//img.uscri.be/pth/4589d6946fb6b26a14ec65a24029ab44a0437e99
Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 0,99 € Lire un extrait

Lecture en ligne + Téléchargement

Format(s) : PDF

sans DRM

États et Églises de l'Europe : précis de notions sur les contresens et les fruits amers des alliances d'Etats et d'Églises / par H. Maubert

De
215 pages
Grassart (Paris). 1873. 1 vol. (XXIV-187 p.) ; in-18.
Les Documents issus des collections de la BnF ne peuvent faire l’objet que d’une utilisation privée, toute autre réutilisation des Documents doit faire l’objet d’une licence contractée avec la BnF.
Voir plus Voir moins

' -/(Mi
X
. ,:4i£&<! -;1jîïê--^"!%^âyâ.;
ÉTATS ET ÉGLISES
DE L'EUROPE
"''!0*
IMPRIMERIE EUGENE HEliTTE ET C", A SAINT-6E KMA1N.
IMPRIMERIE EUGENE HKL'TTE ET Ce3 A 5 AI N T" G E RM AI>.
ÉTATS k ÉGLISES DE L'EUROPE
Lettre d'envoi, en '1876, de ce livre publié en 1873,
a chaque membre favorable a la liberté dans la
seçqïïbfiauégislature de la république française.
'^ïgksieur el honoré Compatriote^
Vous trouverez, à la page 165 du livre que j'ai l'honneur de
vous adresser, intitulé : Etals el Eglises de l'Europe, ce pas-
sage, quant à la France : « On verra, par l'attitude de sa pro-
» chaine Assemblée, en face de cette question, si la France
» est une nation finie, ou une nation qui prend son essor. »
La question dont je parlais ainsi en 187.3, est celle de
Séparation de l'Eglise et de l'Etat, mesure à prendre qui fait
l'objet exclusif de mon livre. Il en démontre, quant à la France
en République, non-seulement l'opportunité, mais la nécessité
et l'urgence.
D'autre part, — l'Assemblée, de laquelle je disais que ce
serait son attitude dans cette question, qui sauverait ou per-
drait la République et la France, — cette Assemblée, c'est
l'ensemble de la législature, élue en 1876, dont vous faites
partie.
t.WPIUHEF.lE EUGENE EEDTTE ET Cc, A SAI NT- SE RM A IN.
Cela étant, Monsieur et honoré Compatriote, je vous devais
logiquement un exemplaire de ce travail, comme j'en devais un,
à son apparition en 1878» â Monsieur le Doyen de la Démo-
cratie bourgeoise de France,, puisque je le lui dédiais par la
lettre-préface. Je vous prie, Monsieur, en lisant celte lettre-
préface, de regarder comme vous étant aussi adressées les
questions, pleines de respectueuse sympathie pour Monsieur
Thiers, qui lui étaient posées.
Le grand citoyen a sans doute bien voulu les examiner avant
que de me faire, par M. Barthélémy Saint-Hilaire, une
réponse qui, tout en me félicitant de cette élude" réservait son
opinion sur la mesure de Séparation, comme devant dépendre
dès circonstances.
Puissent ces circonstances, maintenant, bien, connues du
côté du clergé, paraître enfin, â tous les JJépuiés et. Sémîems
libéraux, demander impérieusement le voie en friineïfe »fe la
Séparation de l'Eglise et de VEtat : mee tel délai qtf%
jugeraient â propos pour la mise â exécution de la mesure.
Je suis, Monsieur et honoré Mandataire,
votre respectueux serviteur et compatriote.
MAUBERT, Hippolyte,
Pasteur évaagêitejoe à Saînt-Gssiiges-de-IMAHMKP
[par Royan], GhsaOTife-JBSSEÏSBona.
!^tU~ttfrttf*î^ ilêr^fttof 1 ï&Hïm,
twfi.. &-, it'tewrti* muï\
LETTRE PRELIMINAIRE
A.D DOYEN. FRANÇAIS DE LA DÉMOCRATIE BOURGEOISE,
Monsieur le Doyen,
L'un de vos prédécesseurs dans le décanat de la
démocratie bourgeoise, l'abbé Siéyès, — avait pro-
noncé , au début de la Révolution, ce mot resté cé-
lèbre : Qu'est-ce que le tiers^ état? — Tout. Qu'a-t-il
été jusqu'à présent dans la politique? — Rien. Que de-
mande-t-il à être ? — Quelque.' chose.
Comme votre clairvoyance n'est pas moindre que
celle de l'abbé, monsieur le Doyen, il est une ques-
tion moderne sur laquelle nous désirons connaître si
votre opinion ne serait point celle de Siéyès sur le
tiers état. C'est la question religieuse, ou plutôt ecclé-
siastique. — Qu'a-t-elle été jusqu'ici, en France, pour
les hommes d'État de la bourgeoisie ? — Rien ou pres-
que rien. Qu'est-elle cependant? — La clef ié tout:
vin ÉTATS ET ÉGLISES DE L'EUROPE.
Que doit-elle donc devenir? — Au moins quelque chose.
C'est, en effet, là ce que proclame, en ce moment,
la voix des événements dans tous les pays d'Europe ;*et
c'est là ce que reconnaît aussi, depuis plusieurs années,
la portion rationnelle de la démocratie française'; elle
acclame, par toutes ses vois, la séparation de l'Église
et de l'État, comme le besoin urgent du monde mo-
derne, et, en particulier, comme la condition de vie
de cette république dans laquelle vous cherchez le
salut de la société française.
Quelleest, aujuste, monsieur le Doyen, votre opinion
personnelle sur la séparation]^ l'Église et de l'État ?
Nous ne le savons pas du tout ; et nous comprenons
bien qu'absorbé, comme vous l'avez été et comme vous
l'êtes encore, par les soins du relèvement matériel de
la France , vous ne vous exprimiez pas publiquement
sur ce point dont l'énoncé seul fait horreur à la droite
■. de votre assemblée ; mais on dit, de toute part, que
vous avez en portefeuille un testament politique, un
livre d'histoire et de philosophie, où vous donnez votre
dernier mot sur tout ce qui touche à l'avenir prochain
de votre pays..
Eh bien , il nous semble que vous devez à ce pays
et que vous vous devez à vous-même et à la liberté,
de ne point achever ce livre sans vous être expliqué,
quant à la France, sur cette question de séparation de
l'Église et de l'État, partout regardée comme la clef
de voûte de l'avenir.
'^■KfeCd^M^U^;.:'
LETTRE PRÉLIMINAIRE. ne
Cette explication est nécessaire de votre part, mon-
sieur le Doyen ; car jusqu'à présent, et à en juger par
votre attitude envers la papauté, il semble qu'à vos
yeux la France ne puisse pas se passer d'une Église
.catholique officielle. Il semble donc, qu'en même
temps que vous regardez, avec toute la démocratie,
l'existence delà république comme nécessaire au salut
de la France, vous regardiez aussi comme nécessaire
à ce salut l'Église officielle, qui répugne à la répu-
blique et à qui la république répugne. Et voici com-
ment nous avons entendu certains de vos amis bour-
geois expliquer votre pensée à ce sujet. Selon eux,
vous seriez d'accord avec toute la démocratie pour con-
sidérer l'officiel ecclésiastique comme une excroissance
maladive, comme une sorte de tumeur débilitante dé-
veloppée sur le corps de la pauvre France ; mais en
même temps,vous auriez cette conviction, à vous par-
ticulière, que cette tumeur ne peut disparaître sans en-
traîner la mort delà patiente. Selon vous, parce qu'elle
a fait, depuis sa naissance, ménage avec l'Église, la
France ne pourrait plus s'en dépêtrer; parce qu'elle
est née ainsi et qu'elle a ainsi vécu, elle devrait aussi
vieillir et mourir dans cet état; en un mot, la France
et son Église officielle seraient à vos yeux (toujours
d'après vos mêmes amis ) la reproduction , en grand,
du phénomène des jumeaux siamois, et condamnées,
comme eux , à vivre et mourir ensemble.
C'est bien là, en effet, monsieur le Doyen, ce que
a.
~_2îjS£ï2-KSiS-~
x ÉTATS ET ÉGLISES DE L'EUROPE.
'semblent dire tous ceux des actes de votre vie politique
qui se rapportent à la question ecclésiastique ou dans
lesquels elle était intéressée.
Mais d'un autre côté, cependant, si telle devait être
votre pensée finale , celle que vous consigneriez , en
ayant égard à notre requête, dans votre livre d'histoire
et de philosophie, il* est alors une chose que se deman-
deraient avec étonnement votre siècle d'abord, et la
postérité ensuite : — c'est, comment, avec une telle
pensée sur la France, vous auriez songé, pour elle,
à l'établissement de la république ?
S'il était vrai que la maladie de l'officialisme ecclé-
siastique eût déjà produit de tels ravages, que la plaie
fût devenue incurable chez la pauvre France, c'est
qu'elle serait donc sur le point de périr ; il n'en pour-
rait être autrement, puisqu'il lui faudrait, pour vivre,
tout à la fois la république qui ne peut s'arranger de
cet officialisme, et cet ofncialisme qui ne peut s'arranr
ger de la république. ,
Mais alors, pourquoi avoir tenu à faire rendre à la
France son dernier soupir en république? Pourquoi
la faire enterrer par la démocratie? Vous seriez, dans
ce cas, monsieur le Doyen, bien plus aimable pour la
démocratie française , en la dispensant de conduire ce
convoi de la France, et laissant ce soin à l'une quel-
conque des trois monarchies qui l'auraient tuée, ou
bien encore à la chose sans nom qui résulterait de la
fusion de ces trois monarchies. Et même , votre but,
LETTRE PRELIMINAIRE. ' xi
qui est sans doute d'obtenir l'approbation de la pos-
térité pour votre oeuvre finale, serait ainsi mieux
atteint. L'histoire n'approuve jamais l'équivoque.
Mais laissons là cette funèbre hypothèse. Non, la
France ne périra pas d'inanition entre deux nécessités •
contradictoires ; oui, il est vrai que la république est
nécessaire à la France; mais, non, il n'est pas vrai
que l'officialisme ecclésiastique lui soit aussi néces-
saire. Nous ne pouvons croire que cette seconde
prétendue nécessité soit jamais consignée dans votre
testament politique; et voici pourquoi nous ne le
croyons pas.
Tout le monde, monsieur le Doyen, reconnaît et
vante, en vous, le bon sens politique et l'esprit pra-
tique en affaires ; et l'on semble prêt à dire de vos
qualités, sous ce rapport, comme de l'esprit de Vol-
taire, que vous avez en cela , plus que tout le monde,
quelque chose que tout le monde a. — Eh bien, c'est
à ce bon sens et à cet esprit pratique que nous en
appelons en leur posant les questions suivantes :
En quoi la séparation de l'Église d'avec l'État serait-
elle impossible dans la République française ?
En quoi le bon sens et l'esprit pratique feraient-ils
consister cette impossibilité ? Sur quoi la feraient-ils
porter ?
S'agit-il, d'abord, de la question financière ? Mais
toutes les règles concernant l'impôt et sa juste ré-
partition se réunissent pour demander, la sépara-
"^:r,YS^=5^t£ra££oeSSsïïS5^
xn ÉTATS ET EGLISES DE L'EUROPE.
lion, à une condition :• c'est que l'Etat se déchar-
geant du budget des cultes, comme il en a le devoir,
puisque les cultes n'auraient jamais dû être matière à
impôt, les contribuables en profitent aussitôt, par une
réduction proportionnelle de celle des quatre contri-
butions directes qui est commune à tous, la cote per-
sonnelle et mobilière.
Si les choses en viennent là, que d'injustices répa-
rées par cette simple mesure ! Voyez en effet ce qui
se passe aujourd'hui. D'abord, les personnes étran-
gères aux cultes contribuent, malgré elles, par l'impôt,
aux dépenses des (suites : pourquoi cela? Et ensuite,
nous affirmons, d'après certaines données par nous
recueillies, que les protestants et les juifs payent au-
jourd'hui ensemble le douzième du budget des cultes,
soit cinq millions sur soixante ; tandis qu'ils n'en pro-
fitent que pour le trentième, soit deux millions sur
soixante. Pourquoi leur prend-on, par l'impôt géné-
ral, pour le budget des cultes, trois millions déplus
que ne coûtent leurs propres cultes, et ce, pour en
faire bénéficier le culte catholique qui ne les re-
garde pas ?
Ne sont-ce pas là , monsieur le Doyen , des injus-
tices criantes ? Est-ce que le bon sens politique et l'es-
prit pratique en affaires n'auraient pas à se réjouir de
les voir cesser comme cela peut se faire par la sépa-
ration ?
S'agit-il maintenant d'envisager la question au point
~" ,-*î»*«S*iB»~_,}. ,_ . „...-. «S??"'. a&G&r, V*r -7 ■WT^S^H^ÇûKSîS^ÇgÇ
LETTRE PRÉLIMINAIRE. * xm
de vuedes rapports des Eglises avec l'État, et del'intérêt
de l'État ? Nous croyons avoir démontré , par celle de
nos sections de la troisième étude, qui est relative
aux processions et pèlerinages d'une part, et aux en-
terrements civils de l'autre, que l'État allié des Églises,
se trouve, là, dans la plus fausse position ; il est de-
venu de la dernière évidence, selon nous, que l'État a
tout à gagner à n'avoir, avec les différents cultes, que
l'attitude, entièrement neutre, de protecteur de la paix
publique et de gardien des lois et des moeurs : et nous
cherchons en vain ce que pourraient avoir à reprendre
à notre thèse, sur ce point, le bon sens politique et
l'esprit pratique en affaires ?
S'agit-il, enfin, de l'intérêt des Églises elles-mêmes?
Mais n'est-il pas passé en force de chose jugée, et pres-
que en proverbe, dans toute'la chrétienté, que l'al-
liance des États fait autant de tort aux Églises , que
l'alliance des Églises cause aujourd'hui d'embarras
aux États, après leur avoir fait autrefois commettre
tant de crimes? Nous croyons que l'ensemble de nos
deux premières études a mis ce'point hors dedoute pour
tout bonsenspolitique et tout esprit pratique en affaires.
Ce qui nous paraît donc pouvoir" seul faire diffi-
culté dans votre esprit, monsieur le Doyen , ce n'est
pas la nécessité, flagrante, à tous les points de vue, de
la mesure de séparation pour la France en républi-
que ; mais c'est l'opposition qu'il y a lieu d'attendre
de la part des catholiques à cette mesure, quelquejuste
xiv ÉTATS ET ÉGLISES DE L'EUROPE.
qu'elle .puisse être ; et nous convenons que c'est là un
point qui mérite considération.
Mais voyons , les catholiques crieront, dit-on ! Oui,
monsieur le Doyen , il en est qui crieront, mais les-
quels ? Ce ne sont pas les quatorze millions d'adultes
dont parle notre troisième étude, comme'appartenant
au catholicisme simplement de forme, sur les vingt
millions d'adultes catholiques qu'il y a en tout ; car
ces quatorze millions appartiennent en général à la
démocratie et veulent la séparation ; ils forment les
trois quarts de cette population qui, depuis bientôt
trois ans, ne cesse d'affirmer la république par ses
votes, ses adresses, ses pétitions ; et ils savent tous que
la république n'est point debout ou ne pourrait, s'y
tenir sans la séparation. Et, cL'ailleurs, l'attitude dans
le catholicisme de ces catholiques de forme s'accom-
mode très-bien de cette règle , que. quiconque veut un
culte le paye; et ils payeront, sans crier, ce culte-là ou
un autre. Ce ne seront pas non plus les trois millions
d'adultes libres penseurs qui crieront ; ils sont, eux
aussi, tout à fait d'avis que qui veut un culte doit
le payer; et ceux d'entre eux que la séparation future
amènera à un culte, le payeront volontiers, dès qu'ils
en voudront user sérieusement ; et les autres s'abs-
tiendront tout aussi volontiers de tout payement de
culte, soit direct, soit indirect et par voie d'impôt.
Ainsi, parmi les catholiques de la libre pensée, per-
sonne encore ne criera.
LETTRE PRÉLIMINAIRE. xv
Que restera-t-il donc des vingt millions d'adul-
tes recensés catholiques pour crier contre la me-
sure de séparation et s'y opposer? Uniquement les
trois millions d'ultramontains, c'est-à-dire un septième
d'entre les adultes recensés catholiques et pas plus.
Mais nous convenons, monsieur le Doyen ; qu'il faut
s'attendre à ce que ce septième-là fasse grand tapage
par ses journaux, par ses députés, par ses manifestes
et exhibitions de toutes sortes. — Ce sera le tapage des
monarchies réunies.
Mais quoi , tant peu que peu , ils sont cependant
encore Français, ces ultramontains , et ils savent leur
histoire monarchique. Ils savent qu'autrefois , dans
leur beau temps, ils ont eu, par leur Mazarin, l'art de
faire payer à nos ancêtres, les opposants à leur mo-
narchie , beaucoup d'impôts , simplement en les lais-
sant chanter ; eh bien , c'est maintenant aux hommes
d'État de la république de laisser à leur tour chanter et
crier tant qu'ils le voudront les opposants à la répu-
blique en leur faisant supporter, quoi ? Un impôt nou-
veau? non, pas même ; mais les simples frais de leur
propre culte et encore en leur procurant par là, comme
à tous autres , une réduction proportionnelle de leurs
impôts.
Ne voilà-t-il pas bien-de quoi cïier 1... Voyons, ce-
pendant, monsieur le Doyen, ce qu'ils disent ces Cris des
ultramontains; car ils crient déjà d'avance. Us disent
qu'il ne s'agit pas, pour séparer leur Église de l'État
xvi ÉTATS ET ÉGLISES DE L'EUROPE. ,
et de son budget, d'un simple dégrèvement à leur
accorder sur leurs impôts en proportion de l'économie
réalisée par l'État ; mais qu'il s'agit de rendre à cette
Église les biens qu'elle possédait à la Révolution et
dont la Révolution s'est emparée, en lui accordant en
échange le budget des cultes. Voilà ce qu'ils disent.
Voici la réponse : — D'abord , il n'est pas exact de
dire que la Révolution ait jamais accordé à l'Église
romaine un budget en compensation des richesses
qu'elle la forçait de restituer. Ce qu'elle lui devait en
échange, c'était la libre disposition d'elle-même. Ne
l'ayant pas fait jouir immédiatement de cette compen-
sation , elle'a eu tort, en cela, et s'est fait tort à elle-
même. C'est à la place de la libre disposition d'elle-
même qu'en lui imposant la constitution, civile, elle lui
accordait un budget. Plus tard, elle reconnut sa faute
et songeait à lui donner, par la séparation de l'Église
et de l'État, la liberté sans budget. Mais voici venir,
avant que cela ne fût fait, le despote qui, après avoir
escamoté la Révolution, s'empressa de reprendre pour
son compte l'idée de budget plutôt que celle de liberté
réciproque de l'Église et de l'État. Et c'est l'oeuvre du
despote qu'il s'agit aujourd'hui de défaire en retirant
le budget et donnant la liberté.
Voilà ce que l'on répond, en premier lieu, aux ultra-
montains ; puis on leur dit ensuite : au surplus, ne re-
cherchons pas l'origine des biens de l'Église romaine
d'avant la révolution, ni s'il est possible de l'écouter
LETTRE PRÉLIMINAIRE, xvn
jamais dans la réclamation qu'elle en ferait à l'État,
quand elle-même n'admettrait pas qu'elle dût rendre
aux protestants les Mens qu'elle leur a fait enlever par
les persécutions ; laissons tout cela de côté et bornons-
nous à' ce simple raisonnement. — Qu'a fait l'État
français en créant un budget des cultes ? Il a consenti
à demander aux citoyens, par voie d'impôt, et à rece-
voir dans ses caisses, pour l'administrer en l'appliquant
aux besoins des Églises diverses, l'argent que tous
étaient censés vouloir consacrer aux ' dépenses prises
en bloc de ces divers cultes, sans défalcation aucune.
Eh bien , aujourd'hui, cette présomption est détruite,
ce point de départ est démontré faux. Chacun veut
être libre de payer ou de ne pas payer un culte , et,
s'il en veut payer un, de ne payer que celui qu'il aura
choisi. Dès lors, l'État ne peut plus se mêler d'admi-
nistrer pour les Églises ; car il ne peut pas ouvrir à
chacune un compte à part, ni surtout un compte d'irn*
pots volontaires. Il cesse donc d'être caissier des Églises,
tant pour cette raison' qu'à cause de plusieurs autres
graves inconvénients que cette fonction entraîne pour
lui, pour les citoyens et pour les Églises. Que vient-il
donc dire aux Églises par la séparation ? Il vient leur
dire qu'il ne demandera plus aux citoyens, par l'impôt,
les millions dont il avait besoin pour les appliquer au
service de leurs Églises ; mais aussi que ne recevant
plus rien comme leur trésorier, il ne donnera plus
rien comme payeur.
xviii ÉTATS ET ÉGLISES DE L'EUROPE.
Quoi de plus juste envers tout le inonde ! Et si une
partie pouvait réclamer à l'autre, ne serait-ce pas
plutôt l'État qui aurait le droit de demander aux
Églises un émolument pour les bientôt quatre-vingts
ans pendant lesquels il a ainsi géré leurs affaires fi-
nancières. — Et une gestion qui n'était pas facile,
comme on sait.
Ici donc encore, monsieur le Doyen , nous ne pen-
sons pas que le bon sens politique ni l'esprit prati-
que en affaires puissent trouver à reprendre quoi que
, ce soit.
Enfin, il est encore une objection que font-les ultra-
montains. Ils disent : « Mais il est fort à craindre que
« les recensés catholiques n'apportent pas tous volon-
« tairement à notre Église tout l'argent qu'ils don-
ce naient forcément pour elle par voie d'impôt; et
« notre Église sera en baisse. »
A ceci, on répond que non-seulement cela est à
craindre , mais que cela doit arriver de toute évidence
de la part de ceux des recensés catholiques qui sont
libres penseurs. Les cotisations de ceux-ci feront défaut,
soit un septième du tout, ou huit millions sur les cin-
quante-quatre que fournissaient ensemble tous les re-
censés catholiques. Il manquera, en outre, -trois mil-
lions que protestants et juifs fournissaient au budget
de plus qu'ils n'en retiraient pour les dépenses de leurs
cultes respectifs. C'est donc onze millions que les ul-
tramontains auront de moins pour faire face aux dé-
LETTRE PRÉLIMINAIRE. xis
penses de leur culte et le maintenir sur son pied de
dépense actuel. — Gela est vrai ; et rien n'est plus
juste ; à eux d'aviser aux moyens de parer au déficit
ou bien de se passer des onze millions. Dans ce der-
nier cas, il leur resterait encore quarante-trois mil-
lions. Avec cela, ils peuvent encore n'être pas relégués
aux catacombes dont M. Dupanloup a parlé comme
devant faire le bonheur de son Église. Quarante^
trois millions c'est un beau denier, et qui dispense
des catacombes.
Vous voyez donc bien, monsieur le Doyen, qu'il n'y
a pas lieu de s'inquiéter, quant au service des âmes
ultramontaines, des résultats de la séparation. Et vous
voyez aussi que c'est sans commettre aucune injustice
envers qui que ce soit qu'elle aura le grand mérite de
faire cesser la grande injustice qui prend à différentes
classes de citoyens étrangers au culte ultramontain
onze millions pour contribuer à entretenir le luxe de
ses prélats et le faste de ses pompes cérémonielles,-
dont ces classes de citoyens n'ont nullement à faire
les frais. Voici donc, en résumé, ce que la séparation
amènera financièrement ; c'est la cessation d'iniquités
annuelles auxquelles donne lieu l'alliance.
Elles sont commises contre les |uns pour aider les
autres à se passer, en fait de culte, des fantaisies et
somptuosités qu'il faut au moins payer entièrement
de sa bourse, quand on veut en user. Et, spirituelle-
ment , la séparation n'amèiwa rien de contraint ni de
xx ÉTATS ET ÉGLISES DE L'EUROPE,
forcé pour personne. Les ultramontains garderont tant
qu'ils voudront leurs doctrines idolâtriques et supers-
titieuses, et les pratiques et cérémonies dont ils les en-
tourent, pourvu que ce soit entièrement à leurs frais •
qu'ils y vaquent. Et si la séparation avait un jour pour
effet d'en ramener quelques-uns à un christianisme
plus vrai, plus évangélique que le romanisme ultra-
montain, ce serait tout à fait de leur plein gré qu'ils
en viendraient là : cela arriverait parce que, obligés
de s'occuper davantage de leur religion , ils finiraient
par apercevoir enfin ses erreurs.et ses abus.
Et nous en disons autant des libres penseurs. La
séparation n'exigera pas d'eux non plus le sacrifice
d'aucune de leurs libres pensées , pas même celui de
leurs enterrements civils. S'ils y tiennent, ils les gar-
deront, et, s'ils en viennent un jour à les abandonner,
ce sera parce qu'ils aimeront mieux le christianisme,
une' fois qu'il ne sera plus ce christianisme faussé et
altéré dans sa liberté et son essence même, que fit l'oeu- .
vre des hommes, quand ils l'eurent associé à l'État.
Nous n'affirmons pas que libres penseurs et ultra-
montains auront de ces retours de sagesse ; nous di-
sons seulement que la séparation peut, et peut seule,
amener de tels résultats. Et l'on voit, par là, qu'à
nos yeux ce n'est pas uniquement la cessation d'un
impôt inique dans son application aux divers cultes,
qui réclame d'urgence la séparation. C'est en outre,
d'abord, l'intérêt si grave qu'il y a pour les États et
LETTRE PRÉLIMINAIRE. xxi
pour les Églises à la disparition des causes de leur
mutuel froissement ; et c'est plus encore l'intérêt sacré
de la liberté et de la sincérité des âmes en matière
religieuse ; la complète garantie de paix mutuelle
n'existe, en effet, que dans la séparation ; et s'il y a
une atténuation, possible pour la France, des'deux ma-
ladies de l'ultramontanisme et de la libre pensée qui
rongent son âme autant l'une que l'autre, cette atté-
nuation n'est à espérer que des effets de la séparation.
Monsieur le Doyen de la démocratie bourgeoise,
vous êtes l'homme d'État de la liberté : eh bien, comme
tel, et abstraction faite de'toute question de foi et de
préférence religieuse, envisagez un moment les abus
que signale notre livre, et demandez-vous s'il n'est pas
possible et désirable qu'on les attaque dans leur racine
par la séparation.
Nous disons dans leur racine ; car, nous en conve-
nons, la séparation est une mesure radicale, c'est-à-dire
sérieuse et logique : c'est là tout ce que signifie ici,
comme ailleurs, cette épithète dont les ennemis de- la .
France cherchent à lui faire un épouvantail dans l'in-
térêt et au service de leurs mauvais desseins. N'ayons "'
donc pas peur du mot.
Vous vous efforcez en ce moment d'achever le relè-
vement matériel de la France. C'est, après Dieu, à
xxii ÉTATS ET ÉGLISES DE L'EUROPE.
votre patriotisme, secondé par le patriotisme et la pa-
tience inépuisable de la démocratie dans une portion
de l'assemblée et dans le pays, que ce relèvement sera
dû ; tout le monde en convient, et, plus que qui que
ce soit, l'auteur de ces études. Mais ce relèvement ma-
tériel de la France, vous ne l'ignorez pas, serait tout
simplement illusoire sans son relèvement moral.
Or , ce relèvement moral, s'il est encore possible,'
appelle impérieusement différentes mesures , et, dans
le nombre, la mesure de séparation. C'est le ôri gé-
néral de la démocratie, et les frayeurs monarcbiques, à
cet endroit, en disent autant et plus, sur la bonté,et
l'urgence de la mesure, que les appels de la démocratie
à sa réalisation.
Car ils le savent bien, les monarchistes de tout,
bord et de toute nuance ; ils lé savent, tant que le lien
funeste, qu'ils ont fait si étroit entre l'État et l'Église
ultramûntainë, n'est pas détruit, rien moralement ne
peut être changé pour la France, quel que soit le nom
de son gouvernement.
Il se peut, monsieur le Doyen ; que Dieu ne vous
destine pas à la poser par vous-même, 'et comme
président de la République, cette pierre angulaire
de notre relèvement moral ; il se peut que Dieu vous
ait fait votre part d'oeuvre présidentielle dans le
grand et précieux accomplissement dé l'autre relève-
ment ; mais alors même que vous ne seriez pas le pré-
sident de la République, avec l'assemblée prochaine à
LETTRE PRÉLIMINAIRE. xxhi
laquelle la tâche de la séparation incombera, il est cer-
tain du moins, si Dieu vous prête vie, que vous serez
toujours l'une des grandes voix et des puissantes in-
fluences de cette assemblée; eh. bien, soit que vous
dirigiez le gouvernement prochain comme chef du
pouvoir, soit que vous le contrôliez comme député,
vous aurez à prendre parti sur la mesure de séparation*
Que ferez-vous alors? Si vous commettiez l'erreur
de vous y opposer et que vous eussiez le malheur
de réussir dans cette entreprise, savez-vous, monsieur
le Doyen, comment l'histoire serait un jour obligée
d'apprécier cet acte de votre part? le voici :
Elle dirait que vous avez, pendant près de trois ans,
travaillé avec soin et succès à panser les plaies physi-
ques de la France, mais que vous n'aviez rien compris .
à sa plaie morale; et que, quand est arrivé le jour de
guérir à son tour celle-ci, vous avez fait votre possible
pour détruire tout votre 'précédent travail, en vous op-
posant au traitement de cette plaie. — Elle dirait qu'il
s'est trouvé par là, que vous aviez organisé une répu-
blique conservatrice de tout excepté d'elle-même, faute
d'avoir consenti à en faire disparaître le virus morbide
de l'alliance des Eglises et de l'État.
Elle dirait enfin qu'ainsi, s'il n'eût tenu qu'à
vous, vous vous seriez trouvé avoir réconforté, habillé,
paré, embaumé même, le corps de la France, mais
pour son ensevelissement, ayant laissé son âme à ses
ennemis,.; et de fait, monsieur le Doyen, les fos-
xxiv ÉTATS ET ÉGLISES DE L'EUROPE,
soyeurs monarchistes, le jour venu, seront là qui se
tiendrôrït à la porte, espérant cette grande faute de
votre part. — Voyez dès maintenant si vous voudrez
la commettre alors,
Moulins, mars 1873.
AVANT-PROPOS.
IMPORTANCE DE LA QUESTION DE SÉPARATION DE L'ÉTAT
ET DE L'ÉGLISE. —'' SES ASPECTS DIVERS DANS LES
ESPRITS SUIVANT LEURS DIFFÉRENTES PRÉOCCUPATIONS.
De toutes les questions qui agitent aujourd'hui
la vieille Europe, la plus considérable est, sans
contredit, celle de la. séparation de VEglise et de
l'Etat.
Elle entraîne d'ailleurs, pour les Eglises à cor-
porations religieuses,' celle non moins considérable
de séparation de l'école d'avec ces congrégations.
Aussi est-ce au sujet de cette double question
que, dans toute l'Europe, et surtout en France, les
générations contemporaines se sont le plus pro-
fondément scindées en deux groupes bien tranchés.
D'un côté sont les hommes du vieil esprit que
réjouit l'alliance de l'Eglise et de l'Etat. Ceux-là,
i
2 ÉTATS ET ÉGLISES DE, L'EUROPE..
appartiennent, en bloc, au principe d'autorité qui
a gouverné le monde ancien. Ils ne se bornent pas
à vouloir le maintien de ce qui reste de cette
alliance adultère, ils en rêvent, en outre, ouver-
tement le retour à ses beaux temps du moyen âge.
Le clergé ultramontain dirige naturellement cet
effort suprême de marche en arrière.
De l'autre côté sont les hommes de l'esprit mo-
derne qui veulent, au contraire, la séparation
complète des deux gouvernements civil et reli-
gieux. Ceux-ci appartiennent tous au principe de
liberté individuelle qui régit le monde moderne/
mais ils sont placés à différents points de vue dans
leur recherche commune de cette séparation. —
Les uns la veulent tout simplement parce qu'elle
est dans la logique des principes démocratiques,
sans s'attacher à tel ou tel de ses fruits présumés.
— D'autres la veulent parce qu'elle implique,
dans la répartition de l'impôt, un premier et ur-
gent élément de justice. Elle décharge, en effet,
1-Etat, c'est-à-dire tout le monde, du budget des
cultes et en rejette le fardeau, .divisé par commu-
nautés confessionnelles, sur ceux-là seuls que cela
regarde, c'est-à-dire sur les membres de ces com-
munautés confessionnelles ou Eglises. Ce budget
spécial pèse ainsi sur les adhérents de chaque culte,
..dans la proportion de ce qu'il coûte, puisque ce
sont ces adhérents eux-mêmes, cause de ces dé-
AVANT-PROPOS. 3
penses, qui les supportent ensemble et en font
entre eux la répartition.
D'autres encore apprécient surtout, dans la
séparation, le grand avantage, qu'elle a pour
l'Etat, de le débarrasser de toute immixtion dans
les affaires de l'Eglise, — et pour l'Eglise, de lui
ôter toute tentation, peut-être, et en tout cas,
toute occasion d'intrusion dans les affaires de l'Etat.
Il est aussi des gens (ce sont les libres penseurs)
pour qui la séparation est surtout le moyen de dé-
barrasser l'humanité de la question religieuse en
la reléguant parmi les mystiques rêveurs. — Et
pour ces mystiques rêveurs eux-mêmes, c'est-à-
dire pour tous les hommes de la foi chrétienne (qui
n'est pas l'ultramontaine), le grand 'avantage de
la séparation sera, au contraire, de raviver et d'é-
purer la. foi véritable. La séparation, suivant eux,
aura cet effet chez ceux qui déjà possèdent cette foi
en quelque degré; et ils espèrent en outre qu'elle
en déblayera la route pour beaucoup d'autres, en
faisant disparaître ceux des préjugés hostiles à la
foi, qui sont dus à l'alliance de l'Etat et de l'Eglise.
C'est à ce' dernier grand avantage de la sépa-
ration que se rattache, comme chrétien, l'auteur
de cet essai ; mais, comme citoyen, il admet tous
les autres points de vue. Le seul avec lequel il ne
sympathise pas, tout en s'en rendant compte, c'est
celui des libres penseurs. Selon lui, ce point de
4 ÉTATS ET ÉGLISES DE «L'EUROPE.
vue sera trouvé erroné, en ce que le côté religieux
de la nature humaine y est méconnu.
Quant aux autres esprits, en très-grand nombre,
qui n'aspirent à la séparation que par l'un ou
l'autre des motifs politiques sus-énoncés, ce que
leur demande seulement l'auteur de l'essai, c'est
de comprendre, mieux qu'ils ne paraissent le faire,
l'importance de la mesure.
Cette importance est telle, à ses yeux, même en
politique, qu'elle place la question de séparation
avant et au-dessus de toutes les autres. •
Pour exprimer cette importance, il dirait volon-
tiers : « Donnez-moi la 'monarchie la plus autori-
« taire, mais avec elle, la séparation de l'État
« d'avec l'Église, et dans dix ans, cette monar-
« chie se sera sensiblement acheminée à la liberté,
« — et, au contraire, donnez-moi une république
« tout appareillée et munie de tous ses agrès,
« moins la séparation de l'Etat d'avec l'Eglise et,
« dans dix ans, cette république aura quitté les
« voies de la liberté 'pour celles de l'autorité. »
Ainsi se formule, dans la pensée de cette publi-
cation, l'importance capitale de la mesure de sépa-
ration. — Et l'expérience historique vient appuyer
cette formule ; car, d'un côté, qu'est-ce qui a em-
pêché la prospérité des républiques du sud de l'A-
mérique fondées par les jésuites? C'est que l'Eglise,
AVANT-PROPOS. 5
loin d'y être séparée de l'Etat, s'y confondait avec
lui; et, comme les jésuites gouvernaient l'Etat,
cette confusion faisait de chacune de ces répu-
bliques une théocratie, c'est-à-dire l'antipode d'une
république. — Et, d'un autre côté, qui est-ce qui a
arrêté, en France, depuis quatre-vingts ans, l'essor
du grand mouvement national de 1789, et qui est-ce
qui l'a paralysé bien avant même qu'il eût sombré,
sous le nom de république, dans le sang de 93? —
Par quoi cela a-t-il été fait, sinon par l'attitude
fausse prise, dès 1790, à l'égard de l'Eglise, par la
constitution civile du clergé!
Et qu'est-ce encore qui a fait que l'effroi de 93,
subsistant en 1830 et en 1848, ces réveils à la vie
de 89 ont provisoirement avorté à leur tour? c'est
toujours cette même attitude erronée prise, en
1790, par la Révolution française, à l'égard de
l'Eglise romaine en voulant la constitutionnaliser.
— Contre le retour de cette attitude, les hommes
de 1830, ceux de 1848 surtout, ont voulu donner
des gages au clergé. Ils lui ont maintenu l'alliance
de l'Etat, et à l'Etat la coopération du clergé de
cette Eglise : et cette coopération fut ce qu'elle de-
vait être — d'étrangler, l'une après l'autre, la
monarchie de Juillet et la république de 1848.
C'est un fait bien reconnu aujourd'hui que la
Constituante de 90 s'était fourvoyée en voulant
constitutionnaliser le clergé romain au lieu de l'an-
6 ÉTATS ET ÉGLISES DE L'EUROPE.
nuler politiquement en séparant tout simplement
l'Etat de l'Eglise. Et la Convention s'est fourvoyée
à son tour sur les traces de la Constituante, en
persécutant ce même clergé au lieu de le recon-
duire poliment à sa sacristie par la séparation. —
Là il eût bien fallu qu'il finît par se tenir tran-
quille, puisque son Eglise aurait joui du droit com-
mun de la liberté d'association : elle l'eût fait
comme toute autre société, sous la surveillance de
l'Etat qui doit s'assurer, là comme ailleurs, que
rien ne se passe de contraire à l'ordre public et
aux lois. Et la sanction pénale de cette loi commune,
si le clergé l'eût violée, aurait très-bien suffi à le
faire rentrer dans le devoir; au lieu que ces appels
comme d'abus que l'Etat lui applique aujourd'hui,
en restant l'allié de son Eglise, rendent l'Etat ridi-
cule en montrant son impuissance ; car ils ne cor-
rigent ni ne retiennent ce clergé.
La séparation, — voilà donc l'attitude qui était
à prendre en 1790 pour éviter tout ce qui est sur-
venu. C'était la seule attitude conforme à la na-
ture des choses, à la justice, à la liberté. — C'est
à cette attitude aussi qu'il eût fallu en venir d'ur-
gence en 1848, au lieu d'acclamer dix-sept fois
la république depuis le perron du palais législatif,
et de se jeter ensuite dans les bras du clergé. — Si
la Constituante de 1848 avait pris, dès l'abord, cette
mesure, le Bonaparte lui-même, avec toute sa roue-
AVANT-PROPOS. 7
rie et toute sa criminelle astuce, n'aurait rien pu
contre la république.
C'est donc à cette attitude qu'il faut que la
France en vienne par sa prochaine Assemblée, si
elle ne veut pas reprendre, et cette fois pour tou-
jours, le chemin des abîmes où la pousse son As-
semblée actuelle.
Une maison écroulée à cause de la pourriture
de sa base, ne peut se rétablir qu'en changeant sa
fondation. — Tel est l'axiome qui a servi de point
de départ à ce travail et qui se retrouvera au fond
de tous ses développements.
ÉTATS.ET EGLISES
DE L'EUROPE
PREMIÈRE PARTIE.
ÉTUDE ANALYTIQUE.
I.
L ETAT ET L EGLISE. — DEFINITIONS DES DEUX SOCIETES.
CARACTÉRISTIQUE DE LEURS DIFFÉRENCES.
Quand on est en présence de faits désordonnés,
et qu'on veut essayer de se rendre compte des
causes du désordre, — on est amené d'abord à
considérer quels sont les éléments engagés dans cet
état mauvais; puis à déterminer, d'après la nature
de chacun des éléments, ce qui convient et ce qui
ne convient pas à cette nature; à comparer ensuite
.i.
10 ÉTATS ET ÉGLISES DE L'EUROPE. •
ce qu'on a trouvé convenir à chacun d'eux avec la
situation de fait qu'on étudie; — et c'est alors que
l'on arrive à déterminer les changements que l'on
regarde comme nécessaires à apporter dans les
rapports de ces éléments entre eux pour que Tordre
renaisse.
Telle est aussi la marche qui a été suivie dans
cette étude des malaises réciproques qui mettent
aux prises l'Etat et l'Eglise. Et c'est par là que
nous avons été convaincu qu'ils ont pour cause les
faux rapports établis entre leurs deux gouverne-
ments, rapports qui, sous prétexte d'alliance, n'ont
fait, en réalité, qu'officialiser et éterniser leurs
luttes. De là nous avons conclu que le remède de
séparation, proposé de toute part, serait bien le seul
vraiment efficace dans la vieille Europe, comme il
l'a été, dans le nouveau monde, pour la jeune
république des Etats-Unis.
Mais ce remède peut-il être appliqué à la vieille
Europe? Ses nations, malades de celte alliance.,
voudront - elles être guéries? c'est là une autre
question que l'événement seul décidera. Nous la
poserons, en ce qui concerne la France, par la
troisième partie de cette publication : l'objet des
deux premières, commun à toute l'Europe, est
d'établir, analytiquement d'une part, et historique-
ment de l'autre, les causes profondes du mal et d'en
conclure le remède.
PREMIÈRE PARTIE. il
On a récemment défiai l'homme un animal
religieux (l'on aurait dû ajouter pour être com-
plet et indéfiniment perfectible). Mais il y a dix-
huit siècles, déjà saint Paul avait distingué dans
l'homme psychique, Y homme animal et Y homme
spirituel, ou, au point de vue plus spécialement
chrétien, le terrestre en Adam, et le céleste en
Jésus-Christ (I Cor. xv).
C'est -à cette double définition de l'homme, et
par la philosophie pour l'homme en général, et par
l'Écriture sainte pour le chrétien en particulier,
que se rattache la distinction faite, en politique, du
domaine civil d'avec le religieux, du temporel
d'avec le spirituel, de Y Etat d'avec Y Eglise.
Qu'est-ce, en effet, que l'Etat ?
C'est la société humaine civile, c'est-à-dire
formée entre familles au point de vue du but
simplement terrestre de la vie de Vhomme; et ce
but terrestre, c'est la poursuite en commun et là
conquête de plus en plus grande, de génération en
génération, de toute espèce de biens terrestres, ma-
tériels et moraux ; et c'est en outre, l'accès, rendu
plus facile à tous, de la jouissance de ces biens. —
L'homme de la société civile aspire à ce but qui a,
déjà sa grandeur, par sa qualité d'être indéfini-
ment perfectible, qui, de même que la qualité reli-
gieuse, lui appartient à l'exclusion de toutes autres
créatures habitant notre planète.
^^"^'^-^«^^^^'--«aÂi^
12 ÉTATS ET ÉGLISES DE L'EUROPE.
• Et qu'est-ce que l'Eglise ?
C'est aussi la société humaine, mais agissant en
sa qualité religieuse et formée, non plus entre
familles, mais entre âmes individuelles au point
de vue de Dieu et de la vie à venir. Ces âmes
doivent s'être proposé, dans le culte en commun
qu'elles rendent à Dieu, la réalisation, aussi de plus
en plus complète dès ici-bas déjà, du but céleste
dans la poursuite duquel elles sont présumées avoir
reconnu l'objet principal de leur vie sur la terre.
Nous nous servons, en parlant du but des âmes
dans la société religieuse, du mot présumer, parce
que ce sont les seules Eglises visibles que nous avons
ici en vue et non l'Eglise invisible des rachetés,
dont le chef maintenant invisible, Jésus-Christ,
connaît seul la composition exacte. Or, à la diffé-
rence de celle-ci qui ne sera que du bon grain, les
Eglises visibles de toute dénomination, soit qu'elles
se'recrutent par la naissance (Eglises nationales),
soit qu'on y entre par l'acte professionnel (Eglises
libres;, sont toutes un composé d'ivraie et de bon
grain. Ainsi l'a dit le Maître, quant à l'ensemble
de ces Eglises (Matthieu xm), tout en leur donnant
le nom de Royaume des deux. Et c'est pourquoi
il est vrai de dire, en parlant de toute Eglise visible,
qu'on ne peut affirmer la conversion d'aucune des
âmes qui la composent, pas plus dans les Eglises
libres que dans les nationales, et qu'on doit affir-
PREMIÈRE PARTIE. 13
mer, au contraire, d'après une autre parole du
Maître {Beaucoup d'appelés, mais peu d'élus), que
les convertis sont, en toute Eglise, le petit nombre.
— Mais la séparation de VEtat, quand il s'y joint
le recrutement par la profession, n'en donne pas
moins à l'Eglise libre ce grand avantage sur l'autre,
qu'elle rend toutes les situations, vis-à-vis de la
question religieuse, Dettes et bien définies; et c'est
par là que les professants de • la foi chrétienne,
offrent, dans les Eglises séparées de l'Etat, des
garanties d'intelligence de leur foi, et, par consé-
quent, de sincérité, qu'on ne rencontre pas dans les
Eglises nationales des chrétiens de naissance.
Ces garanties concilient aux professants le res-
pect de la foule des non-professants, et ceux-ci,
quand leurs âmes s'éveillent à la question reli-
gieuse, sont souvent attirés par ce respect à devenir
auditeurs attentifs de la. prédication d'une ■ foi
qu'ils ne partagent pas encore, mais qui déjà les
intéresse. Et c'est ainsi que se recrutent les Eglises
libres : ce qui vaut certes mieux, on en conviendra,
pour le but que se propose la foi, que de n'avoir
eu, pour être réputé chrétien, que la peine de naître
au sein de telle ou telle Eglise.
De ces définitions respectives des deux sociétés,
civile et religieuse, nous allons maintenant faire
ressortir quelques-unes des différences qui les ca-
ractérisent.
14 ÉTATS ET ÉGLISES DE L'EUROPE.
indifférence. —La société civile qui constitue
l'Etat, ayant pour base moléculaire la famille,
quiconque ne fait plus partie de l'Etat dans lequel
compte sa famille, en vient bientôt, par là même, à
rompre avec cette famille.
Au contraire, la société religieuse étant une
société ecclésiastique d'âmes individuelles, chaque
âme d'une famille peut appartenir à une Eglise
différente, ou même n'appartenir à aucune, sans que
le lien terrestre de la famille en soit atteint : autre-
ment il n'y aurait plus d'esprit de famille aux Etats-
Unis d'Amérique ; et c'est là,, au contraire, qu'il est
le plus développé.
2e différence. —L'Etat est une société circons-
crite, déterminée, quant à son étendue territoriale,
par des limites géographiques, et quant à la, com-
. position des familles qui se groupent sur ce territoire,
par des analogies d'origine, de caractère, de lan-
gue et de moeurs.
L'Eglise, au contraire, est une société illimitée
que ne circonscrivent ni les bornes entre nations,
ni les différences d'origine ou de langue, mais qui
reconnaît l'un de ses membres dans toute âme qui
partage sa foi et sa discipline, en quelque lieu que
ce soit et quelles que soient les circonstances na-
tionales de cette âme. Et toutefois, chacune des trois
grandes communions chrétiennes (catholique ro-
PREMIÈRE' PARTIE. !5
maine, catholique grecque et protestante univer-
selle), tout en étant ainsi composée de ses adhérents
de tout pavs, se groupe par Etats, et se divise,
dans chaque Etat, en un grand nombre de sous-
groupes ou paroisses ; mais c'est uniquement pour
les nécessités administratives et la possibilité des
réunions de culte qu'il en est ainsi.
3e différence. —La sanction pénale est aussi fort
différente dans les deux sociétés.
Dans la société civile, la nature des délits éta-
blis par les lois et le point de vue auquel l'Etat
envisage les faits délictueux, font que les peines
édictées sont nécessairement et uniquement maté-
rielles. S'il s'y joint parfois quelque chose de l'or-
dre moral, comme le placement sous la surveillance
de la police ou la suspension de certains droits,
ou même la perte de tous les droits (mort civile),
ce n'est pas à titre de peine qu'il en est ainsi, c'est
simplement l'effet, la conséquence obligée de la
peine matérielle prononcée.
Dans la société religieuse, au contraire, toute
transgression des règles établies par la discipline
ecclésiastique, n'entraîne jamais que des peines
spirituelles ; ces peines sont, ou. la suspension de
certains droits de membre de l'Eglise, ou la perte
totale de cette qualité (excommunication) ; ce sont
ces privations qui forment ici la peine elle-même ,
16 ÉTATS ET ÉGLISES DE L'EUROPE.
et elles n'ont jamais pu, que par l'abus le plus mons-
trueux, être accompagnées de peines temporelles.
Il y a encore cette différence, entre les peines
civiles et les peines ecclésiastiques, que le retranche-
ment de la société civile (mort civile) est attachée
irrévocablement à certaines condamnations dans
lesquelles la vie physique subsiste : ainsi la con-
damnation à perpétuité aux travaux forcés ; tandis
que Ton peut toujours être relevé de la mort reli-
gieuse ou excommunication, et que ce relèvement
est même un droit attaché à la manifestation du
repentir.
4e différence.— La société civile est forcée en ce
sens qua.Pho'mme, non-seulement ne peut y renon-
cer sans renoncer à sa nature qui est sociale, et à
son bien-être physique et moral que la société
favorise, mais encore en ce sens que tout Etat doit
s'occuper, pour sa propre sûreté, de quiconque vit
sur son sol. Aussi les vagabonds même, ou gens sans
patrie (individus ou familles), vivent-ils nécessaire-
ment, à certains égards, de la vie du peuple au
sein duquel ils se trouvent, étant soumis à ses lois
de .police.
La société religieuse, au contraire, est essen-
tiellement libre et volontaire. Ses avantages ne
peuvent être vraiment recueillis et sa vie partagée
que par l'âme qui en fait librement partie. L'entrée
PREMIÈRE' PARTIE. 17
dans l'Eglise, par la nature même de cette société,
n'admet donc pas de contrainte. Ce mot d'une pa-
rabole de Jésus-Christ : « Contrains-les d'entrer.,»
n'a jamais signifié, dans sa bouche, qu'une mission
expresse de pressantes invitations par voie de per-
suasion morale. La preuve en est qu'il laissait ses
apôtres eux-mêmes toujours libres de se retirer
d'avec lui (Jean vi, 67).
La persuasion morale, telle était la contrainte
qu'il exerçait sur ses disciples et qu'il les engageait
à exercer, à leur tour, sur toutes les âmes pour les
amener à se rendre volontairement au festin des
noces, figurant son Eglise ou le royaume des cieux
sur la terre, —Et les agents ou fauteurs de toute
doctrine ou de tout acte ayant interprété dans le
passé, ou interprétant présentement, le Contrains-
les d'entrer d'une autre manière, en imposant les
croyances par la force ou par la ruse, n'ont jamais
eu rien de commun avec Jésus-Christ. Ils n'ont fait
et ne font, sous son nom, que servir les plus exé-
crables passions.
L'homme doit donc rester toujours libre à l'égard
de la question religieuse. Il peut aller de l'une à
l'autre religion ; il peut, isolé des autres âmes, con-
centrer en lui-même sa vie religieuse; il peut
même se passer de toute vie religieuse, aux risques
et périls de sa nature spirituelle, — le tout sans
que la société civile ait jamais à intervenir, tant
18 ÉTATS ET ÉGLISES DE L'EURQ-PE.
qu'il nelatroublepas. Et le plus ardent prosélytisme,
-s'il est vraiment chrétien, ne doit non plus s'occuper
de cette âme, si elle refuse d'être persuadée, que
pour l'aimer néanmoins et prier pour elle, comme
l'a fait Jésus-Christ, pour de telles âmes.
5e différence. —L'Etat appelle bien, à son point
de vue, beaucoup *de choses que l'Eglise appelle
mal au sien, et réciproquement.
Ainsi la poursuite, par les voies licites, des ri-
chesses, honneurs et gloires de ce monde, est, dans
l'Etat, un bien et un ressort dont il approuve l'ar-
deur. Elle est dans l'Eglise un mal et un dissol-
vant de la piété et de la charité, dès qu'elle devient
le premier intérêt de notre vie à la place des devoirs
se rapportant à notre âme.
En sens inverse, la distribution par une personne
aux pauvres, d'une grande partie ou de la totalité
de ses biens est taxée, dans l'Etat, de prodigalité
et peut faire pourvoir cette personne d'un conseil
judiciaire. Dans l'Eglise, au contraire, il peut
arriver qu'une telle aumône soit nécessaire, de la
part d'un chrétien, à son succès dans la poursuite
du but céleste; ainsi l'a déclaré le Maître au jeune
homme riche (Luc xvm).
Mais c'est à ce chrétien lui-même, à lui seul,
qu'il appartient de se reconnaître dans le cas de
cette nécessité, et d'accomplir spontanément cet
PREMIERE PARTIE.- 19
acte de renoncement ; toute Eglise qui se fait l'ins-
tigatrice de semblables actes pour'en bénéficier, ne
fait plus partie de l'Eglise de Jésus-Christ; elle est
devenue une société mélangée de filous et de dupes.
6e différence. — Dans la société civile il y a mo-
ralement, et devant l'opinion publique, de grandes
différences entre les hommes : ils sont rangés dans
la considération générale d'après le degré de leur
honnêteté vraie ou présumée. Nous ne parlons pas,
bien entendu, des nations en décadence, où l'on ne
s'attache qu'à jouir en paix de ses vices, et alors
le premier garnement venu (comme on l'a vu en
France pendant dix-huit ans), qui aura eu l'audace
de s'emparer du pouvoir par le crime, tant qu'il s'y
maintiendra par la corruption et la terreur, sera
réputé le plus vertueux par sa nation officielle, faite
à son image : — mais nous parlons des peuples
sains et virils. Chez ceux-là, les hommes sont
rangés dans l'estime publique suivant leur degré
de vertu, et par là, nous entendons la probité po-
litique aussi bien que l'honnêteté privée.
Dans la société religieuse, au contraire, et au
seul point de vue du but qui y est poursuivi en
rapport avec la vie éternelle, ce n'est pas assez des
vertus humaines. Il les faut; mais il faut autre
chose encore. Devant le Dieu de l'Evangile aucun
homme n'est juste par soi-même. Il faut qu'il trouve
20 ETATS ET EGLISES DE L'EUROPE
sa justification en Jésus-Christ. Le premier de la
liste des hommes à bon droit honorés de leurs
concitoyens est, sous ce rapport, l'égal, devant
Dieu, du dernier de la liste des hommes à bon droit
déconsidérés. Ils sont l'un et l'autre, tout simple-
ment, deux pécheurs, pour chacun desquels la
venue et l'oeuvre de Christ ici-bas ont été égale-
ment nécessaires. L'on sait que le premier de la
liste honorable restant inconverti sera perdu pour
la vie éternelle, tandis que le dernier de l'autre
liste sera sauvé, s'il est converti. — L'on sait que,
s'ils sont tous deux inconvertis, ils auront tous
deux la même condamnation, et que s'ils sont l'un
et l'autre convertis, ils auront l'un et l'autre le
même salut.
A nous en tenir à ces différences, voilà donc,
entre l'Etat et l'Eglise, à cause de la diversité de
leurs buts, tout autant de divergences fondamen-
tales qui montrent dès l'abord et avant que de
recourir aux données de l'histoire, combien ces
deux sociétés, — la civile et la religieuse, — sont
distinctes. L'on sent déjà par là, combien il eût été
nécessaire à leur juste fonctionnement que leur
action eut été toujours séparée et indépendante.
Mais ce pressentiment deviendra certitude en se
corroborant de toute la force d'une démonstration
historique quand nous interrogerons l'expérience
PREMIÈRE PARTIE. 21
des siècles. Nous reconnaîtrons alors tout ce qiî'a
produit de désordres, tout ce qu'a occasionné de
forfaits chez tous lespeuples d'Europe, et particu-
lièrement en France, la déplorable alliance de
l'Eglise et de l'Etat.
Cette alliance a d'abord été la confusion complète
des deux sociétés; c'est cette confusion quia pré-
sidé, aux ive et ve siècles, à la formation de ces
peuples, tous issus de la rencontre et du mélange
des peuples barbares de l'invasion avec les popula-
tions anciennes de chaque contrée dans laquelle
elles se fixaient.
Tout à travers le moyen âge, ce chaos a tendu à
se débrouiller toujours davantage, et c'est ainsi que
la confusion première n'est plus aujourd'hui qu'une
alliance, — mais une alliance qui enlace de ses
mailles serrées chaque peuple européen, et spécia-
lement ceux chez lesquels domine la race latine.
Chez ceux-là l'enlacement est si étroit que* ces
peuples ne peuvent rien pour leur véritable affran-^
chissement politique tant qu'ils n'en auront pas
rompu le filet, en séparant chez eux l'Etat de l'E-
glise.
Mais ceci fait partie de notre étude historique.
Nous avons à achever, avant que de l'aborder, le
cours de nos déductions basées sur, cette double
nature de l'homme par laquelle il tend; par l'Etat
d'une part, et par l'Eglise de l'autre, à des buts
n ÉTATS ET ÉGLISES DE L'EUROPE.
si divers. Tout d'abord nous allons passer en revue
les diverses formes sous lesquelles Etats et Eglises
se consacrent à la poursuite de ces buts, et nous
montrerons, en rapprochant les unes des autres,
que les diverses formes de gouvernement d'Eglises
sont exactement les mêmes que celles des gouver-
nements d'Etats.
PREMIÈRE PARTIE. 23
IL
DIVERSITÉ DES GOUVERNEMENTS DANS L'ÉGLISE CORRES-
PONDANT A CELLE DES GOUVERNEMENTS DANS L'ÉTAT.
Nous venons de voir que, dans l'Etat, les
hommes sont associés en vue de la vie présente et
pour le développement de tout progrès terrestre ;
— et que, dans l'Eglise, ils sont, au contraire,
associés en vue de la vie future et pour s'y prépa-
rer, par le culte en commun qu'ils rendent à Dieu.
Mais ce but différent des deux activités n'autorise
pas à conclure que l'homme, individuellement, ne
se doive pas à l'une et à l'autre. Il est évident, au
contraire, qu'il se doit à toutes deux pour remplir
toute sa destinée, puisque sa double nature le sol-
licite à toutes deux ; impérativement, quant à l'u-
sage de la société civile, et à titre de simple invi-
tation, quant à l'usage de la société religieuse.
Ajoutons, sur ce dernier point, que si, cédant à
24 ÉTATS ET ÉGLISES DE L'EUROPE.
l'invitation, l'on fait usage de la faculté religieuse,
et que ce soit pour devenir membre d'une Eglise
sérieusement chrétienne, on s'engage, parla même,
à deux choses : 1° à subordonner, dans sa vie, le
but terrestre au but céleste, puisque l'on n'est
chrétien qu'à cette condition; 2° et à ne jamais
confondre, dans sa conduite, l'un de ces buts
avec l'autre, c'est-à-dire à ne pas travailler, dans
l'Eglise et par l'Eglise, à son bien-être dans l'Etat,
puisque ce serait, non pas être chrétien, mais jouer
le chrétien, ou, comme on l'a dit, non pas servir
Dieu, mais se servir de Dieu, ce qui est en abomi-
nation à Dieu et aux hommes.
Sous cette réserve et à cette condition, l'homme,
pour être normal et complet, doit appartenir aux
deux activités, à celle de l'Etat et à celle de l'Eglise.
C'est là ce que réclame la dualité de sa nature, et
elle lui indique aussi que c'est au but céleste qu'il
doit accorder la prédominance.
Mais il en est tout autrement de la double per-
sonne sociale, l'Etat et l'Eglise, correspondant
aux deux aspects de l'être humain., dont la société
revêt et emploie la double forma à la poursuite sé-
parée de ses deux buts d'activité. — Il faut dire
ici, au contraire, de chacune de ces associations,
qu'elle est spéciale à son but particulier, auquel elle
doit se consacrer uniquement et exclusivement. Il
faut dire, quant à l'association civile dé l'Etat, que
V
PREMIÈRE PARTIE. 25
ce n'est pas une simple prédominance dû but ter-
restre sur le céleste qui doit diriger son activité.,
mais une consécration entière à son but terrestre,
à l'exclusion du céleste, dont lui, l'Etat, ne doit
pas se mêler. — Et il faut dire, réciproquement,
quant à l'association religieuse de l'Eglise, au ser-
vice du but céleste, que ce n'est pas une simple
prédominance qu'elle doit accorder à ce but sur le
terrestre* mais qu'elle doit s'y consacrer entière-
ment à l'exclusion du but terrestre dontelle, l'Eglise,
ne doit se mêler en aucune façon.
En effet le but terrestre n'existe pas pour l'Eglise,
pas plus que le céleste n'existe pour l'Etat. — Ce
n'est pas à dire cependant que l'Eglise doive être
sans influence sur l'Etat, ni l'Etat sur l'Eglise ;
l'influence réciproque des deux sociétés, l'une sur
l'autre, sera, au contraire, assurée, quoique indi-
recte, par le fait qu'elles n'empiéteront pas l'une
sur l'autre; et cette influence sera d'autant plus
grande que chacune, de son côté, sera plus fidèle
à sa mission exclusive. Il en sera de ceci comme
des affaires et directions spéciales diverses du mari
et de la femme dans un ménage ; la bonne influence
mutuelle de l'un sur l'autre et la paix y résultent
du pur et simple accomplissement, par chacun des
époux, de sa propre fonction. De même entre
l'Etat et l'Eglise, si les influences réciproques sont
cherchées et s'efforcent d'être directes, c'est-à-dire
2