Essai sur le goût

Essai sur le goût

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L’Essai sur le goût dans les choses de la nature et de l’art de Montesquieu forme une partie de l’article « Goût », paru dans le tome VII de l’Encyclopédie en 1757 de façon posthume et à l’état inachevé. Cet article est lui-même composé d’un article dû à Voltaire, puis du « fragment sur le goût » de Montesquieu, comme l’appellent Diderot et d’Alembert. Il est réédité en 1783, dans une version un peu différente fournie par Jean-Baptiste de Secondat. Il importe à cet égard de distinguer les quinze sections du texte publié dans l’Encyclopédie et les fragments ajoutés tardivement, à partir de l’édition Plassan de 1796 (« Des règles », « Plaisir fondé sur la raison », « De la considération de la situation meilleure », « Plaisir causé par les jeux, chutes, contrastes ») et repris à partir de l’édition Lefèvre de 1816.

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EAN13 9782824711225
Langue Français
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MON T ESQU I EU
ESSAI SU R LE GOÛ T
BI BEBO O KMON T ESQU I EU
ESSAI SU R LE GOÛ T
Un te xte du domaine public.
Une é dition libr e .
ISBN—978-2-8247-1122-5
BI BEBO OK
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compris à Bib eb o ok.A V ERT ISSEMEN T DE
L’ÉDI T EU R
’ A ,   Élog e de Montesquieu, dit  :
D « Il nous destinait un article sur le Goût, qui a été tr ouvé imp
arfait dans ses p apier s. Nous le donner ons en cet état au public, et nous le
traiter ons av e c le même r esp e ct que l’antiquité témoigna autr efois p our
les der nièr es p ar oles de Sénè que . »
A u tome V I I de l’ Encyclopédie, publié en 1775, on lit à l’article Goût  :
«  Ce f ragment a été tr ouvé imp arfait dans ses p apier s. L’auteur n’a
p as eu le temps d’y mer e la der nièr e main  ; mais les pr emièr es p ensé es
des grands maîtr es méritent d’êtr e conser vé es à la p ostérité , comme les
esquisses des grands p eintr es. »
D ans les Œuvres posthumes de M. de Montesquieu, Paris, 1783, in-12,
on a r epr o duit ces fragments sous le titr e de Réflexions sur les causes du
plaisir qu’excitent en nous les ouvrages d’esprit et les productions des
beauxarts. C’ est ce te xte , donné p ar le fils de Montesquieu, que nous suiv ons,
tout en ayant soin de r epr o duir e en note les variantes de l’ Encyclopédie.
A l’ origine , le fragment s’ar rêtait au chapitr e intitulé des Règles  ; ce
1Essai sur le g oût Chapitr e
chapitr e a été publié dans les Œuvres posthumes, é dition de 1798, comme
ter minant l’ Essai sur le goût. On y a joint une histoir e mer v eilleuse , de la
vérité de laquelle je n’ oserais me p orter g arant ¹ . La fin du mor ce au a été
publié e p our la pr emièr e fois, en 1804, dans les Annales liéraires, t. I I,
p . 301.
P . . . v eut bien se char g er de te r emer e le manuscrit que je t’ai
annoncé . Je souhaiterais que le présent fût plus considérable . Ce n’ est, à
pr opr ement p arler , qu’un fragment de l’ Essai sur le Goût. Malgré cela, je
p ense que tu ne p ar cour ras p as sans intérêt ces lignes é crites p ar
Montesquieu et que tu épr ouv eras un certain sentiment de r esp e ct p our ce
p apier , en song e ant aux illustr es mains qui l’ ont touché . Notr e ami le
tenait du se crétair e de M. de Se condat qui, v er s la fin de 1793, lor sque le
sang commençait à couler à Borde aux, jeta au feu b e aucoup de p apier s
et de manuscrits de son pèr e dans la crainte , disait-il, qu’ on ne vînt à y
dé couv rir des préte xtes p our inquiéter sa famille . Le se crétair e de M. de
Se condat, qui l’aidait dans cee fatale op ération, à laquelle il essaya en
vain de s’ opp oser , eut la p er mission de distrair e le mor ce au que je t’
env oie . . .
( La ler e est daté e de Borde aux, 29 v entôse an I V  ; on cr oit qu’ elle est
de Millin.)
n
1. Au citoyen Walkenaer, à Paris.
2ESSAI SU R LE GOÛ T D ANS
LES CHOSES DE LA NA T U RE
ET DE L’ART
    d’êtr e actuelle , notr e âme g oûte tr ois sortes
de plaisir s  : il y en a qu’ elle tir e du fond de son e xistence même  ;D d’autr es qui résultent de son union av e c le cor ps  ; d’autr es enfin
qui sont fondés sur les plis et les préjug és que de certaines institutions,
de certains usag es, de certaines habitudes, lui ont fait pr endr e .
Ce sont ces différ ents plaisir s de notr e âme qui for ment les objets du
g oût, comme le b e au, le b on, l’agré able , le naïf, le délicat, le tendr e , le
gracieux, le je ne sais quoi, le noble , le grand, le sublime , les majestueux, etc.
Par e x emple , lor sque nous tr ouv ons du plaisir à v oir une chose av e c une
utilité p our nous, nous disons qu’ elle est b onne  ; lor sque nous tr ouv ons
du plaisir à la v oir , sans que nous y démêlions une utilité présente , nous
l’app elons b elle ² .
Les sour ces du b e au, du b on, de l’agré able , etc., sont donc dans
nous2. Après ce p aragraphe on lit dans le te xte de l’ Encyclopédie  :
3Essai sur le g oût Chapitr e
mêmes  ; et en cher cher les raisons, c’ est cher cher les causes des plaisir s
de notr e âme .
Ex aminons donc notr e âme , étudions-la dans ses actions et dans ses
p assions, cher chons-la dans ses plaisir s  ; c’ est là où elle se manifeste
davantag e . La p o ésie , la p eintur e , la sculptur e , l’ar chite ctur e , la musique ,
la danse , les différ entes sortes de jeux, enfm les ouv rag es de la natur e
et de l’art p euv ent lui donner du plaisir  : v o y ons p our quoi, comment et
quand ils le lui donnent  ; r endons raison de nos sentiments  : cela p our ra
contribuer à nous for mer le g oût, qui n’ est autr e chose que l’avantag e
de dé couv rir av e c finesse et av e c pr omptitude la mesur e du plaisir que
chaque chose doit donner aux hommes.
n
4CHAP I T RE I
DES P LAISI RS DE NO T RE
AME.
’,   plaisir s qui lui viennent des sens, en
a qu’ elle aurait indép endamment d’ eux, et qui lui sont pr opr es  :L tels sont ceux que lui donnent la curiosité , les idé es de sa
grandeur , de ses p erfe ctions, l’idé e de son e xistence , opp osé e au sentiment
du né ant, le plaisir d’ embrasser tout d’une idé e g énérale , celui de v oir un
grand nombr e de choses, etc., celui de comp ar er , de joindr e et de sép ar er
les idé es. Ces plaisir s sont dans la natur e de l’âme , indép endamment des
sens, p ar ce qu’ils app artiennent à tout êtr e qui p ense  ; et il est fort
indiffér ent d’ e x aminer ici si notr e âme a ces plaisir s comme substance unie
av e c le cor ps, ou comme sép aré e du cor ps, p ar ce qu’ elle les a toujour s, et
qu’ils sont les objets du g oût  : ainsi nous ne distinguer ons p oint ici les
plaisir s qui viennent à l’âme de sa natur e , d’av e c ceux qui lui viennent de
son union av e c le cor ps  ; nous app eller ons tout cela plaisir s natur els, que
5Essai sur le g oût Chapitr e I
nous distinguer ons des plaisir s acquis, que l’âme se fait p ar de certaines
liaisons av e c les plaisir s natur els  ; et de la même manièr e et p ar la même
raison, nous distinguer ons le g oût natur el et le g oût acquis.
Il est b on de connaîtr e la sour ce des plaisir s dont le g oût est la
mesur e  : la connaissance des plaisir s natur els et acquis p our ra nous ser vir
à r e ctifier notr e g oût natur el et notr e g oût acquis. Il faut p artir de l’état
où est notr e êtr e , et connaîtr e quels sont ces plaisir s, p our p ar v enir à les
mesur er , et même quelquefois à les sentir .
Si notr e âme n’avait p oint été unie au cor ps, elle aurait connu  ; mais il
y a app ar ence qu’ elle aurait aimé ce qu’ elle aurait connu  : à présent nous
n’aimons pr esque que ce que nous ne connaissons p as.
Notr e manièr e d’êtr e est entièr ement arbitrair e  ; nous p ouvions av oir
été faits comme nous sommes, ou autr ement. Mais si nous avions été faits
autr ement, nous v er rions autr ement ¹   ; un or g ane de plus ou de moins
dans notr e machine nous aurait fait une autr e élo quence , une autr e p o
ésie  ; une conte xtur e différ ente des mêmes or g anes aurait fait encor e une
autr e p o ésie  : p ar e x emple , si la constitution de nos or g anes nous avait
r endus cap ables d’une plus longue aention, toutes les règles qui pr op
ortionnent la disp osition du sujet à la mesur e de notr e aention ne seraient
plus  ; si nous avions été r endus cap ables de plus de p énétration, toutes les
règles qui sont fondé es sur la mesur e de notr e p énétration tomb eraient
de même  ; enfin toutes les lois établies sur ce que notr e machine est d’une
certaine façon, seraient différ entes si notr e machine n’était p as de cee
façon.
Si notr e v ue avait été plus faible et plus confuse , il aurait fallu moins
de moulur es et plus d’unifor mité dans les membr es de l’ar chite ctur e  ; si
notr e v ue avait été plus distincte , et notr e âme cap able d’ embrasser plus
de choses à la fois, il aurait fallu dans l’ar chite ctur e plus d’ or nements  ;
si nos or eilles avaient été faites comme celles de certains animaux, il
aurait fallu réfor mer bien des instr uments de musique . Je sais bien que les
rapp orts que les choses ont entr e elles auraient subsisté  ; mais le rapp ort
qu’ elles ont av e c nous ayant chang é , les choses qui, dans l’état présent,
font un certain effet sur nous, ne le feraient plus  ; et comme la p erfe ction
1. Encyclopédie   : Nous aurions senti autr ement.
6Essai sur le g oût Chapitr e I
des arts est de nous présenter les choses telles qu’ elles nous fassent le plus
de plaisir qu’il est p ossible , il faudrait qu’il y eût du chang ement dans les
arts, puisqu’il y en aurait dans la manièr e la plus pr opr e à nous donner
du plaisir .
On cr oit d’ab ord qu’il suffirait de connaîtr e les div er ses sour ces de
nos plaisir s p our av oir le g oût, et que , quand on a lu ce que la philosophie
nous dit là-dessus, on a du g oût, et que l’ on p eut hardiment jug er des
ouv rag es. Mais le g oût natur el n’ est p as une connaissance de thé orie  ;
c’ est une application pr ompte et e x quise des règles mêmes que l’ on ne
connaît p as. Il n’ est p as né cessair e de sav oir que le plaisir que nous donne
une certaine chose que nous tr ouv ons b elle , vient de la sur prise  ; il suffit
qu’ elle nous sur pr enne , et qu’ elle nous sur pr enne autant qu’ elle le doit,
ni plus ni moins.
Ainsi ce que nous p our rions dir e ici, et tous les pré ceptes que nous
p our rions donner p our for mer le g oût, ne p euv ent r eg arder que le g oût
acquis, c’ est-à-dir e ne p euv ent r eg arder dir e ctement que ce g oût acquis,
quoiqu’ils r eg ardent encor e indir e ctement le g oût natur el  ; car le g oût
acquis affe cte , chang e , augmente et diminue le g oût natur el, comme le
g oût natur el affe cte , chang e , augmente et diminue le g oût acquis.
La définition la plus g énérale du g oût, sans considér er s’il est b on ou
mauvais, juste ou non, est ce qui nous aache à une chose p ar le
sentiment  ; ce qui n’ empê che p as qu’il ne puisse s’appliquer aux choses
intelle ctuelles, dont la connaissance fait tant de plaisir à l’âme , qu’ elle était
la seule félicité que de certains philosophes pussent compr endr e . L’âme
connaît p ar ses idé es et p ar ses sentiments ²   ; car , quoique nous opp osions
l’idé e au sentiment, cep endant, lor squ’ elle v oit une chose , elle la sent  ; et
il n’y a p oint de choses si intelle ctuelles qu’ elle ne v oie ou qu’ elle ne cr oie
v oir , et p ar consé quent qu’ elle ne sente .
n
2. L’ Encyclopédie ajoute  : Elle r e çoit des plaisir s p ar ces idé es et p ar ces sentiments  ; car ,
etc.
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