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Déclaration de l'empereur de Russie aux souverains réunis au Congrès de Vienne, du 1er-15 mai 1815, sur les affaires politiques, amenées en France par le retour de Napoléon Bonaparte , avec des notes critiques et politiques ; par J.-T. Bruguière (du Gard)

106 pages
A. Beraud (Paris). 1815. France -- 1815 (Cent-Jours). 107 p. ; in-8.
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DÉCLARATION
DE
L'EMPEREUR DE RUSSIE.
IMPRIMERIE D'ABT. BER A U D ;
^auiJoutg. ^aiut-cTRjattiu, HO. JO.
DÉCLARATION
DE
L'EMPEREUR DE RUSSIE
AUX SOUVERAINS
RÉUNIS AU CONGRÈS DE VIENNE t
DU ler.-15 MAI 1815,
SUR LES AFFAIRES POLITIQUES, AMENEES EN FRANCE
PAR LE RETOUR DE NAPOLEON BONAPARTE,
AVEC DES NOTES CRITIQUES ET POLITIQuEs;
PAR JVT. BRUGUIÊRE ( DU GARD ).'
PARIS,
CHEZ ANT. BERAUD, IMPRIMEUR,
FAUEOURG SAINT-MARTIN, N°.70,
ET CHEZ LES MARCHANDS DE NOUYEAUTÉS.
MAI 1 8 1 5.
AVERTISSEMENT
DE L'ÉDITEUR.
-
J'AI lu plusieurs déclarations attribuées
à Pempereur. Alexandre : j'ai pensé
qu'elles étaient toutes controuvées.. La
plupart m'ont paru indignes de lui, et
- contraster singulièrement avec les prin-
cipes qu'il avait manifestés l'an dernier
à Paris. Dans leur nombre 3 j'en ai dis-
tingué une seule qui m'a frappé encore
glus par les sentimens magnanimes qui
l'ont dictée, que par son volume qui
m'a paru extraordinaire, autant que sa
eontexture. Mais comme fa-mour de
L'humanité en règle partout l'expression^
et qu'elle tend a renverser les systèmes
de la guerre odieuse dont la Eranee
*
n
paratt menacée, je m'en suis empare,
et j'ai cru q-pe je devais l'extraire des.-
salons, pour la faire connîffrre en la
publiant, et y joignant quelques note§
qui m'ont paru utiles.
1.
DÉCLARATION
DE 't
L'EMPEREUR DE RUSSIE.
MEssIEuRs, MES FRERES,
Souverain d?un empire immense, je n'ai*
eu besoin que de me montrer pour influer
sur les destinées de l'Europe. Mes prédé-
cesseurs m'en avaient tracé la route; je l'ai
sui vie, et crois avoir rempli la carrière qu'ils
m'avaient préparée. Tout, disait-on, était
barbare dans mon empire, jusqu'à mon avè-
nement au trône ; on a osé même avancer
que cette barbarie existait encore sous mes
lois, et on a effrayé l'Europe de ma présence
et de celle de mes armées. Cependant, arrivé
(8)
à Paris, dans la capitale des lumières, je
pense qu'aucun souverain n'a rendu plus
d'hommages que moi aux systèmes libéraux
adoptés par l'Europe éclairée, et spéciale-
ment par la France. On a été même surpris
de me voir plus libéral que la plupart des
princes qui coopéraient avec moi à l'établisse-
ment des libertés et du bonheur des peuples ,
en les délivrant du joug de l'Empereur
Napoléon.
Je dois soutenir ce rôle sublime, et dé-
montrer que ma nation , qu'on a représentée
comme si barbare, sera , sous ma direction ,
le plus puissant appui et peut-être le moteur
des libertés et de la félicité des peuples eu-
ropéens. C'est dans cette intention que j'ai
désiré vous entretenir particulièrement, non
pour exercer sur l'Europe une iniluence fu-
neste aux lumières, que pourrait me per-
mettre ma puissance , bi la barbarie dont on
accuse mes peuples , était mon partage ; mais
pour rester tel que je me suis montré à Paris,
tel que je veux toujours être pour Je triomphe
des principes libéraux, et par conséquent de
Vhumauitç..
(9)
Nous avons mis toute notre confiance dans
les travaux et les lumières de nos plénipo-
tentiaires; chacun d'eux la mérite sans doute:
ils l'ont justifiée jusqu'à ce jour. Cependant
nous avons été depuis plus de deux ans, en
personne, à la tête de cette ligne sainte que
nous avons formée pour le bonheur tt la
tranquillité de l'Europe, et nous nous sommes
par conséquent réservé la faculté de nous
communiquer nos pensées dans l'intimité, et
de prendre entre nous telles résolutions que
nous trouverions convenables à notre noble
but. ,
J'ai donc désiré pouvoir vous entretenir,
sans l'intervention de nos plénipotentiaires,
des plus chers intérêts des peuples de l'Eu-
rope ; parce que nos vrais intérêts personnels
ne peuvent plus en être séparés ; que notre
puissance tient à l'avenir à leur bon heur, et
que nous ne pouvons, nous ne devons plus
par conséquent être heureux et puissans que
par eux et pour eux..
Ces vérités, je les ai proclamées l'an dernier
à Paris, où j'ai dit en termes solennels, ap-
prouvés par vous au Sénat fiançais : « Assu-
( 10 )
« rez le bonheur d'un grand peuple, par-
» des institutions libérales 35; où j'ai déclare
que nous maintiendrions tout gouvernement
quelconque qu'il plairait à la France de se
donner.
Nous avions tous été les victimes de la
puissance aussi gigantesque que tyrannique
et subversive de tout ordre social de l'Em-
pereur Napoléon. Sur son refus d'adopter des
systèmes plus modérés, nous avions cru de-
voir le repousser de notre sein ; et son ambi-
tion coupable lui aliéna et nous et le peuple
français, dont l'opinion causa sa rhute en
l'abandonnant: abandon, il faut le dire, sans
lequel notre entreprise eût pu échouer, s'il
eût fallu combattre la volonté des Français.
Cet abandon est la plus terrible leçon que
nous puissions recevoir nous et lui. L'antique
Maison des Bourbons est venue la confirmer,
parce qu'elle n'a été ni choisie ni adoptée par
le peuple , que même elle n'a pas cru devoir
consulter, malgré qu'elle connût autant son
esprit dindépendance que l'effet d'enthou-
siasme qu'elle pouvait alors produire.
Comme vous, l'apparition de FEmreieu?
t11 )
Napoléon en France m'a indigné ; elle a yen'
versé tous lès plans de nosplénipotentiaires, et
tous nos calculs privés ; elle a démontré, à l'é-
gard des Bourbons, qu'il ne suffit pas que des
rois soient placés. sur le trône par la volonté
desPuissances européennes, qu'il faut surtout
que ces trônes soient consolidés par l'opinion,
des peuples pour être mainte-nns.
Notre politique étrangement trompée" a
échoué devant un seul homme, notrè
tonneur était intéressé à l'en faiire repentir, et
à l'effacer non seulement du rang des Sou-
verains, mais encore du livre des vivans*
Telle a été d'abord la résolution que nous
avons prise vous et moi : nous avons dû ell ,
- agir ainsi,.
Mais soumis aux événemens et aux cir-
constances ( malheureusement pour l'huma*
nité , seules régies sures et positives de tous
les souverains ), il me sem ble que l'empereur
Napoléon, s'étant assis une seconde fois, et
fans le moindre- obstacle, sur le trône des
Français, nous devons nous livrer aux médi"
tations les plus sérieuses sur notre conduite
future, et ne pas compromettre notre 9\.:
( 13)
gnité, pas plus que la sûreté de nos trôner
en suivant les systèmes que nos plénipoten-
tiaires nous ont fait adapter sur cet événe-
nement magique et sans exemple (i).
Nous avons approuvé la déclaration du i3
mars; alors l'empereur Napoléon n'était pas
encore dans Paris. Nous devions croire que
le roi Louis, ayant en mains le gouvernement
de la France, parviendrait sans peine à ar-
rêter la marche d'un homme qui se présen-
tait seul, et dont la France comme l'Europe
avait vu l'an dernier la chute avec satisfac-
tion, parce qu'il avait fondé l'échafaudage
d'une gloire gigantesque et sans utilité sur le
malheur de l'humanité. Nous devions penser
que le gouvernement de Louis, éclairé par
l'expérience et par le malheur, même par
notre exemple à Paris, Jetait identifié avec
les idées des Français, dont il serait devenu
l'idole non-seulement par le souvenir de ses
ancêtres, mais surtout par les actes de son
administration. Nous avions été les témoins
de l'enthousiasme qui l'avait accueilli à son
arrivée: enthousiasme unanime qui ,iti per-
mettait de tout concilier, puisque tous les
(13)
partis se ralliaient à lui, et parconséquent
d'assurer la durée de sa puissance.
C'est d'après cette opinion que nous avons
considéré l'entreprise de l'Empereur Napo-
léon comme une témérité qui devait l'effacer
du livre des vivans, ou du moins le livrer
à la discrétion de Louis, pour rendre tous
ses efforts impuissans, avec les égards toute-
fois dus à un souverain reconnu de nouveau
comme notre égal en droits politiques, par le
traité de Fontainebleau.
Nous avons du par conséquent protester
contre la rupture de son ban, et provoquer
la réunion de nos forces contre lui, dans la
confiance que les Bourbons s'étaient montrés
dignes de gouverner les Français.
Je ne dois pourtant pas vous dissimuler
que depuis le 13 mars, depuis notre traité
du a5 du même mois, depuis que j'ai appris
que l'Empereur Napoléon avait reconquis
seul le trône des Français, de mures ré-
flexions sont venues m'assiéger. Devant la
puissance qui résidait dan* les mains de
Louis; devant l'opinion, j'atlachement des
français qu'il avait du se concilier par son
( Í4 )
Bon esprit, devenu fort par notre volonté j
qui lui avait donné le trône, j'avais cru im..
possible qu'un homme seul, sans armes, sans -
l'assentiment et le secours d'aucun de nous >
abandonné l'an dernier par l'opinion -d'un
peuple qu'il avait rendu malheureux, comme
le reste de l'Europe, pût jamais traverser en
vingt jours deux cent cinquante lieues de
pays, arriver sans obstacles à Paris, et re-
monter triomphant sur un trône que nous
avons ducroire si bien occupé. Get événement
tient trop à la magie; il paraît trop impossible,
pour que les plus mûres réflexions ne doivent
pas nous occuper. Il est en effet certain cet
événement, et nous ne devons plus en douter.
Il doit me rappeler la promesse que j'ai faite
l'an dernier à Paris, que «les Fia Ïcaisse don-
» neraientle gouvernement qui leur convien-
» drait, et que nous le maintiendrions (2) )).!
Je déclare alors qu'il est impossible de penser, �
que le gouvernement de Louis leur ait con-
venu. Si cela était, les Français l'eussent dé-
fendu, je ne dis pas contre un seul homme,
qui naguéres avait fait leur malheur, mais
encore contre les armées les plus formidables
(t5 )
qui auraient voulu leur donner un souverain
contre leur choix.
Or3 il est constant que l'Empereur Napo-
léon .s'est présenté seul avéc une poignée de
gardes, que la première ville eût pu arrêter;
il est constant qu'il s'est avancé jusqu'à Paris;
sans obstacles, conduit seulement par l'opi-
nion des peuples et de l'armée ; il est constant
que Louis, qui avait cependant en mains
tous les moyens que donne le gouvernement,
a été forcé de fuir avec sa famille, devant un
homme seul; que dans vingt-cinq millions
d'hommes, il n'a pas trouvé de partisans
assez forts, assez dévoués, ni assez nombreux
pour le maintenir; qu'il a été par conséquent
abandonné sans défense, de la part au moins
de la majorité.
Il est alors constant i dis-je, que les Bour-
bons ont mal gouverné les Français, et qu'ils
n'ont pas rempli notre attente. Il est constant
aussi qu'ils se sont montrés en France comme
des étrangers qui n'en connaissaient ni les
mœurs, ni les principes; qu'ils n'ont été ac-
cueillis cependant avec transport, que pour
Se venger de l'abus que Napoléon avait fait
C >6)
de sa puissance et parce qu'on avait attribué
à Louis les lumières libérales, et la fermeté
sans lesquelles nul prince ne pourra désormais
gouverner en France. II est constant enfin
que le prince Talleyrand, en nous parlant de
cette famille et nous faisant accroire qu'elle
était désirée par la nation française, nous a
trompés, et a étrangement eompromis le fruit
de notre sainte ligue, que l'amour de l'huma-
nité et le repos des peuples avaient formée
contre l'insatiable ambition de l'Empereur
Napoléon, qui avait ébranlé dans toute l'Eu-
rope et jusques dans mon empire, les fon-
demens de l'ordre social (3).
Cependant, la surprise et l'amour-propre
blessé, autant et même plus que notre sûreté,
nous ont sur-le-champ remis les armes en
main. De toutes part des armées puissantes
ont dû s'avancer vers les frontières de la
France pour aider à renverser de nouveau
cet homme extraordinaire dont la chute fut
si bien méritée l'an dernier; quoiqu'elle ne
fut pas entrée dans nos plans qui ne vou-
laient que corriger, humilier, et non abattre
ce colosse devenu 1R fléau de l'humanité. Je
C 17 ) -
3
dis aider, car les premiers rapports nous ont
représenté la France comme déchirée. par
une guerre intestine, divisée en deux parti&
en armes, l'un pour les Bourbons,, et l'autre
pour Napoléon. Il ne s'agissait donc que
d'appuyer le parti des Bourbons pour décider
leur triomphe. Nous ne pouvions, nous ne de-
vions pas hésiter ; mais cette guerre intestine
n'a pas même existé. Quelques contrées sou-
levées en minorité par la présence du due et
de la duchesse d'Angoulême, ont soutenu
une opposition éphémère qui a disparu aussi-
tôt sans effusion de sang. La France entière
a arboré les couleurs nationales, devenues
celles de l'Empereur Napoléon ; et les Bour-
bons , en quittant le sol français où ils n'ont
pu trouver aucun appui, ont singulièrement
diminué leurs droits au trône comme à notre
considération.
1 Dans une semblable situation', ne convient-
(
il pas de rcnéchir avant de prendre une dé-
termination? Si les souverains sont l'image de ,
la divinité sur la terre, c'est surtout lorsque
la passion n'approche pas de leurs délibéra-
tions, c'est encore lorsqu'ils ne se déterminent
t 18 )
à,verger le sang humain que pour le repos et
lé bonheur de la société. A la veille d'embra-
ser l'Europe sous l'étendart des ressentimens
ou des intérêts privés, pesons avec sagesse
les causes fondées et les résultats possibles
d'un pareil événement. Les motifs qui nous
ont armés l'an dernier contre la France sem-
blent ne plus exister, ou du moins leur im-
portance me paraît être affaiblie. Quel peut
être le but d'une nouvelle croisade ? Est-ce
pour replacer les Bourbons sur un trône qu'ils
n'ont pas su conserver, et que probablement
ilà ne conserveraient pas davantage, d'après
l'opposition formelle qui existe entre leurs
vieux systèmes et les idées actuelles des Fran-
çais? Je ne pense pas qu'aucun de nous puisse
sérieusement vouloir sacrifier le sang de ses
peuples, et verser même le sang français pour
les intérêts d'une famille, qui, quelque vé-
nérable qu'elle soit, n'a pas su se main-
tenir sur un trône où notre puissance l'avait
placée. La cause des Bourbons est absolu-
ment perdue, et le sang qui serait versé ne
l'étant que sur leur demande, irriterait encore
plus les Français contre eux, et les ferait re-
( 19 )
pousser avec plus d'acharnement un roi qui
personnellement ne méritait pas son sort;
mais que sa faiblesse et les crimes de ses
alentours ont précipité dans l'abîme.
Ce n'est pas sur un objet aussi sérieux, une
faible minorité d'émigrés que nous devons
écouter. Cette portion, infortunée sans doute,
mais par sa faute, parce qu'elle a heurté les
opinions d'un grand peuple, peut bien mériter
notre sensibilité, notre protection; mais nous
ne devons pas lui sacrifier le plus pur sang de
nos vaillantes armées. Nous ne devons tirer
l'épée que pour l'ensemble des nations euro-
péennes, et pour les garantir de l'oppression
que l'empereur Napoléon a trop long temps
fait peser sur elles. Si cette oppression doit se
renouveler, si les traités les plus solennels
doivent encore être éludés, si aucun de nous
ne peut pas en paix s'occuper du bien-être de
ses peuples, si l'ordre social et la balante po-
li tique trouvent dans les actes de l'Empereur
Napoléon un empêchement sérieux à leur
établissement; renversons de nouveau son
ambition, et que la guerre la plus acharnée
en débarrasse là terre; quel que soit l'avell-
If-
( 20 )
glement ou la contrainte qui entraînerait
les Français à le défendre. Mais, si par l'as-
cendant de notre puissance, par les nouvelles
institutions qui vont régler le sort politique
des Français J et par le maintien des pro-
, messes que vient de faire l'Empereur Napo-
léon de1 vi vre en paix avec toutes les nations,
de ne plus attaquer leur existence publique ,
et de ne s'occuper que de l'administration
intérieure de fa France, nous pouvons trou-
ver une garantie suffisante contre le renou-
vellement des entreprises arbitraires" qui
l'an dernier causèrent sa chute ; que le sang
ne coule plus, et que son exemple soit imité
par nous. Reposons-nous sur les Français
même pour le renverser de nouveau, s'il vou-
lait encore abuser de sa puissance, puisqu'il
a proclamé en principe que le souverain ne ,
pouvait rien être que par le peuple ou pour
le peuple; principe sérieux sur lequel _je
compte fixer vos méditations.
D'après ces diverses considérations, exa-
minons quels pourraient être les motifs de re-
nouveler la guerre ? 3 'en admets plusieurs, que
je discuterai successivement. Le premier, c'est
( 21 )
l'honneur de la campagne de iS 14 ; le second
c'est le maintien on le délaissement des
Bourbons; le troisième c'est l'intérêt et l'a-
vamage des membres de la coalition, dans
lequel entreront les considérations sur la
garantie que peut nous offrir l'Empereur Na-
poléon, dans le cas où nous nous déteTrrfÎne-
rions à le laisser sur le trôné; le quatrième
concernerales considérations qu'exige l'esprit
- actuel des peuples de l'Europe, d'après celui
du peuple français*
1°. La campagne de 1814 n'a pas d'exem-
ple dans l'histoire.. Plusieurs coalitions ont
.déj'-- eu lieu contre la France ; mais elles n'ont
pas été unanimes entre tous les souverains de
l'Europe. Un intérêt privé en a toujours dé-
rangé les plans, et le' but ; et la France en a
toujours triomphé. Elles ont seulement con-
tribué à la gloire comme à la fierté de ce
peuple , et successivement de son. chef y qui
en a our hnmilier et enc h aîner, pour
£UX st -~, T
airf^j^ïhçope à ses vo l ontés trop arby
( 22 )
traires, et subversives de l'ordre social re-
connu jusqu'alors. L'abus de sa puissance, et
surtout la guerre impie autant qu'insensée
qu'il m'a faite à moi-même, ont décidé de
son sort. Sans mon intervention, le reste de
l'Europe éjiait forcée de subir ses lois : rien
n'eût pu l'en garantir. Mais il a osé insulter à
ma puissance, pénétrer dans mon Empire, et
mon indignation l'a écrasé (4). Jusqu'alors
j'avais été non-seulement son allié, mais
encore son ami. J'avais partagé et approuvé
ses vues : mais l'attaque tentée contre moi
m'a décelé toute son ambition, et j'ai profité
dé son aveuglement pour vous sauver et
vous venger tous. Vous m'avez entendu : vos
étendarts se sont réunis aux miens; et malgré
son génie et son audace, auxquels nous
sommes forcés de rendre hommage , flivers
moyens (5) nous ont rendu ses maîtres, grâce
à ma puissance et à mes armées. Vous avez
long temps repoussé l'influence de mes pré-
décesseurs, sous le prétexte de la barbarie de
mes peuples qui vous épouvantait, et cepen-
dant c'est à moi, c'est à mes armes que vous
avez dù votre salut. Vous n'étiez plus-que les
( 23 )
esclaves de l'Empereur Napoléon, s'il n'eût
pas eu l'audace d'aller siéger dans l'ancienne
capitale démon empire. Je me suis levé, je
vous ai sauvés, non par de sim ples-secours
comme auparavant, mais avec l'élite de mon
armée, mais en personne et en mon propre
nom, pour venger mon injure personnelle.
Enfin nous l'avons vaincu, nous l'avons ren-
versé du trône, nous avons replacé à la tète
des Français l'antique famille des Bourbons
que nous avions abandonnée, oubliée depuis
long temps, et que les circonstances nous ont
fait rappeler, pour éviter des déchiremens
parmi le peuple français; et, il faut le dire,
aussi pour échapper nous-mêmes à notre
propre perte, par ce moyen de ralliement
que nous n'avions pas même prévu.
Les résultats ont d'abord été des plus heu.
reux : nous sommes restés les maîtres de ré-
g'er le sort des peuples à notre gré, sans
l'influence française, et deux mois de notre
séjour en France ont plus honoré nos armesr
que la guerre elle-même.
L'honneur nous force aujourd'hui de main-
tenir notre ouvrage. Un seul homme ne doit
( 24 )
pas être plus puissant que tous les trônes de
l'Europe ensemble. Le roi que nous avons
établi, pour n'être plus contrariés, ne doit
pas être renversé , malgré la volonté unanime
des cours européennes : voilà la part de
l'honneur ; voilà la cause de l'indignation que
j'ai témoignée à la nouvelle de l'entreprise de
cet homme audacieux ,que cet honneur nous
force de combattre et de renverser de nou-
veau , dans la supposition que sa chute nous
paraîtra possible et avantageuse à nos inté-
rêts, devant qui toute autre considération
doit cesser.
Toutefois, nous devons nous demander
sérieusement, dans l'intention politique , si
cet honneur est blessé par le retour de l'em-
pereur Napoléon. Il est constant que l'hon-
neur delà campagne de 1814 eût été rempli,
même en laissant Napoléon sur le trône.
Nous ne voulions que diminuer sa puissance
et ses moyens ; en le réduisant à l'ancienne
France. Les événemens nous ont entraînés
plus loin que notre but, et les Bourbons ont
pris la place de Napoléon. Nous avons dicté
la paix que nous désirions : mais si le traité
- (25)
qui l'a lîxée doit être maintenu, l'honneur
de cette campagne ne l'est-il pas aussi? Plus
tard, je parlerai de la garantie que nous
devons exiger; et si cette garantie est Abte-
nue, nous avons rempli le but de 114 - oem-
pagne de 1814. Mais, direz-vous, c'est avec
Louis et non avec Napoléon que ce traité a
eu lieu. Que nous importe si c'est avec la
France qu'il doit avoir sa durée ! et c'est ici le
moment de passer à la seconde question que
je me suis faite, et que le calme de mes opi-
nions veut que je fasse précéder d'une ré-
flexion morale assez sérieuse.
N'est-il pas à craindre, d'après ce que je
viens dtexposer, qu'on ne nous impute à
amour-propre ce que nous appelons hon-
neur ? Le retour de Napoléon , je ne dis pas
seulement en France , mais bien sur le trône
de France, est en effet un événement qui met
notre puissance en problême. Il paraît ren-
verser tout ce que nous avons fait depuis deux
ans. Notre orgueil est donc blessé:mais je "ien&
de démontrer que notre honneur ne l'est }-ast
et plus tard je prouverai que notre intérêt
ne l'est pas davantage. Toutefois, notre or-
( 26 )
gueil est-il un motif suffisant pour verser
le sang des peuples ? Non sans doute. L'em-
pire des circonstances domina toujours les
trôfïé&^ui ne se sont jamais avisés de se
trouer humUiés par elles, Ou du moins qui
ont su plier honorablement. Trente batailles
perdues depuis vingt ans ; les traités sans
doute pénibles pour nous , qui en ont été les
résultats en faveur de Napoléon, n'ont pas
'déshonoré l'Europe, et le -retour de Napoléon
n'est absolument qu'une bataille perdue qui
lui redonne la puissance que la campagne
de 1814. lui avait ravie. Si cela n'était pas, il
faudrait vous dire, à vous., notre frère fem-
pe reur d'Autriche , que vous avez perdir
votre honaeur, parce que vous n'avez pu
maintenir sur le trcne de France votre fille
et votre petit-fils. Certes, votre cœur pateF-
nel et vos intérêts ont pu en être blessés :
votre amour propre l'a été aussi, mais vous
avez cédé aux circonstances, sans que l'hon-
neur de vos armes en ait souffert. Je pour-
rais en dire autant de la plupart d'entre nous.
Concluons donc que notre honneur n'est pas
compromis , que seulement notre amour-
( 27 )
, propre souffre, et que notre amour-propre
ne doit pas faire verser impunément des tor-
rens de sang, sans nous attirer l'animadver-
sion des peuples qui nous jugent. J'aborde la
seconde question.
2°. Devons-nous maintenir ou abandonner
les Bourbons? Mon opinion est que c'est une
famille aumoins embarrassée dans sa position,
et sans force, "sans pouvoir pour régner, ne
;
suivant qu'une politique de routine, aussi ré-
trécir que mesquine dans sa marche, malgré
le bon esprit et les lumières de son chef , qui
n'a pas su se rendre maître des siens, étant
le maître d'un grand peuple. Voyez-la en
France, où sa faiblesse et son incapacité,
placée entre les vieux et les nouveaux sys-
tèmes., la font abandonner en si peu de temps
par, un peuple qui ravait accueillie cepen-
dant avec tant d'enlhou&iasme et d'uiiaitimité;
voyez la en Espagne où la même incapacité
et son ingratitude la rendent un objet odieux
auprès de ceux même qui l'ont rappelée sur
le trône, et qui n'ont obtenu pour récom-
( 28)
pense que des prisons , des exils, des échaÀ
fauds et l'inquisition des siècles barbares.
Voyez la en Sicile, sans moyens, sans éner-
gie, pour tenter de reconquérir ses anciens
états de Naples. Je ne vois pas un seul Bour-
bon en état de régner, si ce n'est par nous,
, et jamais par lui-même , en état d'apprécier
le siècle où nous vivons., en état de porter et
surtout de défendre une couronne. Je fais
cependant une honorable exception en fa-
veur du Roi Louis, que nous avions placé
sur le trône de France. Ses lumières, ses
vertus conciliatrices, quoiqu'elles aient été
malheureuses, son expérience acquise au
sein d'un peuple libre r ont dû nous offrir
quelque garantie : mais il n'a pas sa s'entou-
rer d'hommes; il n'a pas su les distinguer,
les surveiller, les maintenir avec fermeté
dans la route qu'il s'était tracée, et dont
nous avions estimé le début à son arrivée en
France (6) j il n'a pas su retenir avec énergie
les prétentions- de ceux qui voulaient faire
renaître les anciens systèmes qu'il est im-
possible de faire de nouveau adopter par
les Français, sans recourir à des persécutions
( 29 )
qui réveilleraient des troubles sans fin, peut-
être la guerre civile, et une nouvelle anarchie
qui causerait aux Bourbons une chute encore
plus terrible et sanglante.
Ses alentours se sont montrés aussi igno-
rans, sur l'esprit public que barbares ; et la fai.
blesse dece vénérable prince, son désir même
de tout concilier, ont été joués et trompés
par sa famille et ses ministres, dans toutes ses
démarches. Nous le faisions succéder à l'Em-
pereur Napoléon que nous avions reconnu.,
dont nous avions été les alliés; et par un sys-
tème insensé, ils lui ont fait prétendre qu'il
régnait depuis vingt ans ! et les représenians
de la nation française à qui nous avions té-
moigné tant d'estime, ont lâchement souffert
cette extravagance sans aucune observation!
système toutefois outrageant pour nous qui
avions reconnu et légitimé le pouvoir de Na-
poléon , outrageant surtout pour notre au-
guste frère , l'Empereur d'Autriche, qui en
avait fait son fils, et pour le chef .de l'église
qui l'avait couronné; système suranné, autant
qu'insensé, dont la saganité de Louis eut du
apercevoir toute l'absurdité, comme l'effet
( 30 )
aussi injurieux pour nous et la nation fran-
çaise, que nuisible aux intérêts du roi envers
les émigrés qui devaient s'en servir pour le
dominer. Cette dernière vérité est si forte et
si tranchante contre les Bourbons, qu'elle seule
doit les exclure du trône de France si l'Eu-
rope veut réellement être tranquille. Les émi-
grés nobles ou prêtres tiendront toujours les
Bourbons dans leur dépendance, et feront re-
garder leur domination comme absolument
précaire. Si les Bourbons n'occupent le trône
qu'en vertu de leur légitimité, les nobles et ",
les prêtres qui considèrent leurs droits comme
aussi anciens et aussi sacrés que ceux des
Bourbons, exigeront le rétablissement de ces f
droits à l'égal de la restauration du trône. Si
les Bourbons s'y refusent, les nobles et les
prêtres les renverseront : s'ils sont forcés de
rétablir les droits des nobles et des' prêtres,
l'autre classe du peuple les renversera d'une
manière encore plus terrible; et l'Europe sera
forcée d'être toujours en armes contre la
France pour la garantir de ses révolutions.
Les Bourbons ne peuvent pas échapper à cette'
alternative; ils ne peuvent pas se maintenir
( 31 )
sur le trône, quels que soient les systèmes qu'ils
embrasseront. Continuons à examiner quelle
a été leur conduite depuis que nous les avons
rétablis. Ce sera démontrer ce que j'avance.
Les Bourbons, forcés par les nobles et les
prêtres, se sont isolés du peuple qu'ils ont
compté pour rien dans l'établissement du
pouvoir; et le peuple les a abandonnés. Ils ont
voulu de leur pleine puissance octroyer une
charte sans le concours des autorités popu-
laires que nous avions cependant reconnues
nous-mêmes, et par lesquelles nous avions pu
tout faire pour eux dans Paris. Ils ont poussé
l'imprudence jusqu'à croire qu'ils n'avaient
pas besoin d'armée, et ils ont repoussé, avili,
méconnu ces vaillans guerriers, qui, il faut
le dire, nous avaient arraché notre admira-
tion , qui devaient être fiera de tant de gloire,
et compter du moins sur les égards d'une fa-
mille française qui devait s'identifier avec
l'honneur de ses compatriotes : ils ont violé la
charte qui était leur propre ouvrage, peu de
jours après sa publication; et comme elle
n'offrait aucune garantie pour sa durée, et
que tous les actes des ministres ne parais-
C 5a )
raient tendre qu'à son renversement; ils ont
alarmé le peuple sur ses libertés, ses pro-
priétés, et l'ont rendu mécontent, ou du
moins indifférent sur leur sort.
Toutefois, et nous devons l'avouer, les
Bourbons n'eussent jamais pu saisir une oc-
casion plus favorable pour remonter sur le
trône de France. Des malheurs récens, qui
avaient succédé à tant de gloire; le deuil
dans toutes les familles à qui leur postérité
mâle avait été enlevée; la stagnation du com-
merce ; l'extinction des relations maritimes;
une tyrannie effrayante, qui peuplait les ca-
chots et multipliait les exils, sans jugemens
et s'ans motifs connus; le souvenir de la gloire
et des vertus de quelques-uns de leurs an-
cêtres ; la présence d'une armée immense,
et accourue de toutes les parties de l'Europe ;
le mécontentement général dans l'intérieur
comme à l'extérieur, tout assurait leur puis-
sance, et leur présageait une possession longue
et généreuse, comme il promettait aux Fran-
çais un repos favorable et bienfaisant. Gom-
ment, avec tant de moyens réuris à l'en-
thousiasme qui les a accueillis, les Bourbons
(33) -
3
ont-ils -en si peu de temps perdu le trône;
sans même être défendus! ! l C'est parce que,
je le répété, méconnaissant l'esprit des Fran-
çais, leu rs d roits, leurs mœurs, et ne sachant pas
maintenir legouvernelnelit,tel qu'ils le trou-
vaient analogue à l'esprit du temps ; voulant
au contraire, forcés par les sommations im-
périeuses des émigrés qui les dominaient par
les souvenirs de leurs services et de leurs
malheurs communs, faire rétrograder les sys-
tèmes publics, l'opinion les a abandonnés
en I8I5., comme elle abandonna Napoléon
en 1814. L'opinion est la colonne. de la puis-
sance dans un temps où tous les hommes
raisonnent sur la politique, où le sort des
empires ne peut plus être exclusivement
l'objet de la délibération des cabinets, où tous
les peuples, tous les individus, et surtout en
France, jugent la conduite des Souverains.
L'opinion seule peut conserver ou abattre la
puissance.,.. Malheur 'à quiconque la dé-
daigne!!! Et il nous est démontré que les
Bourbons, si j'en excepte leur chef; l'ont
dédaignée d'une manière aussi absurde an
moins et-aussi coupable que Napoléon. Ar-
1 (34)
rètons-nou9 un instant, et pour que les
peuples, sachent bien qu'au sein de leurs dé-
libérations politiques, leurs souverains savent
réfléchir sur leur sort, et qu'ils n'ont pas
- perdu de vue la situation de la France,
depuis vingt-cinq ans que durent ses dé-
sordres civils, et les dangers qu'elle nous fait
redouter avec raison, jetons un coup-d'œil
rapide sur sa propre marche politique, mo-
rale et ci vile.
Qu'il est étrange et affreux le sort de cette
belle fronce, que nous avons tous visitée
avec autant d'enthousiasme que de gloire
pour nous ! En 1789 l'ambition excite les fu-
ries contre la vertu : car il était le plus ver-
tueux des rois cet infortuné Louis XVI. Elle
abuse de sa bonté et de son dévouement trop
aveugle pour la prospérité des Français; elle
l'entraîne.dans de milliers de fautes que son
cœur droit ne soupçonne même pas; et vic-
time de sa famille qui, avec la noblesse, eût
dû le défendre à Versailles, et non à Coblentz
où on a prononcé sa mort; victime des menées
de son peuple; victime de toutes les passions
ameutées pour causer sa perte, il est conduit
( 35 )
à l'échafaud, au nom même de cette liberté,
en vertu de ces droits du peuple qu'il avait
reconnus, établis et protégés. Tous les crimes
sont alors en présence; leuiv-lutte affreuse a
lieu au milieu des ruines 9 du sang et du car-
nage. Un héros parait dans les rangs : la
France lui confie ses destinées pour faire ces-
ser tant de maux; et il remplit cette mission
d'une manière à mériter la reconnaissance et
l'admiration de sa patrie et du monde. Ce-
pendant , après quelques années d'une véri-
table gloire, s'élève une tyrannie sans exem-
ple. Les droits du peuple sont encore mécon-
nus, foulés aux pieds, et le deuil couvre de
nouveau la France. Des orages affreux sont
provoqués par ce même homme, qui na-
guères les avait tous conjurés. L'Europe en-
tière, indignée de voir que cette tyrannie
s'étend sur elle-même, vient iondre jusque
slir la capitale tremblante. L'opinion tonne,
r le héros se voile, et l'homme tombe. Notre
magnanimité rassure et calme la France, et
ce beau pays ne voit que ses libérateurs dans
ses conquérans. Napoléon est précipité du
trône, et cet événement est justifié par le
- *
(
j
désir de rendre la France heureuse (7). Dans
quelles mains devions-nous remettre ses des-
-- tinées? Le nom des Bourbons est prononcé.
On les croit devenus Français du dix-neu-
vième siècle : ils se m on trent comme la planche
du salut. Les craintes se dissipent : on ne
oense plus à juger l'événement, et les cris de
vive le Roi! succèdent immédiatement aux
cris de vive l'Enzpereur! Cet enthousiasme
n'est pas de longue durée. Quelques amis de
la patrie prétendent bientôt que la honte et
le déshonneur se glissent à la faveur des
acclamations; ils se plaignent de cé que,
vingt-trois jours après, le précurseur de
Louis fait éclipser la gloire de la France, et
la fait descendre au rang des puissances du
dernier ordre, sans force et sans considéra-
tion. Une proscription morale menace bientôt
leshomnigs célèbres de ce pays : la population
est inquiète sur la marche de la famille et
des ministres de Louis. Les nobles et les prê-
tres réveillent des prétentions qui jettent par-
tout l'alarme. On craint de nouvelles chaînes.
Le précipice s'ouvre de nouveau pour la
France, et Louis, par des moyens différens et
($7 )
malgré les npbles intentions de son cœur qu'il;
n'est pas le maître de réaliser, lui laisse pré-
parer une nouvelle tyrannie plus redoutable
encore que celle-de Napoléon.
Cependant le génie de Napoléon lui offrait
quelques garanties (8).I1 était l'enfant des prin-
cipes; et quoiqu'il les eût méconnus dans les
derniers temps, il devient l'objet de tous les
voeux des bons esprits qui comptent sur les
leçons de l'expérience et du malheur. Il re-
paraît, remonte sur le trône en vingt jours.,
seul, sans efforts, sans armée que celle de
l'opinion , et surtout sans com bat : et le roi j,
qu'une immense armée avait placé sur lé
trône sous les< auspices les plus favorables ,
que, sous l'appât d'un régime libéral, on fai-
sait ridiculement parler déjà en maître pour
transformer peu à peu le pouvoir royal en
despotisme-, et priver le peuple des droits
qu'il avait conquis par tant d'efforts et de
gloire, cède précipitamment le trône à l'Em-
pereur, s'éclipse plus vîte qu'il n'était venu,
et semble venir nous dire que notre puissance
ne vaut pas le peuple français pour donner,.,
et surtout pour consolider sa couronne. En.
( 38 )
1814, Louis, profondément oublié, arrivte
,
sans être attendu, et en 1815, Napoléon re-
paraît sans nous avoir paru l'objet d'aucune
espérance, quoiqu'il le fût du désir de l'im-
mense majorité, qui redoutait la renaissance
de l'arbitraire royal, les écarts funestes des
ressentimens de la famille de Louis, le joug
et la tyrannie des nobles et des prêtres, de-
venus encore hautains et exclusifs dans leurs
prétentions sut les personnes et les proprié-
tés. Ces faits nous sont connus par leur exac-
titude. Je plains le sort de cette auguste et
antique famille des Bourbons, qui ne pouvait
l'éviter. Je rayais pressenti l'an dernier, lors-
que je m'opposai à leur rétablissement : il
m'était démontré qu'ils ne pouvaient pas se
maintenir sur le trône de France, qu'ils se
trouveraient entre.les prétentions des castes
privilégiées et l'esprit du peuple, que tôt ou
tard ils seraient victimes de l'un ou de l'autre
parti. Leur position m'intéressait vivement,
parce que je m'attendais que des fautes nom-
breuses les jetant dans l'un ou l'autre parti f
ou les faisant flotter entre les prétentions des
deux, ils seraient cruellement tourmentés et
-
C 39 )
forcés de tomber d'une manière funeste. Je
considérais qu'il leur était impossible de ré-
sister aux prétentions des castes privilégiées,
qui avaient partagé leur sort pendant leur
proscription, et que, sans manquer à la re-
connaissance , ils étaient forcés d'écouter.
Cette faute nécessaire et estimable d'ailleurs
devait les rendre odieux au peuple qu'ils ne
pouvaient pas favoriser çlans son esprit d'in-
dépendance et de liberté, sans mécontenter
et soulever les castes privilégiées ; et le peu-
ple mécontent devait rendre leur règne pré-
caire et malheureux, s'il était répoussé dans
ses droits acquis depuis vingt-cinq ans. Un
seul moyen pouvait sauver les Bourbons ,
c'était celui de se rendre les chefs de l'esprit
du peuple et des idées adoptées par lui; Mais
il fallait une énergie dont les Bourbons sont
incapables, pour résister aux prétentions des
, castes privilégiées, surtout à celles des émigrés
restans, qu'il fallait écarter de toute in-
fluence. Les Bourbons n'ont pas eu le cou-
rage de prendre ce parti ; et ils se sont perdus
parce qu'ils devaient se perdre. Ils sont donc
( >
à plqindre. moins, qu'à blâmer dans leur con-
duite embarrassante. - -
Peut-on , malgré tant de motifs et tant de
fautes, malgré tant de conjectures pour
l'avenir, nous démontrer que les Bourbons^
replacés sur le trôjne de France, pourront s'y
maintenir, et devenir agréables aux Fran-
çais? Dans ce cas, nous devons tout entre--
prendre pour les y faire remonter, si la pos-
sibilité en paraît assurée. Leur gouvernement
assez docile à l'extérieur, quoiqu'il paraisse-
devoir être le contraire dans l'intérieur, doit
en effet être préféré à celui de Napoléon r
ieîont le caractère altier, remuant et énergique,
favorise trop la fierté française : mais, alors.
nous devons raisonner les moyens, les motifs,
et les dangers de ce rétablissement, avant de
l'entreprendre. sérieuselnent, et méditer sur
toutes les chances, d'après la situation où se-
trouvent les Bourbons v et que, viens d'ex-
poser.
Sans doute aucun de nous ne peut penser-
que la campagne de 1814, celle même qui
s'apprête, puissent être périodiquement re-s-
( 4, )
nouvelées. Cet état de guerre générale remue
trop l'esprit des peuples, les rend inquiets,
turbulens, et les conduit à l'indépendance.
Je vous suppose la volonté de rétablir
de nouveau les Bourbons, quelle assu-
rance peuvent-ils nous offrir qu'ils se main-
tiendront sur le trône mieux que par le
passé, d'après ce que j'ai exposé ? LA FAI-
BLESSE A AUTANT BESOIN DE GARANTIES QUE
LA FORCE ; et si nous devons désirer que l'au-
dace et l'énergie de Napoléon soient enchaî-
nées par des garanties, ne devons-nous pas
être de même rassurés sur la faiblesse et
l'inhabileté des Bourbons , s'ils persistent
dans la tentative de l'impossible, dans l'a-
néantissement des idées libérales, dans la
menace de persécuter et de sacrifier même
tous ceux qui ont pris une part quelconque
à la révolution française et à ses suites; s'ils
persistent dans le maintien et les suites d'une
légitimité que le peuple Français ne veut pas
reconnaître; s'ils veulent absolument ne pas
tenir le trône, soit de nous qui les y avons
placés, soit du peuple qui seul peut les y
maintenir, et s'ils continuent à vouloir pré-
( 42 )
tendre encore qu'ils l'occupent depuis vingt-
ans, comme s'ils voulaient soutenir que le
soleil n'a pas lui depuis cette époque. Notre
croisade devra donc se tenir toujours en
activité, comme le veut le traité de Chau-
mont, qui n'était qu'une menace cependant
pour épouvanter Napoléon, Il faudra donc
ruiner nos finances, fatiguer nos peu, ples
pour soutenir une famille avec ses systèmes,
,que moi-même j'ai désavoués à Paris, en-
proclamant que le peuple Français pouvait
se donner tel gouvernement qui lui con-
viendrait, et, que les monarchies constitu-
donneZles, c est-à-dire, convenues entré les.
peuples et les souverains ) seraient à l'ave-
nir les seules durables et bienfaisantes.
Mais il serait atbçurde de supposer que nous'
laisserons en France deux ou trois cent mille
hommes pour y maintenir les Bourbons, et
c'est cependant ce qu'il faudrait faire : idée
toutefois bizarre et tyrannique , dont les
Français ne souffriraient jamais l'exé-cution,.,,
si ce n'est cette minorité, aussi passionnée-et
sanguinaire , qu'anti-française,, à qui la pa-
trie ne peut plus faire entendre son langage*
( 43 J
et qui désire voir arriver les Bourbons sur
les cadavres de leurs compatriotes amonce-
lés par le fer de l'étranger et par la guerre
civile.
Mais au milieu de cette lutte , que je n3
sais 'comment caractériser , n'est-il pas à
craindre quelle peuple Français, déjà trop
familiarisé à l'idée de son droit de déléguer là
souveraineté, ne se fasse une affreuse habi-
tude de ce changement de maîtres; qu'il né
, renverse successivement à son gré tout gou-
vernement qui ne lui conviendra pas,et qu'il
ne nous-tienne par conséquent dans un état
de guerre continuel avec lui, pour sauver nos
propres couronnes. L'exemple de l'Angle-
terre à été déjà terrible en Europe , lorsque r
selon sa volonté, la famille des Stuarts à été
définitivement renversée du trône, et que le
peuple Anglais a,d.'après cette même volonté,
placé l'illustie maison de Brunswik à sa tête.
Faut-il encore renouveler ce danger qui in-
dique aux peuples de l'Europe la mesure de
leur force? Faut-il leur apprendre enfin que
si un roi règne, c'est parce qu'ils .le veulent
bien , et qu'il dépend d'eux de le renverser.