De la gratuité de certaines fonctions publiques existantes ou à créer, considérée comme moyen de rapprocher les classes et d

De la gratuité de certaines fonctions publiques existantes ou à créer, considérée comme moyen de rapprocher les classes et d'élever le niveau moral et intellectuel de la France : avant projet d'un plan de reconstruction de la patrie française sur ce qui reste de solide dans ses fondations anciennes / par M. Pernolet...

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Français
95 pages

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impr. de E. Aubert (Versailles). 1872. 1 vol. (93 p.) ; in-8.
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Publié le 01 janvier 1872
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DE LA GRATUITE
DE
CERTAINES FONCTIONS PUBLIQUES
EXISTANTES OU A CRÉER
CONSIDEREE COMME MOYEN DE RAPPROCHER LES CLASSES
ET D'ÉLEVER LE NIVEAU MORAL ET INTELLECTUEL DE LA FRANCE
AVANT-PROJET
D'UN
PLAN DE RECONSTRUCTION
DE LA PATRIE FRANÇAISE
SUR CE QUI RESTE DE SOLIDE DANS SES FONDATIONS ANCIENNES
PAR M. PERNOLET
Député de la Seine.
1872
VERSAILLES. — IMPRIMERIE DE E. AUBERT.
DE LA GRATUITÉ
DE
CERTAINES FONCTIONS PUBLIQUES
EXISTANTES OU A CRÉER
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CERTAINES FONCTIONS PUBLIQUES
EXISTANTES OU A CRÉER
CONSIDÉRÉE COMME MOYEN DE RAPPROCHER LES CLASSES
ET D'ÉLEVER LE NIVEAU MORAL ET INTELLECTUEL DE LA FRANCE
AVANT-PROJET
D'UN
PLAN DE RECONSTRUCTION
DE LA PATRIE FRANÇAISE
SUR CE QUI RESTE DE SOLIDE DANS SES FONDATIONS ANCIENNES
PAR M. PERNOLET
Député de la Seine.
1872
VERSAILLES. — IMPRIMERIE DE E. AUBERT.
INTRODUCTION
Je me propose d'appeler l'attention sur la gratuité de trois
ordres spéciaux de fonctions publiques, dont la plupart
existent déjà, pour le premier de ces ordres — l'ordre
administratif — dont beaucoup d'autres seraient à créer,
dans ce que j'appellerai l'ordre intellectuel et l'ordre moral,
et qu'il importerait, selon moi, de multiplier assez pour qu'il
s'en trouvât partout où des hommes capables de les remplir
seraient disposés à mettre une partie de leurs loisirs au ser-
vice de leurs concitoyens. Je crois possible de constituer ces
trois ordres de fonctions gratuites dans des conditions nou-
velles, qui donneraient assez d'importance à leur ensemble,
pour en faire la maîtresse-institution de la France, et je pense
qu'ainsi constituée, cette Institution serait capable de devenir,
en peu de temps, l'instrument de notre régénération.
C'est le désir de mettre à l'étude cette idée, qui me déter-
mine à en entretenir le public, afin de juger, par l'accueil
qu'on lui fera, s'il y a lieu de l'approfondir d'avantage et de
la préciser, dans les détails nombreux qu'elle comporte, de
1
— 2 —
manière à donner assez de consistance à ce qui n'est aujour-
d'hui qu'une esquisse, pour qu'il devienne facile d'y trouver
les éléments d'un plan complet et définitif.
Il ne faut donc pas chercher, dans ce qui va suivre, l'exposé
méthodique d'un système nettement arrêté dans toutes ses par-
ties : ce ne sont que des aperçus. Néanmoins j'ai lâché de
les multiplier assez pour mettre en évidence toutes les faces du
but à atteindre et pour montrer, en outre, d'abord que les
moyens d'y parvenir sont d'une grande simplicité, ensuite que
l'application de ces moyens peut être faite immédiatement,
sans autre dépense qu'un peu de foi et quelque bonne vo-
lonté de la part de ceux qui sont le plus intéressés au succès
de l'entreprise.
Je crois pouvoir ajouter que, but et moyens sont à la
fois conformes à l'état présent de nos moeurs et aux instincts
indélébiles de l'antique race gallo-romaine, ravivée par l'élé-
ment Franc, qui constitue la nationalité française. J'ai pris le
peuple français tel qu'il est, sans prétendre le faire autre. J'ai
cherché seulement à l'améliorer, en développant ses qualités
natives : car je ne suis pas de ceux qui trouveraient désira-
ble de pouvoir nous teindre en Anglais, en Allemands, en
Américains ou en Suisses. Je tiens à rester Français. Sans me
dissimuler que plus d'une des nations étrangères est parvenue
à l'emporter sur notre chère France, en richesse, en puissance,
ou en liberté, je ne m'en afflige pas outre mesure ; parce que
je suis persuadé que notre infériorité présente n'a rien d'ir-
réparable; parce que je crois que ce sont des fautes graves et
trop prolongées qui ont causé notre décadence; parce qu'il ne
— 3 —
me déplaît pas que des fautes graves soient punies sévère-
ment ; parce qu'enfin je ne doute; pas que la France ne finisse
par comprendre qu'elle fait fausse route depuis le commen-
cement du siècle, et qu'elle ne soit prête à rentrer dans la
bonne voie aussitôt qu'elle aura lieu de croire à la raison et au
désintéressement de ceux qui la lui montreront. Or, je suis con-
vaincu qu'il dépend entièrement de nous de n'avoir rien à en-
vier aux autres nations, pas plus en richesse et en puissance
qu'en liberté. Je suis même convaincu qu'aujourd'hui, plus
que jamais, nous sommes en mesure d'arriver bientôt à une
stabilité et à une dignité politiques supérieures à celles de plus
d'un Empire. Enfin, je nourris l'espérance que, du jour où
nous nous appliquerons à cultiver consciencieusement les
qualités d'esprit, de goût et de coeur qui sont propres à notre
sang, le premier rang nous sera acquis de nouveau, sans
conteste. Nous n'avons qu'à vouloir avec persévérance !
Mon projet n'est pas autre chose qu'un moyen pratique de
mettre à l'ordre du jour et à la portée de tout le monde cette
culture de nous-mêmes, sans laquelle nous resterions abais-
sés. C'est un plan combiné de manière à développer simulta-
nément, dans la nation entière, par une action réciproque de
ses différentes parties, toutes les bonnes qualités dont elle
est capable. Le moyen consiste essentiellement, dans une or-
ganisation officielle et permanente — mais volontaire — du
rapprochement et de la communion de ce qu'il reste de classes
sociales en France.
Les événements dont notre siècle a été témoin, tant en
France qu'à l'étranger, m'ont donné la conviction que les
— 4 —
hommes assez heureux pour vivre dans l'aisance ne peuvent
plus se promettre d'en jouir avec sécurité qu'à la condition
de prouver journellement, par l'usage qu'ils en font, leur
supériorité — à la fois morale et intellectuelle — sur la partie
de la population qui n'est pas encore parvenue à se libérer
de l'obligation du travail réglementé et continu. Je crois
nécessaire que cette conviction pénètre dans l'esprit des gé-
nérations nouvelles. Je voudrais que, dans cette persua-
sion, tout homme qui a la bonne fortune d'avoir acquis une
instruction générale, des connaissances spéciales et du loisir,
se regardât comme tenu strictement, non-seulement de se
montrer digne de cette faveur, aux yeux de ceux qui ont été
moins heureux que lui dans la lutte de la vie, mais encore
de les faire participer fraternellement aux bienfaits dont il
jouit. Selon moi, c'est à la fois son intérêt et son devoir.
J'admets en effet qu'à l'avenir il ne saurait plus y avoir de
classes supérieures qu'à la condition, pour elles, de s'imposer
l'obligation de devenir classes dirigeantes; par là, j'entends
l'obligation de faire tout ce qui est en leur pouvoir pour aider
les classes inférieures à s'élever sans cesse. Je vais jusqu'à
penser que, lorsque les hommes qui sont à la fois éclairés et
dans l'aisance négligent le devoir que je leur attribue, ils
sont coupables des erreurs et des excès dont la société fran-
çaise souffre périodiquement. Je n'hésite pas à les en rendre
responsables, parce que je crois qu'il dépendrait d'eux de
prévenir ces calamités, persuadé qu'une sollicitude sincère,
intelligente et active de la part des conservateurs en général,
à l'égard de la classe ouvrière, suffirait presque toujours pour
— 5 —
soustraire la multitude aux excitations des agitateurs. Si les
hâbleurs, si les ambitieux, si la manie révolutionnaire, si la
sauvagerie trouvent si déplorablement des armées toujours
prêtes à soutenir leurs idées subversives, c'est que l'égoïsme,
l'indifférence, la mollesse et les désordres des classes aisées
ont développé et entretiennent dans les masses l'envie,
la haine et d'irrésistibles désirs de farniente; c'est que, de-
puis longtemps, ces armées sont abandonnées à la garde
de Dieu (comme on dit) sans être ni instruites, ni discipli-
nées, ni commandées. Il faut renoncer à ces errements fu-
nestes, nés de l'accumulation des mauvaises habitudes pro-
pres aux régimes précédents. Il faut songer sérieusement à
nous garder nous-mêmes et à garder, en même temps que
nous, nos frères moins instruits, moins heureux et plus cré-
dules. Nous devons nous considérer comme ayant charge
d'âmes à leur égard; à ce titre nous avons l'obligation de
leur donner, non-seulement de bons conseils, mais surtout
de bons exemples : nous devons les instruire, les aider, les
élever et faire reposer la tranquillité et la prospérité pu-
bliques sur le développement universel de tous les bons
sentiments dont l'humanité est capable. C'est pour atteindre
ce but, c'est pour soustraire notre vieille société française
aux menaces de décomposition qui la minent, qu'il est né-
cessaire — urgent — de rapprocher, de mettre en con-
tact, de mêler intimement riches et pauvres, instruits et
ignorants, éclairés et aveugles, travailleurs d'atelier et tra-
vailleurs de cabinet. Pour hâter ce rapprochement, pour
opérer ce mélange, tout doit être tenté ; car il y va du salut
— 6 —
commun. Je propose un plan ; que d'autres proposent le
leur : celui qui paraîtra le meilleur devra être étudié à fond
et essayé, s'il y a lieu. Ne rien faire serait mortel.
Si, comme je l'espère, une fois entré dans le champ clos
pacifique que l'institution de mes fonctions gratuites ouvre
à tout le monde, chacun y faisait son devoir avec une gé-
néreuse émulation ; si tout bon citoyen, pénétré de l'impor-
tance de sa mission, s'évertuait à mettre au dehors, pour le
communiquer au public, tout ce qu'il a de bon dans la tète
et dans le coeur, il semble évident que l'union se ferait bien-
tôt et que le niveau intellectuel et moral de la nation entière
se relèverait rapidement. Peut-être qu'alors nous autres, les
anciens, nous pourrions avoir la consolation de ne pas mou-
rir sans avoir vu ce niveau atteindre une hauteur inconnue
des siècles précédents. Ce serait la revanche ! Car s'il est
vrai que, parfois, la force prime le droit, l'histoire enseigne
que ce n'est jamais que chez les peuples qui deviennent in-
différents aux trois titres des hommes à l'indépendance :
l'esprit d'union, l'application au travail et l'amour de la liberté.
J'ai fondé mon projet sur l'idée que le Français est capable
de tout apprendre et de tout faire. C'est son mérite; personne
au monde ne le lui refuse. Mais j'ai tenu compte, en même
temps, d'un autre fait, à savoir qu'à côté de cette qualité
rare, le peuple français a trois défauts — trois péchés capitaux
— qui ont fait son malheur trop souvent : il attend, qu'on l'en-
seigne, il veut être dirigé, il a besoin d'être soutenu. Les
intrigants, les sectaires, les coquins ne l'ignorent pas, et ils
en abusent; tandis que ceux qu'on voudrait pouvoir appeler
— 7 —
les honnêtes gens ne se sentent pas assez honnêtes — ce
semble — ou sont trop inertes eux-mêmes pour prendre réso-
lument la direction du navire et l'éloigner des écueils. Je ne
crois pas impossible de tirer de leur inertie et de rendre
réellement honnêtes ceux qui n'ont plus le souci du pain
quotidien, et je voudrais les employer à relever les autres et
à améliorer leur sort. Pour atteindre ce double but, je pro-
pose d'user, sans scrupule, aussi bien de nos défauts que
de nos qualités. C'est pourquoi, je ne me contenterais pas de
faire prêcher la fraternité et la passion d'enseigner, je vou-
drais qu'on l'organisât partout législativement.
Voilà tout mon projet. Est-il digne d'un peuple qui pré-
tend être majeur; est-il suffisamment démocratique? Je n'en
sais rien. Mais je le crois approprié à notre tempérament
et à nos habitudes. Je crois, en outre, que nous serions peu
capables de changer de tempérament et d'habitudes sans ces-
ser d'être Français. En tous cas, comme rien n'annonce que
nos masses bourgeoises et populaires soient prêtes à substituer
prochainement l'esprit de self governement à leurs inclina-
tions exportantes ou moutonnières, et que cependant nous
ne pouvons pas attendre, sans risquer de périr, il faut bien
nous prendre tels que nous sommes et agir en conséquence.
C'en est assez pour ne pas craindre de s'appuyer sur nos
défauts invétérés, s'il est possible ainsi de tirer parti plus
sûrement de nos qualités et de leur donner essor avec toute
la promptitude nécessaire. Du reste, c'est tout le monde, à
bien dire, que je convie à enseigner, à diriger, à soutenir
tout le monde. Chacun sera donc libre d'échapper au repro-
— 8 —
che d'indolence que le système comporte, par rapport à la
majorité qu'il s'agit de relever.
Voilà l'esprit dans lequel j'ai conçu et étudié le projet de
réforme que je soumets à l'appréciation du public.
Un mot encore ! Dans la situation présente du pays, la
République est seule capable, à mon sens, de faire reprendre
à la France le rang qui lui convient dans le monde. Mais si
j'ai cette conviction, je tiens en même temps pour certain que
la République ne saurait s'implanter chez nous et durer qu'à
une condition, c'est de se faire toute à tous, c'est-à-dire de
devenir l'association volontaire et loyale de tout ce que la
nation renferme de patriote, de chrétien, d'honnête, de labo-
rieux, d'éclairé, de consciencieux, de respectable en un mot;
sans distinction de préférences antérieures plus ou moins
réfléchies ou désintéressées, soit en politique, soit en religion,
soit en philosophie. Elle doit rester supérieure à tous les par-
tis, les contenir tous fermement — sévèrement même si
c'est nécessaire — mais n'exclure systématiquement per-
sonne. Une République ne serait pas française si elle n'é-
tait pas capable d'ouvrir son sein maternel à toutes les
variétés de l'esprit français, qui est essentiellement compo-
site. Au contraire, si la République veut et sait se faire
toute à tous, non-seulement elle sera le gouvernement qui
nous divise le moins, ce sera le gouvernement qui nous
unira le mieux, et comme c'est l'union qui est actuellement
notre besoin vital, la légitimité et la durée de la République
ressortiront de ce besoin supérieur, aussitôt qu'il sera satis-
fait. Pour qui considère l'état présent de la France d'un oeil
— 9 —
impartial et sans impatience, la force des choses nous conduit
irrésistiblement à la forme gouvernementale que je viens d'in-
diquer. L'amour sincère de la liberté le conseille, le sentiment
de fraternité le commande, et le salut de la Patrie fait, de
l'accord que cette combinaison suppose, le plus impérieux
des devoirs de tout bon citoyen. Or, mon plan est conforme à
l'idéal de République dont je crois le temps venu, car c'est la
mise en pratique de l'union de tous, dans l'intérêt commun,
à la plus grande gloire de la France.
Si j'étais assez heureux pour arriver à me convaincre, par
la publication de cet écrit, qu'un groupe notable d'hommes
de bonne volonté partage les idées qui s'y trouvent expri-
mées, je n'aurais rien de plus pressé que de faire appel à
leurs lumières et à leur expérience, pour donner corps à nos
vues communes, sous forme d'un projet de loi, afin d'essayer
d'en provoquer l'application officielle le plus tôt possible.
DE LA GRATUITÉ
DE
CERTAINES FONCTIONS PUBLIQUES
EXISTANTES OU A CRÉER
CONSIDÉRÉE COMME MOYEN DE RAPPROCHER LES CLASSES
ET D'ÉLEVER LE NIVEAU INTELLECTUEL ET MORAL DE LA FRANCE
CHAPITRE PREMIER
La gratuite des fonctions on général a deux défauts possi-
bles : l'incapacité et la négligence ; incapacité si l'autorité
qui choisit le fonctionnaire n'est pas suffisamment compé-
tente, judicieuse ou impartiale ; négligence, si cette autorité
manque de vigilance, de conscience ou de sévérité. De plus,
les fonctions gratuites restent habituellement stériles, lorsque
le service attendu se trouve sans compensation pour le fonc-
tionnaire.
Pour ce qui concerne les fonctions particulières dont je
veux parler, il semble possible d'échapper à ces objections,
au moyen de dispositions assez simples, qui n'ont rien de
nouveau, rien d'impraticable par conséquent.
1° On exigerait des candidats la justification publique de
toutes les conditions de capacité jugées nécessaires pour cha-
— 12 —
que sorte de fonctions. 2° On prendrait pour juge de cette ca-
pacité une autorité collective qui serait l'autorité la plus haute,
la plus considérée et la plus indépendante du département :
le Conseil général. 3° Le choix à faire définitivement, parmi
les candidats jugés admissibles, serait remis au suffrage uni-
versel de la circonscription à pourvoir. 4° En outre on assu-
jettirait les élus, dans l'exercice de leurs fonctions, à un
double contrôle : le contrôle journalier, pour ainsi dire du
public, et le contrôle supérieur de la Commission permanente
du Conseil général, qui agirait soit directement, soit par
délégués. 5° Enfin une compensation honorifique sérieuse
serait assurée au fonctionnaire pour ses peines et soins.
Au moyen de ces garanties, si les différents services à
créer étaient constitués et combinés en vue de nous relever
tous moralement, intellectuellement et même matériellement,
il ne resterait plus qu'à trouver les hommes les plus capa-
bles de remplir dignement les fonctions nouvelles.
Je pense que les plus intéressés à s'en charger sont précisé-
ment ceux qui peuvent le faire gratuitement et qu'en même
temps ce sont les plus capables. Je crois, en outre, qu'il ne se-
rait pas difficile de faire, de ce grand service social, l'objet de
leur ambition. Au moyen de leur intervention, l'institution
de nos trois ordres de fonctions gratuites exercerait, sur l'état
général du pays, une influence salutaire, qu'il serait impos-
sible d'attendre de fonctionnaires salariés. Ce serait d'abord
l'utilisation, au profit de tous, de l'instruction, des con-
naissances spéciales, de l'expérience, de la sagesse et même
— dans une mesure dont ils resteraient maîtres — des
ressources matérielles acquises par le petit nombre de ceux
qui en possèdent le plus. Ce serait, ensuite le rapproche-
ment des classes les plus éloignées les unes des autres par
leurs habitudes : ce serait non-seulement leur rapproche-
ment, ce serait, jusqu'à un certain point — pour la plupart
des fonctions nouvelles, comme on le verra plus loin — la
communion des classes, ou leur fusion (pour employer un
— 13 —
mot plus usité de notre temps, mais bien moins approprié à
mon sujet). Ce serait enfin un encouragement nouveau et
puissant, donné solennellement, sinon au génie, qui n'en a
pas besoin, du moins aux trois causes normales de la réus-
site et de l'aisance : le travail, l'économie et la bonne con-
duite .
Pour intéresser au succès de cette entreprise les hommes
qui devaient en être les agents, je ne me contenterais pas de
compter sur leur intérêt proprement dit — bien qu'il se trouve
en question beaucoup plus que la plupart d'entre eux ne pa-
raissent s'en douter — je compterais surtout sur un senti-
ment éminemment français : l'honneur.
Quoi qu'en ait pu penser — ou dire — Montesquieu, l'hon-
neur doit être, en France, de tous les régimes qui veulent vivre.
Malheur à la République si elle prétendait en faire abstrac-
tion ! Elle retirerait à l'activité de notre race son mobile le
plus énergique et le plus généreux. Seulement, quand c'est
la République qui fait appel à ce sentiment national, elle est
tenue de l'exciter et de l'entretenir par des moyens autres et
meilleurs que ceux qui prévalaient dans les cours. Ce n'est
plus à la gloire d'un homme que tout citoyen doit être prêt
à sacrifier ce qui lui est le plus cher, c'est à sa Patrie : ce
n'est plus aux satisfactions d'un seul qu'il faut se vouer,
c'est à l'amélioration de tous, de soi-même d'abord.
Les différentes fonctions gratuites dont je vais parler ont
tout ce qu'il faut pour tenter l'ambition des hommes parve-
nus, par leur travail et leur bonne conduite, à conquérir le
degré du superflu et de loisir que la gratuité exige. Je suis
même convaincu que, si la loi intervient pour sanctionner
l'honneur de servir tout le monde, pour le bien commun,
cet honneur est capable de constituer bientôt la décoration
civile la plus recherchée, et qu'un honnête homme ne sera
sûr d'avoir fait tout ce qu'il doit que lorsque ses concitoyens
l'auront jugé digne d'être revêtu de quelqu'une de nos fonc-
fonctions gratuites. Tout citoyen à qui cette couronne aura
— 14 —
manqué devra craindre que sa vie ne soit pas considée comme
sans reproche; en tout cas, elle sera incomplète.
Si c'étaient seulement les volontaires de l'Institution nouvelle
qui devaient se trouver soutenus et grandis par l'attrait de l'in-
signe honneur promis à ceux qu'on admettrait à consacrer la
dernière phase de leur existence au service du publie, mon
but ne serait pas atteint ; car c'est surtout le gros de la po-
pulation qui me préoccupe : mais je suis persuadé que l'en-
couragement au bien, résultant de l'organisation proposée,
s'étendrait de proche en proche à tous les degrés de la
hiérarchie sociale. En confiant de préférence le contrôle
des services administratifs et la direction supérieure des in-
térêts intellectuels et moraux de la Société à l'élite des ci-
toyens ayant fait leurs preuves de capacité et de moralité, et
acquis, par là, quelque superflu et du loisir, le suffrage uni-
versel ferait, sans doute, à l'égard de ce petit nombre de ci-
toyens, tout ce qui semble possible pour encourager au bien
et provoquer des hommes de coeur à parachever leur vie,
en allant jusqu'à bien mériter du pays : mais le bienfait de
l'institution s'étendrait beaucoup plus loin. En effet, les fonc-
tionnaires dont il s'agit ne sauraient se mêler aux différentes
parties de la population — comme ils seraient obligés, par
leurs charges, de le faire — sans être tenus de s'y montrer
par leurs meilleurs côtés, de manière à rester incessamment
dignes de l'honneur reçu. S'ils se contentaient d'être admi-
nistrateurs prévoyants et économes, inspecteurs d'écoles in-
telligents et zélés, lecteurs agréables, professeurs intéres-
sants, conseillers éclairés, visiteurs d'indigents actifs et ju-
dicieux, distributeurs équitables de secours, etc., ce ne serait
pas assez aux yeux d'un public français, souvent docile, mais
jamais aveugle et toujours enclin, non-seulement à critiquer
ses supérieurs, mais même à en médire, il faudrait donc,
de plus, être sans reproches graves, non-seulement dans sa
vie publique, mais plus encore peut-être dans sa vie privée.
Or, un rapprochement des classes, opéré dans des conditions
— 15 —
pareilles, aurait ce double effet utile qu'en même temps que
les titulaires des fonctions nouvelles s'efforceraient de s'amé-
liorer et de se perfectionner eux-mêmes, leur contact et leur
exemple réagirait sur ceux de leurs concitoyens qui les ver-
raient à l'oeuvre ; de sorte que le niveau moral du pays tout
entier tendrait à se relever peu à peu à la hauteur des meil-
leurs, en même temps que le niveau intellectuel.
L'Institution proposée deviendrait ainsi une véritable école
d''amélioration mutuelle et de perfectionnement général. C'est
à quoi je vise.
On se rendrait mal compte de mes espérances à ce sujet,
si je n'insistais pas sur ce que j'ai déjà indiqué, à savoir que
l'Institution des fonctions publiques gratuites — telle que je
la conçois— ne se bornerait pas, comme aujourd'hui, à l'ad-
ministration proprement dite. Assurément c'est déjà un point
d'importance capitale pour la prospérité publique — surtout
dans notre situation présente — que d'avoir à sa disposition,
pour administrateurs, des hommes ayant communément fait
preuve, à leur profit, d'habileté et de prudence et acquis
ainsi une indépendance certaine ; mais je voudrais davan-
tage. Je voudrais remonter aux sources mêmes de la vie so-
ciale et de la production pour les purifier et les féconder, de
manière à assurer à l'une et à l'autre un cours plus ré-
gulier et plus digne du côté divin de notre double nature.
Je voudrais notamment mettre à la portée de tous nos con-
citoyens les moyens de développer toutes leurs facultés et de
devenir ainsi tout ce qu'ils peuvent être. Afin d'y parvenir, je
voudrais doter tous les cantons de France au moins, et le
plus grand nombre possible de communes, d'inspecteurs
d'écoles et d'examinateurs animés de sentiments élevés, ai-
mant les enfants, dégagés de toute routine et plus dévoués
que ne le sont communément des hommes dominés par des
considérations de pot-au-feu. Je voudrais susciter partout des
lecteurs intéressants et de bonne volonté, des professeurs in-
telligents de tout ce qui peut être utile à tout le monde, des
— 16 —
guides expérimentés et affectueux de la jeunesse en général
et en particulier des apprentis. Je voudrais qu'on ne
manquât nulle part ni d'initiateurs à l'amour du bien et du
beau, ni de conseillers éclairés et prudents, ni de médiateurs
impartiaux et considérés. Je voudrais même que, toutes les
fois qu'un de nos semblables se sentirait impuissant à sortir
d'embarras ou de peine, il sût où trouver soit un aide à la
fois désintéressé et bienveillant, soit même un consolateur
affectueux et plein de tact, un ami véritable en un mot. C'est
dire qu'une partie des fonctions gratuites qu'il reste à créer,
selon moi, irait jusqu'à constituer une sorte de sacerdoce
laïque. Dieu me garde de penser à supplanter le sacerdoce
religieux ! Je voudrais au contraire le fortifier par l'émulation.
C'est seulement là où il resterait au-dessous de sa tâche na-
turelle, — soit qu'il n'eût pas le don de se faire agréer du
populaire, soit qu'il manquât du tact ou du courage néces-
saires pour surmonter des défiances injustes, — que certains
fonctionnaires de mon ordre moral devraient le suppléer
dans la partie humaine de son rôle.
On voit que, pour tous ceux des fonctionnaires nouveaux
qui le mériteraient, les occasions ne manqueraient pas do se
faire considérer, estimer, aimer. C'est de là surtout que naî-
trait spontanément l'heureuse influence qu'on a pu s'étonner
de me voir attribuer plus haut à l'action réciproque de l'élu
sur l'électeur et finalement l'union et le relèvement de tous,
dans l'intérêt commun, qui sont les deux objets de l'insti-
tution .
Aujourd'hui, en fait de dignité, de bonne conduite, de
bonnes moeurs et de sentiments élevés en général, il n'existe
plus guère d'autre autorité que l'exemple, et l'on ne saurait
se dissimuler que cette dernière autorité fait elle-même dé-
faut de plus en plus, au milieu des habitudes de laisser-aller
et du relâchement des consciences, qui envahissent, du haut
en bas, toutes les classes de la société. Or, il semble permis
d'espérer qu'en suscitant officiellement de bons exemples,
— 17 —
en les entourant du prestige de l'élection et en les multi-
pliant le plus possible partout, l'Institution proposée intro-
duirait, sans efforts, au milieu des populations des villes et
des campagnes, une autorité sans mystères et sans con-
trainte — autorité à la fois respectable, éclairée et toujours
accessible — dont l'intervention pourrait imprimer au pays
tout entier une direction différente de celle où nous nous
sommes laissé entraîner par l'empire. L'empire nous a menés
aux abîmes; il importe d'en sortir sans retard, pour nous
engager résolûment dans une voie plus honorable à la fois
et plus profitable.
C'est dans cet esprit que les différentes parties du plan de
l'Institution nouvelle doivent être conçues et combinées.
2
— 18 —
CHAPITRE II
Ce qui précède doit donner une première idée du rôle que
les fonctions gratuites me paraissent capables de jouer dans
l'organisation nouvelle de la France, que la situation présente
réclame. L'Institution des fonctions dont il s'agit serait une
institution véritablement républicaine et même démocratique,
puisqu'elle aurait l'intérêt public pour but, la bonne volonté
de tous pour moyen, et qu'elle dériverait entièrement du suf-
frage universel. Je dis donc démocratique et à bon escient,
malgré les préventions que le seul mot de gratuité a coutume
de provoquer parmi ceux des hommes politiques du jour
qui se regardent comme les seuls représentants attitrés de la
démocratie. Je compte, en effet, que tout le monde — le
peuple par conséquent, le vrai peuple — sera appelé non-
seulement à profiter de l'Institution que je recommande, mais
qu'il y prendra part directement, d'une manière ou d'une
autre, non-seulement comme électeur, mais comme fonction-
naire. C'est que, pour jouer dans cette Institution quelque
rôle utile, il n'est pas nécessaire d'être riche et savant; il
suffirait d'avoir été homme de bien, pendant la phase labo-
rieuse de son existence, et d'aspirer à finir en devenant
meilleur. Quiconque, ayant ce désir, serait capable de rendre
à ses semblables le moindre service, trouverait à exercer là
sa bonne volonté. Tout le monde pourrait donc y prétendre.
Voilà pourquoi je compte que, pour remplir convenablement
les emplois variés de l'Institution dont il s'agit, les sujets ne
manqueront pas — même au début — sinon pour la totalité
— 19 —
des circonscriptions à pourvoir, du moins pour le plus grand
nombre. Je pourrais me faire illusion sur ce point, si je me
contentais d'espérer que le jour approche, où tout homme
(véritablement digne du nom d'homme), ouvrant enfin les
yeux à la lumière des événements, va comprendre qu'il n'y
a plus qu'un moyen — un moyen héroïque — de soustraire
la France à l'état de dissolution qui la menace. On peut
craindre, en effet, que nous ne soyons pas encore tous suffi-
samment persuadés que, pour relever notre nation et lui
rendre son rang dans le monde, il est indispensable de la
réformer sans retard et du haut en bas. Il est permis surtout
de douter que chacun de nous soit assez généralement pé-
nétré de la nécessité de commencer par se réformer soi-même.
Mais ce qu'on doit accorder sans difficulté, c'est que, si le
peuple français se trouve désorienté aujourd'hui et comme
égaré à la suite des vicissitudes inouïes des deux derniers
siècles, il n'est pas, pour cela, perdu définitivement. Un
peuple qui, après avoir donné le ton royal avec tant de
grandeur, à l'Europe entière, sous Louis XIV, Colbert et
Bossuet, a si libéralement conçu et accompli avec un désin-
téressement si complet, notre grande Révolution de 89, un
tel peuple est capable de tout : il ne saurait s'arrêter aux
férocités de 93, au césarisme fatal des Napoléon et aux
sauvageries de la Commune. Il est même dans la nature
des choses qu'un enfantement si long et si douloureux,
assure une existence longue et paisible à la vraie liberté et
à la saine raison qui devaient en sortir, pour le bonheur
de l'humanité. N'est-il pas juste d'ailleurs que la France
ait l'honneur d'inaugurer ces bienfaits dans le monde,
puisqu'elle en aura eu la peine? Persuadons-nous donc que
le peuple français est toujours ce peuple léger sans doute
et confiant, que tout hâbleur peut prendre, à un moment
donné, et conduire jusqu'où nous avons vu, mais qu'heureu-
sement, dans ses plus grands écarts, il ne cesse jamais de se
préoccuper sincèrement de faire triompher ce qu'il croit
— 20 —
être le juste et le bien. Il suffit de le lui montrer et
d'avoir sa confiance. Tenons pour certain, en tout cas, que
jamais on n'aura de peine à faire sortir de ses rangs des
hommes prêts à se précipiter avec ardeur partout où il y
aura de l'honneur à conquérir. Dès lors, on est en droit de
compter que, du jour où le grand honneur attaché aux diffé-
rents ordres de fonctions publiques indiqués ci-dessus serait
proclamé par la loi et sanctionné par le suffrage universel,
les bonnes volontés désireuses de s'en faire décorer se pro-
duiraient à l'envi, et qu'on trouverait sans peine à pourvoir
à tous les besoins.
Si, pour commencer, il fallait, à ces vieux enfants de la
Gaule, du ruban, par-dessus le marché — ou même quel-
ques ceintures — je ne verrais pas grand inconvénient à
leur passer cette fantaisie, sauf à ne pas confondre les an-
ciens insignes de la guerre avec les insignes nouveaux de la
paix et de la liberté. On pourrait donner, par exemple, le bleu
ciel aux uns, en laissant le rouge aux autres ! Je dis cela
sans le moindre dédain pour les décorations militaires : ce
n'est pas le moment de penser à les déconsidérer, au milieu
des circonstances funestes que l'ambition de la Prusse et
l'aveuglement de l'Allemagne nous ont faites, à la suite du
malhonnête homme qui avait eu l'effronterie de s'offrir à la
France égarée, en affichant ces deux mensonges : Napoléon,
c'est l'autorité devenue respectable; l'Empire, c'est la paix!
Loin de penser à rabaisser l'esprit militaire, je compte que
la plupart des officiers retraités apporteront, à l'Institution
des fonctions gratuites, le concours de leur dévouement et
qu'ils seront les premiers à honorer les décorations nou-
velles, en se faisant gloire de les ajouter aux anciennes sur
leurs poitrines.
Je ne me dissimule pas, d'ailleurs, que, lorsqu'il s'agira
d'organiser cette Institution et de choisir son personnel, il
n'y aura pas moins à laisser qu'à prendre dans la foule des
concurrents. C'est alors surtout qu'il serait souverainement
— 21 -
imprudent de ne pas assujettir les candidats à l'examen préa-
lable d'un jury d'admission. Du reste, cette sujétion sera
utile en tout temps, parce que, tout en garantissant la capa-
cité du fonctionnaire, elle ajoutera beaucoup à l'honneur de
son élection. Mais, qu'on n'en doute pas, même en écartant
plus d'un prétendant, on trouvera, sans trop de difficultés,
dès le début, le personnel réclamé par les besoins du ser-
vice. Il suffira d'être assez raisonnable pour n'avoir pas,
tout d'abord, des exigences trop sévères. C'est beaucoup
moins la capacité qui fait défaut communément, en pareil
cas, que la résolution et la persévérance. En excitant l'une
par le sentiment de l'honneur, joint à l'idée d'une utilité
évidente et d'une indépendance réelle, en entretenant l'autre
au moyen d'un contrôle, à la fois intelligent et actif, on
arrivera à s'assurer un personnel suffisant, pour commen-
cer. Bientôt après l'on pourra se montrer plus difficile,
parce que l'émulation ne tardera pas à faire surgir, de toutes
les couches de la société, des hommes réellement dignes
de l'honneur que je veux conférer à ceux que j'appellerais
volontiers les parvenus du travail. Tous — qu'on en soit
bien persuadé — tous auraient bientôt à coeur d'obtenir,
du vote de leurs concitoyens, la satisfaction de couronner
publiquement de considération, de respect, parfois même
de reconnaissance, la fin d'une existence occupée légiti-
mement jusque-là, soit à des fonctions plus assujettissantes,
soit à des travaux productifs, soit à des oeuvres plus méri-
tantes que lucratives, soit à la paisible jouissance de biens
acquis par le travail et l'économie des parents. Or il n'est
pas douteux qu'une fois cette passion née dans les coeurs
français, ceux de nos compatriotes qui auraient de l'aisance
et du loisir, sans être jugés dignes d'en mettre une partie
au service du public, s'en trouveraient embarrassés, pres-
que honteux : ce serait la juste punition des natures in-
dolentes, des esprits grossiers et des consciences peu scru-
puleuses. Dès lors les choix, deviendraient faciles, par suite
— 22 —
meilleurs, et, du moment que le personnel nécessaire ne
sera plus insuffisant — soit en qualité, soit en nombre —
le succès de l'Institution sera assuré. Pourquoi n'y comp-
terait-on pas avec confiance? Est-ce que, tout en offrant
à la vanité, à l'ambition et au véritable honneur, la déco-
ration civile la mieux appropriée à l'état présent de nos
moeurs — la plus digne, en tout cas, d'un homme de bien —
l'ensemble des fonctions que j'ai indiquées plus haut n'est pas
de nature à s'accorder parfaitement avec le côté généreux et
sympathique du caractère national? Pourvu donc qu'on
adapte avec intelligence les fonctions à créer aux besoins
des différentes circonscriptions et qu'on les multiplie suffi-
samment, l'Institution proposée promet d'être féconde en
résultats. Elle constituerait le moyen pratique le plus faci-
lement, réalisable d'assurer au pays l'administration de ses
ressources la plus habile, en même temps que la plus éco-
nomique; aux populations, la culture scientifique profession-
nelle artistique et morale la plus élevée; à tous ceux enfin
qui en auraient besoin, l'assistance la plus éclairée et la plus
fraternelle. Que pourrait-on raisonnablement désirer de plus?
Et pourquoi voudrait-on se contenter de moins, du moment
qu'il semble possible de l'obtenir, sans porter à la liberté la
moindre atteinte ?
Telle que je la conçois — fondée sur une combinaison du
mérite et du zèle des hommes de loisir, avec l'autorité et le
contrôle du suffrage universel — l'Institution nouvelle a un
autre avantage précieux, c'est qu'elle est capable de donner
à tout le monde une satisfaction légitime, sans que la dignité
de personne ait à en souffrir. En effet, nos fonctionnaires
n'auraient pas lieu d'attacher moins de prix à l'appui et à
la considération du public — d'où dépendrait leur satisfaction
personnelle — que le public à l'expérience, aux connais-
sances et à la bonne volonté des hommes qui aspireraient à
le servir : ce serait donc donnant-donnant ; c'est-à-dire que
cette égalité si chère aux Français règnerait naturellement
— 23 —
entre les parties et que tous auraient intérêt à l'entretenir,
sans négligence d'un côté, sans envie de l'autre.
Avec des fonctionnaires salariés — en les supposant égale-
ment capables — rien de pareil ne serait possible.
Telles sont les différentes raisons qui me déterminent à
penser que les titulaires des fonctions nombreuses dont il
s'agit doivent être, à peu près tous, choisis parmi des
catégories de citoyens qui n'ont pas besoin d'être payés :
telle est à mes yeux la véritable base du principe de la
gratuité. Je crois fermement que ce principe est juste, salu-
taire, fécond, et qu'il importe de le conserver, de le déve-
lopper et de le populariser le plus possible. Néanmoins,
comme j'admets qu'en matières politiques et sociales —
la chose du monde la plus complexe qui existe — un prin-
cipe quelconque ne saurait passer dans la pratique qu'à
la condition de s'assouplir assez pour se prêter aux cir-
constances, j'admets qu'il pourra convenir parfois de ne pas
s'assujettir au principe de la gratuité d'une manière plus ab-
solue qu'à tout autre. Si donc, pour atteindre plus prompte-
ment et plus généralement le but — qu'il faut avoir en vue
par-dessus tout — quelques tempéraments à ce principe se
trouvaient réclamés, dans certaine mesure, par quelques cas
particuliers, il serait excessif de repousser ces tempéraments.
Mais, en tous cas, qu'on se garde bien d'ajouter jamais rien
aux fonctions principales de l'Institution proposée, qui soit
de nature à les faire rechercher comme une profession
lucrative, plutôt que comme un honneur. Cela, je suis
convaincu qu'il importe de l'éviter à tout prix; parce que,
celle de nos infirmités nationales qui nous a le plus amoindri
peut-être, est cette tendance de quiconque a rapporté du
collége le mince bagage qu'on sait, à se croire le droit de
compter désormais sur une fonction publique pour vivre,
sinon sans rien faire, du moins sans contribuer beaucoup
à la production, par suite à l'aisance générale. Il arrive
ainsi qu'une fonction publique quelconque — du moment
— 24 —
qu'elle est salariée — n'existe pas, dans notre pays, sans
faire naître, tout autour, une foule d'aspirants qui res-
tent improductifs et mécontents, pour un titulaire peu oc-
cupé, pas très utile et médiocrement satisfait. C'est ainsi
que les fonctions publiques salariées sont devenues une
cause d'appauvrissement et de démoralisation, qui corrompt
et perd la fleur de notre jeunesse. Si donc on se laissait
aller à accueillir l'idée de la création des fonctions nou-
velles, en supprimant la gratuité, non-seulement l'Insti-
tution échouerait par ce mélange d'absence de coeur, de
dédain pour le public, d'arrogance, de formalisme, de pa-
resse effective et d'ostentation d'activité qui caractérisent
un trop grand nombre de fonctionnaires salariés, mais on
surexciterait, du même coup, la pullulation de cette race
nuisible des soi-disant lettrés improductifs et mécontents,
dont il importe, au contraire, de réduire le nombre le plus
possible. C'est la pépinière des agitateurs les plus dange-
reux. Courtisans nés, tantôt du pouvoir, tantôt du populaire,
suivant qu'ils comptent sur l'un ou sur l'autre pour arri-
ver au but de leurs convoitises, il n'y a pas de platitudes,
pas de servilités, pas de mensonges, ou pas d'erreurs, pas
de témérités, en tout cas, dont ces fruits-secs ne soient
capables pour capter la confiance du maître qu'ils veulent
prendre; pas d'impudences ou d'hypocrisies qui leur coû-
tent, pas de mal, par conséquent, qu'ils ne puissent faire. C'est
pourquoi il faut bien se garder de leur ouvrir la moindre
porte de l'Institution nouvelle. Pour réussir, notre Institution
a besoin absolument de trois choses : l'expérience, l'indépen-
dance et la conscience ; ces qualités, rares en tout état de
cause, feraient certainement défaut sur le marché des fonc-
tions salariées, du moment que les fonctions dont il s'agit
seraient aussi multipliées qu'elles doivent l'être, et que le
suffrage universel les décernerait directement.
Qu'il reste donc bien entendu qu'en vue de n'ôter à la pro-
duction que le moins possible de bras et de têtes, en vue de
— 25 —
n'employer au service public dont il s'agit que les plus capa-
bles, autant que possible, en vue enfin d'intéresser les par-
venus du travail à faire, de leur indépendance et de leur
loisir, l'usage le plus utile au public et le plus honorable pour
eux-mêmes, nos trois ordres de fonctions seront générale-
ment gratuites.
— 26 —
CHAPITRE III
Comme je l'ai dit en commençant, je ne prétends nullement
établir, hic et nunc, la nomenclature complète et encore moins
définir minutieusement les attributions de chacune des fonc-
tions dont la gratuité importe, selon moi, à l'intérêt public.
C'est un travail des plus compliqués et qui dépasse, à coup
sûr, la mesure de mes forces. On se rendra compte de la diffi-
culté du sujet, en se rappelant que, dans mon idée, ces fonc-
tions devront être assez nombreuses et assez variées pour
former trois ordres distincts : l'ordre administratif, l'ordre
intellectuel et l'ordre moral, et qu'en outre, la série complète
composant chacun des trois ordres devra être organisée dans
les départements, dans les arrondissements, dans les cantons,
— même dans les communes, si c'est possible — de manière
à se trouver à la portée des campagnes aussi bien que des
villes. Il ne suffira donc pas de créer, pour chaque ordre,
un cadre unique ; il faudra un cadre particulier pour chacun
des différents cas qui viennent d'être indiqués. Ce n'est qu'à
ce prix qu'on parviendra à faire pénétrer l'Institution partout
où nous avons des compatriotes à rendre plus éclairés, plus
laborieux, plus moraux, plus unis et plus heureux. Un travail
d'aussi grande importance et aussi compliqué ne saurait être
bien fait qu'avec le concours d'un groupe choisi et nombreux
d'hommes de bien, pénétrés de l'obligation de réformer la
France pour la relever, et assez expérimentés, en même
temps, sur tout ce qui peut concerner l'Institution proposée,
pour n'être pas exposés à s'égarer dans des dispositions im-
praticables. Je dois donc me borner à ne parler ici de l'oeuvre
— 27 —
dont il s'agit, que pour achever de faire saisir toute ma pensée.
Ce sera l'objet des chapitres suivants.
J'avoue d'ailleurs que j'ai confiance qu'une fois d'accord
tant sur le but que sur le principe, des hommes compétents
et bien intentionnés s'entendront, sans trop de peine, sur les
éléments principaux de l'organisation projetée, et que les
moyens d'exécution n'auront rien d'insurmontable ; parce
qu'il s'agira moins d'arrêter, tout d'abord, un plan définitif et
complet, que de proportionner peu à peu chaque partie du
plan général aux ressources des localités diverses, qu'il im-
portera de desservir toutes — autant que possible — dans la
mesure au moins de ceux de leurs besoins qui paraîtront les
plus urgents. Ma confiance se fonde sur cette considération,
que la triple condition de ne demander au budget que rien,
ou fort peu de chose, de ne rien changer aux formes politiques
existantes, et de ne pas porter à la liberté individuelle la
moindre atteinte, forme un ensemble de circonstances telle-
ment exceptionnelles, en fait d'améliorations sociales, que la
plupart des difficultés ordinaires, en pareil cas, se trouvent
par là, sinon écartées complétement, du moins singulièrement
réduites.
Voilà pour ce qui concerne l'organisation de l'Institution.
Quant à l'efficacité de son fonctionnement, je ne me dissimule
pas qu'elle dépendra du zèle des fonctionnaires et de la bonne
volonté des administrés, toutes choses sur lesquelles il con-
vient communément de ne compter que médiocrement. Je
pense néanmoins qu'il est possible d'exciter et de soutenir
l'un et l'autre par les différents moyens que j'ai indiqués,
parce que ces moyens sont pris à la fois dans ce que la nature
humaine a de permanent et dans les habitudes politiques qui
sont en faveur aujourd'hui. Dès lors, je crois que, pourvu qu'il
reste encore dans notre pauvre pays des hommes aimant le
bien, ou seulement sensibles au véritable honneur, on a tout
lieu d'espérer que ce n'est pas le zèle des fonctionnaires qui
fera défaut. Or, je ne doute pas qu'il en reste de ces hommes-là
— 28 —
et plus qu'on ne pense, malgré l'inertie coupable ou l'indiffé-
rence apparente d'un trop grand nombre ! Je suis convaincu
que, du jour où l'on se sera mis d'accord pour leur montrer la
voie à suivre, et que, la loi en main, on leur criera : Allons! ils
se ceindront les reins et accourront, de bon coeur et de bonne
humeur, pour faire leur devoir le mieux qu'ils pourront.
Quant à la bonne volonté des administrés, j'aime à penser
que ce n'est pas attendre trop d'eux que de compter à la fois
sur leur intérêt, sur la force de l'exemple et, en outre, sur
un certain réveil des consciences auquel j'ai foi, je l'avoue.
Je puise cette foi dans l'opinion que, sans ce réveil, la France
serait perdue, ce qu'il m'est impossible d'admettre. Je m'y
refuse, parce que, croyant en Dieu, je crois fermement que le
bien est destiné à prévaloir finalement partout sur le mal,
malgré l'inclination fatale des hommes à mésuser du noble
attribut qui les distingue essentiellement des animaux : la ré-
flexion et la liberté. J'ai donc l'inébranlable croyance que,
pour peu que la France le veuille, non-seulement elle survi-
vra aux désastres qu'elle avait malheureusement, mérités,
mais que la génération vivante ne passera pas sans avoir vu
notre patrie refleurir et briller aux yeux du monde d'un
éclat inconnu aux siècles précédents. C'est à créer un milieu
favorable à cette floraison nouvelle, que les hommes à qui
l'on confiera la grande tâche d'organiser l'Institution nou-
velle devront viser par-dessus tout. C'est à favoriser son
épanouissement dans toutes les parties de l'arbre rajeuni,
que les fonctionnaires nouveaux auront à mettre leurs soins
et leur honneur.
— 29 —
CHAPITRE IV
Celles des fonctions gratuites qui consiitueraient mon or-
dre administratif existent déjà pour la plupart ; elles rendent
d'excellents services dans les conseils généraux, les conseils
d'arrondissements, les mairies, les conseils municipaux, les
tribunaux de commerce, les conseils de prud'hommes, les
chambres syndicales, dans les administrations des caisses
d'épargne, des sociétés de secours mutuels, des bureaux de
bienfaisance, etc., etc. Il conviendrait seulement de soumet-
tre ces différentes fonctions à une révision d'ensemble, qui les
mît en harmonie avec l'esprit de l'Institution nouvelle, de
manière à établir, entre les fonctions existantes et les fonc-
tions à créer, des liens capables de les faire s'entr'aider. Du
reste, comme les fonctions de l'ordre administratif, en général,
existent depuis assez longtemps, pour qu'on connaisse le fort
et le faible de chacune d'elles, il est certain que, de ce côté, il
y aura peu à innover et sans grands risques de mécomptes.
Les fonctions gratuites de l'ordre intellectuel n'existent
pas encore, à bien dire, ou du moins elles sont infiniment
moins développées que les fonctions gratuites de l'ordre ad-
ministratif. De plus, là où il s'en trouve, c'est habituellement
sans caractère obligatoire. Cependant les fonctions de cet ordre
auraient besoin de n'être ni moins multipliées, ni moins po-
pulaires que les premières; car, pour élever la France, c'est
sur les fonctions gratuites de l'ordre intellectuel, ainsi que
sur les fonctions de l'ordre moral, qu'on doit compter
le plus, selon moi. Je considère ces deux derniers ordres
de fonctions comme les deux leviers les plus puissants aux-
— 30 —
quels il soit possible de recourir, pour réunir les débris dis-
persés de la France, les relever sur une large base et remettre
ainsi notre pays — avec toute sa majesté — à la place qui lui
convient dans le inonde.
On trouve plus d'un exemple — ou pour le moins plus d'un
élément intéressant — de ce que peuvent être nos fonctions
gratuites de l'ordre intellectuel, dans quelques fonctions pu-
bliques existantes, telles que les délégations cantonales pour
l'inspection des Ecoles primaires, les inspections du travail
des enfants dans les manufactures, certains protectorats d'ap-
prentis, différents cours d'adultes, les comices agricoles, les
commissions d'hygiène, etc., etc. Il est évident qu'on pour-
rait tirer de ces institutions meilleur parti qu'on ne le fait
communément. Il faudrait, pour cela, stimuler davantage l'in-
telligence, la sollicitude et le zèle des titulaires ; ils faudrait de
plus les multiplier beaucoup. Afin d'obtenir ce double résultat,
il faut commencer par mettre tout en oeuvre pour faire péné-
trer dans l'esprit des familles aisées un sentiment qui semble
être trop souvent inconnu, ou éteint, le sentiment de la solida-
rité, qui devrait unir tous les membres d'une même société
— j'allais dire d'une même famille. — C'est non-seulement.
au point de vue chrétien, c'est au point de vue des intérêts
matériels eux-mêmes que cette union est nécessaire.
On trouverait d'autres éléments de ces sortes de fonctions
dans quelques sociétés privées qui, sous des noms divers,
rendent déjà des services très grands, mais trop restreints
encore : la Société Franklin et différentes sociétés de biblio-
thèques populaires, qui propagent les bons livres et cher-
chent à organiser de saines lectures publiques dans toute la
France; l'Association philotechnique et la Société polytechni-
que, qui font faire des cours aux ouvriers sur toutes sortes
de matières instructives ; quelques sociétés pour la création
d'écoles professionnelles; la Société d'encouragement pour
l'Industrie nationale, et cette grande société industrielle de
Mulhouse, si intelligente, si active et toujours française, en
— 31 —
dépit de nos ennemis. Je pourrais citer bien d'autres entre-
prises moins connues qui, dues à l'initiative de bonnes volon-
tés individuelles, sont l'oeuvre éphémère de personnes agis-
sant isolément, soit pour se faire connaître, soit par esprit
de prosélytisme, souvent aussi — on ne doit pas le mécon-
naître — par pur amour de la vérité, du bien ou du beau.
Dans ces divers éléments, il y a beaucoup à prendre, mais
aussi beaucoup à modifier et à ajouter, si on veut les adapter
à l'Institution proposée, de manière à mettre à la portée des
populations, qui ne les connaissent pas encore, des ressources
précieuses, dont la plupart n'existent, ou n'ont quelque effi-
cacité, qu'au profit d'un très petit nombre d'habitants d'un
nombre de villes malheureusement fort restreint. Il s'y trouve
néanmoins beaucoup d'enseignements, que la théorie seule
n'aurait pas pu fournir, du premier coup, avec certitude, et
dont il importera de tenir grand compte.
— 32 —
CHAPITRE V
Les fonctions gratuites de l'ordre moral ne sont guère re-
présentées, jusqu'à présent, qu'au point de vue de l'assistance,
— assistance toute matérielle le plus souvent. — C'est oeuvre
d'administration, parfois même de police, quand l'action est
officielle : c'est oeuvre de charité, quand l'action est privée.
Dans ce dernier cas, il arrive trop souvent que, si la charité
profite moralement à quelqu'un, c'est plutôt à celui qui donne
qu'à celui qui reçoit. Il doit être possible de faire mieux. Les
oeuvres de charité sont d'ailleurs en nombre infini et revêtent
toutes les formes imaginables. Il n'est à peu près personne
qui n'y participe de quelque manière, plus ou moins ostensi-
blement, ou secrètement; soit isolément, soit collectivement,
souvent spontanément, souvent aussi par imitation, quelque-
fois même par ostentation ; chacun plutôt en raison de sa
sensibilité, de ses idées religieuses ou de sa vanité, que pro-
portionnellement soit à ses ressources, soit aux besoins des
malheureux. L'institution plusieurs fois séculaire des pères
des pauvres dans le Pas-de-Calais et l'association pour l'ex-
tinction de la mendicité dans la Meuse, semblent mériter d'être
placées au premier rang des oeuvres de charité bonnes à re-
commander comme modèles d'oeuvres dues à l'initiative indi-
viduelle. Mais la charité proprement dite, ou l'assistance —
pour employer le mot que notre démocratie ombrageuse juge
plus digne d'un peuple libre — l'assistance matérielle n'est
pas ce qui me préoccupe le plus pour le moment. Je suis loin
de méconnaître son importance sociale ; car je ne crois pas
que notre pauvre humanité échappe jamais assez compléte-
— 33 —
ment aux infirmités et aux misères qui l'ont toujours assié-
gée, pour qu'on puisse arriver à n'avoir plus besoin de s'ap-
puyer les uns sur les autres : mais j'espère que, tant qu'il
restera quelque grain de bon sens et de courage parmi mes
compatriotes, ils ne se laisseront pas ramener à la sauvagerie,
et que la richesse publique subsistant, en même temps que
la douceur des moeurs, la charité proprement dite — l'an-
tique et tendre caritas — ne fera pas défaut. C'est pourquoi je
pense que ce qui laisse le plus à désirer, à ce sujet, c'est, d'une
part, l'organisation de la recherche des souffrances à soula-
ger, sans attendre qu'elles se produisent sous forme de mendi-
cité, et plus encore, d'autre part, l'appréciation intelligente
des meilleurs moyens à employer pour porter aux maux con-
statés des remèdes efficaces et durables. Cette partie essen-
tielle du service de l'assistance est habituellement négligée, ou
faite sans discernement, et il en résulte des abus doublement
regrettables; d'abord parce qu'une trop grande partie des se-
cours donnés n'arrive pas à ceux des malheureux qui méri-
teraient le plus d'en recevoir ; parce que, faute de pénétrer
dans l'intérieur des familles indigentes et de se rendre compte
du degré des besoins et de leurs causes, on ôte à l'asssistance sa
justice, sa moralité et, jusqu'à un certain point, son mérite.
La recherche, l'appréciation et la guérison — s'il est possi-
ble — des souffrances à soulager serait une des tâches de mon
ordre moral de fonctions gratuites : cette tâche serait celle qui
emploierait le personnel le plus nombreux et le plus varié;
mais ce ne serait pas la plus importante.
Je suis persuadé que si l'on parvenait à établir, non
pas seulement au profit des malheureux proprement dits,
mais au profit de tout le monde, l'assistance intellectuelle et
morale dont tout le monde a besoin, selon moi, l'assistance
matérielle deviendrait beaucoup moins nécessaire, et que,
par suite, ce qu'il en faudrait se trouverait relativement plus
abondant, sans surcroît de charges. De cette manière, l'assis-
tance serait bien autrement efficace que sous le régime actuel
3
— 34 —
des classes divisées et mutuellement défiantes. Voilà pour-
quoi je fais passer l'assistance morale avant l'assistance ma-
térielle. Or, du côté de l'assistance morale, il semble permis
d'affirmer qu'en fait de fonctions publiques réellement gra-
tuites (c'est-à-dire exercées officiellement, mais sans être ré-
tribuées, par des hommes ayant acquis de l'aisance et du
loisir), rien ou presque rien n'existe jusqu'à présent. Il y
a des prix que l'Académie française distribue, tantôt aux
bonnes actions, tantôt aux bons écrits : il y a une société
d'encouragement au bien et quelques autres essais plus ou
moins heureux, qui ' témoignent assurément d'intentions
louables, mais dont l'effet utile se réduit à fort peu de chose.
On dirait qu'en dehors des églises et des autres temples —
qui n'ont plus le don d'attirer la foule — la morale ne
semble plus être un sujet, soit d'enseignements pour les
enfants, soit de méditations pour les hommes faits. La cul-
ture de l'âme, en général, tombe en désuétude : elle de-
vient comme une langue morte à laquelle le public s'inté-
resse de moins en moins. Il faut la restaurer. Je ne me
préoccupe ici que de la France, sans croire d'ailleurs que
nos différents voisins vaillent mieux que nous, malgré leurs
prétentions à ce sujet. Plus avares, plus dissimulés et plus
persévérants, mais moins sensibles, moins loyaux et surtout
moins capables de désintéressement, ils sont, communément,
bien loin d'être plus exemplaires, domine spéculateurs,
comme hommes d'affaires, comme homme de peine, on en
rencontre qui l'emportent sur nous ; comme hommes de
coeur, nous n'avons rien à leur envier. S'ils sont plus juifs,
nous sommes plus chrétiens. Ce n'est donc pas chez eux
que nous trouverions à apprendre ce qui nous manque en
fait de moralité ; car c'est malheureusement partout qu'on
commence à ne plus comprendre la langue morte qu'il s'a-
git de faire revivre. Sans doute il n'est pas de pays où l'on
ne puisse découvrir encore bon nombre de familles aux-
quelles cette langue reste chère ; mais c'est sans grand
— 35 —
profit pour le gros du public, parce que, modestes pour la
plupart, les hommes qui en conservent la tradition sont peu
soucieux, ou incapables de se produire au dehors, pour la
propager.
A mon avis, il y a urgence de restaurer publiquement l'âme
et de remettre sa culture en honneur. Je suis convaincu
que la restauration de la France elle-même ne sera possible
qu'à la condition de commencer par là.
Où en sommes-nous aujourd'hui, par rapport à ce point ca-
pital? Au dernier degré. Heureux quand il ne prête pas à
rire le mot qui exprime cette chose toute divine, et par cela
même insaisissable, que nous avons en nous, que la con-
science révèle, tant que, faute d'exercice, nous ne la laissons
pas s'atrophier, et qui constitue la seule base inattaquable
d'un droit supérieur au droit sauvage du plus fort! Cepen-
dant on semble ne plus y croire. On en est venu à se faire
de. l'âme une idée si misérable, que lorsque le mot inter-
vient dans la conversation — par aventure — c'est sous la
forme la plus inconsidérée, quand elle n'est pas dérisoire.
Je pourrais citer, à ce sujet, des paroles officielles ; qu'il me
suffise de rapporter la circonstance où j'ai eu occasion d'en-
tendre parler d'âme du ton le plus convaincu : on sortait
d'une église, il s'agissait de je ne sais quelle partie d'un
chapeau de femme, et c'est à l'unanimité qu'il fut déclaré,
du plus grand sérieux, que c'en était l'âme ! C'était à croire,
en vérité, qu'elles n'en avaient pas d'autre, les péronnelles
qui s'exprimaient ainsi.