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Des bienfaits de la presse, ou Aperçu historique, politique et philosophique sur l'influence de l'imprimerie relativement aux sciences, aux arts, au commerce, aux institutions et au perfectionnement des hommes, depuis sa découverte jusqu'à nos jours . Par M. Jes Lacoste,...

De
126 pages
U. Canel (Paris). 1825. France -- 1824-1830 (Charles X). 123 p. ; in-8.
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DES
BIENFAITS DE LA PRESSE.
LE NORMANT FILS, IMPRIMEUR DU ROI,
rue de Seine, n° 8, f. s. g.
DES BIENFAITS
DE LA PRESSE,
ou
APEPRÇU
HISTORIQUE , POLITIQUE ET PHILOSOPHIQUE
SUR L'INFLUENCE
DE L'IMPRIMERIE
Relativement aux Sciences, aux Arts, au Commerce, aux Institutions et au
perfectionnement des hommes, depuis sa découverte jusqu'à nos jours.
PAR Mr Jes LACOSTE (DE PIERRE-BUFFIÈRE).
PARIS.
URBAIN CANEL, LIBRAIRE,
RUE SAINT-GERMAIN-DES-PRÉS , N° 9.
1825.
AVERTISSEMENT.
POUR développer convenablement le
sujet sur lequel nous avons tracé l'a-
perçu rapide que nous présentons
au public, il eût fallu un temps que
nous n'avons pu consacrer à ce tra-
vail; il eût fallu surtout un talent
bien supérieur au nôtre. Ces consi-
dérations eussent été plus que suffi-
santes pour arrêter notre plume, si
le désir d'être utile ne l'eût emporté
en nous sur le petit amour-propre
d'auteur, dont on convient quelque-
II
fois, mais dont on se défend rare-
ment.
La pensée bien ou mal fondée que
cet opuscule peut, dans le temps où
nous sommes, être de quelque utilité'
à notre pays, nous en fait seule ha-
sarder la publication.
Le domaine immense des connois-
sances humaines, exploré, depuis
trois siècles, à l'aide de l'imprimerie,
est encore plein de richesses incon-
nues qui n'attendent, pour être dé-
couvertes et mises en oeuvre, que les
efforts du génie et de mains habiles.
Conservatrice des travaux et des re-
cherches de l'homme, la presse, libre
d'entraves, les répand et les féconde.
C'est au foyer d'une sage liberté de
la presse que s'éclairent l'artisan et
l'agriculteur, que s'instruisent le lé-
III
gislateur, le ministre elle magistrat;
que la morale se purifie, que la reli-
gion se dépouille de fanatisme et de
superstition, et que la vérité allume
son flambeau.
îl y a de la témérité peut-être à
publier un ouvrage sur les bienfaits
de la presse, dans l'instant même où
nous déplorons la fin prématurée
d'un de ses plus habiles et de ses plus
intrépides défenseurs. Le général Foy
n'est plus ! La France vient de perdre
un de ses plus nobles enfans, l'armée
un de ses héros, et la tribune natio-
nale un de ses plus éloquens ora-
teurs !
La nation française en deuil adopte
les enfans et la veuve du guerrier qui
honora ses drapeaux par sa vaillance
et son désintéressement, et dont la
IV
brillante et vigoureuse éloquence fut
toujours à la brèche pour la défense
de ses libertés.
Quelle plus noble récompense pou-
voit être accordée au vertueux défen-
seur de l'honneur, de la gloire et des
droits de son pays !
Tous les rangs confondus, baignant
de pleurs et couvrant de lauriers les
cendres du général Foy, ont honoré
sa tombe de l'oraison funèbre la plus
vraie, la plus éloquente, et par-dessus
tout la plus encourageante pour la
bravoure, le talent et la vertu !
INTRODUCTION,
NES pour vivre en société, les hommes
sentent grandir leurs besoins à mesure que
leur nombre s'augmente : doués d'intelli-
gence, leurs moyens d'existence doivent
s'accroître en raison de cette augmentation.
Susceptibles d'un perfectionnement auquel
il seroit difficile d'assigner des bornes, l'his-
toire nous les montre, depuis plus de quatre
mille ans, luttant avec constance contre tous
les obstacles, et s'avançant péniblement
vers la connoissance des choses qui doivent
VI
contribuer à leur bonheur, en agrandissant
le domaine de la pensée et du sentiment.
L'investigation de l'univers paroît en
quelque sorte commandée à l'homme; ce
désir de connoître, véhicule de facultés si
bien faites pour chercher et apprendre,
annonce qu'il lui a été donné pour arriver
à la connoissance de celui par qui tout est.
On peut donc affirmer que la recherche
de la vérité est d'institution divine ; que les
moyens employés pour arriver à sa décou-
verte sont non seulement moraux, mais
agréables à l'auteur de toute vérité.
La distance de l'homme à la divinité est
tellement incommensurable , qu'il ne pour-
roit jamais franchir cette effrayante distance
sans l'intermédiaire des oeuvres admirables
qu'elle offre à ses regards : les deux racon-
tent la gloire de l'Éternel! Ces oeuvres of-
fertes à l'admiration de l'homme lui mon-
trent leur auteur, et lui révèlent sa propre
dignité. C'est, dans le grand livre de la nature
crue sont renfermés toutes les sciences,
tous les arts, tout ce qui est bon, grand,
VII
beau et harmonieux. C'est dans ce livre que
le savant par excellence a consigné les règles
que doivent étudier le législateur, l'astro-
nome, le physicien, le chimiste, le médecin,
tous ceux enfin qui veulent éclairer leurs
semblables et contribuer à leur bien-être.
A la vue des ouvrages du Créateur,
l'homme devient meilleur; en les étudiant,
il agrandit son intelligence et multiplie ses
joies. Du lichen jusqu'au cèdre , de l'atome
jusqu'aux étoiles, tout est grandeur, gloire,
magnificence ; la page qui raconte les beau-
tés et le fini d'un scarabée, d'un brin
d'herbe, est aussi éloquente que celle où
sont inscrites les révolutions des astres et
leurs harmonies.
Doué d'une intelligence si étendue, ayant
à chaque instant, ouvert sous ses yeux le livre
sublime de l'univers, pourquoi l'homme
s'est-il traîné de si Iongs siècles dans l'igno-
rance et la barbarie ?
La solution de cette question est facile :
l'homme a dans sa nature un obstacle per-
manent à combattre, et les siècles écoulés
VIII
ne lui avoient point encore offert le moyen
de vaincre cet obstacle. L'homme né avec
des dispositions au bien en a également au
mal. Ces dispositions si différentes s'appel-
lent passions : la passion dominante pour
le mal, et la plus difficile à combattre, est
celle qui porte l'homme à vouloir com-
mander à ses semblables, à se les asservir.
Cette passion peut être mise en jeu par
un motif honorable; mais comme elle ren-
contre des résistances, ou croit toujours en
rencontrer, la crainte d'être arrêtée la réduit
au mensonge, à la fraude, et le mensonge,
qui, dans l'immensité des êtres créés, n'est
qu'en l'homme seul, vicie les meilleures
comme les plus belles choses : son influence
délétère n'est pas toujours sentie dans l'ins-
tant , mais c'est pour produire plus tard des
maux plus affreux.
C'est donc l'amour de la domination qui
a paralysé le perfectionnement de l'homme,
pendant ces siècles nombreux, où avec l'oeil
de l'histoire nous pénétrons à peine. La do-
mination de l'homme sur ses semblables ne
IX
pouvant s'établir qu'avec de grandes venus
ou par le mensonge, il en est résulté que
les grandes vertus, fort rares, ont édifié
peu de pouvoirs, et qu'ils ont été généra-
lement établis par le mensonge. Le pouvoir
qui a le mensonge pour base ne peut se
soutenir en face de la vérité ; voilà pourquoi
les études qui avoient pour but la recherche
de la vérité, ont été faussement dirigées
ou proscrites, et l'ignorance en honneur.
Mais, de même que l'erreur et la vérité ne
peuvent exister ensemble, de même deux
pouvoirs mensongers ne peuvent atteindre
le même but; ils essaient en vain d'y ar-
river ; dans la lutte ils se dévoilent, l'excès
du mal amène le bien , la vérité paroît !
Si dans ces instans de délire ou de fer-
mentation de toutes les passions, quelques
sages se lèvent pour se faire entendre, ils
sont cités au tribunal de l'erreur, accusés et
jugés par des hommes façonnés au joug du
mensonge, et qui, pressés de reconstruire
leur monstrueux édifice, étouffent la voix
de la vérité.
X
Ainsi, le temps s'écoule, et l'homme ne
marche pas : l'histoire même nous apprend
que des nations entières, avancées dans
l'étude de la science et des arts, furent tout
à coup reculées de plusieurs siècles par la
présence de hordes asservies au mensonge
et à l'ignorance.
C'est un spectacle bien douloureux que
celui qu'offrent les fastes du genre humain!
Quelque part qu'on jette les yeux sur leurs
sanglantes pages, on ne voit que peuples
vainqueurs ou vaincus, persécuteurs ou
persécutés, bourreaux ou martyrs : partout
des meurtres, des rapines, des échafauds,
du sang, des larmes! une liberté effrénée
ou un esclavage honteux : la tyrannie, le
fanatisme, l'anarchie enfantent les crimes,
et les crimes se disputent le sceptre des na-
tions : on ne voit de toutes parts que des
ruines et l'esclavage ; il semble que détruire
soit l'instinct de l'homme, et souffrir, son
seul apanage ! Ceux qui peuploient les rives
du Jourdain périssent sur les bords de
l'Euphrate, ou sont mutilés dans les palais
XI
de Babylone. Cyrus écrase les nations, et sa
tête flotte dans le sang ; Thèbes, ville floris-
sante, ne conserve d'asile que pour les oi-
seaux de nuit et les descendans de Pindare ;
Persépolis n'offre plus qu'un monceau de
cendres, et l'empire du Roi des Rois a dis-
paru : Tyr enfante, péniblement Carthage,
Carthage est dévorée par l'insatiable Rome,
qui à son tour est mise en lambeaux par les
farouches enfans du Nord : des sables de
l'Arabie sortent de brûlantes phalanges qui
frappent de mort l'empire de Constantin.
La poudre est inventée; fille de l'enfer, sa
voix est celle du tonnerre, elle détruit et
consume au même instant : un morceau de
fer saturé d'aimant ouvre de larges routes
sur les abîmes de l'Océan ; la foudre dans une
main, la boussole dans l'autre, Albuquer-
que franchit le cap des Tempêtes, Cortez
traverse l'Atlantique; le Lusitanien boule-
verse le sol des parfums, et le Castillan im-
mole les jeunes enfans du Soleil. Comme
des vagues en fureur, les habitans du vieux
monde se ruent pendant vingt siècles les
uns sur les autres; plus tard, ils ravagent
des climats inconnus pour recueillir quel-
ques fruits et ravir quelques métaux! Ici les
arbres sont arrachés ou condamnés à l'exil ;
là des populations entières sont massacrées
ou enfouies vivantes dans les entrailles de
la terre. Le despotisme des anciens jours
transplantoit des nations entières; main-
tenant arrachés un à un à leur patrie, les
noirs Africains cultivent les terres veuves
du Cacique, du Caraïbe et de l'Indou (1).
Comme un météore destructeur, l'homme
passe, et l'oeil ne voit plus que de larges
bandes obscurcies de cendres et de sang.
Découverte ingénieuse, art de peindre les
événemens, de fixer et de reproduire les
pensées et les actions des hommes, Im-
primerie ! ton plus grand bienfait n'est
pas sans doute de nous avoir transmis le
tableau effrayant d'une telle histoire, ni
celui des temps barbares qui lui succédèrent,
et qui signalèrent l'époque de tes premiers
essais. Ces temps, hélas! aussi cruels pour
l'espèce humaine que ceux qui les avoient
xiii
précédés, eurent de moins la grandeur des
événemens. Comme un vil troupeau, les
humains deviennent la proie de l'audace ou
de l'imposture : les lois, les princes, les
cultes changent ; et l'homme reste courbé
sous la puissance de cette voix, qui lui crie
de tout temps : Crois, et obéis. Toujours sous
le joug du mensonge, vainement il reçoit
d'un messager divin le code sublime où sont
renfermées toutes les règles du bien et du
bonheur. Après un si long aveuglement la
vérité l'éblouit, il commente, il subtilise;
la controverse déchire ou torture le livre
divin, et les sectes pullulent : des pratiques
atroces ou puériles, des cérémonies bar-
bares ou ridicules remplacent la noble et
touchante simplicité d'un culte où la divi-
nité est empreinte et l'homme respecté : au
nom de Dieu on tue, on mutile, on brûle,
et cette religion de paix et de miséricorde,
travestie cruellement, promène son glaive
sanglant sur des têtes courbées et trem-
blantes.
Homme, tant de fois abusé, relève-toi ;
XIV
secoue cette ignorance grossière qui te fait
victime ou instrument passif du mensonge ;
écoute la voix de la nature, c'est celle de la
raison , de la vérité , du Ciel ; ouvre tes an-
nales pour y étudier les rares exemples de
vertus, qui y sont consignés, et prendre
en horreur les crimes dont leurs nombreuses
pages sont souillées ; prépare et lègue à la
postérité une nouvelle histoire où les lignes
du bien soient tellement pressées, que celles
du mal ne puissent y trouver place. Un
nouvel Omar ne détruira plus le trésor de tes
connoissances ; et l'Imprimerie, découverte
si nécessaire à tes progrès, si précieuse à
ton perfectionnement, mettra tes recher-
ches à l'abri des vandales futurs, ou plutôt
elle les empêchera de renaître.
DES BIENFAITS
DE LA PRESSE.
CHAPITRE PREMIER
De l'imprimerie considérée sous les rapports philosophiques
et coup d'oeil historique et: politique sur les temps qui
précédèrent et suivirent sa découverte.
LE premier besoin de l'homme, qu'il naisse
dans les forêts ou dans les cités, est de se
conserver ; ce besoin inhérent à sa nature,
éveille sa pensée et préside à tous ses mouve-
mens : chercher le bien, éviter le mal, est
l'étude à laquelle il ne peut se soustraire sans
compromettre son existence. L'homme qui a
le plus appris , nécessairement le plus habile,
16
est aussi celui qui a le plus de moyens de con-
servation et de bonheur.
L'invention la plus précieuse pour l'homme,
est donc celle qui, perpétuant et propageant
les découvertes de son intelligence, permet de
les rassembler, pour les transmettre aux géné-
rations futures, afin que le passé éclaire le
présent, qui doit s'enrichir pour l'avenir. L'im-
primerie est cette invention ; ses grands résul-
tats, déjà si bien sentis, présagent pour les
siècles futurs, un ordre de choses, pour le
bien-être et le perfectionnement de l'espèce
humaine , dont l'imagination la plus riche
ne sauroit se faire idée.
En effet, quel génie pourroit avoir la pré-
cision du point où doit s'arrêter l'intelligence
de l'homme , lorsque deux siècles à peine
d'études suivies lui ont fait faire de si belles
conquêtes dans les sciences ?
Avant la découverte de l'imprimerie, le
génie de l'homme avoit sans doute , par sa
toute-puissance, découvert de grandes et utiles
vérités, créé de belles choses, et conduit à une
17
heureuse fin de nobles entreprises. Les temps
anciens virent édifier Babylone, Thèbes et
les pyramides éternelles ; Moïse écrivit un
livre sublime, forma un empire, et annonça
le législateur divin, dont la loi, toute de vé-
rité , peut seule régir le monde moral ; Ho-
mère chanta les dieux et les hommes ; Socrate
éleva sa pensée vers une divinité unique ; Pla-
ton spécula sur l'art de former les sociétés ;
Phidias et Praxitèle animèrent les marbres
de Paros ; Apelles fit parler la toile ; Hippo-
crate s'interposa entre la mort et l'homme ;
Périclès bâtit le Parthénon ; et Hipparque et
Ptolémée interrogèrent le ciel : Romulus
éleva le Capitole , Camille le défendit, Caton
l'honora de ses vertus , Cicéron le fit retentir
de son éloquence ; Titus et Trajan gouvernè-
rent. Certes de tels hommes et de telles ac-
tions suffisent à l'illustration des temps anciens;
mais sans l'imprimerie, le souvenir de ces
hommes et de ces actions, s'obscurcissant cha-
que jour, eût fini par s'effacer; et dans ce
commun naufrage du temps, Jérusalem, Car-
18
thage, Athènes et Rome, eussent été s'ensevelir
avec Ecbatane , Ninive , Babylone , Sardes et
Palmyre. Chaque minute, en s'écoulant, eût
entraîné avec elle dans l'abîme de l'oubli
les souvenirs d'une chose utile, d'une grande
leçon, d'un événement mémorable , d'un
homme illustre. Dissipant ses trésors à me-
sure qu'elle les eût amassés , l'espèce humaine
dans ses pénibles efforts eût ressemblé aux
impuissantes Danaïdes. Mais avec le secours
de l'imprimerie la mémoire des hommes est
immortelle , les grandes actions non péris-
sables et les sciences à l'abri des outrages du
temps.
La conservation des débris des annales hu-
maines, premier résultat de la découverte de
l'imprimerie, nous en promet de bien plus
précieux ; par elle , les connoissances hu-
maines parcourent notre globe, les nations se
civilisent, se connoissent, s'étudient, échan-
gent les productions de leur sol et de leur es-
prit; chacune s'enrichit sans s'appauvrir.
Quelle différence entre les temps qui pré-
19
cédèrent et ceux qui ont suivi la belle décou-
verte de l'imprimerie ! Les temps héroïques
n'offrent qu'incertitude et obscurité ; les temps
anciens nous racontent confusément les insur-
montables efforts de l'homme pour conserver
le fruit de ses études. Comme une flamme
poussée par le vent, on y voitles connoissances
humaines emportées d'un climat à un autre,
et les nations passer successivement de l'obs-
curité à la lumière, et de la lumière à l'obs-
curité. L'Euphrate autrefois retentit des cris
d'un peuple innombrable , Sémiramis sur ses
bords s'enivra dans de somptueux palais et des
jardins aériens, de tous les parfums et de toutes
les voluptés, et maintenant solitaire et déchu,
ce fleuve, autrefois si orgueilleux , roule tris-
tement ses eaux sur des déserts silencieux! Il
ne reste de l'empire des Pharaons et des Sé-
sostris que des ruines, et le Nil voit errer
l'Arabe et le Bédouin sur les restes mutilés de
Canope et d'Héliopolis : Sion, plaintive et
désolée, pleure sur ses enfans dispersés au
milieu des nations ; l'Eurotas se souvient à
20
peine de Sparte et de ses héroïques guerriers ;
le Portique est muet, le Pirée sans vaisseaux,
Athènes sans forum (2). Les arts et les sciences
frappes de mort ou proscrits, fuient la Chal-
dée pour l'Egypte, l'Egypte pour la Grèce,
la Grèce pour Rome ; il semble qu'ils ne
puissent avoir de véritable patrie, ou qu'ils ne
puissent favoriser une nation sans déshériter
l'autre. Un peuple apprend ce qu'un autre
peuple oublie ; et dans ses efforls continuels
mais impuissans , faute de moyens conserva-
teurs , l'homme demeure stationnaire. Il étoit
difficile sans doute , pour ne pas dire impos-
sible , avant la découverte de l'imprimerie, de
dérober à la faux du temps, le fruit des études
de l'homme, que la volonté d'un despote igno-
rant pouvoit anéantir dans un seul instant. Il
fut donné à nos temps modernes , comme un
dédommagement sans doute des malheurs
qui pesoient sur l'espèce humaine , de décou-
vrir le moyen le plus salutaire pour faire cesser
tant de maux.
Les premiers essais de l'imprimerie se firent
21
au milieu du quinzième siècle, dans la ville
libre de Mayence * ; cette ville surprise par
le comte Adolphe de Nassau, aidé du pape
Pie II , perdit ses priviléges et sa liberté.
Alors les inventeurs et leurs ouvriers se dis-
persèrent, et l'asservissement de la patrie de
l'imprimerie hâta ses progrès et la répandit
en Europe en peu d'années. Les historiens,
obscurs de ces temps peu connus, placent en
l'année 1440 l'époque de sa découverte, et
dans l'espace de moins de cinquante ans , on
voit des presses à Rome, Londres, Paris ,
Milan, Naples , Bâle, et presque dans toutes
les principales villes de l'Allemagne. Le choix
des livres imprimés dans ces différentes villes ,
à peu près dans le même temps, donne la me-
sure du goût qui régnoit alors. La Cité de
Dieu de saint Augustin , une Bible latine , les
Offices de Cicéron, sortent des presses du pa-
lais Maxime , à Rome, et dans une des salles
* Mayence, Harlem et Strasbourg se disputent l'honneur
de la découverte de l'imprimerie; mais on pense assez gé-
néralement qu'il est dû a Mayence.
de la Sorbonne, à Paris, on imprime les Epîtres
de Gasparinus pergamensis : Rouen publie le
Grand-Albert, et Séville le Floretum sancti
Mathoei.
Au commencement du seizième siècle, l'An-
cien-Testament, les classiques grecs et latins
commencèrent à se répandre, et François 1er
fonda une imprimerie royale. La connoissance
des écrivains grecs et latins eût fait faire, dès
cette époque, de grands progrès dans les arts et
dans les sciences, si une manie singulière ne se
fût emparée des sociétés savantes de ces temps-
là. Moïse, les livres sacrés, Aristote et Platon,
lus avec avidité, loin d'aider au développe-
ment de l'esprit, enchaînent les sciences , sur-
tout l'astronomie et la physique , et Galilée,.
dans un cachot, déplore les sublimes élans de
son génie. Aristote et Platon arment les savans
les uns contre les autres ; et les universités pé-
ripatéticiennes ou platoniciennes essaient de
faire concorder entre elles les doctrines les
plus opposées et les plus absurdes : Aristote
est comparé à Jésus-Christ, on va même jus-
23
qu'à mettre leurs portraits en regard : Aristote
enfin , excellent guide dans la poétique et la
logique , mais mal compris, devient un obs-
tacle insurmontable au progrès des sciences
physiques.
Les scholastiques renchérissant sur une mé-
taphysique inintelligible , inventent pour s'é-
clairer des expressions aussi barbares qu'obs-
cures, et pendant deux siècles, les sectateurs
d'Aristote et de Platon affligent le monde
savant du spectacle de leurs dégoûtantes dis-
putes : de toutes parts la presse gémit sur des
absurdités , des rêveries ou des inepties.
Livrée aux dissensions peu chrétiennes des
théologiens, aux controverses absurdes des
scholastiques , la France parle à peine fran-
çais ; un latin barbare, légué par des siècles
d'anarchie et d'ignorance, est encore la langue
des poëtes, des savans et du législateur: enfin ,
Clément Marot, Montaigne, Malherbe et Bal-
zac débrouillent cet incohérent langage, qui,
avant la fin du dix-septième siècle , devient la
langue la plus polie , la plus élégante et la plus
24
philosophique des temps modernes. Prévenant
avec discernement à l'étude des modèles que
nous avoient légués Athènes et Rome, bientôt
tous ces livres de controverse furent condam-
nés à l'oubli.
De nouvelles générations, s'instruisanl aux
sources qui avoient faussé le jugement de leurs
aïeux, préparèrent ce grand siècle dont l'écla-
tante lumière éclaira l'univers. Les savans ne
craignirent plus d'ouvrir le livre de la nature,
et la science enchaînée à certaines doctrines
brisa ses liens. Alors une singulière émulation
s'empara de tous les esprits ; Copernic, Ké-
pler, Galilée, Torricelli, Pascal, Descartes,
Boyle, sortirent de l'éternelle ornière où s'é-
toient traînés après Aristote, Straton et Pto-
lémée, les savans qui les avoient devancés :
bientôt suivis par Huyghens, Cassini, Leibnitz
et Newton, la science marcha à pas de géant,
et fraya une route certaine à Monnier, La
Caille, Monge, Lacroix, Lalande, Laplace
et Arago.
Les beaux-arts firent encore des progrès
25
bien plus rapides , dès que Pascal, ce génie
sublime, eut fixé notre langue incertaine, la
carrière des lettres fut illustrée, et pour ainsi
dire parcourue. Molière, nourri à l'école d'A-
ristophane et de Térence, poëte philosophe,
génie unique , s'empare de la scène française ,
efface ses contemporains et demeure à jamais
sans rivaux. Corneille, doué d'une âme toute
romaine, ranime les ombres des Horaces, de
Pompée et de Sertorius; Rome lui ouvre son
sénat, lui dévoile les secrets de sa politique ,
et sa muse, sans le trahir, le conduit triom-
phant au Capitule. Racine, initié par Sophocle
aux secrets de Melpomène, ose marcher sur
les pas de Corneille ; son génie pénètre les
mystères du coeur ; ici Phèdre soupire son cou-
pable amour, là Mithridate exhale sa haine
pour les Romains ; sa muse essuie les larmes
d'Andromaque, frémit au projet de Narcisse
et Néron, et conspire avec Jéhova, pour
maintenir sur le trône la race de David.
Le Dante, Milton, le Tasse illustrent l'Ita-
lie et l'Angleterre par l'épopée, la plus difficile
26
et la plus belle des oeuvres poétiques. Toutes
les branches de la littérature sont explorées
dans moins d'un siècle : Boileau atteint la per-
fection dans la poésie didactique et satirique ;
La Fontaine reste inimitable dans l'apologue ;
La Bruyère peint avec finesse et précision les
moeurs et les caractères ; Fénélon fait revivre
Homère , Bossuet les prophètes sacrés et les
pères de l'Eglise ; Massillon et Bourdaloue ,
l'onction des premiers temps du christianisme;
Jean-Baptiste Rousseau hérite de la lyre de
Pindare, et Grotius, Hobbes, Puffendorff,
Mallebranche, Vauvenargues et Condillac ,
expliquent les droits et les devoirs réciproques
des nations et des citoyens, éclairent leurs
annales et sondent les profondeurs de la mé-
taphysique.
La médecine renfermée en quelque sorte
dans les aphorismes d'Hippocrate, se dégage
des liens du préjugé , on ose interroger la na-
ture. L'anatomie, la physiologie, la physique,
la chimie, la mécanique, l'histoire naturelle ,
la botanique, concourent au perfectionne-
27
ment de l'art de guérir, et guident le médecin
dans sa science conjecturale : Galien, Aver-
roës , Agricola, Harvey , Hofman , Bonnet,
Boërhaave , raniment le flambeau d'Hippo-
crate , dont la lumière plus vive éclaire bientôt
Bordeu, Cabanis, Hallé, Husson, Morgani,
Corvisart, Bichat, et les illustres contempo-
rains dont la médecine s'honore.
La chirurgie, science toute positive, fait des
progrès bien plus étonnans ; riche de toutes les
ressources de la médecine, elle s'aide encore de
la mécanique pour opérer ses miracles. Chez
certaines nations de l'antiquité, une difformité
dans un nouveau né, étoit son arrêt de mort;
aujourd'hui non seulement on lui laisse la vie ,
mais l'art du chirurgien redresse la nature.
Honneur à la science philantropique qui calme
les douleurs de l'espèce humaine ou en tarit
la source ; et gloire aux noms des Paré, Col-
lot, Dionis, de la Peyronie, Hevin, Dessault,
Béclard, et aux hommes célèbres qui jettent
tant d'éclat sur la chirurgie moderne.
Rien n'échappe aux regards des philosophes
et des savans ; Domat, Pothier, Gravina, Mon-
tesquieu, Burlamaqui, Beccaria expliquent les
lois , dans leurs rapports de la divinité à
l'homme , de l'homme avec les choses créées,
et de l'homme avec ses semblables. Patru,
Cochin, Gerbier, dépouillent l'éloquence du
barreau du fatras ridicule qui la travestit, et
lui restituent les belles et nobles formes cicé-
roniennes. Talon , l'Hospital , d'Aguesseau ,
Joly de Fleuri, éclairent la justice et main-
tiennent l'équilibre de sa balance.
Tournefort, Micheli, Linnée, Jussieu dé-
robent aux plantes leurs secrets ; Buffon, l'élo-
quent Buffon, naturaliste philosophe , se rend
l'interprète des animaux ; Lacépède , son digne
continuateur, nous prémunit contre les rep-
tiles et nous intéresse au chant et aux moeurs
des oiseaux ; Lamarck explore les lacs, les
fleuves, et les abîmes de l'Océan; Latreille
enrichit l'entomologie; Cuvier, l'histoire na-
turelle et l'anatomie comparée; Lavoisier,
Fourcroy , Gay-Lussac, Thenard , Orfila, la
chimie ; Haüy et Brongniart, la minéralogie;
Réaumur, Biot et Arago, expliquent les lois
de la physique, pèsent les fluides et calculent
leur température.
L'abbé de l'Epée donne une seconde vie
aux enfans des hommes, en réparant les oublis
de la nature. Les sciences, la philantropie,
pénètrent l'organisation sociale, et tout s'a-
méliore : les lois s'humanisent, la religion
ramenée à sa simplicité primitive devient
persuasive et consolante ; la santé se recouvre
dans les hôpitaux ; les prisons s'assainissent,
et le travail y retrempe l'homme dégradé : les
routes, les ponts, les ports, les canaux avivent
le commerce et fertilisent les terres; et moins
de deux siècles opèrent ces changemens pro-
digieux ! ! Ce spectacle étonnant, si bien fait
pour enorgueillir l'homme, est dû en grande
partie à l'art de l'imprimerie. S'il pouvoit
rester quelques doutes sur cette assertion, il
suffirent de jeter un coup d'oeil sur l'histoire
générale pour les faire cesser.
En effet, à quelque profondeur qu'on pé-
nètre dans les siècles écoulés, quelle que soit
30
la nation qu'on interroge sur son aptitude ,
ses progrès dans les beaux-arts et les sciences ;
toutes à fort peu de chose près font entendre
la même réponse : toutes, avant la décou-
verte de l'imprimerie , ont été ignorantes dans
les sciences, et habiles dans les beaux-arts qui
ne nécessitent pas absolument l'intervention
de la science; il en est même qu'on ne pourra
jamais se flatter de surpasser. La cause d'un
résultat aussi uniforme, est dans le peu de
durée de la vie de l'homme : la science ne s'ac-
quiert que par l'analyse , l'observation cons-
tante , et la répétition des faits : une chose peut
paroître vraisemblable, mais elle ne sauroit
être admise comme une vérité , qu'autant
qu'elle est constatée par des faits nombreux
et invariables, ou prouvée mathématiquement.
La vie de l'homme ne pouvant suffire à d'aussi
longues observations, il meurt en entrevoyant
la vérité qu'il recherche, et ses études, faute
do moyens de transmission, perdues pour ceux
qui se destinent à parcourir la même carrière,
les condamnent à recommencer.
31
Tant que les savans n'eurent pas de moyens
suffisans pour constater et pour répandre le
résultat de leurs travaux, les sciences durent
rester dans l'enfance, et elles y restèrent. On
ne sauroit objecter les découvertes que firent
certaines nations ; ces découvertes sont dues
aux moyens qu'employèrent quelques princes,
pour suppléer autant que possible, à celui
qu'on doit à l'imprimerie, et dont la nécessité
se faisoit sentir de plus en plus. Dans ces
écoles fondées pour l'avancement des sciences,
on réunissoit un certain nombre de savans
qui se transmettoient leurs études, il est vrai ;
mais à la moindre commotion politique, les
savans étoient dispersés et les traditions per-
dues : tel fut le sort de l'école d'Alexandrie.
Les caractères hiéroglyphiques, symboliques,
l'écriture alphabétique même, découverte bien
plus ingénieuse que l'imprimerie, ne pouvoient
atteindre le but tant désiré par la science, car
l'écriture s'altère et vieillit rapidement ; par
elle on ne pouvoit obtenir qu'un petit nombre
de copies, toujours incorrectes et tronquées,
32
parce que ce travail étoit confié à l'ignorance.
Une cause secondaire, mais qui n'a pas laissé
néanmoins que d'arrêter la marche des
sciences, c'est la diversité des langues, que
l'imprimerie seule a rendues familières dans le
monde savant. Il n'en est point ainsi des beaux-
arts : la poésie, l'éloquence, la peinture, la
sculpture, et même l'architecture, sont uni-
quement des arts d'imitation; il suffit poul-
ies comprendre et s'y rendre habile, d'avoir
des sens et des passions, et les hommes de
tous les temps et de tous les lieux en furent
pourvus. La nature seule pouvant offrir des
modèles aux beaux-arts, les lois du goût qui les
régissent, ne doivent avoir d'autres différences
entre elles que celles résultant des aspects
divers qu'offrent les différentes latitudes. Le
climat le plus doux, le ciel le plus serein, les
arbres et les plantes les plus nobles et les plus
gracieux, les eaux les plus limpides , tout ce
qui constitue enfin la plus belle nature, en-
fante le langage le plus riant et le plus
poétique , car les premières expressions de
33
l'homme, empruntées des objets qui l'envi-
ronnent, sont toutes imitatives : la poésie qui
vit d'images, a donc été le premier des beaux-
arts cultivé. A mesure que les langues s'enri-
chissent , elles perdent le charme qui les ren-
doit si propres à la poésie ; le domaine de l'es-
prit s'étend aux dépens de celui de l'imagina-
tion et du sentiment. Le langage perfectionné
du siècle de Périclès, dans la bouche de So-
phocle ou de Démosthènes, exprima avec une
noble énergie le tumulte des passions; mais
les muses d'Hésiode et d'Homère ne le par-
lèrent plus.
Il ne nous reste rien, ou presque rien des
pinceaux de Zeuxis et d'Apelles, mais l'his-
toire nous apprend à quel point ils avoient
porté l'art de la peinture , et s'il restoit
quelque doute sur son excellence chez les
Grecs, leurs sculptures conservées, et qui
tant qu'elles existeront ne cesseront d'offrir
aux artistes une perfection désespérante,
suffiraient pour nous convaincre : les noms
seuls de ces différens ordres diroient ce qu'é-
3
34
toit l'architecture chez les Grecs, quand même
il ne resteroit rien du Parthénon. L'effet que
produisoient les chants de Tyrtée, sur les
âmes martiales des fils de Sparte, fait pres-
sentir ce qu'étoit leur musique ; pourtant
quelle ignorance des plus simples notions de
la saine physique, chez ce peuple, modèle
des siècles futurs dans les arts libéraux!
Rome dans son berceau , peuplée de vaga-
bonds ramassés de toutes parts, et soumis à
un code guerrier, envahit tous ses voisins ,
avant d'être distraite, par l'amour des beaux-
arts , de sa politique conquérante : sa langue
même se forme avec peine au bruit des armes.
Mais, dès que ces fiers républicains ont foulé
le sol de la Grèce, les beaux-arts fleurissent
dans leur patrie. Comme les Grecs, ils sont
poëtes et orateurs, avant d'être peintres et
sculpteurs; et sous Auguste ils cessent d'envier
les Grecs, leurs maîtres ; mais comme à ces der-
niers, la porte des sciences physiques leur reste
fermée. Pline, il est vrai, étudie les sciences
naturelles, son génie s'élance vers la recher-
35
che des causes; comme Empédocle, il vou-
droit soulever le voile qui lui cache la vérité,
niais le Vésuve l'engloutit.
Lorsque le monde alors connu, eut été boule-
versé par l'apparition soudaine d'hommes sor-
tant de leurs froides forêts ou de leurs brûlans
déserts, la civilisation et les beaux-arts, poussés
d'Occident en Orient, furent bientôt anéantis
dans l'Italie et dans la Grèce. Les ministres
de l'Evangile surent, il est vrai, soustraire au
vandalisme, une partie des trésors d'Athènes
et de Rome, et de précieuses traditions ; mais
les ténèbres les plus profondes n'en couvrirent
pas moins les descendans des peuples les plus
polis. Ce n'est qu'après plusieurs siècles d'une
horrible confusion, que les vainqueurs et les
vaincus, épuisés de tant d'agitations et de
désordres, sentent le besoin de la paix, qui,
avec elle, ramène l'amour et la culture des
beaux-arts ; et les muses, premiers maîtres de
ces nations ignorantes, dégrossissent enfin
leur barbare langage.
L'Italie sous un ciel favorable, et possédant
36
le plus de restes de l'ancienne civilisation , se
régénère la première. Sa langue polie en peu
de temps par le Dante, Boccace, Pétrarque
et Arioste, brille de tout son éclat, dans la
poésie ravissante du Tasse. Favorisée des
muses, la riante Italie voit en moins d'un
siècle, la peinture, la sculpture, la musique
et l'architecture, près d'atteindre à la perfec-
tion de la poésie. Les sciences pour prendre
leur essor, sous la protection des Médicis,
n'ont plus besoin que du secours qui leur est
enfin accordé ; l'imprimerie va devenir leur
puissante auxiliaire.
Après l'Italie, la France sort des ténèbres
de l'ignorance; si l'ordre chronologique de
ses progrès, parmi les nations de l'Europe ,
se trouve interverti par l'historique qu'on a
déjà fait de la marche de son esprit, on par-
donnera sans doute , à l'amour de la patrie ,
ce petit écart.
Les Français comme les Italiens furent
poëtes , peintres , sculpteurs , architectes ,
avant d'être astronomes et physiciens ; et si le
37
siècle de Louis XIV, si fertile en beaux es-
prits , atteignit presque à l'apogée des arts li-
béraux, ce siècle si brillant, que déjà l'impri-
merie avoit enrichi des recherches de tous
les savans de l'univers, fit peu de progrès dans
les sciences exactes et dans les sciences natu-
relles.
L'Espagne et le Portugal, composés d'une
foule de petits Etats, subissent successivement
le joug de Carthage, de Rome, des Arabes et
des Maures ; ne recouvrent quelque calme
qu'après l'expulsion de ces derniers, dont la
découverte des deux Indes les empêche de
jouir. Alors les pensées de ces peuples aven-
tureux, prennent toutes la même direction.
Les parfums et les aromates de l'Orient, l'ordu
Nouveau-Monde, des royaumes à conquérir,
des populations à convertir au christianisme,
voilà les seules idées qui occupent les Portu-
gais et les Espagnols. L'esprit de ces peuples
entièrement absorbé par des pensées de na-
vigation, de conquêtes, de colonisation et
de conversion, ne s'attache dans l'étude des
38
beaux-arts et des sciences, qu'aux branches
qui peuvent être d'une utilité immédiate à la
réussite de leurs projets. Pourtant chez ces
peuples, où la science d'une haute nécessité
devoit foire de bien plus grands progrès que
les arts libéraux, on ne trouve de véritable-
ment remarquable que les productions des
poëtes et des littérateurs. Il exista sans doute
une cause qui paralysa le génie de ces peuples ;
et sans la rechercher, l'esprit la pressent au
seul récit des infortunes du Camoëns, de Ga-
lilée et de Cervantes. Une puissance dont on
peut à peine aujourd'hui se faire une idée ,
partageoit alors du haut du Vatican, entre
quelques nations de la petite Europe, les vastes
continens de l'Afrique, de l'Asie, de l'Amé-
rique, les mers qui les circonscrivent, et les
archipels qu'elles renferment.
Les nations du nord de l'Europe, sous un
ciel moins favorable aux inspirations poéti-
ques , offrent néanmoins dans la marche de
leur esprit, un spectacle très-ressemblant à
celui des nations méridionales. Partout, les
39
muses façonnent et polissent leurs langages
informes, partout la poésie exprime les pre-
miers élans de l'imagination et le mouvement
des passions.
Les chants calédoniens, vrais ou supposés,
inspirés par l'amour, des sites romantiques et
des passions guerrières, sont pleins des plus
sublimes images. Dans cette poésie imitative,
où tout est animé, on croit entendre et le
bruit des vagues et celui du torrent : l'oreille
est attentive au frémissement de la bruyère ,
sous les pas du chasseur et du guerrier; on
marie sa voix aux accens des Bardes, dans le
palais de Fingal, et l'on mêle ses larmes aux
pleurs de Malvina. Il n'a fallu aux anciens
habitans de l'Ecosse, ou à leurs pseudonymes,
pour être poëtes, que les inspirations du coeur
et un sol pittoresque.
Les Anglais, graves et réfléchis, répandus
assez généralement sur un sol triste et nébu-
leux, parlant une langue peu harmonieuse,
acquièrent néanmoins une grande célébrité,
comme poëtes, à une époque où malgré le se-
40
cours puissant de l'imprimerie, ils pénètrent
en tâtonnant dans le domaine des sciences.
Sidney, Shakespeare, Milton avoient formé la
langue et illustré la poésie anglaises, avant que
Bacon, Hobbes, Willis, Boyle, Newton et
Geoffroi eussent enrichi les sciences physiques
et métaphysiques de leurs importantes décou-
vertes. Et si l'Angleterre occupe aujourd'hui un
des premiers rangs parmi les nations modernes,
sous le rapport des sciences, il faut moins
attribuer cette suprématie au caractère de ses
habitans, qu'aux lois sous l'empire desquelles
elle vit depuis long-temps ; ces lois favorisent
spécialement le commerce, et la science est
indispensable à son développement.
Les Allemands et les peuples qui parlent les
dialectes dérivés du sien, encouragés depuis
plus de deux siècles par de nombreuses uni-
versités, acquièrent une juste célébrité comme
poëtes et philosophes ; mais honteux en quel-
que sorte d'une langue rebelle à l'émission de
la pensée, ils écrivent et pensent en latin, jus-
qu'au milieu du dix-huitième siècle. Quelques
41
rares écrivains, tels que le prince Cantemir,
Schlegel, Hagedorn et quelques autres, font
seuls exception. Ces peuples cependant sont
poëtes; mais l'allemand, le hollandais, le
prussien, n'osent leur servir d'interprètes ; et
ce n'est que depuis environ soixante ans que
ces peuples contemplatifs et métaphysiciens
se sont créé des littératures nationales, peu
classiques, il est vrai, mais dont les produc-
tions vigoureuses et originales promettent
pour l'avenir. Il est pourtant très-remarqua-
ble que ces peuples, qui, pendant près de
deux siècles, n'osent écrire qu'en latin, de-
viennent fort habiles dans la peinture et la
musique, et prennent rang après les écoles
d'Italie, dans ces branches des arts libéraux.
Ne doit-on pas en conclure que leur langue
seule a pu s'opposer à leurs progrès dans les
belles-lettres? Comme il leur étoit impossible
d'atteindre à la perfection des écrivains du
siècle d'Auguste, leur poésie et leur éloquence
latine ont eu peu de célébrité, et leurs écri-
vains scientifiques seuls ont été lus.
42
Le suédois, le polonais, le russe, sont
des langues très-arriérées, et qui n'arriveront
qu'avec le temps, à cette perfection néces-
saire , pour exprimer avec grâce , force
et précision, les pensées des peuples qui
les parlent. Ces nations, au moyen de l'im-
primerie , suivront et pourront hâter même
les progrès des sciences ; elles auront aussi
des beaux-arts, mais par transmission et pure
imitation ; car ce n'est qu'avec une langue
nationale qu'elles pourront devenir créatri-
ces et originales, dans les productions de leur
génie.
Les livres sublimes de Moïse, les poésies
admirables des prophètes sacrés, les restes
imposans des monumens de l'Egypte et de la
Syrie, la brillante imagination des poëtes
arabes et orientaux, tous les anciens peuples
enfin, sur lesquels nous avons quelques no-
tions écrites ou traditionnelles, s'offrent à
l' oeil de l'observateur, riches de la plupart des
merveilles qu'enfantent les arts libéraux, et
n'ayant encore acquis dans les sciences posi-
43
tives, que quelques notions astronomiques et
agricoles, appuyées sur une physique erronée.
Ce n'est donc qu'à l'imprimerie seule qu'on
doit attribuer les progrès étonnans des sciences
physiques et mathématiques, l'amélioration
de la politique et des lois, car ils ne datent
que du siècle qui suivit sa découverte.
L'imprimerie, par ses résultats , est certai-
nement une découverte à laquelle nulle autre
ne sauroit être comparée; c'est par elle que
l'homme est parvenu à rectifier ses idées sur le
créateur et la création, et à explorer avec quel-
que certitude, sa propre histoire. Mais son
plus grand bienfait , est d'avoir appelé au ban-
quet des sciences l'universalité des hommes.
Chez les peuples de l'antiquité, et dans les
temps modernes, jusqu'à l'époque de cette
admirable découverte, sans aucune exception,
l'initiation à la connoissance des choses di-
vines et humaines , appartenoit exclusivement
à une classe privilégiée. Les plus simples no-
tions historiques font connoître les étranges
abus qu'avoit amenés un pareil ordre de choses.
44
L'esprit de domination , si puissant dans
l'homme isolé , acquiert dans les réunions
d'individus, ayant le même intérêt, une force
prodigieuse. Cette force employée au profit
du petit nombre, et au préjudice de l'univer-
salité, a causé la plupart des révolutions des
empires et des malheurs des peuples.
L'esprit de domination est injuste , et l'in-
justice est nécessairement mensongère.
Dans quelque situation qu'on place l'homme,
de quelque nature que soient les faits soumis
à son entendement, s'il est désintéressé, l'im-
pression reçue, sera suivie chez lui, d'un juge-
ment équitable , car l'homme est naturelle-
ment juste : il ne peut être égaré que par les
passions dont l'empire funeste fascine sa raison.
La morale, considérée comme science, est
nécessairement la plus importante des scien-
ces humaines, puisque son étude apprend,
non pas à éteindre les passions, mais à les
dompter, à les gouverner. On croit quelque-
fois avoir déraciné une passion, et l'on s'enor-
gueillit d'une telle victoire ; parce qu'on a
45
combattu, l'on croit avoir triomphé; et dans
les combats que se livrent les passions entre
elles, on ne remarque pas que le vainqueur
a remplacé le vaincu, et qu'on n'a fait que
changer de maître.
Un gouvernement qui n'a pas la justice
pour base, est l'édifice le plus monstrueux
qu'on puisse concevoir : toujours ébranlé,
on redoute également et sa chute et les
moyens employés pour le soutenir; si la
chute écrase, l'étaiement est un mal de tous
les instans.
Les anciens philosophes dont l'imprimerie
a répandu les savantes recherches, les belles
spéculations , ont eu des notions assez; exactes
du juste et de l'injuste ; ils ont analysé les fa-
cultés humaines avec une rare perspicacité ;
ils ont inventé la logique, l'ont perfection-
née, et cet instrument, le plus beau comme
le plus utile aux progrès des sciences, ne leur
a servi qu'à imaginer des systèmes plus ou
moins erronés. Des lois qui régissent l'uni-
vers, où tout est ordre et harmonie, ils n'ont
46
su déduire pour l'homme que des lois contré
nature et déloyales.
Le Code de Sparte organise une société où
les uns s'instruisent constamment dans l'art
unique de détruire leurs semblables; les au-
tres , courbés sous le joug de ces derniers,
sont uniquement occupés à produire pour les
alimenter ; et afin que ces hommes, voués à la
destruction, auxquels ce Code barbare donne
le nom de guerriers, soient plus dangereux ,
il comprime leurs plus douces affections et
concentre leurs pensées : ils ne sont ni pères ,
ni fils, ni époux, ni frères; ils osent se dire
citoyens , et violent toutes les lois de la na-
ture. La durée d'une telle législation est hon-
teuse pour l'espèce humaine !
Les Athéniens, en repoussant le Code san-
glant de Dracon et adoptant les lois plus dou-
ces de Solon, semblent revenir à des idées
plus saines ; mais ils veulent être libres, et
pour conserver cette liberté si chère, ils n'i-
maginent rien de mieux que l'ingratitude,
l'injustice et la cruauté. Athènes, mère déna-
47
turée , repousse de son sein ses fils les plus
vertueux ; Athènes ne sait punir, diroit-on,
que le savoir , la bravoure et la vertu !
A quoi bon fouiller encore dans l'histoire
pour multiplier les exemples d'une telle dérai-
son ? Il est plus doux de suivre les progrès des
sciences, de ces sciences qui se sont formées
et enrichies par l'étude du grand livre de la
nature, où les lois divines sont empreintes de
toutes parts.
La création est coordonnée à Dieu ; l'homme
appartenant à la création est nécessairement
en rapport avec le Créateur. L'intelligence
de l'homme doit être en raison du rang qu'il
occupe dans l'échelle des êtres créés, et ce
rang élevé annonce toute l'étendue de cette
intelligence. S'il ne faut à l'homme qu'un
coup d'oeil pour s'assurer de sa supériorité
sur les êtres qui l'environnent, son intelli-
gence est obligée de faire des efforts con-
tinuels pour étendre le domaine de ses con-
noissances : elle procède lentement, tou-
jours du connu à l'inconnu, et ne pénètre