De la Conspiration qui a obligé Louis XVIII de quitter son royaume et publication d

De la Conspiration qui a obligé Louis XVIII de quitter son royaume et publication d'une pièce inédite découverte dans une loge de francs-maçons à Vienne, par un ancien membre de l'Assemblée Constituante [le Mis de Frondeville]

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66 pages

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Goujon (Paris). 1820. In-8° , 67 p..
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Ajouté le 01 janvier 1820
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Langue Français
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QUI A OBLIGE LOUIS XVIII DE QUITTER
SON ROYAUME;
ET
PUBLICATION D'UNE PIECE INÉDITE
DÉCOUVERTE EN I 785
DANS UJNE LOGE DE FRANCS-MACONS A VENISE.
Par un ancien Membre de l'Assemblée constituante*'
A PARIS,
Chez
GOUJON, Libraire deLL. AA. RR, MadameiaDuchesse
de Berry et Madame la Duchesse d'Orléans ; rue
du Bac, n°33,
PONTHIEU, Libraire, Palais-Royal, galeries de bois,
n° 201.
l820.
AVERTISSEMENT.
CET ouvrage, fait et imprimé à Lon-
dres , vers la fin de la seconde usur-
pation de Buonaparte, renferme des
vérités si générales , et offre des al-
lusions si prophétiques aux circon-
stances dans lesquelles se trouvent
actuellement la France et l'Europe ,
qu'il semble avoir été composé pour
l'époque présente : feu M. le marquis
de Fronde ville en est l'auteur. On
sait que cet homme d'Etat, l'un des
membres les plus distingués de l'As-
semblée constituante, et mort pair
de France, défendit constamment,
avec autant de zèle que d'éloquence,
la cause du trône et de l'autel. Le
noble désir de réfuter les calomnies
répandues par les écrivains alors
aux gages de l'usurpateur, contre le
(4)
gouvernement paternel du Roi, dé-
termina ce fidèle sujet à composer
cet écrit, qui ne fut point publié
dans le temps, mais placé sous les
yeux des souverains de l'Europe, aux-
quels il servit à faire connoître la vé-
rité. Si l'on se détermine à le laisser
paroître aujourd'hui, c'est dans l'es-
pérance que les idées utiles dont il
est rempli pourront fournir de salu-
taires réflexions à cette classe nom-
breuse de lecteurs qui n'ont besoin
que d'être éclairés sur leurs devoirs
pour se montrer obéissans, et avertis
de leurs dangers pour rester fidèles.
On n'a rien changé dans cette pro-
duction, où tous les Français dignes
de ce nom liront avec plaisir l'é-
loge le plus vrai et le plus touchant
qui ait jamais été fait de la famille
royale.
DE LA CONSPIRATION
QUI A OBLIGÉ LOUIS XVIII DE QUITTER
SON ROYAUME.
BUONAPARTE , débarqué à Cannes le Ier mars,
a franchi deux cents lieues de pays en vingt
jours , est arrivé à Paris, et a forcé le Roi à
quitter sa capitale et son Royaume.
Pendant que l'Europe, frappée de cette es-
pèce de prodige, cherche à se l'expliquer, Buo-
naparte et les Jacobins l'expliquent en procla-
mant que le soi-disant Empereur a été porté
par les voeux du peuple et de l'armée.
L'Europe, peu confiante dans l'amour
qu'inspire Buonaparte , hésite, et les ennemis
du Roi semblent vouloir attribuer ce prodige
à d'autres causes.
On parle si diversement de cet événement
singulier qu'il n'est peut-être pas inutile d'en-
trer dans quelques détails sur la cause unique
qui l'a produit.
Celte cause est une conspiration , ourdie
par une trahison si infâme, qu'il y a de la
vertu à ne l'avoir pas soupçonnée.
( 6 )
Le Roi, rétabli sur le troue de ses pères,
avoit à choisir entre deux partis, celui de punir
ou celui de pardonner. Son infortuné frère,
dans son testament de mort, qui fera à jamais
l'admiration des hommes, avoit pardonné à
ses ennemis -, le Roi, fidèle à cette auguste et
dernière volonté, pardonna sans réserve ;
l'oubli du passé et la clémence, cette première
vertu des Monarques, devinrent le système
de sou gouvernement.
L'expérience ne tarda pas à montrer les heu-
reux effets de la vertu du Roi, qu'on a nom-
mée avec raison une vertu plus qu'humaine :
les voeux et les bénédictions des provinces
n'ont point cessé, pendant la courte durée de
son règne, d'exprimer, dans des adresses et
par des députations, le bonheur de son retour
et la reconnoissance de tous ses peuples. Des
acclamations accompagnoient par-tout sa pré-
sence , et le bonheur de le contempler n'étoit
troublé que par les larmes que faisoit verser
le souvenir de ses malheurs. Sa probité en-
vers les créanciers de l'Etat l'avoit déterminé
à payer même la dette immense créée par
les fureurs et les folies de Buonaparte ; on avoit
été forcé, à cet effet, de maintenir l'impôt à
une quotité presque excessive, comparative-
( 7)
ment aux moyens d'un peuple opprimé depuis
vingt-cinq ans \ cependant on payoit l'impôt
sans murmure ; la bonté du Roi fécondoit la
terre et sembloit doubler ses produits.
Exempt de méfiance , comme il l'étoit de
ressentiment, le Roi avoit laissé l'autorité qu'il
déléguoit entre les mains de presque tous les
mêmes hommes auxquels Buonaparte l'avoit
confiée \ ils avoient mérité leurs places en ser-
vant l'usurpateur contre leur légitime souve-
rain , le Roi les invitoit à l'aimer en se lais-
sant servir par eux.
La confiance et la prospérité renaissoient
par-tout à l'ombre de celte inépuisable bonté,
et quinze millions de Français qui n'avoient
connu que les déchirements divers de la ré-
volution et la sombre tyrannie de Buonaparte,
bénissoient le sceptre bienfaisant desBourbons,
et gémissoient d'avoir connu si tard l'antique
race de leurs Rois.
Il est vrai de le dii-e ; jamais monarque
ne lut plus sincèrement et plus universelle-
ment adoré , et quand la postérité apprendra
ses vertus et son destin , elle ne croira point à
tant de méchanceté dans les hommes, et elle
prendra nos récits pour des fables.
Mais cet effet est déjà produit, Car les
(8)
étrangers , quoique contemporains des événe-
ments , ne peuvent s'expliquer l'existence à la
ibis de tant de bonté et de tant de trahison ;
cependant il faut déchirer le voile qui cache
ces horreurs humaines , et au risque de dis-
créditer la clémence même, il faut dire comme
elle fut trahie. L'Europe a vu, en 1789, la
majorité de la nation conspirer contre le Roi ;
elle va voir aujourd'hui l'armée conspirer
contre la nation.
Buonaparte réunit en lui les deux plus grands
fléaux de l'humanité , le caractère de tyran
et celui de conquérant. Arrivé au pouvoir su-
prême au milieu des fureurs d'une effroyable
révolution, il promit la paix à la France , à
condition qu'elle lui serviroit à faire la guerre
au monde : il lui donna la paix en effet,
mais ce fut celle des tombeaux : de ce mo-
ment il commença la guerre, et elle ne cessa
plus \ ses généraux et ses soldats contractèrent
bientôt les habitudes farouches des camps et
celles du pillage des peuples ; ivres de succès,
maîtres des Rois et des Princes, détrônant les
uns et commandant aux autres, leur avidité
ne connut plus de limites ; le monde devint
trop petit pour de tels hommes.
C'est dans cet état d'ivresse que la Provi-,
(9)
dence les frappa ; mais ni le grand désastre
de Russie, ni la prise de Paris , ni le besoin
d'une longue paix après de si longues guerres,
ni le besoin d'une franche réconciliation avec
les nations offensées , ni le retour du Roi, qui
ramenoit avec lui tous ces bienfaits et toutes
les espérances, ne purent vaincre leurs re-
grets ; ils virent avec désespoir leur échapper
l'oppression du monde dont Buonaparte par-
tageoit les dépouilles avec eux (*). Ils jurèrent
fidélité impérissable à celui qui les avoit con-
duits au pillage des nations , et ce fut dans
leurs derniers embrassemens que commença
la conspiration.
De ce moment la trahison et le déguisement
devinrent le système de leur conduite, et, en
remontant sur le trône, le Roi fut détrôné.
Cependant que ne fit-il pas pour les engager
à servir fidèlement ? Il tendit la main à tous
ces hommes qui se battoient depuis vingt-cinq
ans contre lui, il les invita à sa table, et par une
(*) Buonaparte donnoit à ses généraux, à ses ministres, à
ses favoris des dotations dans les pays conquis ; en Pologne,
un de ses maréchaux en avoit une de plus de douze cent
mille livres de rente : c'est ainsi que le tyran leur faisoit
préférer le métier de tuer des hommes à la paix de leur
patrie , et au bonheur domestique.
( 10 )
fiction digne de la délicatesse de son esprit et
de sou inépuisable bonté, il ne voulut voir en
eux que des héros qui avoient combattu pour
la France, et dans ses entretiens avec eux, leur
rappelant leurs faits militaires, et leur nom-
mant les lieux où leur valeur les avoit signalés,
il s'honoroit d'être Français, et attachoit ainsi
leurs lauriers à sa couronne. Non content de les
confirmer dans leurs honneurs, leurs grades et
leurs fortunes , il les plaça dans ses conseils,
leur donna le commandement de toutes ses
provinces, et poussa la confiance au point de
leur confier la garde de sa personne (*).
L'armée répondit à tant de bienfaits par un
serment de fidélité souvent prononcé avec en-
thousiasme , et qui, mis sous la sauve-garde
de l'honneur du soldat, sembloit répondre de
(*) MM. les maréchaux Bcrthier et Marmont étoient ca-
pitaines des Gardes du Corps du Roi, et ses antichambres
étoient souvent gardées par des olliciers cl de simples gardes
qui sortoient des armées de Buonaparte. Au teste on ne pré-
tend point ici donner pour des conspirateurs tous ceux
dont les noms se trouvent dans cet écrit, mais on les cite
pour montrer que l'armée avoit presque tout, et qu'elle
participoit au peu qu'elle n'avoit pas en entier. Nous devons
ajouter encore que, bien que l'armée ail été entraînée à-peu-
près toute entière, cependant on n'en doit pas conclure
que tout a trahi.
( 11 )
sa foi : les généraux y répondirent par des dé-
monstrations si affectueuses qu'il eût fallu
soi-même avoir été traître pour y soupçonner
de la trahison. J'ai vu Ney, ce misérable dont
le nom s'éternisera pour donner un nom in-
fâme à la trahison, j'ai vu Ney amener ses
quatre enfans aux pieds du R.oi et le supplier
de les bénir : j'ai vu le vénérable monarque
imposer ses mains royales sur leurs têtes et
leur dire : « Vous êtes les fils d'un brave
parmi les braves, vous me servirez comme
il a servi la France, je me charge de votre
fortune (*) »
Au milieu de cet échange de bonté et de
soumissions , de serments donnés et reçus,
quelle âme assez méfiante eût soupçonné de
la perfidie ? Qui n'eût pas cru que des hom-
mes , obligés de suivre un Corse usurpateur
au milieu des glaces et des ardeurs de tous les
climats , d'exposer mille fois leur vie pour un
aventurier qui jouoit leur existence et leur for-
tune, et la jouoit encore comme s'il eût juré
de la perdre , qui les arrachoit sans cesse aux
plaisirs de jouir, et aux douceurs tant sou-
( ) Cette scène s' est passée en présence de deux cents
personnes au château de Saint-Ouen , où le Roi s'arrêta
avant d'entrer dans sa capitale.
( 12 )
haitées par les guerriers, de la vie domesti-
que , qui les condamnoit au métier de recru-
teurs féroces, et au métier plus féroce encore
de faire immoler la fleur de la population ;
qui n'eût pas cru que ces hommes auroient
chéri un repos honorable, et auroient vu avec
délices la fin de leurs travaux, et l'assurance
de leurs fortunes garanties par la légitimité du
meilleur des rois et du plus libre des gou-
vernements ?
Cependant la trahison marchoit à l'abri de
la confiance générale et de l'amour que le Roi
inspiroit, car c'est un phénomène à remarquer,
que la conspiration acquéroit de l'intensité
en proportion des conquêtes que le Roi faisoit
chaque jour sur les coeurs des Français : la
raison en est sans doute que plus on voyoit
de motifs au Gouvernement pour se confier
dans l'amour des peuples, et moins on croyoit
le trouver attentif à surveiller un petit nom-
bre de méchants bien déguisés : c'est en effet
ce qui est arrivé, et c'est aussi ce qui explique
la bienfaisante indulgence du Roi dans plu-
sieurs circonstances où il a eu l'occasion de
punir. Fort de l'amour visible de la nation,
il a dû se croire assez fort pour pardonner ;
en un mot, le Roi avoit conquis la population,
( 13)
pendant que les conspirateurs avoient cor-
rompu l'armée.
Cependant les ennemis du Roi demandent
comment il se fait que son gouvernement n'a
pas assez aperçu la conspiration pour lui op-
poser des obstacles ; ils demandent comment,
au milieu de la France dévouée à son Roi, un
usurpateur détesté a pu faire deux cents lieues
en vingt jours, et arriver jusqu'à la capitale
sans être obligé de donner un coup de sabre.
Si l'on veut juger les hommes et être juste
envers eux , il faut se mettre à leur place; et
d'abord il faut convenir que les traditions ne
nous offrent aucun Prince placé dans une posi-
tion aussi difficile que celle du Roi en remon-
tant sur le trône de ses pères.
Proscrit depuis vingt-cinq ans, inconnu aux
deux tiers de ses peuples, et calomnié sans
défense auprès de ceux dont il avoit été connu,
il trouve une nation démoralisée à dessein ,
irréligieuse par éducation, les propriétés spo-
liées par la violence, et cependant assez long-
temps possédées par ceux qui les tiennent pour
se faire déjà un titre du temps ; il trouve les
rang confondus , les lois changées , les corps
détruits ; enfin il trouve une armée orgueilleuse
de ses victoires, enivrée des fureurs belli-
( 14)
queuses de son chef, trois fois trop considé-
rable pour l'état de paix, et l'étendue de la
vieille France, une armée capable par sa
force et le sentiment d'elle-même de com-
mander à tout.
Cependant cette seule phrase , le retour du
Roi, signifie à toutes les imaginations le retour
de la religion, des moeurs, de la justice, de
la prospérité et de la paix. L'imagination le
voit ainsi, aussitôt la volonté le demande ;
l'impatience du bonheur s'oppose au retour du
bonheur , et le Roi se trouve entouré de pres-
qu'autant de difficultés qu'il a de sujets.
L'esprit sage et éclairé du Roi compose
avec les passions, les contradictions, pèse la
différence entre la nation qu'il a quittée il y a
vingt-cinq ans, et la nation qu'il retrouve. Il
fait la part à toutes les circonstances, et au
milieu du chaos qui l'entoure, il porte le flam-
beau de sa raison, et comme par enchante-
ment il dissipe en peu de mois des ténèbres
qui sembloient invincibles.
C'est un fait que l'on défie de contester ,
que trois mois après le retour du Roi, si l'on
entendoit des plaintes individuelles , le cri gé-
néral proclamoit le retour de la liberté et du
bonheur ; la nation, ivre d'amour, jouissoit
( 15 )
déjà en effet, et se nourrissoit des plus douces
espérances.
Le Roi avoit donc déjà fait un prodige,
celui de créer une opinion unanime au milieu
d'une nation, dont une partie , avant son re-
tour , n'étoit composée que d'oppresseurs, et
l'autre que d'opprimés.
Il est affreux pour un grand coeur de se
trouver placé dans une situation où l'exercice
d'une exacte justice est impossible, et cette
situation s'est trouvée être celle du Roi : fa-
tigué d'ailleurs des craintes des uns , qu'il ne
pouvoit détruire , puisqu'elles procédoient de
l'opinion publique , et des plaintes des autres
qu'il ne pouvoit satisfaire sans courir le ha-
sard d'une secousse violente, il s'est trouvé
aux prises avec des difficultés invincibles :
dans cet état, le Roi a pris le seul parti qui
parut en effet devoir concilier ces oppositions.
Il a mis à la place de la justice , qu'il lui était
impossible de rendre à chacun, une bonté in-
effable qu'il pouvoit répandre sur tous : agis-
sant ainsi sur la masse, et ralliant la nation
par un sentiment, il la préparoit à désirer un
jour elle-même le règne de la justice, et à de-
mander qu'il commençât par une conciliation
nécessaire.
( 16)
Nous étions déjà près de ce temps où les
peuples eux-mêmes auroient invoqué le règne
de l'équité, et demandé d'être replacés, sous
tous les rapports moraux, en harmonie avec
les peuples de l'Europe : nous en attestons les
administrateurs qui ont pris la peine d'étudier
l'esprit des habitans de leurs provinces ; ils
diront que, même parmi les amis de la révo-
lution , la divine bonté du Roi produisoit
chaque jour des progrès sensibles vers le re-
tour à ce qui est honnête et bon (*).
Loin de nous l'idée de persuader qu'il n'y
eut pas d'exceptions ; il y en avoit sans doute,
et la révolution avoit produit une espèce d'or-
gueil dans le vice qui lui donnoit une effron-
terie digne de remarque. Quelques révolu-
tionnaires la poussoient au point de traiter
d'insolence la bonté que le Roi avoit de leur
pardonner ; ils ne mettoient point de prix à
une grâce qui étoit commune à tous ; un ty-
ran qui eût puni les uns et pardonné aux
autres auroit peut-être mieux réussi sous ce
rapport ; on n'est flatté que des exceptions,
(*) On en peut donner pour preuve que des lettres de
noblesse étoient fréquemment demandées par des homme*
qui avoient ardemment concouru à son anéantissement.
(17 )
rien dans notre monde ne vaut que par les
contrastes.
Mais le Roi avoit senti que commencer à
punir, c'étoit se proposer une difficulté sans
fin ; une grâce générale étoit plus selon son
coeur, elle étoit peut-être plus aussi selon la"
sagesse et l'ensemble des circonstances, et l'on
ne cessera de répondre aux ennemis du Roi
qui affectent à dessein de l'en blâmer.—Voyez
la France avant et après la dernière catas-
trophe.—Avant, tout sourioit à la renaissance
de toutes les prospérités (*), l'administration
sembloit moins marcher que glisser sur une
surface douce et facile : le Roi a disparu, et
l'impression profonde que le bienfait de son
gouvernement a laissée, excite les larmes dans
les uns, et le désespoir des regrets dans les
autres : la terreur même ne comprime pas le
mécontentement (**).
(*) Cette renaissance étoit si visible, que la calomnie a
cru pouvoir s'en servir pour exciter la France contre l'An-
gleterre : on a dit et répété avec affectation que déjà la pros-
périté se montroit assez pour exciter la jalousie des An-
glois, et qu'ils avoient lâché Buonaparte pour la dévorer.
Celle supposition est absurde , et ne vaut pas qu'on y ré-
ponde ; mais elle prouve l'état de bien-être que le gouver-
nement du Roi avoit déjà rendu à la France.
(**) Si l'on vouloit douter des rapports unanimes de ceux
2
( 18)
Le système du gouvernement adopté par le
Roi avoit donc fait un bien que la mauvaise
foi même ne peut contester, et ce bien est celui
que le Roi a dû se proposer pour la paix de la
France et du monde : nous disons pour la paix
du monde, car c'est encore une chose qu'il
importe de considérer dans la situation diffi-
cile où le Roi s'est trouvé en remontant sur le
trône ; replacé à la tète d'une nation dont un
furieux s'éloit servi pour dévaster les nations,
il a été , pour ainsi dire , chargé du maintien
de la paix universelle ; et en considérant ses
peuples sous ce rapport, le Roi a dû méditer
sur leur esprit. Dans quel étal l'a-t-il trouvé ?
Regarder la conquête comme un droit, les
capitales des empires comme des chefs-lieux
de département, la chute des Rois comme
un accident vulgaire, et la dépouille des peu-
ples comme une propriété légitime. L'âme des-
séchée par une admiration gigantesque du
crime triomphant, accoutumée à regarder
l'Europe comme un cimetière, et à adorer
Buonaparte comme le dieu de la mort , tels
étoient les élémens dont cet homme avoit com-
qui arrivent de France, qu'on lise le rapport du ministre
Fouché et des lieutenants de police de Buonaparte.
( 19)
posé, pour l'exécution de ses desseins, l'esprit
de la nation françoise ; tel étoit l'esprit que le
Roi avoit à gouverner et à changer.
Ce qu'il avoit à faire , il l'a fait par une
combinaison d'une haute sagesse : le Roi a
compris que celte disposition de la nation, à
se porter en dehors et à mettre toutes ses jouis-
sances dans la possession idéale de tout ce qui
n'étoit pas à elle, prenoit sa source dans le
malheur qui la minoit au dedans ; en effet,
la nation ne se portoit si volontiers à toujours
regarder hors d'elle, que pour n'avoir pas le
spectacle désespérant de son intérieur : en la
ralliant à des sentiments bienveillants et modé-
rés, en lui donnant une liberté sage, en lui
inspirant des habitudes domestiques , et en la
faisant jouir de la prospérité qui en est la con-
séquence , le Roi avoit conçu l'espérance que
sa nation sentiroit bientôt le plaisir de se con-
templer elle-même.
C'est réellement l'effet que la sagesse du
Monarque avoit produit ; déjà les idées du
peuple étoient changées ; on ne voyoit plus
les imaginations parcourir le globe et se con-
soler , par des conquêtes fantastiques, de la
douleur d'être conquises elles-mêmes par la
tyrannie d'un brigand: l'orgueil avoit changé
( 20 )
de place et de nature, la patrie se contem-
ploit avec plaisir: le Roi s'étoit donc heureu-
sement acquitté de la garde du grand dépôt
qui lui avoit été confié ; un esprit pacifique
pénétroit rapidement dans l'esprit de tous
les François, la soif de la guerre s'éteignoit ;
l'armée seule, travaillée par la conspiration ,
couservoit ce sentiment farouche : encore
a-t-on vu que ce n'étoit pas toute l'armée ,
puisqu'un tiers et souvent une moitié des ré-
giments que l'insurrection arrachoit à l'auto-
rité du Roi, au lieu d'aller rejoindre Buona-
parte , jetoient leurs fusils et retournoient
chez eux, déclarant qu'ils ne vouloient servir
personne.
Voilà le bien que le Roi avoit fait; que ses
ennemis nous disent les maux dont il a été la
cause.
Le Roi a laissé Buonaparte arriver à Paris,
et ressaisir les armes dont l'Europe l'avoit
dépouillé. Mais n'est-il pas permis de dire que
si, dans cet événement singulier, la faute est
des hommes, il en appartient au moins la
moitié aux puissances de l'Europe ? Il leur
étoit certainement plus facile de ne pas mettre
Buonaparte à l'île d'Elbe, qu'il ne l'étoit au Roi
de l'empêcher de venir de l'île d'Elbe à Paris.
( 21 )
L'armée , comme nous l'avons dit, a con-
spiré contre la nation ; nous ne croyons pas
nécessaire d'insister sur un fait tellement con-
staté , qu'il est déjà regardé comme histo-
rique. La question est de savoir si le Roi a pu
prévenir la conspiration ; non, le Roi ne l'a
pas pu , nous nous flattons de le démontrer.
Le Roi, en remontant sur son trône , l'a
trouvé entouré de l'armée de Buonaparte , il
n'a donc pas eu le choix, il a fallu qu'il s'en
servît: pour s'en servir, il a dû la gagner,
et pour la gagner, il a dû lui donner sa con-
fiance ; c'est ce qu'il a fait, nous l'avons dé-
montré. Cela entendu, on comprendra facile-
ment qu'il étoit à-peu-près impossible de
porter la surveillance au sein de ce corps qui,
passant en un moment du service de Buona-
parte au service du Roi, n'appartenoit pré-
cisément à personne , et n'appartenoit réelle-
ment qu'à lui-même. Les serments et les bien-
fa ils n'ayant rien pu sur lui, il étoit impossible
de l'atteindre. Sans doute on a eu des indices,
des preuves même des mauvaises dispositions
de plusieurs d'entre eux ; mais soutenus par la
masse , il étoit même difficile de les punir, et
on l'eût fait, qu'on n'eût pas remédié au mal;
c'est comme si on eût arraché quelques che-
( 22)
veux, quand c'étoit la tète qu'il falloit cou-
per.
La conspiration marchoit donc aussi sûre-
ment cachée dans ce corps , que la pensée
dans le cerveau : elle consistoit à entretenir le
souvenir de Buonaparte dans l'esprit du soldat,
afin de le trouver prêt à le suivre au moment
de son retour : c'est ce qui se faisoit à peu de
frais et sans aucun danger ; les corps-de-
gardes , les casernes, les régiments, les com-
mandements des provinces, tout appartenoit
à l'armée ; ainsi, tout ce qui devoit être puni
étant fait par ceux mêmes qui dévoient en
rendre compte; ou l'on n'en étoit pas instruit,
ou ce qu'on apprenoit éloit toujours excusé :
à l'abri de ces circonstances, qui tenoient
aux choses et non aux hommes, on complo-
toit et l'on corrompoit impunément l'armée.
Cependant il y avoit des corps plus soi-
gneusement corrompus que les autres, et la
conspiration avoit eu soin de les placer, Sui-
vant leurs degrés de corruption, sur la route
de Buonaparte ; ils avoient calculé leur affaire,
de sorte que les régiments du premier degré
dévoient donner l'exemple à ceux du second ;
ceux du second à ceux du troisième, et ainsi
de suite : c'est ainsi que la conspiration a fini
(23)
par entraîner toutes les troupes, même les
corps pour lesquels on n'avoit fait aucun frais ;
l'important dans une armée , est d'avoir des
tètes de colonnes qui fassent bien, le reste
suit et fait de même.
Ainsi la défection des régiments de Grenoble
a entraîné celle des régiments de Lyon ; celle
des régiments de Lyon, la défection de ceux
de la Bourgogne; celle des régiments de la
Bourgogne, la défection de ceux de Paris ;
celle des régiments de Paris, la trahison de
ceux de Bordeaux, du Midi, et enfin du reste
de l'armée (*).
C'est sur les ailes de cette conspiration,
que Buonaparte est arrivé avec trente mille
hommes à Paris sans tirer l'épée : le plus mince
brigand en auroit fait autant ; car lorsque, de-
puis la première station jusqu'à la dernière ,
(*) On a saisi, mais trop tard, les fils de la conspira-
tion : ils servent du moins à prouver le soin qu'on a mis à
la faire, et montrent l'impossibilité de lui résister. On a
saisi les lettres que Buonaparte écrivoit, à son départ de l'île
d'Elbe, aux colonels des régiments qui se trouvoient sur sa
route, et qu'il jugeoit par conséquent devoir être employés
contre lui. Ces lettres étoient des ordres donnés par l'Em-
pereur à ses divers officiers, leur enjoignant, sous leur res-
ponsabilité , de se trouver à des rendez-vous fixes qu'il leur
donnoit en Bourgogne. Après la prise de Grenoble, ces
(24)
on trouve armés pour soi ceux qui ont été
envoyés contre ; il ne faut que monter à che-
val et faire route : c'est ce qu'a fait le double
usurpateur; que l'on veuille bien considérer
les faits, le merveilleux disparoit , il n'y a
plus de prodige.
Mais pourquoi la population , pourquoi les
gardes nationales des provinces et de Paris,
n'ont-elles montré d'opposition nulle part? Au-
tant vaudroit demander pourquoi un homme
armé de toutes pièces met en fuite un homme
nu de la tête aux pieds ; je ne sache pas
qu'on ait jamais vu une population surprise
sans armes se précipiter sur une armée ; et
Buonaparte savoit qu'il auroit trouvé la popu-
lation dans cet état ; il savoit que les gardes
nationales des provinces étoient toutes à-peu-
près désarmées (*), et la conspiration avoit
régiments ayant été mis en mouvement pour marcher sur
Lyon, Buonaparte en fut exactement averti, et prévoyant le
cas où ses premières lettres fussent arrivées trop tard, il
leur en adressa de nouvelles , et pour qu'elles ne manquas-
sent pas leur destination, les lieux où les régiments en
marche dévoient, être trouvés, étoient indiqués. Dans cette
indication qui regardoit la marche d'une quantité de régi-
ments, il n'y avoit pas une erreur: on peut juger jusqu'à
quel point étoit portée la fidélité dans la trahison.
(*) Dans les provinces que Buonaparte a parcourues dans
(25)
tellement préparé la rapidité de sa marche,
que nulle part on n'a eu le temps de com-
poser une résistance.
Paris seul paraissoit capable d'opposer une
digue au torrent ; sans doute le Roi y auroit
été couvert d'un rempart d'acier, nous en
attestons ces transports unanimes qui n'ont
pas cessé de faire retentir la capitale , pen-
dant le danger, ces gémissements funèbres et
ses adieux déchirants qui ont accompagné le
Roi à son départ-, oui, le sang de tous les
Parisiens étoit à lui, et il pouvoit dans une
horrible lutte trouver un illustre tombeau, ou
une mémorable victoire : le Roi n'a pas cru
devoir tenter cette fortune. Est-ce une faute,
est-ce un grand trait de sagesse ?
La garde nationale de Paris comptait, dans
ses rangs, environ trente mille hommes, la
Maison du Roi, dans les siens, environ cinq
mille; une multitude de volontaires, accourus
des provinces, composoit une masse informe ;
le cours de deux cents lieues, avec tout le soin possible et
tout le temps convenable, on n'auroit pas rassemblé six
mille fusils, et les eût-on rassemblés, on n'aurait pas
trouvé de munitions de guerre. Buonaparte, au contraire, arri-
voit sur chaque point de cette longue ligne, avec une force
compacte et armée de toutes pièces.
(26) ■
organisés, ils eussent combattu comme des
héros; le temps manquoit; sans organisation,
ils étoient plus embarrassauts qu'utiles. La
Maison du Roi ne faisoit que de naître ; la
moitié manquoit d'armes et de chevaux : la
garde nationale, animée du meilleur esprit,
ne connaissoit encore qu'imparfaitement l'art
des manoeuvres et n'étoit point aguerrie par
l'usage des combats ; tous domiciliés et com-
merçants , la plupart pères de famille, s'il y
avoit beaucoup de raisons de compter sur
leur valeur, beaucoup de raisons aussi pou-
voient faire craindre qu'elle ne fût pas à l'abri
de l'influence des intérêts domestiques.
Telle étoit la composition de l'armée , que
le Roi pouvoit opposer à Buonaparte, qui avoit
déjà mitraillé la garde nationale de Paris, et
à son armée de déserteurs qui voyoient der-
rière eux l'échafaud, et devant eux le pillage
de la plus belle ville du monde.
Que l'on juge sans passion , et que l'on
prononce.
Buonaparte a surpris Paris comme un bri-
gand armé surprend une paisible famille; aussi
y est-il arrivé solitaire; pas un paysan, pas un
garde national ne l'a suivi; pas un corps, pas
une autorité n'a été à sa rencontre ; il n'a reçu
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des adresses et des félicitations que lorsqu'ar-
rivé dans un lieu , il l'avoit frappé de terreur
par les rugissements de ses farouches soldats.
Le Roi, au contraire, quitte Paris ; il étoit
déjà détrôné, et cependant la foule le presse
et le bénit; les larmes inondent ses pieds, on
lui prodigue les marques de l'amour et du
désespoir : il est en route , fuyant le palais de
ses pères ; les peuples volent à sa rencontre,
il n'est pas un coeur qui ne veuille lui servir
d'asile , des voeux et des respects l'arrêtent à
chaque pas : les villes sont illuminées en pré-
sence des soldats du tyran. L'arrivée de Buo-
naparte à Paris est une pompe funèbre, la
fuite du Roi est un triomphe éclatant.
Cette esquisse d'un tableau qui demanderoit
d'autres développements et d'autres couleurs ,
est cependant assez fidèle pour faire juger de
la sagesse du Roi, de la puissance qu'il a de
gagner les hommes, de l'amour profond qu'il
a gravé dans les coeurs, et de l'impossibilité
d'échapper à l'horrible trahison qui l'a mo-
mentanément détrôné.
La sagesse humaine n'est que relative ; celle
du Roi a été soumise à cette règle générale :
placé sur un trône affermi, il eût autrement
gouverné ; placé sur un trône qu'on lui a rendu