Deux ans de la vie d

Deux ans de la vie d'une jeune fille, par Fanny Villars

-

Français
295 pages

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Barbou frères (Limoges). 1868. In-8° , 297 p., planche gr..
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Publié le 01 janvier 1868
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Langue Français
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DEUX ANS
DE LA
VIE D'UNE JEUNE FILLE
DE LA VIE
DUNE
PAR FANNY VILLARS.
LIMOGES
BARBOU FRÈRES, IMPRIMEURS-LIBRAIRES,
1868
Encore aujourd'hui j'ai été tout aussi sensible que
les autres jours aux traits piquants que quelques élèves
lancent contre moi. Qu'il est pénible de reconnaître par
où l'on pèche, et de ne pas trouver en soi la force de se
corriger ! Pour me faire honte, j'ai résolu de commencer
un journal, dans lequel je consignerai toutes mes fautes
et toutes mes faiblesses. Peut-être qu'en le relisant, j'y
trouverai matière à de salutaires réflexions. Combien de
fois ne me suis-je pas reproché cette excessive sensibi-
lité qui me rend si dur d'avoir à subir un mot de désaf-
fection ou une légère injustice ! Je ne me dissimule pas
que ce sentiment tient beaucoup à l'amour-propre, et
que, s'il était contenu dans de justes limites,-il n'aurait
pas le pouvoir de me rendre malheureuse. Mais, j'ai
toujours été ainsi ; je ne puis vivre à mon aise que dans
une atmosphère de bienveillance; et l'estime, sinon
l'amitié de tous ceux qui m'entourent, m'est absolument
nécessaire. Quand je me crois mal jugée, quand je me
vois traitée avec hauteur et dédain, un poids oppresse
mon coeur, et je ne respire plus à mon aise. Je ne puis
me résoudre à être pour qui que ce soit une cause d'en-
nui et de souffrance; à tout prix je ne veux me trouver
l'objet que de sentiments doux et affectueux. Peut-être
ce désir, ou ce besoin de mon coeur, a-t-il contribué à me
donner ce qu'on appelle un bon caractère; mais, com-
bien souvent il m'a fait verser dés larmes en cachette !
Chez nous, au milieu d'une famille dont j'étais chérie,
ce travers — car je ne puis appeler d'un autre nom ce
pouvoir que je donne au premier venu de me troubler
n'avait pas de grands inconvénients ; un père si tendre !
une mère si indulgente! mais j'ai senti tout ce que cette
disposition a de fâcheux quand je me suis trouvée chez
des étrangers.
Ah ! que notre bon curé avait raison quand il me di-
sait : Ma fille, défiez-vous de ces vifs mouvements de
sensibilité, ce n'est qu'un amour-propre déguisé. Faites
votre devoir, et si vous ne plaisez pas à tout le monde
en le faisant, ne vous en inquiétez pas. Il y a, ajoutait-il,
de méchantes gens ; il y a aussi des êtres frivoles pour
qui rien n'est respectable; comment voulez-vous leur
plaire, et pourquoi y tiendriez-vous ? Vous ne le pour-
riez probablement qu'en leur faisant l'abandon de quel-
que bonne croyance. Si vous ne le faisiez qu'en appa-
rence, vous seriez -coupable de dissimulation, en même
temps que vous les confirmeriez dans le mal; si vous
arriviez à adhérer de bonne foi, ce serait encore plus
malheureux.
M. Joseph me disait aussi : Qu'importe que vous dé-
plaisiez à tout le monde, pourvu que vous trouviez grâce
devant Celui qui vous a créée, et qui vous tient en ré-
serve son héritage céleste, si vous-le méritez.
Je suis plus tranquille maintenant que je me suis
rappelé ces bonnes paroles. J'ai bien fait d'écrire. Comme
c'est heureux que j'aie ma petite chambre pour moi
toute seule!" C'est une mansarde, à la vérité, et je la
possède parce que les autres maîtresses n'en ont pas
voulu; mais, pour moi, c'est la liberté de penser, de
vivre, de respirer, sans être examinée et contrôlée.
II
Ce qui surtout rend ici mes fonctions difficiles, c'est
qu'avant de paraître comme maîtresse, j'ai été connue
comme élève; en sorte que mes anciennes compagnes,
habituées à la familiarité envers moi, trouvent très-sin-
gulier, et vraisemblablement fort dur, de recevoir mes
ordres et d'avoir à me demander des permissions. Il est
vrai que, par bonheur, il n'y en a plus beaucoup de mon
temps; les élèves de la grande classe, celle où je me
trouvais il y a deux ans, sont rentrées dans leurs famil-
— 9 —
les, à l'exception de trois qui s'en iront aussi à la fin de
cette année; mais ce ne sont pas celles-là qui me font le
plus souffrir. Quoiqu'elles oublient quelquefois la maî-
tresse pour la camarade, et qu'il leur échappe de dire :
Fanny, au lieu de : Mademoiselle, je sais qu'elles n'ont
aucune intention blessante; si, parfois, elles n'ont pas
pour moi les égards dûs à mon nouveau titre, du moins
leur air est affectueux et leur parole amicale: mais, dans
les autres classes, il y a des petites filles qui ne cher-
chent qu'à me molester. Une surtout, Henriette Hoff, est
insupportable. Toujours tournant, remuant, bavardant,
récitant à tort et à travers, dérangeant ses compagnes,
elle me donne plus de mal à elle seule que six autres
ensemble. C'était, il y a deux ans, une jolie enfant de
douze ans, si mignonne, si petite, qu'on lui en donnait
dix, et avec qui je. n'avais guère de rapports, mais que
je caressais quelquefois à cause de sa charmante figure
qui me séduisait. Quand elle m'a vue arriver comme
sous-maîtresse de la seconde classe, dont elle fait partie,
elle a montré beaucoup de joie, et elle s'est écriée : Oh !
quel bonheur, c'est Fanny Brunet qui revient: nous
pourrons faire tout ce que nous voudrons. Et, par le fait,
elle était si persuadée que, quand même je me trouvais
là, la maîtresse était absente, que, dans la premier
leçon que je donnai, elle se mit bravement à grignote!
— 10 —
une pomme. Un moment plus tard, elle se leva et sortit
sans m'en demander la permission et sans saluer. Le
coeur me manqua pour la rappeler; mais je sentis que si
je tolérais le premier jour un manque de subordination,
c'en était fait de mon autorité. J'attendis donc son re-
tour, et, lorsqu'elle rentra et se. remit à sa place, je lui
dis : « Mademoiselle Hoff, une autre fois, rappelez-vous
qu'on ne sort pas sans permission; ensuite, vous êtes
rentrée sans saluer, vous savez que cela ne doit pas
être. »
J'avais prononcé ces paroles avec assez de calme et de
fermeté, mais je n'avais pu m'empêcher de rougir con-
sidérablement.
J'ai pensé, répondit celle que j'interpellais, qu'entre
ire nous il n'y avait pas besoin de tant de cérémonies.
— Vous avez eu tort.
— Oh ! mon Dieu, vous vous en dispensiez bien aussi
autrefois.
— Cela est possible, quand il nous arrivait, par ha-
sard d'être entre nous; mais, faites attention, .Hen-
riette, que madame Arcin, en me prenant pour sous-
maîtresse, m'a chargée de faire exécuter la règle; si je
ne le faisais pas, je manquerais à mon devoir, et je ne
le veux pas. Je compte que vous, de même que toutes
— 11 —
ces demoiselles, vous ne me le rendrez pas trop difficile,
et que chacune de nous remplira ses obligations.
— C'est pourtant drôle, Fanny, de vous entendre par-
ler ainsi.
Je souris et continuai la leçon.
Dans la journée, je la pris à part, et, avec beaucoup
d'amitié, je la priai de bien se pénétrer de ce que je lui
avais dit : « Vous devez comprendre, ma chère Henriette,
que ma position aujourd'hui est toute différente de ce
qu'elle était. Elle n'exclut pas, Dieu en soit loué, l'affec-
tion de part et d'autre, mais elle demande, chez vous,
des formes respectueuses quand vous vous adressez à la
maîtresse choisie par madame Arcin ; chez moi une cer-
taine retenue ou dignité dont l'écolière était dispensée,
une surveillance continuelle et une justice égale pour
toutes. Il est inutile de vous dire que vous me trouverez
toujours votre amie, et que la sévérité, quand je serai
obligée d'en montrer, me coûtera plus qu'à vous. Faites
donc en sorte que mon coeur puisse librement se livrer
-à son penchant, sans que ma raison y trouve rien à
redire. »
La petite personne sourit d'un air railleur à ma péro-
raison, et me dit : « Vous avez toujours eu du succès
dais vos compositions à cause de vos belles-phrases. »
Je lui tournai Je dos, peinée et indignée de n'avoir
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pas été comprise. Ou plutôt elle a paru ne pas compren-
dre, car Henriette est remplie de finesse et d'intelli-
gence. Depuis cette époque, nous sommes continuelle-
ment en guerre; j'ai beau faire pour être supportée,
sinon aimée par elle, je ne réussis pas. Elle feint d'ou-
blier tout à coup ma condition présente, m'appelle
Fanny tout court, puis se reprend pour dire mademoi-
selle d'une voix moqueuse, et en faisant mille grimaces.
Ce qu'il y a de pis, c'est qu'elle entraîne quelques élèves
à être comme elle. Quelle détestable petite fille! Sa mère,
madame-Hoff, est veuve d'un-riche négociant; elle n'a
que cette enfant, 1 et on m'a dit qu'elle n'avait jamais
voulu souffrir qu'on la contrariât. Tout lui a été prodi-
gué : les voyages, les plaisirs, le luxe de la table et le
luxe dé la toilette: Elle est parvenue à former ainsi une
petite despote, capricieuse et violente à l'excès, vaine de
sa beauté, — car elle a la plus charmante figure du
monde, — vaine de sa fortune, et croyant que l'univers
entier a été créé pour la servir. Sa mère lui donna des
maîtres et des institutrices; mais, à l'exception de la
musique et de la danse.qu'elle apprit pour briller dans
le monde, elle ne fit de progrès dans rien et resta fort
ignorante. Quant, aux institutrices; les trouvant tou-
jours ou trop sévères, ou trop ennuyeuses, elle en faisait
renvoyer régulièrement une ou deux chaque année, à
— 13 —
moins que ces pauvres filles, lasses d'être son jouet, ne
prissent l'initiative. Elle arriva ainsi à l'âge de douze
ans. A cette époque, madame Hoff reçut une lettre d'un
de ses frères, âgé et célibataire, qui demeurait au Brésil.
Ce frère s'était expatrié jeune, et avait fait dans le com-
merce une fortune colossale. Il écrivait à sa soeur que
l'envie lui avait pris de retourner dans sa patrie, mais
que, sur le point de partir,.il était tombé malade. Il
ajoutait que sa maladie étant mortelle, il savait bien
qu'il ne reverrait plus son pays, mais qu'il demandait à
sa soeur de tout quitter pour venir recevoir.ses adieux,
et que, pour prix de sa complaisance, il lui ferait don de
toutes ses richesses. Madame Hoff consulta un médecin
pour savoir si ce grand voyage et un séjour au Brésil,
dont la durée était incertaine, ne seraient pas pernicieux
à la santé de sa fille, car Henriette, malgré ou peut-
être à cause de tous, les soins qu'on lui a prodigués,
est petite, frêle et délicate. Le médecin n'hésita pas à
répondre que ce voyage ne pouvait être entrepris. Ma-
dame Hoff allait écrire à son frère pour lui exprimer ses
regrets, et lui dire de ne pas compter sur elle; mais
Henriette, qui était présente,, l'en empêcha. Depuis la
réception de la lettre de son oncle, elle n'entendait par-
ler que du million qu'il possédait et voulait leur léguer;
elle avait déjà bâtides palais avec ce million, et, plutôt
— 14 —
que de l'abandonner, elle pressa sa mère departir seule.
Madame Hoff hésita beaucoup, et fit,.comme, toujours, la
volonté de sa fille. Cependant elle y mit une condition,
ce fut qu'Henriette entrerait comme pensionnaire chez
madame Arcin, où elle-même avait été élevée, et qu'elle
y resterait tout le temps de son absence. Madame Hoff
comptait trouver son frère mort on mourant; il était, en
effet, très-mal à son arrivée, mais, soit que la joie dé
revoir une parente qui lui était chère produisît un effet
favorable, soit que la terrible maladie, — un cancer à
l'estomac, - lui voulût laisser quelque relâche, il parut
mieux quelques jours après. Sa soeur lui donna les plus
grands soins; les semaines, les mois, se succédèrent
sans qu'il allât mieux ni plus mal. Aussitôt après l'ar-
rivée de sa soeur, il avait fait un testament, par lequel il
l'instituait sa légataire universelle; en même temps,
pour lui rendre cet immense héritage plus facile à rece-
voir, il s'occupait à réaliser ses biens et à les faire pas-
ser en France sous le nom de madame Hoff. La recon-
naissance et la tendresse faisaient également une loi à
celle-ci de ne pas abandonner son frère, quels que fus-
sent son regret et son chagrin d'être si longtemps sépa-
rée d'une fille qu'elle adorait. C'est ainsi qu'Henriette
avait déjà passé plus de deux années en pension quand
j'y revins. Tous ces détails me furent donnés par ma-
15 -
dame Arcin, qui me recommanda particulièrement celle
enfant, qu'elle aurait voulu voir moins imparfaite en la
rendant à sa mère. Elle m'a dit aussi hier que l'oncle
venait enfin de mourir, et que madame Hoff, retenue
encore par quelques affaires importantes,- était attendue
dans trois mois. ,
Henriette reçoit souvent la visite, au couvent, d'une
femme de confiance dé sa mère, madame Bertrand, qui
l'a vue naître et l'aime beaucoup. C'est elle qui est l'in-
termédiaire de tous les cadeaux que madame Hoff envoie
à tout moment à sa fille.
Ce n'est vraiment pas sa faute, à cette pauvre enfant,
si elle est si mal élevée, ayant été si fort gâtée, et je
m'emploierai de tout mon pouvoir et de tout mon coeur
à l'améliorer.
Qui sait ce que j'aurais été moi-même si je n'-avais pas
eu une mère si vigilante, en même temps que si tendre?
J'étais disposée, m'a-t-on dit, à l'orgueil à l'avarice, à
la jalousie; j'avais l'amour du bien-être et des distinc-
tions ; j'étais présomptueuse et susceptible; un mot poli
m'attirait en me faisant croire à de l'amitié; un mot in-
différent me froissait; à chaque instant, mon coeur fai-
sait tort à mon jugement, et, quand on voulait redresser
l'un et corriger l'autre, je doutais orgueilleusement
qu'on eût raison. Puis, cette, fatale tendance à être mal-
-16 —
heureuse quand je me croyais moins aimée, cette ridi-
cule sensibilité qui me jetait dans de si grands tour-
ments Oh! mes bien chers parents, que vous avez
eu de choses à rectifier dans votre fille! Combien sou-
vent, soumise en apparence, elle persistait dans son en-
têtement! Mais vous n'avez pas été découragés, et avez
patiemment suivi votre oeuvre, car, pour auxiliaire,
vous saviez avoir l'amour, l'ardent amour que je vous
portais.
Mais voici minuit qui sonne, j'interromps mon jour
nal, car il faut se lever bien matin !
III
0 décembre. — Je suis bien heureuse que mon père
ait voulu me donner une éducation un peu Spartiate;
qu'il m'ait habituée à ne jamais, même toute petite,
coucher dans une chambre à feu. Sans cela, comment
supporterais-je le froid glacial de ma mansarde ? L'eau
que j'y apporte chaque soir est régulièrement gelée cha-
que matin, le drap sur lequel s'est attachée mon haleine
pendant la nuit, est raidi entre mes mains. Que je vous
sais gré aussi, mes chers parents, de m'avoir rendue
— 18 —
sobre et point difficile pour la nourriture ! car, il faut le
dire, notre pain est souvent bien dur, les légumes mal
apprêtés et la viande donnée en si petite quantité, que,
pour que les élèves en aient, il faut le plus souvent que
les sous-maîtresses s'en passent. Madame Arcin, depuis
longtemps souffrante, mange dans sa chambre, toute
seule. Elle s'en repose, pour les soins du ménage, sur
une nièce, mademoiselle Sophie, personne fort com-
mune, que les élèves accusent de faire trop d'économies
sur la table, dans l'expectative d'une mort prochaine de
sa tante, qui la rendrait son héritière. Il va sans dire
que je ne voudrais répéter à personne cette méchante
plaisanterie; mais, de moi à moi, j'avouerai que je la
crois fondée.
Je trouve odieux, quand le prix de la pension com-
porte une bonne nourriture, qu'on la rende insuffisante
et qu'on rédime ces pauvres estomacs d'enfants, tou-
jours si grand ouverts !
Nous sommes trois maîtresses dans l'établissement,
sans compter madame Arcin, qui ne s'en occupe vrai-
ment presque plus. Une ou deux fois par jour, elle sort
de sa chambre, et anïve'silencieusement dans les clas-
ses avec cette fameuse robe feuille-morte qu'on lui, a
toujours vue, et que nos jeunes filles prétendent être un
héritage de madame Cottin. Elle s'avance lentement et
— 19 —
sans-mouvement apparent, traverse les trois salles, -
tournant seulement la tête à droite ou à gauche; puis,
si elle ne trouve rien à redire, s'en retourne du même
pas solennel. Les pensionnaires la craignent extrême-
ment, précisément à cause de son invisibilité habi-
tuelle. Elles ne l'appellent que : le Fantôme. Son salon,
qui est attenant à sa chambre à coucher, s'ouvre sur la
première classe; la porte de celle-ci, à deux battants et
toujours ouverte, communique à la seconde salle qui, à
son tour, commande la troisième ; de sorte que quand
madame Arcin paraît, son perçant regard embrasse
toutes les classes. Dans ces cas, on ne l'entend jamais,
tant elle a l'art d'ouvrir et de marcher doucement ; mais,
la première qui la voit, fait entendre une petite toux, et
aussitôt toutes les petites irrégularités que nous avons
tant de peine à empêcher, disparaissent. Toutes les
pensionnaires sont plongées dans l'étude et dans le
recueillement. Quelquefois, il arrive que la première
salle, pour jouer un mauvais tour aux autres, ne dit
rien; alors l'ombre de cette petite femme maigre et
jaune, qui inspire tant d'effroi, se projette à la seconde
porte, et deux ou trois phrases, où les mots sont écono-
misés, font tressaillir les élèves; celle-ci reçoit une ob-
servation, celle là une punition, le tout distribué avec
justice. Aucune n'est jamais si hardie que de répliquer.
— 20 —
Parfois aussi, madame Arcin s'arrête, interpelle une des
pensionnaires qui se lève respectueusement, et lui fait
quelque question relative à ses études. Elle paraît avoir
distingué Henriette Hoff, peut-être parce qu'elle a élevé
sa mère. Sa voix s'adoucit en lui parlant, et je vois
qu'elle ferme volontiers les yeux sur ses fautes. De son
côté, Henriette est peut-être la seule élève sur qui sa
présence ne fasse point d'impression, et qui ose lui ré-
pondre librement. Aussi je crois que je serais mal venue
à m'en plaindre ; cette idée m'a souvent arrêtée lorsque,
voyant mon autorité méprisée par cette petite fille, je
me demandais si je ne ferais pas bien d'en appeler à
madame Arcin. .
J'ai peu de relations avec les maîtresses de la première
de la troisième classe.
28 décembre. — Mademoiselle Eléonore de Quendon,
la sous-maîtresse de la première classe, est depuis
quinze ans en possession de ce titre respectable : c'est
dire qu'elle n'est plus jeune. Elle est, de plus, très-
froide, très-réservée, avec un grand air qui impose, et
de bonnes manières, mais un peu solennelles. Elle a dû
être fort belle de traits, mais je crois qu'elle a toujours
manqué de physionomie. J'ai ouï dire qu'elle est de-
bonne, noblesse; mais qu'étant sans aucune fortune et
— 21 —
restée orpheline,elle a dû utiliser son instruction et ses
talents. Avant d'entrer chez madame Arcin, elle a fait
l'éducation d'une jeune Anglaise à laquelle elle a consa-
cré dix années. Elle reçut à son départ, comme cela avait
été convenu, une pension viagère qui là mit à l'abri du
besoin; mais, habituée à professer et y prenant plaisir,
elle accepta les propositions de madame Arcin, qui
n'était pas fâchée d'attacher à sa maison une demoiselle
de bonne naissance et de manières parfaites : cela donne
un certain vernis.
Mademoiselle Eléonore est grande, mince, habituelle-
ment silencieuse, toujours fort réservée. Je crois qu'elle
a quarante-trois ans ; mais elle paraît en avoir trente à
trente-cinq. Je pense que sa figure est inamovible comme
son caractère. Elle donne des leçons d'anglais et de des-
sin, peu d'autres; car, dans la grande classe, ce sont des
professeurs qui enseignent. Il y a le professeur d'histoi-
re, celui de géographie, de calcul, d'histoire naturelle,
de littérature, de physique; il y a aussi le maître de
danse et les maîtres de musique; ensuite leprofesseur
de gymnastique, qui est pour toutes. Ils ne viennent pas
le même jour : les uns viennent deux fois, les autres
trois fois par semaine; il y a même le professeur de phy-
sique et de chimie qui ne vient qu'une fois. Ce sont des
leçons bien amusantes à cause des. expériences qui s'y
— 22 —
ont. Dans ma classe, où s'occupe de moins de cho-
ses, je donne toutes les leçons, excepté celles d'écriture
et celles de littérature. Dans la troisième classe, il n'y a
que le maître d'écriture.
Les élèves reçoivent aussi, deux fois par semaine, des
instructions religieuses du vicaire de la paroisse." Toutes
y assistent, et chacune est obligée de faire-le résumé de
l'instruction et de le remettre, écrit, à M. l'abbé, qui le
rend ensuite a mademoiselle de Quendon, avec les notée
au haut de la page : Bien, — très-bien, — passable,
— mal, etc.
Pour en finir avec mademoiselle Eléonore, quand je
suis entrée dans sa classé, je l'aimais beaucoup, par
suite dé ma manie d'aimer tout le monde ; mais ni moi'
ni aucune autre élève n'avons jamais pu nous vanter de
lui avoir inspiré un attachement visible. Elle est tou-
jours froide, toujours juste, toujours d'humeur égale';
elle donne ses leçons avec clarté, impassibilité; si vous
en profitez, tant mieux pour vous ; si vous restez en
arrière, elle ne s'en émeut en aucune manière, attendant
paisiblement qu'une mauvaise élève arrive à son beau
jour et à sa bonne heure, au-rebours de moi qui sue sang
et eau quand mes écolières se montrent rétives d'enten-
dement Ou de caractère.
La troisième sous-maîtresse, mademoiselle Rosalie, est
— 23 —
la fille d'un professeur de déclamation. C'est une per-
sonne de vingt ans, assez vulgaire et prétentieuse, mais,
faisant bien la classe, et fort aimée des petites, qu'elle,
amuse par toutes-sortes d'histoires.
Elle paraissait désirer se lier avec moi ; mais les con-
fidences qu'elle m'a faites de prime-abord m'ont fait
prendre d'elle une assez médiocre opinion, et je m'en
suis éloignée sans affectation ni malhonnêteté. Alors
elle a choisi une de nos grandes élèves pour son intime,
et on les voit souvent ensemble.
Il y a encore ici une jeune Allemande qui ne connaît
presque pas le français, mais qui sait parfaitement la
couture et toutes sortes d'ouvrages manuels qu'elle mon-
tre aux élèves.
Combien je me trouverais isolée et malheureuse si je
n'avais pas au-dedans de moi tout un monde de chers
souvenirs ! 0 mon joli village de Marlenheim ! ô bien-
aimés habitants de la petite maison blanche à volets
verts du maître d'école! Je suis souvent en pensée au-
près de vous; je reprends ma place dans la famille :
voici mon père qui revient de faire sa classe; il entre;
ma mère le salue d'un tendre sourire; mes deux soeurs,
Madeleine et Cécile, laissent tomber leur couture pour
courir se suspendre à son cou ; Gabrielle, avec ses pe-
tites jambes, arrive la dernière; mais elle grimpe sur
— 24 —
ses genoux, et c'est elle maintenant qui a la meilleure-
place. Puis arrive mon gros bon Louis avec ses cahiers;
qu'il vient montrer à maman pour qu'elle constate ses
progrès. Il me semble aussi les entendre parler des ab
sents : on relit une lettre d'Auguste ; on revoit ses notes,
qui sont excellentes et qui font présager de brillants
succès. Et ma mère dit en soupirant: Pauvre Fanny!
c'est à elle que nous devons d'avoir pu mettre cet enfant
au Lycée ; pourvu que son sacrifice ne lui soit pas trop
dur !
Oh ! non, ma mère bien-aimée ! Votre Fanny est en-
core heureuse loin de vous; car sa conscience lui rend
un bon témoignage, et elle a fait son devoir
IV
1er janvier au soir. —J'ai été si occupée que je n'ai pu
rien écrire de tout le jour. Voici comment ils'est passé :
J'ai dormi tard et n'ai eu que le temps de m'habiller
pour la messe de sept heures et demie. Quelques minutes
avant qu'elle ne sonnât, j'ai entendu beaucoup d'allées
et venues et des éclats de voix qui m'ont fait penser que
les pensionnaires, se trouvant réunies, se souhaitaient
la bonne année et la souhaitaient aux maîtresses. Il est
d'usage ici que chaque classe se cotise pour faire un petit
DEUX ANS. 2
— 26 —
cadeau à sa sous-maîtresse ; de plus, toutes les élèves
lèvent entre elles une autre contribution plus impor-
tante—c'est ordinairement de trois à cinq francs,—
pour offrir quelque chose à madame Arcin. Les sous-
maîtresses ne font point de cadeau. Cette année, on
donnait à madame Arcin un fauteuil voltaire très-beau,
avec une chauffeuse semblable. Je savais aussi que la
première classe offrait à mademoiselle de Quendon un
très-bel ouvrage illustré : l'Evangile médité, et la troi-
sième une robe de laine à mademoiselle Augustine.
Quant à moi, le secret avait été bien gardé, et j'ignorais
ce qu'on me destinait; cependant, je croyais l'avoir de-
viné. En vêtements chauds, je n'avais, pour sortir l'hi-
ver, qu'un châle de flanelle déjà vieux et bien usé, car
c'était celui de ma bonne mère dont elle s'était privée
pour moi, ne pouvant pas m'en acheter un. Or, je voyais
toutes ces demoiselles avec de bons manteaux de drap,
bien chauds, qui me faisaient bien envie. Souvent le
malin, quand je conduisais nos pensionnaires à l'église,
qui n'est pourtant pas éloignée, je me sentais, frissonner
sous mon petit châle, dont la trame est mince comme
une mousseline. Alors.je me disais : Oh! si seulement
j'avais un bon manteau de gros drap, ou en bon mérinos,
bien solide!
Il y a une huitaine de jours, Henriette Hoff, en me
voyant endosser mon châle, me dit: — Vous devriez avoir
un manteau; ce châle me donne froid pour vous. Je me
sentis rougir. Quelle sotte chose de s'émouvoir pour si
peu! Je répondis que je n'étais pas frileuse.— A la
bonne heure, dit encore Henriette d'un ton de voix
caressant; mais ne vous ferait-il pas plaisir d'en avoir
un plus que toute autre chose ? —Assurément, répondis-
je, et je me le donnerai aussitôt que je le pourrai.
D'après cette petite conversation, je devinai facile-
ment qu'Henriette avait été députée par sa classe pom-
me sonder; et je lui sus d'autant plus de gré d'avoir
rempli son mandat que, la veille, j'avais été obligée de
la punir.
J'arrivai donc toute prête pour la messe— et pour re-
cevoir mon manteau. — Je considérais déjà avec dédain
ce pauvre châle que j'avais sur les épaules. Les seize
élèves qui composent ma classe m'entourèrent aussitôt,
et la plus jeune, s'avançant, m'offrit... un bonnet!
Oui, un bonnet. Le tour était de dentelles; il était garni
d'un ruban jaune (couleur que je deteste) liseré de bleu,
et il paraissait avoir été fait pour une grand-mère.
Je compris aussitôt qu'il y avait là-dessous un tour de
la façon d'Henriette; et, ne voulant pas lui donner le
plaisir de constater ma déception, j'embrassai tendre-
ment la petite fille et les remerciai toutes, en disant :
— 23 —
Vous avez deviné, mes chères amies, que je n'avais
besoin de rien pour moi-même, et vous m'avez donné ce
que je puis avoir le plaisir d'offrir à ma mère... Je vous
remercie mille fois. Comme je l'aime plus que moi-
même, je suis plus heureuse de pouvoir, grâce à vous,
lui donner un objet de toilette, que je ne l'eusse été de
le recevoir pour mon propre usage.
Puis, sans paraître entendre le nom d'Henriette que
quelques-unes prononcèrent en manière d'apologie, je
les fis vite s'aligner et sortir.
Mais, dans la journée, j'appris avec certitude ce que
je soupçonnais. Henriette leur avait dit que ce que je
désirais le plus était un bonnet, parce que cela me ga-
rantirait des rhumes de cerveau que j'avais fréquem-
ment. Elle s'était servie de son influence pour les décider
à ce don ridicule; puis elle s'était chargée de comman-
der le bonnet, et avait écrit à sa modiste qu'il était des-
tiné à une femme de cinquante ans.
La méchante petite fille! Mais quoi ! sa malice n'a pas
atteint son but, puisque je suis amplement dédommagée
par l'idée que j'ai eue d'offrir le bonnet à ma mère.
. Et ce n'est pas tout ce que le cher messager (c'est mon
frère) portera à Marlenheim demain; car madame Arcin
a eu la bonté de me donner une pièce de vingt francs
avec laquelle j'achèterai à mes soeurs un beau tablier de
— 29 -
soie, objet de leur ambition. J'aurai bien aussi là-dessus
une petite robe pour notre Gabrielle, et quelques pains
d'épice pour Louis, qui les aime beaucoup.
En m'éveillant, ce malin, je n'ai pu m'empêcher de
pleurer en songeant à la différence de ce jour de l'an à
celui de l'année dernière. Longtemps d'avance nous y
rêvions, nous autres enfants, et nous nous ingéniions à
deviner ce que nous recevrions; car, quelque pauvres
que nous fussions, nous savions que nos chers parents
mettaient toujours un peu d'argent en réserve à notre
intention. Ils avaient soin de nous donner une chose
utile en même temps que peu coûteuse : c'était un ta-
blier, — un fichu, — une paire de bas ; on ne manquait
pas d'y joindre ne fût-ce que deux ou trois bonbons, pour
marquer le jour de l'an, disait ma bonne mère. Et, en
effet, jamais il ne nous arrivait d'en voir dans le cours
de l'année. Avec quels transports ces bagatelles étaient
reçues! De notre côté, nous avions aussi quelque petite
surprise à faire : c'était un bonnet que nous avions ar-
rangé nous-mêmes pour notre mère, des chaussettes tri-
cottées en commun pour notre cher père. La veille,
j'étais à peu près sûre de m'endormir à minuit, malgré
que je me couchasse à huit heures. Mais .j'étais si préoc-
cupée de cet événement: que la fin de l'année était pro-
che! Je me prenais, dans mon imagination enfantine,
— 30 —
à l'individualiser et à en faire une personne qui s'en va
mourant. Pauvre année ! disais-je, elle est bien malade,
elle va mourir; elle était encore toute petite, et elle est
déjà finie ! Puis j'ouvrais les yeux tout grands pour jeter
un coup d'oeil sur celle qui allait venir, et je priais Dieu
de faire en sorte que je fusse bien sage et une fille de
consolation pour ma mère. Une autre cause d'insomnie
était le désir que j'avais d'être la première, à faire en-
tendre à cette mère si aimée ces paroles sacramentelles :
Bonne année ! J'attachais une espèce de superstition à
ce qu'elle entendît ma voix-avant toute autre ; il me sem-
blait que j'étais alors plus près de son coeur; c'était un
privilège dont j'étais extrêmement jalouse, et je me rap-
pelle avoir pleuré une demi-journée une fois que Made-
leine parvint à me devancer. C'était difficile,- car mon
désir me réveillait avant l'aube. Nous couchions toutes
dans la même chambre : ma mère y avait son lit;à côté
se trouvait la couchette de Gabrielle; puis, dans une
grande alcôve, bien renfoncée, deux lits jumeaux, dans
l'un desquels je couchais seule, grâce à mon privilège
d'aînée, tandis que Madeleine et Cécile couchaient en-
semble dans l'autre. Une fois les yeux ouverts, j'écoutais,
je guettais le premier mouvement de ma mère, sachant,
bien que le réveil le suivrait bientôt. Sitôt que je l'en-
tendais, je sautais à bas de mon lit, et ma voix triom-
— 31 —
pliante criait : Bonne année! pendant que mes soeurs se
frottaient les paupières. Elles arrivaient bien vite ce-
pendant, et elles me trouvaient dans les bras de notre
mère chérie, l'embrassant toute joyeuse et toute émo-
t onnée.
Un instant après, mon père et mes deux frères, Au-
guste et le petit Louis, faisaient à leur tour irruption
dans la chambre : alors venaient les étrennes et toutes
les joies du coeur.
Aujourd'hui, tous les baisers m'ont paru froids... Ah !
mais non, pas tous ! J'ai reçu celui de mon bon Auguste,
et nous nous sommes longuement entretenus des chers
habitants de Marlenheim. Il est bien heureux, lui, il va
les voir. On lui donne deux jours de congé. Hélas ! à
moi on a donné deux heures ! J'ai eu juste le temps de
faire mes petites emplettes et d'en charger Auguste ainsi
que d'un paquet de lettres.
Au retour, une bonne surprise m'attendait. Le facteur
m'avait apporté des lettres. Elles étaient écrites sur du
papier bien fin pour ne pas payer double port, et il y en
avait de tout mon cher monde; jusqu'à Bribri — comme
nous appelons Gabrielle — qui a voulu qu'ou lui con-
duisît la main pour embrasser « la grande soeur. » Soyez
bénis pour cette marque d'attention, ô mes bons parents !
votre souhait" d'heureuse année, votre tendresse m'ont
— 32 —
fortifiée, et je suis disposée à voir tout en bien, même
l'accroc que j'ai fait hier à mon unique robe de laine. Je
le raccommoderai si bien qu'il n'y paraîtra plus rien.
Dimanche 5. — Auguste est de retour. Quelle surprise
vous me destiniez, mes chers parents ! Comment ferai-je
pour vous témoigner toute ma reconnaissance de cette
belle robe que vous m'envoyez ! Et, comme vous saviez
bien que la crainte de vous voir subir des privations pour
moi empoisonnerait toute ma joie, vous avez la bonté de
m'apprendre comment vous avez réuni la somme néces-
saire. Il paraît que, quelque temps avant le 1er janvier,
vous vous lamentiez tous deux de ce que votre pauvre
Fanny (dites heureuse Fanny!) était partie avec une
seule robe chaude qui devait déjà être un peu usée. Ma-
deleine a entendu cela; aussitôt elle s'est concertée avec
les autres, et elle est venue vous dire, au nom de tous,
qu'on renonçait en ma faveur aux étrennes accoutumées,
et qu'il fallait employer l'argent à acheter une robe. Cela
fut convenu ; même Auguste fut compris dans le sacrifice,
car il le voulut; et on écrivit à M. Litner, le correspon-
dant de mon père à Strasbourg, dont la fille fit l'emplette
désirée. Auguste l'emporta ; et ma chère Madeleine, qui
est, depuis mon départ, sortie d'apprentissage et devenue
la couturière en chef de la famille, a taillé la robe sur
— 33 —
mon ancien patron, et l'a confectionnée en deux jours,
avec l'aide de Cécile, qui coud déjà fort bien. Elles
m'ont fait aussi une grande pèlerine. L'étoffe est en
bonne flanelle, et assurément elle a dû coûter au moins
le double des dix ou douze francs que nos parents met-
taient à nos cadeaux réunis. Comme je vais m'en parer
avec plaisir !
12 janvier. — Nos élèves vont entendre la messe tous
les matins. Madame Arcin n'y oblige pas les sous-maî-
tresses ; il suffit qu'il y en ait une pour conduire les pen-
sionnaires, et, avant mon arrivée, elles alternaient entre
elles : quand l'une y allait, les deux autres s'en dispen-
saient. Il est bien étonnant qu'on puisse regarder cette
pieuse coutume comme une chose difficile et pénible.
M. le curé Joseph, qui est un véritable saint, m'enga-
geait à n'y jamais manquer volontairement, et il ajoutait:
« Vous voyez le soldat quand il se présente sur le champ
— 33 —
de bataille? Il est préparé et armé pour se défendre et-
pour triompher de ses ennemis. Eh bien ! la vie aussi est
un combat; tous les jours, à tous les instants, vous êtes
environnée de dangers sous toutes les formes; il faut
donc vous pourvoir d'armes spirituelles pour y résister,
et c'est au saint sacrifice de la messe que vous trouverez
les plus puissantes. »
Il avait raison, M. Joseph, et je le sens bien ; car c'est
à la messe que je prends les meilleures résolutions ; elles
me restent facilement dans l'esprit pendant vingt-quatre
heures; mais si je ne les formais qu'une fois dans la
semaine, j'aurais tout le temps de les oublier.
Aussi, j'accompagne tous les jours les élèves à l'église,
et je suis ordinairement seule avec elles : mademoiselle
de Quendon a rapporté l'indifférence de son long séjour
dans la protestante et froide Angleterre, et mademoiselle
Rosalie ne me paraît pas pieuse du tout; c'est une des
raisons qui m'ont fait repousser ses avances; car, quand
on est jeune comme je le suis, il faut bien prendre garde
à ses liaisons. C'est une des recommandations de mon
père, parce que, me disait-il, quoique je me flatte-d'avoir
inspiré à ma fille l'amour de la vertu et l'horreur du vice,
néanmoins son inexpérience pourrait être trompée par
•de mauvais conseils et l'amener à quelque démarche, ré-
préhensible.
— 36 -
Puis il m'avait donné une règle pour juger les per-
sonnes avec lesquelles je pourrais avoir des relations.
Examine, si tu peux, m'a-t-il dit, quelle est leur conduite
envers Dieu et envers leurs parents. Si tu trouves qu'on
rend à Dieu le culte qui lui est dû — culte du coeur en
même temps que des lèvres ; — si tu trouves dans une
fille qu'elle est respectueuse et pleine de déférence pour
ses parents ou envers ceux qui en tiennent la place; si
enfin ses paroles ne blessent pas la morale et les prin-
cipes dans lesquels tu as été élevée, tends-lui la main
comme à une amie, et ne crains pas les défauts du carac-
tère ; mais contribuez à vous perfectionner l'une l'autre
en vous avertissant et en vous reprenant.
Hélas ! je n'ai trouvé personne ici que je puisse nom-
mer du doux nom d'amie.
Il y a bien cependant quelqu'un qui me plairait beau-
coup; mais c'est une personne que je vois très-rarement,
et elle a quelques années de plus que moi : c'est Julie
Litner, la fille de l'ancien ami de mon père. Elle a une
de ces figures sympathiques qui gagnent les coeurs du
premier coup : de beaux yeux bleus dont le regard est
profond et limpide, un nez aquilin, une bouche gra-
cieuse, des cheveux blonds arrangés en bandeaux; un
ensemble de bonté et de simplicité. Tout ce que je sais
d'elle augmente le désir que j'aurais de mettre, comme
- 37 -
dit mon père, ma main dans sa main, et de contracter
une de ces amitiés solides qui résistent aux années...
Mais si j'ai besoin d'elle, elle a fort peu besoin de moi :
occupée de son père qui est âgé, toute dévouée au soin
d'une mère infirme, ayant,, de plus, un commerce dont
elle est l'âme, je ne puis pas espérer qu'elle se dérangera
souvent pour venir me voir; mais je sens que si jamais
j'ai besoin d'un conseil d'une personne de mon sexe,
j'irai le lui demander avec confiance.
VI
J'ai ressenti hier un vrai chagrin, et c'est, comme
d'ordinaire, d'Henriette Hoff qu'il m'est venu.
C'était jeudi. Une promenade avait été promise à nos
pensionnaires. Il fut décidé que mademoiselle de Quen-
don et moi les accompagnerions. On devait aller goûter
à l'Orangerie, cette charmante maison de plaisance au-
trefois créée pour l'impératrice Joséphine, et qui est
inhabitée aujourd:hui. On y conserve et l'on y soigne un
grand nombre d'orangers, de citronniers et d'arbustes
— 39 —
rares qui, avec ses beaux ombrages, en font un lieu
vraiment enchanteur.
Nous avions laissé le Contade, notre autre belle pro-
menade, à droite, pour prendre ces magnifiques allées
de platanes qui conduisent jusqu'au village de la Ro-
bertsau en passant devant l'Orangerie. Cet endroit étant
fort solitaire, les élèves s'étaient débandées et marchaient
ou couraient, suivant leur bon plaisir. Je me trouvais
un peu en arrière, ayant attendu une des petites filles
qui renouait les cordons de ses souliers. Pendant cette
occupation je vis, venant au-devant de nous, une pau-
vre femme qui portait un nourrisson dans ses bras, tan-
dis que deux enfants en bas âge marchaient à côté d'elle.
Leur extérieur était celui de la misère la plus complète :
des haillons tenant à peine sur leurs corps, une mai-
greur livide, un air-de'souffrance. Ah! que ces pauvres
gens me firent pitié ! On voyait si bien que la faim avait
pâli ces visages! La pauvresse s'arrêta, pendant que
toutes ces jeunes, filles, gaies et rieuses, passaient à
côté d'elle; mais elle n'osa pas parler. Le dernier groupe
se composait d'Henriette et de deux autres élèves de sa
classe. La mendiante, ayant apparemment pris courage,
s'approcha d'elles, et leur tendit la main en disant d'une
voix timide : Pour mes petits enfants!...
Je l'avais entendue, et je m'approchai aussitôt pour
— 40 —
lui remettre une faible aumône. Henriette avait déjà
sorti de son portemonnaie une pièce d'un franc, et je la
voyais prête à la donner, quand tout à coup elle recula
d'un pas, en disant avec une affectation de respect :
Laissons à mademoiselle Brunet l'occasion d'exercer
toute sa générosité.
En parlant ainsi, elle remit son argent dans le porte-
monnaie, et, prenant par la main ses compagnes, elle se
mit à courir en avant. Je ne puis dire ce que j'éprouvai
de confusion, de douleur et de colère, quoique certaine-
ment le sentiment qui dominait chez moi fût le grand
regret que je ressentais d'avoir indirectement empêché
la mendiante de recevoir ce qu'elle eût regardé comme
une large aumône. Mes yeux étaient remplis de larmes
pendant que je remettais ma pauvre pièce de deux sous
à la misérable mère, en lui disant : Je suis fâchée, bien
fâchée de ne pouvoir vous donner davantage.
Oh! combien c'était vrai! Quel bonheur pour les riches
de pouvoir soulager l'infortune! Mais ce n'est pas seu-
lement un bonheur, c'est aussi un devoir sacré; car si
Dieu permet que nous soyons favorisés des dons de la
fortune, ce n'est certes qu'à condition que nous déverse-
rons notre superflu dans le sein de ceux qui n'ont pas le
nécessaire ; si cette condition n'est pas accomplie, si
nous n'avons vécu que pour nous, si nous n'avons pas
— il —
soulagé nos frères, l'héritage céleste ne peut être noire
partage, et notre satisfaction égoïste, notre bonheur, qui
est d'un jour sur la terre, s'oppose à ce que nous rece-
vions les joies éternelles.
C'est pourquoi, mon Dieu, je vous remercie d'être née
dans la médiocrité et d'avoir besoin de mon travail. Vous
exigez moins quand vous avez moins donné.
Mais cette cruelle enfant, cette Henriette! comment
a-t-elle eu le coeur de montrer son argent et de le reti-
rer? Ah! c'est qu'elle savait bien toute la peine qu'elle
me ferait. Elle n'ignore pas que je suis pauvre ; elle sait
aussi à quel point le malheur m'émeut; car, je ne sais
comment cela se fait, mais elle devine mes pensées, et
je me vois comprise par elle avant d'avoir parlé. C'est la
haine qui la rend si clairvoyante. Elle a découvert un
faible de mon enfance dont je n'ai pas pu encore me
corriger : chaque fois qu'une infirmité corporelle se pré-
sente à moi, accompagnée de l'aspect de la misère,
j'éprouve un tel sentiment de pitié, de chagrin, que mon
coeur s'oppresse et que mes yeux se remplissent de lar-
mes à ce point qu'il me serait impossible de prononcer
une parole pour consoler cette infortune. Lorsque, lui
payant le tribut d'une faible aumône, on m'adresse un
remercîment, il redouble ma détresse intérieure par
l'idée du peu que j'ai donné. Eh bien ! quand nos élèves
— 42 —
sont en récréation dans la cour, si un mendiant, sain de
corps, se présente à la grille, on lui donne ou on ne lui
donne-pas, Henriette ne-parait pas le remarquer; mais
que ce mendiant soit un estropié, ou un aveugle, ou un
homme sans main ou couvert de plaies, Henriette appelle
aussitôt mon attention sur lui : Oh! voyez donc, Made-
moiselle', comme ce pauvre homme est fait Et alors,
pour que je le puisse mieux examiner, elle me remet une
aumône, en me chargeant de la lui porter, sous prétexte
qu'elle est engagée dans un jeu; et je la vois de loin qui
épie les muscles de mon visage...
J'ai une autre infirmité': tout ce qui est beau, tout ce
qui est grand, le récit d'une bonne action, quelquefois
seulement renonciation d'une pensée forte et élevée, me
donne le même malaise physique. Quand je suis seule,
ou qu'on ne m'observe pas, ce n'est plus une sensation
pénible que j'éprouve, c'est au contraire un vif et déli-
cieux sentiment d'enthousiasme et d'amour pour mes
semblables. Mais, lorsque je suis entourée, la contrainte
que je ressens à retenir l'élan de mon coeur et l'émotion
qui change mes traits m'imprime une véritable souf-
france. C'est cette souffrance qu'Henriette s'entend par-
faitement à faire naître en me regardant et en attirant
l'attention sur moi dans les moments où je donnerais
tout au monde pour être seule.
— 43 —
Si mon cher père savait tout cela; lui qui est si habile
à tirer de toutes choses d'utiles leçons, il me dirait sans
doute : Le procédé d'Henriette est bon à te donner la
force de te vaincre toi-même, d'acquérir la patience, le
calme, le sang-froid si nécessaires toujours, mais sur-
tout quand on doit être le guide et l'exemple des autres_
VII
1 février. - Voici ce que j'ai su de mes chers parents:
Ma mère était restée orpheline à seize ans. Elle fut
recueillie.par un oncle veuf et sans enfants qui lui pro-
mit toute sa tendresse à condition qu'elle obéirait à tou-
tes ses volontés. C'était un homme dur, qui prisait l'ar-
gent avant tout. Sa nièce fut malheureuse avec lui, parce
qu'il s'opposait constamment à ses instincts de bonté et
de générosité. Elle ne pouvait disposer de rien, et un
morceau de pain, donné à un malheureux, devenait le
— 45 —
sujet d'une scène violente où il lui était reproché d'être
elle-même une mendiante et de donner le bien des autres.
D'une douceur angélique, ma mère ne répondait rien;
mais son coeur était cruellement froissé de trouver tant
de dureté chez son plus proche parent. A l'âge de vingt
ans, elle fut demandée en mariage par un huissier de
Saverne; en même temps, un jeune homme, qui donnait
des leçons de français dans la ville, lui faisait dire, par
une de ses cousines, l'impression que son mérite et sa
modestie avait produite sur lui. Ainsi, elle avait à choi-
sir entre deux partis. L'huissier eut aussitôt toutes les
sympathies de l'oncle, car il avait une maison 'et de la
fortune, tandis que son rival n'avait que son travail et
le produit de ses leçons. Mais celui-ci possédait une ré-
putation sans tache, la considération qui s'attache à une
bonne conduite ; son caractère était franc, loyal, aima-
ble; ses principes fermes et vertueux. L'huissier se glo-
rifiait d'avoir doublé la fortuné qu'il tenait de son père;
mais on disait tout bas que les moyens dont il s'élait
servi n'étaient pas très-honorables, et que, quoique la
justice n'y pût rien trouver à redire, la stricte délica-
tesse les eût désavoués. Ma mère sut cela, et dès lors
elle ne voulut plus .entendre parler de lui. L'oncle, qui
l'avait toujours vue si douce et si soumise, se flatta
quelque temps de la faire changer d'avis ; mais il se
- 46 —
trompait; la résolution de ma mère fut inébranlable.
Elle répondit constamment qu'elle voulait pouvoir-esti-
mer son mari; que, sans l'estime, l'amitié ne peut pas
exister, et qu'une union où il n'y aurait point d'affection
serait inévitablement une union malheureuse.
— Tu aimes mieux, sans doute, lui dit l'oncle-avec
colère, épouser un homme qui n'a pas le sou et voir tes
enfants dans la misère !
Ma mère.répondit avec douceur qu'elle ne tenait pas à
se marier, et qu'elle se trouverait heureuse qu'il lui per-
mît de rester avec lui et de lui consacrer ses soins.
La colère de l'oncle redoubla ; il s'écria qu'il ne vou-
lait plus d'une nièce désobéissante-et.rebelle; qu'il la
rejetait dès ce moment; qu'il savait bien qu'elle n'avait
en vue que son héritage; mais il lui jurait qu'elle ne
l'aurait jamais, à moins d'épouser l'huissier. Que si,
ajoutait-il, elle ne le voulait absolument pas, elle devait
prendre le professeur, d'abord parce qu'il ne la voulait
plus dans sa maison, puis parce qu'il aurait le plaisir
de' les voir un jour mendier leur pain.
- Ma mère pleura beaucoup ; puis elle alla chez la pa-
rente de M. Brunet, lui raconta ce qui était arrivé, et
laissa voir que si son cousin voulait d'elle , toute pauvre
et déshéritée qu'elle était, elle l'accepterait,
La réponse ne se fit pas attendre mariage eut lieu.
— 47—
Mon père sollicita une maison d'école, parce que ma
mère se déplaisait.à Saverne à cause de son oncle, il fut.
nommé à Marlenheim. Ce séjour lui plut beaucoup ainsi
qu'à ma mère. Il y était logé dans une jolie petite mai-
son, bien située, et ayant un jardinet où fruits, fleurs et
légumes viennent à plaisir. Il trouva aussi des leçons à
donner en dehors de sa classe; de sorte qu'il réunit à
peu près douze cents francs par an et qu'ils se trouvèrent
parfaitement heureux; les premières années ils firent
même des économies. Mais, quand, au bout de dix-huit
mois, je leur arrivai; quand l'année suivante leur amena:
une autre fil!e, puis un fils, et que, presque tous les ans,
la famille s'augmenta, il ne.fut plus question de. mettre
de côté, mais de réunir les deux bouts. Auguste faisait,
partie de.la classe; mon père lui donnait aussi des répé-
titions d'histoire, de géographie, de calcul.,auxquelles
nous assistions, et qui étaient un vrai bonheur pour
moi. Toute petite j'avais aimé l'étude, et la lecture était
mon plus vif plaisir. Quand je tenais un livre, je ne pou-
vais le quitter. Madeleine était une bonne fille, bien
sage et bien posée, qui n'avait pas. les mêmes goûts que
moi; elle causait tranquillement avec ma mère une
partie de la journée, et s'amusait avec sa. poupée pen-
dant les récréations. Mon père, me trouvant beaucoup
de mémoire et de dispositions à apprendre, me mit peu
— 48 —
à peu entre les mains tous les livres de science qu'il
possédait ou qu'il pouvait se procurer.
Lorsque j'eus atteint l'âge de quinze ans, une grande
résolution fut prise à mon égard. On m'annonça que
j'allais être mise en pension à Strasbourg , chez
madame Arcin qui, sollicitée par un des amis de mon
père, avait bien voulu m'accepter pour un prix beau-
coup moindre que ses autres élèves. Quand je reçus
cette nouvelle, il me prit comme un éblouissement. La
pension, c'était pour moi le sanctuaire sacré de la
-science, et je n'avais jamais espéré y entrer» Recevoir
des leçons des professeurs les plus distingués du lycée,
lire, écrire constamment, me semblait le nec plus ultrà
de la félicité.
— Comprends bien, ma chère fille, me dit mon père,
qui vit mon émotion, ce qui nous a fait prendre cette
décision? Tu es instruite, plus instruite qu'on ne l'est
communément à ton âge ; mais il y a encore beaucoup de
choses que tu ignores et que je ne puis t'apprendre, soit
parce que je ne les connais pas assez à fond moi-même ,
soit parce que le temps me manque pour m'occuper beau-
coup de toi? Si tu pouvais passer la vie entre nous; si
tu devais conserver éternellement à tes côtés ton père et
tanière, je dirais : Ma fille en sait bien assez; je n'ai
nulle envie d'en faire une savante, et nous suffisons, sa
— 49 —
mère et moi, à lui donner la première science et la plus
nécessaire : aimer Dieu et accomplir sa loi ! Mais je suis,
mon enfant, le gagne pain de la famille; si je vous man-
quais , comment vivriez-vous ? Il faut donc que je te
mette dans le cas de pourvoir à ton existence, en t'ai-
dant à acquérir assez d'instruction pour que tu puisses
plus tard, si cela devient nécessaire, te placer dans une
grande maison, ou à l'étranger pour faire une éducation.
. Ta vocation semble te pousser dans cette voie, et nous
nous croirions coupables de ne pas faire tous nos efforts
pour t'y aider. Seulement, ces efforts sont limités à une
année; emploie-la donc bien, car nous ne pourrons pas
davantage?
Je me jetai dans les bras de mon père et le remerciai
avec effusion, avec larmes. Oh! comme je me promettais
de mettre mon temps à profit, de ne pas perdre une mi-
nute de cette précieuse année .1
- Tes soeurs, continua mon père, ont d'autres goûts;
elles sauront leur langue, parce qu'il est honteux à une
femme de l'ignorer ; mais elles n'en sauront pas beau-
coup plus. Madeleine se tirera toujours d'affaire avec son
aiguille , tant elle est déjà habile à coudre. Cécile n'est
encore pas bonne à grand chose; on verra plus tard ce
qu'elle pourra faire ; elle n'a que douze ans.
— Oh ! cher papa, dis-je, tu es injuste envers Cécile;
CEUX ANS. 3
— 50 —
tu ne connais pas ses mérites? Sa vocation à elle, c'est?
le ménage! Tune sais, donc pas que c'est elle 1 qui frotte
les meubles, qui les fait.reluire,qui lave; savonne, re-
passe même? Elle aide aussi notre mère à faire l'a cui-
sine; elle met et ôte.la table, relave la vaisselle, enfin
elle est très-utile.
— Bien, bien ; alors je vois que chacune de vous aura
sa spécialité. Toi, tes livres; Madeleine, l'aiguille, et
Cécile, la brosse.
VIII
C'.est ainsi que j'ai passé une année en pension.,
Quand je suis revenue à la maison :
— Voilà le moment, me dit mon père, de te perfec-
tionner dans tes différentes études! Ton jugement plus
formé, ta raison plus mûre, te les rendront plus fruc-
tueuses ? Travaille donc, ma fille, travaille !
Et., sous sa direction, je faisais des extraits des meil-
leurs livres. Il me donna aussi l'habitude d'écrire, d e
composer, et voulait que mon style fût toujours vif ,.na-
3.
— 52 —
turel. II aimait à. y. sentir l'enthousiasme et. l'ardeur de
mes seize ans.
— Si tu n'écris pas sous l'inspiration d'un coeur
chaud , me disait-il ; si tu ue parles pas à l'âme ; si ta
plume aligne froidement des mots inertes, les uns après
les autres, brise-la ou attends le feu sacré.
— Mais, mon père, si je l'attendais en vain?
— Alors, tu irais te mettre à la fenêtre, le soir, quand
le ciel est étoile ; ou bien lu regarderais les prairies avec
leur belle verdure et les fleurs qui y sont répandues;
tu contemplerais à l'horizon la ligne bleue et ondulée de
nos hautes montagnes, et tu- le sentirais revenir en toi ;
car ce qui l'alimente , c'est l'admiration des oeuvres de
Dieu, c'est la pensée de-ce qui est grand, de tout ce qui
est beau : c'est la vertu, c'est la générosité, c'est l'a-
mour !
Il me faisait composer sur. toutes sortes de su-
jets.
— Figure-toi, me disait-il, que tu es la mère de Co-
riolan. Quel discours adresseras-tu à ce farouche re-
belle pour vaincre la rancune de son coeur ulcéré? Com-
ment le rendras-tu à sa patrie en larmes? Quels argu-
ments assez forts, assez touchants emploieras-tu pour
faire triompher Véturie?,., Ecris ce discours
Ou bien :