Éloge de Blaise Pascal, discours présenté en 1813 au concours de l

Éloge de Blaise Pascal, discours présenté en 1813 au concours de l'Académie des jeux floraux par M. B. D*** [Desmousseaux]

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impr. de J.-N. Houdin (Gand). 1813. In-8° , 33 p..
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Ajouté le 01 janvier 1813
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ÉLOGE
DE
BLAISE PASCAL.
De l'Imprimerie de J. N. HOUDIN, rue de Catalogne, à Gand.
ÉLOGE
DE
BLAISE PASCAL,
DISCOURS
PRÉSENTÉ, EN 1813 , AU CONCOURS DE L'ACADÉMIE
DES JEUX FLORAUX ;
PAR M. B. D**************
Ingenium Pascalii, etsi communis eruditorum
fama celebraverit, quale tamen et quantum
esset, paucis omnino notum fuit.
NICOLE, ÉLOGE DE PASCAL.
GAND.
MAI 1813.
L'ACADÉMIE des Jeux Floraux avait proposé ce
sujet en 1811 et 1812 : elle vient de le remettre au
Concours pour 1814.
É L O G E
DE BLAISE PASCAL.
PRÈS de deux siècles se sont écoulés depuis la nais-
sance de Pascal, et son nom les a traversés sans que
les efforts, toujours renaissans, de la haine et de l'in-
crédulité , aient pu en affaiblir l'éclat. Ce grand homme
trouva ses premiers ennemis dans le sein de la Religion :
tous les ennemis de la Religion furent ensuite les siens.
Une association puissante le persécuta pendant sa vie :
une secte nombreuse attaqua sa mémoire, tantôt avec
emportement, tantôt avec perfidie. Durant, ce long in-
tervalle , presque tous ses partisans ont négligé de le
défendre, les uns par crainte, les autres par la convic-
tion que Pascal n'avait pas besoin d'apologie, et qu'il
survivrait à ses détracteurs comme à ses panégyristes.
Cependant une Académie célèbre, jalouse d'affranchir
de tout reproche d'ingratitude les lettres et la patrie,
se rend aujourd'hui l'interprète de la reconnaissance
nationale. Elle dit aux orateurs :
« Il a existé en France et dans le XVII. me siècle,
un homme que la nature avait créé mathématicien.
Enfant, il devine Euclide, étonne Descartes, et bientôt,
reculant les limites de la science, il dépasse tous ses
rivaux.
» Une circonstance imprévue lui fait prendre la
2 É L O G E
plume : son livre, traduit dans toutes les langues, fixe
l'idiôme dans lequel il est écrit.
» Il avait entrepris de prouver la vérité de la Religion ;
la mort a interrompu son ouvrage ; mais la postérité en
a recueilli, avec respect, les fragmens épars.
» Orateurs, voilà celui que vous devez louer ! Il fut
l'honneur des Sciences, des Lettres et de la Religion ; et
pour l'apprécier avec impartialité, jamais époque ne fut
plus favorable que le règne d'un Prince magnanime qui
les honore, les protège, et veut que ces trois flambeaux
de la raison humaine, rallumés par ses mains triom-
phantes , nous éclairent sans cesse et ne nous égarent
jamais. »
J'ose me présenter dans la lice. Plus heureux que
beaucoup d'autres panégyristes, je n'aurai jamais besoin
d'indulgence que pour moi-même : on chérit, on estime
en Pascal l'objet de son admiration ; car s'il eut le génie
de plusieurs grands hommes, il eut aussi les vertus de
plusieurs hommes de bien.
DE BLAISE PASCAL. 3
PREMIÈRE PARTIE
PASCAL reçut le jour à une époque (1) où s'opé-
raient, à-la-fois, deux révolutions également mémo-
rables , l'une dans l'ordre politique , l'autre dans le
système des connaissances humaines. Richelieu, pour
établir sur des fondemens inébranlables la puissance du
trône et la force de la Nation, étouffait la guerre ci-
vile, allumait la guerre étrangère, frappait au dedans
comme au dehors les ennemis du Prince et de la
Patrie. Descartes attaquait avec audace les notions
reçues dans les écoles, et foulait aux pieds, dans sa
marche rapide , des erreurs consacrées par le nom
d'Aristote et par vingt siècles de vénération. Mais
telle est là bizarrerie de nos destinées et l'incertitude
de tous les calculs, que le savant, conduit par les
sciences exactes à révéler lés lois immuables de la
nature, n'a élevé qu'un édifice fragile détruit en peu
d'année ; au lieu que le Ministre, agissant sur des élé-
mens aussi mobiles et aussi incertains , en apparence,
que le sont les passions des hommes, a établi le sien
sur des bases solides et a donné à la France près de
deux siècles de tranquillité intérieure. Descartes avait
rendu un grand service à l'Univers, en apprenant
aux savans à douter. Heureux si, après avoir ensei-
gné le chemin de la vérité , il n'eut pas pris pour
elle les fantômes de son imagination !
Il fallait combler le vide effrayant qu'il avait laissé
dans la série de nos connaissances : Gassendi essaya
de le faire, et ne put y parvenir. Le seul homme qui
pouvait enlever à l'Angleterre et à l'Allemagne la
gloire de détruire et de réparer tant d'erreurs, venait
4 É L O G E
de naître : chacun de ses pas, dans la carrière des
sciences, prouve jusqu'à quel point son génie l'aurait
conduit, si des circonstances étrangères ne l'avaient
arrêté. Qui oserait, en voyant ce qu'il a fait, dire ce
qu'il n'aurait pas pu faire ? Dès l'enfance il se montre
ce qu'il doit être toute sa vie. Tel est l'éclat de ses
dispositions naissantes, que son père abandonne, pour
les cultiver , sa ville natale et la magistrature dont il est
revêtu (2). Telle est la faiblesse de son tempérament,
que ce tendre père redoutant le moment de l'applica-
tion, l'éloigne avec autant de soin que d'autres en
mettent à l'avancer. L'étude des langues , premier ali-
ment donné à sa curiosité insatiable, ne satisfaisait
point son esprit, avide de notions plus positives. Fils
d'un savant distingué, élevé au milieu des plus savans
hommes de France, il annonça bientôt un penchant
décidé pour les mathématiques : elles étaient l'unique
objet de ses désirs ; mais plus ils étaient ardens, plus
son père craignait de les contenter. Livres , crayons,
instrumens, tout ce qui aurait pu lui donner une idée
de ces sciences était soigneusement dérobé à sa vue.
Vaines précautions ! son génie ne força que trop
tôt les barrières qu'on lui opposait. Il avait obtenu,
comme par surprise, une définition de la géomé-
trie. Dès ce moment plus de jeux, plus de repos ;
sa tête fermente. Il trace sur le parquet des ronds et
des barres ; il en forme des figures qu'il compare
entr'elles. Il se crée des axiomes, des règles, et par-
vient, en suivant la route que son intelligence lui
trace, jusqu'à la 32.me proposition du premier Livre
d'Euclide (3). Son père interrompit, par sa présence,
cette suite de prodiges. Je ne peindrai pas son éton-
nement ; ce mot est trop faible : il ne fut pas surpris,
DE BLAISE PASCAL. 5
il fut épouvanté ! oui, l'épouvante se mêla à sa joie ,
ses yeux se remplirent de larmes.... un seul mo-
ment venait de lui révéler le destin de. son fils, son
génie, ses travaux et sa fin prématurée.
Rien désormais ne put modérer l'essor de Pascal.
Admis au sein de la petite Académie dont la mai-
son de son père était l'asile, il étonna les savans,
qui la composaient , et parvint bientôt à les sur-
passer. Les Mersenné, les Roberval, les Carcavi s'ho-
noraient d'avoir été ses maîtres et d'être devenus ses
disciples. Son premier ouvrage fut envoyé à Descar-
tes ( 4 ) , qui se refusa à croire qu'un enfant en fût
l'auteur : cet enfant sut bientôt, par de nouveaux chefs-
d'oeuvre, forcer le père de la philosophie à rétracter,
ses doutes. Parcourant en. vainqueur le domaine de
toutes les sciences, il les enrichit de ses découvertes.
Je le vois, à dix-neuf ans, se livrant enfin sans contrainte
à son génie, rendre le bois même susceptible d'opérer
en un moment les calculs les plus compliqués ( 5 ) ; lui
donner tous les effets de la pensée; et, pour faire
exécuter ce chef-d'oeuvre à des ouvriers incapables de
le concevoir , les surpasser dans l'art de façonner le
bois et le métal.
La physique appelle ses regards. Il va, du premier
coup-d'oeil, percer les ténèbres qui, depuis deux mille
ans , obscurcissaient la vérité.
Le globe que nous habitons est enveloppé jusques
à une certaine hauteur d'un fluide léger, transparent,
invisible, nécessaire à l'existence de tous les êtres, et
qui, par sa ténuité , échappe à presque tous nos sens.
L'antiquité n'osant l'assimiler à la matière, en fit l'em-
blême de notre âme, qu'elle regardait comme le souffle
de la Divinité. Pascal rompt le prestige. Il donne du
6 É L O G E
poids à cette substance, si légère , de l'élasticité à ce
fluide si volatil. Il détruit à jamais, par une expérience,
admirable (6), l'antique chimère de l'horreur du vide
que Galilée et Toricelli avaient, avant lui, vainement
attaquée; et, par deux savans Traités (7), il marque
les premiers pas dans la carrière qu'il venait d'ouvrir
aux physiciens.
L'envie ne put lui pardonner tant de gloire. La
vieille école s'épuisa en subtilités pour expliquer un
fait qui renversait tous ses principes; et ne pouvant
y parvenir, elle eut recours aux injures (8). Pourquoi
faut-il qu'au nombre des persécuteurs de Pascal, je
rencontre celui qui porta au péripatétisme les premiers
et les plus dangereux coups ? Je révélerai avec douleur
un outrage que Pascal ressentit avec indignation. Oui,
Descartes s'efforça de lui ravir de sa découverte ; mais
la postérité l'en a puni en refusant de le croire. Ah!
si j'osais joindre ma faible voix à celle du premier
poëte de notre siècle (9), je dirais à mes concitoyens :
Vengez un grand homme de l'injustice de nos an-
cêtres. Que le Puy-de-Dôme, porte le nom de celui
qui l'a illustré ! Quel est le savant, l'écrivain, le philo-
sophe qui ne visitât avec recueillement le Mont-Pascal,
et. qui n'aimât à parcourir des lieux où tout parle
encore de sa gloire ?
Toujours ardent à poursuivre la vérité, il lui tendait,
si j'ose ainsi parler, des piéges où elle se laissait prendre.
Emule heureux de Pythagore, il surpassa de beaucoup,
dans son Triangle arithmétique, le carré célèbre du
philosophe grec. La seule disposition des chiffres lui
faisait découvrir une foule de propriétés importantes
que l'analyse n'aurait atteint qu'après de longs travaux :
Conception vraiment originale, où la géométrie sert
DE BLAISE PASCAL. 7
le calcul, et où la science met à profit les combinai-
sons du hasard !
C'est en vain que je voudrais le suivre par-tout où!
son génie l'entraîne. Que d'inventions ingénieuses et
utiles je suis forcé de négliger (10)! Que je regrette,
sur-tout, de ne pouvoir parler de ces recherches sa-
vantes (11) que Pascal fit, de concert, avec l'un des
Illustres de la cité Palladienne, le célèbre Fermat ! Quel
spectacle plus intéressant que de les voir tous deux
marcher au même but par des chemins différens, at-
teindre sans cesse, par des procédés divers, un résultat
semblable, sans jamais pouvoir se devancer ! Et quand
Pascal s'écrie que Fermat est le plus grand géomètre du
monde, lequel doit-on le plus admirer, de celui qui
mérita un pareil témoignage, ou de celui qui fut assez
modeste pour le rendre ?
L'instant est arrivé où Pascal, arraché aux sciences
par un événement effroyable, saura s'ouvrir de nou-
velles routes à la gloire. Emporté par dés chevaux fou-
gueux, au moment d'être précipité dans les ondes (12),
il va périr ; un miracle peut seul l'arracher au trépas....
Mais que vois-je ! la main du Tout-Puissant le retient
sur les bords de l'abîme, Pascal respire ; et, dans l'élan
de sa reconnaissance, il jure de consacrer le reste de
sa vie au Dieu qui l'a sauvé. Il 1& tiendra, ce serment
dicté par la reconnaissance, et nous lui devrons les
deux plus beaux monumens de l'éloquence et de la phi-
losophie chrétienne. Mais son être frêle et délicat pourra-
t-il résister aux accès de la fièvre brûlante que vient
d'allumer dans son sang une commotion aussi terrible?
Dans le silence des nuits, son imagination exaltée lui
retrace cette scène d'épouvante. Il voit se rouvrir, à
ses côtés, le gouffre prêt à l'engloutir ; il voit le bras
8 E L O G E
céleste qui le retient : il entend la voix de d'Eternel
qui lui crie ; « Cesse de chercher la vérité dans les
» mystères de la science humaine, dans les vains oracles
» de la philosophie ; sois le défenseur de mes mystères,
» l'interprète de mes oracles , et consacre-moi, sans
» partage, les jours que je t'ai conservés. »
La sensibilité s'afflige d'un semblable événement, et
la raison s'en étonne : mais, que les amis de Pascal se
rassurent ; ce nuage passager se dissipera sans laisser
de traces.
O vous, dont le coeur froid n'a vu dans une Religion
touchante qu'un sujet inépuisable de railleries ; vous,
dont le triste scepticisme a exercé sur tousses défenseurs
la persécution du ridicule, ne vous livrez pas à la joie
maligne que le malheur, du génie pourrait vous inspirer!
Cessez de répéter une calomnie absurde dictée par la
plus basse envie. A qui persuaderez-vous que l'auteur
des Provinciales fût un insensé ? Un autre ouvrage, il
est vrai, excite particulièrement votre haine ; mais c'est
à Pascal lui-même que j'en appelle, et l'inventeur des
problêmes de la Cycloïde absoudra l'auteur des Pensées.
Depuis long-temps, livré aux douleurs les plus vives,
ce grand homme descendait rapidement vers la tombe,
lorsque, pour se distraire un moment de l'excès de ses
maux, il jeta sur les sciences un dernier regard (13).
On sait comment, après avoir posé les problêmes de
la Cycloïde, il inventa une nouvelle géométrie pour
les résoudre. Frappés de la sublimité de ses découvertes,
ses pieux amis conçurent le projet d'en élever un
trophée à la Religion, en prouvant que l'on peut allier
aux connaissances les plus élevées, la simplicité de la
foi. Des prix furent proposés à tous les savans de l'Eu-
rope ; mais aucun des concurrens, parmi lesquels on
DE BLAISE PASCAL. 9
comptait les Wallis, les Huyghens, ne put les obtenir.
Tous reconnurent Pascal pour leur vainqueur. Ce tra-
vail, regardé comme l'un des efforts les plus étonnans
de l'esprit humain, ne coûta que huit jours à' un
homme expirant.
Oui, celui-là seul pouvait ravir, d'avance, à Newton
et à Leibnitz, l'honneur de succéder à Descartes, qui,
dans un aussi petit nombre d'années, avait tellement
accru la masse des lumières. Après avoir vu Pascal
recréer la physique et la géométrie, perfectionner l'al-
gèbre, enrichir la mécanique de plusieurs chefs-d'oeu-
vre, fournir à Newton le typede son fameux Binôme,
je ne puis que gémir lorsque la mort l'enlève sitôt à
sa patrie. Des problêmes de la Cycloïde au calcul dif-
férentiel et intégral, il n'y avait qu'un pas ; s'il avait
pu réunir en faisceau les diverses branches de ses con-
naissances , nul doute qu'il n'eût avancé les progrès
de l'esprit humain plus qu'aucun des philosophes qui
l'ont suivi ou précédé. Mais calmons nos regrets ; ces-
sons d'envisager dans Pascal le savant du premier
ordre, pour le voir créer, par un ouvrage immortel,
la langue que nous parlons , et venger , par les traits
du ridicule et d'une sainte indignation, la pureté de la
morale évangélique que d'imprudents novateurs s'effor-
çaient d'altérer.
10 É L O G E
SECONDE PARTIE.
C'EST pour l'homme de génie un supplice cruel,
que de se voir méconnu par ses contemporains ; que
d'être forcé de renfermer dans son sein le sentiment
de sa supériorité , et d'attendre, pour être apprécié, le
jugement équitable, mais tardif, des générations à venir.
Ce supplice dut être celui de presque tous les grands
écrivains du siècle de Louis XIV. Eblouis par l'éclat
de ce beau règne, nous envions le sort de ceux qui en
ont été les témoins, sans songer qu'il a fallu que les
grands hommes, dont les ouvrages font nos délices, se
formassent des juges avant que d'avoir des admirateurs.
L'enthousiasme irréfléchi qu'inspire le beau à ceux qui
sont incapables de l'analyser, ne peut satisfaire le génie
qui le produit : pour lui , des louanges maladroites
sont peut-être un plus grand tourment que des criti-
ques absurdes. S'il est vrai de dire que Pascal, par les
beautés de son style, a sauvé de l'oubli un ouvrage que
son sujet semblait y condamner, il serait peut-être
plus juste de penser que le choix du sujet a préservé
son ouvrage de l'indifférence de ses contemporains. Il
suffit, pour se convaincre de cette vérité, de jeter un
coup-d'oeil sur l'état de la littérature au moment où
les Provinciales furent publiées (14).
Des grands poëtes qui ont illustré le XVII.me siècle,
Corneille était le seul qui se fut fait connaître. Presque
toujours pur lorsqu'il est sublime, mais incorrect dès
qu'il se néglige, il avait tous les défauts de son siècle ;
et son siècle, comme pour l'en punir, lui assimilait
des écrivains qui n'avaient de commun avec lui que
DE BLAISE PASCAL. II
les défauts. C'était ainsi que Balzac était proclamé le
restaurateur de la langue, le maître du beau style ;
que, plus tard, le sage Boileau, se laissant aller
aux préjugés de son enfance , associait hardiment le
nom de Voiture à celui d'Horace, et plaçait au pre-
mier rang Ablancourt et Patru. Ce n'est pas que
ces écrivains n'aient publiés des ouvrages encore es-
timés ; mais en général leurs efforts ne signalaient
que la défectuosité de la langue : elle n'était encore
qu'un instrument imparfait ; elle avait perdu la
naïveté des vieux temps sans avoir acquis le naturel.
Entravée par une imitation maladroite de la langue
latine, la diffusion et la monotonie formaient son
caractère. Le jargon ridicule des précieuses infec-
tait jusqu'aux écrits de controverse; en un mot, le
bon goût était inconnu. Il fallait, pour le faire naître y
qu'un grand homme apprit aux Français l'usage qu'ils
pouvaient faire de leur langue.
Alors paraît un livre singulier ; tous les contrastes
s'y trouvent rassemblés: on y traite les matières
les plus graves du dogme et de la morale chrétienne,
d'un style enjoué et presque badin , sans jamais
manquer au respect que le coeur le plus pieux doit
à la Religion. L'auteur y emploie tour-à-tour, pour
accabler ses adversaires, le ridicule et l'indignation , et
jamais les traits de l'un n'affaiblissent l'impression de
l'autre. Sous le voile de la plaisanterie se cache la dia-
lectique la plus serrée. Un dialogue piquant et naturel,
des caractères tracés avec vérité, des situations drama-
tiques donnent à la première partie de cet ouvragé
tout l'intérêt d'une bonne comédie : des morceaux vé-
hémens écrits avec noblesse en mettent la seconde à
côté de ce que l'antiquité a produit de plus éloquent.