le permette il faut que
de fautes opinions nous égarent nous mettent dans le
cas de nous livrer fans honte à cet abus de nos facultés.
D'ailleurs quelques écarts particuliers & momentannées
ne changent rien à l'état permanent de la volonté corn?
mune & ne l'empêchent point de continuer à gouverner^
aufli difoit un ancien 3 encore que les volontés pauicu&cres
puifint être dépravées 1a volonté commune efi toujours,
jupe fc propofe toujours le bien général.
( 38 )
Cette derniere notion que je viens de
donner d'un parfait Gouvernement, mon-
tre bien que le fyftême d'en impofer par
la crainte des peines phyfiques, eft un fyf-
tême dénué de tout fondement. Cette
crainte ne peut être imprimée que par le
plus fort au plus foible mais comtne
î'obfervoit très bien le Comte de Teffin
dans fes lettres à un grand Prince la
force d'un feul ne peut rien contre celle
de la mulrirude. Dans une Société, le plus
fort n'eft jamais l'Etat gouvernant; au
contraire l'Etat gouvernant toujours
compofé d'un feul homme ou d'un très
petit nombre n'eft fort que de la force
de ceux qui lui obéhTent il tire ainfi cette
force de la volonté qu'ils ont de lui obéir;
par conféquent, de l'intérêt qu'ils croient
avoir à lui obéir comment donc pourroit-
il contraindre Pobéiffance par la force
tandis que fa force eft le produit de l'o-
béiuance qu'on lui rend ? Un tel fyftême
eft précifément l'état de guerre, & non
rétat de fociété.
( 39 )
C iv
Aufïi le defpotifme d'un feul ou d'un
petit nombre n'eft-il qu'une illufion qu'une
chimère. Qu'on analyse cet abfurde Gou-
vernement, on le trouvera fans liaifon in-
térieure, fans confiftance la force dont le
Defpote paroît difpofer, n'eft ni à lui ni en
lui; &: par la raifon qu'elle eft hors de
lui qu'elle fe trouve conféquemment tou-
jours indépendante de lui, elle peut tou-
jours auffi difpofer de lui. Cette force n'é-
tant afïujettie à aucune règle immuable,
ne connoifTant aucun point fixe de réu-
nion, refTemble à ces montagnes de fable
que les vents forment promenent & dif-
fipent à leur gré.
Cette reffemblance eft d'autant plus
parfaite, qu'un tel Gouvernement étant
une production monftrueufe de l'igno-
rance profonde où font les hommes fur
ce qui cônftitue réellement leur intérêt
commun ces aveugles récent naturelle-
ment expofés à toutes les fureurs y à tous
les déchaînements des intérêts partiel
f 40 )
liers les plus déréglés, fans que rien puilfe
fixer, à cet égard l'inconftance des opi-
nions.
De-là que conclure? que fous le'def-
potifme, non-feulement perfonne ne peut
compter fur la force mais que chacun au
contraire doit la redouter que les Mem-
bres de ce corps fantatifque, fans qu'aucun
d'eux foit excepté, voient tous un glaive
fufpendu par un fiI au-deflus de leur tête
qu'ils font tous également efclaves puif-
qu'ils font tous également dépendants des
opinions arbitraires d'autrui. En veut-on
des preuves de fait? Qu'on parcoure l'Hif-
toire des Empereurs Romains le quart de
ces prétendus Defpotes a péri de mort
violente ces maîtres du monde ne l'é-
toient point de leur propre perfonne; il
n'étoit pas en leur pouvoir d'arrêter le bras
toujours levé pour les frapper. Mais n'in
liftons point le développement de ma
Seconde proportion achevera de mettre
ses vérités dans tout leur jour.
( 4z )
Il eft dans la nature des hommes de
vouloir être heureux tous en ont conf-
tamment le deiïr & la volonté c'eft le
but ultérieur de toutes leurs vues, de tous
leurs projets de toutes leurs avions; c'efl:
robjet auffi pour lequel ils fe font réunis
en fociété. Comment donc peut-on penfer
férieufement, que pour leur faire em-
braser les moyens de fe rendre heureux y
il faille employer contre eux la force & la
violence la torture & les gibets ? Con-
noifTez-vous avec certitude la route qui
doit les conduire au vrai bonheur? faites
paflfer en eux cette certitude montrez-
leur cette route qu'ils cherchent tous:
vous les verrez l'inftant s'y précipiter en
foule & d'eux-mêmes fans qu'il foit be-
foin de les y contraindre par des a&es
d'autorité, qui portent les cara&eres de
l'oppreflion. Mais queft-ce que le vrai
bonheur ? Pour le trouver il faut le con-
noître fans cela c'eft en vain que nous le
cherchons.
Le vrai bonheur le bonheur parfait eft
<<«J
un état habituel de jouifTances fans aucun
mélange de privations ni de douleur. Peut.
être que pour perfonne cet état n'a jamais
été en réalité ce qu'il eft en fpéculation
mais n'importe toujours eft il vrai que
plus nous nous en rapprochons, plus auflt
nous fommes heureux & d'après cette
vérités, il eft aifé de montrer comment
nous pouvons nous affurer,en fociété, toute
la fomme de bonheur que l'humanité peut
comporter.
1 Rappellons-nous qu'il eft pour l'homme
deux fortes de paflions celles des fens &
celles de l'amour-propre. Rappellons-nous
que fouvent elles font tellement oppofées
entre elles, qu'il eft impoffible de les con-
cilier qu'il faut ainfi que l'intérêt des
unes foit facrifié à l'intérêt des autres.
De quelque côté que tourne la victoire,
de quelque nature que foit le facrifice
néceflairement il nous coûte beaucoup
néceffairement il nous eft douloureux:
nous devons donc le regarder comme in-
f 44 )
compatible avec le vrai bonheur. Non
non, le vrai bonheur n'habite point chez
celui qui, loin de jouir de la paix inté-
rieure, fe trouve fans ceffe en guerre avec
lui-même & dans fon propre coeur livre
des combats qui le déchirent cruellement.
O Athéniens s'écrioit le fuperbe vain-
queur de l'Afie qu'il en coûte pour mé-
riter vos éloges Il avoit donc) ce con-
quérant, dont le funefte exemple a tourné
tant de têtes il avoit donc payé bien cher
la vaine gloire dont il s'étoit enivré ce
trait feul fuffit pour achever de nous con-
vaincre que moralement parlant & en
nous confidérant comme hommes feule-
ment pour nous
LE VRAI BONHEUR CONSISTE DANS UN
ACCORD PARFAIT DES INTÉRÊTS DE l/A*>
MOUR-PROPRE AVEC CEUX DES SENS.
Cet accord n'eft point une chimere, un
jeu de l'imagination. Non-feulement il eft
poffible> mais j'oie dire même qu'il eft
dans l'ordre de la nature qu'il eft en tout
(
point conforme à la faine raifon j'ofe dire
encore, qu'ayant pour bafe des vérités
frappantes par elles.mêmes il doit nécef-
fairement régner parmi ceux dont ces vé-
rités feront connues qu'ainfi pour s'éta-
blir & fe perpétuer il n'a befoin que de
l'inftruftion.
Cependant, rinftru&ion ne peut pro-
duire un effet fi précieux, qu'autant qu'elle;
remplit complettement deux objets le
premier, eft de faire connoître aux hom-
mes l'ordre public le plus avantageux à
leurs fens le fecond de les convaincre
que ceft par les loix invariables de cet
ordre, qu'ils doivent juger de ce qui eft
vertueux ou vicieux, glorieux ou désho-
norant.
L'ordre public le plus avantageux aux
fens eft, fans contredit, celui qui leur
allure la plus grande fomme de jouiffances
que nous publions raifonnablement defi-
rer. Je dis raifonnablement defirer, car il
ferait manifeftement abfurde de former,
fous 'La prote&ion de la fociété des prér
tentions deftru&ives de toute fociété il
eft évident qu'elles ont des bornes né-
cessaires des bornes marquées par les de-
voirs efTentiels que nous impofe notre
réunion en fociété.
C'eft: donc fur ces devoirs c3eft donc
fur leur nécefïité pour les vrais intérêts
de nosfens que l'Inftruâion doit fe pro.
pofer d'éclairer les hommes en leur dé-
montrant que ces mêmes devoirs n'ont
rien de fa&ice rien d'arbitraire qu'ils ne
font que des moyens néceffaires pour nous
faire tous jouir conftamment de notre
meilleur état poflible relativement à nos
fens que par cette confidération, remplir
de tels devoirs c'eft agir en êtres raifon-
nables, & nous honorer s'en écarter c'eft
agir en infenfés & nous avilir.
Tels font les deux points fondamen-
taux fur lefquels la premiere branche de
l'Intrusion doit répandre le plus grand
jour tâchons donc de les éclaircir ici, de
( 47 )
maniere â faire voir qu'en cela l'Inftruc-
tion fera toujours à la portée des hommes
les plus bornes qu'ainfi, rien ne peut
l'empêcher de produire à cet égard, les
effets qu'on en attend.
L'ordre public d'une fociété ne peut
manquer d'affurer aux fens la plus grande
fomme poffible de jouiffances, s'il affure
constamment & tout-à-la fois aux mem-
bres de cette fociété & la plus grande
abondance poffible des chofes propres à
ces jouiffances & la plus grande liberté
poffible d'en profiter. Mais comment l'or.
dre public peut-il parvenir à procurer deux
avantages fi grands, fi defirables? Hélas
rien de plus fimple, rien de plus facile
une feule condition fuffit; & cette condi-
tion eft que l'ordre public foit établi fur
le droit de propriété; je véux dire que
toutes les loix, toutes tes polices, toutes
les infiitutions fociales toutes les bran-.
ches enfin de cet ordre foient pùiféés
dans la loi de propriété, comme dans leur
( 48 )
pece
fource primitive & naturelle qu'ainfi
elles concourent toutes enfemble & de
concert, maintenir le droit de propriété
dans toute fa plénitude ? dans toute Ton
intégrité.
Oui. cette condition parfaitement rem-
plie, tous les biens relatifs à nos fens
doivent néceffairement fe multiplier au-
tant que le fol d'une telle fociété peut le
comporter. Oui, fous un tel ordre public,
chaque citoyen au fein de cette abon-
dance habituelle jouit de la plus grande
liberté poffible d'en profiter; car, en fo-
ciété la plus grande liberté poffible n eft
autre chofe, que celle qui devient infépa-
rable du droit de propriété n'eft autre
chofe qu'une pleine & entiere liberté
d'exercer fes droits de propriété d'en
étendre la jouiflance à tout ce qui ne
blefle en rien les propriétés d'autrui.
Que demandez vous à la fociécé ?
qu'attendez-vous d'elle? vous qui, nés de
parents pauvres, ne pofi'édez aucune ef-
( 49 )
D
peee de biens Croyez-vous qu'elle doive
pourvoir gratuitement à tous vos besoins ?
Montrez-donc les titres qui lui impotent
cette obligation certainement vous ne
les tenez pas de la fociété puifqu'elle re-
fufe de les reconnoître certainement en-
core vous ne les trouvez pas dans la na-
ture elle a voulu qu'aucune des choses
néceflaires à nos befoins ne vînt d'elle-
même s'offrir à nous elle a voulu que
nous ne puflions nous les procurer que
par des travaux.
Vous m'allez dire fans doute que nous
avons tous naturellement un droit égal
aux moyens d'exifter & de nous rendre
heureux Hé bien, que voulez-vous en
conclure ? qu'il vous eft libre de jouir gratui-
tement de tous les biens que vous voyez
naître autour de nous par nos dépenfes
& nos travaux? Ah remarquez en cela
la contradi&ion manifefte dans laquelle
vous tombez fi vous aviez une telle li-
berté, tout autre homme l'auroit pareille-
( 50 )
ment alors ces dépenfes & ces travaux
produits n'auroient plus lieu; ils difpa-
roîtroient donc ces mêmes biens qui ne
croiffent annuellement qu'à l'ombre du
droit exclufif acquis à leurs propriétaires;
droit avec lequel cette liberté que vous
réclamez, ne peut abfolu:nent fe con-
cilier.
Quel eft donc l'avantage que vous af-
fure votre réunion en fociété ? le voici
fans elle, votre prétendu droit à l'exif
tence & au bonheur deviendroit abfolu-
ment nul dans le fait vous vous verriez
réduits à difputer avec les brutes & avec
vos femblables, quelques fruits fauvages
que la terre fembleroit ne vous donner
qu'à regret. Mais cette même terre fé-
condée par les avances & les travaux de
la fociété devient prodigue de ces biens
dont elle fe montroit avare mille pro-
ductions diverfes ne ceffent de forcir de
fon Sein, pour afïurer votre exiftence &
votre bonheur. Cependant, ces produc-
( y« )
Dij
tions étant l'ouvrage de la fociété étant
achetées de la terre par la fociété il eft
évident que vous ne pouvez y prendre
part qu'en vertu d'un titre analogue à la
fociété & aux moyens qu'elle emploie
pour les faire naitre vous ne pouvez con-
féquemment en jouir, qu'autant i vous
les achetez à votre tour de la fi jté par
vos travaux; mais aufli avez-vous la cer-
titude qu'elles ne vous manqueront point,
quand vous offrirez vos travaux en échange.
Que la fociété vous laiffe donc pleine-
ment libres de faire ces échanges comme il
vous plaira pleinement libres d'employer
toutes vos facultés) tous vos talents, de la
maniere qui vous agrée le plus,quivous par
roîtl a plus utile pour vous perfonnellement;
qu'elle vous maintienne ainfi dans le droit
de propriété perfonnclley celle qui vous rend
maîtres de difpofer de vos individus, felon
vos volontés, pourvu toutefois que vous
ne les faflîez point fervir blefTer les pro-
priétés d'autrui voilà tout ce que vous
( fi )
pouvez exiger de plus de la Société; &
vous devez concevoir qu'un tel ordre pu-
blic atfure à vos fens toutes les jouinances
auxquelles il vous eft poffible de prétendre
en fociété.
Ce n'eft pas que ces jouiffances ne puif-
Sent, dans la fuite fe multiplier pour
vous & vous devez obtenir cet avantage
en proportion de l'agrément ou de l'utilité
dont vos travaux feront à la fociété. Mais
pour donner à ce même avantage la plus
grande extenfion qu'il puifle avoir, qu eft-
ce que la fociété doit faire pour vous ? elle
doit vous affurer dans toute fa plénitude,
la propriétés mobiliaire celle de vos falai-
res, de tous les biens mobiliers. que vous
acquérez par vos travaux & votre induf-
trie vous maintenir ainfi dans la pleine
liberté de profiter de toutes les jouiiances
que vous pouvez vous procurer par le
moyen de ces biens; &, en cela, l'ordre
public fe trouve être encore l'ordre le plus
avantageux à vos fens.
D iij
Je fuppofe donc que vous jugiez à pro-
pos d'employer vos richeflfes mobilières à
défricher des terres conftruire les bâ-
timents que demande leur exploitation
en un mot, à faire toutes les dépenfes
néceflaires pour les rendre fufceptibles
de culture. Que pouvez-vous exiger de la
fociété pour de celles entreprifes ? Toutes
vos prétentions ne feront-elles pas i em-
plies fi la fociété vous conftitue proprié-
taires incommucables des terres ainfi dé-
frichées, par conféquent pleinement li-
bres d'en difpofer de les employer à votre
profit, d'en jouir enfin de la maniere qui
vous convient le mieux pourvu que cette
maniere n'ait rien de préjudiciable aux
propriétés des autres Citoyens ?
En vertu de cette propriéré foncière y
vous pouvez donc cultiver vos biens-fonds
comme il vous plaît, ou les faire cultiver
par qui bon vous femble Mais qu'eft-ce
que peut prétendre de plus encore un
cultivateur d'être maintenu par la Société