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Discours d'ouverture du cours d'anatomie appliquée à la peinture et à la sculpture , prononcé au Palais des arts le 6 mars 1811 par L.-F. Trolliet,...

De
66 pages
impr. de Ballanche père et fils (Lyon). 1811. 1 vol. (67 p.) ; in-16.
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DISCOURS
D'OUVERTURE
DU COURS D'ANATOMIE
APPLIQUÉE A LA PEINTURE ET A LA SCULPTURE,
Prononcé au Palais des Arts, le 6 Mars 1811;
Par L. F. TROLLIET ( de l'Isère),
DOCTEUR en médecine de la Faculté de Paris,
Professeur d'Anatomie à l'Ecole spéciale de dessin,
Membre de la Société de Médecine de Lyon.
Sllumano capiti cervicem pictor equinam '-
5>Wgere si velit
vSx
Mfeétatum admissi risum tineatis, amici.
HORATII, Arspoetica.
A LYON,
1
De l'Imprimerie de BALLANCHE père et fils,
aux halles de la G renette.
181 1.
A 2,
A MONSIEUR REVOIL,
Professeur de peinture à l'Ecole
spéciale de dessin de Lyon.
MONSIEUR,
CE n'est point au Peintre habile , qui
a obtenu de brillans succès dans la car-
rière de Raphaël, que je dédie cette légère
production ; ce n'est point encore , à
l'homme de mérite , qui se fait remarquer
par une étude approfondie des monumens
anciens (a), ni au Poëte qui se fait
applaudir dans le sein des Académies.
Je l'offre au Professeur qui , en solli-
citant l'établissement de la chaire que
j'occupe , m'a donné occasion de déve-
lopper à de jeunes artistes , une science
que j'avais enseignée à des élèves en
médecine , lorsque je professais, à l'Hôtel-
Dieu de Lyon, l'Anatomie, la Physiolo-
gie et l'art des Accouchemens ; je l'oifre
au Peintre qui a introduit dans l'Ecole
naissante de cette ville , la marche qui
avait élevé Michel-Ange à un si haut
degré de gloire ; au Maître qui transmet
à ses élèves , ce précepte du Poëte de la
peinture, et qui a su en faire l'application
dans ses Ouvrages.
Unissez, s'il se peut, par un heureux mélange,
Les dons de Raphaël à ceux de Michel-Ange.
Recevez, Monsieur, ce faible Discours
avec autant de complaisance, que j'éprouve
de plaisir à vous l'adresser.
Votre très-affectionné serviteur.
DISCOURS
D'OUVERTURE
DU COURS D'ANATOMIE
APPLIQUEE A LA PEINTURE ET A LA SCULPTURE.
Les arts qui nous donnent la facilité de
doubler le spectacle de la nature, le pouvoir
de créer une seconde fois , et que l'homme
seul possède comme un privilége accordé à
son intelligence, ne sont pas seulenient dignes
d'occuper ses plus beaux loisirs ; ils sont
encore le chemin des honneurs et de la for-
tune ; ils peuvent lui acquérir une gloire que
le temps efface moins vite que le souvenir
des conquêtes.
Tels sont, la Peinture , qui, comme une
poésie coloriée , consacre la valeur du héros,
exprime les traits les plus saillans de l'histoire,
ou flatte les regards par l'aspect des plus
séduisans paysages ; la Sculpture , qui a gravé
sur le marbre, une partie de l'histoire des plus
beaux mornens de l'antiquité , et a laissé aux
(6 )
générations futures , des modèles achevés ;
l'Architecture , qui met l'homme à l'abri des
orages et élève des monumens à la gloire des
nations policées.
L'éclat que répandent les beaux-arts n'est
point le partage exclusif des hommes qui
les ont cultivés avec le plus de distinction;
il se réfléchit sur la patrie qui s'énorgueillit
de leur avoir donné le jour , sur les peuples
dont ces arts ont accru les richesses et sur
les siècles qu'ils ont illustrés. Il semble , dit
un philosophe, que l'amour-propre des souve-
rains soit plus intéressé à protéger les beaux-
arts que les sciences mêmes, parce que lors-
qu'on parle de celles - ci , on dit le siècle
d'Aristote , le siècle de Newton ; et lorsqu'on
parle des arts, on dit le siècle d'Alexandre ,
de Léon X , des Méclicis et de Louis XIV.
Sujet
de la Peinture et
de la Sculpture.
Le peintre dispose à son gré de toutes les
productions de la nature ; il sait imiter leurs
formes et leurs nuances variées , et des détails
semés dans l'admirable tableau de l'univers ,
il compose de nouveaux tableaux , qui capti-
vent nos regards et excitent notre admiration.
L'Homme.
Quelqu'intérèt qu'offrent les productions
diverses de la nature et les ornemens que
l'art peut y ajouter , les ouvrages de peinture
( 7 )
les mieux soignés , seraient sans mouvement
s'ils ne présentaient à l'œil aucune figure
humaine. Ils respirent la vie dès qu'on y dé-
couvre l'image de l'homme.
Le besoin de la société le porte à chercher
son semblable sur un tableau inanimé ,
comme dans un désert au milieu duquel son
imagination le place , aussitôt qu'il l'aperçoit,
il se console avec lui de n'être plus isolé.
Le pouvoir d'animer les ovrages de l'art
appartient exclusivement à l'homme ; il le
tient de son intelligence , source de concep-
tions élevées qui lui assurent l'empire de la
terre , et qui donne au plus stupide des
hommes le droit deconduire le plus spirituel
des animaux , selon l'expression de Buffori ;
il le tient de son être moral (b), susceptible
d'être agité par mille passions , dont les
nuances se dessinent dans ses mouvemens et
dans les traits de sa physionomie ; seul , il
peut exprimer tous les degrés de l'attache-
ment et de la haine , du plaisir et de la
douleur, de la crainte et du courage.
L'homme était donc appelé à être le prin-
cipal acteur des scènes que trace le pinceau ;
comme il est seul digne d'inspirer les mer-
veilles que crée le ciseau du sculpteur et le seul
( 8 )
qui puisse aspirer à la gloire de prêter aux
dieux des divers peuples , la forme sous
laquelle ils se montrent à nos yeux.
Si la perfection d'un être tient à l'arrange-
ment admirable de ses parties , ainsi qu'au
nombre et à la beauté des résultats de leurs
actions , l'homme , est le plus parfait, par le
nombre et la disposition de ses organes , par
leur mécanisme et l'harmonie qui les lie; il est
le plus noble par l'élévation de sa pensée ,
et le plus bel ouvrage de la Divinité , qui
semble l'avoir animé d'une portion de son
soufle et l'avoir élevé à la perfection morale.
Pour peindre les diverses situations de ce
chef-d'œuvre de la création, qui présente au
pinceau de nombreuses difficultés à surmon-
ter , l'artiste doit avoir l'esprit orné de con-
naissances étendues.
Ce n'est point assez qu'il tienne de l'optique
le secret des illusions de la perspective (r),
que les mathématiques lui aient fait connaître
les lois de l'équilibre , que la chimie lui ait
dévoilé la composition des couleurs qui
contribuent à perpétuer ses succès , il doit
encore cultiver, la poésie (d) , qui a aussi ses
tableaux brillans des vives couleurs que ré-
pand le feu de l'imagination du poëte ; la
( 9 )
morale qui découvre les ressorts intérieurs
par lesquels l'homme est sans cesse agité
et enseigne l'art de réprimer ses passions ;
l'histoire, source féconde de grands sujets, dans
laquelle il choisit, dirigé par un goût épuré ;
et pardessus tout , l'anatomie, qui empêche
que le pinceau ne s'égare lorsqu'il trace les
proportions du corps, et qui le guide lorsqu'il
est promené sur les traits et les contours
qu'offre la surface du torse et des membres.
Son application à la peinture et à la sculpture
constitue un des liens qui unissent les sciences
et les arts ; il fait partie de cet enchaînement
utile à l'harmonie sociale.
Ce n'est pas seulement par les rapports
que les occupations diverses établissent entre
les hommes, qu'ils sont soumis à une dépen-
dance mutuelle. Ils s'entraident dans les
conceptions de leur intelligence, comme dans
les besoins de la vie.
L'Anatomie.
La science des organes , l'une de celles
dont l'artiste saurait le moins se passer, va
devenir l'objet de notre attention. A l'aide
des lumières que répand le flambeau de
l'anatomie , nous pourrons apercevoir et
signaler toutes les formes qui se dessinent sur
la surface du corps.
( IO )
Cherchons à découvrir l'influence qu'elle a
exercée sur les progrès des beaux-arts, chez
les peuples qui les ont fait fleurir ; nous
indiquerons ensuite , son utilité , dans les
diverses applications qu'on peut en faire aux
ouvrages de peinture et de sculpture.
PRÉCIS
historique de
r Anatomie appli-
quée aux Arts.
Un simple regard, jeté sur les statues
grecques (e) qui se sont conservées au milieu
des inonumens que les siècles ont fait dispa-
raître , doit aisément nous persuader que la
science des formes a été cultivée avec le plus
grand soin , dans les beaux temps de l'art
chez les Grecs ; elle constituait le principal
mérite des ouvrages de la première époque,
c'est-à-dire de l'ancien style, de celui qui pré-
céda Phydias.
Elle contribua à la perfection des chefs-
d'œuvre que créa le ciseau des sculpteurs ,
depuis le commencement du siècle de Périclès
jusqu'à la fin du règne d'Alexandre , laps de
temps pendant lequel les arts furent portés
au plus haut degré de perfection qu'ils aient
jamais atteint.
Une sorte de respect pour les morts empê-
cha les Grecs d'étudier cette science sur le
cadavre ; aussi les médecins de cette nation
et Hippocraie lui-même (y ) , connaissaient
(II )
mal la disposition intérieure des organes, si
toutefois on veut en croire les livres qui ont
été publiés sous le nom du Père de la méde-
cine. L'anatomie , soigneusement cultivée
par les artistes , paraît avoir été négligée par
les médecins : autant elle est exacte dans les
ouvrages des premiers , autant elle est impar-
faite dans ceux des derniers.
Les artistes avaient de fréquentes occasions
d'observer les saillies qui se montrent au
travers de la peau, dans un climatchaud, sous
le beau ciel de la Grèce , où le corps n'était
qu'à demi couvert par de légers vètemens. Les
jeux qui se célébraient à Elis et à Corinthe,
développaient encore à leurs yeux les plus
belles formes. On s'y rendait de toute la
Grèce : alors les hostilités cessaient. Une
jeunesse bouillante brûlait d'impatience de se
signaler. Les athlètes entraient en lice sans
voiler aucune partie, et présentaient à l'œil
des formes bien prononcées. Il était facile de
saisir leurs proportions et le jeu des muscles
dans toutes les attitudes. Sans cesse les Grecs
avaient sous les yeux des modèles sur lesquels
ils étudiaient toutes les parties qu'ils devaient
peindre ou sculpter.
L'ancienne Egypte , regardée comme le
( 12 )
berceau des sciences, ne fut point celui de
l'anatomie ; à peine en découvre-t-on quel-
ques vestiges dans son histoire. La médecine
entièrement empirique, ne conduisait à aucune
recherche qui pût éclairer sur le siège et la
cause des maladies. Les productions de l'art
étaient trop imparfaites pour mériter une étude
particulière des formes : ou plutôt les beaux-
arts n'existaient point encore.
Mais sous le règne des Ptolémée , la Grèce
ayant perdu son indépendance , ses écoles
furent moins fréquentées et perdirent leur
célébrité ; celle d'Alexandrie, alors capitale
de l'Egypte et le séjour des sciences , était
tellement célèbre , qu'il suffisait d'y avoir
étudié, pour jouir de la réputation la plus
distinguée. C'est à cette époque que se
rapportent les plus beaux momens de
l'anatomie dans l'antiquité. Cette science fit
de grands progrès par les efforts derasistrate
et d'Hérophile, qui d'abord ne purent dissequer
que des animaux , ainsi que l'avait fait
Aristote, et qui ensuite les premiers portèrent
leurs recherches dans l'intérieur du corps
humain, afin d'étudier son organisation, et
de découvrir les ressorts de la vie.
Les Ptolémée, qui pour mieux connaître
( 13 )
les hommes qu'ils gouvernaient, voulurent
cultiver l'anatomie, livrèrent à ces médecins
laborieux, les cadavres des suppliciés. La
médecine retira de grands avantages de leurs
travaux ; mais les arts n'en recueillirent que
quelques fruits: déjà ils touchaient à leur déca-
dence; et jamais en Egypte, ils n'atteignirent
ce degré de perfection auquel ils furent élevés
dans la Grèce. On négligea l'étude des formes
extérieures sur le corps de l'homme , et les
Egyptiens se bornèrent à imiter les Grecs,
comme les Grecs avaient imité la nature:
les copies restèrent au-dessous des modèles.
L'anatomie des Grecs était celle des arts,
c'est-à-dire, la science des formes. Celle des
Egyptiens était l'anatomie des médecins,
c'est-à-dire la science de l'organisation.
A Rome , le même respect pour les morts
qui avait arrêté les Grecs , et long-temps
aussi, les Egyptiens, dans leurs recherches,
fut un obstacle aux progrès de l'anatomie.
Galien ne fut guère meilleur anatorniste que
les médecins d'Alexandrie, dont il étudiait
les ouvrages. Les belles productions de l'art
qu'ont vu naître le siècle d'Auguste et les
règnes de ses successeurs , n'étaient encore
que des imitations des ouvrages grecs. La
( 14 )
science des formes et des proportions s'y
montrait, parce que les artistes l'étudiaient
sur ces modèles achevés ; et c'est à cette
époque que remontent les belles statues du
favori de l'empereur Adrien.
Ensuite vinrent les siècles d'ignorance,
pendant lesquels les sciences et les arts
restèrent comme ensevelis dans d'épaisses
ténèbres. Les talens cessèrent d'être encou-
ragés ; le mauvais goût égara les esprits.
L'établissement de l'islamisme , si favorable
à l'ignorance ( g ), prolongea cette longue
nuit. L'irruption des peuples du nord sur le
midi de l'Europe , accrut encore l'obscurité
qui régnait sur. les sciences ( h ). Mais fran-
chissons ces pages stériles de l'histoire, comme
le voyageur , dans ses descriptions , franchit
d'immenses déserts, qui n'offrent à sa curiosité,
aucune importante considération.
Lorsque la conquête de l'empire grec par
les Turcs , chassa de Constantinople les
hommes entre les mains desquels se conservait
le dépôt des sciences , l'Italie et la France les
accueillirent: alors les ténèbres se dissipèrent.
Tel qu'un germe conservé intact pendant
un long hiver , qui transporté sous un ciel
favorable, est vivifié par la chaleur du soleil,
( 15 )
puis Croît et fructifie ; de même le germe
des sciences, transplanté en Italie et en
France, sous les règnes heureux des Médicis,
et de François I., fut réchauffé au sein de
ces belles contrées , par des hommes qui
réfléchirent sur lui, le feu de leur génie. Les
sciences reparurent ; elles répandirent sur les
arts, une nouvelle lumière qui leur fit faire
de rapides progrès, et ils furent élevés au
plus haut degré de splendeur, qu'ils aient
atteint dans les temps modernes.
Ecole d'Italie.
Les écoles de Florence, de Milan, de
Pavie acquirent un plus grand éclat. L'ana-
tomie vit ses limites s'étendre, par des re-
cherches permises sur les corps privés de vie;
elle éclaira le médecin sur le siége et les
causes des maladies ; et fit connaître à l'ar-
tiste , les organes du mouvement et toutes
les variétés de forme.
1 Les hommes cultivèrent ensemble les arts
et les sciences , et se prêtèrent de mutuels
secours: ainsi, Léonard de Vinci acquit des
connaissances profondes en anatomie , dans
les conversations qu'il avait avec Marc-Antoine
de la Tour , professeur de l'école de Pavie;
et par un juste retour, le Titien dessina les
belles planches de Vésale : pour'la première
( 16 )
fois, l'anatomie fut en même temps , la
science du médecin et celle de l'artiste.
Léonard de Vinci, l'un des hommes les
plus extraordinaires de son siècle, par la variété
de ses connaissances , qui bannit de l'archi-
tecture les manières gothiques , et y ramena
le bon goût que les Grecs et les Romains
avaient si heureusement mis en pratique , fut
un des premiers artistes qui, après la renais-
sance des lettres , firent aux beaux-arts une
application soignée de la science de l'homme.
Il composa pour les peintres, un Traité d'ana-
tomie, accompagné d'une grande quantité de
dessins faits avec exactitude; il blâme plusieurs
peintres ignorans qui font paraître dans toutes
sortes d'attitudes, les mêmes muscles aux bras,
au dos , à la poitrine et à d'autres parties.
Pendant les dernières années de la vie de
Léonard de Vinci, Michel-Ange et Raphaël
s'élevèrent au premier rang parmi les artistes.
Michel-Ange, qui a été le premier sculpteur
de son temps , peintre achevé et le meilleur
architecte , sembla mettre de l'orgueil à faire
paraître dans ses ouvrages, son profond savoir
en anatomie. Chaque partie , chaque muscle
y est tellement prononcé , qu'on a cru y
apercevoir de l'affectation. ,
Raphaël,
( 17 )
B
Raphaël, qui fit revivre dans ses ouvrages
la pureté des formes antiques , fut attiré à
Florence par la réputation de Léonard de
Vinci et de Michel Ange. Il vit leurs tableaux,
admira les profondes connaissances du der-
nier, et voulut, comme lui, que l'anatomie
contribuât à embellir ses inimitables produc-
tions ; Raphaël évita les exagérations qu'il
aperçut dans son modèle ; il changea et agran-
dit sa manière Ses figures sont remarquables
par la correction du dessin , ainsi que celles
de Michel-Ange par le savoir qu'elles
montrent.
Après ces fondateurs de l'école d'Italie, on
négligea la science , et le pinceau s'égara ; les
saillies musculaires furent méconnues ; on
tomba dans une étrange erreur , en ajoutant
aux figures , des formes qui n'existent point,
et que les Italiens ont appelées moscoli
forestieri.
Le bon goût n'a été maintenu que par
quelques hommes célèbres qui , malgré la.
réputation qu'ils ont acquise, sont toujours
restés au-dessous de Raphaël et de Michel-
Ange ; de ce nombre sont- le Titien, le
Guide, le Corrège, les Can'aches, le
Dot la plupart des ouvrages ,
( 18 )
indiquent de grandes connaissances anato-
miques.
Winkelmann compare le style de Michel-
Ange, remarquable par un très-grand savoir,
à l'ancien style des Grecs , dans lequel il y
avait une sûreté de science qui en faisait
accuser toutes les parties , et qui conduisit au
style sublime. Il ajoute que dans les temps
modernes, l'art serait sans doute, parvenu à sa
perfection, si les artistes , et sur-tout les
sculpteurs n'eussent pas quitté trop tôt , la
route que leur avait tracé ce peintre célèbre,
par une indication énergique des formes.
Cette observation, faite par l'auteur qui a
le mieux apprécié les beautés des anciens
monumens de sculpture , est un juste ropro-
che adressé aux artistes des siècles modernes.
Le poëte de la peinture, l'illustre Watelet,
se plaint aussi de ce que l'anatomie est trop
négligée ; dans ses vers , il menace d'une
honteuse médiocrité, le peintre que le dégoût
éloigne de l'étude de cette science. (i)
L'histoire de l'Anatomie appliquée aux
arts, nous présente donc deux époques aux-
quelles les peintres et les sculpteurs célèbres ,
se sont adonnés à l'étude de cette science :
elles sont aussi les deux plus brillantes
( "9 )
B .2
époques de l'art ; la première chez les Grecs ,
dans le siècle de Périclès , où l'anatomie des
parties extérieures, fut étudiée avec une si
grande exactitude , qu'elle fut la science des
artistes ; c'est alors, que furent créés tant de
chefs-d'œuvre. Dans la seconde époque, après
la renaissance des lettres, elle devint en Italie
la science des artistes, par la connaissance
exacte des formes extérieures , et la science
des médecins, par l'étude approfondie de l'or-
ganisation ; ce moment a été le plus beau
temps des arts, dans les siècles modernes.
Ensuite , les premiers ont négligé l'anatomie ,
et les arts ont dégénérés : les médecins , au
contraire, l'ont mieux étudiée, et la médecine
a fait des progrès.
Application
de l'Anatomie.
Ce n'est point assez, d'avoir interrogé
l'histoire des plus beaux temps anciens et
modernes, et d'avoir extrait d'utiles préceptes
de l'expérience des grands maîtres ; il faut
encore en faire l'application.
Le peintre ou le sculpteur qui aspire
à la célébrité , doit se former le goût à
l'étude de l'antique , examiner sur le modèle
vivant les effets de ses diverses attitudes, et
enfin, chercher à connaître les rapports qui
lient aux mouvemens , les causes qui les
( 20 )
impriment et les changemens extérieurs qu'ils
opèrent. Cette marche nous indique l'ordre
que nous allons adopter. Nous considérerons
l'anatomie dans ses rapports , i.° avec l'étude
de l'antique ; 2.0 avec l'étude de la figure
académique; 3.° avec l'étude des mouvemens.
Ï."
A l'Antique.
Les statues antiques , pleines des beautés
idéales que les Grecs ont prêtées à leurs
divinités , n'ont aucune des formes qui
expriment une action violente. Un calme
supérieur aux passions humaines , règne dans
toutes leurs parties , et laisse entrevoir cet
état de perfection morale, où la volonté a
sur le corps , un empire libre et facile.
La noble expression de ces images des dieux
de la Grèce, peut bien être aperçue et sentie
sans le secours de la science des organes ,
lorsque le jugement est guidé par d'autres
connaissances et par l'habitude de voir de
belles formes ; mais l'anatomiste seul, peut
apprécier la justesse des proportions et les
beautés de détails dont l'art a enrichi toutes
les parties de ces statues. Lui seul, peut
juger avec quel soin les Grecs étudiaient
cette science ; seul encore, il peut admirer
avec quelle exactitude ils la faisaient paraître
dans leurs ouvrages.
( ZI )
L'expression du calme ne demandait qu'une
faible contraction , que des saillies peu pro-
noncées , dont la plupart échappent à l'œil,
et ne peuvent être aperçues qu'à l'aide des
connaissances anatomiques. Les éminences
légères qui entourent les articulations, et qui
leur donnent de la grâce , ne se montrent
encore , au travers du voile ode marbre qui le
couvre , que lorsque la science de l'homme les
éclaire.
Qu'un jeune artiste veuille dessiner une
statue antique , sans la connaissance des
muscles et des mouvemens ; sa copie sera
froide et sans expression , parce qu'il n'aura
pu saisir l'artifice de la composition de son
modèle ; rien ne décèlera dans son travail,
cette science qui brille dans l'ouvrage admi-
rable qu'il s'efforce en vain d'imiter.
Je suppose qu'aucune des formes de ces
statues , où règne le calme , n'ait échappé à
l'attention du jeune peintre doué de sens;
exquis , quel avantage pourra-t-il en retirer ,
lorsqu'il voudra exprimer de vives passions ;
car, les sujets de peinture, plus étendus que
ceux de sculpture , permettent souvent une
expression violente, que les sculpteurs anciens
semblent avoir évitée , à raison du mauvais
( 22 )
effet qu'elle produit fréquemment dans les
statues. On doit en excepter celles où tout
est grand dans le sentiment et dans l'expres-
sion , comme le Laocoon ; encore cette
violente douleur physique dont il est atteint,
est-elle déjà un indice de la faiblesse humaine ;
elle ne peut exister au nombre des attributs
de la divinité.
Le calme qui existe dans les statues des
dieux de la Grèce, aurait-il pu aider Timanthe
à exprimer tous les degrés de douleur, qui
étaient réunis dans son tableau du sacrifice
d'Iphigénie , tant vanté par les historiens (1),
et Parrhasius eût-il trouvé dans les chefs-
d'œuvre de sculpture que nous possédons, des
modèles de toutes les combinaisons des traits
qu'il dut employer, pour peindre le peuple
d'Athènes, le plus spirituel et le plus léger de
toute la Grèce, avec ses vertus et ses défauts, (m)
Ne voit-on pas le plus souvent, dans les
tableaux d'histoire, le calme et la beauté des
physionomies principales , être rendus plus
apparens par l'expression exagérée de quel-
ques figures accessoires ? ( n )
Le défaut de connaissances anatomiques ,
est donc un voile qui cache les beautés de
l'antique; et lors même qu'on parviendrait à
(a3)
le soulever, les formes légères qu'il laisserait
apercevoir seraient encore étrangères aux
expressions fortes. Le calme de la divinité ne
peut point faire connaître les passions de
l'homme.
2*
A la Figure aca-
démique. J
C'est parce qu'on a reconnu l'insuffisance
de l'étude de l'antique, si nécessaire d'ailleurs
pour former le goût , qu'on lui a associé
l'étude du modèle vivant. Là , en faisant
exécuter les divers mouvemens , on peut
facilement apercevoir les changemens de
forme des saillies musculaires et des éminences
qui entourent les articulations-
Il ne faut pas cependant, penser que la
figure académique soit un guide infaillible.
Elle entraînerait à de nouvelles erreurs , si
l'anatomiste ne signalait les défauts qu'il y
découvre et qu'il importe au peintre d'éviter.
Les contractions du modèle sont de courte
durée. Elles ne peuvent être assez soutenues,
pour que l'artiste ait le temps de les saisir.
S'il s'attache à le peindre tel qu'il se présente
à ses yeux, il fait un contre-sens, en donnant à
- sa figure, une attitude qui indique une action
violente, et en dessinant les muscles dans un
état de relâchement. Sans l'anatomie on ne
peut distinguer et retenir ces formes fugitives.
( 24 )
Le modèle ne contracte que quelques
muscles à-la-fois ; le calme existe dans
l'ame, et la volonté ne peut en effacer toutes
les traces sur l'extérieur du corps ; rien ne
met en jeu ses passions ; il doit en résulter
un défaut d'ensemble dans les formes , qui
d'ailleurs , sont trop peu prononcées ; et
toute expression d'affection vive sera faible,
irrégulière et fausse. On sait qu'une forte
émotion se marque par des mouvemens de
tout le corps, qu'un effort violent exige des
actions simultanées des parties qui établis-
sent une harmonie dans tous les traits ,
jusqu'à l'extrémité des doigts et des orteils ;
tel est l'ensemble d'actions qu'offre la figure
de Brutus , dans le tableau de David ,
qui concourt à orner la galerie du Sénat.
Brutus vient d'immoler ses fils à l'amour
de la patrie ; il entend les licteurs qui pnrbfit
leurs corps inanimés ; ce bruit réveille dans
son ame l'amour paternel , la sévérité et
le remord se peignent en même-temps sur
son visage ; des yeux enfoncés sous de
noirs sourcils , un regard sombre , une atti-
tude qui marque la contrainte, une contraction
violente des pieds et des mains , montrent
une vive agitation dans toute cette belle
( 25 )
figure. Le chef de l'école française ne l'aurait
jamais exécutée , s'il n'eût eu , au lieu de ses
profondes connaissances en anatomie , que
les faibles contractions liées au calme intérieur
du modèle vivant.
Le modèle pris ordinairement dans la classe
des ouvriers ou des soldats, offre de la roideur
et de la gaucherie dans les mouvemens ; aussi,
dès que le peintre l'a placé , s'empresse-t-il
de saisir ce qu'il y a de naturel en lui, et de
rejeter tout ce qui est contraire au bon goût.
Enfin, pour l'expression de la physionomie,
la figure académique n'est d'aucune utilité.
Les tableaux des grands maîtres , les descrip-
tions des poëtes , les principaux traits
d'histoire, et les connaissances anatomiques,
sont les seuls guides que le peintre doive
adopter.
Ces réflexions doivent aisément persuader
que l'ignorance sous le rapport de la science
de l'homme, entraîne l'artiste aux erreurs sui-
vantes : dans l'étude de l'antique, il le conduit
à méconnaître des organes faiblement expri-
més , à rendre ses productions froides et ses
pinceaux presque stériles , et à laisser ignorer
les ressorts que les passions agitent ; dans
l'étude de la figure académique, il ne trouve
( )
qu'un visage immobile , des formes fugitives,
des actions incohérentes et fausses.
L'anatomie vient-elle rectifier ses jugemens?
l'antique devient le modèle des plus belles
proportions ; il offre des organes admirable-r
ment combinés, et cette expression sublime
qui est liée à leur mode d'action. Avec la
même science , la figure académique fait
connaître les attitudes et les mouvemens
différens , les changemens de position et les
degrés d'actions des muscles qui les impri-
ment , les variations de forme des articula-
tions : elle apprend à éviter toute expression
fausse et toute action irrégulière.
3.0
Aux Mouvemens.
Si de l'antique et du modèle vivant, nous
passons à l'application de l'anatomie aux
mouvemens , nous verrons l'artiste, faisant
sans cesse cette application , disposer les
formes de la manière la plus convenable à
chaque situation.
Le nombre des mouvemens est très-grand,
et leurs combinaisons sont infinies. Les situa-
tions de la vie auxquelles ils appartiennent
varient elles-mêmes , comme les individus
dont le goût, les passions, la volonté et les
pensées ne sont point les mêmes ; comme
les sexes , qui ont une organisation , une
( 27 )
sensibilité différentes ; comme les âges , dans
lesquels les besoins , l'intelligence et les
passions changent depuis l'instant de la nais-
sance jutqu'au ternie de la vie. Les climats,
les saisons, le genre de vie, les professions (o),
et tous les objets qui frappent nos sens par
des impressions plus ou moins fortes , font
naître des affections diverses , qui ont leur
expression particulière.
L'imagination qui voudrait suivre tous ces
mouvemens , serait effrayée , si l'analyse ,
qui soumet à l'intelligence de l'homme , les
objets les plus multipliés et les sujets les plus
compliqués , ne lui servait de guide.
L'orateur et le poëte ont souvent fait
à l'analyse, le reproche d'éteindre le feu de
leur imagination. Le peintre pourrait aussi
l'accuser de refroidir ses pinceaux. Nous
n'aurons point à lui adresser ces reproches,
si nous ne l'employons que pour classer dans
notre mémoire , tous les actes liés aux besoins
de la vie , et à nous faire connaître l'étendue
de l'intelligence , le jeu des passions et les
mouvemens des ressorts qu'elles agitent. En
éclairant l'artiste , l'analyse peut quelquefois
s'échauffer au foyer des passions.
Mouvemens
relatifs.
Pour classer les actes de la vie , nous les