Épître à l

Épître à l'opposition française ; par un citoyen américain

Français
62 pages

Description

Calvet (Paris). 1868. France (1852-1870, Second Empire). In-32.
Les Documents issus des collections de la BnF ne peuvent faire l’objet que d’une utilisation privée, toute autre réutilisation des Documents doit faire l’objet d’une licence contractée avec la BnF.

Sujets

Informations

Publié par
Publié le 01 janvier 1868
Nombre de lectures 8
Langue Français
Signaler un problème

ÉPITRE
A
FRANÇAISE
PAR
Prix : 40 Centimes
PARIS
L. CALVET, ÉDITEUR
11, RUE NOTRE-DAME-DES-VICTOIRES, 11.
1868
EPITRE
A
L'OPPOSITION
FRANÇAISE
PAR
UN CITOYEN AMERICAIN
Prix : 40 Centimes
PARIS
L. CALVET, ÉDITEUR
11, RUE NOTRE-DAME-DES-VICTOIRES, 11.
1868
EPITRE
A
L'OPPOSITION FRANÇAISE
L'Américain est né et élevé dans le culte
des principes démocratiques. Il sait que ces
principes font la gloire de son pays. Ne ju-
geant les choses que de son propre point de
vue, il est convaincu que la seule forme de
gouvernement rationnelle, la seule qui puisse
assurer l'indépendance, la liberté et le bon-
— 4 —
heur de la race humaine est la forme répu-
blicaine. Pour lui, les peuples qui subissent
le joug monarchique sont des peuples mal-
heureux ; aussi ne peut-il pas comprendre
pourquoi ils s'y soumettent, puisqu'ils pos-
sèdent la force et qu'ils ont pour eux le droit.
Poursuivant le même ordre d'idées, il ne
s'explique pas comment les deux Républiques
françaises ont pu être renversées. ll est superflu
de lui affirmer que Napoléon 1er a détruit la
première République et que Napoléon III est
responsable de la chute de la République de
1848. L'Américain vous dira, avec beaucoup
de logique, que ce n'est ni le fondateur de
la dynastie des Bonaparte ni son Neveu et
héritier qui ont établi , en France , un
gouvernement impérial ; c'est le peuple
français qui l'a voulu ainsi, à une majorité
immense et manifestée plusieurs fois.
Jamais on ne réussirait à renverser la Répu-
blique des État-Unis d'Amérique et à édifier
sur ses ruines une monarchie quelconque,
sans le plein consentement des Américains —
— 5 —
à plus forte raison s'ils étaient appelés à ex-
primer librement leurs voeux par la voie du
scrutin populaire.
J'ai étudié, depuis les quelques années que
j'habite la France, ce fait considérable de la
chute des deux Républiques, et ce qui jadis était
pour moi une énigme a cessé de me paraître
obscur. Aujourd'hui, toujours fidèle à mes
anciennes convictions politiques, je n'éprouve
cependant aucun embarras à reconnaître que
la forme de gouvernement que je considère
comme parfaite aux États-Unis ne semble pas,
jusqu'à présent, appropriée à la France. La
situation des deux pays et le sentiment des
deux peuples sont loin d'être identiques. En
Amérique, le système républicain ne rencontre
point d'obstacle ; en France, il compte beau-
coup d'ennemis, y compris, bien entendu
— 6 —
un grand nombre de ceux qui se croient ses
défenseurs.
Il est nécessaire qu'un gouvernement pro-
cédant directement du pays trouve un appui
dans le concours de tous les citoyens. C'est
le sine quâ non de sa stabilité. La majo-
rité gouverne et la minorité doit se soumettre,
sauf à prendre sa revanche légale et devenir
à son tour majorité aux élections suivantes.
C'est ainsi que les choses se passent aux États-
Unis. Mieux que cela, nous avons vu des
présidents nommés par une majorité consti-
tutionnelle et se trouver en minorité popu-
laire. En ce cas, personne ne songe à contester
la validité de l'élection ni à renverser le gou-
vernement par la force. Aujourd'hui même,
— 7 —
M. Johnson, chef du pouvoir exécutif, est en
opposition flagrante avec la représentation
législative, plus des deux tiers du Sénat et de
la Chambre des représentants étant ses adver-
saires acharnés. Et pourtant cet antagonisme
n'alarme point le pays. Le Congrès a essayé
de se défaire constitutionnellement du prési-
dent : la haute cour du Sénat n'a pu réunir le
nombre de votes nécessaires à sa destitution,
et c'est à une voix, une seule, que M. Johnson
devra d'achever sa carrière présidentielle.
En France, on ne porte pas si haut le res-
pect des formes légales. Les empiétements
de l'Assemblée nationale sur les prérogatives
du pouvoir exécutif ont provoqué le coup
d'État du 2 décembre 1851, qui est venu
mettre fin à une situation intolérable pour
— 8 —
tout le monde, ou du moins pour la majorité
de la nation, qui s'est empressée d'approuver
le coup d'État.
Je veux bien croire que des Français éclai-
rés, modérés, sincères dans leur dévouement
à la chose publique, assez maîtres d'eux-
mêmes et de l'opinion publique pour ne
pas lâcher la bride aux passions mauvaises,
pourraient vivre heureux sous un gouver-
nement républicain, mais ceux-là sont rela-
tivement peu nombreux, et je craindrais que
leur république n'eût une existence aussi
éphémère que celle des républiques qui ont
précédé. D'ailleurs, quelle que fût l'excellence
de ce gouvernement modèle, il aurait pour
adversaire systématique, et cela pour long-
temps encore, la vieille aristocratie française,
— 9 —
qui ne cesse de regretter les priviléges dé-
truits par la Révolution et n'acceptera jamais
avec sincérité autre chose que le retour des
Bourbons et, autant que possible, le rétablis-
sement pur et simple des institutions de l'an-
cienne monarchie. Des événements qui se sont
passés, il y a peu de temps, dans les dépar-
tements des Charentes prouvent, du reste,
à cet égard, que les appréhensions des po-
pulations rurales de la France n'ont pas en-
tièrement disparu.
Mais les républicains modérés et éclairés
auraient à redouter des attaques bien plus dan-
gereuses que celles de la vieille noblesse bour-
bonnienne et que les menées perdides du clergé.
Le plus grand danger viendrait, comme par le
passé, des soi-disant amis de la république,
— 10 —
des écoles socialistes et égalitaires dont l'idée
républicaine se résume dans la Constitution
que voici :
Article Unique.
Chacun fait ce qu'il veut.
Ne riez pas ! C'est là le credo politique de
beaucoup de Français; c'est l'idéal de la ma-
jorité de ceux qui ne sont rien et qui veulent
être quelque chose. Liberté et licence à leurs
yeux sont synonimes. Pour eux « frater-
nité » veut dire partage de la propriété, et
— 11 —
« égalité » n'a d'autre signification que la
destruction complète des barrières sociales.
Je concède que de telles utopies sont com-
préhensibles chez d'ignorants prolétaires,
mais que faut-il penser des hommes instruits
qui se font les champions de ces doctrines
absurdes et qui leur prêtent l'appui de leur
plume et de leur parole ? Si l'on cherchait au
fond de leur conscience le mobile qui fait agir
le polémiste X. et l'orateur Z., y trouverait-
on autre chose que l'ambition ?
— 12 —
La stabilité d'un gouvernement populaire a
pour première condition, je le répète, le
respect à la loi. Le gouvernement ne doit
pas avoir besoin d'une protection année. Aux
Etats-Unis, la force publique, en temps de
paix, se borne aux quelques milliers de soldats
nécessaires à la surveillance des tribus sauva-
ges disséminées sur les frontières du far west.
Les Américains veillent eux-mêmes au main-
tien de l'ordre, et n'ont que faire de baïon-
nettes.
En est-il ainsi en France ? N'est-il pas vrai
que l'esprit révolutionnaire ne se délecte que
dans le tumulte et l'agitation? Niez vous,
messieurs de l'Opposition, que le premier
usage que vous faites de la liberté qu'on vous
accorde est de vous attaquer violemment à
— 13 —
quiconque vous restitué le droit d'écrire et
d'imprimer votre pensée ?
Au surplus, il n'est guère probable que
l'Empereur Napoléon, lorsque parut au Moni-
teur sa lettre du 19 janvier 1867, complet
beaucoup sur votre reconnaissance, ainsi que
sur votre sagesse et votre modération. Il de-
vait bien savoir que vous ne sauriez pas profi-
ter de la liberté, et que vous vous hâteriez d'en
abuser. Il ne pouvait ignorer non plus, que
l'interprétation donnée par vous à tout acte
libéral dû à son initiative, se traduirait par
la violence et la mauvaise foi. C'est précisé-
ment cette persistance et cet aveugle acharne-
ment dans la haine que vous avez vouée au
régime impérial qui ont retardé la restitution
des droits dont la masse des citoyens, depuis
— 14 —
longtemps, ne demandait qu'à jouir paisible-
ment. Sans vos incessants efforts pour provo-
quer encore une fois les désordres de la Révo -
lution, il y a bon nombre d'années que la
France, j'en ai la conviction la plus sincère,
possèderait dans leur plénitude la liberté de
la presse et la liberté de réunion. L'expé-
rience des nations libres prouve surabondam-
ment que là où les partis politiques ne font
pas du renversement des gouvernements leur
principe cardinal, il suffit du droit commun et
du bon sens public pour faire justice des ex-
cès de la presse et de la tribune.
En France, malheureusement, le seul béné-
fice d'une concession libérale semble être de
faire ressortir plus pleinement encore les vi-
ces de vos tendances : rendre le mal pour le
bien : — n'est-ce pas là votre devise politi-
que?
Et, avec une naïveté risible, c'est vous qui
— 15 —
mettez dans les mains du gouvernement ses
meilleures armes contre vous.
Un jour vous l'accusez de chercher que-
relle aux voisins de la France, sous des pré-
textes futiles et dans le seul but de faire ou-
blier, par la gloire militaire au dehors, l'ab-
sence des libertés politiques au dedans,
Le lendemain vous déclarez avec indigna-
tion que la France, par la faiblesse ou les ter-
giversations de son gouvernement, est relé-
guée au second rang des puissances, que ses
intérêts sont sacrifiés, que son nom est affai-
bli, que son honneur est compromis, et une
multitude d'autres accusations de la même va-
leur.
Vous ne vous apercevez donc pas que vous
soufflez le chaud et le froid?
Lorsque je vois des gens qui, de parti pris,
trouvent tout mauvais, il me revient à la mé-
— 16 —
moire certaine histoire d'ivrogne. Ce disciple
de Bacchus avait l'habitude de rentrer chez
lui vers le minuit, grommelant entre ses dents
des lambeaux de phrases, accompagnées de
gestes avinés, dont le sens ne promettait rien
de bon à madame son épouse.
— Si ma femme n'est pas couchée, murmu-
rait le digne homme, je lui administre une tri-
potée, pour lui apprendre à brûler du bois et à
user de la chandelle quand je ne suis pas à la
maison; et si elle est couchée, oh! alors je
lui octroie une raclée de première classe,
car son devoir est d'attendre toujours que je
sois rentré !
Le gouvernement impérial n'ayant jamais
rien fait de bien, il ne lui reste qu'un seul
— 17 —
moyen de se raccommoder avec l'Opposition :
c'est de se montrer gracieux tout à fait et de
donner incontinent sa démission.
Après tout, je ne suis pas certain que cet
acte conciliateur obtiendrait l'admiration sans
réserve de l'Opposition, qui pourrait bien en-
core infliger à ce pauvre gouvernement ré-
signé un dernier blâme , sous prétexte qu'il
aurait dû se retirer plus tôt; — tant il est vrai
que ceux qui poursuivent la réalisation de cet
axiome de l'homme d'Etat sans emploi — ôte-
toi de là que je m'y mette — n'ont pas d'en-
trailles.
S'il faut tout dire, je pense que l'Empereur
— 18 —
Napoléon connaît trop bien la nature humaine
pour n'avoir pas acquis la certitude qu'il est
brouillé à perpétuité avec une foule d'hommes
qui ne lui pardonneront pas facilement d'avoir
été et de se montrer encore plus fort qu'eux.
De ces vaincus, quelques-uns restent à l'é-
cart et vivent en pays étranger, assez près ce-
pendant pour profiter de toute éventualité qui
pourrait surgir en leur faveur... Ils attendent,
dans un exil volontaire, la marche des événe-
ments, interrogeant souvent soeur Anne, qui
leur donne bien peu d'espoir...
Je paye ici le tribut de mon admiration au
génie poétique de Victor Hugo, une des gloires
les plus resplendissantes de la littérature fran-
çaise; mais il m'est permis de ne pas souscrire
aux idiosyncrasies de l'homme politique. Ja-
mais les théories utopistes de Victor Hugo, en
— 19 —
matière de gouvernement, ne seront réalisées.
L'expérience a démontré que la liberté indivi-
duelle sans l'appui et les restrictions nécessaires
apportées par un gouvernement fort, est un
rêve.
Ainsi, la grande République américaine jouit
d'une liberté individuelle sans exemple dans
l'histoire; mais son gouvernement est fort. ll
a donné bien des preuves de sa force pendant
la guerre civile ; il en donne encore aujour-
d'hui que la paix est rétablie depuis plus de
deux ans. La récente mise en accusation du
président Johnson et son procès devant le
Sénat en font foi.
La liberté, l'indépendance de la pensée, le
— 20 —
respect de la dignité de l'homme, l'inviolabi-
lité de sa personne, voilà certes de grandes et
belles choses. Mais la liberté n'est admirable
qu'autant qu'elle est pratiquée avec modéra-
tion, et que les droits de chacun sont scrupu-
leusement respectés. Là où votre liberté me
fait tort ou me gêne simplement, ce n'est plus
la liberté qui se manifeste, mais l'intolérance
et la tyrannie.
On admettra, je crois, que le peuple amé-
ricain est réellement libre et jouit avec intelli-
gence et modération de ses franchises. Pour-
tant, même aux États-Unis, où il n'existe,
aujourd'hui, d'autre tradition que la tradition
républicaine, où chacun naît, se développe et
vit dans la constante pratique de la liberté, où
les « anciens partis » s'occupent de tout excepté
— 21 —
de substituer une autre forme de gouverne-
ment à la forme populaire, où notre isolement
de l'Europe et notre parfaite sécurité contre
toute attaque venant du dehors nous dispen-
sent de mettre sur pied et de maintenir de
grandes armées, eh bien! dis-je, même aux
État-Unis, au milieu de ces avantages excep-
tionnels, la jouissance de la liberté est jour-
nellement accompagnée d'un cortége d'abus
et de vexations qui font regretter quelquefois
le contrepoids du principe d'autorité qui assure
la tranquillité, la sûreté et le bien-être du plus
grand nombre, et protége la société contre ses
propres excès.
Combien de fois ai-je entendu mes com-
patriotes et amis, nouvellement arrivés en
France, s'émerveiller, s'extasier sur les enchan-
tements de cette incomparable capitale!
— 22 —
— Ah ! Que Paris est beau ! Que de palais !
Quelles rues, quels boulevards magnifiques, et
quelle propreté, quel ordre ! J'avais bien lu
que dans Paris tout était embelli depuis l'avè-
nement de Napoléon III, que la ville entière
avait été transformée, que ses vieux quartiers
d'autrefois, repaires du vice et cloaques in-
fects de la misère, avaient été abattus, inondés
d'air et de lumière, rendus au mouvement
affairé de la vie et du travail, — mais j'étais
bien loin de m'attendre à la vraie vérité !
Et quelques-uns ajoutent :
— Je suis venu à Paris, il y a une vingtaine
d'années, et le contraste entre ce qu'il était
alors et ce qu'il est aujourd'hui, tient positi-
vement du prodige. Ces grands changements
sont pourtant dus à l'énergie d'un homme de
génie pratique ?
— Oui, un homme de génie admirablement
secondé dans son oeuvre de régénération par
des lieutenants qui ont bien compris et bien
23
exécuté les conceptions du créateur de ces
oeuvres utiles autant que belles.
— Et dire qu'on a pu accomplir ces travaux
gigantesques dans un des centres resserrés de
la vieille Europe, où il en a coûté autant pour
démolir que pour reconstruire ; dire que nous,
qui habitons un pays nouveau, qui sommes ri-
ches, libres, qui pouvons aligner les rues et bâtir
les maisons "de nos villes selon notre fantaisie,
dire que nous entendons si mal les choses
qui contribuent tant à assurer la santé, la
tranquillité et le bien-être des populations !
Vous croyez, n'est-ce pas, que ce petit collo-
que n'a pas d'autre source que mon imagina-
tion ? Eh ! bien, interrogez le premier Américain
que vous rencontrerez. Si ce républicain est de
New-York surtout, la ville la plus riche et la
— 24 —
plus importante de l'Union, vous n'aurez qu'à
demander, sans autre préambule, s'il accepte-
rait, à New-York, le régime municipal d'un
Haussmann, et s'il pense que la métropole
américaine serait mieux gouvernée par lui que
par la bande de politiciens à laquelle elle est
presque toujours livrée, et qui fait, trop sou-
vent, de son gouvernement une honte et une
dérision. Votre interlocuteur new-yorkais vous
répondra indubitablement qu'il admire beau-
couple faire de M. Haussmann et qu'il voterait
pour lui, le cas échéant, à la première élection
municipale. Quant à l'Empereur, le susdit
Américain, malgré toute l'horreur que cet aveu
vous inspirera, vous dira, sans broncher, qu'il
voterait pour lui deux fois plutôt qu'une. Il est
certain que le jour où Napoléon III serait dis-
posé à se faire nommer maire de New-York, avec
unBoard d'Aldermen et un Board de Council-
men de son parti, il n'aurait qu'à se mettre
sur les rangs pour obtenir une majorité aussi
écrasante,—toute proportion gardée, que celle
qui l'a élu Empereur des Français !