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Du Mouvement politique en France : depuis 1789 jusqu'à nos jours / [par Jourdeuil]

De
110 pages
typogr. et lithogr. F. Robert (Toulon). 1869. 88 p. ; 23 cm.
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DU
MOUVEMENT POLITIQUE
EN FRANCE
DEPUIS 1789 JUSQU'A NOS JOURS.
TOULON
TYPOGRAPHIE ET LITHOGRAPHIE F. ROBERT, RUE DE L'ARSENAL, 13.
1869
PRÉFACE.
La puissance de percevoir et de convaincre est distincte selon
que la vérité cherchée et démontrée appartient aux sciences
positives ou aux sciences morales.
Dans les sciences positives, la vérité est indépendante de nos
appétits et s'allie très bien chez le savant aux faiblesses de
l'homme. Mais, dans les sciences morales et politiques, la vérité
s'éloigne des esprits qui la subordonnent à leurs passions.
La vérité, dans les sciences positives, se livre aux esprits les
moins libres. Les hommes les plus aveuglés par l'égoïsme
peuvent étudier la nature physique et en saisir les mystères,
mais nul esprit ne perçoit librement la vérité morale, s'il n'est
pas libre de lui-même.
Quand les savants positifs nous montrent les bosses d'une
étoile du firmament et nous prouvent par des calculs qu'elle est
irrégulière dans son mouvement, nous acceptons indifféremment
cette vérité pour démontrée, parce qu'elle ne diminue en rien
nos vertus supposées ; mais, s'il s'agit de nos bosses et de nos
erreurs morales, alors la rébellion commence et nous protestons
contre la vérité, parce qu'elle nous blesse, et diminue une partie
de la bonne opinion que nous avons de nous.
Ceci fait que le savant moraliste, qui exerce sa science sur
l'homme, se trouve toujours en face d'erreurs égoïstes qui ne
veulent pas céder ; et s'il veut en triompher, il faut d'abord
qu'il triomphe des siennes propres, et se montre aux esprits les
plus rebelles comme un être moral dont les mouvements sont
harmonieux et bien ordonnés.
Que dans les sciences positives l'homme tombe, le savant reste ;
mais, dans les sciences morales, la chute de l'homme, c'est
— IV —
la chute du savant, parce que, en morale et en politique, il n'y a
pas de sciences possibles pour quiconque perd son équilibre et
cède à des considérations étroites et particulières.
Si l'écrivain politique veut conduire son lecteur à l'impartia-
lité et s'imposer aux esprits les plus désordonnés, il faut qu'il
soit l'impartialité même et qu'il repousse avec énergie toutes les
faiblesses qu'il nous est agréable d'aimer, mais qui sont les plus
propres à nous tromper.
En un mot, les communes passions et la vérité ne s'excluent
point dans les sciences positives; elles s'excluent dans les
sciences sociales : « Il est bien, dit un contemporain, que les
« philosophes politiques, qui envisagent l'ensemble de la société,
« qui traitent de l'esprit des lois et des réformes à introduire,
« ne soient nullement enchaînés à des sentiments même hono-
« rables, de caste, de classe, d'opprimés ni d'oppresseurs, qu'ils
« arrivent à être impartiaux, ce qui ne veut pas dire indiffé-
« rents. » .
« Selon ce contemporain, le philosophe social n'est véritable-
« ment formé et complet que lorsque, dans son évolution
« intérieure, il s'est successivement détaché de toutes les choses
« de la chair et du sang, de toutes les données du destin et du
« hasard ; — que lorsqu'il a rompu ou délié, un à un, tous les
« anneaux qui rivent une intelligence à une secte, à un pays, à
« une famille, à une condition, à un parti, à un canton, pour
« tout dire, à une glèbe. »
Tel est l'idéal du philosophe social.
Quiconque ne s'affranchit de la chair et du sang, ne peut s'é-
lever jusqu'à la vérité morale. L'homme passionné, quoi qu'il
fasse, ne pourra jamais planer dans les hautes régions d'où
l'oeil ne voit plus qu'une patrie: l'humanité; d'où l'âme ne recon-
naît plus qu'une autorité : la grande justice.
Cet idéal est enviable, et l'auteur a voulu qu'il soit le sien. Il
a voulu que la modération lui serve de principe dans l'essai de
science morale et politique qu'il livre présentement à la publicité ;
— V —
mais il ne prétend pas être demeuré inébranlable dans son
principe, ni avoir réalisé son idéal.
Les vérités morales et politiques veulent l'indépendance du
coeur et l'impartialité de l'esprit, et l'auteur a voulu ce qu'elles
veulent ; mais n'a-t-il point trop présumé de ses forces, et s'est-
il bien élevé jusqu'où siège la puissance de convaincre? Le
lecteur en jugera.
Quant à la pensée directrice de l'oeuvre, elle se résume à faire
connaître ce qu'on devait faire à partir de 1789, et ce qu'on doit
faire à partir de ce jour pour rétablir l'ordre en France.
L'auteur prépare un traité philosophique ayant pour titre :
Petit essai sur les lois de l'esprit et l'esprit des lois. Ce traité
comprend neuf titres. Les huit premiers traitent de la théorie ;
le dernier applique une partie, de la théorie du mouvement poli-
tique qui a eu lieu en France depuis 1789 jusqu'à nos jours.
C'est ce dernier titre qui est publié aujourd'hui, avant les huit
autres, parce qu'il y a opportunité à le faire, et parce que, sauf
quelques additions, il peut être lu avec un certain intérêt.
Le lecteur curieux y trouvera, au moins en partie, les raisons
qui font que nous sommes encore en tutelle, quand d'autres
nations de l'Europe sont émancipées et maîtresses de leur
destinée.
De leur côté, nos assemblées politiques et nos hommes d'État
y trouveront la solution du problème qui les préoccupe ; c'est-
à-dire qu'ils y verront comment on peut réaliser, pour la
France, un état d'équilibre parfait, sans lequel notre nation ne
peut être par elle-même une grande nation ni une nation libre.
Toulon, le 1er mai 1869.
EXPOSITION SOMMAIRE
DES PRINCIPES DE DISCUSSION.
Les huit premiers titres du Petit essai n'étant pas encore
publiés, le lecteur ne peut connaître les principes sur lesquels
repose la discussion. C'est une lacune que l'auteur va combler
clans une certaine mesure, en faisant précéder le Mouvement
politique en France d'un sommaire des théories sur l'homme.
§ 1er. — DU NÉCESSAIRE.
Tout être humain, en naissant, apporte avec lui des lois pri-
mordiales.
Ce sont les lois de l'esprit par rapport à l'homme.
Ces lois sont en réserve ou en activité.
Quand elles sont en activité, elles soumettent l'homme à deux
nécessaires, qui sont le nécessaire-premier et le nécessaire-
second.
Le nécessaire-premier, c'est le besoin impérieux pour l'homme
de se conserver , de se perpétuer, de se reposer.
L'homme est sous le poids du nécessaire-premier, quand il est
menacé de périr, quand il a faim et soif, quand il ressent la
— VIII —
douleur, et enfin quand il fait violence à la loi de perpétuation
ou de repos.
Le nécessaire-second, c'est le besoin impérieux qui pousse tout
homme à s'élever par rapport aux autres hommes.
Le nécessaire-second varie en ce qu'il est tantôt positif et tan-
tôt idéal.
Il est positif, quand on regarde comme une nécessité de pos-
séder certaines richesses matérielles et d'avoir un certain luxe,
un certain confort dans lesquels l'opinion voit un sujet de dis-
tinction.
Il y a des personnes qui, par suite des idées qu'elles perçoivent
dans leur milieu, ne croient pas pouvoir se passer, à moins d'être
avilies, d'un certain nombre de biens matériels et positifs, comme
par exemple : un personnel domestique, des chevaux, des équi-
pages, des toilettes recherchées, etc.
Ainsi considérés, les biens matériels deviennent indispensables
quand, en réalité, ce sont des biens superflus.
Quant au nécessaire-second idéal, il réside dans la nécessité,
pour l'être humain, de posséder un bien immatériel, comme l'hon-
neur pur, l'estime de soi-même et des autres hommes. C'est le
désir d'avoir de l'ascendant et de jouir des biens intérieurs que
donnent la supériorité d'esprit et l'énergie morale.
Les honneurs positifs sont aux hommes vulgaires ce que les
honneurs idéaux sont aux esprits élevés.
Le nécessaire-premier est indépendant de la volonté humaine.
C'est le climat qui décide de sa nature et de son importance.
Le nécessaire-second, au contraire, est assez mobile de son
essence; c'est-à-dire qu'il peut être plus ou moins positif, plus ou
moins idéal, selon que l'opinion publique, qui fait loi, penche
plus ou moins vers les biens matériels ou moraux.
Le nécessaire-premier est souvent en activité, car outre que
l'homme est sans cesse menacé de périr, les appétits de la faim,
de la soif, du sommeil et du sexe s'éveillent fréquemment en
lui.
— IX —
Pendant ce temps, le nécessaire-second est en réserve et il
n'entre en activité que quand le premier cesse d'être actif, parce
que celui-ci l'emporte par son énergie.
C'est pour cette raison que les races d'hommes et les peuples
qui vivent sur une terre ingrate et inhospitalière, subissent fai-
blement la pression du nécessaire-second, parce que leur esprit
est sans cesse tourné vers la recherche des biens de première
nécessité.
Le nécessaire-second (positif ou idéal), subordonné au pre-
mier, est plus spécial aux peuples qui vivent sur une terre fertile
et sous un climat tempéré où l'homme trouve l'abondance et la
sécurité, ce qui permet aux esprits d'aspirer aux biens d'hon-
neur.
Le nécessaire-premier est particulier aux animaux et à
l'homme ; mais le nécessaire-second, qui veut l'élévation de
l'homme, lui est tout spécial, et c'est en cela que l'homme se
distingue de la brute. Lors même que le nécessaire-second ne
serait pas en activité dans l'homme, celui-ci se sépare encore de
la brute par la raison qu'il porte en lui-même la loi primordiale
du nécessaire-second, loi qui, pour être en réserve, n'en est pas
moins existante.
Dans son Essai, l'auteur a défini l'homme: un être psycho-idio-
nome, c'est-à-dire un être dont l'esprit est propre à l'individu.
Par opposition, il a défini la brute : un être psycho-eïdonome,
c'est-à-dire un être dont l'esprit est propre à l'espèce.
De la loi primordiale de l'homme, c'est-à-dire de l'idionomie,
découlent les lois de la morale qui sont actives ou en réserve
selon que la loi de l'homme, c'est-à-dire la loi qui veut le né-
cessaire-second, est active ou en réserve : il y a toujours un
état d'équilibre entre l'activité de la loi de l'homme et l'activité
des lois morales.
Quand, dans l'homme, les deux nécessaires actifs se font échec,
ce qui arrive fréquemment, c'est le nécessaire-premier qui a la
priorité, parce qu'il est le plus impérieux; mais il est des cas,
— X —
assez nombreux du reste, où l'énergie de l'esprit humain place
le nécessaire-second avant le premier.
C'est ce qui arrive quand, par exemple, un homme accepte
par point d'honneur un duel où il est exposé à périr ; ou bien
quand un homme souffre la faim plutôt que de se déshonorer
par le vol des subsistances d'autrui ; ou quand un homme souffre
la torture plutôt que de se déshonorer par un aveu qui serait
un signe de sa bassesse.
Toutes les fois que l'homme préfère la mort ou la douleur
plutôt que de subir le mépris de soi-même ou de ses semblables,
c'est la loi primordiale de l'homme qui l'emporte sur les lois
primordiales do conservation, de perpétuation ou de repos.
Dans ce cas, il y a inversion dans l'ordre des nécessaires.
§ II. — DE LA LIBERTÉ.
Aux deux nécessaires correspondent deux libertés : la pre-
mière et la seconde.
L'homme n'a pas sa liberté-première, quand il est sous la
pression du nécessaire-premier ; c'est-à-dire quand il est menacé
de périr, ou empêché de se perpétuer ou de se reposer.
Il n'a pas sa liberté-seconde, quand il est sous la pression de
son nécessaire-second, c'est-à-dire quand il n'obtient pas les
biens d'élévation qui vivent dans sa tête à l'état de désir ardent.
Mais la liberté-seconde se divise à son tour en liberté-seconde
positive et en liberté-seconde idéale, lesquelles correspondent
au nécessaire-second, positif ou idéal.
Les éléments humains, dont une nation est Composée, sont
actifs en vue d'obtenir celle des libertés qui correspond au néces-
saire qui agit en eux. Quand ils ne cherchent pas la même liberté,
les éléments sont divisés clans leurs vues : pour les classes du
peuple qui sont soumises à la pression du nécessaire-premier,
— XI —
c'est être libre que d'être délivré de cette pression : elles aspirent
à la liberté-première.
Pour les classes qui, étant délivrées du nécessaire-premier,
sont sous la pression du nécessaire-second, c'est être libre que
d'être en possession des biens d'honneur désirés, et qui sont plus
ou moins positifs ou idéaux selon la disposition générale ou par-
ticulière des esprits : ces classes aspirent à la liberté-seconde.
Ainsi, la liberté, comme nous l'entendons, c'est la délivrance
de la pression exercée par celui des nécessaires qui s'est affirmé
dans l'homme.
Les deux libertés se séparent l'une de l'autre en ce que la
première est spéciale aux rapports de l'homme avec la nature,
tandis que la seconde est spéciale aux rapports de l'homme avec
l'homme.
Los deux libertés de l'homme sont, comme les deux néces-
saires, susceptibles d'inversion dans l'ordre de recherche : il est
de nombreux cas où l'énergie de l'esprit humain donne la pré-
pondérance à la possession de la liberté-seconde qui l'emporte
ainsi sur la première. C'est, par exemple, ce qui arrivait chez les
stoïciens qui voulaient que l'esprit fut le maître de la matière.
§ III. — DES INSTITUTIONS SOCIALES.
Dans un état politique, il faut distinguer entre ce que les
membres de cet état sont, par rapport les uns aux autres, et ce
qu'ils sont par rapport à la puissance publique. Nous avons ainsi
à faire la distinction entre les institutions sociales et les institu-
tions gouvernementales.
Les institutions sociales embrassent, dans leur ensemble, tout
ce qui se rattache à l'ordre des particuliers, à leurs richesses,
et à leur classement les uns par rapport aux autres.
Tandis que les institutions gouvernementales embrassent dans
XII —
leur ensemble tout ce qui se rattache à l'ordre de l'Etat, à sa
richesse et au classement des citoyens par rapport à la puissance
publique.
D'une part, nous avons le particulier qui est la résultante des
institutions sociales. C'est la puissance privée.
D'autre part, nous avons l'Etat qui est la résultante des insti-
tutions gouvernementales. C'est la puissance publique.
Organisations particulières : voilà pour l'ordre social.
Organisations générales : voilà pour l'ordre public.
Les institutions sociales et gouvernementales se distinguent
encore entre elles, en ce que les premières se rapportent à tous
les êtres de la société : hommes, vieillards, femmes et enfants.
Ce sont les éléments sociaux.
Tandis que les institutions gouvernementales se rapportent
plus particulièrement aux hommes virils, c'est-à-dire aux
citoyens. Ce sont les éléments- civiques.
Cette distinction étant établie, voyons d'abord ce qui concerne
les institutions sociales.
D'une manière générale, les institutions sociales des peuples
tendent à se modeler et à prendre forme en considérant le
nécessaire qui est le plus en activité dans les éléments sociaux.
Ces institutions sont : ou conditionnelles au nécessaire-premier
tel qu'il s'affirme chez un peuple ; ou conditionnelles au néces-
saire-second tel que l'opinion publique le fait être, c'est-à-dire
positif ou idéal.
Pour les peuples de l'Orient et du Tropique, les institutions
sociales, pour être rationnelles, doivent favoriser le repos, parce
que le repos est la partie du nécessaire-premier qui est la plus
impérieuse pour ces peuples.
Pour les éléments sociaux qui vivent dans les régions rigou-
reuses des pôles, les institutions sociales, pour être rationnelles,
doivent favoriser la possession des biens essentiels pour apaiser
la faim et combattre le froid.
Pour les peuples des régions moyennes, qui, d'une manière
— XIII —
générale, vivent dans le superflu, les institutions sociales, les
seules possibles, sont celles qui favorisent une activité fiévreuse
et un mouvement ascendant vers les biens d'honneur (positifs
ou idéaux).
Enfin, un peuple, dans son ensemble, tend toujours à s'orga-
niser socialement, de manière qu'il puisse le mieux s'affranchir
de son nécessaire actif, et jouir de la liberté telle qu'il l'entend et
la croit bonne.
Quelle que soit la forme des ordres sociaux qui subsistent ou
peuvent subsister au milieu des peuples de la terre, ils sont tous
renfermés dans les deux termes extrêmes, qui sont l'ordre posite
et l'ordre opposite.
J'entends par ordre posite, celui où le communisme de la pro-
priété, où l'immobilité des rangs sociaux, où l'égalité des richesses
seraient poussés au point le plus absolu.
J'entends par ordre opposite, celui au contraire où l'individua-
lisme de la propriété, où la mobilité des rangs sociaux et des ri-
chesses seraient poussés au point le plus absolu.
L'ordre posite serait celui où l'individu ne pourrait en aucune
manière s'élever par rapport aux autres membres de la société.
Ce serait encore celui dans lequel les richesses et la propriété
seraient immobiles comme étant le bien commun de tous.
L'ordre opposite serait au contraire celui où les individus,
partis des rangs les plus bas de la société, pourraient s'élever au
plus haut degré d'honneur et de richesse, s'ils ont le génie et
les vertus nécessaires pour cela. Dans l'ordre opposite, la concur-
rence et la lutte sont sans limites, parce que les lois n'y protègent
aucun monopole d'honneur et de richesse. C'est le renversement
de toute suprématie. C'est l'émulation sociale portée à son point
le plus absolu.
Ces deux ordres opposés et contraires sont théoriques, car il
est bien difficile, pour ne pas dire impossible, de les réaliser.
Les ordres sociaux qu'on rencontre dans la pratique approchent
plus ou moins de ces deux extrêmes : les peuples qui sont sans
XIV —
cesse sous le poids du nécessaire-premier penchent vers l'ordre
posite, parce qu'ils sont sans activité d'honneur. C'est ce qui arrive
à certains peuples de l'Orient qui sont énervés et condamnés au
repos. Il en est de même pour les peuples de l'extrême Nord,
parce que l'énergie de la faim et du froid rigoureux les absorbe
et les maintient dans le terre à terre.
Mais les peuples qui sont affranchis des énergies du néces-
saire-premirer penchent vers l'ordre opposite C'est ce qui arrive
aux peuples dits : civilisés, lesquels ont un bien-être matériel
qui leur permet l'activité d'honneur ; toutefois, l'ordre social que
nous voyons chez ces peuples tient par quelques points à l'ordre
posite, ce qui en fait des ordres mixtes.
Par exemple, aux Etats-Unis où la mobilité des richesses et
l'individualisme de la propriété sont conformes à l'ordre opposite,
il arrive que les indigènes et les nègres du pays sont ( en droit
ou en fait) tenus dans un état de subordination qui est spécial à
Tordre posite.
En Angleterre, où la richesse est mobile (ordre opposite), les
terres du royaume sont en partie immobilisées au profit des fa-
milles des lords ( ordre posite).
En France, où le territoire et la richesse sont mobilisés (ordre
opposite), les rangs sociaux sont immobilisés (ordre posite), puis-
que la loi donne à certaines familles le droit de se perpétuer
comme nobles, à l'encontre de celles qui ne le sont pas.
§ IV. — DES INSTITUTIONS GOUVERNEMENTALES.
J'ai dit que les institutions gouvernementales sont'à l'État ce
que les institutions sociales sont au particulier. De plus, ces ins-
titutions se distinguent d'elles-mêmes en ce qu'elles sont libérales
ou despotiques.
La liberté, dans le gouvernement, n'est point ce qu'un vain
— XV —
peuple pense. Il ne faut point entendre la liberté dans le sens
qu'on lui donne communément, quand on unit l'idée de liberté à
l'idée de gouvernement libre, attendu qu'un peuple peut se
regarder comme libre à sa manière et vivre sous un gouverne-
ment autocratique et absolu.
Pour une grande race, être libre, c'est avoir le souci du gou-
vernement; mais, pour une race abaissée, ainsi que pour un
peuple aimant le repos et le far niente, un gouvernement libre
sera celui qui ne demandera aux éléments civiques ni luttes sou-
tenues, ni désintéressement public, ni consommation d'énergie.
Ce qu'il faut comprendre ici, c'est que, des quatre lois primor-
diales qui peuvent peser sur un peuple, celui-ci cherche plus
spécialement la liberté par rapport à la loi qui s'impose chez lui
avec le plus de ténacité. C'est-à-dire que, de toutes les charges
qui lui incombent, un peuple cherche à se dégager de la plus
lourde. Or donc, si un peuple trouve moins de bonheur à diriger
son gouvernement qu'à se donner un maître, il se donne un
maître : pour un peuple mou et abaissé par l'énergie du climat,
l'absolutisme constitue en quelque sorte le gouvernement le plus
libre. On s'explique ainsi pourquoi les peuples de l'Orient et des
Tropiques vivent depuis des siècles sous des gouvernements
absolus qui pour eux sont des gouvernements libres ; tandis
qu'ils seraient privés de la liberté avec un gouvernement réputé
libre d'après les idées de l'Occident.
Pour les peuples qui vivent sur une terre ingrate et pour les
classes déshéritées de tous les peuples, un gouvernement libre,
c'est celui qui protégera leur faiblesse et les aidera à s'affranchir
du nécessaire-premier.
La dictature qui est un fort mauvais gouvernement peut être
regardée comme une institution libérale, si elle se propose de
prémunir le peuple contre les rigueurs du nécessaire-premier,
et de le protéger contre l'absolutisme de quelques factions, car
tous les peuples n'ont pas l'énergie voulue pour acquérir par
eux-mêmes leurs libertés (première et seconde.)
— XVI —
Quelle que soit la forme d'un gouvernement, elle ne va pas
au-delà de la monocratie ou de l'isocratie.
J'entends par monocratie, le gouvernement dans lequel la
puissance publique initiale et directrice est entre les mains d'un
seul homme qui gouverne tout au nom de tous.
J'entends par isocratie, le gouvernement dans lequel la puis-
sance publique initiale et directrice est entre les mains de tous
pour tous.
Toutes les formes de gouvernement que nous avons sous les
yeux flottent entre ces deux extrêmes.
La dictature est une sorte de monocratie temporaire.
L'autocratie Russe est un des gouvernements qui approche le
plus de la monocratie permanente, tandis que la confédération
des Etats-Unis est le gouvernement qui approche le plus de
l'isocratie. Je dis « qui approche, » car l'oppression morale ou
législative qui pèse sur les naturels et sur les nègres de l'Améri-
que, exclut l'idée d'une isocratie pure.
Le mot isocratie ne correspond pas au mot République, par
la raison que les gouvernements républicains ont eu des esclaves,
ce qui exclut l'idée d'égalité de puissance.
Le gouvernement républicain est tout simplement un gouver-
nement intermédiaire. Ceux-ci varient à l'infini et se rappro-
chent plus ou moins de l'isocratie ou de la monocratie, selon que
ses éléments sociaux et civiques ont plus ou moins de bien-être,
plus ou moins d'énergie, plus ou moins d'élévation dans les
idées.
Je ne me sers pas non plus du mot démocratie pour exprimer
l'égalité de puissance, parce que ce mot a déjà été employé en
différents sens et ne peut exprimer un ordre extrême.
Les gouvernements intermédiaires peuvent être différemment
dénommés, selon qu'ils approchent plus ou moins des deux
formes extrêmes. Ceux qui approchent de la monocratie, peu-
vent être désignés sous le nom de : tutelle politique ou dictature.
Ceux qui approchent de l'isocratie, peuvent être désignés sous
— XVII —
le nom de : gouvernement majeur ou constitutionnel.
En principe, toutes les fois que le souverain substitue son
initiative et sa sagesse à celles du citoyen, soit parce que le
citoyen est mineur, soit parce que les éléments civiques, bien que
majeurs, ont perdu leur état d'équilibre, le gouvernement est
une tutelle politique ou une dictature. Mais si le pouvoir sou-
verain subordonne son initiative à celle du citoyen qui est à la
fois viril et en bon état d'équilibre, le gouvernement est majeur
ou constitutionnel.
Le gouvernement français de nos jours est une dictature tuté-
laire ; le gouvernement anglais, au contraire, est un régime
constitutionnel. Le gouvernement turc est un mélange des
deux parce que le sultan se rapproche du roi constitutionnel,
c'est-à-dire qu'il est prince inactif, tandis que le grand vizir
est une sorte de dictateur tutélaire et responsable.
En résumé, quelle que soit la forme d'un gouvernement, le mot
gouvernement libre ne peut être employé pour exprimer que
les citoyens se gouvernent et dirigent le pouvoir ; de môme
que le mot despotisme ne peut être employé pour exprimer
que les éléments civiques sont gouvernés par un maître, car
ces deux mots ainsi entendus n'expriment pas la réalité des
choses.
§ V. — DE L'ESPRIT DU SOUVERAIN PAR RAPPORT A L'ÉQUILIBRE
SOCIAL.
L'ordre social adopté par les membres d'un Etat politique
doit décider de la manière d'être du souverain.
Un souverain qui veut être logique avec lui-même et demeurer
dans l'esprit qui lui est propre, doit régler son attitude
comme puissance selon que la société marche vers l'ordre posite
ou vers l'ordre opposite.
2
— XVIII —
Avec l'ordre posite, le souverain doit être dynamique ; tandis
qu'avec l'ordre opposite, il doit être statique.
J'entends par souverain dynamique, celui qui est puissance
motrice et initiale.
J'entends par souverain statique, celui qui est puissance modé-
ratrice et magistrale.
Le souverain dynamique a charge de l'administration publique
et fait corps avec les fonctionnaires ou agents publics de tous
ordres.
Le souverain statique, au contraire, qui a seulement mission
de faire équilibre aux éléments sociaux, est indépendant des
agents du gouvernement auxquels il fait échec avec l'aide du
peuple, comme il fait échec au peuple avec l'aide des agents
du gouvernement.
Le souverain doit être dynamique, c'est-à-dire. actif quand
l'ordre social est inactif (ordre posite), c'est-à-dire quand la
richesse sociale, les rangs et les honneurs sont immobilisés et
répartis d'après certaines règles définies à l'avance.
On comprend aisément que dans ce cas le souverain peut
entrer dans l'arène sans danger d'y être blessé, puisque personne
n'y combat.
C'est même son devoir d'être actif pour, remédier aux inconvé-
nients résultant de l'inertie des esprits.
Le souverain doit être statique, c'est-à-dire inactif quand la
société est active (ordre opposite), c'est-à-dire quand les éléments
sociaux édifient ou renversent, montent ou descendent, sacrifient
ou conservent et luttent pour obtenir les richesses, les honneurs
et la suprématie.
Quand les éléments sociaux sont actifs et luttent entre eux,
il est de toute prudence que le souverain sor te de l'arène et borne
sa mission à demeurer juge du camp. Dans ce cas, le souverain
est la puissance modératrice qui calme les esprits et fait équi-
libre aux éléments sociaux sans cesse agités.
On peut établir en principe que l'inactivité du souverain
— XIX —
(souverain statique) doit être proportionnelle à l'activité des
éléments sociaux.
Si le souverain ne prend pas soin d'être dans l'esprit qui lui
est propre, selon que la société est active ou inactive, il va contre
Je but qu'il doit atteindre ; il maintient le désordre au lieu
de le finir, et rompt l'équilibre social au lieu d'en être la source.'
Ce principe est essentiel, et il serait à désirer que les souverains
ne l'oubliassent jamais.
§ VI. — DE L'ESPRIT DU SOUVERAIN PAR RAPPORT A
L'ÉQUILIBRE GOUVERNEMENTAL.
Quand un gouvernement approche de la monocratie dans la-
quelle le peuple n'a aucune part à la puissance publique, les
éléments civiques sont inactifs.
La conséquence qui en découle, c'est qu'ils n'ont pas l'occasion
de se diviser dans leurs vues gouvernementales.
La monocratie et les gouvernements qui en approchent, portent
on eux un principe d'unité d'action qui exclut la diversité du
mouvement. Le propre des gouvernements où le peuple est sans
puissance, c'est de prévenir ces profondes divisions qui peuvent
rompre l'équilibre gouvernemental.
Mais, du moment où un gouvernement approche de l'isocratie,
les citoyens sont actifs parce qu'ils ont tout ou partie de la
puissance publique.
La conséquence qui en découle, c'est que les éléments civiques
peuvent se diviser dans leur vue et rompre l'équilibre du gouver-
nement.
Toutes les fois que les éléments sociaux et civiques sont ac-
tifs, ils tendent à se diviser au moins en deux grandes factions
qui veulent le triomphe exclusif de leurs principes, parce qu'ils
veulent les avantages qui en découlent.
— XX
Au point de vue du nécessaire-premier, nous avons la faction
qui souffre de la pression de ce nécessaire et qui est opposée à la
faction qui en est affranchie.
Au point de vue du nécessaire-second, nous 'avons la faction
qui aspire à la liberté-seconde positive et qui est opposée à la
faction qui aspire à la liberté-seconde idéale.
L'une des factions comprend les satisfaits qui luttent pour
conserver, tandis que l'autre renferme généralement dans son
sein tous les mécontents qui luttent pour acquérir.
Plus le gouvernement approche de l'isocratie, c'est-à-dire
que plus les éléments civiques sont actifs et plus les factions
mettent d'énergie et d'acharnement dans la lutte.
Tant qu'un Etat ne va pas au-delà d'une cité et d'un petit
territoire, les factions en lutte peuvent être tenues en équilibre
par la seule force des lois. Dans ce cas, le souverain peut être
électif sans qu'il y ait certitude d'hostilité perpétuelle entre les
factions, mais aussitôt qu'une nation active a pris un certain dé-
veloppement, l'ordre y est difficilement obtenu sans la ressource
d'un souverain dynastique qui peut seul faire équilibre aux fac-
tions, parce que, n'étant point leur oeuvre, il est au-dessus
d'elles.
Cette transformation, ce passage de la souveraineté élective
à la souveraineté dynastique, s'impose comme une nécessité
pour toute nation active qui étend son territoire au-delà d'une cer-
taine limite.
Nous avons ainsi la raison d'être de la royauté : avec de grands
territoires, il faut un souverain qui ne soit pas subordonné aux par-
tis comme cela arrive avec un magistrat soumis à l'élection. Sans
un souverain dynastique, un grand Etat marche vers la dicta-
ture, ce qui assurément est une fâcheuse alternative.
Bien des esprits, en Europe, ne veulent d'autre gouvernement
que le républicain en haine des souverains dynastiques.
Il y a clans leur haine un fâcheux malentendu.
La mission du souverain dynastique, c'est de faire régner la
— XXI —
justice au milieu des factions qui tendent à l'injustice, parce
qu'elles ne veulent écouter que leurs passions égoïstes.
Voilà le principe. Si des souverains dynastiques y manquent
parfois et font cause commune avec la faction triomphante, on
peut les condamner, mais ce n'est point une raison pour repous-
ser le principe dynastique en lui-même, s'il est la seule ressource
qu'on ait pour tenir les factions en équilibre.
En résumé, la guerre civile perpétuelle, comme la guerre
extérieure, sont presque toujours la logique d'une grande nation
active, si le souverain y est électif. Il peut en être de môme si
le souverain, bien qu'étant dynastique, n'est pas dans l'esprit
qui le fait être; c'est-à-dire, s'il ne s'est pas mis au-dessus des
factions pour les modérer et faire régner la justice.
§ VII. — DU DROIT NATUREL ET DU DROIT CONTRE-NATURE
DANS LEUR RAPPORT AVEC L'ÉQUILIBRE SOCIAL ET
GOUVERNEMENTAL.
Une grande difficulté s'est offerte de tous temps aux hommes
politiques, c'est d'apprécier l'opportunité d'une réforme et de
préciser a priori quelles sont les institutions qui conviennent
le mieux à un peuple.
Les hommes d'Etat n'ont pas toujours eu ou voulu avoir cette
clairvoyance qui permet de suivre 'les esprits en marche vers
l'ordre posite ou opposite, vers l'isocratie ou la monocratie, vers
la souveraineté dynamique ou statique, élective ou dynastique.
Pour résoudre ces difficiles problèmes d'une façon conforme à
la nature des choses, il faut s'appuyer sur le principe effectif
d'isojurie et repousser le principe contraire que je nomme
l'égojurie.
J'entends par isojurie, l'égalité des opinions et des juge-
ments.
— XXII —
C'est le droit naturel résultant de la volonté des majorités con-
ciliée avec la volonté des minorités.
C'est l'harmonie des intérêts et le respect des avis de tous, de
ceux des humbles et des superbes, de ceux des prolétaires et des
praticiens.
C'est la volonté unanime, sinon la volonté générale consi-
dérée comme loi de l'Etat.
J'entends par égojurie, le droit particulier d'une faction qui
s'impose à la généralité et qui fait arbitrairement la loi.
C'est l'esprit égoïste qui veut la suprématie de son opinion et
le triomphe de ses intérêts à l'exclusion des intérêts qui lui sont
opposés.
Le droit affirmé par une égojurie est un droit contre-
nature.
O hommes d'Etat ! Voulez-vous avoir pour vous la raison, la
force morale et le bon droit? Faites que les institutions nationales
et la marche générale du gouvernement soient conformes aux
voeux de l'opinion majorale, en vous rapprochant le plus possible
de l'unanimité; faites que la grande justice soit votre but de tous
les jours; faites que, tout en vous conformant à la majorité de
l'opinion, le droit des minorités soit respecté et non violé, car
c'est la condition fondamentale du droit naturel.
Quelles que soient les institutions d'un peuple, elles sont libé-
rales, légales et' légitimes, quand elles sont ce que la nation
veut qu'elles soient. Dans ce cas, le droit public, c'est-à-dire le
droit positif de l'Etat, est plus ou moins naturel, selon que les
volontés qui le proclament sont plus ou moins unanimes. ..Mais
si les institutions sont imposées par une égojurie oppressive et
arbitraire, elles sont despotiques et illégales, lors même qu'elles
seraient réputées libérales en elles-mêmes.
Avec les meilleures intentions du monde, le droit qu'on impose
est un droit contre-nature.
L'isojurie est la boussole des hommes d'Etat et des législa-
teurs qui veulent être habiles.
— XXIII —
S'en passer, c'est vouloir se perdre au milieu des écueils, c'est
vouloir sombrer sans merci.
L'égalité des opinions ne doit pas être confondue avec l'égalité
des richesses, car l'égalité des opinions est un droit primordial,
imprescriptible, au lieu que l'égalité des richesses, c'est-à-dire le
communisme, n'est un droit que sur le consentement des élé-
ments sociaux, et tandis que l'égalité des richesses conduit à
l'abaissement d'une nation, parce qu'elle ne fait pas de distinc-
tion entre le vice inerte et la vertu active, l'égalité des opinions
est la source de toute grandeur, parce qu'elle veut la protection
de toutes les vertus et l'établissement de l'ordre sur la
justice.
§ VIII. — RÉSUMÉ.
Les données qui précèdent se résument comme il suit :
1° Il y a deux nécessaires pour l'homme. Le premier et le
second. Celui-ci est positif ou idéal;
2° Il y a deux libertés correspondantes aux deux néces-
saires;
3° Toutes les institutions sociales des peuples sont renfermées
entre deux ordres extrêmes ; ce sont : l'ordre posite (immobilité
sociale absolue), et l'ordre opposite (mobilité sociale absolue);
4° Tous les gouvernements des hommes sont renfermés dans
deux extrêmes, comme entre deux colonnes d'Hercule ; ce sont :
la monocratie (puissance d'un seul), et l'isocralie (puissance
de tous).
Les gouvernements intermédiaires sont classés en deux grandes
sections : ils sont appelés tutelles politiques ou dictatures, quand
ils approchent de la monocratie et gouvernements majeurs, ou
constitutionnels, quand ils approchent de l'isocratie;
5° Le souverain doit être dynamique ou statique. Il doit être
— XXIV —
dynamique avec une société inactive (ordre posite) ; il doit être
statique avec une société active (ordre opposite) ;
6° Le souverain d'une nation active et mouvementée doit
être dynastique ou électif, selon que le territoire est plus ou
moins étendu ;
7° Le droit est naturel ou contre-nature. Il est naturel quand
l'unanimité des opinions a force de loi. C'est l'isojurie. Il est
contre-nature quand une opinion particulière a force de loi contre
l'opinion générale. C'est l'égojurie.
L'isojurie est la base de l'équilibre social et gouvernemental.
Voilà bien des mots nouveaux, j'en conviens; mais j'ai été
conduit à ce néologisme, parce que je voulais exprimer la réalité
des choses et aussi parce que les mots anciens que j'aurais pu
employer sont différemment interprétés, selon la passion de ceux
qui s'en servent.
En second lieu, la façon dont j'envisage la vie sociale n'est
point celle généralement admise.
Je suppose un mouvement continu clans les sociétés, môme
dans celles qui ont la réputation de ne pas se mouvoir, et au lieu
de construire des systèmes d'institutions, immobiles pour des
sociétés qui se meuvent, je me suis borné à poser des limites
extrêmes dans lesquelles toutes les institutions politiques peu-
vent être renfermées.
D'un autre côté, les philosophes et les penseurs qui ont
voulu le bonheur d'un peuple, l'ont généralement cherché
dans certaines formes d'institutions arrêtées à l'avance, et qu'ils
offraient comme ce qu'il y avait de meilleur.
Au lieu d'en agir ainsi, je cherche le bonheur du peuple dans
les seules institutions qui peuvent lui plaire présentement,
laissant à nos fils, qui ne seront pas plus sots que nous, le soin
de faire mieux, car ils auront aussi bien que nous la sagesse de
se réformer : je pose en principe, que ce qui fait la bonté d'une
institution politique, ce n'est pas sa disposition plus ou moins
prononcée à réaliser la liberté, comme l'entendent certains esprits
— XXV —
de l'Occident, mais bien la manière dont le peuple la défend de
sa complicité.
La vie de l'homme ici-bas, c'est la lutte et le changement ;
de sorte que les institutions humaines seront toujours provisoires,
parce qu'elles seront toujours humaines. Un état définitif des
sociétés ne se conçoit pas aisément, à moins qu'on ne veuille la
cristallisation de l'esprit humain et la bestialisation de notre
race : la mobilité et le transitoire indéfini, voilà, je crois, ce qu'il
faut admettre en principe, si on veut être avec la réalité.
Cette mobilité ne doit point être regardée comme un mal, car
qu'est-ce que nos neveux auraient à faire, si nous les dotions
d'institutions parfaites et immobiles, à l'ombre desquelles ils
devraient vivre dans une indifférence bestiale.
Changer avec mesure, mais changer toujours, telle est la
condition immobile des institutions des hommes.
Ceci dit, j'entre dans le coeur de mon sujet.
CHAPITRE PREMIER.
Recherches sur les causes logiques de la
Révolution française.
Sous quelqu'aspect qu'elle se présente, une domination
étrangère est toujours malfaisante, lors même qu'elle aurait les
apparences du contraire.
Nous ne devons pas être la dupe de ces grands mots de civi-
lisation et de progrès qui ne servent, le plus souvent, qu'à cacher
des projets égoïstes et d'indignes cupidités.
Défions-nous de cet esprit d'Occident qui conçoit sans répu-
gnance qu'une nation puisse régner sur ses voisines soi-disant
arriérées, pour les mieux civiliser, car une domination, si bonnes
que soient ses intentions, altère toujours les principes d'amélio-
ration politique de l'Etat subjugué.
Si on les juge d'après leurs bienfaits apparents, certaines
conquêtes peuvent se faire absoudre, mais en réalité elles por-
tent toutes en elles-mêmes un principe mauvais qui découle de
la nature des choses. Ce principe mauvais de la conquête, c'est
de vouloir la suprématie du vainqueur et la subordination fatale
du vaincu qui est pour cette raison avili et dégradé.
Ce résultat est infaillible, et quel que soit le bien que puisse
faire une domination, c'est le mal qui l'emporte ; car un
peuple ne peut atteindre la somme de grandeur dont il est sus-
ceptible, que s'il est livré à lui-même, que s'il obéit aux impul-
sions de son propre génie. En un mot, la meilleure des supré-
maties étrangères ne vaut rien et il faut toutes les flétrir.
J'arrive à dire que la domination romaine, plus qu'aucune
— 2 —
autre, a été funeste aux peuples de l'Europe. Si nos pères, les
anciens Gaulois, sont tombés et devenus serviles, la faute en est
à la malfaisance des Romains qui produisirent un effet contre-
nature, car les héroïques défenseurs d'Alesia n'étaient point de
la race dont on fait des serfs et des esclaves. La Gaule de Ver-
cingétorix avait en germe l'avenir réservé aux grandes races,
mais César l'ayant emporté dans la lutte, nos pères n'eurent plus
que l'alternative de la dégradation, car les Romains césariens,
qui étaient déjà misérables et vils par eux-mêmes, ne pouvaient
qu'avilir les peuples sur lesquels ils avaient autorité.
Les Gaulois dégradés par les Romains ont accepté la servi-
tude, sous les Francs, avec cette résignation que les hommes
tirent de leur propre fond, quand ils sont frappés par des maux
qu'ils croient inévitables et sans remède.
Cette résignation constituait la légalité pour les Francs, mais
comme, après tout, le Gaulois était d'une race au moins aussi noble
que la race franque, et que son état servile était un simple accident
causé par la domination romaine, il n'y a point à s'étonner, si
après mille ans de silence et de résignation, il modifie son opi-
nion et affirme un nouveau droit à mesure qu'il reconquiert la
somme d'intelligence et d'énergie qui le fait l'égal du Franc.
L'égalité des intelligences entraînait avec elle l'égalité des fa-
milles, sinon la mobilité des rangs sociaux.
Les Francs avaient pu adopter au. début de la conquête un
ordre social touchant à l'ordre posite, en se fondant sur cette
opinion qu'ils étaient d'une condition supérieure à l'indigène,
opinion qui était fondée au moins momentanément ; mais du
jour où les Gaulois régénérés eurent conscience de leur valeur,
il fallait que l'ordre social se modifiât infailliblement.
Un mouvement vers l'ordre opposite s'inrposait comme une
nécessité, et c'est parce que ce mouvement a été combattu et
contrarié que nous avons eu la Révolution française.
L'opinion qui vivait dans le coeur du Gaulois à la sortie du
moyen-âge, c'est que toute suprématie sociale ne soit dévolue
— 3 —
à l'avenir qu'aux hommes éclairés et vertueux, sans s'arrêter à
leur origine gauloise ou franque. Le peuple d'alors n'admet-
tait déjà plus que certaines familles sociales, se disant d'origine
franque, fussent quand même immobilisées dans la possession
exclusive des privilèges d'autorité et de richesses parce qu'elles
n'avaient plus le monopole du courage et n'étaient ni plus
vertueuses, ni plus éclairées que certaines familles gauloises. Il
est vrai de dire que la plupart des hommes illustres de ces
temps-là qui étaient nobles en fait devenaient nobles en droit
s'ils ne l'étaient pas, mais il fallait, par opposition, que les Francs
qui étaient nobles de nom, mais qui ne l'étaient plus de fait, re-
devinssent peuple. Il ne fallait plus distinguer entre Franc et
Gaulois, mais bien entre grands et petits citoyens, entre gran-
deur d'âme et petitesse d'esprit, entre noblesse réelle et noblesse
fausse.
Du jour où l'égalité des familles et des charges publiques a
été l'opinion du Gaulois, la prétention du contraire constituait
une illégalité et le droit désormais affirmé par la noblesse était
un droit contre-nature.
De son côté, le pouvoir souverain en s'armant contre le peuple
pour défendre des droits injustes, devenait une êgojurie par
rapport à la majorité de la nation.
Pour bien saisir la marche des esprits vers l'ordre nouveau, il
faudrait qu'on puisse peser l'opinion du peuple à mesure qu'il
sort du moyen-âge, mais le moment où l'égoïsme du pouvoir et
de la noblesse s'est bien montré, c'est quand les Etats généraux
cessèrent d'être réunis, parce qu'alors la couronne séparait ses
intérêts de ceux du peuple et voulait que sa volonté fût supé -
rieure à celle des citoyens, ce qui était, de toutes les politiques,
la moins habile et lapins injuste.
Si les Etats généraux avaient été fréquemment réunis, si les
plaintes cru peuple avaient été écoutées on temps opportun, la
réforme des institutions sociales s'accomplissait d'une façon calme
et régulière et on prévenait cette révolution que chacun connaît.
— 4 —
On a beaucoup accusé les philosophes du dernier siècle d'être
la cause de la révolution.
C'est vraiment leur faire trop d'honneur.
Bien ayant que Voltaire et J.-J. Rousseau n'aient été les maî-
tres de l'opinion, Leibnitz, qui n'était pas un révolutionnaire,
blâmait, les hautes classes d'avoir des façons « autoritaires et,
hautaines » qui devaient, selon lui, les conduire à une révolu-
tion violente et vengeresse.
Ce qu'on peut conclure des paroles de Leibnitz, c'est que
la cause des excès révolutionnaires était antérieure à la venue
de Voltaire et de Jean-Jacques.
Par rapport à la noblesse, la révolution était inévitable parce
que la Société gauloise marchait vers l'ordre opposite, c'est-à-
dire vers l'égalité des familles et la mobilité des rangs sociaux;
mais il ne faut pas en conclure qu'elle était inévitable, par
rapport à la royauté.
Je prie le lecteur de s'arrêter sur cette distinction. Je veux
dire que si la révolution, devait s'accomplir infailliblement
contre la noblesse et le clergé, l'orage populaire pouvait passer
sur la tète de la dynastie sans l'atteindre. C'est ce qui serait
arrivé si nos rois étaient restés dans l'esprit d'impartialité, qui est
l'esprit de la souveraineté, mais en épousant les intérêts d'une
des factions, la royauté entrait dans l'arène et il était logique
qu'elle y reçût des coups et même la mort.
Pour faire tète à l'orage, il aurait fallu que, pendant les deux
derniers siècles, le trône eût été successivement occupé par des
âmes élevées et libérales, et non par ces espèces de Sultans-
Mongols qui employaient l'or et le sang du peuple à divertir
leurs maîtresses.
Une dynastie peut vivre une éternité au milieu d'un peuple,
mais c'est à la condition d'avoir lés hautes vertus qui protègent
les puissances publiques ; et on comprend sans peine que la
royauté française soit tombée, quand on se représente ces princes
aux passions vulgaires dont tout le génie se résumait dans ces
— 5 —
mots: « L'Etat c'est moi.» « Après moi, la fin du monde.»
Que fallait-il à la dynastie pour se conserver, sinon qu'elle
perpétuât les vertus royales de Saint-Louis, de ce prince « aussi
« pieux que brave; qui aimait la féodalité et qui lui porta les
« coups les plus sensibles ; qui vénérait l'Eglise et qui sut au
« besoin résister à son chef; qui respecta tous les droits, mais
« qui suivit par dessus tout la justice; âme candide et douce;
« coeur aimant tout rempli de la charité chrétienne. »
Malgré tout, la critique ne peut pas se représenter le règne de
Louis XIV comme un grand règne, et ce souverain comme un
grand roi; car il n'y a que petitesse dans un prince qui
sacrifie le bonheur public à son intérêt propre : une illustration
princière qui repose sur l'abaissement du peuple est, quoi qu'on
fasse, une illustration menteuse.
Comparer Louis XIV au soleil ! ! On ne peut être plus
ironique. Le soleil réchauffe, féconde et sème l'abondance, tandis
que le justinien français stérilisait toutes les sources où le
peuple pouvait trouver sa liberté et son bien.
Ce qui prouve la misère de ce prétendu grand roi, c'est
l'impuissance finale de son règne que Colbert nous peint sous
son vrai jour, quand il s'écrie au déclin de la vie : « On ne peut
plus aller.»
A Louis XIV succède Louis XV ; à la misère royale succède
la misère royale ; le peuple change de roi, mais il ne change
pas de morale politique : ce sont toujours les façons bas' empire
qui triomphent ; ce sont toujours les maîtresses royales qui régnent
et gouvernent de concert avec quelques hommes d'Eglise
plus ambitieux que chrétiens, plus païens que catholiques.
La conduite de Louis XV est une honte. Il n'en est pas de
plus blâmable, si ce n'est celle de la noblesse de cour et du
haut clergé qui demeurent spectateurs indifférents devant des
erreurs qu'ils auraient dû relever dans l'intérêt de la justice,
comme dans l'intérêt de la royauté et de la leur.
Quand on blâme ceux qui ont eu la puissance, ils peuvent
— 6 —
répondre qu'ils n'ont pas toujours été les maîtres de bien faire, et
que si la critique est aisée, l'art est difficile.
Dans une certaine mesure, ils ont raison; mais si les princes
et les hommes d'Etat ne peuvent pas toujours modérer les
appétits d'autrui, ils sont toujours libres d'être les maîtres, d'eux-
mêmes, car personne ne les oblige absolument et fatalement à
être violents, arbitraires et misérables.
La logique absout les hommes qui ont pu être inhabiles et
accepte les erreurs sur le choix des moyens, mais elle est
impitoyable pour les faits d'égoïsme. La vérité ne permet pas
que la haine aveugle et l'ignorance intéressée trouvent la
cause des excès révolutionnaires ailleurs que clans les vices
des hautes classes et de la royauté.
Pour être justes, nous devons laisser ces excès sur le compte
de ceux qui en ont souffert.
Que faudrait-il penser de la sagesse divine, s'il en était
autrement ? Où se trouvait avant 1789, si ce n'est dans les
hautes classes, ce mauvais esprit que maintenant nous appelons
voltairiens et qui consiste à rire de la vertu pour se raffermir
dans le vice et le justifier ?
Dès 1699, la princesse Palatine écrivait de Paris: « Il n'y a
« plus de vice ici dont on ait honte ; et si le roi voulait punir
« tous ceux qui se rendent coupables des plus grands vices,
« il ne verrait plus autour de lui ni nobles, ni princes, ni
« serviteurs. »
Je résume la question comme il suit :
1° La régénération du gaulois et son égalité intellectuelle
par rapport au franc rendaient la révolution nécessaire;
2° Les vices de la royauté, ceux de la noblesse et du haut
clergé, rendaient la révolution nécessairement violente ;
3° La violence du mouvement révolutionnaire devait être en rai-
son directe des oppositions qui voulaient l'ajourner et le combattre
CHAPITRE II.
Du mouvement politique pendant la première
République française.
En 1789, la royauté, le haut clergé et la noblesse n'avaient
plus ce prestige qui avait fait leur force en d'autres temps. Les
vices des uns et des autres les avaient perdus dans l'esprit du
peuple qui, avant tout, est sensible à la grandeur morale.
Quel changement, grand Dieu! depuis le jour mémorable où
les Parisiens embrassaient les genoux de Louis XV au retour
d'une guerre ! Quel enseignement pour les puissants dans ce
retrait subit d'affection !
La royauté et la noblesse perdent leur puissance parce qu'elles
en ont abusé, et voilà l'ancien régime ébranlé jusqu'à sa base.
L'édifice croule, et les Etats généraux sont réunis pour
travailler à sa réédification.
Voyons comment ils se sont acquittés de cette haute mission.
§ 1er. — DE LA FUSION DES ORDRES D'ÉTAT.
Dans les Etats généraux de 1789, c'était le tiers ordre qui
avait la popularité et la puissance morale.
Ce devait être une raison pour qu'il fat d'une modération
extrême, ne voulant dans aucun cas sortir de ses limites. —
Comme puissance directrice et prépondérante, son devoir était de
chercher l'accord de tous les partis ; il devait prendre soin
d'éloigner de lui toute idée d'ambition et s'effacer pour se faire
pardonner d'être le maître de l'opinion.
3
— 8 —
Au lieu de cela, le tiers état, cédant à un instinct de domina-
tion qui, pour être nouveau, n'en était pas moins excessif, veut
être le centre de toute puissance et dire comme Louis XIV :
« l'Etat, c'est moi. »
Le tiers ordre pouvait bien affaiblir la royauté et la noblesse
dans l'intérêt du peuple, c'est-à-dire dans l'intérêt général; mais
les Cahiers ne lui donnaient pas le droit d'usurper sur les autres
ordres et de garder pour lui exclusivement l'autorité qui
revenait à tous.
Le tiers ordre pouvait obliger les autres ordres à se réformer,
mais il n'avait pas le droit d'user de sa puissance pour les annihiler
et d'exiger autocratiquement qu'ils se fondissent en lui.
Cette fusion, qui se distingue par son caractère despotique,
est une faute de première importance. L'usurpation du tiers sur
les autres ordres fut un vrai crime, parce qu'elle est la mère de
toutes celles qui vont suivre.
En s'imposant, le tiers ordre devait perdre nécessairement
cette force et ce prestige qu'un corps politique puise dans
l'esprit de modération qui est l'esprit de justice.
La suprématie morale d'une classe s'affirme par son désinté-
ressement. Du moment que la bourgeoisie est égoïste et méconnaît
les droits d'autrui qui sont aussi sacrés que les siens, elle cesse
d'être une puissance.
Ne soyons donc plus étonnés si la bourgeoisie, affaiblie par
ses propres fautes, est bientôt débordée parce qu'elle n'a plus
l'autorité qui pouvait limiter les flots révolutionnaires et parce
que, selon la maxime d'Epictète : « Il n'y a plus de bornes
« pour ceux qui dépassent les bornes. »
§ II. — DES PRINCIPES DE 1789.
L'assemblée nationale voulut établir des principes, qu'on
désigne ordinairement sous le nom de principes de 89.
— 9 —
Pour bon nombre d'hommes, ces principes sont sacrés et
deviennent un article de foi. Pour eux, ce sont les immortels
principes; mais un simple examen suffit pour reconnaître que
ces principes ne répondent pas à la nature des choses, car tous
les pouvoirs les ont méconnus, y compris celui qui les a
formulés.
Comment expliquerait-on un pareil abandon, si ces principes
n'étaient pas un produit artificiel incapable d'application. L'an de
ces principes, par exemple, proclame la liberté imprescriptible
de la presse et de la parole.
C'est très-bien; mais si, à un moment donné, cette liberté
menace de livrer notre belle patrie à l'étranger, ou nous conduit
à la guerre intestine et à la dégradation politique, faudra-t-il
préférer la souillure de nos foyers et la ruine de l'Etat à la
suppression de la liberté de la presse ? Hésiterons-nous un seul
instant à méconnaître un principe qui se tourne contre sa fin et
qui menace la société au lieu de la défendre ?....
Voilà la question.
Nos pères de 1789 se sont trompés et la majorité de nos
modernes se trompe encore sur la question des principes.
La conservation de l'Etat, voilà le principe, celui qui est
naturel et conforme à la nature des choses ; mais les citoyens
peuvent essentiellement différer dans le choix des moyens de
conservation, et tandis que les uns verront dans la liberté de la
presse une menace pour la société, les autres peuvent la regarder
comme un moyen de régénération et de puissance.
Ces deux opinions ont leur raison de s'affirmer, et quiconque
y fait violence, au nom de la liberté, agit contradictoirement à
la liberté même.
En voulant, dans les moyens, une unité qui n'est possible que
dans la fin, les principes de 1789 se tournent contre eux-mêmes :
c'est-à-dire qu'ils sont essentiellement tyranniques au nom
de la liberté qui veut l'unité dans le but, mais qui proclame
la division possible dans les moyens.
— 10 —
Pour être libéraux, les principes de 1789 devaient se résumer
comme il suit :
« Les institutions nationales et la marche du gouvernement
« seront subordonnées à la volonté majorale, expressément
« formulée et conciliée avec la volonté expresse des minorités. »
L'application de ce principe unique et fondamental, c'était le
triomphe de l'isojurie, du droit naturel, du droit pour tous, de
sorte que toutes les réformes compatibles avec la justice, toutes
les libertés compatibles avec l'ordre, tous les progrès compatibles
avec la conservation de l'Etat, auraient été la conséquence logique
de ce principe, à peu près comme l'eau du ruisseau est la logique
de sa source.
§ III. — DE LA NUIT DU 4 AOÛT.
La modération et la mesure devaient être la loi pour l'assem-
blée nationale. Il fallait qu'à tout prix elle se dégageât des
influences oppressives et ultra-révolutionnaires de la capitale,
pour ne voir que la nation dans son vaste ensemble, car il n'en-
trait pas dans les vues des provinces de se réformer avec préci-
pitation.
La nuit du 4 août témoigna des bonnes intentions de l'assem-
blée nationale, mais elle fut une grave faute. Elle prouve, une
fois de plus, qu'on peut être criminel avec le dessein de bien
faire, car cette nuit a été une illégalité, en ce sens que les
députés ont outrepassé leur mandat au moment môme où ils
devaient s'y attacher avec énergie, comme à la seule planche de
salut qui put sauver la France du naufrage.
Les hommes de 1789 sont devenus les maîtres de cette doc-
trine déplorable, d'après laquelle les députés du peuple ne sont
pas tenus de subordonner leur vote à l'opinion des populations
qu'ils représentent, et c'est là le grand mal.
— 11 —
On s'étonne que l'asile des assemblées politiques ait été plu-
sieurs fois violé, mais si ces violations ont pu avoir lieu, c'est
parce que les corps politiques n'avaient pas cherché leur force et
leur prestige dans leur soumission à l'opinion publique. S'ils
n'eurent pas cette force morale qui s'impose et se fait respecter,
c'est parce qu'ils n'eurent pas les vertus qui la donnent.
Quel est donc le pouvoir, si hardi qu'il soit, qui oserait toucher
à la puissance législative, si celle-ci se renfermait dans son
devoir strict pour demeurer avec l'opinion? Je réponds,
aucun.
En 1789, il y avait en France, comme il y a chez tous les
peuples, des droits anciens qu'il fallait respecter pour être juste.
Ces droits, il fallait aussi les respecter pour être habile.
« Dans ces circonstances critiques, dit Mably, le législateur
« doit, pour ainsi dire, descendre de ses hautes spéculations, et
« se contenter des établissements les plus propres à faire aimer
« et désirer la liberté, sous la forme par laquelle elle peut plaire
« davantage. »
Dans son livre des droits et des devoirs du citoyen, ce profond
et sage penseur conseillait avec insistance la modération aux
réformateurs, s'ils ne voulaient pas échouer dans leur entre-
prise.
« Il y a une route, dit-il, dont les Etats naissants ne pourraient
« s'écarter sans un extrême péril : ils doivent se comporter avec
« une extrême circonspection.
Goethe exprime aussi l'avis que la précipitation est plus nui-
sible que profitable au vrai bien : «Je hais, dit-il, tout boulever-
« sèment violent, parce qu'on détruit ainsi autant de bien que
« l'on en gagne.
« Tout ce qui est violent et précipité me déplaît, parce que
« ce n'est pas conforme à la nature Pour la politique comme
« pour la nature, l'art est de savoir attendre. »
— 12 —
§ IV.— DE LA CONSTITUTION CIVILE DU CLERGÉ.
L'assemblée politique de 1790 s'essaie à réformer le clergé, et
dans sa tentative, elle a fait trop et pas assez. Au lieu d'aller
jusqu'à toucher à certaines croyances, il fallait tout simplement
obtenir que le roi remît entre les mains des fidèles les droits
de nominations ecclésiastiques qu'il avait reçus de ses prédéces-
seurs, c'est-à-dire que la réforme devait porter sur la royauté
et non sur le clergé même.
De cette manière, la question de l'église française était abor-
dée par le seul côté où elle était vulnérable. Le droit d'élection,
rendu aux fidèles, en nous ramenant au temps de la primitive
église, nous donnait un clergé national, ce qui était le problème
cherché.
Si ou veut bien y réfléchir, on verra que ce mode d'élection
est le seul qui convienne au clergé, parce qu'il est le seul qui
lui donne de la force morale et du prestige. Un ecclésiastique
ambitieux et peu scrupuleux dans le choix des moyens peut
triompher, en intriguant, auprès d'un seul homme ; mais avec
tout un peuple pour juge, la vertu seule peut triompher.
Quand on se représente les dignitaires de l'Eglise, choisis et
nommés par des souverains immoraux, voluptueux et adultères,
comme l'ont été la plupart de nos rois à partir de François 1er,
faut-il s'étonner de la décadence du clergé français et de son
peu de puissance morale.
Que les amis de l'Eglise réfléchissent bien à cela.
§ V. — DE LA MORT DE LOUIS XVI.
Que dirai-je maintenant des événements qui ont suivi l'oeuvre
de l'assemblée nationale ?
— 13 —
Qu'une seule chose : c'est qu'ils ont été la logique des événe-
ments qui les ont précédés.
Les menaces de l'étranger et l'invasion ont enlevé aux hom-
mes du pouvoir, ce qu'ils avaient de liberté d'action.
« Les fautes que font les hommes d'Etat, dit Montesquieu,
« ne sont pas toujours libres ; souvent ce sont les suites néces-
« saires de la situation où l'on est, et les inconvénients ont fait
« naître les inconvénients. »
Tous les hommes qui arrivaient au pouvoir, dans ces temps
d'erreurs et de fâcheuses méprises, n'avaient pas assez de pres-
tige pour arrêter les excès et rétablir l'ordre légal.
Un seul homme pouvait être le palladium de la paix et de la
liberté : c'était le roi. Mais le roi porte ombrage à la convention
qui vote son exécution, pour ne pas dire son assassinat, comme si
tuer un homme, c'était tuer l'idée qu'il représente ; comme si
détruire un effet, c'était détruire sa cause.
S'il est possible qu'un prince soit mis à mort, ce ne peut être
qu'au cas où il se sera rendu coupable d'un crime que les lois
positives de l'Etat prévoient et punissent de la peine capitale.
C'est là un principe que les juges de Louis XVI ont méconnu;
et l'esprit de justice considérera toujours ce prince comme une
victime, parce que c'est une puissance arbitraire et illégale qui
l'a frappé, et non la loi.
Louis XVI n'a pas voulu verser le sang du peuple, et il en
résulte que sa mémoire nous est plus chère que n'est chère aux
Anglais la mémoire de Charles 1er, parce que ce dernier s'est
positivement armé contre son peuple.
Des esprits, abusés par certaines analogies, ont cru et croient
encore que Louis XVI serait resté sur le trône, s'il avait immolé
des légions de patriotes; mais les derniers événements d'Espagne
prouvent que quand une souveraineté ne s'est pas fait équilibre
à temps, il n'y a plus pour elle qu'une logique : c'est la mort; à
moins pourtant que le peuple, par un mouvement d'habileté,
très rare à rencontrer, ne conserve sa dynastie, parce qu'il la
— 14 —
regarde comme le seul mal qui puisse guérir la société d'un plus
grand mal : la tyrannie des ambitieux.
§ VI. — DE L'EXTINCTION DE LA NOBLESSE.
Quand les hommes politiques n'écoutent que leur colère, ils
s'exposent à être très inhabiles ; c'est ce que les hommes de la
révolution ont bien prouvé. Ils veulent l'extinction de la noblesse
et ils la font plus puissante en la persécutant ; ils veulent la
dégrader, et ils la font plus distinguée en la faisant plus
rare.
« N'être pas » telle était la maxime du législateur de 1793,
à propos de la noblesse ; mais comme on ne pouvait pas empê-
cher qu'ils ne fussent quelques-uns, il eût été plus habile de
faire qu'ils fussent beaucoup.
Ceux qui rêvaient la fin de la noblesse n'avaient, pour y
arriver, qu'à exagérer le système des derniers rois qui ven-
daient et prodiguaient les titres de noblesse.
C'est une règle qu'une institution d'honneur est ruinée à sa
base, si ses rangs sont accessibles à des hommes vulgaires et à
des indignes.
§ VII. — RÉSUMÉ.
D'après les excès de la noblesse, du haut clergé et de la cour,
la révolution devait être violente, mais il ne s'ensuit pas que
cette violence fût de toute nécessité; car, de même que la
société est libre de faire grâce au meurtrier qui mérite la mort,
d'après la loi positive de l'Etat, de même les hommes influents
de la révolution pouvaient se mettre d'accord pour ne pas punir,
— 15 —
autant qu'ils le méritaient, les oppresseurs séculaires de la race
gauloise.
Cette différence, entre ce qui doit arriver et ce qui arrive,
révèle la puissance des âmes. Si les hommes de 1789 avaient eu
l'énergie de s'arrêter, d'eux-mêmes, par un effort initial, ils pré-
venaient, à la fois, les excès révolutionnaires et la dictature.
Je dis : la dictature, car celle-ci sera toujours le dernier mot
d'une révolution pendant laquelle les éléments sociaux ne sau-
ront pas s'harmoniser d'eux-mêmes.
Finalement, je me résume comme il suit :
1° La royauté, le haut clergé et la noblesse, avaient rendu la
révolution nécessairement violente, mais l'égoïsme de la classe
moyenne l'a rendue nécessairement mauvaise ;
2° Les excès de la révolution ont rendu la dictature néces-
saire ;
3° L'énergie de la dictature doit être en raison directe de
l'anarchie.
CHAPITRE III,
Du mouvement politique pendant le premier
Empire.
§ 1er.— DE LA LOGIQUE DU SACRE.
Il arrive souvent qu'un remède est presqu'aussi mauvais que
le mal, mais ce n'est point une raison pour dédaigner ce remède,
s'il est le seul qu'on puisse employer.
— 16 —
C'est le cas de la dictature dans le gouvernement de la chose
publique.
Les peuples ne font pas de l'esthétique en matière de gou-
vernement; ce qu'ils veulent, c'est une autorité qui fasse tout
simplement régner l'ordre, et cette simplicité de désir prouve
leur sagesse.
Les peuples désirent toujours un bon gouvernement, mais si
la perfection dans le genre n'est pas possible, ils aiment mieux
un gouvernement mauvais que de n'en pas avoir du tout.
Cette logique du bon sens nous explique la.grande fortune du
général Bonaparte. Le conquérant de l'Italie et de l'Egypte
personnifiait le génie qui châtie les mauvaises passions et ren-
ferme dans leur lit les cléments désordonnés..
Ce n'est pas connaître la nature humaine que de s'acharner
contre le 18 brumaire. Ceux qui font de l'esthétique gouverne-
mentale, peuvent le flétrir, mais, à part les hommes de parti,
l'opinion voyait avec raison, dans le 18 brumaire, un acte éner-
gique qui s'imposait comme une nécessité.
Nos penseurs du dernier siècle, notamment Montesquieu et
Mably, avaient prédit la dictature pour le cas où les assemblées
politiques usurperaient sur elles-mêmes et sur la vieille dynastie
française, de sorte que les auteurs réels du 18 brumaire sont
ceux qui n'ont pas su le rendre inutile.
La dictature étant inévitable, que nous importe le dictateur :
« Quand un peuple, dit Washington, est devenu incapable de
« se gouverner et prêt pour un maître, il n'importe d'où vient
« le maître. »
L'opinion publique aimait mieux un maître que le désordre,
et on peut appliquer au général Bonaparte ce que Montesquieu
dit de César : Si Napoléon avait pensé comme les patriotes, un
autre aurait pensé comme Napoléon.
Comme dictateur, le général Bonaparte s'est saisi de la puis-
sance souveraine et absolue. C'est bien; mais ce qui est mal,
c'est le mauvais usage qu'il a fait de cette puissance. Le
— 17 —
premier Consul avait pour mission de substituer l'ordre au désor-
dre, de calmer les éléments surexcités, de fortifier la loi con-
tre les attaques de l'anarchie ; mais, pour qu'il pût atteindre sa
mission, il fallait qu'il prit l'attitude d'un médiateur et fût l'im-
partialité au milieu des passions, c'est-à-dire qu'il devait se
désintéresser dans la question.
Au lieu de cela, le dictateur veut la couronne de Char-
lemagne, sans penser que le sacre suscitait contre lui les roya-
listes et les républicains pour lesquels l'empire n'était pas
l'idéal.
Par le fait de son couronnement, le juge, le pacificateur, de-
vient incapable d'impartialité. Son attitude dynastique le subor-
donne à ceux qui auraient dû s'incliner devant lui, et c'est avec
raison qu'on a pu dire : « Le général Bonaparte aspire à des-
cendre. »
Dans le titre d'empereur, le Consul à vie trouva une force
morale, apparente et fictive, tandis qu'il perdait la réelle et la
vraie.
Napoléon pouvait, avec raison, songera fonder une dynastie,
mais ce devait être en s'acheminant au trône, à la façon des
maires du palais ; tandis qu'en s'affirmant nettement comme
chef d'une dynastie impériale, il accumulait sur sa tête des
difficultés sans nombre, que désormais il ne pouvait plus sur-
monter.
« Ceux qui de particuliers deviennent princes, seulement par
« la fortune, dit Machiavel, ont peu de peine à y réussir ; mais
« ils en ont beaucoup à s'y maintenir. Ils ne trouvent point
« d'achoppement en chemin, parce qu'ils volent au trône plutôt
« qu'ils n'y vont ; mais quand ils y sont assis, c'est alors que
« toutes les difficultés surgissent.»
Napoléon 1er, assis sur le trône, n'avait pas pour se soutenir le
prestige de l'ancienneté dynastique ; il ne lui restait donc qu'une
ressource pour étouffer les plaintes des opposants à l'Empire,
c'était de fairece qu'il a fait, c'est-à-dire de se couvrir du
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prestige de César en triomphant de l'étranger et en mettant
l'Europe à ses pieds.
Pour demeurer le maître de ses ennemis intérieurs, il fallait
que Napoléon fut le maître des soi-disant ennemis extérieurs
de la France. Mais la victoire veut le combat; la défaite veut la
revanche ; l'humiliation des armées veut la purification par le
triomphe.
J'en conclus que la logique du sacre, c'était la guerre et tou-
jours la guerre. L'Europe voulait la guerre pour se relever et
Napoléon la voulait pour ne pas tomber, car sans elle il ne serait
pas resté plus de deux ans sur le trône.
Ce qui s'est passé alors est digne de remarque : c'est que ceux
qui faisaient le mieux les affaires du pouvoir impérial, sont
ceux-là mêmes qui armaient l'univers pour le combattre et
l'anéantir.
§ II.— WATERLOO.
La logique du sacre, c'était la guerre; et la logique de la
guerre, ce devait être un Waterloo quelconque.
La raison de ceci, c'est qu'à la longue il y a de certaines
victoires qui affaiblissent comme si elles étaient des défaites. C'est
ce qui est arrivé à Annibal en Italie; c'est ce qui est arrivé à
Napoléon pendant la campagne de France ; c'est ce qui arrivera
toujours quand les succès seront plutôt le fait du chef animé
d'un puissant génie, que le fait de la nation qui est devenue
indifférente par elle-même et qui s'achemine au combat plutôt
qu'elle n'y court.
Dans les premiers temps de la lutte, Napoléon puisait sa force
dans l'assentiment qu'il recevait de l'opinion publique en France;
mais quand celle-ci fut fatiguée de tant de victoires, on vit en
qu'on verra toujours, c'est qu'un homme de génie, si puissant
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qu'il soit, est impuissant quand la nation ne le soutient plus de
sa complicité.
En ce qui touche Waterloo, je ne puis admettre les fautes de
détails, auxquelles le vulgaire se plaît à attribuer nos revers,
comme, par exemple, la reddition de Paris, le retard de Grouchy,
le chemin creux du romancier, etc., etc.; car si Waterloo avait
été une victoire, une prochaine bataille aurait été notre
Waterloo. La fatalité des événements nous ménageait cette
défaite comme une surprise désagréable, mais promise.
Qu'on se garde bien de chercher une cause de nos revers dans
l'opposition des royalistes et des patriotes, car, si Napoléon 1er
n'avait pas été à lui seul son plus grand ennemi, ses enne-
mis réels auraient été précisément ceux qui l'ont poussé hors de
ses limites.
C'est une règle que si on veut' perdre une institution, un
homme public ou une dynastie, il suffit de lui rendre les abus
faciles.
Les défections de 1814 et 1815 avaient des raisons sérieuses
d'exister : le général Bonaparte, en devenant empereur, devenait
juge et partie dans sa propre cause. Cette situation le conduisait
à ne pouvoir souffrir, ni contradictions critiques, ni dignité
du caractère, ni indépendance des opinions ; de sorte qu'il ne
pouvait guère y avoir, autour de lui, que des personnalités
effacées, et il est contradictoire que la constance et l'énergie se
trouvent dans le même homme avec l'abaissement du caractère :
« Les personnes faibles, dit Larochefoucault, ne peuvent
« être sincères. »
En résumé, s'il y eut tant de défections autour de Napoléon,
après la campagne de Russie, c'est parce que s'éloigner de lui
c'était malheureusement afficher une espèce de libéralisme
pacifique, vers lequel l'opinion publique marchait avec d'autant
plus de vitesse, qu'elle sentait mieux que jamais les incon-
vénients de la guerre systématisée.
Tout le monde voulait la paix, mais cette paix n'était pas
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possible sans une bataille qui fut décisive contre nous, c'est-à-
dire sans Waterloo ; de sorte que tout le monde, en France,
désirait, sans en avoir conscience, ce Waterloo maudit.
Ceci ne doit pas nous étonner, car il arrive souvent que
les hommes attirent le malheur qu'ils repoussent, et cherchent
leur bonheur dans l'infortune.
§ III. — RÉSUMÉ.
En cédant à son goût pour le pouvoir, Napoléon s'est livré à
la fatalité des événements, ce dont il avait bien conscience, car
il disait de lui-même :
« Je dépends des événements, je n'ai pas de volonté ;
« j'attends tout de leur issue J'ai toujours été gouverné
« par les circonstances. »
Il n'en aurait pas été ainsi, s'il avait eu l'énergie de s'arrêter
sur la pente vertigineuse du pouvoir absolu.
Se donner personnellement des limites, malgré le vif désir de
dominer, et se dire à soi-même : « Tu n'iras pas plus loin, »
voilà ce qui eut révélé le législateur, doué d'un vrai génie
politique, comme Solon nous en offre un modèle.
Modérer sa propre puissance ; s'effacer au besoin devant
d'autres individualités et conduire les Français à l'émancipation,
par le chemin apparent de la dictature ; relever les courages
civiques et chercher sa propre force dans la force d'âme des
citoyens, telle devait être la règle de conduite du premier Consul.
Comme homme de génie, comme esprit transcendant, Napo-
léon a commis la faute très grave de compromettre sa destinée
en se faisant couronner; cette faute lui est personnelle; mais,
pour le reste, les fautes de Napoléon ont été les fautes de
tous.
Si Napoléon n'a pas mieux fait ; s'il n'a pas su préparer les