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Eloge historique de Romain de Sèze, discours de rentrée prononcé à l'ouverture des conférences de l'ordre des avocats à la cour impériale de Bordeaux le 22 janv. 1868 / par Paul Emile Vigneaux,...

De
52 pages
Impr. de Lepaise (Bordeaux). 1868. Sèze, Romain de. 53 p. ; in-8°.
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ÉLOGE HISTORIQUE
DE
ROMAIN DE SEZE
DISCOURS DE RENTRÉE
PRONONCÉ A L'OUVERTURE
DES CONFÉRENCES DE L'ORDRE DES AVOCATS A LA COUR IMPÉRIALE
DE BORDEAUX
le 22 Janvier 1868
PAR
::riUL-ÉMILE VIGNEAUX
Arocal à la Cour imptriale. Docteur en droit.
BORDEAUX
A. LEFRAISE, IMPRIMEUR DE LA CHAMBRE DE COMMERCE,
, Eue Sainte-Catherine, 56, Bazar-Bordelais.
1868
ÉLOGE HISTORIQUE
DE
ROMAIN DESÈZE
MONSIEUR LE BÀTONNIER,
MESSIEURS ET CHERS CONFRÈRES,
Dans une de ces longues séances où la Convention délibéra
si elle accorderait un défenseur à un accusé, un homme,
s'effrayant sans doute que, même pour la forme, la parole fût,
un instant, laissée à la justice et à l'humanité, s'écriait, avec
une ironique amertume : « Nous pourrions bien décerner quelque
» jour des couronnes civiques à l'avocat de Louis Capet! » (1)
Cette prédiction, que son auteur croyait dérisoire, méritait,
Messieurs, d'être réalisée; elle le fut. Je ne parle point des
honneurs dont la royauté restaurée accabla la vieillesse de celui
qui s'était dévoué pour la royauté proscrite. Avant même que
pût être acquittée cette dette de la reconnaissance monarchique,
de Sèze avait trouvé, dans les hommages spontanés de l'admi-
ration publique, une récompense plus douce à son cœur. Sa
mort redoubla ces glorieux témoignages. La Chambre des Pairs
et l'Académie entendirent leurs voix les plus éloquentes déplorer
la perte que, toutes deux, elles avaient faite; le pays associa
(I) Robespierre.- Séance du 2 décembre 4792. [Moniteur du 5.)
4 ÉLOGE
son deuil au deuil du prince; et, pour un temps, les partis
acharnés oublièrent, à louer de Sèze, les querelles qui les divi-
saient.
Que peut-il donc manquer à cette gloire? L'avocat dont je
raconte la vie aurait trouvé, Messieurs, que, parmi tant d'hom-
mages, il lui manquait encore l'hommage le plus précieux pour
un avocat : celui que, dans nos solennités annuelles, une pieuse
coutume décerné aux plus illustres de nos morts. Après les
louanges de l'Académie, après celles de la Tribune, pourquoi
donc ce silence dans le Barreau? La Tribune et l'Académie
n'avaient pourtant à célébrer, j'oserai le dire, que les moindres
titres d'un homme qui les a sans doute honorées. Mais ce n'est
point dans quelques discours purement littéraires (1), ce n'est
point même dans ces luttes législatives où l'âge avait glacé sa
verve, que l'on retrouve tout de Sèze et que son talent se déploie
tout entier. C'est à la barre qu'il faut l'entendre, soit que, dé-
nonçant à la justice royale la vieille intolérance des lois (2), il
attire sur lui les regards de la France nouvelle ; soit qu'aban-
donnant, pour les affaires politiques, les procès vulgaires, il
prélude par l'acquittement d'un fidèle défenseur de la royauté (3)
à la défense de la royauté elle-même; soit qu'enfin, dans le
plus grand débat que les révolutions aient jamais ouvert, il
gagne, au tribunal de la nation et de l'histoire, la cause perdue
devant le tribunal de la Terreur. C'est au Barreau que de Sèze
doit sa gloire; c'est à une plaidoirie qu'il dut tant d'épreuves
et de récompenses; c'est donc à notre Ordre, Messieurs, qu'il
appartenait surtout de célébrer cette mémoire; et, puisque
le Barreau de Paris, après nous avoir enlevé un tel confrère,
semble nous réserver, en échange, l'honneur de le louer au nom
(4) Discours de réception à l'Académie; 25 avril 4816. (Actes de l'Académie. )
Réponse au discours de réception de Cuvier; 27 août 4818. (Ibid.).- Discours sur
, le prix de vertu; 25 août 4824. (Ibid.)
(2) Affaire de la marquise d'Anglure.
(3) Affaire du général de Bezenval.
DE ROMAIN DE SÈZE. Il i
de tous (1), vous me trouverez un peu moins téméraire d'avoir
entrepris cet éloge. J'ai cru qu'après de longues années, le
temps est venu de rompre ce silence; je me suis rappelé qu'à
Bordeaux commença la gloire d'une famille qui revient y con-
tinuer sa tradition; j'ai espéré que la mère-patrie pardonnerait
à son transfuge d'avoir cherché ailleurs plutôt des occasions
éclatantes que de mieux inspirants modèles.
Ce que je veux louer en de Sèze, c'est uniquement l'avocat.
Redire après un Châteaubriand la vie politique (2), après un de
Barante les titres académiques de leur collègue (3), loin de moi
semblable prétention. Pour le vulgaire, sans doute, de Sèze a
vécu assez en un jour; mais, s'il appartient à l'histoire, il n'en
appartient pas moins à notre Ordre; et, n'eût-il pas défendu la
tête d'un roi, sa vie nous offrirait encore assez d'exemples et
de leçons. Il resterait toujours le grand avocat, le grand honnête
homme, pour qui semble si bien fait le vers le plus connu
de son prédécesseur à l'Académie :
« L'accord d'un beau talent et d'un beau caractère. »
Et voilà pourquoi j'ai voulu, Messieurs, en lui décernant,
en votre nom, cette dernière couronne, réaliser jusques au bout
la prophétique imprécation de Robespierre.
La famille Desèze est originaire de Saint-Ëmilion. - Dès
l'année 1458, les registres de cette commune montrent un
Desetze parmi les électeurs (4). En 1544, Bernyn Desèze
(1) Jusqu'à présent, l'éloge de -R. de Sèze n'avait été prononcé ni au Barreau de
Paris, ni à celui de Bordeaux.
(2) Éloge de R. de Sèze, prononcé à la Chambre des Pairs par Chateaubriand; 18 juin
4828. (Moniteur du 20.)
(3) Éloge de R. de Sèze, prononcé à l'Académie française par de Barante, son succes-
seur; 20 novembre 1828. (Actes de l'Académie.)
(4) Saint-Emilion, son histoire et ses monuments, par J. Guadet. Paris 4841. ,
6 ÉLOGE
était jurât. Un autre Desèze le fut avant l'année 1566.
Durant les guerres de religion, qui ensanglantaient alors la
Guyenne, Saint-Ëmilion, tout dévoué à la vieille foi, devint,
par sa position escarpée, l'un des avant-postes du catholicisme;
et, le 2 septembre 1588, les bourgeois de cette petite ville
accédèrent, par un serment solennel, au célèbre Édit d'Union.,
qui réconciliait Henri III avec les ligueurs (1). Au nombre des
signatures qui ceuvrent le procès-verbal du serment, l'on re-
marque celle d'Arnaud Desèze, ancien jurât. -- Un Desèze
encore, membre aussi de la Jurade, fut choisi, en 1615, pour
haranguer, à son passage, le roi Louis XIII, qui venait recevoir
à Bordeaux sa femme, la jeune infante Anne d'Autriche (2).–
Au mois de juillet 1620, grande alerte à Saint-Ëmilion : voilà
les huguenots qui arrivent! Aussitôt la Jurade d'ordonner un
recensement des escopettes à domicile ; entre les bourgeois bien
armés (ce devaient être les plus fervents), je distingue Antoine
Desèze, ex-jurat, et ÉJie Desèze, avocat; quant à maître Estienne
Desèze, je le soupçonne de quelque tiédeur dans ses convictions :
il ne peut exhiber le moindre mousquet; injonction lui est faite
d'avoir à s'en procurer sans délai (3). L'année suivante,
1621 (4), les hasards de la guerre civile ramènent Louis XIII à
Saint-Ëmilion. Parmi les jurats chargés de le recevoir à la Porte-
Bourgeoise, reconnaissons Élie Desèze, l'avocat. Décidément
cette famille est prédestinée à discourir devant les Bourbons,
car j'entends Antoine Desèze débiter, et fort bien, le compliment
municipal à Sa Majesté (5).– En 1625, ce même Antoine, qua-
trième aïeul de Romain, parvint à la mairie de Saint-Ëmilion (6).
e -
(4) L'Édit d'Union, enregistré , le 19 juillet 1588, au Parlement de Rouen. Cayet,
Chronologie novenaire, t. Ier. J. Guadet, p. 176-7.
(2) Le Barreau de Bordeaux J de 4775 à 1845, par M. H. Chauvot, avocat, p. 43.
(3) J. Guadet, p. 472-74.
(4) Campagne de 621 contre les protestants de Guyenne. Mémoires de ueageam.
Mémoires de Puységur. Journal de Bassompierre. -
(5) Mercure de France, L. VU, p. 600. Guadet, p. 475-179.
(6) Chateaubriand, Éloge de de S'ze.
DE ROMAIN DE SÈZE. 7
Désormais, nous ne perdrons plus au Barreau la trace des
Desèze. C'était alors, dans la bourgeoisie, une sorte de point
d'honneur domestique de se transmettre, avec la noblesse d'un
nom sans souillure, la profession illustrée par les aïeux. La
moindre ville citait avec orgueil quelques-unes de ces dynasties
du talent héréditaire. Et, même à côté de Bordeaux, Saint-
Émilion ne paraissait point stérile en hommes. Deux familles
surtout s'y partageaient une humble gloire locale, suffisante
pour leur ambition, insuffisante pour leur mérite. A l'une,
le Barreau libournais empruntait l'élite de ses orateurs; dans
l'autre, l'élection populaire aimait à recruter les magistratures
municipales, lorsque, du moins, la royauté le daignait per-
mettre (1); et plus d'un grand siècle s'écoula sans que le suffrage
public fût infidèle à la famille Guadet (2), ni l'éloquence à la
famille Desèze (3). Dans ces rivalités de clocher, qui donc aurait
prédit à ces bourgeois de Saint-Ëmilion qu'un jour leurs descen-
dants personniiferaient la plus grande lutte des temps modernes?
et que l'un d'eux oserait défendre un roi que l'autre oserait
condamner?
Déjà quatre générations de Desèze auraient mérité de plaider
ailleurs que devant le sénéchal de Libourne. Mais ce fut seule-
ment en 1736 que l'un d'eux put s'arracher à la patrie. Ce jeune
homme, de vingt-sept ans à peine, s'était fait distinguer de
loin par le Premier Président au Parlement, M. Leberthon (4).
Honneur au magistrat éclairé qui sut attirer à Bordeaux le
précurseur et l'un des modèles de notre glorieux Barreau gi-
(4) Durant tout le XVIIIe siècle, le droit d'élire aux magistratures municipales fut
enlevé, vendu, retiré, revendu aux communes, suivant les besoins du fisc. Pour
Saint-Émilion, voir J. Guadet, S VIII. p. 481-488.
(2) Éloge de Guadet, par M. Lussaud, avocat, p. 3.
(3) On trouve le tableau biographique de la famille Desàze à la fin de l'ouvrage pré-
cité de J. Guadet, p. 331.
(4) André-François-Benoît Le Berthon, Premier Président au Parlement de Bor-
deaux, de 4734 à 766. - V. les Dernières années du Parlement de Bordeaux, par
M. de Larouverade, substitut de M. le Procureur général, p. 10.
8 ÉLOGE
rondin! (1) Mais nos devanciers ont applaudi, dans une autre
enceinte, l'éloge de Jean Desèze (2) et je n'ai point à vous
redire sa vie laborieusement paisible. Je ne vous le montrerai
point, aussi modeste dans ses ambitions que ferme dans sa foi
religieuse ou politique, tantôt refusant les offres d'une amitié
puissante qui lui proposait la Jurade (3); tantôt, seul contre ses
confrères, contre le Procureur général lui-même (4), soutenant
la cause de cette Compagnie célèbre qu'il avait chargée de con -
tinuer à ses enfants la forte éducation donnée à leur père (5);
tantôt enfin, plus heureux que l'aigle du Barreau de Paris,
décidant les avocats de Bordeaux à ne déserter point leurs de-
voirs, même devant les juridictions Maupeou (6). Je m'arrête;
le fils m'aurait pardonné de m'oublier à vanter le père; mais
comment louer son savoir après un Lally-Tollendal? (7) comment
louer une éloquence qu'admirait un Gerbier? une vertu qui im-
posait au duc de Richelieu? Jean Desèze n'eut qu'un rival; et
ce fut le grand Duranteau ! (8)
C'est à l'école et aux exemples d'un tel père que se formait
un fils dont la gloire devait faire pâlir toute celle de ses ancê-
tres.
Il n'avait pas suffi à M. Leberthon d'attirer Jean Desèze à
Bordeaux; le Premier Président avait voulu encore obtenir pour
son protégé la main de Marthe Dubergier de Favard, fille d'un
(1) M. Chauvot, p. 43.
4 (2) Éloge de Jean Desèze, prononcé, à la rentrée des conférences, par M. A. Cazaux;
13 décembre 1845.
(3) Le duc de Richelieu pressa Jean Desèze d'instances réitérées pour lui faire ac-
cepter les fonctions de jurat. - M. Chauvot, p. 45. M. Cazaux, p. 21-24.
(4) Trois procureurs généraux se signalèrent surtout contre les Jésuites : le célèbre
La Chalotais, à Rennes; Monclar, à Aix; Dudon , à Bordeaux.
(5) J. Desèze publia, en 1762, pour les Jésuites, un mémoire très-remarquable.–
Cazalet, Bouquet, Grenier et Duranteau se réunirent pour lui répondre, sous le pseu-
donyme de : Un curé de campagne. M. Cazaux, p. 27. M. Chauvot, p. 43-45.
(6) M. Chauvot, p. 47.
(7) M. Cazaux, p. 14. M. Chauvot, p. 48.
(8) Leur parallèle dans M. Chauvot, p. 48.
DE ROMAIN DE SÈZE. 9
conseiller au Parlement (1). De ce mariage, neuf fois fécond,
étaient nés des fils dignes de leur père. A les suivre dans les
voies diverses, où presque tous se distinguèrent, je m'écarterais
trop de mon sujet. Mais je ne puis, en parlant au Barreau de
Bordeaux, omettre ni Desèze aîné, avocat, jurat en 1788, élu
par le peuple au tribunal de district en 1790, et qui mourut,
en 1828, président de Chambre à notre Cour royale; ni Casi-
mir Desèze, d'abord procureur impérial, ensuite président de
Chambre à la Cour de Bordeaux, enfin premier président à la
Cour d'Aix jusqu'en 1830. Un autre frère, vicaire général, laissa
une mémoire chère au clergé. Enfin, comment oublier ce Victor
Desèze, que son Essai sur la Sensibilité plaçait, à vingt-cinq ans,
au premier rang'dans les lettres comme dans les sciences? (2)
Député aux États-Généraux (3), professeur d'histoire, longtemps
recteur de l'Académie de Bordeaux, il ouvrait ses salons, où
fréquenta Vergniaud, à ces réunions mi-politiques, mi-littéraires
que nos devanciers avaient mises en vogue. Soyons indulgents
pour la préciosité mythologique des vers que lui adressa Ferrère :
« Ornement d'Épidaure et du sacré vallon,
» Tu prouves qu'Esculape est enfant d'Apollon ! » (4)
et souvenons-nous plutôt de la réponse que lui fit, en 1814,
la fille de Louis XVI : « L'éloquence est naturelle à tous les
» Desèze, aussi bien lorsqu'il s'agit de louer les Bourbons que
» lorsqu'il s'agit de les défendre. » (5)
Mais j'ai hâte d'arriver à celui dont j'ai osé entreprendre
l'éloge.
Baymond, quatrième fils de Jean Desèze, avocat, et de
(I) M. Chauvot, p. 43.
(2) Ibid., p. 4G. M. Cazaux, p. Hj, à la note.
(3) Il y soutint la pétition des juifs bordelais.– Mercure de France, mars 1790, p. 38.
(4) M. Chauvot, p. 577.
(5) M. Chauvot, p. 87.
10 ÉLOGE
Marthe Dubergier de Favard, naquit à Bordeaux, le 26 sep-
tembre 1748. Il fut baptisé le lendemain, dans l'église Saint-
André, sous le parrainage d'un oncle maternel, dont on lui
donna le prénom. La famille y ajouta celui de Romain (1).
Desèze père voulut confier à ses anciens précepteurs l'édu-
cation de ses enfants; et Raymond faisait, chez les Jésuites,
de brillantes études (2), lorsqu'en 1762, elles furent, un peu
prématurément, interrompues : devant la triple coalition des
Parlements, des Philosophes et de Mme de Pompadour, la So-
ciété dut fermer ses collèges, en attendant d'être expulsée, puis
abolie (3).
Destiné à la carrière paternelle, le jeune Desèze commença
bientôt de suivre l'École de Droit; il fut reçu avocat en 1767;
il avait à peine dix-neuf ans (4).
On arrivait alors à l'apogée d'un siècle qui sera diversement
jugé tant que persistera l'antagonisme créé par lui dans la so-
ciété moderne. Déchus, sans doute, des hauteurs sublimes où,
dans le siècle précédent, l'heureux accord de la philosophie et
de la foi éleva notre littérature, les précurseurs de la Révolution
avaient cependant moins dégénéré du génie que du christia-
nisme; leurs œuvres, trop françaises pour être périssables,
brillaient encore de toutes les beautés secondaires que peuvent
(1) « Du 27 septembre 1748. A été baptisé : Raymond, fils légitime de Me Jean Desèze,
» avocat en la Cour, et de Mlle Marthe Dubergier, paroisse Saint-Pierre. Parrain, M. Ray-
» mond Dubergier, oncle maternel du baptisé; marraine, Mlle Suzanne Mercier, épouse
» de M. Pierre Dubergier, ancien consul en cette ville; et, à leur place, Guillaume
» Macé avec Marie Vergne. Naquit hier, entre six et sept du matin, Je père absent;
» n'ont pas signé. » (Archives du greffe du Tribunal civil de Bordeaux. Regislre de la
paroisse Saint-André, année 748, fo 60.)
Les Annales du Barreau se trompent en faisant naître Desèze en 1750 (t. VIII, p. 4).
La date est exactement rapportée dans la biographie Didot et dans le dictionnaire
de Bouillet.
(2) Biographie Didot.
(3) De la Destruction des Jésuites en France, par d'Alembert, t. Y de ses œuvres.–
Henri Martin, Histoire de France, t. XVI, p. 200.
(4) Annales du Barreau, L. VIII, p. 4. - Biographie Didol.
DE ROMAIN DE SÈZE. M
inspirer une morale sans religion et une métaphysique sans
croyances; ils redevenaient même les rivaux éloquents de leurs
devanciers lorsque, d'une voix indignée, ils dénonçaient à la
nation les abus d'un régime qui se précipitait aveuglément vers
sa perte.
C'était trop peu pour l'ardeur frémissante de Raymond que
d'écouter l'écho provincial de tant d'éloquence. Épris de la
littérature, amoureux de la poésie, le jeune homme brûlait de
puiser à leurs sources les plus vives. Il obtint donc de visiter la
capitale. Là, sous les auspices de l'illustre Gerbier, l'ami d'en-
fance de son père, le stagiaire bordelais contracta bientôt, au
Barreau de Paris, des amitiés brillantes. Sa conversation spiri-
tuelle, son commerce aimable, son goût délicat et passionné
pour toutes les choses de l'esprit, attirèrent sur lui l'attention
et la bienveillance des premiers orateurs. Justes appréciateurs
des promesses de son talent, ils insistèrent pour le retenir parmi
eux. Efforts inutiles! Ni les éloges, ni les promesses ne purent
alors arracher Desèze à- une patrie où il trouvait dans un père
le meilleur des maîtres (1).
C'est ici que doit se placer un épisode peu connu. A cette
époque, n'avoir vu que tout Paris, c'était, pour un ami des
lettres, n'avoir rien vu encore. On ne devinerait jamais sous
quel patronage l'élève héréditaire des Jésuites, le futur défenseur
de Louis XVI, le serviteur dévoué de l'ancien régime, désira
placer ses débuts. Il faut le dire.
En ce temps-là, une royauté sans exemple dominait sur
l'Europe intellectuelle. Un homme, hier le flatteur et l'hôte chéri
de tous les puissants, aujourd'hui le rival et le censeur de toutes
les puissances, s'était élevé, dans la solitude élégante où l'ac-
compagnaient tous les yeux, un trône qui dépassait tous les
trônes. Entre les Alpes et le Jura, sur la frontière propice de
(t) Chateaubriand. Éloge de Desèze. –Biographie Didot.
12 ÉLOGE
Genève, un village naguère inconnu, venait de s'immortaliser
par l'hégire du prophète. Le château de Ferney était désormais
la Sainte-Mecque des lettres et de la philosophie. De-là s'échap-
paient à profusion, pour s'envoler aux quatre coins de l'Europe
et du monde, contes, satires, épigrammes, romans, épîtres,
poésies légères, immortels chefs-d'œuvre de verve, de grâce, de
bon goût moqueur, de l'esprit le plus français et le plus cosmo-
polite à la fois, pourquoi faut-il ajouter déplorables témoignages
de cynisme froidement sénile, d'impiété demi-savante, de sys-
tématique perfidie. Là, de toutes les capitales de l'intelligence,
accouraient en foule lettrés et cuistres, écrivains et folliculaires,
philosophes et sophistes, l'arrière-ban. de l'encyclopédie, ceux
mêmes que les infirmités auraient dispensés de porter les armes.
Les têtes couronnées s'empressaient aussi à s'incliner devant
cette majesté plus haute. On allait à Ferney pour en revenir,
pour avoir contemplé le dieu, pout s'être illustré aux rayons
de sa gloire. Divinité toujours accessible, qui, sous forme de
petits billets ou de petits vers, délivrait aux fidèles leurs certi-
ficats de pèlerinage, et remboursait en autographes l'encens
brûlé par les adorateurs. Curieux exemple de ce que peuvent
l'enthousiasme de l'adolescence et la fascination du génie! De-
sèze, lui aussi, voulut visiter le patriarche. Un voyage mérita
au jeune adepte les éloges et les conseils du vieillard. Mais
l'oracle, consulté, ne devina point, sous ses yeux, l'apologiste
de la royauté et son successeur chrétien à l'Académie. Desèze
avait vu Voltaire; il revint content (1).
Ce fut seulement en 1771, après les quatre années de stage
alors obligatoires, que le jeune avocat inscrit au tableau, se
hasarda enfin aux périls de l'audience.– Notre Palais n'oubliera
jamais cette émouvante journée où l'un des princes du Barreau
et de la Tribune modernes plaidait la nullité d'un mariage
(4) Ce fait est mentionné dans la réponse de Fontanes au discours de de Sèze, lors de
la réception de ce dernier à l'Académie. (Actes de l'Académie, 18,16.)
DE ROMAIN DE SÈZE. 13
contracté à l'étranger, sans le consentement d'un père (1). Telle
était précisément la question confiée à Desèze pour son début (2).
Question épineuse aujourd'hui encore, mais qui se compliquait
alors de querelles théologiques. Les ordonnances royales (3),
on le sait, réclamaient impérieusement l'autorisation du chef de
famille; arme dont abusaient souvent ces pères gentilshommes,
pour qui c'était un scandale, non que leur fils eût commis
une faute, mais qu'il la voulût réparer. L'Église, au contraire,
plus libérale en faveur du mariage, et ne voyant jamais mésal-
liance à unir deux enfants d'un même Dieu, n'admettait aucun
obstacle de ce genre à la collation du sacrement; de là, entre
canonistes et civilistes, une de ces luttes séculaires, comme la
science les aimait alors.
Dans une cause si complexe, le débutant plaida de façon à
contenter tout le palais et son père. L'impression que produisit
ce plaidoyer est attestée dans une note, écrite au bas d'un
exemplaire, par Duranteau, qui reporta dès lors sur le digne
fils de son rival, une partie de l'estime vouée à ce rival lui-
même (4).
Il serait inutile, après ce début, de suivre Desèze dans toutes
les affaires où il se montra avec distinction. L'éclat de sa jeune
renommée attirait sur lui tous les yeux; et, lorsqu'en 1775, un
nouveau gouverneur de la province, le maréchal duc de Mouchy,
dut faire enregistrer au Parlement ses lettres de créance, ce fut
Desèze, un jeune homme de vingt-sept ans, qu'il choisit pour
leur présentation solennelle (5).
Deux ans après, la plus cruelle des épreuves vint empoisonner
(4) Me Jules Favre, affaire Balmette.
(2) Affaire Cambon contre Marie Latour. M. Chauvot, p. 76.
(3) Édit de Henri II, février 4556. Ord. de Blois, de 4579, art. 44. Déclaration
du 26 novembre 4639. Pothier, du Mariage, no 324. - Montesquieu, Esprit des
Lois, liv. XXIII, chap. 8. Demolombe, du Mariage, t. Ier, nos 222-n5.
(4) M. Chauvot, p. 76.
f5) Ibid., p. 75. - Annales du Barreau, t. VIII, p. 4.
14 ÉLOGE
tant de succès. Jean Desèze était enlevé à l'affection de son
fils. Frappé d'un mal subit, il regarda la mort avec calme;
et, consolé par ses derniers devoirs de religion, il put remplir
encore ses derniers devoirs d'avocat, en accordant aux plus
savants de ses confrères une consultation qui les départagea (1).
Heureux père, il savait du moins que le nom des Desèze ne dé-
cherrait pas. Donnons à sa mémoire ce suprême éloge que son
fils même n'a pu faire oublier la profondeur de son érudition
intelligente.
La mort de Jean Desèze rompait le plus puissant des liens
qui retenaient Raymond à Bordeaux. Aussi voyons-nous, bien-
tôt après, Gerbier renouveler ses instances pour l'attirer auprès
de lui. C'était le temps où l'illustre orateur, poursuivi par l'ani-
mosité de Linguet, expiait, sous les humiliations d'un procès
célèbre, ce que l'on appelait sa défection aux jours du Parle-
ment Maupeou. Il appartenait au cœur sensible de Desèze
d'offrir à l'ami de son père, à son premier protecteur dans Paris,
ses consolations respectueuses : au commencement de l'année
1778, Gerbier reçut de Bordeaux une lettre qui le toucha pro-
fondément (2).
De telles marques d'intérêt lui étaient alors bien peu prodi-
guées; aussi Gerbier s'empressa-t-il d'y répondre, en mêlant à
l'expression d'une sensibilité émue, celle d'une estime flatteuse
pour le mérite de son jeune consolateur. « J'ai dans ce moment,
ajoutait-il, une très-belle et très-grande cause, qui devait être
ma dernière et que je tâcherai de vous procurer. »
On reconnaît dans cette lettre l'âme tendre d'un malheureux
grand homme qui commande la sympathie par ses disgrâces -
comme l'admiration par son génie; on y retrouve surtout cette
sollicitude paternelle qui, supérieure aux mesquins intérêts
(4) M. Cazaux, p. 30.
(2) M. Chauvot, p. TG-TI.
DE ROMAIN DE SÈZE. -15
d'une sorte de jalousie posthume, fait son bonheur et sa gloire
de se donner des successeurs.
Desèze résista néanmoins aux séductions de ce généreux
patronage. Soit qu'il se défiât de l'enivrement des premiers
succès ou de l'indulgence d'un vieil ami, soit qu'il redoutât à
Paris cette confraternité malveillante qui accueillait parfois de
trop brillants débuts, soit qu'enfin une piété filiale l'enchaînât
à ce Barreau où vibraient encore les derniers échos de la voix
d'un père, le jeune orateur refusa de déserter une patrie qui
avait applaudi ses premiers triomphes et qui lui en promettait
de plus grands.
Il sembla bientôt que le ciel voulût récompenser cette modes-
tie, en réservant à Desèze, dans sa ville natale, une de ces
causes qui décident de l'avenir d'un avocat. Jusqu'à ce jour, il
n'avait guère pu déployer son talent que dans des affaires en
quelque sorte subalternes; il lui avait fallu dominer son sujet
pour s'élever à la hauteur de l'attention publique. L'année 1782
lui offrit enfin,-dans un débat digne de son éloquence, l'occasion
d'appeler sur lui les regards, je ne dirai plus de Bordeaux,
mais de la France, et de se mesurer, sans désavantage, avec ce
que notre Ordre comptait alors de plus éminent.
Vous savez, Messieurs, quelle était encore la triste condition
des protestants dans notre pays. En vain la grande voix mon-
tante de l'opinion réclamait-elle le retrait de ces dispositions
cruelles, surprises à la vieillesse de Louis XIV et à la jeunesse
de son successeur (1); ces dispositions, malgré leur décri, n'en
demeuraient pas moins les lois du royaume; et c'était par une
grâce de chaque instant que les tribunaux commençaient à
fermer les yeux sur leur violation clandestine. Privés même
d'état civil, s'ils n'en demandaient un aux ministres du culte
régnant, les réformés, dont la conscience répugnait à cette co-
médie sacrilège, ne pouvaient, aux yeux de la loi, ni s'unir qu'à
(1) V. Recueil général des Lois d'Isambcrf, t. XIX eL XX.
46 ÉLOGE
des concubines, ni engendrer que des bâtards. Pour quelques
années encore, la justice et l'humanité étaient réfugiées dans le
grand cœur de Malesherbes (t).
Sous l'empire' de cette législation, une femme se présente
dans le cabinet de Romain Desèze. Victime, dès son enfance,
des machinations les plus odieuses, poursuivie par des parents
avides, dans sa fortune, dans sa filiation, dans son existence
tout entière, cette triste victime de l'intolérance des lois, des
lenteurs de la justice et de la cupidité des collatéraux, devait
lutter, presque jusqu'à la mort, pour la légitimité de sa nais-
sance, et consumer ses plus belles années, avant de reposer
enfin au foyer de ses aïeux. Traînée de juridiction en juridiction,
elle devait remplir la France du bruit de ses malheurs, exercer
'la parole de tous les avocats célèbres, et couronner par un grand
acte de reconnaissance une si déplorable vie.
En 1782, la marquise d'Anglure ne faisait que d'entrer dans
cette voie douloureuse où tant d'épreuves l'attendaient. Fille
d'un calviniste et d'une catholique, mariés au désert, comme l'on
disait alors, elle avait été élevée dans la foi de sa mère. Lorsque
son père mourut, laissant une succession opulente, des héritiers,
protestants eux-mêmes, contestèrent la validité du mariage et
la légitimité de l'enfant. Lamentables querelles qui semblent
avivées encore par la religion et par la parenté! Passions déses-
pérantes qui s'enveniment par où les autres savent d'ordinaire
se guérir!
Desèze publia pour sa cliente des mémoires qui marquèrent
au Palais; et, au mois d'août 1783, il prononça des plaidoyers
comptés au nombre de ses chefs-d'œuvre Son adversaire, Ca-
zalet (2), orateur nerveux et rapide, logicien irrésistible, avait
échauffé sa péroraison d'une flamme inaccoutumée. Le père
(1) L'édit du 8 novembre 1787, qui rendait l'état civil aux protestants, fut dû aux ins-
tances de Malesherbes auprès de son cousin Lamoignon, alors garde des sceaux.
(2) 31. Chauvot, p. G2.
DE ROMAIN DE SÈZE. 17
apostrophait sa fille, et, lui faisant la confession de ses fai-
blesses, il la conjurait de n'en vouloir point légitimer le fruit.
Desèze, en terminant, sut n'être pas moins pathétique; mais ne
signalait-il point trop ouvertement le défaut juridique de sa
cause, lorsqu'il disait : « Votre jurisprudence épargnera ainsi
» à la législation une loi dont elle ne demande peut-être qu'à
» être dispensée par les tribunaux? » N'était-ce point solliciter
le juge de réformer ce qu'il avait juré de maintenir? Enchaîné
par les lois en vigueur, le Parlement dut annuler un mariage
non bénit. Mais, si l'on a pu dire qu'il est des défaites plus
éclatantes que des victoires, assurément la défaite de Desèze
était de celles-là. Dans des mémoires remarqués, il avait montré
une érudition qui aurait enorgueilli son père, et qui devait forcer
l'estime des premiers jurisconsultes de Paris. Durant deux lon-
gues audiences, il avait tenu les magistrats et l'auditoire sous le
charme d'une parole noble, élégante, harmonieuse; et, qualité
déjà bien rare à son époque, son style, plein d'atticisme, avait
su, dans un sujet austère, ne montrer qu'une parure discrète,
et ces grâces demi-voilées qui séduisent les délicats. Soit qu'il
attendrisse les juges sur les malheurs d'une fille méconnue par
un père abusé, soit qu'il flétrisse le calcul de parents repro-
chant à une parente le vice commun de leur naissance, avec
quelle érudition profonde, avec quelle sensibilité communica-
tive il développe la rassurante doctrine de la possession d'état!
Mais combien il s'agrandit, lorsque, paraissant oublier et
sa cliente et son procès pour s'élancer dans l'immensité de sa
cause, il convie les protestants à espérer leur réhabilitation d'un
prince qui, après avoir élevé, par-delà les mers, un grand peuple
à la liberté, est digne encore de la rendre à la portion déshéritée
de son propre peuple! (1)
Cet échec ne rebuta point le grand cœur de-Mme d'An-
; -. 1
H) Sur le procès de Mme d'Ajiglure, S'oir Arfimes du Barreau, t. VIII, p. 4.–
M. Chauvot, p. 76. ,• ̃,lS-
2
48 ÉLOGE
glure; elle se pourvut devant le Conseil du roi. Deux princes
du Barreau furent choisis pour sa défense; elle demanda le se-
cours de ses conseils à cet Élie de Beaumont, en qui l'insuffi-
sance de l'organe enlevait à notre Ordre l'un de ses maîtres; elle
demanda le secours de sa parole à ce Target (1), que la maladie
de Gerbier délivrait d'une supériorité unique. Les avocats de
Paris réclamèrent, pour faciliter leur tâche, les mémoires pu-
bliés à Bordeaux. C'est alors que leur fut révélé le talent de
Desèze; alors le Barreau de la capitale put pressentir que notre
ville lui réservait des adversaires destinés à l'éclipser peut-être.
Le comte de Vergennes s'était intéressé vivement aux malheurs
de la marquise (2) ; il chargea Élie de Beaumont de témoigner
de sa part à Desèze son désir de le voir se fixer près du Grand-,
Conseil. Lorsqu'à cet appel d'un ministre, dont le brillant traité
de Versailles venait d'augmenter la faveur, se joignit l'appel du
grand Target lui-même, Desèze commença d'être ébranlé. Ce
n'étaient plus, à cette fois, les louanges suspectes d'une vieille
amitié, c'était la vérité arrachée à des rivaux par l'évidence. En
reconnaissant, dans les lettres pressantes de Target et d'Élie de
Beaumont, les mêmes éloges, les mêmes conseils, les mêmes
prédictions séduisantes que Gerbier lui adressait naguère, Desèze
dut enfin y croire. Assez longtemps sa modestie avait résisté;
une grande résolution fut prise.
A cette époque, Messieurs, le Barreau de Paris était bien
digne d'attirer à lui les jeunes ambitions de la province. Depuis
la restauration du Parlement combien de voix éloquentes reten-
tissaient dans son enceinte! Sans doute, dans les rangs pressés,
la mort avait fait quelques vides; on y cherchait en vain le sar-
castique Mannory (3), le romanesque Loyseau de Mauléon (4).
(1) Sur Target, voir son éloge, par Muraire.
(2) Biogr. Didot. Dict. de Bouillet.
(3) Mort en 1777.
(4) Mort en \Ti\.
DE ROMAIN DE SÈZE. 19
Et, même, parmi les vivants, une retraite forcée n'enchaînait-
elle pas ce brillant et profond Linguet, à qui tout l'éclat du
talent ne put faire pardonner la violence du caractère? (1) Mais
le Palais ne restait point muet pour tant de pertes. Voici Hen-
rion de Saint-Amand, qui parfois retrouve de Vert-Vert l'élégant
badinage (2); Bergasse, qui, luttant contre Beaumarchais, a mis
de son côté les rieurs et les.honnêtes gens (3); Lacretelle, dont la
fougue réformatrice s'exhale dans le drame comme dans le dis-
cours (4) Hardouin, qui à vingt-sept ans ose affronter Target.
Target, enfin, qui sait défendre la couronne d'une rosière (5)
comme la pourpre d'un cardinal (6) ; Target qui, continuant, de-
vant le Conseil du roi, l'œuvre de Desèze, a élevé la cause à la hau-
teur d'un tel tribunal (7) ; Target, qui va réconcilier le Barreau et
l'Académie (8) (depuis lors si bien unis), et qui, pour ie louer d'un
mot, parut un jour l'égal de Gerbier (9). N'oublions point ceux
qu'une laborieuse modestie ou que les longues fatigues de l'au-
dience retiennent maintenant dans le silence du cabinet; j'y vois
Henrion de Pansey, par qui le chaos féodal fut enfin éclairé, à
la veille de disparaître, et qui doit succéder un jour à Desèze
dans la première présidence de la Cour de cassation (10); j'y vois
Tronchet, qui, condensant, dans la vaste synthèse de sa pensée,
les éléments multiples de l'ancien droit, en fera jaillir, d'un
»
(4) Ses violences soulevèrent contre lui une conjuration de ses confrères, qui ob-
tinrent sa radiation du tableau. Exécuté en 1794.
(2) Mémoire pour Marie-Thérèse Brunet, religieuse hospitalière, à l'occasion d'un
since tué par méchanceté.
(3) En 1781, affaire Kornman. M. Saint-Marc Girardin, Essais de lilt. et de mor.
(4) Le Fils naturel. Discours sur le préjugé des peines infamantes. Publié en 4784.
(5) Plaidoyer pour la Rosière de Salency. Annales du Barreau, t. III, p. 222.
(6) Mémoire pour le cardinal de Rohan. (Affaire du Collier.) Ibid., p. 314.
(7) Consultation pour la marquise d'Anglure. Ibid., p. 464.
(8) Lorsque Target fut reçu à l'Académie, le 40 mars 4785, il y avait plus d'un siècle
qu'un avocat n'était entré dans cette compagnie.
(9) Affaire Damade contre Queyssat. (Éloge de Target, parMuraire.)
(40) Henrion de Pansey publia un célèbre Traité des Fiefs. Succéda à Desèze comme
premier président à la Cour de cassation.
20 ÉLOGE
seul bloc, l'unité admirée du droit moderne. Mais, que l'élo-
quence se taise et que la science soit attentive! Déjà l'attitude,
le regard, le geste ont révélé, avant même que l'on entende sa
voix sonore et sympathique, le Démosthène de la France, le
grand Gerbier ! (l)Loin de nous ces feuilles décolorées qui ne nous
ont gardé que la moindre moitié de lui-même ! Croyons-en seu-
lement l'enthousiasme (le tout un siècle; ou plutôt, jugeons de
Gerbier, par celui qui a reproduit de nos jours les miracles de
sa parole; et vous, Messieurs, qui avez entendu ce vétéran sublime
de nos luttes judiciaires et parlementaires, dites si jamais nos
neveux apprendront à le connaître tout entier!
Desèze n'était pas le seul qu'éblouit cet éclat du Barreau pa-
risien. De toutes parts accourait une légion de jeunes avocats :
Delamalle, Debonnières, le généreux Tronson du Coudray (2)
se montraient, dans de brillants débuts, les dignes disciples du
maître; Bonnet et Bellart entraient au stage; il ne fallait pas
qu'il y eût à Paris d'interrègne de l'éloquence.
Certes, Messieurs, pour peu que Desèze eût attendu, il aurait
trouvé à Bordeaux des rivaux et des modèles dignes de Paris.
Déjà le glorieux triumvirat de la Gironde commençait à rappeler
dans notre Barreau l'éloquence des républiques antiques ; bientôt,
Tarbes allait nous envoyer Ferrère, et Lyon, Ravez (3) : encore
quelques années, et la capitale du fédéralisme sera l'Athènes de
la France.
Mais Desèze n'attendit pas; au mois de mars 1784, il partit.
Arrivé à Paris, sa première démarche s'inspira d'un reste de
défiance. Il rassembla ses plaidoiries et en adressa la collection
(4) Gerbier, né à Rennes, le 29 juin 1725; le plus grand orateur du Barreau français
au XVIIIe siècle ; mort le 26 mars 4788.
(2) Né it Reims, le 18 novembre 4750. Défendit Marie-Antoinette conjointement
avec Chauveau-Lagarde. Fut membre du Conseil des Anciens. Déporté à la Guyane
pour avoir censuré le Directoire. Mort à Synamary, le 27 mai 4798.
(3) Ferrère arriva à Bordeaux en 4788; Ravez, le 24 décembre 4792.
DE ROMAIN DE SÈZE. 2<1
à Target (1). A cette lecture, le grand avocat, que sa santé con-
traignait de renoncer à la barre, jugea inutile de chercher plus
loin un successeur. Il voulut confier à Desèze la dernière cause
qu'il eût acceptée; cause très-ingrate, dit Châteaubriand; toute
pleine d'attraits, s'écrient les annalistes de notre Ordre (2). L'on
me permettra de préférer l'avis de l'éloquence à celui de la com-
pilation. Il s'agissait du partage le plus vulgaire; et je ne vois
rien de marquant au procès de la marquise d'Andlau que le nom
patronymique des copartageantes, filles de cet Helvétius, que
son siècle appelait un philosophe. Étrange rapprochement! c'est
en remplaçant Target que Desèze commence à Paris sa car-
rière; encore quelques y années, il va la terminer en le rempla-
çant de nouveau, mais cette fois dans la défense d'intérêts bien
autrement illustres !
Il plaida le 4 août 1784. Quitter le Parlement de Bordeaux
pour le Châtelet de Paris, c'eût été, pour un talent ordinaire,
affronter en quelque sorte un nouveau début. Mais Desèze n'en
était plus là. Son apparition fut un événement. Pendant cinq
quarts d'heure, disent les chroniques, l'avocat bordelais porta
la parole avec un tel éclat que les juges ne le perdirent pas un
seul instant de vue ; et lorsqu'il eut achevé, durant plusieurs
minutes, il fallut renoncer à contenir les applaudissements. Le
président complimenta publiquement l'orateur, souhaitant que
son exemple fût suivi par ses émules de la province (3). Ce vœu
devait être rempli, mais d'une tout autre manière. Dans peu
d'années, notre Barreau va députer aux Assemblées nationales
des hommes qui, pour un long temps, arracheront aux succes-
seurs et de Target et de Gerbier, le sceptre de l'éloquence fran-
çaise.
Promptement, les goûts intelligents de Desèze lui firent re-
(4) Châteaubriand; op. cit.
(2) Lettre de Target à Desèze, du 17 mars \784. Châteaubriand; op. cit. An-
nales du,Barreau, t. VIIT. p. 5.
(3) M. Chauvot, p. 77-78.