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Du Bonapartisme dans l'histoire de France, ou des Conditions nouvelles de l'autorité politique, par M. Louis Couture. Première partie...

De
104 pages
Michel Lévy frères (Paris). 1852. In-18, 106 p..
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DU
DANS L'HISTOIRE DE FRANCE
ou
DES CONDITIONS NOUVELLES DE L'AUTORITE POLITIQUE
PAR
M. LOUIS COUTURE
Auteur de : Du Gouvernement héréditaire en France.
Les Capétiens sont nés, à la fin de dixième
siècle, avec la féodalité, ils devaient disparaître;
et ils ont en effet disparu à la fin du dux-hiu-
tième, avec la noblesse.
Les Bonaparte sont nés avec la démocratie;
c'est à eux de la gouverner
(Du Gouvernement héréditaire en France.)
PREMIERE PARTIE
PARIS
MICHEL LEVY FRERES, LIBRAIRES-EDITEURS
RUE VIVIENNE, 1.
1852
DU
BONAPARTISME
DANS
L'HISTOIRE DE FRANCE.
PARIS. - IMP. SIMON RACON ET Cie, RUE D'ERFURTE, 6.
DU
BONAPARTISME
DANS L'HISTOIRE DE FRANGE
ou DES
CONDITIONS NOUVELLES DE L'AUTORITÉ POLITIQUE
PAR
M. LOUIS COUTURE
AUTEUR DU GOUVERNEMENT HÉRÉDITAIRE EN FRANCE.
Les Capétiens sont nés, à la fin du dixième
siècle, avec la féodalité ; ils devaient disparai-
tre, et ils ont en effet disparu, à la fin du dix-
huitième, avec la noblesse.
Les Bonaparte sont nés avec la démocratie ;
c'est à eux de la gouverner.
(Du Gouvernement héréditaire en France.)
PREMIÈRE PARTIE:
PARIS
MICHEL LÉVY FRÈRES, LIBRAIRES-ÉDITEURS,
BtTE VIVIENNE, 1.
1852
Il ne s'agit point, bien entendu, de créer
aujourd'hui le Bonapartisme; il ne s'agit
que de le voir, et de le voir comme il est.
Je publie cet écrit pour faire comprendre
que l'Empire seul pourra, — alors que les
préjugés posthumes se seront évanouis,
— donner la liberté :
Pour faire comprendre, en d'autres ter-
mes, qu'un gouvernement avant tout doit
trouver son point d'appui dans les instincts
populaires du temps, s'il veut permettre la
libre discussion des idées, sans que l'erreur,
appelant les passions à son aide, ne remette
à chaque instant toute autorité en question ;
Qu'un gouvernement doit être également
placé, par la nature des institutions, au-
dessus des espérances ou des regrets hos-
tiles, si on ne veut pas que le libre examen
de ses actes devienne entre les mains des
partis l'instrument incessant de complots;
et d'intrigues, aujourd'hui contre l'ordre,
demain contre la révolution.
Un grand pas aura été fait dans ce pays
vers la liberté, le jour où nous reconnaî-
trons que notre époque ne redevient révo-
lutionnaire qu'au moment où l'on va ou-
blier qu'elle a été, et qu'elle est révolu-,
tionnée.
C'était pour rendre cet oubli impossible
que le premier des Bonaparte donna le
-7-
nom nouveau d'empire à la société nou-
velle qu'il avait à gouverner.
Depuis que les yeux du peuple cher-
chent inutilement ce nom en tête des actes
du pouvoir, au frontispice de nos monu-
ments, un trouble, qui n'a fait que s'accroî-
tre, s'est emparé des esprits. La langue po-
litique est devenue tout à coup, et tellement
confuse, qu'un pouvoir a pu s'appeler la
Restauration quand il n'avait rien changé,
rien restauré, si on excepte une famille et
ses quelques serviteurs fidèles; que ce
même pouvoir a pu s'appeler aussi la légi-
timité, comme s'il ne sortait pas plus de la
force que de la loi, et de la force étrangère !
Pendant ces quatre dernières années,
gouvernés et gouvernants à la suite de mots
inconnus dans notre histoire, tendaient à
— 8 —
s'égarer vers les choses inconnues, vers les
demandes impossibles, vers les dons in-
utiles.
Ne nous étonnons pas si, depuis 1815,
l'insurrection est chaque jour à la veille
d'éclater dans nos actes !
L'erreur capitale des hommes de cette
génération est de se croire appelés à dé-
cider entre les Bonaparte, la République et
les Bourbons. Ce fut l'oeuvre de nos pères.
Quand nous sommes nés, huit cents ans
de progrès connexes de la centralisation et
de la monarchie avaient prononcé depuis
longtemps entre la République et la Mo-
narchie. Deux cents ans de la politique in-
térieure des Bourbons ont prononcé égale-
- 9 —
ment entre les Bourbons et les Bonaparte;
car, pour n'avoir pas compris que c'était
pour se faire démocratique et non nobi-
liaire que la France cessait d'être féodale,
les premiers, en se rendant impossibles, ont
rendu les seconds nécessaires.
Notre oeuvre, à nous, est de faire grandir,
dans le Bonapartisme, la liberté dont Bona-
parte, le fondateur, a déposé le germe au
sein des principales institutions qu'il a
données à la démocratie.
CHAPITRE PREMIER.
DE LA TODTE-PUISSANCE DE L'OPINION. — QUE GOUVERNER
N'EST PAS AUTRE CHOSE QUE CONDUIRE.
On n'a point assez remarqué que, si les
gouvernements peuvent tout pour l'opinion,
ils ne peuvent rien, je ne dis pas seulement
contre elle, mais sans elle.
Assurément, si l'Assemblée constituante,
au 10 décembre, au lieu de méconnaître et de
nier, eût accepté comme la loi nouvelle que
tous devaient servir la volonté nationale qui
venait de se manifester avec tant de force et
de netteté par six millions de suffrages ; si
les hommes portés aux affaires par la Rêvo-
- 12 —
lution de février, au lieu de s'obstiner à faire
vivre le faux, s'étaient mis résolument à orga-
niser le vrai, on ne saurait douter que le pays
n'eût échappé, dès lors , à la longue suite de
ses incertitudes et de ses angoisses. Qui pour-
rait, en effet, douter aujourd'hui combien
il eût été facile de faire vivre grandement ce
qu'il a été impossible de faire périr? Ceux qui
sont dans l'exil, ou qui n'ont pu rester dans
la patrie qu'à la condition de ne pas y paraître,
seraient maintenant, au milieu de nous, puis-
sants et bénis. Au lieu de l'anarchie et de
l'évanouissement de toutes les influences dont
nous avons alternativement le spectacle depuis
quatre ans, chaque force vive du pays serait
depuis longtemps à sa place, utilement grou-
pée autour d'un pouvoir incontesté; et la li-
berté nous serait facile, car l'autorité ne serait
plus en question.
Au contraire, à quoi a servi aux hommes
du Gouvernement provisoire et au général
Cavaignac cette toute-puissance qui, à coup,
sûr, ne leur a pas manqué ? Les uns et les
— 15 —
autres ont également échoué à créer une opi-
nion publique, soit à la République socialiste,
soit au système politique des républicains
modérés.
Supposez M. de Montalembert ministre de
de l'intérieur, ministre de la police, ministre
de l'instruction publique ; supposez le même,
s'il le faut, maréchal de France et ministre de
la guerre ; ou mieux, que M. de Montalembert
soit Président de la République, le parlement
ayant été supprimé ou étant devenu servile ,
M. de Montalembert n'en essayerait pas moins
vainement de ressusciter parmi nous l'esprit
du moyen âge. Le nouveau maître absolu de
l'État serait aussi impuissant que le fut, en
d'autres temps, l'ancien pair de France, que
l'est aujourd'hui le représentant du Doubs,
à remplacer le XIXe siècle par les temps aimés
de l'historien de sainte Elisabeth de Hongrie.
Ou bien, qu'on retrouve la cravache que
tenait à la main Louis XIV quand il entra
éperonné dans le parlement, et supposez
- 14 -
qu'on la remette au comte de Chambord,
arrivant dans Paris au litre de Henri V ; pour
que les voeux des légitimistes s'accomplissent
jusqu'au dernier, que M. de la Rochejaquelein
ajoute la soumission au dévouement et que le
gouvernement du nouveau roi Henri se com-
pose de MM. les ducs d'Escars, de Lévis, de
Saint-Priest, etc., aidés en administration par
M. Berryer, MM. d'Escars , de Lévis, de Saint
Priest, etc., ne réussiront pas mieux que
MM. de Polignac, de Chantelauze et de Pey-
ronnet à replacer notre pays et notre temps
dans les conditions particulières d'esprit
public d'où put, au XVIIe siècle, sortir la
monarchie nobiliaire et tout absolue des
Bourbons.
C'est qu'on ne crée pas le but des sociétés,
on les y mène. Aux tendances propres à cha-
que époque, à la volonté d'un siècle, vouloir
substituer des tendances ou une volonté con-
traires, n'est jamais que tentative d'insensé.
Pour l'homme d'État, comme pour le ma-
- 15 -
rin , gouverner n'est pas autre chose que con-
duire.
Est-ce qu'aux XIIe et XIIIe siècles, aucun sys-
tème d'institutions, aucun homme de génie
eût pu à l'entraînement des croisades substi-
tuer un autre mouvement des esprits? C'est
inutilement qu'au commencement du XVIe siècle
les pouvoirs politiques s'entendent pour
étouffer et éviter, à leur temps la lutte qui
allait être si sanglante du catholicisme et du
protestantisme. Plus tard , chaque gouver-
nement reconnaît qu'il ne peut empêcher
son pays d'être ce qu'il est, et qu'il n'a qu'à
se mettre à la tête de son opinion et à en tirer
parti pour sa grandeur politique.
Qu'on ne dise pas que c'est amoindrir ou
ne pas comprendre l'idée de la souveraineté
politique, de ne voir ainsi dans les gouver-
nements que des guides , et non des créateurs
d'opinion. On ne grandit pas une autorité en
la croyant autre que ce qu'elle est, même en
la voyant plus grande. Sur la mer, l'homme
— 16 -
ne crée pas le vent pour les besoins de sa
route , il ne dispose que de l'ampleur de ses
voiles et de leur inclinaison. L'homme en est-il
moins le véritable souverain de la mer? La
mer porte où il veut son navire et sa fortune.
CHAPITRE II.
QU'AVANT DE CHERCHER QUEL DOIT ÊTRE LE GOUVERNEMENT
DE CE PATS , IL FAUT D'ABORD CHERCHER CE QUI AU-
JOURD'HUI, CHEZ NOUS, DOIT ÊTRE GOUVERNÉ.
Mais si gouverner c'est conduire, pour con-
duire,, il faut connaître. Aussi l'histoire nous
montre-t-elle les gouvernements tombant tout
autant devant leur ignorance du danger que
devant l'impuissance d'y faire face. A cet
égard, peu d'époques sont, autant que la
nôtre, depuis 1814, fertiles en enseignements.
Peu d'époques, au reste, ont présenté au
même degré le spectacle de l'instabilité poli-
tique. Et , si on veut enfin y mettre un terme,
il est grand temps d'en chercher la cause.
En trente-quatre années nous assistons suc-
cessivement à la fuite à Gand, à la chute de
— 18 —
Charles X en 1830, à celle de Louis-Philippe
en 1848 , à laquelle quiconque ne prend
pas la lettre de l'histoire pour son esprit,
ajoute également la double chute du gouver-
nement provisoire et du général Cavaignac,
quoique ces deux gouvernements ne soient
pas tombés matériellement dans la rue. Nous
ne parlons pas de Waterloo, n'ayant à faire
ici que de la politique intérieure.
S'il est digne de remarque que cette insta-
bilité sans pareille dans l'histoire date de
l'époque même où certains esprits crurent res-
taurer l'autorité politique et qu'ils appellent
encore aujourd'hui la Restauration, ce qui
est surtout digne d'attention , c'est que toutes
ces diverses chutes ont un caractère commun,
quoique tous ces pouvoirs qui tombent dif-
fèrent autant par leur origine que par leur
but. En effet, il n'y a pas un seul de ces
pouvoirs qui, quelques heures même avant
sa fin, eût prévu le mouvement d'opinion
sous lequel il allait périr. Évidemment ,
Louis XVIII, à sa première rentrée, ne soup-
— 19 —
connaît pas, car il n'avait rien fait pour éviter,
il avait tout fait pour préparer, le retour de
l'Ile d'Elbe et la fuite à Gand. En 1830,
Charles X ignorait peut-être plus encore
quel allait être le soulèvement de tous les es-
prits à l'apparition des ordonnances. Il n'y
avait pas à Paris vingt mille hommes à y op-
poser. La façon dont Louis-Philippe et ses
ministres se sont conduits dans la lutte du 24
février prouve combien peu ils la prévoyaient
le 23, alors qu'ils annonçaient aux Chambres,
au nom du roi, que l'ordre n'avait rien à
craindre, pas plus que la royauté. Quand
MM. de Lamartine, Ledru-Rollin et Louis
Blanc discutent ensemble au gouvernement
provisoire l'heure à assigner aux élections,
chacun d'eux est tout entier à la choisir
propice au triomphe particulier de sa personne
et de son parti ; mais aucun ne se doute que
la future Assemblée, au lieu de choisir en-
tre eux, va les chasser tous les trois. Quant à
cette même Assemblée et à son chef, le gé-
néral Cavaignac, ils devaient surpasser en im-
- 20 -
prévoyance tous les pouvoirs tombés avant
eux, car on les voit, le lendemain du 40 dé-
cembre , moins atterrés , s'il est possible,
qu'étonnés des votes du peuple.
Eh bien ! ce serait fermer les yeux à toute
espèce de raison et de lumière de ne pas voir
plus que le signe, la véritable cause de la
faiblesse de tous ces pouvoirs en l'aveugle-
ment constant dans lequel chacun d'eux vient
successivement tomber comme dans un abîme.
Mais ce serait aussi s'arrêter dans le vrai,
sans aller jusqu'à l'utile, que de ne pas ré-
monter également jusqu'à la cause de cet
aveuglement lui-même; de ne pas reconnaî-
tre qu'elle est tout entière dans l'isolement
fatal où chaque nouveau gouvernement s'est
trouvé placé, au milieu du pays, en 1815, en
1830, en 1848, par ceux-là qui ont cru pou-
voir fonder l'autorité en dehors des instincts
des masses, des idées et des besoins du
temps.
- 21 —
Comment, en effet, les Bourbons de 1814
et de 1815 auraient-ils rien connu de ce qui
se passait autour d'eux parmi les gouvernés ?
Quand les Bourbons, qu'avait chassés la
démocratie, rentrèrent par les étrangers, il
s'éleva tout à coup, entre eux et le pays,
comme un double mur de séparation et de
soupçons, — la démocratie humiliée et la
nationalité vaincue. Il est vrai que, quand
1830 vint venger la société nouvelle des mal-
heurs de 1815, le pays se crut un instant re-
mis en contact avec son gouvernement. Mais
un chef imprudemment choisi montra bientôt
à la démocratie qu'elle n'avait trouvé dans un
Bourbon qu'un guide sans courage ou perfide;
à la nationalité qu'elle n'avait point à atten-
dre la vengeance, mais des affronts de plus, de
l'émigré qui, en 1809, demanda à l'Angle-
terre de servir, en Espagne, contre sa patrie.
Enfin, lorsque les hommes de Février impo-
sèrent la République à la France, je ne dis
pas sans la consulter, mais sans même pren-
dre la peine de la regarder, pouvaient-ils pro-
- 22 -
duire autre chose que l'éloignement du peuple
et son silence? étrange moyen de connaître !
On dirait que toutes ces catastrophes de
notre nation ont été réunies dans trente-
quatre années d'histoire pour montrer au
monde l'impossibilité radicale d'établir l'au-
torité politique en dehors des idées de cha-
que époque , en dehors des affections du
peuple, en dehors de l'opinion; en d'autres
termes, qu'isoler ainsi le pouvoir des réali-
tés du temps, c'est le faire incapable de rien
voir, de rien comprendre, de rien connaître ;
c'est le destiner à tomber au premier jour de-
vant quelque futur danger qui viendra le
prendre à l'improviste.
Les métaphysiciens seuls bâtissent ainsi
sur le vide, s'imaginant qu'on peut donner
un gouvernement à une nation, sans avoir à
tenir compte de ce qui chez cette nation doit
être gouverné (1).
(1) L'abbé Sieyès, ou quelque autre homme d'État de la
- 23 —
Quant à nous, nous éviterons une faute que
tant d'exemples nous signalent. Il est bien
temps que nos malheurs nous soient des en-
seignements.
Avant de songer à déterminer de quelles
espèces d'institutions finira par se composer le
gouvernement de la France, si l'on veut qu'il
dure, examinons donc à quelle sorte d'inté-
rêts économiques, à quelle nature politique
d'idées, il doit donner satisfaction, et surtout
en recherchant de quels souvenirs se nourrit
de nos jours l'amour du peuple, sur quelles
affections populaires il peut prendre son point
d'appui ; en un mot, étudions quelles sont en
France, et au XIXe siècle, les réalités de l'opi-
nion.
même école, nous prouverait très-facilement qu'il n'y a rien
de plus aisé que de faire gouverner l'Angleterre par une dy-
nastie catholique. II suffirait d'écrire dans la constitution le
grand principe de là liberté des cultes.
CHAPITRE III.
DES PARTIS ACTUELS VUS DE 89, OU DE L'OPINION EN FRANCE
AU XIXe SIÈCLE.
Il faut se garder de prendre pour de la
paix et de l'ordre le silence qui se fait dans
les partis au lendemain d'une grande défaite.
Celui qu'on a vaincu ne s'en prend le plus
souvent qu'à la fortune, et compte sur ses
changements ; même quand il a perdu tout es-
poir de vaincre à son tour, longtemps il n'en
garde que mieux l'espérance de nuire. L'on
retrouve dans les intrigues perfides ceux qui
n'osent plus combattre.
Longtemps encore, l'opinion publique et
tout gouvernement sage devront tenir compte
des vieux partis dispersés au 2 décembre.
En traitant ici de l'état de l'esprit public
de cette seconde moitié du XIXe siècle, je veux
2
- 26 —
écrire, et je désire qu'on me lise, comme si
nous en étions encore à attendre le grand acte
libérateur.
Les époques révolutionnaires, ou celles qui
comme la nôtre viennent d'être révolution-
nées, ne peuvent être comprises que de l'his-
toire. Les lois générales qui les gouvernent se
cachent presque toujours sous les accidents
mêmes de la révolution.
Les temps où nous vivons resteraient in-
compris, s'ils ne devaient être envisagés et ju-
gés de la fin du siècle dernier; on cherche-
rait inutilement à se rendre compte des temps
actuels, des véritables tendances de la France
au XIXe siècle, si, pour estimer ces tendances,
on ne remontait pas plus haut que les faits
contemporains auxquels notre vie s'est trou-
vée mêlée. On serait alors plutôt porté à dé-
clarer qu'en France il n'y a plus d'opinion
publique qu'à chercher ce qu'elle est.
Qu'on isole, en effet, les événements de
- 27 —
cette première moitié de siècle d'un passé
commun qui les réunit et qui les explique,
la plupart de ces événements, les plus grands
surtout, semblent n'avoir pour caractère prin-
cipal que de se nier les uns les autres. 1815
n'est que la négation de 1804, 1830 à son tour
est la négation de 1845; et jusqu'au 10 dé-
cembre, 1848 nie à la fois 1804, 1815 et 1830.
Quand, après huit mois d'angoisses et de ré-
flexions, le pays relève par six millions de suf-
frages un gouvernement dont le principe se
trouve pour la quatrième fois depuis cinquante
ans consacré par les voles du peuple, on
dirait que la souveraineté nationale ne se ma-
nifeste ainsi dans ce qu'elle a de plus per-
manent et de plus calme que pour faire res-
sortir ce qu'il y a de troubles et d'anarchie
des esprits, propres à notre temps. Car ce
gouvernement, sorti de tous les grands instincts
nationaux de l'époque, n'en voit pas moins s'a-
giter contre lui pendant quatre ans, et chaque
Jour plus ouvertement, des républicains soi-di-
sant modérés, les républicains terroristes, les
— 28 —
légitimistes de Wiesbaden, des légitimistes de
l'appel au peuple, les orléanistes purs, des
orléanistes de la fusion, des phalanstériens,
des disciples de Louis Blanc, des disciples
de Pierre Leroux, des sectateurs de Prou-
dhon, etc., etc., en un mot, la cohue confuse
de tous les regrets impuissants et des rêves
les plus insensés.
Une telle succession de faits toujours con-
tradictoires, si la contradiction était réelle-
ment au fond des choses comme elle apparaît à
la surface, ne serait-elle pas la justification de
tout le scepticisme des hommes d'aujourd'hui,
de leur découragement et de leur abaissement?
Heureusement il n'en est point ainsi.
Pour envisager ces mêmes événements,
qu'on sorte de celte première moitié de notre
siècle; qu'on se place à la fin du siècle qui l'a
précédé, — en 89, — toutes ces contradic-
tions apparentes, toute confusion disparaît
bientôt. Chaque événement, chaque homme,
chaque parti trouve naturellement son sens,
sa signification et sa place.
- 29 -
On est tout d'abord frappé, quand on se
place à ce nouveau point de vue, qu'il n'y a
pas une seule grande journée politique dans
les cinquante dernières années de notre his-
toire, où la Révolution accomplie par nos pères
ne se montre toujours présente, soit par ses
victoires, soit par ses chutes. 1800 ou le Con-
sulat, est-ce autre chose que l'organisation de
la société de 89? 1804, n'est-ce pas cette même
société, demandant alors à des institutions per-
manentes le maintien de l'ordre que l'accident
d'un homme de génie lui adonné? En 1815,
comme en 1830, c'est encore 89, la première
fois vaincu pour quelque temps, grâce aux
forces étrangères, mais se relevant la seconde,
l'étranger étant absent et n'osant plus revenir.
Enfin, en 1848, quand les chefs dû peuple
voulaient s'égarer vers l'inconnu, le peuple
rappelle à ses chefs, au 10 décembre, que la
révolution n'est plus à faire, qu'elle n'est qu'à
continuer ; et ce jour-là, la Révolution de 89
reparaît tout entière personnifiée et faite
homme dans l'héritier de son organisateur
a.
— 50 —
Depuis surtout que notre moderne système
politique a été si malheureusement remis en
question par le retour des Bourbons, il n'y a
pas un seul écrit, pas un acte, pas un événe-
ment, pas un homme, qui ne soit plein de 89,
et qui n'en défende les principes, ou qui ne
les combatte au nom du passé, ou d'un avenir
inconnu.
Mais n'est-ce pas là la véritable opinion de
la France nouvelle qui se manifeste en même
temps dans ce qu'elle a de plus stable et
dans ce qu'elle a de plus simple?
En effet, n'est-ce pas dire que dans ce pays,
depuis cinquante ans, il n'y a que des adversai-
res ou des défenseurs de 89? que chez nous,
quelles que soient les complications passagères
de certaines années plus troublées que les
autres, jamais il n'y a eu réellement que trois
grands partis en présence. Le premier, qui
voit dans 89 le principe de ce qui est et qui
veut maintenir 89 principe de ce qui sera.
Le second, qui ne voit au contraire dans la
- 51 -
révolution du siècle dernier que la cause de
nos troubles et l'origine de tous nos malheurs.
Le troisième enfin, qui voudrait faire croire
au peuple que cette révolution fut insuffisante,
et qu'il-faut demander à une révolution nou-
velle de compléter son oeuvre.
Et, quand on songe que ces trois grands par-
tis ne sont, comme nous venons de le voir,
que les acteurs d'une seule et même lutte, où
la démocratie de 89 combat à la fois la double
anarchie de l'utopie et des regrets, on com-
prend que les temps où nous vivons se trou-
vent résumés dans leur ensemble aussi bien
qu'indiqués dans leurs détails ; qu'ils sont
tout entiers en cette lutte qui peut durer
encore, mais dont l'issue n'est pas douteuse,
entre les conservateurs de 89, les hommes
de l'ancien régime et les socialistes.
L'opinion actuelle de la France est tout en-
tière dans l'esprit qui la dirige et dans les
passions qui l'animent.
Les autres classifications politiques en beau-
- 32 -
coup plus grand nombre, dont nous nous pré-
occupons aujourd'hui, ne sauraient être prises
au sérieux. Elles ne forment pas, quand on y
regarde de près, de partis vraiment distincts.
Elles ne sont, au fond, que des subdivisions
accidentelles, que des transformations plus ou
moins durables de l'un ou l'autre de ces trois
grands partis, car elles ne naissent que de la
variété des moyens dont chacun d'eux, sui-
vant, les circonstances, se sert pour arrivera
son but.
Comment pourrait-on voir, dans toutes les
sectes socialistes du jour, autre chose que les
subdivisions plus ou moins nombreuses d'un
seul et même parti? On compterait le petit
nombre de croyants illuminés sur lesquels ces
sectes ont régné par ce qui les distingue, par
le système particulier de leurs dogmes. Toutes
ces sectes ne se sont, les unes comme les au-
tres, établies dans les masses, et n'y ont grandi
quelque temps qu'en prêchant, les unes
comme les autres, l'envie de ce qui est : que
— 33 —
par la haine (1). Mais alors, pour toutes ces
sectes, au moins en ce que chacune d'elles a
de sérieux, en ce qui l'a faite populaire, il n'y
a jamais qu'un seul et même but : détruire ce
qui est. Et que peut importer l'espèce d'illu-
sion dont on fait l'instrument de la vengeance,
ou son drapeau!
Les légitimistes de l'appel au peuple, les
légitimistes de Wiesbaden, ne se proposent pas
moins les uns que les autres de réparer, pour
parler leur langage, la grande erreur du
siècle dernier et de renouer la chaîne des
temps. Pour parler plus clairement, les uns
ne veulent pas moins que les autres relever
de l'ancien régime tout ce qui peut être re-
levé, limiter des conséquences dé 89 tout ce
qui peut être limité. Mais, quand légitimistes
de Wiesbaden et légitimistes de l'appel au
peuple sont si évidemment d'accord sur le
but et ne diffèrent que sur les moyens de
(1) Que l'on remarque ici, en passant, combien, en France,
l'opinion est, avant tout, politique, — même chez les socia-
listes.
- 54-
l'atteindre, comment voir en eux autre chose
que la subdivision d'un seul et même parti,
— le parti de l'ancien régime?...
Comme les bonapartistes, il faut le recon-
naître, les orléanistes et même les républi-
cains modérés ne prétendent pas à autre chose
qu'à gouverner la démocratie de 89. Que pour
gouverner cette démocratie, les premiers choi-
sissent le successeur de celui qui, il y a cin-
quante ans, l'a placée à la tête de l'Europe
moderne, après l'avoir trouvée dans l'anarchie;
que les seconds. lui préfèrent le successeur
de l'homme par qui fut compromise, en 1848,
la victoire remportée en 1830; ou que les der-
niers oublient, quand il s'agit de défendre la
démocratie contre le socialisme, que le socia-
lisme en France ne s'est jamais levé que sous
la République, là encore, le but est le même,
quel que soit d'ailleurs le plus ou moins d'in-
telligence avec lequel sont choisis les moyens
de l'atteindre. Dans les bonapartistes, dans
les orléanistes et dans les républicains mo-
dérés, comment donc voir autre chose que
-35 - —
trois formes diverses d'un seul et même parti :
— le grand parti conservateur de 89 ?
Qui voudrait prendre au sérieux tous ces der-
niers déchirements de l'esprit public, admettre
comme autant de partis distincts, et qui doi-
vent rester tels, les orléanistes purs, les orléa-
nistes de la fusion, les républicains modérés,
les républicains terroristes, les légitimistes
de Wiesbaden ou de l'appel au peuple, de la
prestation ou du refus de serment, des dis-
ciples de Louis Blanc, de Pierre Leroux, etc.,
serait réduit à soutenir que les différences d'o-
pinion doivent se classer, non par le but, mais
par les moyens : c'est-à-dire, non par ce qui
appartient à l'époque elle-même, mais par ce
qui n'est que le résultat des vues bonnes
ou mauvaises, et souvent des intrigues des
hommes placés à la tête des affaires.
Pour faire comprendre combien on se rend
exactement compte de ce qu'est aujourd'hui
l'opinion en France, en envisageant et en ju-
geant toujours de 89 les divers-partis actuels,
— ainsi que nous l'avons écrit au titre de ce
chapitre, — il eût pu nous suffire de faire
remarquer que, de 89, le but de chacun de
nous apparaît toujours, quelles que soient nos
illusions et nos intrigues, derrière la variété
des moyens. En effet, quand le but de chacun
reste nécessairement présent au regard, il
est toujours aussi facile de voir où reviendront
tôt ou tard, ramenés par la force des choses,
ceux qui s'égarent sans le savoir, qu'il est im-
passible aux secrètes pensées de se cacher sous
les réserves hypocrites. Et alors l'opinion se
montre dans sa réalité la plus intime, comme
dans toute sa fixité.
En précisant les principaux caractères de
la grande révolution dont chacun de nos
partis sert ou combat les conséquences, nous
allons préciser ce que veut chaque parti; ce
sera aussi prochainement pour nous, dans un
autre écrit, la meilleure manière de faire voir
ce qu'il peut.
CHAPITRE IV.
DE LA RÉVOLUTION DE 89. — SON CARACTÈRE POLITIQUE, ET
SA PLACE DANS L'HISTOIRE DE FRANCE. — DE LA CENTRA-
LISATION.
Si nous voulions borner nos recherches sur
la Révolution da 89 à déterminer les nouvelles
obligations politiques que cette révolution a
imposées aux générations actuelles, et, pour
longtemps, à celles qui les suivront, nous nous,
bornerions à dire que nos pères, à la fin du.
siècle dernier, ont établi l'ordre sur l'égalité
politique de tous.
Il n'y a point de définition, et nous la re-
prendrons en son temps, d'où découlent et
ressortent plus clairement les diverses consé-
quences politiques de la Révolution de 89, et
3
— 38 -
qui indique mieux l'ensemble des institu-
tions propices à leur développement.
Mais, avant de nous occuper des conséquen-
ces de la grande transformation dont nous
sommes les fils, il importe de fixer d'abord
nos regards sur son origine.
Il y a parmi nous un grand nombre d'es-
prits qui reconnaissent bien dans la Révolution
du siècle dernier un fait désormais irrévocable,
mais qui maudissent en secret ce qu'ils sont
obligés de subir; et, qui, pour se venger de
leur impuissance, essayent d'injurier la Révo-
lution dans les causes dont elle est sortie. Il
importe au vrai rétablissement de l'ordre dans
les esprits d'amener ces gens à la bénir.
En montrant ici tout ce que cette Révolu-
tion a résumé et complété de progrès parmi
les plus grands progrès accomplis avant elle,
nous allons montrer à la fois, et la place
qu'elle occupe dans l'histoire de France, et
la place qu'elle doit occuper dans la recon-
naissance des générations présentes.
- 59 -
Pour ajouter encore à ce! te reconnais-
sance, nous aurons également, plus tard, à
faire voir la longue suite de fautes qui étaient
à réparer en 89, et que la Révolution a ré-
parées.
§ I.
Nous disions aux premières lignes de ce
chapitre que la Révolution de 89 est l'ordre
dorénavant appuyé sur l'égalité politique de
tous. Rechercher les causes historiques de
cette Révolution, l'étudier dans l'histoire,
c'est alors rechercher comment, et par quelle
génération de causes, il est devenu possible
de donner pour base à l'ordre cette égalité
politique de tous, lorsque si longtemps, dans
notre pays, l'ordre n'a pu trouver son point
d'appui que sur le double système des inéga-
lités provinciales et des inégalités des an-
ciennes classes.
Quand on aura remarqué, ce qu'on peut re-
marquer à chacune des premières pages de
'histoire de France, que l'insuffisance du
— 40 —
pouvoir central de l'ancienne monarchie à
maintenir par lui-même la tranquillité pu-
blique aux diverses parties du territoire, est
le seul motif qui légitime, parce qu'il rend
nécessaire, l'intervention des différentes puis-
sances auxiliaires dont l'ensemble compose
le système féodal , on comprendra que le
système nouveau de l'égalité politique de
tous s'approche progressivement du jour où
il se substituera au système des inégalités
féodales, à mesure que diminue l'insuffisance
du pouvoir central, — en d'autres termes, à
mesure que se forme et grandit, en France,
la centralisation politique.
Remonter aux causes de la Révolution de
89, ce n'est donc pas autre chose que de
faire ressortir, dans l'histoire de France,
l'histoire de la centralisation. Car, si, au point
de vue de ses conséquences pour l'avenir,
là Révolution de 89 est l'ordre établi doréna-
vant sur l'égalité politique de tous, au point
de vue de tout ce qui s'était fait avant elle
- 41 —
pour préparer et rendre possible l'oeuvre
qu'elle avait à accomplir, cette Révolution
n'est également pas autre chose que l'organi-
sation même de la centralisation politique.
Comme ce sont les mêmes hommes qui,
dans le passé, poursuivent 89 de leurs injures
et qui aujourd'hui croient qu'ils vont faire
tomber dans le présent la centralisation sous
leurs attaques, nous répondons deux fois à
ce parti qui se donne pour historique, en lui
montrant, dans l'histoire, que la centralisation
politique occupe des développements ininter-
rompus de ses progrès toute la politique in-
térieure du pays à partir des premiers succes-
seurs de Hugues-Capet jusqu'à Henri IV et
Richelieu ; et qu'à l'extérieur la constante
suprématie de la politique française tient sur-
tout à ce que la France , dans un ordre de
faits aussi élevé que le retour à la centrali-
sation , a constamment donné l'exemple aux
autres nations de l'Europe.
Pour s'être bornés pendant près de deux
siècles à jouir de la toute-puissance de la
_ 42 -
centralisation qui s'était formée avant eux et
qu'ils ne comprenaient pas; pour n'avoir
point compris qu'ils avaient à en organiser la
mise en pratique par l'unité des méthodes
gouvernementales et par des institutions ap-
propriées à l'égalité de tous, les Bourbons
ont vu , peu de temps après 89, ce qui devait
leur en coûter de laisser à une autre dynas-
tie, à une quatrième race, à se faire la conti-
nuatrice des Valois.
Aujourd'hui, il y a plus qu'une couronne
à perdre; il y a une société tout entière à
compromettre, pour ceux qui, à la suite des
Bourbons, méconnaîtraient l'avènement de la
centralisation.
§ II.
Sans doute, en Franco, comme dans toutes
les autres parties de l'Europe, l'autorité cen-
trale, la royauté, est restée longtemps, ainsi
que nous l'avons dit, impuissante, insuffisante
— 45-
à maintenir seule la tranquillité publique ,
Le grand pouvoir centralisateur, conçu et
mis en pratique par Charlemagne, ne pouvait
pour bien des raisons se continuer après lui
sous ses différents successeurs. A cette épo-
que, les diversités de race, leur hostilité
comme leur étonnement réciproque, les anta-
gonismes religieux des hérésies qui étaient
réellement alors des religions ennemies, un
reste de pente des Germains vers le pillage,
l'état matériel des routes et leur peu de sûreté,
et enfin la difficulté de substituer au contact
des personnes le contact de la pensée par les
écrits, — état de choses dont nous ne pouvons
juger aujourd'hui que nous avons l'imprimerie,
— créaient dans ce temps-là plus que des ob-
stacles, autant d'impossibilités particulières
à toute espèce de communication entre les
idées , les choses et les hommes.
Comment le pouvoir central, dans une pa-
reille société, si c'en était une encore, eût-il