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Études politiques sur le second Empire / [par C. Besson]

De
133 pages
impr. de Renou et Maulde (Paris). 1870. France -- 1852-1870 (Second Empire). 1 vol. (134 p.) ; in-8.
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tTDDlS POLITIQUES
SUR LE
SECOND EMPIRE
56
it>
PAEIS. — I1IPBIMEME RENOU ET MADLDE, RUE DE RIVOLI, 144-
ÉTUDES POLITIOUES
SUR LE
SECOND EMPIRE
PARIS
TYPOGRAPHIE ET LITHOGRAPHIE RENOU ET MAULDE
144, RUE. EE RIVOLT, 144
1870
C'est à vous, Messieurs les
Députés, que j'adresse ces quel-
ques pages. Les études qu'elles
contiennent seront, je le crois,
pour vous un utile enseigne-
ment.
Je ne suis ni un Bonapar-
tiste, ni un Orléaniste , ni un
Républicain, je suis simplement
UN FRANÇAIS.
&J\ •£ \ I
£**%• C/
IL» guerre «l'Italie et l'occupation de Rome.
La France et l'Autriche se disputèrent pendant des
siècles la prééminence sur l'Italie, divisée en petites
principautés.
Conquise en entier par Napoléon Ier, la Péninsule
fut de nouveau morcelée en 1815 et soumise à l'in-
fluence autrichienne.
Dès lors, les Italiens rêvèrent leur indépendance et
leur unité ; les Piémontais se mirent à la tête du mou-
vement. En 1820 et en 1831, ils firent d'énergiques,
mais impuissants efforts pour atteindre leur but.
En 184.8, l'Autriche occupait la Vénétie, la Lom-
bardie, les duchés de Parme et de Plaisance. Le
contre-coup de la révolution française se fit profon-
dément sentir dans ces provinces : la Vénétie et la
Lombardie se soulevèrent ; le Piémont vint à leur
secours.
Les Italiens comptaient sur l'appui du G-ouverne-*'
ment français. Ce soutien leur manqua. Ils furent dé-
faits et subirent de nouveau la domination étrangère.
Venise seule résista.
En 1849, la lutte recommença dans le nord de la
Péninsule. En même temps, au centre, le Pape fut-
chasse de ses États ; la république fut proclamée à
Rome. L'Autriche fit marcher son armée sur cette
ville et occupa Bologne.
Alors, la France intervint; mais son action fut mal
dirigée. Nous subissons actuellement encore les con-
séquences de la faute que fît alors notre gouvernement.
Au heu d'aider le Piémont, au lieu d'appuyer le
mouvement de la Lombardie et de la Vénétie récla-
mant leur indépendance, le prince président Louis-
Napoléon envoya nos troupes à Rome pour rétablir le
pape sur le trône.
Il ne pouvait cependant ignorer que les maîtres du
bassin du Pô dominaient le reste de la Péninsule; il
devait savoir que les Autrichiens, attaqués sur leurs
derrières, coupés de leur ligne de retraite, seraient
forcés d'abandonner leur marche sur Rome et de ré-
trograder au plus vite. Mais il agit en cette circon-
stance pour se ménager l'appui du clergé dans un
avenir prochain. L'intérêt personnel l'emporta sur
l'intérêt du pays.
Nous prîmes Rome, août 1849; nous ramenâmes
le pape au Vatican.
Comme conséquence, Venise succomba après une
défense héroïque d'une année ; le nord de l'Italie re-
tomba plus que jamais sous le joug des Autrichiens
qui se posèrent en face de nous dans les Légations; les
— 9 —
États de l'Église furent de nouveau soumis au gouver-
nement des cardinaux que la population détestait;
enfin, nous donnâmes à l'Europe l'étrange et impoli-
tique spectacle d'une République détruisant une Ré-
publique naissante et contribuant à l'asservissement de
l'Italie, au lieu de travailler à sa délivrance.
Quant à la France, elle commença dès lors une dis-
pendieuse occupation qui, au bout de vingt ans, dure
encore, et dont on ignore la fin.
Pour excuser la faute commise en cette circon-
stance, on dit qu'il était impossible de laisser le Pape
en exil et que Rome est nécessaire à l'existence du
catholicisme.
Nous répondrons que nous ne sommes plus au temps
des guerres de religion; que la France n'est pas la
seule puissance catholique de l'Europe ; que les papes
n'ont pas toujours été à Rome, et qu'ils seraient aussi
bien en Corse, dans l'une des Baléares ou même à
Malte ; enfin, que notre patrie n'aurait pas fait cette
fâcheuse expédition si elle n'avait pas eu à sa tête le
prince Louis-Napoléon, rêvant à son profit la restau-
ration de l'Empire.
En 1856, au congrès de Paris, on agita la question
de l'évacuation des États pontificaux par l'Autriche, et
de Rome par la France. Rien ne fut résolu, et les
choses restèrent en l'état où elles se trouvaient jusqu'en
1859.
À cette époque, les Autrichiens occupaient la Vé-
nétie, la Lombardie, les duchés de Parme et de Plai-
— 10 —
sartce, la Toscane et les Légations. Ils dominaient
donc le nord de la Péninsule, menaçaient sans cesse
l'indépendance du Piémont et pouvaient d'un moment
à l'autre devenir nos voisins du côté des Alpes.
Il était nécessaire d'élever une puissante barrière
entre eux.et nous. L'occasion était favorable ; l'Italie
voulait son indépendance ; le mouvement en faveur de
son unité s'accentuait de plus en plus.
Telles furent les causes qui amenèrent la guerre
de 1859.
Il est, dès le commencement, un fait à remarquer.
Aussitôt que nos soldats entrèrent en Piémont, les Au-
trichiens massèrent leurs troupes dans le bassin du
Pô et évacuèrent toute l'Italie centrale, Le même fait
se fût produit en 1849 si nous avions agi dans le Nord
au lieu de travailler à rétablir le pape àRome.
La guerre fut conduite avec une grande activité.
Commencée en mai, elle fut marquée par les journées
de Palestro, de Magenta, de Malegnano et se termina
le 24 juin par la bataille de Solférino.
L'Empereur Napoléon avait lui-même indiqué le
but à atteindre : l'Italie, libre des Alpes à l'Adria-
tique. Cependant, il fut forcé de s'arrêter à la ligne du
Mincio.
Ce ne furent nullement les forteresses du quadrila-
tère qui mirent obstacle à la marche de notre armée.
Ces places étaient insuffisamment approvisionnées et
ne pouvaient résister longtemps. Il était du reste facile
— H —
de laisser devant elles un corps d'observation et de
pénétrer en Vénétie.
Ce qui nous arrêta, ce fut d'abord le mouvement
révolutionnaire qui gagnait toute l'Italie. Notre
Gouvernement s'en effraya ; il eût dû le prévoir. Du
moment où nous combattions pour l'indépendance de
la Péninsule, les Italiens devaient se soulever en
niasse contre leurs gouvernants et employer, pour
conquérir leur liberté, le seul moyen en leur pouvoir :
la Révolution.
Ce fut ensuite l'attitude hostile de l'Angleterre qui
voulait imposer son intervention afin d'arrêter la mar-
che victorieuse de nos soldats, de sauver les débris de
l'armée autrichienne, d'acquérir l'alliance de l'Autri-
che qui avait toutes ses sympathies, et surtout d'em-
pêcher l'influence française de s'établir en Italie.
Ce furent enfin les armements de la Prusse qui mo-
bilisait sa lanclwehr et s'apprêtait à attaquer notre
frontière du Nord.
En cette occasion, le cabinet de Berlin fit un acte
de bonne politique et nous donna un exemple dont nous
ne sûmes pas profiter plus tard, dans des circonstances
identiques.
Le traité de Zurich régla les résultats de la guerre.
Le Piémont, agrandi de la Lombardie, se plaça plus
que jamais à la tête du mouvement de l'unité italienne ;
l'Autriche, rejetée en Vénétie, perdit toute action sur
la Péninsule.
Sa prépondérance devait légitimement revenir à la
— 12 —
France, comme prix de ses sacrifices. Il n'en fut pas
ainsi, grâce aux fautes de notre Gouvernement.
Son premier tort fut de stipuler, dans le traité de
Zurich, la restauration des ducs de Toscane, de
Parme et de Plaisance. Ces princes étaient les amis
et les alliés des Autrichiens, et les ennemis de notre
patrie. En outre, leurs peuples les avaient chassés et
n'en voulaient plus. Pour les remettre en possession
de leurs États, il fallait employer la violence ; notre
armée pouvait seule agir en cette circonstance. Or, il
était impossible à la France d'aller contre les aspira-
tions et les volontés du centre de l'Italie, après avoir
combattu pour la délivrance du Nord. C'était déjà trop
d'imposer aux États romains un gouvernement qu'ils
détestaient.
Cette idée de confédération italienne fut donc une
aberration aussi impolitique qu'irréalisable. Les évé-
nements se chargèrent amplement de le prouver.
En août 1859, Parme, Modène et Florence pronon-
cèrent la déchéance de leurs anciens souverains, et
leur annexion au Piémont.
En septembre, les Légations émirent le même
vote.
En mars 1860, la Toscane suivit cet exemple.
A la même époque, la France obtint Nice et la Sa-
voie, en compensation de cette augmentation considé-
rable du royaume de Sardaigne.
En septembre, Garibaldi s'empara de Naples au
nom de Victor-Emmanuel.
Le même mois, l'armée piémontaise conquit les
États pontificaux et ne laissa au pape que le patri-
— 13 —
moine de saint Pierre, où se trouvaient nos troupes
d'occupation.
Le 21 octobre, le royaume des Deux-Siciles vota sa
réunion au Piémont.
Le 13 janvier 1861, Gaëte, le dernier rempart du
roi François II, se rendit.
Le 13 mars, le premier Parlement italien décerna à
Victor-Emmanuel le titre de roi d'Italie.
L'Angleterre reconnut la première le nouveau
royaume ; la France et successivement tous les Etats
de l'Europe suivirent cet exemple.
Ces événements furent les conséquences indirectes
et forcées de la guerre de 1859. Par malheur, le cabi-
net des Tuileries ne sut pas les faire tourner à son
profit et agit au contraire de façon à s'aliéner les Ita-
liens. Examinons quelle fut sa conduite.
Voyant que cette impossible idée de fédération des
divers Etats de la Péninsule ne pouvait se réaliser, le
Gouvernement français s'opposa verbalement à cliaque
annexion successive des provinces italiennes au Pié-
mont.
Malgré ces protestations stériles et souvent peu di-
gnes, il fut évident pour tous que le cabinet de Turin
n'agissait qu'avec l'assentiment secret de la France.
Jamais, en effet, le Piémont, qui nous devait tout,
n'eût osé aller contre notre volonté sans avoir la per-
mission tacite de le faire.
Jamais surtout le roi Victor-Emmanuel n'eût envahi
les Etats pontificaux s'il avait eu la crainte de se
heurter contre nous. La meilleure preuve en est qu'il
s'arrêta.sur la frontière du patrimoine de saint Pierre,
lorsqu'il rencontra un poste français.
Pendant que nous jouions cette triste comédie, l'An-
gleterre se posa, comme toujours, en face de nous; et
agit en sens inverse. Elle aida de tout son pouvoir le
mouvement de l'unité italienne.
Elle commença par faire proclamer par l'Autriche
et par la France le principe de non-intervention ; elle
y adhéra elle-même.
Malgré cela, elle favorisa l'expédition de Garibaldi
contre le royaume de Naples. Ce fut sous la protection
i de sa flotte que ce partisan, avec mille hommes, dé-
barqua dans l'île de Sicile et la conquit.
La France protesta et essaya de déterminer l'An-
gleterre à arrêter le mouvement. Ce fut en vain. Le
cabinet de Londres se déclara le champion de l'indé-
pendance de la Péninsule, tandis que le Gouvernement
français agissait diplomatiquement comme son ennemi.
Le résultat de cette politique tortueuse, sans fran-
chise et sans hardiesse, fut que, dès la fin de 1859, les
Italiens ne voyaient plus que l'Angleterre et avaient
déjà oublié la France. A la fin de 1860, ils acclamaient
partout les Anglais comme leurs libérateurs et avaient
voué une haine profonde à notre patrie.
Cependant, la France avait dépensé des millions,
versé des flots de sang pour la cause de leur indépen-
dance, tandis que l'Angleterre, selon son habitude,
n'avait sacrifié ni un schilling, ni un homme.
Ce qui excite encore maintenant, et à juste titre,
— Ï6 —
l'inimitié des Italiens contre nous, c'est l'occupation
indéfinie des États pontificaux.
Nous leur causons ainsi un tort immense.
L'Italie, une et indépendante, comprend nécessaire-
ment Rome pour capitale.
Turin, Milan, Venise, Florence et Naples se se-
raient toutes inclinées devant Rome, tandis qu'elles ne
veulent reconnaître et accepter la prééminence d'au-
cune autre cité. La rivalité qui existe entre ces villes
existe également entre les provinces qu'elles représen-
tent. De quel droit, en effet, l'une plutôt que l'autre?
Si nos ennemis nous avaient enlevé Paris, n'exige-
rions-nous pas qu'on nous le rendît? trouverions-nous
juste ce rapt du coeur de la France 1 II ne faut donc pas
s'étonner et s'irriter si les Italiens demandent sans
cesse ce qui leur est dû, ce qui leur appartient de droit :
leur capitale.
Atout instant notre Gouvernement invoque les prin-
cipes des nationalités et du voeu des peuples. Il pousse
même le respect de ces principes assez loin pour per-
mettre à la Prusse de s'emparer de toute l'Allemagne.
C'est grâce à un vote populaire que nous avons réun i
Nice et la Savoie à la France.
Pourquoi ne pas respecter ce précepte en Italie?
Pourquoi ne pas appeler les Romains à régler eux-
mêmes leurs destinées? Pourquoi surtout, sachant qu'ils
détestent et méprisent le gouvernement des cardinaux,
le leur imposer par la force ?
Pourquoi, surtout, permettre à un organe du pouvoir
de dire, du haut de la tribune française, que jamais
Rome ne sera à VItalie? Jamais! Celui qui a prononcé
— 16 —
cette parole pour enlever un vote, ignore que ce mot
n'a aucune signification en politique.
A qui donc l'occupation des États pontificaux est-
elle profitable?
A l'Italie ? Elle lui est aussi préjudiciable que pos-
sible.
A la France? Elle obère ses finances, retient au
loin une partie de son armée, empêche l'alliance intime
et si précieuse pour nous de l'Italie et de notre patrie,
lui fait soutenir un gouvernement détestable dont elle
n'a jamais rien pu obtenir et qui ne lui en est même
pas reconnaissant, lui fait jouer en Europe un rôle dont
aucun peuple ne voudrait se charger.
Il y a plus de vingt ans que nous sommes à Rome ;
nous ne sommes pas la seule puissance catholique au
monde; c'est à une autre nation le tour de fournir la
garde du pape et des cardinaux.
Une seule raison maintient nos soldats et notre dra-
peau en Italie : un intérêt personnel.
Souvenons-nous de ce principe si vrai : lorsque la
France est en paix du côté des Pyrénées et des Alpes,
elle peut lutter sans crainte et avec succès contre le
reste de l'Europe coalisée.
Que nos députés exigent donc le retrait de nos
troupes. Il le faut. Le moment est peut-être proche où
nous aurons besoin de toutes nos forces.
Alors, nous pourrons conclure avec l'Italie, une et
indépendante, un traité d'alliance intime; nous pour-
rons abattre les barrières qui existent encore entre les
deux pays ; nous pourrons recueillir les fruits de notre
— 17 —
campagne de 1859 et de la cession récente de la Véné-
tie, faite grâce à notre intervention; nous pourrons
enfin compter, au delà des Alpes, sur une amie dé-
vouée, ayant tout intérêt à la grandeur et à la prospé-
rité de la France et s'appuyant sur elle.
Alors, l'Italie, n'ayant plus aucun motif de défiance
contre la France, consentira à lui céder un point sur la
côte de l'île de Sardaigne, le golfe de San Pietro, par
exemple. Là, nous établirons une station navale pour
relier nos côtes de France à celles de l'Algérie. En cas
de guerre, nos communications ne risqueront plus d'être
interceptées par la croisière entre Malte et Gibraltar ;
nous couperons, au contraire, cette ligne.
Il faut prévoir l'avenir et prendre ses précautions.
Pour terminer cette étude, il nous reste à jeter un
coup d'oeil sur l'étrange spectacle des oscillations qui
se sont produites, depuis 1859, dans les alliances des
peuples qui ont pris une part plus ou moins directe à la
.guerre d'Italie.
En 1859, la France et l'Italie se liguent contre leur
commune ennemie : l'Autriche. L'Angleterre et la
Prusse se tournent contre nous et nous empêchent
d'achever la délivrance de la Péninsule.
En 1860, les Anglais se posent en libérateurs des
Italiens qui deviennent nos ennemis.
En 1866, l'Italie s'unit à la Prusse contre l'Autriche.
Le Gouvernement français soutient moralement les
Prussiens; sans cela, le cabinet de Turin n'eût pas con-
tracté cette alliance.
2
— IS —
Enfin, en 1869, nous sommes amis de l'Autriche,,
ennemis de la Prusse, suspects aux Italiens. .
Quant aux Anglais, malgré l'amitié qu'ils prétendent
avoir pour notre patrie, malgré l'alliance qui unit les
deux pays, ils ne cessent de nous être hostiles, de-
contre-carrer toutes nos entreprises.
Est-ce là une politique rationnelle, suivie, dont on
puisse attendre des résultats sérieux pour l'avenir ?
{'■) —
II
I/evjtéjlitioa» du Mexique et les Etats-Unis.
Le Mexique était depuis des années livré à l'anar-
chie, lorsqu'en 1860 Juarez parvint à triompher de son
compétiteur, Miramon, et demeura seul maître du pays.
A peine au pouvoir, Juarez expulsa plusieurs am-
bassadeurs , emprisonna les vice-consuls français, et
fit attaquer notre ministre, M. Dubois de Saligny. En
outre, il mit à contribution les commerçants étrangers
et les assujettit au service militaire. Enfin , il annula
toutes les conventions signées par ses prédécesseurs
avec les autres nations et se déclara affranchi des obli-
gations contractées par .eux vis-à-vis des puissances
européennes; en un mot, il renia la dette extérieure.
Telles furent les causes de l'expédition du Mexique,
en 1861.
— 20 —
A la même époque, un pays voisin était le théâtre
d'une autre lutte : la guerre civile des États-Unis.
Le prétexte fut la question de l'esclavage ; mais
d'autres motifs existaient depuis longtemps et devaient
fatalement amener un jour ou l'autre le déchirement
de l'Union.
En effet, les diverses parties des Etats-Unis étaient
en antagonisme ; le Nord, industriel, et le Sud, pro-
ducteur, avaient des intérêts différents, souvent oppo-
sés ; puis, grave question, les populations des deux
régions n'avaient pas la même origine : l'élément an-
glais se trouvait en majorité dans l'une, l'élément fran-
çais dominait dans l'autre.
Jusqu'en 1860, le Sud triompha presque toujours
dans les élections et fournit des présidents à l'Union.
Mais, à cette époque, le Nord l'emporta et le Sud se
vit menacé dans ses intérêts les plus vivaces ; il se
sépara.
'En avait-il le droit? Oui. Une association libre étant
formée, si plusieurs de ses membres veulent en sortir,
ils le peuvent. La preuve en est que les nations euro-
péennes reconnurent aux confédérés la qualité de bel-
ligérants.
La liaison existant entre les deux guerres nous sera
démontrée en examinant succinctement les diverses
phases de l'expédition du Mexique et en indiquant pour
chacune l'état de la lutte aux États-Unis.
La guerre du Mexique se divise en quatre parties
bien distinctes :
1° ActioiTcommune ;
2° Première expédition française ;
3° Deuxième expédition française ;
4° Maximilien empereur.
En rappelant les faits] principaux de ces diverses
périodes, nous signalerons les fautes commises par le
Gouvernement français.
1° Action commune.
Le 30 octobre 1861, la France, l'Espagne et l'An-
gleterre signent la convention de Londres pour agir
en commun contre le Mexique.
Les Espagnols occupent les premiers la Vera-Cruz ;
l'amiral Jurien de la Gravière arrive ensuite avec
2,500hommes; l'escadre anglaise avec 1,000 hommes
croise devant les côtes.
Le 19 février 1862, les chefs de l'expédition signent
avec Juarez la convention de la Soledad, qui leur per-
met d'établir leurs troupes dans les hautes terres, à
l'abri de la fièvre jaune, en attendant la conclusion du
traité de paix.
L'Angleterre et l'Espagne acceptent la convention ;
e Gouvernement français refuse de la ratifier et rap-
pelle l'amiralJurien. Nos alliés se retirent; nous restons
seuls.
Pendant ce temps, aux États-Unis, le 4 février 1861,
le Sud se sépare du Nord et forme une confédération
distincte. La guerre civile éclate le 11 avril. Jusqu'en
1862, aucune action décisive n'a lieu; le résultat de la
lutte est tout à fait incertain.
Avant de porter un jugement, reconnaissons deux
faits :
D'abord, le Gouvernement français fut indignement
trompé, dès l'origine, par des misérables intéressés à
ce que l'expédition eût lieu. On lui donna de faux ren-
seignements sur la véritable situation du Mexique, sur
ses ressources, sur l'esprit de sa population.
Ensuite, la pensée intime qui fit entreprendre cette
guerre, était une idée noble, digne de notre pays, une
idée réellement française et d'une bonne politique : la
conquête.
Les heureux résultats qui devaient en sortir étaient
incalculables pour l'avenir ; nous l'établirons plus loin.
La preuve que notre Gouvernement voulait le ren-
versement de Juarez et l'occupation du pays, c'est que
la convention de la Soledad suffisait amplement pour
donner satisfaction aux motifs avoués qui avaient fait
décider l'expédition.
L'Angleterre et l'Espagne se retirant, nous pouvions
occuper les ports du littoral mexicain tant sur l'Atlan-
tique que sur le Pacifique ; nous pouvions bloquer le
pays jusqu'à l'entier paiement de la dette et la répara-
tion complète des affronts faits à nos nationaux ; à la
limite, nous pouvions même conserver les points prin-
cipaux de la côte comme stations navales et centres de
transactions commerciales.
— 23 —
Le Gouvernement français voulant plus, dénonça la
convention et entreprit seul une guerre de conquête.
Mais il eut l'immense tort de ne pas indiquer fran-
chement, dès l'origine, le but vers lequel il tendait,
soit pour transformer le Mexique en colonie française,
«oit pour en faire un pays calme, prospère et libre,
l'allié de notre patrie, existant pour ainsi dire sous son
protectorat.
Ce fut aussi une faute capitale d'employer tant de
détours, tant de mensonges, pour placer Maximilien
sur le trône et pour jeter l'argent de la France dans
ce gouffre sans fond qu'on nomme la dette mexicaine.
2° Première expédition française.
Le général comte de Lorencez arrive avec un ren-
fort de 5,000 hommes et prend le commandement en
■chef de l'expédition.
Trompé par de faux renseignements, il marche avec
•cette poignée d'hommes sur Mexico. Il est partout ac-
cueilli à coups de fusil, au lieu d'être acclamé par la
population, ainsi qu'on le lui avait annoncé.
Il vient, le 5 mai 1862, se heurter contre Puebla,
et est forcé de battre en retraite jusqu'à son centre
d'opérations, Orizaba, où il a la plus grande peine à
se maintenir.
Au commencement de 1862, pendant cette première
expédition française, le Nord des États-Unis a l'avan-
tage sur le Sud ; mais le résultat de la lutte est encore
tout à fait incertain.
— 24 —
Notre Gouvernement commit deux fautes à cette
époque.
D'abord, parce que notre ennemi est déloyal, ce
n'est pas une raison pour l'être nous-même. Du mo-
ment où nous refusions d'accepter la convention de la
Soledad, le point de départ du général de Lorencez
était la Vera-Cruz et non les positions que nous occu-
pions seulement en vertu de cette convention.
Ensuite, il fallait envoyer plus de 5,000 hommes au
Mexique. Puisque la conquête était résolue, puisque
Mexico était le but à atteindre, on devait de suite faire
les sacrifices nécessaires en hommes et en argent pour
arriver immédiatement au résultat voulu.
Il semble qu'en cette circonstance notre Gouverne-
ment ait été autant égaré par de faux renseignements
que par l'exemple de l'expédition de Chine. Il pensa
que nos soldats parviendraient à Mexico aussi facile-
ment qu'ils étaient arrivés à Pékin.
3° Deuxième expédition française.
En 1862, le général Forey arrive avec un véritable
corps d'armée et prend le commandement en chef.
Après deux mois de siège, il s'empare de Puebla,
17 mai 1863, et, le 10 juin suivant, il entre en triom-
phateur à Mexico. Juarez se retire dans l'intérieur des
terres.
Dès lors, et jusqu'à l'évacuation, nos troupes sont
occupées à lutter contre des bandes de partisans et à
s'emparer des principales villes du Mexique.
Au moment où le général Forey est envoyé en Amé-
— 2o —
rique, on peut croire que le Sud des Etats-Unis finira
par obtenir la séparation; ses armées triomphent de
tous côtés de celles du Nord ; il est donc permis d'es-
pérer en France que la conquête du Mexique s'achè-
vera sans obstacles venant de ses voisins.
Par malheur, déjà à cette époque, les fédéraux
étaient maîtres de Memphis, de la Nouvelle-Orléans
et du cours du Mississipi ; leur flotte bloquait les côtes
du Sud, anéantissait son commerce et le privait de
toute communication avec l'extérieur. Le Nord n'avait,
à la vérité, qu'une marine de guerre naissante et très-
imparfaite, dont la nôtre eût facilement triomphé;
mais le Sud ne possédait que quelques navires inca-
pables de lutter contre ceux de ses ennemis. Aussi,
malgré ses efforts et les succès de ses armées de terre,
il succombera faute de marine.
4° Maximilien empereur.
En 1864, le Gouvernement français fait proclamer
l'archiduc d'Autriche Maximilien empereur du Mexique.
En mars 1867, notre armée est rapatriée, poursuivie
jusqu'au dernier instant par les bandes de Juarez, ren-
forcées par les aventuriers venus des États-Unis.
Maximilien est pris et fusillé quelques semaines après.
Au moment où l'on proclame l'empire à Mexico, les
armées fédérales ont décidément l'avantage ; il est évi-
dent que les confédérés finiront par succomber.
En effet, le 6 avril 1865, la chute de Richmond,
le dernier rempart du Sud, amène la fin de la guerre
civile.
— 26 —
Or, nous évacuons le Mexique au printemps 1867,
au moment où le Nord, licenciant ses armées désor-
mais inutiles, laisse ses aventuriers accourir au secours
de Juarez.
Examinons maintenant quels sont les résultats de
cette funeste guerre.
Le Mexique subit plus que jamais l'influence des
Etats-Unis ; si les nations européennes n'interviennent
pas, il sera un jour totalement absorbé par ses puis-
sants voisins. Un chiffre le prouve.
En 1822, lorsqu'il proclama son indépendance, son
territoire comprenait 216,012 lieues carrées; aujour-
d'hui, il n'est plus que de 106,107; la différence a été
conquise par les Américains.
L'argent français placé dans les derniers emprunts
est à jamais perdu; notre dette publique s'est augmentée
d'un milliard peut-être.
Notre année, bien que partout victorieuse, a en réa-
lité éprouvé un revers. Elle a dû se retirer devant un
ennemi sans cesse battu, mais sans cesse renaissant et
finalement trop nombreux. •
Nos compatriotes sont restés au Mexique à la merci
de Juarez, exposés à toutes les vexations, à toutes les
vengeances et sans protection.
Enfin., nous avons dû céder devant les États-Unis,
laisser fusiller l'homme que nous avions placé sur le
trône, qui s'était fié à nous et qui ne pouvait, quoi qu'on
en dise, se retirer lorsque nous l'avons abandonné.
En somme, notre patrie a de toutes façons subi un
grave échec; le but de la guerre a été manqué.
— 27 —
Nous le regrettons d'autant plus vivement que nous
approuvons en entier la pensée qui. a fait entreprendre
l'expédition.
Mais, en cette circonstance encore, notre Gouver-
nement n'a pas su prévoir l'avenir et a manqué d'énergie.
En voyant la guerre civile éclater aux Etats-Unis,
il crut à leur dissolution, au triomphe du Sud. Il pensa
l'occasion favorable, et elle l'était, pour conquérir le
Mexique ; seulement,' il eut le tort de ne pas envisager
les deux solutions que l'avenir pouvait présenter : le
triomphe ou la défaite du Sud. Il compta sur le
triomphe; il ne prévit pas la défaite; il eût dû agir
d'après cette hypothèse, la plus désavantageuse pour
nous.
Au lieu de n'avoir pour les confédérés que de plato-
niques sympathies, il fallait se souvenir de leur origine
française, s'unir intimement à eux et les secourir avec
énergie.
L'effort qu'il y avait à faire n'était pas aussi grand
qu'on pourrait le croire.
On ne doit pas, en effet, oublier que le Sud ne suc-
comba que faute de marine de guerre. La nôtre était
alors infiniment supérieure à celle du Nord; son se-
cours eût suffi pour assurer le succès des confédérés.
Leurs ports restant libres, ils pouvaient ravitailler leurs
années; en même temps, nous évitions à l'Europe, et
surtout à notre patrie, les désastres de la crise coton-
nière.
Quant à la question de l'esclavage, le prétexte donné
à la lutte, nous pouvions la tourner à notre avantage.
Voici comment :
— 28 —
Les Etats du Sud consentaient à libérer leurs es-
claves en échange de notre alliance. Ils demandaient
seulement une période de dix ou même de cinq ans
pour arriver à ce résultat.
Leur demande était juste, car la libération subite,
telle qu'elle eut lieu, amenait deux funestes résultats :
la ruine du Sud et d'incalculables désordres. C'est ce
qui est arrivé. En pareil cas, on ne doit que progrès-'
sivement donner la liberté si on veut éviter les
excès.
La France, obtenant l'abolition de l'esclavage, eût
recueilli une nouvelle victoire morale et eût réduit à
néant le motif dont s'est tant servi le Nord pour se
faire'des partisans. La guerre n'avait plus de raison
d'être sans en avouer les motifs réels; dans ce cas, les
fédéraux avaient l'Europe contre eux.
Nous ne saurions donc trop le répéter : avec l'argent
dépensé, les troupes envoyées au Mexique depuis -le
commencement de la guerre jusqu'à la fin, nous eus-
sions atteint notre but si nous avions, dès le principe,
agi avec franchise et avec énergie.
Quelles eussent alors été les conséquences de notre
expédition 1?
Les États-Unis se trouvaient séparés en deux parties
rivales et hostiles : la confédération du Nord et celle
du Sud.
Cette dernière eût été l'alliée naturelle et intime de
la France, sur laquelle elle s'appuyait.
Le Mexique, soit comme colonie française, soit
comme État libre et prospère sous notre protectorat,
— 29 —
devenait un immense débouché pour notre commerce
et pour notre industrie.
Les États-Unis se trouvaient réduits à un rôle
simple et n'étaient plus une menace pour l'Europe ; ils
n'avaient plus cette formidable puissance maritime qui
donne à réfléchir à l'Angleterre elle-même.
Enfin, la France reprenait dans l'Amérique du Nord
l'influence et la position qu'elle avait eues sous le règne
de Louis XIV.
Tels sont les résultats que nous devions obtenir et
que le chef de l'État avait sans nul doute rêvés lorsqu'il
lança notre patrie dans cette grande entreprise.
Si nous avons échoué, c'est surtout par la faute de
ceux qui, à l'origine, ont trompé le Gouvernement par
de faux renseignements; de ceux qui, pendant l'expé-
dition, ont égare l'argent français avec des rapports
de complaisance ; de ceux surtout qui, préférant leurs
haines particulières à la grandeur de leur patrie, ont
sacrifié les intérêts de la France à leurs doctrines, qui
osaient proclamer ce principe : Que nous importe le
sort de l'expédition, l'honneur de notre drapeau, pourvu
qu'on ne remplace pas au Mexique une république par
un empire.-
Que doit-il se produire dans un avenir prochain?
Les États-Unis ne pardonnent pas à l'Europe de
s'être mêlée des affaires de l'Amérique, tant en recon-
naissant aux confédérés le droit de belligérants qu'en
intervenant au Mexique. Aussi cherchent-ils l'occasion
— 3> —
de se venger de la France, de l'Angleterre et de l'Es-
pagne.
Pour ces deux dernières puissances, le moment est
propice.
En effet, le Canada subit de plus en plus l'attraction
de l'Union américaine. Deux causes tendent à amener
sa séparation de la Grande-Bretagne :
D'abord, l'élément irlandais, qui se trouve très-
nombreux et qui professe une haine profonde pour tout
ce qui lui rappelle l'Angleterre ;
Ensuite, l'élément français, issu de nos anciens co-
lons, les premiers possesseurs du Canada, qui subit
depuis plus d'un siècle, non sans révolte et sans mur-
mures, le gouvernement des Anglais, mais qui ne l'a
jamais franchement accepté.
La Grande-Bretagne, sentant cette possession lui
échapper chaque jour davantage et se sachant inca-
pable de la disputer aux Américains, s'est résignée et
laisse les Canadiens libres de régler eux-mêmes leur
destinée.
En même temps, dans les Antilles, Cuba est en
pleine révolte contre les Espagnols et demande sa ré-
union aux États-Unis; l'île de Saint-Domingue a un
désir identique.
Il est à souhaiter pour l'Europe que ces annexions
à l'Union ne puissent avoir lieu. Car, maîtres du Ca-
nada, de Cuba et de Saint-Domingue, possesseurs de
l'Amérique russe et des Antilles danoises, dominant en
un mot tout le nord et ayant des stations au sud, les
Américains ne tarderaient pas à s'emparer du Mexique
et des territoires qui composent l'isthme de Panama.
Alors, ils proclameraient plus que jamais la doctrin
de Monroë, et, en vertu de son principe, soit à prix
d'argent, soit par la force, ils chasseraient bientôt des
Antilles les nations européennes qui y possèdent encore
quelques îles. A partir de ce moment, ils seraient une
perpétuelle menace pour le monde dont ils voudraient
régler les destinées.
Une seule circonstance peut changer la situation ac-
tuelle et faire disparaître le danger dont l'Amérique
menace l'Europe. Il est probable que cet événement
s'accomplira bientôt.
Le Sud des Etats-Unis est vaincu, mais non pacifié;
l'esclavage est aboli, mais les motifs réels de la guerre
subsistent toujours et sont même encore aggravés; tôt
ou tard la lutte recommencera.
D'autres ferments de discorde existent dans les pro-
vinces de l'Ouest, qui veulent également former un
Etat séparé.
D'un autre côté, à mesure que l'Union américaine
s'étend, s'agrandit, elle est de plus en plus soumise à
la loi de dissolution qui atteint fatalement les trop
grandes agglomérations de population, les fédérations
trop considérables. Une nouvelle guerre civile est donc
imminente, et cette fois elle amènera la dislocation des
États-Unis.
Il est de l'intérêt de l'Europe de surveiller l'Amé-
rique, d'attendre le moment favorable et d'aider le
morcellement de l'Union en plusieurs États distincts.
La France et l'Angleterre sont à peu près les deux
— 32 —
seules puissances de l'Europe pouvant agir en cette cir-
constance.
Mais l'Angleterre fera d'immenses sacrifices aux
Américains pour ne pas avoir de démêlés avec eux.
Elle a besoin de toutes ses ressources, de toutes ses
forces pour disputer l'Asie aux Russes. Une guerre
contre les Etats-Unis serait pour elle la perte des Indes,
la ruine de son empire maritime et colonial, sa déca-
dence.
La France seule peut donc et doit se tenir prête à
tout événement. Elle a de nombreux nationaux au Ca-
nada, à la Nouvelle-Orléans et au Mexique. Qu'elle
resserre les liens qui les unissent à elle, qu'elle entre-
tienne avec eux des relations suivies, qu'elle ait parmi
eux des agents intelligents et sûrs, qu'elle se prépare,
en un mot, des alliés pour l'avenir.
Le jour venu, elle pourra tenter de nouveau la con-
quête du Mexique, en agissant avec certitude et éner-
gie; elle pourra réparer le désastre de la dernière
expédition ; elle pourra de nouveau planter son drapeau
en Amérique, et elle rendra au monde entier l'immense
service d'avoir amené la dissolution des États-Unis.
Que le passé serve d'exemple pour l'avenir!
— J3 —
III
Xi» guerre «le 18GG.—1/Allemagne et la France.
Lorsque le congrès de Vienne remania l'Europe en
1815, il établit sur notre frontière du nord-est la
Confédération germanique, et confia la garde du Rhin
surtout à la Prusse et à la Bavière.
Nos anciens alliés, le Danemark et la Saxe, furent
amoindris, pour les punir de leur attachement à la
France. La Pologne disparut presque entièrement,
partagée entre l'Autriche, la Prusse et la Russie;
cette dernière prit la part du lion. Cracovie seule con-
serva son indépendance.
La Confédération germanique, composée de trente-
huit Etats grands et petits, fut organisée de façon à
n'avoir aucune initiative, mais à se trouver sous la dé-
pendance et la direction de deux puissances de pre-
3
— M —
mier ordre que l'on plaça à sa tête : l'Autriche et la
Prusse.
Son objet était d'empêcher notre patrie de s'agran-
dir du côté du Rhin, et d'être pour elle une perpétuelle
menace.
Cette ligue était-elle réelle et redoutable pour la
France ?
Oui, dans le principe, lorsque l'Allemagne, lassée
par les dévastations de nos armées, exaspérée par
l'insatiable ambition d'un homme, portait une haine
profonde à ceux qui avaient causé ses souffrances, à
celui qui lui avait imposé un joug intolérable. En 1815,
et pendant les années suivantes, l'union existait en
réalité contre nous, et tous les peuples qui en faisaient
partie se fussent, au besoin, levés en masse pour nous
chasser du territoire allemand.
Mais plus tard, lorsque les motifs de haine eurent
cessé, lorsque les esprits se furent calmés, la Confédé-
ration germanique devint illusoire. Pour la lancer
contre la France, il eût fallu avant tout l'entente des
deux puissances qui la dominaient ; or, ces puissances
étaient rivales, ennemies.
C'est ce que les derniers événements ont prouvé.
Pour faire une oeuvre réelle, solide, durable, le
congrès de Vienne eût dû placer à la tête de la fédé-
ration une seule nation de premier ordre, et non deux.
Peu à peu cet Etat eût dominé et absorbé les petites
nationalités, et l'Allemagne, une, serait, à l'époque ac-
tuelle, un fait acquis.
Tel est le rôle que la Prusse cherche à jouer main-
— 33 —
tenant ; tel est le travail auquel elle se livre sans re-
lâche et avec une effrayante rapidité.
Avons-nous tort? avons-nous raison de la laisser
faire ? C'est ce que nous allons étudier.
Dès 1813, les idées d'indépendance et d'union se
développèrent en Allemagne et s'énoncèrent avec une
extrême énergie. Le chant-patriotique disait : « La
patrie allemande doit s'étendre partout où résonne la
langue allemande. »
L'Alsace et la Lorraine se trouvaient naturellement
comprises ; c'est encore, de nos jours, la pensée de
ceux qui rêvent l'unité sous forme de prussification.
Les souverains exploitèrent cette effervescence des
peuples en 1813 et en 1814, pour les soulever contre
la France ; mais ils mirent tous leurs soins à l'étouffer
après 1815 ; ils sentaient leurs trônes chanceler. L'Au-
triche et la Prusse donnèrent l'exemple de la ré-
pression.
Pourtant, dès 1819, le cabinet de Berlin fat forcé
de faire un pas en avant, en instituant le Zollverein, ou
union douanière entre la Prusse et les Etats voisins
enclavés dans ses possessions.
Cette institution gagna peu à peu toute l'Allemagne
et devint générale après la révolution de 1830. Ce fut
le prélude de l'unité politique.
Le contre-coup des journées de Juillet se fit profon-
dément sentir de l'autre côté du Rhin. Les peuples se
soulevèrent contre leurs gouvernements et rêvèrent
de nouveau leur indépendance et leur réunion. Ils n'ob-
tinrent que des constitutions.
— 36 —
Le mouvement alla même si loin que, dans la Ba-
vière rhénane, où l'on n'avait pas encore eu le temps
d'oublier notre patrie, on arbora le drapeau tricolore.
La Diète de Francfort, en 1832, prit des mesures
pour réprimer ces aspirations vers la liberté ; elle y
réussit, le calme fut rétabli jusqu'en 1848.
À cette époque, les événements de France firent
tressaillir l'Allemagne entière, qui se souleva de nou-
veau.
Elle était lasse de la désunion qu'entretenaient en
elle la différence des constitutions qui régissaient ses
différents Etats et l'antagonisme de la Prusse et de
l'Autriche; elle ne voulait plus, surtout, de ces
trente-huit princes qui se la partageaient et l'exploi-
taient.
Ce fut pour acquérir un gouvernement national,
c'est-à-dire son indépendance et son unité, qu'elle en-
voya ses députés au parlement national de Francfort,
en mars 1848.
Le président, en inaugurant les séances, dit : « L'Al-
lemagne veut être une ; elle veut un empire gouverné
par la volonté de la nation. »
Par malheur, les députés ne purent s'entendre et
commirent de grandes fautes. Tandis que les uns pla-
çaient un archiduc d'Autriche à leur tête, les autres
voulaient exclure cette puissance de l'unité allemande,
et se groupaient autour de la Prusse. Quelques-uns
allèrent jusqu'à demander l'annexion à l'Empire de
l'Italie jusqu'au Mincio, de l'Alsace, du Limbourg, du
Lauenbourg, du Holstein, du Sleswig et du grand-duché
— 37 —
de Posen, en un mot, de tous les pays où se trouvaient
quelques frères allemands.
Au milieu de ces discussions stériles, l'Autriche et
la Prusse, voyant le parti démocratique faire de sen-
sibles progrès, rappelèrent leurs députés. La. dissolu-
tion du parlement s'ensuivit, et il se sépara, le 30 mars
1849, sans avoir rien décidé. :
Mais l'idée d'unité s'était de nouveau fortement af-
firmée, tandis que la rivalité des deux grandes puis-
sances allemandes s'était montrée plusvivace que ja-
mais, poursuivant ce but : la restauration de l'Empire
au profit de l'une ou de l'autre.
Dès lors, la lutte continua acharnée, sans trêve, se
révélant en toute circonstance. Chaque nation chercha
à grouper autour d'elle le plus de petits États possible.
Dès lors aussi, il fut évident pour tous que la Confédé-
ration germanique avait cessé d'exister et n'était plus
une menace pour la France.
En 1850, l'antagonisme fut poussé à un tel point
que la guerre devint imminente. Les gouvernements
européens, le nôtre surtout, s'interposèrent, et, en 1851,
la paix fut rétablie.
Elle faillit ne pas être de longue durée ; câr^ à ce
moment, surgit un incident qui devait avoir les consé-
quences les plus graves pour l'Allemagne : la question
danoise.
En dehors de son territoire particulier, le Danemark
possédait les duchés de Slesvdg, de Holstein.et de
Lauenbourg. Les deux derniers faisaient partie de
la Confédération germanique, étaient habités par des
— 38 —
Allemands et voulaient entrer dans l'empire d'Alle-
magne. Mais ils prétendaient entraîner avec eux le
Sleswig, peuplé presque entièrement de Danois.
La Prusse convoitait les duchés où se trouvait la
magnifique rade de Kiel et les poussait à la révolte.
Aussi, lorsqu'en avril 1848 ils se soulevèrent contre
le Danemark, les Prussiens accoururent à leur secours.
La médiation de la France, de l'Angleterre et de la
Russie arrêta les envahisseurs.
L'année suivante, les hostilités recommencèrent. La
Prusse avait les mains liées et ne put intervenir : les
Holsteinois furent soumis.
En 1850, nouveau soulèvement et nouvelle répres-
sion.
La guerre se termina enfin par le traité de Londres,
8 mai 1852. La France, l'Angleterre, la Russie, l'Au-
triche, la Prusse et la Suède proclamèrent le principe
de l'intégrité du royaume de Danemark et la recon-
nurent d'utilité européenne.
En cette circonstance, la Suède, la Russie et l'Au-
triche avaient signé parce qu'elles ne voulaient pas
que la Prusse acquît de nouveaux territoires ; l'Angle-
terre, pour empêcher une marine rivale de s'étendre
le long des côtes de la Baltique et de la mer du Nord,
surtout de s'emparer du port de Kiel ; la France, en-
fin, parce qu'elle se souvint des sacrifices faits à notre
alliance par le Danemark sous le premier Empire,
de la fidélité et du dévoûment de ce pays à notre pa-
trie, parce qu'il était, en un mot, de son intérêt et de
son devoir de se poser comme son défenseur.
Notre signature se trouva dès lors engagée, ainsi
— 30 —
que celle de l'Angleterre, pour protéger les Danois
contre toute tentative des Prussiens. Nous verrons
bientôt comment nous fûmes fidèles à notre parole.
Pendant la guerre de Crimée, l'Autriche et la
Prusse suivirent des voies opposées. Tandis que l'une
s'alliait à nous contre la Russie et prenait part au
congrès de Paris, l'autre conservait une neutralité fa-
vorable aux Russes et hostile à notre patrie.
Cette conduite était dictée par les nombreuses al-
liances qui unissaient la royauté prussienne à l'empe-
reur de Russie. C'est, en effet, en Allemagne, que la
famille des czars a contracté le plus d'unions, donné le
plus de titres et de décorations, distribué le plus de fa-
veurs ; en un mot, fait le plus de propagande.
En cette circonstance, la Prusse commit une grave
erreur. Son intérêt était, ainsi que celui de l'Autriche,
de s'allier franchement à la France et à l'Angleterre
et de profiter de la guerre de Crimée pour envahir le
duché de Varsovie et rejeter les Russes au delà du
Niémen.
L'occasion se présentait de faire disparaître cette
pointe redoutable à l'aide de laquelle le czar pénètre
jusqu'au coeur de l'Allemagne et s'immisce dans ses
affaires. Le cabinet de Berlin doit, dès à présent, se
repentir de la faute qu'il a faite et en ressentir toutes
les conséquences.
Durant la guerre d'Italie, la Prusse mobilisa sa land-
wehr et se mit en mesure d'attaquer notre frontière
du Nord.
— 40 —
Bien qu'elle s'apprêtât à secourir l'Autriche, elle
était heureuse de la voir défaite, humiliée, amoindrie,
et ne consentait à lui venir en aide qu'à la condition
d'en retirer comme profit la prééminence en Alle-
magne .
La paix de Villafranca mit obstacle à ses projets.
A cette époque, la nullité de la Confédération ger-
manique fut évidente. Malgré la pression de l'Autriche
et de la Prusse, malgré toute la propagande faite pour
réveiller les anciennes haines, il fut impossible de sou-
lever l'Allemagne contre la France.
Après la paix, l'Autriche se posa de nouveau en face
de la Prusse. La rivalité des deux nations éclata de
mille manières. Elles n'attendirent plus qu'une occa-
sion favorable pour vider leur querelle et décider par
les armes laquelle devait rester à la tête de l'Alle-
magne, laquelle devait être éliminée.
Cette occasion se présenta quelques années après,
lorsque surgit de nouveau la question danoise.
Malgré le traité de Londres, la Prusse avait con-
servé l'espoir d'enlever les duchés de Sleswig, de
Holstein et de Lauenbourg au Danemark. Aussi, en
juillet 1863, la Diète, poussée par le cabinet de Ber-
lin, décréta, contre tout droit des gens, l'exécution fé-
dérale dans le Holstein.
En janvier 1864, les Prussiens déclarèrent prendre
en main les intérêts de la Confédération et envahirent
le Sleswig. L'Autriche ne voulut pas laisser sa ri-
vale agir seule et se joignit à elle.
L'Europe protesta contre cette violation des traités.
— 41 —
La Prusse consentit à la réunion à Londres d'une con-
férence pour régler le différend ; elle fit échouer les
négociations.
Dès lors, libres de leurs actions, les deux puissances
allemandes s'avancèrent en Danemark, s'emparèrent
du Jutland et de l'île d'Alsen, et donnèrent à l'Europe
impassible le hideux spectacle de deux grandes nations
se réunissant pour écraser un petit peuple héroïque
qui se défendit pied à pied et avec une incroyable
énergie.
Les Danois épuisés durent céder, et, par le traité de
Vienne, octobre 1864, abandonnèrent non à l'Alle-
magne, mais à l'Autriche et à la Prusse les duchés de
Sleswig, de Holstein et de Lauenbourg.
En août 1865, les vainqueurs se partagèrent, par
la convention de Gastein, les dépouilles du vaincu : le
Holstein fut administré par l'Autriche, le Sleswig,
par la Prusse qui acquit en plus le Lauenbourg et le
port de Kiel.
C'est de cette monstrueuse iniquité, de cette viola-
tion indigne du droit des nations, que sortit la guerre
de 1866.
Quelle fut la conduite de la France en cette circon-
stance?
Nous l'avons déjà dit et l'histoire est là pour le
prouver : notre patrie devait beaucoup au Danemark
qui avait tant souffert à cause d'elle. Depuis longtemps
la politique française avait compris la nécessité et
s'était fait un devoir de protéger les Danois chaque
fois qu'ils étaient injustement attaqués. C'est pour cela
— 42 —
qu'en 1852 nous apposâmes notre signature au bas du
traité de Londres.
Le véritable rôle de la France est de se poser en
défenseur des nations de second ordre, afin de pouvoir
au besoin les grouper autour d'elle pour défendre une
cause juste. C'est ce qui a si longtemps fait sa force,
ce qui lui a permis tant de fois d'avoir la prééminence
en Europe.
Notre patrie manqua à son devoir en permettant les
différents partages de la Pologne ; elle fit une faute
non moins grande en assistant impassible au morcelle-
ment du Danemark. Les conséquences ne se sont pas
fait longtemps attendre; la guerre de 1866,1a posi-
tion actuelle de la Prusse et ses prétentions ont dû
prouver amplement à notre Gouvernement qu'il avait
manqué à toutes les saines traditions politiques de
notre passé.
Pour excuser notre inaction, on a dit que, n'ayant
pas agi contre les Russes en 1863, lors de l'insurrec-
tion de Pologne, nous ne pouvions violer en faveur des
Danois le même principe de non-intervention.
D'abord, ce principe est absurde en politique et
n'est jamais mis en avant que par ceux auxquels il
profite ; telle est l'Angleterre, ainsi que nous le prou-
verons.
Ensuite, la situation du Danemark n'était nullement
la même que celle de la Pologne.
Cette dernière nation n'existe plus; elle est depuis
longtemps déjà rayée de la carte de l'Europe ; il fau-
drait, pour la reconstituer, le consentement de trois
— 43 —
puissances de premier ordre; pas une ne s'y résou-
drait.
Lorsqu'en 1863 nous intervînmes diplomatiquement
en faveur de l'une de ses parties, ce ne fut nullement
pour enlever le duché d,e Varsovie aux Russes, mais
seulement pour améliorer le sort de ses habitants et
surtout pour empêcher la continuation des atrocités
dont les vainqueurs se rendaient coupables.
Une seule chose était faisable : la France et l'An-
gleterre pouvaient décider l'une des grandes puis-
sances allemandes à se joindre à elles et à refouler
les Russes jusqu'au Niémen. Alors il était impossible
de rendre à la Pologne son autonomie ; il fallait la
donner soit à l'Autriche, soit à la Prusse ; elle ne fai-
sait que changer de maîtres. Libre., elle eût été un ob-
jet de convoitise pour ses trois puissants voisins, un
sujet de troubles et d'inquiétudes pour la Prusse et
l'Autriche, un nouveau motif de guerre.
Le Danemark, au contraire, est un peuple existant,
comptant parmi les nations de l'Europe, dont la vie et
l'intégrité ont été reconnues d'utilité générale, ayant
des traditions qui le lient à notre patrie ; nous lui de-
vions notre appui réel et énergique par reconnaissance
aussi bien que par intérêt.
Mais, là encore, notre Gouvernement s'est borné à
de stériles négociations en faveur des Danois; là en-
core , l'Angleterre nous a abandonné et nous avons,
laissé écraser notre allié, notre ami. La France en
est-elle donc réduite à n'agir que lorsque le cabinet,
de Londres veut bien le lui permettre ?
._ 44 —
La faute capitale que nous commîmes éii 1864
causa la guerre de 1866 et les désastreuses consé-
quences qui en sont résultées pour notre patrie.
En effet, les vainqueurs du Danemark ne purent
s'entendre sur le partage des» duchés. La Prusse vou-
lait tout prendre.
Depuis longtemps elle s'était préparée à la guerre,
et elle crut le moment favorable arrivé d'expulser
l'Autriche de l'Allemagne et de détruire la Confédéra-
tion germanique à son profit.
Après deux années de querelles, pendant lesquelles
le cabinet de Berlin s'attacha à mettre tous les torts du
côté de sa rivale et à achever ses derniers armements,
la guerre devint imminente. La France, l'Angleterre
et la Russie proposèrent leur médiation. Instruite par
l'exemple des négociations illusoires de 1863 et de
1864, la Prusse ne tint nul compte de cette interven-
tion diplomatique.
Elle s'assura le concours de l'Italie qui avait évi-
demment l'approbation du Gouvernement français.
L'Autriche en appela à la Diète qui se réunit à
Francfort. Les membres furent partagés en deux
camps hostiles et montrèrent de nouveau la nullité
de leur action.
Le roi Guillaume déclara la Confédération germa-
nique rompue, la Diète dissoute et, en juin 1866, fit
entrer ses armées en campagne.
En juillet, les Prussiens gagnèrent la bataille de
Sadowa qui amena le traité de Prague.
L'Autriche fut rejetée hors de l'Allemagne; la
Prusse s'annexa le Hanovre, la Hesse électorale, le
— 4S —
duché de Nassau, la ville de Francfort et les duchés
de Sleswig et de Holstein. En outre, tous les Etats
allemands, entre le Mein et la mer furent soumis à sa
direction politique et militaire sous le nom de confé-
dération du Nord.
L'Italie, comme récompense, acquit la Vénétie
qu'elle dut à l'intervention de la France.
Tels furent les résultats immmédiats et prodigieux
d'une seule bataille. A peine une nation- aurait-elle le
droit de les rêver comme fruit d'une glorieuse cam-
pagne de plusieurs années. Cependant ce fut l'oeuvre
d'un jour.
Les conséquences qui doivent en sortir dans l'avenir
sont peut-être plus considérables encore et plus à re-
douter pour notre patrie.
A qui doit-on reprocher le situation qui est faite à
la France en face de cet immense agrandissement de
la Prusse? A notre Gouvernement.
Il est, en effet, un principe élémentaire de politique
dont il semble ne jamais avoir eu connaissance : Lors-
que deux puissants Etats voisins sont en guerre, une
nation doit, même en gardant la neutralité, avoir
toujours sur sa frontière la plus proche du théâtre
des hostilités une armée prête à entrer en cam-
pagne.
En 1859, lors de la campagne d'Italie, la Prusse
observa ce principe, mobilisa sa landwehr et massa
ses troupes du côté du Rhin.
En 1866, le Gouvernement français ne fit rien de
semblable et demeura paisible spectateur de la lutte
— 46 —
qui avait lieu en Allemagne, comme si le résultat lui
était complètement étranger. Ce fut une immense
faute.
Comme excuse, on a dit que nos arsenaux étaient, à
cette époque, épuisés par la guerre du Mexique, que
nos troupes n'étaient pas encore rapatriées, enfin que
nous étions incapables alors de mettre cent mille hom-
mes sur pied.
Ces assertions sont entièrement fausses. L'armée
française n'était pas dans un dénûment tel qu'elle ne
pût, en fort peu de temps, jeter cent mille combattants
sur le Rhin. Il suffisait de le vouloir; on ne l'a pas
voulu.
On a encore prétendu que le cabinet de Berlin avait
pris des engagements envers le cabinet des Tuileries
pour avoir la neutralité de la France et l'alliance de
l'Italie.
Dans ce cas, notre Gouvernement est d'autant plus
coupable de s'être laissé jouer. Il devait savoir que les
promesses diplomatiques sont illusoires, quand on
n'est pas en mesure d'en exiger l'exécution.
Les faits ont dû suffisamment le lui prouver.
Ce manque d'énergie et de prévoyance est d'autant
plus regrettable que, après Sadova, la Prusse était
dans l'impossibilité de continuer la guerre; elle était
épuisée de toutes façons, incapable de nous ré-
sister.
D'ailleurs , nous eussions eu pour alliés l'Au-
triche qui, en sacrifiant la Vénétie, avait une autre
armée considérable et aguerrie .prête à entrer en cam-
pagne, puis le Hanovre, le Danemark, la Bavière,
- 47 -~
la Saxe, en un. mot, la majeure partie de l'Alle-
magne.
En face de cette coalition les Prussiens eussent cédé
sans combat pour obtenir la paix. Avec une simple
démonstration hostile nous obtenions de suite notre
limite naturelle du Rhin. Maintenant, pour l'acquérir,
il faudra une guerre, des flots d'or et de sang, d'im-
menses sacrifices.
Malgré tout ce que l'on peut dire, le sentiment géné-
ral, en France, est que notre patrie doit aller des
Pyrénées au Rhin, comme elle s'étend des Alpes à
l'Océan. Tel a été le but de tous nos grands hommes
d'État depuis que nous avons notre unité politique.
Avant l'annexion de Nice et de la Savoie on décla-
rait, comme maintenant et en s'appuyant sur les mêmes
raisons, qu'on ne voulait d'aucune extension de terri-
toire. Une fois l'annexion décidée, la France entière
en accueillit la nouvelle avec enthousiasme.
Il ne faut pas oublier que les provinces Rhénanes
ont déjà été françaises; qu'elles ont conservé notre
code. Elles s'assimileraient facilement à nous. En
1830, il y eut en elles un tressaillement et un souvenir
de l'ancienne patrie; en 1848, le même fait se pro-
duisit.
La plus grande objection que l'on fasse contre cette
réunion, c'est relativement à l'origine et au langage de
ces pays.
Or, ils ne sont certes pas plus Allemands que ne
l'étaient l'Alsace et la Lorraine. Cependant ces deux
contrées sont maintenant essentiellement françaises.
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D'un autre côté, les provinces Rhénanes, pendant
qu'elles faisaient partie de notre patrie, s'étaient
complètement assimilées. Elles ont regretté d'être sépa-
rées en 1815.
L'occasion est favorable pour les faire revenir à
nous. Elles sont froissées et irritées par le système
militaire que leur impose la Prusse, par les charges
considérables qui pèsent sur elles et qui augmentent
chaque jour.
Pour leur faire désirer la France, il suffît que notre
Gouvernement, marchant avec sincérité dans la voie
où il semble être entré, rende à notre patrie les justes
et indispensables libertés qu'elle réclame ; qu'il aban-
donne le pouvoir personnel usé pour le régime libéral
et constitutionnel après lequel le pays aspire, surtout
qu'il supprime toutes les inutiles dépenses qui grèvent
nos finances et introduise dans les budgets cet équi-
libre que nous lui demandons en vain depuis dix-huit
années.
Alors la France, libre et prospère, attirera à elle les
peuples que la nature a marqués pour être réunis sous
une même loi.
Les avantages de notre limite du Rhin sont immenses
pour nous et à tous les points de vue.
Elle entraîne forcément un jour oul'autre l'annexion
de la Belgique, qui, elle, est bien française et de toutes
façons.
Elle porte notre population de 37 à près de 50 mil-
lions.
.Elle nous procure une augmentation considérable
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de richesses. En effet, les pays qu'elle nous donne con-
tiennent de nombreuses mines qui manquent à notre
patrie; les habitants en sont énergiques, industrieux,
intelligents.
Elle nous permet de maintenir notre armée telle qu'elle
est actuellement, en faisant peser cette charge sur une
population beaucoup plus nombreuse, par conséquent
en diminuant énormément le fardeau à supporter par
chacun; elle augmente dans des proportions considé-
rables notre force maritime en nous livrant les ports,
les côtes, les-marins, les marines de commerce et de
guerre de la Belgique.
Elle fournit d'immenses ressources à nos finances
en nous adjoignant des pays riches et peuplés et en
répartissant ce que nous appellerons les frais généraux
du gouvernement sur une population beaucoup plus
considérable que celle de la France actuelle.
Enfin, à un autre point de vue, elle donne au nord
de notre patrie une frontière naturelle et d'une défense
facile, que nous pouvons rendre infranchissable, quelle
que soit la force de nos ennemis, grâce à la disposition
du sol de notre pays, à ses immenses moyens de com-
munication, surtout grâce à la cohésion de ses habi-
tants .
En même temps elle fait disparaître ce grand vice
de notre organisation politique introduit par les traités
de 1815, notre capitale trop rapprochée de la frontière
du Nord et exposée presque de suite aux coups des
envahisseurs.
La limite du Rhin est donc pour nous une augmen-
tation considérable de force, de richesses, de puis-
ai
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sance. C'est la France complète, telle que la nature
l'a marquée, indivisible, compacte, une, fortement
attachée au continent par les Pyrénées, les Alpes et
le Rhin, communiquant avec le reste du monde par
les trois mers qui la baignent, la Méditerranée,
l'océan Atlantique et la mer du Nord.
Il faut donc que tous, Gouvernement, députés et
peuple, nous nous unissions dans une même et uni-
que pensée : acquérir au Nord notre frontière natu-
relle.
Imitons en cela l'exemple de nos voisins. Il n'est pas
en effet un parti en Prusse qui ne rêve l'absorption de
toute l'Allemagne au profit de sa patrie.
La noblesse qui domine actuellement et comprend
l'armée, veut arriver à ce résultat en faisant au besoin
la guerre à la France. Les nationaux libéraux désirent
y arriver sans guerre contre nous, en nous endormant
avec des promesses et nous assurant dans l'avenir
l'alliance de l'Allemagne contre la Russie. Quant aux
progressistes, ils veulent atteindre le même but en
proclamant la République ; ils sont certains d'être
soutenus alors par leurs frères de France.
En un mot, tout le monde, en Prusse, veut la même
chose, mais par des moyens différents : un agrandis-
sement considérable sans nulle compensation pour
nous. Et tous s'appuient sur ce principe : que la pairie
allemande comprend tous les paijs où résonne la lan-
gue allemande.
La France entière doit s'élever contre cette préten-
tion, car l'accepter serait renoncer à l'Alsace et à la
Lorraine ; elle doit opposer à ce principe cet autre
principe : la patrie française est tout le sol compris
dans ses limites naturelles. Cela a été; cela doit être
encore.
Lorsqu'en 1860 le Piémont réunit à lui le nord et
le centre de l'Italie, notre Gouvernement sut bien lui
réclamer Nice et la Savoie comme garantie contre
cette augmentation de puissance. La France entière
approuva.
Est-ce que l'agrandissement de la Prusse n'est pas
infiniment plus considérable que celui de l'Italie? Est-
ce que le danger n'est pas beaucoup plus grand de ce
côté que du côté des Alpes 1? Est-ce que les Prussiens
n'ont pas sans cesse été nos ennemis? N'avons-nous
pas, et bien plus justement encore contre eux, le droit
de réclamer une garantie ?
Afin d'accepter comme un fait acquis les événements
de 1866 et leurs conséquences, on a osé dire que la
Prusse, telle qu'elle est actuellement, est moins redou-
table pour nous que l'ancienne confédération germa-
nique.
Cela est totalement faux, car les événements ont
suffisamment prouvé que cette fédération n'existait,
dans la plupart des cas, que sur le papier ; qu'il y avait
en elle tous les principes de discorde, de désunion ;
que, clans le cas d'une guerre contre la France, nous
eussions très-facilement trouvé des alliés dans son sein.
A la limite même, en admettant que la Prusse et
l'Autriche fussent parvenues, d'un commun accord, à
la lancer contre nous, et que nous n'eussions trouvé en
elle aucun allié, il fallait, pour la faire agir, convoquer
la Diète, obtenir son assentiment, réunir et grouper
les divers contingents des trente-huit États. Que de
temps de perdu ! Or, en guerre, perte de temps, c'est
perte de bataille. Nous pouvions arriver jusqu'au Rhin
avant que nos ennemis fussent en ligne.
En est-il de même actuellement?
La Prusse a la direction politique de la confédéra-
tion du Nord, c'est-à-dire de toute l'Allemagne, depuis
le Mein jusqu'à la mer. Elle a en outre la libre dispo-
sition de ses armées. Il suffit donc maintenant d'un
ordre émané de Berlin pour lancer toute cette masse
compacte contre notre patrie. Cette fois, l'union n'est
plus imaginaire, sur le papier, mais bien réelle, effec-
tive ; il n'y a plus qu'une impulsion, qu'une volonté ;
aussi y aurait-il promptitude et unité dans l'exécution.
En outre, si l'Autriche accepte aussi facilement que
notre Gouvernement les conséquences de Sadowa
comme un fait acquis, cette puissance peut très-bien
s'unir demain à son ennemie de la veille et se tourner
aussi contre nous.
Il est donc, et de toutes façons, entièrement faux de
dire que notre patrie a gagné en sécurité" aux change-
ments survenus en Allemagne.
Du reste, la Prusse ne s'arrête pas facilement ; elle
veut retirer de sa glorieuse et courte campagne de
1866 tous les résultats possibles. Pour elle, la limite
du possible est l'empire d'Allemagne.
Voyant la France rester inerte, impassible en face
de ses annexions successives, la confédération du