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Discours sur l'état politique et militaire de la France , par M. Chatel,...

53 pages
Poulet (Paris). 1815. France (1814-1824, Louis XVIII). In-8 °.
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DE L'IMPRIMERIE DE POULET.
QUAI DES AUGUSTINS , N°. 9.
DISCOURS
SUR
L'ÉTAT POLITIQUE ET MILITAIRE
DE LA FRANGE,
PAR M. CHATEL,
Auteur d'un Essai philosophique sur l'Homme, et de
la Famille solitaire.
A PARIS,
Chez POULET , Impr.-Libr. , quai des Augustins,
n°. 9 ; et chez les marchands de nouveautés.
1815.
DISCOURS
SUR L'ÉTAT POLITIQUE ET MILITAIRE
DE LA FRANCE.
LE grand art de gouverner, si difficile dans
tous les temps, le devient encore davantage
aux époques marquées par des révolutions.
Il faut alors au chef de l'Etat, delà sagesse
pour diriger quelques partis, de la fermeté pour
en écraser d'autres, de l'adresse pour les
concilier tous. L'Histoire nous fournit peu
d'exemples de souverains qui aient arrêté les
effets d'une révolution. Ils en ont presque tou-
jours été les victimes; parce qu'alors rien n'a
été prévu pour comprimer la force immense
des factions qui se forment, et aussi parce que
les moyens de les étouffer n'égalent jamais la
puissante impulsion qui leur a été donnée.
Mais un gouvernement est alors comme une
vaste machine dont on n'arrête le mouve-
1
(6)
ment qu'en la brisant. De la forte secousse
que cette désorganisation exige, naissent le
désordre, l'anarchie, l'impunité de tous les
crimes , et avec eux tous les genres d'atroci-
tés. C'est alors qu'un peuple peut être com-
paré à un malade qui ressent toutes les an-
goisses et toutes les convulsions d'une fièvre
ardente : il se débat, il s'agite dans des flots
de sang; et sa rage n'expire qu'avec ses forces.
Mais les vapeurs de sa première effervescence
se dissipent : il ouvre les jeux sur son état;,
il en a horreur. Il se jette dans les bras de celui
qui paraît rétablir l'Ordre et la tranquillité ;
il en attend avec confiance la fin de ses mal-
heurs. En effet, celui-ci à ordinairement de
l'énergie , et l'amour des innovations. Comme
il a seul fait sa fortune, il est actif, entrepre-
nant. Mais aussi il a tous les vices qui tiennent
à la nature de ses moyens et des circonstances
qui l'entourent, le charlatanisme, la méfiance,
l'ambition effrénée, l'hypocrisie, le désir de
perdre ceux qui s'opposent à ses projets, la
cruauté. Sa tyrannie devient bientôt cent fois
plus insupportable que le pouvoir qu'on a
détruit; niais on la souffre, parce qu'elle as-
sure à ses partisans l'augmentation de leur
fortune. Tous les usurpateurs n'eurent pas ce
(7)
caractère ; mais on a pu le remarquer chez
ceux qui ont échappé aux désastres de la guerre
et des révolutions. Ces hommes féroces ne mi-
rent jamais aucun terme à leurs violences, et
trouvèrent plus de plaisir à se faire craindre
qu'à se faire aimer. Je n'examinerai point la
conduite du directoire ; mais le premier acte
d'autorité que fit Bonaparte fut un acte de
violence.
Un citoyen qui n'était revêtu d'aucun pou-
voir, pouvait-il le dissoudre? Cette seule ac-
tion pouvait le déceler dans l'esprit des gens
éclairés, et leur faire juger de la conduite
qu'il tiendrait à l'avenir. Ensuite il se fait nom-
mer consul à vie; voici une vraie dictature.
Au moyen des canons qui l'entourent et des
soldats sur lesquels il s'appuie, il se rend
maître absolu. Les deux autres consuls ne sont
plus que ses valets ; et les chefs des autorités
qui composent son gouvernement courbent
la têté devant lui. Voilà ces fiers républicains
réduits à zéro. La liberté, pour laquelle ils ont
assassiné leur roi, et couvert le sol français
de cadavres et de sang, n'a plus d'attraits
pour eux. Après s'être gorgés de carnage et
souillés de massacres, ils reçoivent un joug
honteux et. infâme. Mais ils se consolent,
(8)
parce qu'ils sont couverts des dépouilles de
ceux qu'ils ont sacrifiés, et parce qu'ils voient
à leur tête un chef qui doit les surpasser tous
en crimes et en forfaits. La véritable liberté
est-elle faite pour des exterminateurs? Ils n'en
furent jamais dignes ; elle n'est point compa-
gne des sicaires et des bourreaux.
Mais cet incomparable capitaine ne se con-
tenta pas de la dictature; il voulut jouir de tous
les honneurs de la souveraineté. Ses satellites
lui applanirent les degrés du trône, et leurs
mains, à-la-fois servîtes et sacrilèges , ceignè-
rent son front du bandeau impérial. Un tyran
sent que ses vues révoltent, il veut adoucir ce
qu'elles ont d'odieux, en y accoutumant la na-
lion par degrés ; c'est ce que fit Bonaparte.
Mais il restait encore des hommes probes en
France ; ils furent effrayés par la marche ra-
pide de ce despotisme affreux. Ils voulurent
parler et écrire : des essaims de mouchards
furent mis à leur poursuite. Les cafés, les
bals, les banquets mêmes devinrent pour eux
des lieux suspects ; une véritable inquisition
politique fut organisée ; des prisons, des ca-
chots furent ouverts. L'ami regretta un ami ,
la femme pleura la perte de son époux, la
mère gémit sur le sort de son fils. L'abus du
(9)
pouvoir militaire est le pins grand de tous,
parce qu'on ne peut y remédier. Comment at-
teindre celui que des milliers de baïonnettes
environnent? Comment le forcera respecter
les droits de la nation? Il méprise la volonté
générale, que ses troupes ne connaissent pas,
et au moyen des privilèges qu'il leur ac-
corde , il comprime l'élan généreux d'un peu-
ple qui sent sa dignité. Tout cède à la force;
quand la force est tout, il n'y a plus ni droit
naturel, ni lois, ni sûreté personnelle; on ne
trouve qu'un tyran. Bonaparte voit des cons-
pirateurs et des ennemis de l'Etat dans des
hommes qui peuvent nuire à ses projets : l'un
est étranglé, l'autre est forcé de quitter sa
patrie ; il jouit seul des conquêtes qu'ils ont
faites et des lauriers qu'ils ont cueillis. Cepen-
dant il fait la guerre et remporte des victoires :
ses aigles triomphantes volent d'un bout de
l'Europe à l'autre, et trouvent partout des
peuples effrayés ou soumis. Un fol orgueil
l'éblouit , et il forme des entreprises au-
dessus de ses forces. Là se fixe le terme de
sa puissance , et il va partager tous les mal-
heurs qui ont accablé les autres souverains.
La France n'avait pas cru se creuser un pré-
cipice ; elle n'avait pas pensé que ses maux
( 10 )
seraient aussi grands que ses succès. Les ef-
forts qu'elle avait faits pour soutenir des guer-
res continuelles , l'avaient minée au dedans ;
elle manqua de ressources pour réparer un
premier revers : alors les concussions,les bri-
gandages , les vexations de toutes espèces qui
n'avaient pesé que sur les peuples conquis,
retombèrent sur elle. La conscription devint
la plus odieuse , la plus insupportable, la plus
révoltante des impositions ; la garde d'honneur
y mit le comble , et vingt mille familles res-
pectables furent désolées, pour réparer les
bévues d'un ambitieux. Continuellement battu
par des nations que le malheur et une funeste
expérience avaient réunies, il est forcé de dé-
fendre sa couronne sur le territoire français.
Des revers multipliés préparent sa chute , il
abdique.
Ici, examinons la nature de son gouver-
nement, l'esprit de ses armées , et l'état com-
mercial et civil de la France. L'organisation
de troupes aussi nombreuses que les siennes ,
est une chose monstrueuse en politique. Des
guerres soutenues par tant de bras deivent
avoir un terme aussi funeste pour les vain-
queurs que pour les vaincus. Elles soustraient
aux arts mécaniques et à l'agriculture les-
( 11 )
hommes qui leur sont nécessaires : le labou-
reur , payant la main-d'oeuvre fort cher, est
forcé de vendre ses denrées en proportion ;
toutes les classes de la société en souffrent,
surtout les pauvres , et les soldats qui ren-
trent dans leurs foyers ont perdu le goût du
mariage et du travail. Le commerce souffre
encore plus, et manque à-la-fois d'ouvriers ,
d'encouragement, de matières premières et de
liberté. Le produit des manufactures se borne
à la consommation de l'intérieur , et une na-
tion ne peut jouir ni de son activité, ni de
son industrie : la marine, fille du commerce ,
est paralysée , et les relations étrangères s'ar-
rêtent. Non-seulement un gouvernement tout-
à-fait militaire est incompatible avec le com-
merce, mais il le devient avec tous les états.
La jeunesse, impatiente de jouir des honneurs
qu'on accorde aux militaires, n'a plus d'es-
time que pour l'épée : tous les établissemens,
toutes les écoles publiques se peuplent de sol-
dats , et l'éducation qu'ils y reçoivent les pré-
parent à toutes les violences et à tous les
excès. Ainsi le premier vice de ce gouverne-
ment est de corrompre l'instruction et, de
gâter l'esprit des jeunes gens, en leur don-
nant un goût exclusif pour les armes. C'est
( 12 )
par cet objet que doit commencer sa réforme.
Quelqu'intolérables que soient ces incon-
véniens, il. en est encore de plus dangereux»
Des armées qui ont parcouru beaucoup de
climats , et qui se sont continuellement bat-
tues/cessent d'avoir une patrie; leur sol se
trouve partout où elles campent, et au lieu des
clochers de leurs villages, ceux qui les compo-
sent ne connaissent que leurs drapeaux : leurs
chefs commandent ; le tambour frappe, ils
vont se battre contre leurs concitoyens ; la
pointe de leurs baïonnettes est pour eux la
raison souveraine. Cela doit être ainsi, car
les armées n'ont ni les moeurs, ni les intérêts,
ni les habitudes du reste de la nation. C'est
dans les camps que se sont formés les tyrans
les plus durs et les plus impitoyables. La
France , pendant quelques années , pouvait
jouir d'une grande prospérité; elle possédait
dans les personnes de ses généraux une partie
des richesses de l'Allemagne, de l'Italie et de
l'Espagne; elle n'en a point profité. Les im-
pôts étaient encore excessifs au contraire. Les
chefs des armées n'étaient que des. pillards ,
des concussionnaires qui auraient été fusillés
chez tous les peuples vertueux. Mais Bonaparte
tolérait ces abus, parce qu'en ce genre il était leur
(13)
modèle. La guerre d'Espagne dut avoir un ca-
ractère atroce ; elle commença par la plus in-
fâme des trahisons. Il fallait être mille fois ita-
lien pour violer ainsi le droit desgens, et rompre
les liens de l'amitié et de la paix. Mais le patrio-
tisme sombre et ardent de la nation espagnole
dut lui faire rompre ses fers ; les représailles
furent proportionnées à l'injustice de l'agres-
sion ; ce pays devint en même temps le tom-
beau de ses habitans et celui des Français. Si les
conquêtes pouvaient contribuer au bonheur
des peuples , les hommes sensés y applaudi-
raient : les conquérans seraient mis au nombre
des plus grands hommes, et leur mémoire serait
chérie de toutes les générations ; mais il arrive
tout le contraire : ces prétendus héros ne sont
que d'atroces exterminateurs, dont les succès
ne sont marqués que par des désastres; ils ne
trouvent de plaisir que dans la destruction ;
leur joie ne prend sa source que dans des ruis-
seaux de larmes. Des villages brûlés , des
femmes et des vieillards tremblans, des ponts
rompus, des moissons ravagées, des villes en-
sevelies sous des murailles qui s'écroulent, ou
dévorées par le feu des bombes; des cadavres
mutilés, dont quelques-uns frémissent encore;
des chevaux abattus, des armes brisées, des gé-
( 14 )
misseméns, des cris de rage et de désespoir qui
se font entendre de toutes parts, les traces hi-
deuses de la mort,qui se promène partout ; voilà
le spectacle qui réjouit leurs yeux ; ils ne sont
heureux que par la ruine et le malheur de tout
ce qui les environne, et leur ame infernale ne
s'épanouit qu'à l'aspect des monceaux de vic-
times que leur ambition monstrueuse a immo-
lées. L'anéantissement des sciences et des arts,
le désespoir des peuples, le despotisme, la
dépopulation sont les fruits de leurs horribles
travaux. Aidés des troupeaux farouches qui
les suivent, ils portent partout le fer , la
flamme et la désolation. Quoi! la raison quia
fait de si grands progrès, ne nous a point
fait encore justice de ces fléaux! Jusqu'à quand
les peuples se laisseront-ils tromper par l'au-
dace et la fourberie de ces monstres ? L'es-
pèce humaine est-elle donc faite pour devenir
la proie de quelques brigands ? Le bonheur de
deux cent millions d'individus devait-il être
compromis pour remplir les vues d'un Bona-
parte, le plus faux, le plus féroce, le plus
perfide de tous les hommes ? C'est dans, le
commandement des armées qu'on confie à un
général, qu'il fortifie son ambition, et qu'il
acquiert cette inflexibilité de caractère qui le
( 15 )
rend en tout tranchant et décisif. Accoutumé
à faire tout céder à la force , il en fait la pre-
mière règle de sa conduite, et son épée de-
vient l'unique balance de sa probité. En dis-
tribuant un butin injustement acquis , il peut
gagner ses soldats et les corrompre, et en
battant les ennemis de son pays , préparer
les moyens de l'asservir. Les hommes ne
devraient jamais juger du mérite des actions
humaines d'après leur éclat, mais d'après
leur utilité. C'est avec le faux brillant qui
les entoure, que les conquérans éblouissent
leurs semblables, et acquièrent, par la stu-
pide admiration qui leur est accordée, le
droit de les exterminer. C'est le même pres-
tige qui fait donner des éloges aune poli-
tique habile, mais cruelle, qui ne cherche
que des victimes , ou qui fait applaudir aux
succès d'un intrigant audacieux , qui parvient
au rang suprême dans un instant de trouble et
d'agitation. Ainsi les fragiles humains devien-
nent les instrumens de leurs propres malheurs,
et forgent gaiement les chaînes qui les atta-
chent à leurs maux. Ils encouragent d'un sou-
rire le brigand adroit qui les commande et
les tourmente. Ils sèment des fleurs sous les
pieds qui vont les écraser , et entourent de
( 16 )
guirlandes la verge qui les frappe. Combien
de peuples ont couvert d'applaudissemens
ceux qui leur ont creusé des abîmes, et com-
bien de citoyens désiraient baiser les mains
encore teintes du sang de leurs fils, sacrifiés
dans des batailles données sans motif et sans
but! Pourquoi l'homme est-il toujours en con-
tradiction avec lui - même? Il désire le bon-
heur, et il admire ceux qui l'en privent. Sa
raison n'a pu le conduire à cette vérité impor-
tante : il ne faut admirer que les actions utiles,
et vouer les nuisibles, m aigre leur éclat,aumé-
priset à l'exécration. Si l'opinion chez tous les
peuples était fondée sur ces principes, quelle
heureuse réforme! On ne verrait plus les en-
fans, arrachés à leurs mères, trouver un tom-
beau sous les drapeaux d'un conquérant ; le
laboureur cueillerait ses moissons sans trouble;
les villes ne seraient plus brûlées; la terre ces-
serait d'être couverte de cadavres; les fleuves
ne porteraient plus le sang humain au sein des
mers ; le monde entier vivrait en paix. Lâches
historiens, vous avez trahi les intérêts les plus
chers de vos semblables, en donnant des éloges
à ces anthropophages; vous avez outragé la vé-
rité et avili vos fonctions ; vous avez corrompu
l'opinion publique , et donné à la jeunesse de
( 17 )
fausses idées sur la gloire et l'honneur. Puis-
sent les hommes être un jour assez éclairés
pour condamner au dernier supplice ceux
qui les forceront à faire des guerres inutiles ,
et se feront un jeu de les égorger ! Je sais
qu'il exista des capitaines respectables ; mais
ils défendirent leur patrie, et ne la tyrannisè-
rent pas... ; ils furent bons citoyens. Une ré-
volution enfante d'autres révolutions : l'état
actuel de la France nous le prouve. Au dé-
sordre qui y a d'abord régné, a succédé un
ordre quia produit d'autres désordres.Il était
impossible que les conquêtes de Bonaparte
pussent se maintenir long-temps. Dans l'es-
pace de vingt ans, l'Europe a pu s'aguerrir ,
et former des généraux capables de résister
aux Français. D'ailleurs tous les peuples de ce
continent ont à peu près le même courage,
ils vivent à peu près sous le même climat, ils
ont les mêmes moyens d'attaque et de défense,
et depuis Gharlemagne, ils n'avaient point été
subjugués. Je conviens que le Corse aurait
conservé son empire, s'il n'eût fait des fautes
énormes ; mais après lui, il se serait démem-
bré; car l'expérience nous apprend qu'une
très-grande monarchie ne peut se soutenir
pendant plusieurs siècles en Europe. Mais ceux
qui attribuent tous les succès de la France à
Bonaparte, sont bien injustes. La Hollande
fut conquise par Pichegru ; une partie de l'Al-
lemagne par Moreau; Dessaix eut une très-
grande part au gain de la bataille de Marengo,
qui décida de la conquête de l'Italie. D'un
autre côté, lorsqu'il monta sur le trône, les
Français étaient remplis d'enthousiasme et du
souvenir de leurs premiers succès. La révolu-
tion , qui avait exalté toutes les têtes, avait
aussi exalté tous les courages. Il profita de
l'impulsion que les événemens avaient donnée
à la nation, et obtint de nouveaux triomphes.
Je Crois que Moreau,ou toutautre général ex-
périmenté, aurait eu les mêmes succès, et n'au-
rait pas éprouvé sa chute. La valeur des trou-
pes et l'habilité d'un général ne font pas seuls
la puissance d'une nation ; il lui faut encore
une bonne organisation politique. Rome dut
plutôt sa conservation et ses succès à son sénat
qu'à ses consuls et à ses légions : Bonaparte
fut tout pendant son règne , c'est ce qui l'a
perdu. Si le sénat français eût eu assez de
pouvoir et de sagesse pour arrêter ses projets,
la France porterait encore le nom d'empire.
Bonaparte est un grand homme, me dira-t-on.
Oui, parce que de la première nation d'Eu-
rope , il en a fait la dernière. Son despotisme
( 19 )
a détruit l'esprit national; il ne se réformera
qu'avec le temps. Les Italiens sont funestes à
la France : la Médicis, Mazarin , Bonaparte
en sont la preuve. Le caractère des hommes
de ce pays n'est pas fait pour nous ; la nature
et l'éducation ont mis une trop grande, diffé-
rence entre nos inclinations et les leurs. Dans
la révolution, le peuple français à été digne
d'admiration et de pitié. En permettant l'élec-
tion de Bonaparte et en souffrant sa tyrannie,
il n'a mérité que du mépris. Cet homme-l'a
joué, l'a trompé de toutes les manières ; il s'est
moqué de toutes ses promesses, et a manqué
à tous ses engagement. Il n'est aucun article
de la constitution acceptée par lui, qui n'ait
été violé. Il a chargé la nation de chaînes,
et l'a foulée sous ses pieds ; elle lui a tou-
jours obéi , quand elle pouvait l'anéantir.
Toutes les prérogatives, toutes les placés,
toutes les distinctions étaient pour les mili-
taires. Un avocat, un médecin , un juge n'é-
taient rien. Si quelques jeunes gens instruits
pouvaient prétendre aux sous-préfectures et
aux préfectures, c'est parce que l'extrême
ignorance de ses officiers en retraite ne leur
permettait pas de les remplir. Oh se plaint
des nobles : j'aime autant la morgue des an-
( 20 )
ciens que l'insolence des nouveaux. Que veu-
lent les partisans de Bonaparte? Les uns re-
grettent des pensions , les autres des places ,
les autres des dignités , les autres des grades:
c'est laque repose leur patriotisme, ne le cher-
chez pas plus loin. Ils voudraient sans doute
le revoir dans un an, afin de nous procurer la
visite de huit cent mille hommes armés. Quel-
ques-uns se plaignent qu'on leur a enlevé leurs
bestiaux, leur argenterie , et qu'on leur a
cassé leurs meubles; j'en appelle à leur bonne
foi, s'ils en ont : les Prussiens leur auraient-
ils fait ce mal, si Louis XVIII n'eût quitté
momentanément son trône ? D'après leur rai-
sonnement il faudrait, pour contenter les ac-
quéreurs de domaines nationaux, et pour don-
ner aux officiers l'espoir d'un avancement ra-
pide, il faudrait mettre la France en feu, et
sacrifier le bonheur et la sûreté de vingt-cinq
millions d'hommes. C'est de cette manière que
les Bonapartistes veulent le bien de leur pays.
Les souverains d'Europe ont eu un tel mépris
pour leur chef, qu'ils n'ont pas même voulu
entendre ses ambassadeurs ; ils ne l'ont consi-
déré que comme un capitaine de brigands.
Ce sont ceux qui ont fait abhorrer le nom fran-
çais en Espagne, en Prusse, en Allemagne.,
(21)
qui ont voulu le remettre sur le trône, La haine
due à leurs violences et à leurs crimes, retom-
bera sur nos derniers neveux. L'exécration des
siècles à venir les attend : le récit des forfaits
des conquérans de l'Amérique n'excitera pas
plus d'indignation dans les temps futurs , que
les maux qu'on a fait souffrir à leurs descen-
dant. Les petits-fils des Castillans parleront
ainsi aux Français : Jadis nous vous avons
reçus en amis ; nous partagions avec vous
nos meubles; nos lits et nos tables ; nous,
nous acquittions avec empressement envers
vous de tous les devoirs de l'hospitalité ; nous
vous traitions comme nos frères. Pour nous
récompenser, vous vous êtes emparés de nos
princes, et les avez privés de la liberté ; nous
nous sommes plains de vos procédés, et vous
ne nous avez-répondu qu'avec des coups de
baïonnettes et de canon; nous avons couru
aux armes pour nous défendre, vous nous
avez hachés, mutilés; la perte de nos fortunes,
que vous avez volées, n'a été rien ; mais
quelques-uns de nos concitoyens ont expiré
dans des cachots ; les autres sont tombés sous
des fussillades. Vous ayez détruit nos mai-
sons, ravagé nos campagnes, brûlé nos villes,
violé nos femmes, égorgé nos jeunes gens,
massacré nos vieillards : il n'est aucune partie
( 22 )
de notre pays que vous n'ayez teinte de notre
sang. Notre patrie est devenue notre tombe;
vous y avez enseveli nos plus braves citoyens.
Nous ne perdrons jamais le souvenir de tant d'a-
trocités. C'est à ces époques fatales qu'a pris
naissance une haine qui ne s'éteindra qu'avec
notre nom.Pendant quatorze cents ans, toutes
les guerres. d'Europe , excepté celles de re-
ligion, ont été modérées ; parce que de lon-
gues paix et la fréquence des relations so-
ciales n'avaient fait des Européens qu'un seul
peuple. On se rappelle toujours avec-la satis-
faction la plus vive , la conduite que le prince
Noir tinta l'égard du roi Jean son prison-
nier. Villars, Turenne, Malborough, ne fu-
rent ni pillards ni concussionnairnes : il y avait
sans doute plus de véritable honneur dans ce
temps qu'à présent. Où trouver maintenant
des Bayards et des Nemours ? On voit encore
des chevaliers sans peur dans l'armée fran-
çaise ; mais en est-il sans reproche ? Les répu-
bliques; grecques se soutinrent contre la Perse
en se fédérant ; et l'Europe ne peut se sous-
traire à la domination d'une nation puis-
sante et belliqueuse , qu'en réunissant ses
forces. Cette politique deviendra un jour fa-
tale à l'Angleterre. Ses prétentions énormes