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Esquisse historique sur les cent-jours, et fragments inédits relatifs aux séances secrètes des chambres, à la marche du gouvernement provisoire et aux négociations d'Haguenau

148 pages
Baudouin frères (Paris). 1819. France (1815, Cent-Jours). In-8 °.
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ESQUISSE HISTORIQUE
ET
FRAGMENS INÉDITS
SUR
LES CENT JOURS.
IMPRIMERIE DE BAUDOUIN FILS,
RUE DE VAUGIRARD, M0 36.
ESQUISSE HISTORIQUE
SUR
LES CENT JOURS,
ET
FRAGMENS INÉDITS
RELATIFS AUX SÉANCES SECRÈTES DES CHAMBRES,
A LA MÀÇCHE DU GOUVERNEMENT PROVISOIRE,
ET AUX NÉGOCIATIONS D'HAGUENAU.
P A-RIS.
BAUDOUIN FRÈRES, LIBRAIRES,
RUE DE VAUGIRARD, NO 36.
DELAUNAY, PALAIS-ROYAL.
18a i
1819.
AVIS DE L'ÉDITEUR;
LES fragmens inédits que nous publions
aujourd'hui, avaient été rédigés vers la fin
de 1815, en forme de mémoires. Nous
avons cru devoir n'en donner que des ex-
traits, autant par respect pour d'augustes
personnages encore existans, que par ce
sentiment de convenance, qui ne per-
met point à un citoyen de s'emparer de la
vie d'un autre pour en faire l'objet d'une
spéculation.
Nous aurions encore différé' la publica-
tion de cet écrit, si l'opinion publique,
égarée par des ouvrages sur les cent jours.,
n'avait besoin de connaître la vérité toute
entière, pour se fixer sur cette époque re-
marquable de notre histoire, et mieux en-
core pour apprécier la conduite d'hommes
( VI )
intègres et courageux, qui, en se dévouant
au salut de la patrie dans un moment de
crise, ont paralysé le mal, lorsqu'ils n'ont
pu faire le bien, et conservé le trône
constitutionnel, que les défenseurs natu-
rels avaient miné par une conduite impo-
litique.
Ce qui doit distinguer cet ouvrage des
publications faites jusqu'à ce jour, c'est
que, nous osons le dire sans crainte, pas
un mot, pas une phrase ne renferme un
fait dont nous n'ayons été à même de véri-
fier l'exactitude, lorsque nous ne l'avons
pas vu se passer sous nos yeux.
Nous avons fait précéder l'ouvrage d'une
Esquisse historique sur les événemens des
cent jours; le lecteur, en passant de ce
tableau aux fragmens, trouvera quelques
redites ; nous avons préféré les laisser, plu-
tôt que de retrancher une circonstance qui
détournerait son attention.
( VII )
Si l'on reproche aux fragmens un style
tant soit peu républicain, nous rappel-
lerons que M. de Chàteaubriant a dit lui-
même dans ses ouvrages, que l'esprit du
siècle avait cette tendance ! Comment se-
rait-il possible alors de tracer un tableau
véridique de cette époque en un style
absolu ou avec une plume habituée à flé-
chir?
a
ESQUISSE IIISTORIQUE
SUR
LES CENT JOURS.
0
LORSQUE Bonaparte se décida à reparaître en France,
il comptait au moins autant sur la disposition des
esprits en sa faveur, que sur la coopération des
personnes qui lui étaient personnellement attachées.
Il n'ignorait point les germes de mécontentement
que des prétentions exagérées avaient semés dans les
provinces; il savait que, dans un assez grand nombre
de départemens, la noblesse et le clergé avaient
commis des imprudences et des fautes dont l'impu-
nité compromettait le gouvernement. Les huit mil-
lions d'acquéreurs de domaines nationaux n'étaient
pas sans alarmes ; les ventes, les mutations de ces
propriétés devenaient de jour en jour plus difficiles;
quelques articles de journaux rédigés sous l'influence
de la censure, et qui par cela même avaient quelque
chose d'officiel; des discours impolitiques tenus
(ii)
à la tribune de la Chambre des députés ; la ligne
droite et la ligne courbe de M. Ferrand avaient
remué les passions et alarmé les nombreux intérêts
de la révolution. Les paysans craignaient le retour
des dîmes et accueillaient tous les bruits sinistres
que le mécontentement se plaisait à répandre ; une
sorte d'inquiétude vague régnait dans les villes et
dans les campagnes; l'armée regrettait son influence
sous un chef militaire ; les sous-officiers surtout, qui
se voyaient arrêtés dans leur carrière , désiraient un
ordre de choses plus favorable à leur avancement ;
leurs senti mens étaient partagés par les soldats , qui
regrettaient leurs anciennes couleurs si souvent con-
sacrées par la victoire. Enfin , les hommes qui envi-
sagent les choses de sang-froid apercevaient partout
le désir d'un changement et les symptômes d'une
révolution.
Paris était le centre des agitations et des espé-
rances. Les ennemis du gouvernement disaient avec
assurance : Nous n'avons pas besoin de conspirer,
le Gouvernement conspire contre lui-même. Il est
remarquable que les haines n'arrivaient pas jusqu'au
roi : on le plaignait de ne pas connaître la vérité;
et, dans tous le. rêves ou tous les projets de révo-
lution , sa personne était respectée. On accusait non
ses intentions, mais l'audace de certains courtisans
stupides adorateurs du passé.
Quelques hommes d Etat opposés au Gouverne-
ment cherchaient dans l'étranger un levier révolu-
( iij )
*>
a
tionnaire. Il ne s'agissait point de Napoléon, mais
de Marie-Louise et de son fils. Tout cela était
encore dans lé vague : le seul complot réel était
celui qui avait été formé au mois de janvier par
quelques généraux , et à la tête duquel se trouvaient
les frères Lallemand. Il est possible que le mouve-
ment qui était sur le point de s'opérer, fût connu
de Bonaparte ; cette information a pu accélérer son
départ de l'île d'Elbe. On sait positivement que la
plupart des généraux de l'armée apprirent avec
surprise et non sans inquiétude le débarquement de
leur ancien chef.
Dans cet état de choses, Bonaparte reparaît comme
un phénomène. L'audace de son projet ébranle les
imaginations. Il s'avance escorté des intérêts de la
révolution et du prestige qui s'attache aux entre-
prises extraordinaires. L'armée , accoutumée à lui
obéir, reconnaît sa voix ; le peuple ne voit en lui
que le représentant de la révolution, le protecteur
naturel des intérêts nouveaux, et compte encore sur
sa fortune.
Après son arrivée à Paris, sa conduite ne fut pas
entièrement réglée par la prudence. Il céda beau-
coup aux circonstances. Il détestait Fouché, et cepen-
dant il lui confia le porte-feuille de la police, se
mettant ainsi à la discrétion d'un homme qu'il avait
offensé.
Fouché savait trop bien que l'empereur ne l'em-
ploierait qu'autant qu'il jugerait sa coopération né-
(îv )
cessaire à ses projets; il chercha dès-lors à s'assurer
quelle étit l'intention des Puissances , et se pré-
para pour l'avenir (1).
Après avoir tendu tous ses fils au dehors, Fou-
ché s'occupa de l'intérieur. Il employa toute son
adresse à ne se compromettre personnellement avec
aucun parti; et c'est à cette résolution qu'il faut
attribuer kl'espèce de métaphysique qui règne dans
ses instructions et ses circulaires imprimées ; rien
n'y était déterminé.
Par la suite d'un tel système, et par le caractère
même du duc d'Otrante, qui répugne aux actes de
rigueur, les mesures sévères que Bonaparte voulait
prendre furent singulièremerit adoucies. Des ordres
d'exil étaient donnés en masse; mais les individus
.obtenaient facilement des exceptions. Aucun des écri-
vains qui avaient récemment fulminé contre Bona-
parte , ne fut poursuivi.
M. d'Ambray était à Rouen ou dans les environs.
Bonaparte voulait le faire arrêter; il fut averti à
temps et se sauva en Angleterre. Le choix des lieu-
tènans-généraùx de police, annoncé avec tant de
solennité, prouva que l'institution n'avait été pro-
posée que pour éluder les intentions de Bona-
parte. Tous, excepté un seul (Moreau à Nantes),
restèrent dans une inaction complète. Moreau, qui
(1) Ceci aurait besoin de développement j mais le jour des révé-
lations complètes n'est pas arrivé. -1
( v )
avait pris un arrêté ultra-révolutionnaire contre les
royalistes de la Vendée, fut sévèrement réprimandé;
son arrêté ne reçut aucune exécution.
Cependant Bonaparte envoyait partout des agens
particuliers. Il réorganisait son armée , et reformait
son matériel avec une promptitude admirable. On
apprit bientôt que les forces royales prenaient de la
consistance dans la Vendée; on y fit passer 'des
troupes, et il fallut leur donner un chef. Bonaparte
choisit le duc de Rovigo , qui était-déjà inspecteur-
général de la gendarmerie. Ce choix, annoncé dans
le conseil, excita une vive discussion. Les autres mi-
nistres firent valoir toutes les raisons qui s'opposaient
à une pareille nomination. Les Vendéens n'étaient
qu'égarés; il fallait envoyer dans leur pays un géné-
ral qui sut à la fois Combattre les royalistes armés,
et ramener la population à des idées pacifiques. Le
général Lamarque fut proposé et accepté. Sa con-
duite , et celle du général Travot, ont justifié cette
confiance ; cependant le général Lamarqpe a gémi
dans l'exil, et l'on sait ce qu'est devenu le mal-
heureux Travot.
Bonaparte craignait le duc d'Otrante. Il lui échappa
un jour de dire à l'un de ses ministres d'État : « Avant
de m'occuper de lui, j'ai besoin d'une victoire. »
Ces propos arrivèrent à l'oreille du ministre de
la police. Il en fut alarmé, et chercha de plus en
plus à se fortifier contre les chances de l'avenir. Il
songeait déjà à s'assurer l'appui de la majorité dans.
(vi)
les' deux Chambres dont il commençait à être
question. me
Bonaparte aurait voulu conserver la dictature , et
renvoyer la convocation des Chambres jusques aprè s
les événeraens de la campagne. Le ministère insista
sur la convocation prochaine de la Chambre des
représentans.
L'avis des ministres se trouvant unanime sur la
nécessité de convoquer une nouvelle Chambre,
Bonaparte y consentit. Il s'aveuglait sur les effets
ultérieurs de tant de concessions, dans l'idée,
qu'une fois victorieux au dehors , il lie trouverait
aucune difficulté à ressaisir son ancien pouvoir
dans l'intérieur. Il ne savait pas, ou il feignait
d'ignorer, qu'en politique, le premier acte de fai-
blesse en amène nécessairement un second; et que
la moindre déviation de la ligné tracée conduit à
des écarts qu'il est impossible de prévoir et d'ar-
rêter.
C'est à l'époque où l'on parlait de l'élection des
nouveaux députés, que Bonaparte résolut d'enlever
au ministre de la police la direction des journaux.
Le Journal des Débats fut confié à Lucien, celui
de Paris au duc de Bassano (Maret), le Journal
général au ministre de l'intérieur , la Gazette de
France à je ne sais plus quel dignitaire. Fouché
n'eut pour sa part que les Journaux les moins ré-
pandus.
Bonaparte, oubliant son ancien orgueil, avait
< )
voulu voir lui-même les hommes de lettres et les
écrivains dont il voulait exercer les talens en sa
faveur. Il sentait toute l'influence que le talent
donne à un simple individu, dans un temps où tout
iiest pas encore solidement assis. Il se fit présenter
successivement M. Etienne, Arnauld , de Jouy,
Benjamin-Constant, et quelques autres auxquels il
adressa des paro les flatteuses ; il désira même que
l'Académie française lui portât en corps une adresse.
M. Suard fut émargé de celte négociation qui eut
un plein succès. Bonaparte dut s'apercevoir cepen-
4ant, au langage même des académiciens, combien
les idées de liberté avaient gagné pendant son
absence. L'Adresse académique prononcée * par
tyl. Étienne se terminait par le passage sui-
yant (1) : -
• « Hâtez le moment, où entouré des Représen-
tans d'un peuple libre et fidèle , qui vous appor
feront, de tous les départemens , le vœu national,
résultat dune expérience de qingt-cinq années de
révolutions, vçus renouvellerez avec la France le
go ni fat auguste et saint qui est resté gravé dans
tous les coeiirs franqais, et qui, fortifié par toutes
les stipulations, par toutes les garanties qu'appelle
, (i) M. Etienne a été éliminé de rinstitat précisément pour cette
a dresse, qui était Fouvrage des quatre Académies, et à laquelle
des hommes, aujourd'hui en pouvoir, avaient donné leur assen-
t i ment. -
-
C vîii )
Vopinion publique, et que promet votre sagesse;
attachera pour jamais la nation à votre personne et
à votre dynastie. »
M. Etienne reçut à cette occasion la croix de la
Légion-d'Honneur. De toutes' les conquêtes que
Bonaparte venait de faire, celle de M. Benjamin-
Constant étonna le plus l'opinion. Cependant la
conduite de ce publiciste a prouvé que s'il était
resté en France, c'était pour s'opposer au rétablis.
sement du despotisme, et que ses premières affec-
tions étaient pour la liberté et pour la patrie.
YlActe additionnel ne contenta aucun parti ; c'est
de l'époque où il parut qu'il faut dater l'opposition
nouvelle qui s'éleva parmi les amis de la liberté
eontre Bonaparte. Le mot additionnel révéla son
secret. On s'aperçut qu'il avait l'intention de coa-i
server les anciennes constitutions et les sénatus-con-
sultes qui avaient servi de bases à son ancien des-
potisme. Ce fut en vain que de longues apologies de
l'Acte additionnel furent publiées dans le Moniteur ;
il ne fut accepté que par un petit nombre d'indi-
vidus, qui , pour la plupart, regardaient cette
acceptation comme une simple formalité, et n'avaient
d'autre but que d'obtenir ou de conserver des
places nécessaires à leur existence. Il paraît qu'on 9
été beaucoup trop loin en faisant de cette accepta-
tion un titre d'exclusion aux; emplois. On s'est privé
des services de plusieurs hommes estimables par
Jcur probité et leurs lumières , qui lÙI,vaieJ;l.t-siçnc!
(k)
Y Acte additionnel que pour ne pas s'exposer à la
misère , eux et leurs familles.
Cependant l'attente des événemens et les décla-
rations des Puissances alliées faisaient diversion à la
politique intérieure et occupaient tous les esprits.
* On était avide de savoir ce qui se passait au dehors.
Tout pliait en France sous la nouvelle domination.
Le duc et la duchesse d'Angoulême avaient été forcés
d'abandonner le Midi ; les vétérans de la révolution
sortaient de leurs retraites et obtenaient dé l'influence
dans plusieurs parties de l'empire. Toutefois, ils
n'étaient que faiblement encouragés par le Gou-
vernement, qui s'étonnait d'avoir besoin de leur
secours.
Les événemens du Midi, surtout ceux de Bor-
deaux, flattèrent singulièrement Bonaparte. Il reprit
plus de confiance dans son étoile; on sait qu'il fut
frappé de la conduite de la duchesse d'Angoulême; et
qu'après avoir lu les rapports du général Clausel,
il ne put s'empêcher de rendre hommage à sa
fermeté.
Ce fut à peu près dans ce temps qu'on parla des
fédérations. Le café Montansier, où se rassem-
blaient chaque soir une foule d'officiers et de sous-
officiers, donna la première idée de ces réunions.
Cette idée sourit à Bonaparte , Maret et Réal furent
chargés de la mettre à exécution dans Paris. Réaî
rassembla chez lui les maires de la ville ; un plan
fut proposé et adopté.
( x )
Dans l'intervalle, M. Montron , qui avait été
envoyé à Vienne, revint de sa mission ; il n'appor-
tait aucune nouvelle satisfaisante pour Bonaparte.
Ce négociateur, d'un nouveau genre, avait reçu
quelques bourrades dans une petite ville d'Alle-
magne ; on dft à ce sujet, que les hostilités avaient
commencé.
Bonaparte continuait de donner un soin particulier
à la formation de ses armées ; il fit commencer les
fortifications de Paris et de plusieurs villes de la
Champagne : jamais il n'avait passé autant de revues.
Il sentait bien que tout était subordonné pour lui
au sort de la guerre qui était sur le point d'éclater.
Une observation qui inquiétait Bonaparte , c'est
que les généraux s'exprimaient avec liberté sur son
ancienne administration , et disaient hautement
qu'ils n'allaient pas combattre pour le despotisme,
et qu'ils ne verseraient leur sang que pour l'indé-
pendance de leur patrie. Ce sentiment devenait
général : ce n'était point les chansons de l'empire
qu'on chantait, mais les chants de la liberté. Pour
faire diversion et donner le change aux esprits, ou
plutôt pour les ramener à sa personne, Bonaparte
hàta la cérémonie du Champ-de-Mai et la convoca-
tion des collèges électoraux.
Un trait qui peint l'époque singulière dont je
parle, est l'ardeur emportée, le dévouement sans
mesure de presque toutes les écoles à la cause qu'elles
croyaient nationale et dont on leur avait dit que-
C xi )
Napoléon serait le vengeur. L'Ecole de médecine se
faisait surtout remarquer, par l'enthousiasme de ses
sentimens et de ses adresses. On fut moins surpris
du zèle de l'Ecole polytechnique. Les élèves de cette
école célèbre n'avaient pas eu le temps d'oublier
l'homme qu'ils avaient regardé pendant tant d'années
comme leur bienfaiteur.
Cependant les colléges électoraux s'étaient rassem-
blés, et avaient choisi les hommes qui devaient com-
poser la Chambre des représentans. Excepté à Paris
et dans les départemens de l'Est, les réunions des
électeurs avaient été peu nombreuses. Les personnes
attachées au roi, les timides, les indificrens, ceux
qui craignaient ou prévoyaient l'issue de la lutte
inévitable qui allait s'engager, et qui attendaient la
décision de la fortune pour prendre un parti,
s'abstinrent de voter. Les nominations , surtout
dans le Midi, se firent par la minorité des élec-
teurs. On a prétendu, d'après cela, que les no-
minations étaient illégales. Avant de prononcer d'une
manière aussi positive, il faudrait examiner si, lors-
que des collèges électoraux sont cohvoqués, un
nombre d'électeurs, quel qu'il soit, est investi de la
prérogative de priver un département du droit et
des bénéfices de la représentation. C'est un cas
nouveau, et on ne peut le décider qu'en faveur du
droit général.
On observa qu'il se trouvait peu de jeunes gens
parmi les députés. La plupart étaient des hommes
( xij )
accoutumés à manier les affaires, qui s'étaient dis-
tingués par leurs talens et leur modération, et qui,
suivant les apparences , devaient être aussi opposés
aux excès du despotisme qu'aux fureurs de l'anarchie.
En général on comptait sur leur énergie et leur pa-
triotisme. Quelques personnes frémirent de revoir
à la tribune une douzaine d'ex-conventionnels dont
les fastes révolutionnaires conservent le souvenir;
mais ces hommes mêmes éclairés par l'expérience,
éprouvés par le temps, avaient perdu leur fougue
et principalement leur influence. Leur conduite
dans la Chambre n'a justifié ni les craintes des uns,
ni les espérances des autres ; Barrère lui-même était
modéré.
On voyait aussi avec peine, parmi les Représentans
de la nation, quelques conseillers et ministres d'Etat,
qui pendant quinze ans s'étaient occupés à démo-
lir la liberté publique, et à fonder le despotisme
impérial. On craignait que l'habitude des affaires ne
les rendit maîtres de l'assemblée : ces craintes ont
encore été démenties par l'événement.
Je ne m'arrêterai point sur les cérémonies du
Champ-de-Mai, qui n'avaient d'autre but que de tra-
vailler les esprits et d'exalter l'opinion. Mais, avant
d'arriver à l'ouverture de la session des Chambres ,
il faut que je parle encore de Bonaparte.
Lucien et Joseph , ses frères, étaient revenus de
leur exil. Ils furent reçus avec indifférence. Joseph
se renferma dans sa famille et se montra peu. Lu-
( xiii )
cien., qui occupait au Palais-Royal les appartemens
du duc d'Orléans , chercha à se faire,l e centre d'un
parti, mais le temps lui manqua pour réussir dans
ce projeta II s'était fait nommer, dans le départe-
ment de l'Isère , membre de la Chambre des repré-
sentans. Son frère lui destinait la présidence.
Le ministère se servit de son influence pour diriger
le choix de quelques collèges électoraux. Cependant
toutes ses tentatives ne furent pas heureuses.
Ce fut dans les Basses - Alpes que fut nommé
M. Manuel, avocat d'Aix, homme d'un rare méritg ,
d'un sang-froid admirable, et doué à un degré
éminent du talent de la parole. -
Le 4 juin, les Chambres se rassemblèrent. Bona-
parte, qui voyait ,avec peine que le duc d'Otrante,
nommé par le. département de la Loire-Inférieure,
allait siéger à la Chambre des représentans, le plaça
dans celle des pairs. Son intention, en permettant à
.son frère Lucien de se faire nommer député, était de
lui faire obtenir, comme je l'ai déjà dit, la présidence
de la Chambre. On lui fit pressentir une forte opposi-
tion. Il abandonna ce projet, comptant que le choix
de l'assemblée se fixerait sur un de ses ministres
d'Etat. Lucien siégea parmi les pairs..
Le choix du président paraissait d'une haute im-
portance; ce choix allait donner une physionomie,
un caractère à l'assemblée. Bonaparte désirait, comme
je l'ai déjà dit, que Merlin de Douay ou Regnault
de Saint-Jean-d'Angély fussent élevés à cette dignité :
(xîv )
feussi, dès la première séance, ils s'empressèrent de
prendre la parole.
De leur côté , quelques amis de la liberté por-
taient fortement M. de Lafayette. Personne, avant
la séance, n'avait parlé de M. Lanjuinais; il obtint
la majorité, et fut déclaré président.
M. Lanjuinais avait une réputation de probité
que personne ne contestait. On n'ignorait pas qu'il
était personnellement désagréable à Bonaparte, dont
il avait constamment désapprouvé le despotisme.
Voilà les raisons qui déterminèrent le choix de
l'assemblée , de cette assemblée que des hommes
d'une bonne-foi équivoque s'obstinent à nommer
la Chambre de Bonaparte.
Cet événement fit beaucoup de sensation dans
Paris. Les ennemis de Bonaparte reprirent de la
confiance ; les citoyens attachés à leur pays se
réjouirent en pensant que la dictature impériale était
finie, et qu'il se trouvait enfin un pouvoir légiti-
mement constitué qui empêcherait la dissolution de
l'Etat, et pourrait un jour sauver la France.
M. de Lafayette fut nommé vice - président.
Merlin de Douay, candidat avoué de Bonaparte,
n'obtint que quarante-huit voix pour la présidence.
Le premier symptôme d'opposition aux vues de
Bonaparte parut dans la séance du 6 juin, où il fut
question du serment. MM. Roi, Dupin, Sébastiani
demandèrent que le serment fût réglé par une loi
expresse. Il s'éleva à ce sujet une discussion assez
(XV )
vive. La Chambre passa à l'ordre du jour sur la
proposition de M. Dupin. La majorité sentit que le
point principal était que la Chambre entrât, le plutôt
qu'il serait possible, dans l'exercice de ses fonctions.
Si l'assemblée eût protesté contre le serment, elle
était dissoute de fait, puisqu'elle n'était appelée qu'en
vertu de l'acte même qui prescrivait le serment.
Quelle aurait été la conséquence de son refus ? C'est
que Bonaparte serait demeuré investi de la dicta-
ture , dont le résultat aurait été d'exposer la France
à des malheurs incalculables. Peut-être, dans cette
hypothèse, serait-elle encore aujourd'hui dévorée par
la guerre civile.
Lorsque Bonaparte vint en personne prononcer
son discours à la Chambre, j'étais dans les tribunes.
Il me fut facile d'apercevoir combien les idées avaient
éprouvé de modifications dans l'intervalle d'une
année. Les pairs et les sénateurs, revêtus de leurs
riches costumes, défilant au milieu des députés en
habits ordinaires , excitèrent un sourire presque
universel ; il paraissaient eux-mêmes un peu hon-
teux de leurs livrées.
Un incident imprévu révéla les dispositions de la
majorité de la Chambre ; il s'agissait de répondre ,
par une adresse , au discours de Napoléon. M. Félix
Lepelletier proposa de décerner à l'empereur le
titre de Sauveur de la patrie. Il fut accueilli par des
murmures presque universels.
La vivacité inattendue de cette opposition étonna
( xvj )
les créatures de Bonaparte; on s'aperçut aussi que
ses ministres et ses conseillers d'Etat étaient entendus
avec défiance. Ce n'était qu'après des préparations
oratoires bien ménagées, queM.Regnault de St.-Jean-
d'Angély hasardait une proposition. Il a montré,
pendant la session, beaucoup d'adresse et un talent
distingué pour la parole.
L'affluence des spectateurs était considérable. Les
tribunes étaient assiégées de bonne heure, et une foule
de gardes nationaux rem plissaient les intervalles des
deux côtés de la tribune jusqu'aux portes latérales.
Les discussions offraient un grand intérêt et ne per-
mettaient pas l'ennui. Tous les orateurs parlaient
d'abondance, la plupart avec facilité, quelques-uns
avec précision ou une force d'éloquence dont le sou-
venir était perdu ou affaibli. L'assemblée avait
rejeté l'usage de la lecture ; on ne voyait pas dans
les mains des orateurs ces énormes rouleaux de
papier dont l'aspect seul provoque les bàillemens.
De bons juges prétendaient que depuis l'Assemblée
constituante on n'avait pas vu une telle réunion de
talens. Ce qui vaut mieux que le talent, quoiqu'il
ne gâte rien, c'est que la grande majorité était
amie de l'ordre, et voulait sincèrement la monarchie
constitutionnelle.
L'opinion de Paris ne tarda pas à se prononcer en
faveur de l'assemblée. La garde nationale s'offrit à
faire le service auprès d'elle et à répondre de sa
sûreté. Le zèle des officiers doublait et triplait les
( xvij )
b
postes. Cette attitude ferme et courageuse donnait
de la confiance aux membres de l'assemblée, et
fournissait à Bonaparte un ample sujet de réflexions.
Rien n'attirait l'attention du côté de la Chambre
des pairs. Ils paraissaient disposés à ne pas se sé-
parer de la Chambre des représentans , et suivaient
la direction qu'elle-même avait prise. La majorité
penchait pour un système de modération ; les plus
ulens., tels que Càmbacérès et Le Brun, ne son
geaient qu'à ne pas se compromettre, afin de sauver
leurs fortunes et d'échapper aux orages qui devaient
bientôt éclater.
Tel était l'état des choses à Paris , lorsque Bona-
parte partit, le 13 juin, pour se mettre à la tête
de son armée.
Dès-lors tous les esprits se portèrent vers l'avenir;
personne n'était exempt de crainte et d'inquiétude.
Le sort de la France dépendait des chances d'une
bataille. Des hommes, dont les intentions étaient
pures, ne savaient s'ils devaient désirer les succès
ou la défaite de Napoléon. Dans le premier cas, ils
redoutaient le retour de son despotisme ; dans le
second, ils craignaient le démembrement du royaume.
Ce n'était point la réintégration du Roi sur le trône
de ses ancêtres, qui causait de l'anxiété ; mais,
disait-on, la partie de la noblesse et du clergé,
ennemie de toute institution nouvelle, et qui, sous
if masque d'un pur royalisme, cherche moins à
relever l'ancienne monarchie qulà ressaisir res pri-
( xviij )
viléges , n,e profitera-t-elle pas d'un nouvel avantage
pour s'emparer du pouvoir et opérer de sanglantes
réactions. Quelle garantie nous restera contre des
hommes qui mépriseront les lois et se croiront tout
permis en criant vive le Roi ? Ces réflexions affli-
geaient les honnêtes gens. Dans ce conflit d'idées et
de sentimens, alarmés du présent, incertains de
l'avenir, ils tournaient leurs regards vers la Chambre
des représentans, qui ne montrait ni alarmes ni
indécision.
On eut bientôt de nouveaux motifs de recon-
naître la pureté de ses intentions. M. Le Guevel du"
Morbihan proposa des mesures atroces contre les
royalistes armés de la Vendée. Il ne s'agissait pas
moins que de les mettre , eux et leurs familles, hors
de la loi. Un mouvement unanime d'indignation
saisit l'assemblée; l'orateur fut forcé d'abandonner
la tribune au milieu des reproches et des huées. Il
est resté muet le reste de la session.
La première fois que la faiblesse du parti dévoué
à Bonaparte fut décidément reconnue , il s'agissait
d'un rapport de M. de Caulaincourt à l'empereur,
qui fut communiqué à la Chambre par-M. Boulay
de la Meurthe. Après qu'il eut achevé la lecture de
ce rapport, un membre lui demanda s'il était auto-
risé à donner à l'assemblée les éclaircissemens qu'elle
jugerait convenable de lui demander sur la nature
du message. M. Boulay répondit anirmativement.
« En ce cas, reprit l'orateur ( M. Jay), je demande à
( xix )
b*
M. BoUtay, pourquoi le rapport "dont il vient de
donner lecture est adressé à l'empereur, et non pas
directement à là Chambre des représentans. Ce
n'est pas seulement, ajouta-t-il, par des révisions ,
par des discours , par des propositions de loi, que
vous parviendrez à établir une constitution, il im-
porte surtout que vous vous attachiez à des formes
et à'des habitudes constitutionnelles. Chez un peuple
voisin qui connaît tout le prix de la liberté et d'un
régime constitutionnel, les ministres se font honneur:
de paraître dans la Chambre des communes, et de
donner, sous leur responsabilité , tous les renseigqe-
mens qui leur sont demandés, l'empereur vous a dit
que les ministres vous feraient des rapports sur la
situation des affaires intérieures et extérieures : il
est évident que ces' communications devaient être
Élites à" la Chambre par des ministres responsables.
Je demande que cet usage soit établi pour l'avenir (i).
Cette proposition souleva les conseillers et les mi-
nistres d'Etat, qui demandaient à grands cris l'ordre
du jour; elle fut appuyée par MM. Tripier, Manuel,
Roy et Desmousseaux. Sur la demande de M. Roy,
la Chambre renvoya la proposition à une commis-
sion. spéciale. Cette discussion prouva que la supé-
riorité du nombre et du talent était du côté des
hommes franchement constitutionnels.
Bonaparte, avant son départ, avait exporté la
(1) Voyez.le Moniteur du IÍ"
"( )
Chambre à ne point s'occuper de l'Acte additionnel.
Il avait cité l'exemple des Grecs du Bas-Empire, qui
disputaient sur des matières théologiques au momeit
même où les Musulmans entraient en vainqueurs
dans les murs de Constantinople. Cette exhortation
n'empêcha pas M. Dupin de proposer qu'une cois-
mission fut nommée pour reviser FActe additionnel
, et arrêter sur des bases fixes la nouvelle constitution.
Cette demande excita des débats, et fut adoptée-pa.
une immense majorité.
Tout ceci s'est pass é avant le 18 juin, dans l'as-
semblée qu'on affecte de nommer la Chambre des
représentans de Bonaparte. Nous allons entrer main-
tenant dans une période bien courte , mais pendant
laquelle les événemens les plus extraordinaires se
sont accumulés avec une rapidité inouie.
Les premières nouvelles de l'armée relevèrent le
courage et l'espoir des hommes dévoués à Napoléon.
Le-ij, il avait vaincu à Fleurus; l'on supposait
qu'ii poursuivait ses succès avec son ardeur accou-
tumée , lorsque, le 22, on apprit tout à la foi la
perte de la bataille de Waterloo et l'arrivée de Bona-
parte. Il ne pouvait, commettre une plus grande
fa-ute. On ne sait ce qui se serait passé s'il était resté
à la tête de l'armée et en eût rassemblé lui-même -
les débris. Son arrivée imprévue déconcerta même
Ses plus chauds partisans. La faute une fois com-
mise , les hommes qui voulaient conserver Paris et r
la France songèrent à en profiter.
( xxj )
M. de Lafayette , que les circonstances les plus
orageuses ne prennent jamais au dépourvu, se chargea
de porter le premier coup. Aussitôt que la séance
de la Chambre fut ouverte , il demanda la parole et
parla ainsi :
« Lorsque pour la première fois , depuis bien des
années , j'élève une voix que les vieux amis de la
liberté reconnaîtront encore , je me sens appelé ,
Messieurs , à vous parler des dangers de la patrie,
que vous seuls à présent avez le pouvoir de sauver.
- » Des bruits sinistres s'étaient répandus; ils sont
malheureusement confirmés. Voici le moment de
nous rallier autour du vieux étendard tricolore, celui
de 89 , celui de la liberté, de l'égalité et de l'ordre
public : c'est celui-là seul que nous avons à défendre
contre les prétentions étrangères et contre les tenta-
tives intérieures. Permettez, Messieurs, à un vétéran
de cette cause sacrée, qui fut toujours étranger à
l'esprit de faction, de vous soumettre quelques réso-
lutions préalables, dont vous apprécierez j'espère la
nécessité.
- y* Art. ier. La Chambre des représentans déclare
que l'indépendance de la nation est menacée.
» 2. La Chambre se déclare en permanence.
Toute tentative pour la dissoudre est un crime de
haute trahison. Quiconque se rendrait coupable de
cette tentative sera traître à la patrie, et sur-le-champ
jugé comme tel.
» 3. L'armée de ligne et les gardes nationales qui
( xxij )
ont combattu et combattent encore pour défendre la
liberté , l'indépendance et le territoire de-la France,
ont bien mérité de la patrie.
» 4. Le ministre de l'intérieur est invité à réunir
l'état-major-général, les commandans et majors d&
de légion de la garde nationale parisienne, afin
d'aviser aux moyens de lui donner des armes, et de
porter au plus grand complet cette garde citoyenne;
dont le patriotisme et le zèle , éprouvés depuis vingt-
six ans, offrent une sûre garantie à la liberté, aux
propriétés, à la tranquillité de la capitale, et à l'in-
violabilité des représentans de la nation.
» 5. Les ministres de la guerre, des relations
extérieures, de l'intérieur et de la police, sont invités-
à se rendre sur-le-champ, dans le sein de l'assem-
blée. » T
Il est évident, d'après cette proposition , qu'on
craignait que Napoléon , usant de sa prérogative,
ne prononçât la dissolution de la Chambre, et ne
reprît l'exercice de la dictature, qui aurait pu être
si funeste à la France.
Ces craintes n'étaient pas sans fondement. Quel-
ques hommes dévoués au despotisme, et surtout son
frère Lucien, lui rappelaient le 18 brumaire, le
pressaient de monter à cheval et de fermer la Chambre
des représentans, qu'ils nommaient alors , comme
certaines personnes d'aujourd'hui, une assemblée de
factieux. Bonaparte flottait dans l'indécision , lors-
qu'il apprit que la Chambre avait une contenance
( xxiij )
imposante et demandait que les ministres se ren-
dissent dans son sein. A cette nouvelle, il convoqua-
à la hâte ses ministres, et, pour la dernière fois,
présida leur conseil.
La plupart des ministres se mirent en opposition
avec Bonaparte. L'un d'eux informa le conseil qu'un
membre du- comité d'administration de la Chambre,
de concert avec le commandant de la garde nationale
et des chefs de légion , avait disposé les choses de
manière qu'au premier signal quinze mille gardes
nationaux protégeraient rassemblée. Il parla de la
différence de position entre le 18 brumaire et le
21 juin : alors Napoléon, brillant de l'éclat de ses
victoires, réunissait les vœux des citoyens fatigués du
gouvernement directorial; aujourd'hui, isolé, sans
armée , il se trouvait en présence d'une assemblée
pleine de confiance et d'énergie. Ce què l'empereur
avait de mieux à faire, était de se mettre person-
nellement à l'abri des événemens, et d'abandonner
le trône à son fils. Il conclut par proposer de déférer
au vœu de l'assemblée. 1
M. de Caulaincourt et le maréchal Bavoust se
rangèrent à cet ayis. Il fut vivement combattu par
Carnot. II aurait voulu gagner du temps, et attendre
les débris de l'armée, ainsi que le corps de trente
jnille hommes que commandait le maréchal Grou-
cby, et qui marchait sur Paris, parallèlement aveç
l'armée du général Blucher. Lucien parla dit-on dans
Je même sens. Lucien, qui avait eu des pourparlers
( xxiv )
avec le général en chef des fédérés parisiens, récem-
ment armés , tâchait d'inspirer à son frère de la
fermeté et de l'audace.
De son côté, l'assemblée sentait que le moment
décisif était arrivé, et que tout serait perdu si on
le laissait échapper. Elle prenait de minute en minute
une attitude plus menaçante : des bataillons entiers
de la garde nationale se développaient autour de son
enceinte, et particulièrement vis-à-vis le pont de
Louis XVI. En vain quelques membres cherchaient,
par des propositions dilatoires, à tromper l'impa-
tience de la Chambre. Les orateurs, qui sont les
passions d'une assemblée, s'enflammaient de plus en
plus. Les mots de déchéance, d'arrestation se fai-
saient entendre dans quelques parties de la salle. Les
ministres d'Etat et les conseillers allaient et reve-
naient du palais Bourbon a l'Elysée , et de l'Élysée
au palais Bourbon. Une vive anxiété, une sorte d'ef-
froi se peignait sur leurs visages ; ils évitaient surtout
de laisser échapper une parole qui pût les compro-
mettre , quelque événement qui arrivât. 1 u
Quant à la Chambre des pairs , elle était l'écho
de la Chambre des représentans.
Vers quatre heures dit soir, la fermentation était
âu comble dans l'assemblée. MM. Manuel, Dupin ,
Roi, Lacoste , Duchesne , Vesin , étaient prêts à
faire la proposition décisive ; on les retenait avec
peine , lorsque M. Regnault de Saint-Jean-d'Angély
revint de rlysée, parla au président, et celui-ci
( xxv)
annonça à la Chambre que les ministres allaient
paraître. Ils parurent en effet à six heures, accom-
pagnés de Lucien en habit de garde national. Il
monta à la tribune. « Nommé, dit-il, commissaire
extraordinaire de Sa Majesté près des représentans
du peuple, je viens leur proposer les moyens de
sauver la patrie. Sa Majesté a désiré que vous veuillez
bien, Messieurs, m'entendre en comité secret. »
La Chambre se forma immédiatement en comité
secret. C'est là cette fameuse séance sur laquelle on
n'a jamais eu que des documens imparfaits (i).
On sait seulement que MM. Manuel, Jay et
Dupin , proposèrent de demander à Bonaparte une
prompte abdication. Si cette proposition eût été
mise aux voix, on l'aurait adoptée ; mais la discus-
sion se prolongea, et devint, dit-on , fatigante. Un
membre ayant demandé qu'on renvoyât les diverses
propositions à une commission , qui ferait un rap-
port le lendemain , sa proposition fut adoptée. Avant
de sortir , plusieurs membres prévinrent les minis-
tres et Lucien que, si Napoléon n'abdiquait pas ,
on proposerait publiquement sa déchéance dans la
séance du lendemain.
Cette temporisation fut une faute de l'assemblée;
mais Bonaparte, abattu par les revers, n'osa pas
en profiter. Il avait réuni quelques compagnies de
(1) On en verra quelques détails exacts dans la seconde partie
de cet ouvrage. ( flfotc de VÉditeur, )
( xxvj )
sa garde, il avait les fédérés à sa disposition. II pou-
vait , pendant la nuit, faire arrêter les membres in-
fluens de la Chambre, la dissoudre et ressaisir la
dictature. Il manqua de résolution.
La nuit fut orageuse à l'Elysée. Après beaucoup
d'incertitudes, Bonaparte prit le parti d'envoyer 1»
lendemain son abdication en faveur de son fils.
- Elle fut reçue avec plaisir. Certaines personnes,
après que le moment de crise fut passé , préten-
dirent que l'assemblée avait eu tort de ne pas refuser
l'abdication et de n'avoir pas prononçé la déchéance.
le ne saurais être de cet avis. Il faut avoir été témoin
de ce qui se passait à Paris pour décider cette
question. Une grande agitation régnait dans la ville;
- - i
des sommes considérables avaient été répandues dans
les faubourgs ; des groupes d'ouvriers remplissaient
les Champs-Elysées, saluant de leurs acclamations,
appelant de leurs vœux bruyans l'homme élevé au
faîte du pouvoir., et qui était menacé de le perdre.
Les compagnies de la garde, les fédérés, en se réu-
nissant , pouvaient former une force armée de sept
a huit mille hommes. Des corps-de cavalerie et d'in-
fanterie commençaient à se mettre en ligne dans la
plaine de St.-Denis.
Dans le cas de la déchéance, Bonaparte, crai-
gnant pour sa sûreté personnelle , pouvait se porter
à un acte de désespoir. Sans doute la Chambre
soutenue d'une partie de la garde nationale, n'aurait
pas reculé ; mais qui peut calculer les désastres ÏIlfé..,
( xxvij )
parables d'une lutte pareille ? Les hommes qui parlent
aujourd'hui avec tant d'assurance, se cachaient alors.
Quel poids peut avoir leur opinion ?
L'abdication de Bonaparte reçue , les Chambres
nommèrent une commission de gouvernement dont
le duc d'Otrante fut élu président. Le 24 , elle prit
possession du château des Tuileries. Son premier
soin fut de nommer cinq plénipotentiaires pour,
aller traiter de la paix avec les alliés. Ils devaient
d'abord -se rendre au quartier-général anglais, et
de-là à Manheim, où l'on pensait qu'ils trouveraient
les souverains alliés. M. de Lafayette,' le général
Sébastiani, M., de Pontécoulant, étaient du nom-.
bre (1 ) ; on n'a jamais su d'une manière positive le
secret de leurs instructions. Le maréchal Masséna
fut nommé commandant en' chef de la garde.natio-
nale parisienne, et M. Courtin, procureur impérial,
remplaça le préfet de police Réal.
Cependant la situation de la Chambre devenait
difficile. En recevant l'abdication de Bonaparte, elle
n'avait point prétendu se lier à son fils; cependant
l'abdication renfermait cette condition.. Bonaparte,
était à la Malmaison ,.et l'armée grossissait à chaque
instant sous les murs de Paris. Il s'éleva, au sujet
de Napoléon fils, de vifs débats dans la séance de
la Chambre, du a3. M. Dupin avait proposé que
(1) On trouvera des éclaircissemens positifs à ce su jet dans la
seconde partie. ( lYote de l'Editeur. ) -
( xxviij )
les membres du nouveau gouvernement prêtassent
serment d'obéissance aux lois et de fidélité à la
nation.
M. Defermon s'écria : « Avons-nous , ou n'avons-
nous pas un empereur dans Napoléon II ? -Na-
poléon II est empereur.
Ces mots furent le signal de la plus orageuse dis-
cussion. Boulay de la Meurthe prit la parole. « Je
sais, dit-il, qu'il y a une faction qui veut faire re-
connaître le trône comme vacant , et qu'à force
d'intrigues on veut parvenir à ramener les Bourbons.
Je mettrai le doigt sur la plaie. Je sais qu'il existe
aussi une faction d'Orléans ( interruption ). On n'a
pas le droit de m'interrompre. Je sais que cette
faction est royaliste ; elle a entraîné quelques pa-
triotes. Si le duc d'Orléans acceptait, ce qui est
douteux, les propositions qu'on songerait à lui
faire, il céderait le trône à. ( Forateur interrompu,
tie peut parvenir à se faire entendre).
Un membre demande que Napoléon II soit solen-
nellement reconnu. M. Regnault de St.-Jean-d'An-
gely s'écrie : « Voulez-vous attendre que Wellington
soit à vos portes ! » Le général Mouton- Duvernet
ajoute : « Proclamez Napoléon II, vous aurez des
soldats. » MM. Malleville et Peinières insistent sur
l'ajournement.
M. Dupin monte à la tribune. cc Messieurs, dit-il,
je vous le demande ; pourquoi Napoléon a-t-il abdi-
qué ? C'est parce qu'il a reconnu qu'il ne pouvait
( xxix )
sauver la patrie. Napoléon II fera-t-il ce que Napo-
léon Ier n'a pu faire ? Nous avons senti la nécessité
d'être unanimes dans nos sentimens et nos décla-
rations; mais, si nous avons reconnu que la haine
des Puissances alliées pour Napoléon les empêcherait
de traiter avec nous, croyez-vous que son fils ne
fût pas un nouvel obstacle à la paix ? Nous ne pou-
vons agir aujourd'hui qu'au nom du peuple français. »
M. Dupin n'avait pas encore parlé avec autant
de chaleur et d'éloquence. Son discours, qui dura
près d'une heure , fut écouté avec une grande atten-
tion ; mais à peine eut-il fini, que le petit nombre
des hommes dévoués à Bonaparte s'agita avec vio-
lence. Des cris menaçans furent proférés par quel-
ques militaires. Les débats se prolongèrent. M. Ma-
nuel obtint la parole, et monta à la tribune.
Quoique l'attention parût épuisée, il la réveilla
par un exorde plein d'adresse et d'éclat. Il considéra
la discussion comme une véritable calamité. « N'-est-ce
pas un malheur, dit-il, de divulguer à la face de
l'Europe entière, que des considérations politiques
ont influé sur notre résolution? Nous avons fait un
grand pas ; mais est-il assez assuré pour atteindre
le but que nous nous proposons. Un nouveau gou-
vernement est établi, il faut agir au nom d'une
puissance quelconque; c'est au nom du peuple fran-
çais qu'on agira. Je ne veux point admettre qu'il y
ait ici des hommes qui s'occupent fort peu si la
patrie sera sauvée, mais qui s'inquiètent beaucoup
( XXX )
s'ils resteront comtes, barons, conseillers d'État ou
ministres. »
L'orateur entre dans le fond de la discussion, et
prouve qu'il était inutile d'élever un tel débat,
puisqu'on pouvait supposer que Napoléon II était
reconnu par le fait même de l'abdication de Na-
poléon Ier. « Quelle nécessité de le proclamer solen-
nellement puisqu'il peut devenir un obstacle à la
paix, et que l'intérêt public ne sera jamais mis en
balance avec l'intérêt d'un enfant quel qu'il soit.
Voudrait-on abuser des dispositions constitution-
nelles sur la régence contre la commission du gou-
vernement ? Certes, vous ne le souffririez pas. »
Après avoir donné les développemens les plus
étendus et les plus brillans à ses idées, M. Manuel
proposa de passer à l'ordre du jour, motivé sur ce
que Napoléon II se trouvait reconnu par le fait de
l'abdication de son père.
Cette proposition conciliatrice réunit tous les
suffrages. On sut que la proposition originale avait
été faite à l'instigation de Lucien , qui aurait voulu
se mettre à la tête du gouvernement. On tendait en
même temps un piège à l'assemblée; si elle avait
refusé pleinement de reconnaître Napoléon II »
l'abdication de son père pouvait être regardée
comme nulle. Alors il avait un prétexte pour se
remettre à la tête de l'armée qui se renforçait et se
réorganisait chaque jour. Le nombre des troupes
s'élevait déjà à cinquante-cinq mille hommes. Le
( xxj )
parc d'artillerie était considérable et bien appro-
visionné.
Ce fut le talent admirable de M. Manuel qui fit
éviter cet écueil à l'assemblée..
Dans les séances sui vantes, des mesures de ré-
pression furent demandées par la commission du
gouvernement, contre ceux qui troubleraient l'ordre
public par des cris, des mouvemens ou des pamphlets
séditieux. Ce fut M. de Pancemont, premier pré-
sident de la cour de Nîmes, et beau-père de M. de
Tournon, actuellement préfet de la Gironde, qui fit le
rapport de la loi. Les dispositions de cette loi sont d'une
extrême douceur, comparées à celles de la loi adoptée
-par la Chambre des députés de 181 5. Cependant elles
furent vivement combattues, et l'on obtint que la du-
rée de la loi n'excéderait pas le terme de deux mois.
Sur ces entrefaites, M. de Vitrolles fut remis en
liberté; on assure que le duc d'Otrante se rapprocha
alors sérieusement des royalistes, et se prépara au
retour de la famille royale. On était instruit de là
détermination définitive de la Prusse et de l'Angle-
terre. Ce ministre sentait que son intervention se-
rait éminemment utile à la cause qu'il embrassait ;
et que pour assurer la tranquillité publique, il serait
difficile de ne pas le laisser dans son ministère.
Par-là toute sa conduite s'explique. S'il n'eût pas
voulu profiter des circonstances pour son intérêt per-
sonnel , il n'avait qu'à éloigner Napoléon, à faire
connaître franchement aux deux Chambres la réso-
( xxxij )
lution des Puissances relativement a la famille des
Bourbons. Il aurait trouvé dans la Chambre des re-
présentans des hommes assez courageux pour pren-
dre l'initiative d'une proposition décisive. La grande
majorité se serait estimée trop heureuse de recevoir
la Charte et de soutenir l'autorité du roi; et quelles
heureuses conséquences ne seraient pas résultées
d'un tel événement? L'anéantissement des partis,
l'union des Français, la conservation de l'armée et
le respect de l'étranger. Nul doute qu'avec une telle
attitude , et qu'en voyant l'union intime de la nation
et du souverain , les rois alliés n'eussent hésité à de-
mander des contributions énormes et à dépouiller
nos musées. La paix était faite sur-le-champ, et l'é-
tranger ne serait pas une seconde fois entré vainqueur
dans Paris.
On commença à pénétrer les vues du duc d'O-
trante , lorsqu'en portant une adresse à l'armée , les
commissaires de la Chambre trouvèrent M. de Vi-
trolles à la Villette, au quartier-général du maréchal
Davoust. Cette vue les surprit étrangement. La Cham-
bre était remplie de généraux parmi lesquels on re-
marquait les maréchaux Davoust et Grouchy, les
généraux Fressinet, Dejean et Guilleminot. Ces der-
niers étaient pleins de confiance dans l'armée, qui
était alors de soixante-dix mille hommes sans comp-
ter cinq à six mille fédérés et gardes nationaux qui
faisaient d'excellens tirailleurs. Il s'engagea une con-
versation très-vive sur les événemens. M. de Vitrol-
( xxxiij )
c.
les, dont la position était pénible, conserva beau-
coup de sang-froid et de présence d'esprit. Les
opinions, de part et d'autre, furent manifestées avec
la plus grande franchise. <5 »
L'armée prussienne avait passé la Seine du côté
de Saint-Germain; les dispositions nécessaires étaient
faites pour attaquer les Prussiens dans leur position
isolée. Les officiers supérieurs annonçaient haute-
ment que l'armée prussienne était compromise et
quils en rendraient bon compte. Les troupes étaient
exaltées ; mais, dans les conseils de guerre ternis aux
Tuileries, il n'y eut que quelques lieutenans géné-
raux qui furent d'avis de combattre. Le temps op-
portun se passât, Blücher établit ses communications
avec Wellington, et tout fut décidé. - uni
Cependant, quelques créatures de Bonaparte tâ-
chaient d'engager l'assemblée dans de fausses dé-
marches. La majorité, qui jugeait les événemens sans
les craindre, n'opposa sagement qu'une force d'i-
nertie à leurs déclamations. Peu d'entre eux parvin-
rent à se faire entendre à la tribune ; et la Chambre,
malgré l'emportement de quelques débats, n'a aucune
résolution anarchique à se reprocher. Placée entre
l'armée pleine d'exaltation et le parti royaliste qui ,
sans être vainqueur par lui-même, annonçait des
projets de vengeance et de réaction, elle conserva
son courage et sa dignité. Nulle de ses délibérations
ne compromit le caractère de sagesse et de patrio-
tisme qu'elle avait conservé jusqu'alors.
( xxxiv )
Si , dans un moment où la cause du roi était
gagnée, elle eût consulté le sentiment qui la portait
vers lui, cette démarche, inutile au roi et à elle-
même, aurait pu être , avec raison, taxée de lâ-
cheté. Elle en était incapable. Elle savait que son
existence était utile , parce qu'elle contenait les
partis et qu'elle empêchait l'effusion du sang fran-
çais. Elle continua ses séances, sans autres motifs
que le désir de remplir un devoir et de justifier
jusqu'au bout la confiance de ses commettans. Elle
avait reçu des pouvoirs et ne pouvait y renoncer
que par l'action d'une force supérieure. L'assemblée
resta calme, immobile au milieu de toutes les agi-
tations. Il lui suffisait d'avoir prévenu la guerre ci-
vile et sauvé les princip f^fj"
im
1
FRAGMENS
INÉDITS
SUR LA CHAMBREDES CENT JOURS.
1. CON AMBRE.
LA Chambre convoquée par Napoléon au
nom de la souveraineté nationale, représentait
essentiellement le patriotisme français. Tous
les partis de la révolution s'y trouvaient ralliés
à une idée principale, celle de repousser l'in-
vasion étrangère, de défendre l'indépendance
de leur pays, et d'établir enfin une véritable
liberté. Il s'y trouvait sans doute un petit
nombre de bonapartistes exclusivement atta-
chés au maintien du régime et des princes
napoléoniens, et quelques autres individus mûs
plutôt par la crainte des prétentions de l'ancien
(2 )
régime et par un sentiment de fierté -nationale,
blessée par le souvenir de la protection de l'étran-
ger, que par un amour bien entendu des vrais
principes de la liberté ; mais en même temps
il est vrai de dire que la presque totalité de la
Chambre se servait de Napoléon comme Na-
poléon se servait du peuple, avec des préven-
tions indestructibles, et ne voyant en lui que
le moindre de deux maux. Une minorité res-
*
pectable allait plus loin ; elle était agitée du
besoin de secouer l'influence de la nouvelle
dynastie que Napoléon venait imposer, de
rendre à la nation son élan généreux, repousser
la coalition des rois avec cette énergie populaire
que Bonaparte n'avait plus ni la volonté ni le
droit de produire ? et voir ensujte ce qui
conviendrait, non pas aux intérêts d'un
homme ou d'une famille, mais aux besoins
pes Français, et à une heureuse clôture de la
révolution. Ce furent ces hommes qui, très-
.cordialement flidés par les bons sentimens de
Joseph Bonaparte et son influence auprès de son
frère, exigèrent que la jonglerie dp Chama-
d-Mai, com ils l'appelaient, fût remplacée
.par une véritable assemblée de, représentans
librement élus. On établit une liberté entièré
de la prfsse; les nominations 4es maires et
( 3 )
i*
officiers municipaux, furent rendues aux com-
piunes. - Les colléges électoraux nommèrent
leurs présidens. Le Champ-de-Mai ne fut plus
alors qu'une fête insignifiante, qu'un sentiment
d'amour- propre empêcha de décommander,
mais où le cQnvocant. et les convoqués se
rendirent par manière d'acquit, sentant bien
que la représentation allait, deux jours après,
être le véritable et le seul centre de la politî-
que française et de l'attention.publique (i).
A - i
II. ACTE ADDITIONNEL.
L'APPARITION spontanée de l' acte additionna
produisit un fort mauvais effet - £ t désappoiqtft
beaucoup d'espérances, l\on;slmnt parce
< 1 l —— 1 - r—1 ———— 1 —————— '—~
- (II Il faut pourtant dire, que lqrsq':on yit dçfilër à
ce GJiamp-de-Mai les drapeaux tricolpj-s, pur lesquels
étaient inscrites toutes les victoires de nos armées, il y
eut un mouvement d'enthousiasme qui électrisa les spec-
tateurs les plusfroid-s. C'est ainsi que dans l'a;semblédte-
nue au Palaiadu Corps législatif, peur le recensement
des wtas,lorsqu'on vit s'avanoeflles députafcions.de tous
les corps de l'armée, qui repartaient le soir même pour
la frontière, et qui avaient l'air de dire au peuple
français , morituri te sazzitant, il y eut des applaudisse-
mens aussi vifs qu'unanimes. "-. -
( 4 )
que cet acte se rattachait aux constitutions de
l'empire, produit détesté du despotisme et
de la servitude, parce qu'il anticipait la délibé-
ration des représentans du peuple, parce que le
mode d'acceptation par signature individuelle,
qui ne date en France que de l'an 8 , parais-
sait une sorte d'escroquerie politique subs-
tituée à l'acceptation des citoyens en assem-
blées primaires; mais aussi parce que plusieurs
articles paraissaient au-dessous du degré de
liberté républicaine auquel l'opinion publique
était plors élevée. Le dernier article, entre
autres, en excluant nominativement la maison
de Bourbon, et tous les princes de cette fa-
mille, sans doute pour que le duc d'Orléans
n'en fût pas excepté, parut dans le public aussi
petitement égoïste que le fameux article où
le sénat, à l'époque de la première restau-
ration , avait stipulé ses intérêts de corps et ses
intérêts individuels. Aussi cette disposition de
l'article 67 blessa à la fois les politiques de
bon goût , les serviteurs de la légitimité
royale et les sectateurs de la souveraineté
nationale ; avec la différence que ceux-ci,
après avoir constaté leur opinion et fait les
réserves convenables, n'y trouvèrent pas une
raison suffisante pour refuser d'agir et pour
( 5 )
se résigner aux conséquences des succès de la
nouvelle coalition. L'hérédité de la Chambre
des pairs qui, depuis le commencement de
la révolution, n'a point manqué d'adversaires,
fut encore un sujet de mécontentement; de sorte
que cet Acte constitutionnel, et surtout la ma-
nière dont il était accompagné , excitèrent des
murmures qui ne permirent pas de faire assez
d'attention à ce qu'il avait de bon et de vraiment
libéral. Aussi beaucoup de non patriotiques se
mêlèrent-ils aux non du petit nombre de roya-
listes qui voulurent exprimer leur dissentiment.
D'autres se contentèrent de protester contre
tout ce qui blessait la liberté et les droits des ci-
toyens, motivant leur oui uniquement sur la
crainte de mettre un obstacle à la réunion de la
représentation nationale. C'est ce qui fut dit par
plusieurs patriotes à la formalité du serment
des collèges électoraux , et cela ne les empêcha
pas d'être élus présidens des collèges, puis
députés.
ï
III. COMPOSITION DE LA CHAMBRE DES PAIRS.
LORSQU'APRÈS la première restauration on
forma une Chambre des pairs composée de
( G )
membres qui pouvaient être héréditaires ou
viagers au choix du monarque, alternative qui
est la pire des combinaisons pour l'indépen-
dance d'une assemblée de ce genre, beaucoup de
membres de l'ancien Sénat furent laissés en
dehors. Plusieurs sénateurs libéraux qui,
toujours suspects à Bonaparte, n'avaient pas
été envoyés en mission par lui, et se trouvaient
au nombre des trente qui l'avaient déchu et
qui avaient proclamé les Bourbons, furent
aussi exclus de la nouvelle pairie, et il arriva
que les faveurs royales tombèrent de préfé-
rence sur des hommes étrangers à l'acte de la
restauration. Bonaparte, laissant de côté les
pairs que le roi avait nommés, rappela ses an-
ciens sénateurs affidés, et y ajoutaun assez grand
nombre de chambellans et aides-de-camp, ou
officiers de faveur, ce qui n'ajouta pas à la
considération de la Chambre. On y vit avec
plaisir quelques nouveaux venus : Masséna,
le vainqueur de Zurich, qui, né à Nice, n'avait
pas été trouvé assez Français pour être pair
sous le gouvernement royal; Alex. Lameth, un
des membres les plus distingués de l'Assemblée
constituante; Drouot, Cambrone, Bertrand,
qui avaient suivi leur général à l'île d'Elbe, et
que leur attachement à un bienfaiteur malheu-
( 7 )
reux n'avait pas dépopularisés. Il ne rappela
pourtant pas le vertueux sénateur Lambrecht,
qui avait libellé son fameux décret d'accusa-
tion. Peut-être l'eût - il fait s'il avait pensé à
faire ressortir le tort qu'avait eu le ministère
de Louis XVIII de l'exclure de la liste des
pairs sous un prétexte semblable à celui dont
on s'était servi pour Masséna ; car il a rare-
ment manqué ces occasions (i). En général,
la com position de la Chambre des pairs fut
peu approuvée. Son hérédité parut déplaire,
quoique les représentans de la portion la plus
populaire de la nation aient été depuis en
majorité pour consacrer ce principe. On re-
marqua que Napoléon, après avoir proclamé
le plus profond oubli de tout ce qui s'était passé
contre lui, ne plaça cependant dans sa Chambre
des pairs aucun des sénateurs qui avaient par-
ticipé à sa déchéance.
(i) Par exemple, ayant vu que le gouvernement du
Roi s'était obstinément refusé à l'abolition immédiate
de la traite des noirs, il se donna , en arrivant, le mé-
rite de proclamer cette abolition, lui, qui n'étant
encore que premier consul, ou à peine monté sur le
trône, avait rétabli la traite et l'esclavage des noirs.
( 8 )
IV. COMPOSITION DE LA CHAMBRE DES REPRÉSENTANT
LA composition de la Chambre des représen-
tans fut plus compliquée. Elle se ressentit de
l'absence des électeurs royalistes, et de la pré-
sence d'électeurs timides qui craignaient de
se compromettre. Les électeurs présens du-
rent faire des choix plus républicains, par-
ticulièrement lorsque les méfiances et les
alarmes étaient récentes, et que Bonaparte
était apparu comme un vengeur des droits
et des intérêts de la révolution. C'est à cela
sans doute qu'il faut attribuer le grand nombre
de conventionnels et de votans qu'on élut dans
les départemens, et parmi lesquels il se trou-
vait des noms odieux et redoutés. La ré-
pugnance et l'inquiétude publique à cet égard
ne furent pourtant pas alors justifiées par
une conduite analogue à celle qu'ils avaient
tenue dans le comité de la Convention (i).
Une autre portion tranchante dans l'As-
semblée se composait de bonapartistes déci-
dés, d'anciens conseillers d'Etat, ayant le titre
(i) On en verra plus loin une preuve dans la ma-
nière dont fut reçue la proposition de M. Leguevel.
(9)
de ministres, de nouveaux conseillers d'Etat
nommés dans la Chambre, de généraux, d'un
grand nombre de procureurs et avocats-géné-
raux ayant à leur tête Merlin de Douai, de gens
appartenant aux administrations diverses, de
plusieurs fanatiques du système napoléonien,
parti actif, déterminé, dans lequel se trouvaient
des hommes de talent habitués aux affaires,
et dont toutes les facultés étaient dévouées au
maintien de la dynastie impériale, sauve-garde
qu'ils croyaient nécessaire à leur fortune, à
leur considération, à leur existence. Mais le
fond de l'Assemblée , quoiqu'il se ressentît
des circonstances favorables à Napoléon ,
contraires aux Bourbons, dans lesquelles on.
avait fait les nominations, n'était pourtant bo-
napartiste que dans le sens de la défense du
pays contre toute invasion ou toute protection
étrangère; il redoutait vivement l'ambition et
le despotisme de Napoléon, et n'avait de pré-
ventions contre les princes Bourbons que celles
provenant des dix mois de sottises passées, et de
la crainte des sottises nouvelles de leurs pré-
tendus amis et dévoués serviteurs. Au milieu
de cette Assemblée, on trouvait des noms dont
l'indépendance et les lumières ne pouvaient
pas être révoquées en doute. Dans la banque
( 10 )
et le commerce , MM. Lafïttë, Benjamin
Delessert, Chaptal fils, Hottinguer, noms
respectés par toute lEurope ; dans le barreau,
des hommes telsqueMM. Roy, Tripier, Dupin,
Manuel, Bérenger; dans l'armée, les généraux
Sorbier, Sébastiani, Becker, Grenier, Du-
moutier, Mouton- Duvernet, connus par leurs
actions brillantes et leur désintéressement.
On y voyait las Lanjuinais, les Flaugergues, les
Dupont de l'Eure; en un mot, beaucoup de
membres des plus estimés de l'Assemblée
constituante et des différens corps législatifs,
nommément de la dernière Chambre des dépu-
tés; il s'y trouvait aussi des propriétaires tels que
Larochefoucauld-Liancourt, issu de l'une des
plus nobles familles de l'ancien régime, beau-
coup plus connu toutefois par ses vertus et sa
philanthropie; le Voyer d'Argenson, qui, ayant
accepté la préfecture d' Anvers, avait résisté cou-
rageusement aux abus du gouvernement impé-
rial, et refusé d'exécuter un ordre arbitraire con-
tre la fortune de quelques citoyens; le général
Lafayette, qui, après avoir été un des fon-
dateurs de la liberté américaine, le principal
moteur de la révolution française, et en même
temps linflexible ennemi des désordres de
cette révolution; après avoir dédaigné toutes