Esquisse de la vie d’un virtuose

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Louis-Charles Barbara est le fils d'un luthier originaire de Dausenau (près de Coblence), établi à Orléans. Extrait : Insensiblement, le jour arrivait où le débile jeune homme était dirigé sur Paris et interné au Conservatoire. Objet tout d'abord d'une bienveillance unanime, en même temps qu'il émerveillait les professeurs par une étonnante facilité, il les contristait par sa détestable éducation, et recevait de toutes les bouches le conseil de fréquenter les classes élémentaires. Il s'y glissait en effet par obéissance, mais pour s'en échapper presque sur-le-champ, par honte de se voir confondu avec des enfants qui le caillaient de sa haute taille et de ses bévues. La dextérité de ses doigts y gagna 

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Nombre de lectures 31
EAN13 9782824711782
Langue Français
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CHARLES BARBARA
ESQU ISSE DE LA V I E
D’U N V I RT UOSE
BI BEBO O KCHARLES BARBARA
ESQU ISSE DE LA V I E
D’U N V I RT UOSE
1860
Un te xte du domaine public.
Une é dition libr e .
ISBN—978-2-8247-1178-2
BI BEBO OK
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Sour ces :
– B.N.F .
– Éfélé
Ont contribué à cee é dition :
– Gabriel Cab os
Fontes :
– P hilipp H. Poll
– Christian Spr emb er g
– Manfr e d KleinLicence
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1Oh  ! l’air divin  !. . . N’ est-il p as bien étrang e que ces b o yaux de
mouton transp ortent l’âme hor s du cor ps de l’homme  ? . . .
SHAK ESP EARE.
   r ues, un vieillard se glisse le long des maisons
comme une ombr e . La courb e que dé crit sa haute taille leA fait r essembler à un fragment d’ar ce au deb out au milieu des
r uines. D e gr osses b oucles grises r oulent sur son cou  ; les rides sillonnent
son fr ont d’arab esques pr ofondes  ; son visag e pâle est plein de tr ous et
d’angles  ; des br ouillards comblent l’ orbite de ses y eux  ; la saillie de son
grand nez ombrag e des lè v r es où règne p er p étuellement le sourir e de
l’hébêtement. La tête p endante , les membr es alourdis, rê vant on ne sait à
quoi, il ne mar che p as, il se traîne . Sous des vêtements misérables, de
couleur s disp arates, à p eine assez amples p our sa maigr eur , il dissimule tant
bien que mal les outils qui le font viv r e  : un violon et un ar chet. Ombr e
d’une ombr e , une femme le suit à distance . L’infortune à ce degré est rar
ement solitair e . Comme lui p enché e , comme lui d’une mélancolie funèbr e ,
comme lui p auv r ement vêtue , elle le sur v eille d’un œil où brûlent la
comp assion et la tendr esse . V ainement on v oudrait se soustrair e à l’ ennui
d’é2Esquisse de la vie d’un virtuose
tonner . elle app ar ence y a-t-il en effet que ce p auv r e homme , courbé
sous le p oids d’une misèr e sans nom, ré duit à vaguer sans r elâche de
quartier en quartier , de car r efour en car r efour , ait été jadis, au Conser vatoir e
imp érial de musique , l’un des brillants élè v es de Ro dolphe Kr eutzer  ?
elques détails sur son origine et ses débuts dans la vie sont
essentiels à l’intellig ence de l’épiso de où sa raison est r esté e ense v elie sous
les mé comptes. Antoine Fer r et, son pèr e , vég était en pr o vince . C’était un
habile luthier dont l’ eng ouement p our l’art musical, ou mieux, p our les
artistes, tenait du fanatisme . Un fait en donne la mesur e . D ans une
maison où l’ esp ace suffisait à p eine à contenir ses instr uments, ses outils,
son enfant et sa femme , il s’imp osait la gêne d’une piè ce élég ante qui
vaquait rar ement. La sur prise serait grande au nom de tous les musiciens
célèbr es qui tour à tour l’ o ccupèr ent. Il ne s’agit que de caractériser un
brav e homme en qui l’ enthousiasme et la vanité étouffaient toute pré o
ccup ation d’intérêt matériel. A ucune pré vision, quelque menaçante qu’ elle
fût, ne l’ eût guéri de son désintér essement. A vant de r enoncer à l’honneur
de r e ce v oir des artistes dans sa maison, au plaisir de les v oir à sa table ,
de causer av e c eux, de les entendr e , de pr o cur er p ar-ci p ar-là . une le çon
à son fils, il se fût av euglément r uiné vingt fois.
L’ ostentation n’était que le moindr e de ses défauts. Passionné , violent,
vindicatif, d’une humeur intraitable , incap able d’ endur er la contradiction,
hor mis quand il avait affair e à des artistes, et, p ar-dessus tout, d’une
intemp érance de langue sans fr ein p ossible , il ne cessait, p ar ses manièr es
br usques, son ton tranchant, sa causticité , d’accumuler les inimitiés sur
sa tête . L’heur e triomphante de sa jour né e sonnait le soir , alor s que , se
tenant au fond de sa b outique obscur e , il avait p our auditoir e , sans compter
sa femme et son enfant, deux ou tr ois p er sonnes qui l’é coutaient b ouche
bé ante . Non content de disserter à tort et à trav er s sur la musique , de
conter sur les célébrités de sa connaissance des ane cdotes qu’il ar rang e ait
à sa façon et r e vêtait de couleur s fabuleuses, il p assait ses clients en r e v ue ,
criblait les uns de sar casmes, s’ e xprimait sur le compte des autr es de la
manièr e la plus blessante , et cela sans aucune réser v e , sans même p araîtr e
jamais se soucier du préjudice que p ouvait lui causer son indiscrétion. On
eût juré que sa clientèle dép endait de lui et non p as lui de sa clientèle . A
aucun prix il n’ eût consenti à rép ar er l’instr ument d’un homme qui le
3Esquisse de la vie d’un virtuose
contr e car rait dans ses opinions, tandis qu’il s’ empr essait de le fair e p our
un ménétrier flaeur dont il ne r e ce vait jamais un centime . Enfin, chose
incr o yable  ! il lui était ar rivé , dans un moment de détr esse , de r ompr e un
mar ché avantag eux. sous le préte xte singulier que l’acheteur n’était p as
au niv e au de la mar chandise .
Les choses dont il ne song e ait p as à tir er vanité étaient justement
celles où résidaient ses v rais mérites. Ex cepté de son fils qui en avait été
le témoin, l’av entur e suivante était absolument ignoré e . Le b on homme ,
une après-midi, se pr omenait dans son mag asin. Un jeune étrang er y entra
tout à coup . On de vinait, à la p oussièr e de ses vêtements, qu’il descendait
de v oitur e . Ses y eux étaient hag ards, ses traits b oule v er sés. Il tenait un
étui de violon dans ses mains. A u fond de cet étui, dont le dos avait été
fracassé , gisait un instr ument qui n’était guèr e dans un meilleur état. Sous
les cordes que ne soutenait plus le che valet, entr e la queue et la touche ,
app araissait l’une des e xtrémités de l’âme qui avait trav er sé la table de
p art en p art et y avait o ccasionné une plaie d’une ir régularité dé chirante .
Ce sp e ctacle aristait d’autant plus que la for me du violon était d’une
suavité adorable et sa couleur d’un é clat éblouissant. A n’ en p ouv oir douter ,
c’était un instr ument de prix. En même temps que le luthier e x aminait
curieusement la blessur e , l’étrang er lui contait l’accident d’une v oix pleine
de lar mes. Par mesur e de sûr eté , il avait fait mer e son instr ument au
sommet des bag ag es, de manièr e à ce que rien de lourd ne p esât sur
l’étui. Un malheur eux hasard v oulut que la v oitur e eût été tr op char g é e . A u
moment où elle s’ eng ouffrait au g alop sous la p orte cintré e du bur e au
des messag eries, la clef de v oûte avait p esé br utalement sur le violon et
l’avait liéralement é crasé . Le jeune homme ajouta qu’il était Esp agnol,
qu’il allait cher cher fortune à Paris, qu’il n’avait d’autr es r essour ces que
celles qu’il aendait de son instr ument, et qu’il était p erdu si, comme il
le pré v o yait, le malheur ar rivé à son p auv r e violon était ir rép arable .
Fer r et avait eu le temps de mesur er l’étendue du dégât. Rele vant la
tête et fix ant ses y eux glauques sur le jeune artiste , il lui dit de pr endr e
courag e , que le mal n’était p as sans r emède , et qu’il ne demandait que
quatr e ou cinq jour s p our le pr ouv er .
L’Esp agnol, dans son doute et son imp atience , tr ouva aux jour s qui
suivir ent la longueur des siè cles. Bien avant l’heur e conv enue , il se pré
ci4Esquisse de la vie d’un virtuose
pita comme un fou, hor s d’haleine , dans la maison du luthier . « Eh bien  ? »
demanda-t-il d’une v oix éteinte . La rép onse de Fer r et fut d’ ouv rir une
b oite et de laisser v oir un instr ument intact. Le jeune homme s’ en saisit.
elques instants il fut muet de stup eur . «  V ous v ous amusez de moi  !
s’é cria-t-il soudainement. Ce violon n’ est p as le mien  ! — En êtes-v ous
sûr  ? demanda le luthier av e c ir onie . — Non, non, ce n’ est p as mon
violon  ! » rép éta l’étrang er de plus en plus p er ple x e .
Antoine , effe ctiv ement, avait fait une sorte de miracle . Il ne s’était p as
b or né à r ejoindr e les lè v r es de la plaie , il avait encor e r e cueilli les
nombr eux é clats du b ois, la plup art aussi ténus que des aiguilles, et les avait
brin à brin collés minutieusement en place  ; et ce travail de mosaïque ,
qui e xig e ait non moins de p atience que d’art, avait si p arfaitement réussi,
qu’il n’était p as p ossible , même à un œil pré v enu, de r e connaîtr e l’ endr oit
où la table avait été fracturé e .
La joie de l’étrang er fut sans b or nes. «  Où je cr o yais ne tr ouv er tout
au plus qu’un habile ouv rier , dit-il av e c émotion, je r encontr e un grand
artiste . » Il tira cinq louis de sa b our se . «  Cr o y ez à la honte que j’épr ouv e ,
ajouta-t-il, de ne p ouv oir v ous offrir que cee misèr e . Sans p arler de mon
admiration, je v ous donnerais mille francs de grand cœur , car v ous me
sauv ez la vie . — Gardez v otr e ar g ent, r ep artit tranquillement le luthier  :
v ous en av ez b esoin p our le v o yag e . » L’Esp agnol ouv rait de grands y eux
et semblait cher cher le sens de ce r efus. « Si v ous tenez absolument à me
fair e plaisir , r eprit Fer r et, r estez ici une huitaine de jour s. V ous log er ez
chez moi et v ous mang er ez à ma table . Je ne v ous demanderai que de
donner quelques conseils à mon fils. . .. » Ce trait l’é clair e jusque dans ses
plus intimes pr ofondeur s.
Mais combien p eu l’unique r ejeton de cet homme singulier r
essemblait à son pèr e  ! En l’assimilant à la branche malade d’un arbr e vig
our eux, l’imag e n’ eût été malheur eusement que tr op fondé e . Un cer v e au
tr oublé p ar la fiè v r e p ouvait seul se fair e illusion. L’ enfant vient au monde
av e c le g er me des fleur s et des fr uits qu’il p ortera un jour  ; à de rar es e
xceptions près, il annonce dès le princip e à quelle classe d’hommes il
app artiendra plus tard. La v olonté , l’éner gie , la p assion ne s’acquièr ent p as  :
elles se cachent dans les jeunes p oitrines comme le feu dans les entrailles
d’une montagne , et se trahissent toujour s p ar de la fumé e et des é clair s.
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