De quelques publications récentes sur la question de l

De quelques publications récentes sur la question de l'esclavage / Edmond de Pressensé

-

Documents
16 pages

Description

impr. de P.-A. Bourdier (Paris). 1861. Esclavage. 15 p. ; in-8.
Les Documents issus des collections de la BnF ne peuvent faire l’objet que d’une utilisation privée, toute autre réutilisation des Documents doit faire l’objet d’une licence contractée avec la BnF.

Sujets

Informations

Publié par
Ajouté le 01 janvier 1861
Nombre de lectures 0
Langue Français
Signaler un abus

.y''<
tR QCË~tS ~BMC~MtMt&ES
BUR LA
N DE L'ESCLAVAGEa
(E~tmit de la RzvoE NAnoNAU.)
Deux livres d'une inspiration également élevée et généreuse ont
traité la question américaine en la prenant par le grand côté qui est
!evrai: le livre de M. de Gasparin s'est concentré sur la crise des
ttatt-Unis, celui de M. Cochin embrasse l'esclavage dans le monde
entier; l'un et l'autre livres sont au nombre de ces œuvres bienfaisantes
qui s'élèvent bien haut au-dessus de la sphère purement littéraire; ce
sont des atwrM dans toute l'étendue du terme, de nobles actions ac-
complies pour la cause de la liberté et de la justice.
Nous n'avons pas à les signaler à l'attention publique, mais nous
Mmmes heureux de leur rendre l'hommage qu'ils méritent. Si la
phalange des amis désintéressés du droit et de la liberté comptait
beaucoup de champions pareils, nous n'en serions pas où nous en
Mmmee; les nobles fibres auraient bientôt vibré de nouveau dans
MtM nation, et nous aurions quelque chance d'échapper à cet apla-
N MMement universel qui rappelle ce mot sanglant de Sénèque Non
N!<HMpew~, M<f MMM twjw. La nausée morale, le vide du cœur et de
~iapeMëe, dans le silence des grandes voix et dans l'indifférence crois-
~Mnte pour la chose publique, c'est bien la situation de la France.
~<t cependant, si nous échappons aux orageuses agitations aux-
MqaèUM pensait Sënèque, grâce au calme plat, la tempête gronde
lien prêt de nous; les plus formidables questions se débattent
~<MM le monde, mais le flot arrive à nos rives assoupi et comme em-
~toarbé. Soyons d'autant plus reconnaissants envers ceux qui se-
tnotre torpeur en nous rappelant qu'il y a encore par le monde
~~Mdentet passions soulevées par de grandes causes, et que dans
~~MtMt pays la lutte entre le mal et le bien, entre la justice et l'ini-
té, entre la liberté et l'oppression, semble toucher à son heure
~i. L'abolition de reM&Maee, par Auguste Cochin. Paris, IMt m afOMd
~NW«~ 9<M M feMM; les Ë<a<<7HM en i86t, par le comte Agénor de Gasparin,
en député. Paris, t86<.
1GG1
~J.
2 REVUE NATIONALE.
décisive. C'est le spectacle émouvant que nous présente la crise amé-
ricaine, et les deux livres que nous avons signalés nous en font saisir
la haute moralité.
t
La question de l'esclavage dans le monde moderne est traitée dans
toute son ampleur par M. Cochin. Il fait le bilan exact de l'esclavage
et de l'émancipation au point de vue matériel comme au point de vue
moral; il met en regard I~urs résultats par une statistique d'une irré-
prochable exactitude et qui a dû lui coûter d'immenses recherches:
mais aussi 1 enquête est complète, et les chiffres concluent comme la
morale. Les partisans de l'esclavage dans tous les temps ont invoqué
en sa faveur des raisons d'utilité publique. A les entendre, il est ab-
solument nécessaire a la richesse des colonies, à la fécondation de
toutes les terres tropicales; décréter l'émancipation, c'est, selon eux,
décréter la stérilité du sol et l'appauvrissement des propriétaires,
c'est tarir le commerce dans sa source, c'est voter la déchéance irré-
médiable de toute une partie du globe. Et il se trouve que, même à
ce point de vue de l'utilité, les apologistes de l'esclavage perdent
leur cause. L'émancipation, alors qu'elle est proclamée dans les cir-
constances les plus défavorables, amène en effet un accroissement de
la richesse publique. Le chiffre des importations et des exportations
le démontre d'une manière irréfragable. Toute cette statistique, si
exacte et si minutieuse, a un prix infini'a nos yeux; bien loin de
nous paraître aride, elle a pour nous une sainte éloquence, car elle
bat sur son propre terrain ce matérialisme social qui se plaît à oppo-
ser les intérêts de l'humanité à ses devoirs, et prétend en quelque
sorte que la justice ne fait pa~ ses frais dans ce monde. Nous n'avons
pas certes la prétention d'établir une correspondance exacte dans la
vie individuelle entre la pratique du bien et la prospérité terrestre;
ce serait flétrir le dévouement et rabaisser la vertu, sans compter que
ce serait s'inscrire en faux contre les faits; mais si, à prendre les
choses en grand, il se trouvait que l'iniquité fût la condition univer-
selle et permanente du succès et du bonheur, la conscience humaine
tomberait dans le plus effroyable scepticisme, et elle dirait à son
tour Le mal, c'est le bien; mais elle ne le dirait que pour mourir. Non,
le mal n'est pas le bien, il n'est pas non plus la prospérité; ses triom-
phes sont des surprises, et jamais il n'a réussi d'une manièr~géuérale
et durable. Les lois morales sont les lois du monde, et leur majesté et
leur autorité se font reconnaître jusque dans la nature. Nous sommes
en droit de dire que le monde matériei n'est pas matérialiste, car tout
QUESTION DE L'ESCLAVAGE. 3
en lui démontre qu'il ne se suffit pas à lui-môme, que le principe du
progrès et de la fécondité vient pour lui d'une sphère plus haute.
Partout où la vie morale s'engourdit et s'atrophie, la terre devient
stérile. Les ronces qui la recouvrent révèlent le caractère de cenx qui
la cultivent bien mieux que la nature de son sol. Voilà pourquoi l'es-
clavage devient peu a peu une malédiction agricole, après avoir été
tout d'abord un crime; il favorise la paresse et l'insouciance, il em-
pêche tout progrès dans la culture ou l'industrie, car le possesseur
d'esclaves ne peut songer, sous peine de déprécier sa propriété, à
substituer aux bras de l'homme les puissants engins découverts par
la science moderne. Il préfère, comme on l'a si bien dit, les machines
avant Jésus-Christ aux machines du dix-neuvième siècle; en d'autres
termes, il préfère le pesant labeur d'hommes abrutis à ces instruments
de travail gigantesques et infatigables qui accomplissent en quel-
ques heures la tâche à laquelle des milliers de bras ne suturaient pas.
Nous ne pouvons que renvoyer à l'enquête de M. Cochin elle porte
sur un assez grand nombre de faits pour que l'on ait le droit de con-
clure à des lois générales et universelles. Il est certain aujourd'hui
que ce n'est pas l'esclave qui est maudit de Dieu, mais bien l'escla-
vage lui-même, que celui-ci détruit la race asservie, et qu'avant de
l'anéantir, il corrompt et appauvrit les maîtres. La pire malédiction
de l'esclavage, c'est qu'il a cette funeste fécondité d'un grand mal
moral et social qui, du crime, fait logiquement sortir le crime. L'es-
clavage, ayant pour conséquence naturelle et inévitable de détruire
la race asservie, ne peut se recruter que par des moyens violents
s'il ne peut les employer, il périt sur place. Vouloir l'esclavage
sans la traite est une dérision; car, grâce au ciel et pour l'hon-
neur de l'humanité, l'élève des bestiaux humains sera toujours insuf-
fisante. Or, comme l'a dit sir Robert Peel, la traite excite à plus de
crimes qu'aucun acte public qui ait jamais été commis par aucune
nation, quel que fût son mépris pour les lois divines et humaines
Un navire négrier est, selon l'expression de Canning, la plus grande
réunion de crimes dans le plus petit espace. Qu'on lise, pour s'en con-
vaincre, le chapitre de M. Cochin sur la traite; qu'on lise tout ce
beau livre portant si visiblement l'empreinte d'un cœur généreux
et chrétien, écrit dans cette langue énergique et simple qui sied aux
convictions fortes. Rien ne sent moins la déclamation aussi l'au-
teur a-t-il trouvé le plus sûr moyen de faire passer toutes vives
dans l'âme de ses lecteurs son horreur du mal et sa passion du bien.
On remporte une double impression de cette lecture on est d'abord
fsi d'épouvanté en songeant à toutes les tortures, à tous les déses-
poirs, à toutes les infamies, à tous les pleurs et à tout le sang versé
4 HEVU: NATIONALE.
que le seul mot d'esclavage recouvre; mais il ne les recouvre que pour
nos yeux bornés. Il est un regard qui a tout vu le gémissement des
opprimés ne s'est pas perdu dans le vide. Celui qui a tout vu se sou-
vient de tout; les drames sinistres qui se sont passés entre les plan-
ches d'un fond de cale ténébreux ou sous les arbres touffus de la
plantation n'ont pas eu encore leur dénoûment, la tragédie de l'es-
clavage n'est pas achevée elle l'est pour l'esclave, elle ne l'est pas
pour le maître implacable ou le trafiquant de chair humaine.
La conscience compte sur le dernier acte de la tragédie, et elle
ne se trompe pas. Vraiment les oppresseurs de l'humanité auraient
trop beau jeu sans ce dénoûment suprême de l'histoire. Qu'on le
sache, quiconque le supprime sert la tyrannie. Un despotisme intel-
ligent devrait réserver la première place dans son budget au culte
de la matière et à l'athéisme.
Le livre de M. Cochin nous donne heureusement une autre impres-
sion. En nous retraçant les progrès de l'émancipation dans tous les
pays du monde depuis cinquante ans; il nous permet de constater les
glorieux progrès de la cause de l'humanité dans notre siècle. Ne calom-
nions pas notre époque, elle a fait de nobles choses, et elle ne les lais-
sera pas inachevées. L'esclavage s'en va à grands pas sous l'exécration
publique. Rien n'offre un plus émouvant intérêt que l'histoire de l'a-
bolition les plus beaux noms de l'Europe contemporaine figurent
dans cette lutte persévérante et enfin victorieuse. Ici toutes les dis-
tinctions se sont effacées, et la philosophie s'est unie à la religion.
Ce n'est pas nous qui accuserons M. Cochin d'exagération quand il
montre, dans un admirable chapitre, que l'honneur comme l'initia-
tive de la formation du grand parti de l'émancipation revient en
définitive au christianisme. Je sais quelle grave objection on fait
valoir contre cette assertion, et l'auteur ne l'affaiblit en rien. On nous
oppose la conduite des prétendus représentants du christianisme,
qui, en trop grand nombre, essayent de justifier l'esclavage au nom
de la Bible. L'Amérique du Sud ne compte-t-elle pas par centaines
ces évangéliques apôtres du coton qui, sous leur blanche cravate et
avec leurs airs rangés, parlent avec componction de la malédiction
de la race de Cham, et n'ouvrent l'Évangile qu'à la page qui parle de
soumission, et jamais à celle qui flétrit l'oppression du pauvic dans
un langage brûlant et terrible ? T
La France peut aussi, dans un passé asse? récent, nous fournir le
pendant de ces prédicants de l'esclavage. Il s'est trouvé un publiciste
qui, aussi longtemps que cette détestable cause a pu être soutenue
avantageusement parmi nous, l'a plaidée avec une onction vraiment
édinante.Personne ne lui reprochera d'avoir manqué du courage de son
4 QUESTION DE L'ESCLAVAGE. :¡
)niHion' H n'a nas nt~e hue:ta )- < _u
opinion; il n'a pas plus hésité devant !a traite que devant l'esela-
vage; il a trouvé des expressions charmantes pour en parler aux es-
prits délicats qui n'aiment pas les images repoussantes. « La traite,
lisons-nous dans le ~<~<. aux Antilles de M. Granier de Cassagnac,
ceprétendu commerce de chair humaine, se réduit, pour les hommes
de bon sens, à un simple déplacement d'ouvriers avec un avantage
incontestable pour ceux-ci. La servitude ne constitue pas pour ceux
qui la subissent un état violent; c'est une manière d'organisation du
travail qui garantit l'entretien du travailleur sa vie durant, moyen-
nant la somme d'efforts dont il est capable. »
Que dites-vous de ce « simple déptacementd'ouvriers?~ L'auteur,
si poli pour les négriers, l'est moins pour les philanthropes.« H faut,
dit-il, l'impénétrable croûte d'absurdité qui a enveloppé la cervelle
des philanthropes européens pour qu'ils ne soient pas saisis par
ces ventés. On le voit, M. Granier de Cassagnac échappe compléte-
ment à cette vicitte absurdité, qui fait que l'on épouse la cause du
faible contre le fort, et celle de la justice contre l'iniquité. Malheu-
reusement il a voulu cumuler, avec les avantages de ses hautes
lumières, une espèce d'apostolat en faveur du christianisme. On se
souvient encore du pieux journal qu'il a fondé et qui devait engager
une croisade contre t'immoratité contemporaine. Oui, M. Granier de
Cassagnac osait se réclamer de la croix de celui qui en mourant du
supplice des esclaves a identifié sa cause à la leur! Je demande quelle
immoralité l'emporte sur les indignes paroles par lesquelles l'auteur
du Voyage aux Antilles excusait les plus honteuses conséquences de
l'esclavage. « Les blancs, écrivait-it, ont manqué pour leur compte,
j'fn conviens, à leurs devoirs de morale et de continence comme chré-
tiens mais il n'est pas juste cle faire tour faute plus grande qu'elle ne
l'est, et si Dieu leur pardonnait, ce ne sont pas les négresses qui leur
garderaient rancune. Lorsqu'on voit descendre des négriers les iian-
cés ordinaires qu'elles ont dans leur pays, il n'est pas nécessaire de
pousser fort loin la fatuité pour croire qu'on peut les remplacer
auprès d'elles sans un désavantage trop éclatant. J'avoue que l'en-
vetoppe de mon cerveau est trop épaisse pour comprendre qu'après
avoir écrit des choses semblables, on ose encore parier de religion
et de morale, jusque ce qu'on les ait désavouées. Le cas de M. Gra-
nier de Cassagnac ne nous semble point embarrassant pour le chris-
tianisme, car il n'est pas possible de discerner aisément le rapport
qui existe entre de telles opinions et l'Évangile. Nous ne sommes pas
plus embarrassés par le cas des prédicants du Sud, qui défen-
dent théotogiquement l'esclavage. Ils sont l'opprobre du christia-
"e et non pas son soutien. Ils le calomnient au lieu de le repré-
fi HEVUE ~ATtONALE.
senter, et ils restent pour nous marqués du sceau d'infamie dont la
main vengeresse de Parker les a flétris dans ses fameuses litanies à
saint Iscariot. Toutes les fois qu'ils invoquent l'Écriture sainte contre
le pauvre esclave, c'est, selon l'éloquente expression de madame
Befcher Stowe, comme s'ils noyaient un agneau dans le lait de sa
mère. Il serait bon qu'ils sussent ce que l'on pense d'eux sur le
continent européen, et quel cas ou fait de leurs sermons orthodoxes
et de leurs synodes, et de toutes ces belles apparences religieuses qui
ne cachent plus rien au monde.
Si nous cherchons le christianisme citez ses vrais représentants,
nous reconnaîtrons avec M. Cochin que depuis qu'il a prononcé, il
y a dix-huit siècles, la grande parole d'affranchissement sur les âmes,
il n'a cessé de pousser à l'abolition de toutes les captivités qui dégra-
dent l'humanité. La preuve la plus frappante de sa puissance d'éman-
cipation a été fournie dans ce siècle par l'Angleterre. « C'est la religion
qui a véritablement affranchi les noirs dans les colonies anglaises,~ t
dit M. le duc de Broglie, dans ce beau rapport qui est classique en
cette matière et où la richesse des informations égale l'éloquence.
Nul témoignage n'est plus digne d'être entendu et pesé que celui de
ce détenseur éminent de la cause de l'émancipation, car nul ne lui a
consacré en France des efforts p'us persévérants et plus efficaces, et
aucune voix dans ce pays n'est plus digne d'être écoutée avec respect.
« Il est arrivé dans les colonies anglaises, ajoute M. de Broglie, quel-
que chose d'analogue à ce qui est arrivé jadis dans l'empire romain,
lorsque cet empire marchait à grands pas vers sa décadence. Au-
dessus d'une société étroite, vieillie, oppressive et constituée unique-
ment au profit de la classe dominatrice, il s'est formé par les soins
et sous la protection des ministres de la religion, une société chré-
tienne, uniquement composée des faibles, des pauvres, des opprimés,
une société encore ignorante, mais progressive, et qui s'est trouvée
debout, quand l'heure de l'affranchissement a sonné, prête à garder
ses rangs et à reconnaître la voix de ses chefs. t Ne nous étonnons
pas de cette action puissante du christianisme pour faire tomber les
fers de l'esclavage. < Il est, comme l'a si bien dit M. de Tocqueville,
une religion d'hommes libres ni ses détracteurs, ni ses faux amis
ne lui ôteront ce caractère vraiment divin. »
Il
Une portion considérable du livre de M. Cochin est consacrée.
comme on devait s'y attendre, à l'esclavage aux États-Unis. L'ou-