Devant le miroir de Venise. Gautier et Mallarmé - article ; n°1 ; vol.11, pg 121-133
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Description

Cahiers de l'Association internationale des études francaises - Année 1959 - Volume 11 - Numéro 1 - Pages 121-133
13 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.

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Publié par
Publié le 01 janvier 1959
Nombre de lectures 45
Langue Français

Exrait

Professeur Léon Cellier
Devant le miroir de Venise. Gautier et Mallarmé
In: Cahiers de l'Association internationale des études francaises, 1959, N°11. pp. 121-133.
Citer ce document / Cite this document :
Cellier Léon. Devant le miroir de Venise. Gautier et Mallarmé. In: Cahiers de l'Association internationale des études francaises,
1959, N°11. pp. 121-133.
doi : 10.3406/caief.1959.2143
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/caief_0571-5865_1959_num_11_1_2143GAUTIER ET MALLARMÉ
DEVANT LE MIROIR DE VENISE
Communication de M. Léon CELLIER
(Université de Grenoble)
au Xe Congrès de l'Association, le 22 juillet 1958
Le chapitre que, dans sa grande biographie, H. Mondor
consacre au séjour de Mallarmé à Besançon, en 1867,
est intitulé : Devant sa glace de Venise. C'est là qu'est
reproduite la lettre à Cazalis, où s'évoque la lutte ter
rible « avec ce vieux et méchant plumage, terrassé,
heureusement, Dieu ! » Après la formule célèbre, la
lettre se poursuit ainsi : « Je tombai, victorieux — éper-
dument et infiniment — jusqu'à ce qu'enfin je me sois
revu un jour devant ma glace de Venise, tel que je
m'étais oublié plusieurs mois auparavant. J'avoue, du
reste, mais à toi seul, que j'ai encore besoin, tant ont
été grandes les avanies de mon triomphe, de me regarder
dans cette glace, pour penser, et que si elle n'était pas
devant la table où j'écris cette lettre, je redeviendrai le
Néant. » Mais à Tournon, en 1864, Mallarmé avait écrit
en hommage à sa femme un poème en prose : Causerie
d'hiver, où figure déjà la glace de Venise : « Et ta glace
de Venise, profonde comme une froide fontaine, en un
rivage de guivres dédorées, qui s'y est miré ? Ah ! je
suis sûr que plus d'une femme a baigné dans cette eau
le péché de sa beauté ; et peut-être verrais-je un fan
tôme nu si je regardais longtemps. » A Avignon, en
1868, Mallarmé écrira enfin la première version du son
net en -yx, où reparaît, selon le commentaire destiné à
Cazalis, « dans une nuit faite d'absence et d'interroga- 122 LÉON CELLIER
tion, sans meuble, sinon l'ébauche plausible de vagues
consoles, un cadre belliqueux et agonisant, du miroir
appendu au fond, avec sa réflexion stellaire et incom
préhensible, de la grande Ourse, qui relie au ciel seul ce
logis abandonné du monde ». En vers :
Et selon la croisée au nord vacante, un or
Néfaste incite par son beau cadre une rixe
Faite d'un dieu que croit emporter une nixe
En l'obscurcissement de la glace, Décor
De l'absence, sinon que sur la glace encor
De scintillations le septuor se fixe.
Après avoir reproduit cette première version du son
net, le biographe de Mallarmé ajoute : « Une glace
ancienne achetée à Avignon, avec son décor de licornes
combattantes et son or fané, est, sans doute, à ce sonnet,
ce que la pendule de Saxe, achetée à Londres, et qui
murmure près d'elle, fut au poème en prose Causerie
d'hiver. »
Mais précisément dans Causerie d'hiver nous avons
trouvé une glace avec « un rivage de guivres dédorées ».
Je penserais volontiers que la glace de Tournon, celle
de Besançon et celle d'Avignon ne sont qu'une seule et
même glace.
Un fait frappe d'abord : qu'il ne s'agit point de n'im
porte quelle glace, mais d'une glace de Venise. En cher
chant à me documenter, j'ai découvert que les glaces de
Venise — en faveur au xvii* siècle — étaient encore à
la mode entre 1830 et 1860. L'œuvre de Gautier m'en
apporta maintes preuves. Les héros des contes et des
nouvelles, Onuphrius, Rodolphe, Fortunio et Gretchen,
Octave de Saville et Guy de Malivert ne peuvent se
regarder que dans un miroir de Venise. Gautier chroni
queur partage l'engouement de Gautier conteur. Qu'il
décrive le décor cher à Gavarni, « avec lui, remarque-t-il,
nous entrons dans des boudoirs capitonnés, pleins de
vases de Chine et de vieux Sèvres, où miroitent des
glaces de Venise ». Voici qui est plus probant encore :
dans l'article consacré à la vente du mobilier de V. Hugo, LÉON CELLIER 123
nous lisons : « Tout un monde de chimères, de potiches,
de sculptures, d'ivoire, jonche les étagères, reflétés par
des miroirs de Venise... », et dans la grande étude sur
Balzac, recueillie dans les Portraits contemporains :
« Les magnificences des Jardies n'existaient guère qu'à
l'état de rêve. Tous les amis de Balzac se souviennent
d'avoir vu écrit au charbon sur les murs nus ou plaqués
de papiers gris : « boiserie de palissandre, tapisserie
des Gobelins, glace de Venise, tableau de Raphaël ».
Gérard de Nerval avait déjà décoré un appartement de
cette manière, et cela ne nous étonnait pas. »
Beaucoup croient — et j'ai été de ceux-là — qu'un
miroir de Venise se caractérise — à l'exclusion d'autre
ornement — par un cadre de verre taillé à biseaux.
Mais — outre la bordure magnifique — il tolère un sur
croît d'ornementation. Dans Omphale, « une guirlande
de rose pourpre circul[e] coquettement autour d'une
glace de Venise ». Dans la Toison d'or, il est dit que
« Gretchen, pour sage qu'elle fût, s'était permis le luxe
d'un miroir en cristal de Venise à biseau, entouré d'un
cadre d'ébène incrusté de cuivre ». La glace à biseaux
vénitiens d'Octave de Saville a une bordure « incrustée
de cuivre et de burgau ». Les miroirs de Venise appar
tenant à Hugo ont un « cadre de cuivre estampé ».
La beauté de ces miroirs et la mode suffisent-elles à
justifier l'engouement de Gautier ? Je hasarderai cette
hypothèse : tout se passe comme si le miroir de Venise
détenait sur celui qui s'y contemple d'étranges pouvoirs,
comme si le miroir de Venise — et non tout autre
miroir — ouvrait au poète un univers de cauchemar ou
de rêve.
Certes, nous rencontrons dans l'œuvre de Gautier des
personnages au miroir qui se regardent avec plaisir,
qui sourient à leur image. Lorsque le héros de Jettatura
visite à Pompéi les bains antiques : « C'était là, lui fait
remarquer l'auteur, que les femmes de Pompéi ve
naient... se sourire dans le cuivre bruni des miroirs. »
Non moins naturellement, Gautier devant une rivière à
l'eau limpide et miroitante écrira : « Le ciel se regardait
à ce miroir avec des sourires azurés. »
Ailleurs, c'est l'incorrigible rapin qui, assimilant le
verre de la glace en son cadre à la toile encadrée d'un 124 LÉON CELLIER
tableau, se dit : « Si les molles ondulations de contour,
si les lignes fugitives d'une attitude pouvaient se fixer
et se conserver dans un miroir, les glaces devant le
squelles vous auriez passé feraient mépriser et regarder
comme des enseignes de cabarets les plus divines toiles
de Raphaël. » Mais aussitôt le poète précieux apporte
ce correctif : « Chaque geste, chaque air de tête, chaque
aspect différent de votre beauté, se gravent sur le miroir
de mon âme avec une pointe de diamant. »
Mais M. Van der Tuin, dans son essai de caractérol
ogie, et M. Poulet, dans ses études sur le temps humain,
nous ont appris combien Gautier était superstitieux et
angoissé. Il éprouvait comme un malaise à la vue des
personnages figurant sur une tapisserie, et plus encore
en contemplant des portraits d'autrefois : « A force de
plonger opiniâtrement mes yeux sous le voile de fumée
épaissi par les siècles, déclare son alter ego dans Madem
oiselle de Maupin, ma vue se troublait, les contours
des objets perdaient leur précision, et une espèce de vie
immobile et morte animait tous ces pâles fantômes des
beautés évanouies. » Dans le cadre du miroir, en contem
plant sa propre image, Gautier éprouvera un malaise
analogue et pour mieux dire plus profond. Si les aspects
de ce malaise ressortissent au fantastique du romant
ique allemand, la mode ici non plus ne suffît à rendre
raison d'un tel engouement. Derrière le motif obligé se
décèle un trouble latent ; quand Gautier se réfère à
Hoffmann

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