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Études sur le gouvernement de la France, par Eugène Bure

De
289 pages
impr. de Dubois et Vert (Paris). 1864. In-12, 312 p..
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ETUDES
SUR LE
GOUVERNEMENT DE LA FRANCE
ÉTUDES
SUR LE
GOUVERNEMENT
DE LA FRANCE
" Être de son époque. »
(L'EMPEREUR.)
" Aide-toi, le ciel t'aidera.
PAR
EUGENE BURE
1864
COMMENT CES PAGES SE SONT ECRITES
CHAPITRE PREMIER
C'est une chose douloureuse que de
quitter la patrie, surtout quand cette pa-
trie s'appelle la France. On ne la voit
bien dans toute sa grandeur, et, en quel-
que sorte, dans sa marche majestueuse
vers un avenir plus grand encore, on
ne l'aime réellement, ou plutôt on ne
sent combien on l'aime, qu'après l'avoir
quittée. On peut bien, sous le coup des
— 8 —
chagrins ou de la douleur, désirer s'en
éloigner: elle exerce sur l'âme un pres-
tige, une attraction invincible. On veut
partir, l'on part : au fond du coeur ,
même lorsqu'en partant l'on fuit une
douleur, on aspire secrètement au re-
tour. Mais les déchirements de l'âme
sont des blessures qui font vivre d'une
vie plus intérieure, surtout quand on ne
veut pas laisser voir toutes ses souffran-
ces. Elles peuvent bien parfois laisser
échapper un soupir dans le sein d'un
ami : elles maintiennent assez l'esprit et
le coeur sous le feu, oserai-je dire, des
tristesses méditantes, pour les mûrir
pomptement. Nous étions en pleine mer;
les souvenirs de France passaient et re-
passaient dans notre esprit comme une
consolation, comme un regret, comme
un amour délaissé. J'étais heureux et
malheureux tout à la fois : heureux de
sentir en moi s'éveiller des forces incon-
nues que je ne soupçonnais pas, et que
je pourrais peut-être un jour mettre au
service de. mon pays ; malheureux de
sentir que j'étais si peu de chose, incer-
tain de l'avenir et marchant au hasard,
à la garde de Dieu. C'est dans ces heures
que ma pensée s'envolait vers la France
et vers celui qui tient en main ses des-
tinées. Quoique jeune, et sous des ap-
parences légères, j'avais écouté, j'avais
observé : deux années de séjour aux
États-Unis d'Amérique, temps le plus
consoléde ma jeune et triste existence,
ont continué le travail des méditations
— 40 —
solitaires, ont accrû le nombre des points
de comparaison; à mon retour en France,
j'ai revu de près les choses que j'avais
quittées. Ces simples notes que nous pu-
blions sont le résultat de nos observa-
tions. Nous avons cru qu'elles ne seraient
peut-être pas inutiles à cette jeunesse qui
sera bientôt l'âge mûr de notre généra-
tion. Non pas que, jeune homme nous
ayons conçu l'ambition de servir de
guide à nos contemporains : nous avons
seulement voulu montrer comment on
voit la France et l'Empereur de loin, et
comment on les voit de près, au lende-
main de la vingt et unième année, c'est-
à-dire , au lendemain du jour où l'on
contracte envers la patrie le double de-
voir d'homme et de citoyen. Puissent ces
— 11 —
pages exciter dans quelques esprits les
sentiments qui nous animent : le désir
de bien faire et l'amour de la patrie !
LE CABINET DE L'EMPEREUR
CHAPITRE II
1
« Être de son époque, conserver du
» passé tout ce qu'il avait de bon, pré-
» parer l'avenir en dégageant la marche
» de la civilisation des préjugés qui l'en-
» travent, ou des utopies qui la compro-
» mettent, voilà comme nous léguerons
» à nos enfants des jours calmes et pros-
» pères. »
( L'Empereur aux députés qui lui présentaient
l'adresse de 1861.)
— 16 —
II
Etre de son époque, voilà tout le pro-
gramme non pas seulement de l'Empe-
reur, mais de tout homme qui pense,
c'est-à-dire de quiconque observe, com-
pare et juge. Heureux les pays où do-
mine cette idée : soyons de notre époque !
Dans, ces pays-là seulement se fera l'équi-
libre et par conséquent la paix entre le
passé et le présent ; alors l'avenir ne con-
duira plus aux bouleversements qu'ont
amenés de tout temps les préjugés pu les
utopies.
III
Qu'est-ce qu'un préjugé? Un juge-
ment préconçu sans examen, fondé sur
— 17 —
une habitude et non sur la raison, admis
par tradition et non point par logique ni
par esprit de justice.
A quoi mènent les préjugés? A l'in-
justice, par conséquent à la tyrannie.
C'est par préjugés qu'en 1789 la no-
blesse et le clergé ont précipité le tiers-
état dans la révolution française. C'est
par préjugés que les Druses assassinaient
les Maronites. C'est par ses préjugés que
l'aristocratie anglaise se prépare un 89.
IV
Il y a des préjugés de toute sorte. Il
y a des préjugés de religion, de noblesse,
de critique, de littérature, d'art mili-
taire, etc.
— 18 —
Lutter contre ces faux jugements, c'est
lutter contre la routine, contre les opi-
nions adoptées sans examen, contre tout
ce qui a été et qui voudrait toujours être.
Chacun de nous n'a-t-il pas à combattre
dans sa jeunesse les préjugés de son en-
fance? Que de peines pour les vaincre !
Il est peut- être plus facile de venir à
bout des utopies : elles ont la vie moins
dure, parce qu'elles n'ont pas encore
vécu. Elles demandent à vivre en s'affir-
mant, plutôt qu'en se prouvant. L'utopie
est un paradoxe, c'est-à-dire un mor-
ceau de vérité noyé dans le faux. Tout
le talent d'un homme qui défend une
utopie, consiste à faire miroiter sans
cesse à tous les yeux le côté vrai de son
— 19 —
opinion, et à voiler soigneusement tous
les autres côtés.
V
On peut avoir l'esprit faux et en même
temps sincère; on peut joindre à beau-
coup de sincérité, beaucoup de talent;
c'est ce qui rend les utopistes et les
utopies parfois si dangereux.
Un charlatan se réfute de lui-même
par les inconséquences, les effronteries
et les mensonges qui remplissent sa vie.
Les utopistes qui ne sont que des char-
latans ne deviendront jamais redouta-
bles. Mais un honnête homme qui se
trompe, qui prend son erreur pour la
vérité et lui consacre toutes les puis-
— 20 —
sances de son fanatisme, peut causer de
grands troubles et des périls renaissants.
VI
La prospérité d'un pays n'est possible
que par le calme, Si l'on s'efforce d'en-
chaîner l'avenir au présent, ou que l'on
veuille entraîner le présent vers un ave-
nir décevant, c'est toujours le présent
que l'on violente : voilà pourquoi utopies
et préjugés font tant de mal dans le
monde.
Être de son époque, c'est donc servir
la justice et la vérité.
VII
C'est surtout dans l'administration des
affaires intérieures qu'il est difficile de
maintenir l'équilibre entre l'avenir et le
passé. Mettre en ordre ces éléments mul-
tiples, sinon ennemis du moins con-
traires, quelle tâche !
Se souvenir à la fois que la noblesse
est une vénérable institution ; que le
clergé est le ministre officiel des cons-
ciences volontairement soumises à des
dogmes ; que les affaires de conscience
ne relèvent directement que de Dieu et
que le gouvernement n'a point la police
des consciences ; que la loi récente ne
doit être ni la contradiction ni la répé-
tition d'une loi ancienne; que l'éduca-
tion des esprits doit être conduite discrè-
tement et sûrement; bref, fondre en une
conscience universelle toutes les cons-
— 22 —
ciences particulières, et en une commune
et vivante société les gens du Nord et du
Midi, ceux de l'Est et de l'Ouest, et faire
porter volontairement à tous le joug de
la loi, que de labeurs incessants ! Quelle
préoccupation pour le souverain ! Quelle
responsabilité à chaque heure !
VIII
L'Administration était moins pénible
au temps où un roi pouvait écrire à son
successeur, pour lui résumer tous ses
devoirs :
« Les rois sont seigneurs absolus ; ils
» ont naturellement la disposition pleine
» et libre de tous les biens qui sont pos-
» sédés. »
( Louis XIV au Dauphin ).
— 23 —
IX
Alors l'administration n'avait pas de
comptes à rendre; tout était toujours
pour le mieux. Depuis que les révolu-
tions et le progrès des lumières ont pro-
duit cette puissance nouvelle qui se
nomme l'Opinion publique, il n'y a plus
qu'un seul moyen de se maintenir au
pouvoir : ce moyen consiste à donner à
tous les intérêts légitimes leur légitime
satisfaction.
X
Pour satisfaire les intérêts, il faut les
connaître : de là mille sources de rensei-
gnements qui sont comme les confluents
d'un grand fleuve ; de là les mille subor-
— 24 —
donnés qui se rangent à la suite du mi-
nistre, depuis le préfet jusqu'au garde-
champêtre.
Pour conserver au pouvoir le mérite
de la satisfaction des intérêts, il faut que
tout aille ou semble aller du centre aux
extrémités, du Souverain à tous les su-
jets : de là, la centralisation des affaires
aux ministères, qui sont tout simplement
les antichambres du cabinet de l'Em-
pereur.
MINISTERE DE L'INTERIEUR
CHAPITRE III
I
Qu'est-ce qu'un bon ministre de l'in-
térieur?
C'est un homme qui voit clair, juste et
vite dans les esprits qui pensent, et qui
donne à ceux qui ne pensent pas le
mot d'ordre de ce qu'il faut penser.
Diriger l'opinion publique sans en
avoir l'air, tel est le grand art de gou-
verner.
Quand on est en quelque sorte le cer-
veau d'un pays, on n'a plus qu'à cons-
tater ce que l'on pense soi-même, pour
savoir ce que pensent les autres, pris en
masse. Or, c'est la masse dont il faut s'in-
quiéter : Sous le régime du suffrage uni-
versel, on compte les suffrages : on ne les
pèse pas.
II
Quels sont donc présentement les
moyens de diriger la masse?
On peut dire que chaque ministère y
contribue pour une part importante : le
ministère de la Justice et des Cultes influe
un peu sur tout le monde ; celui de l'Ins-
truction publique sur les ignorants, c'est-
à-dire, sur le plus grand nombre; celui
— 29 —
de l'Agriculture et du Commerce sur les
populations rurales, c'est-à-dire, sur une
autre multitude d'ignorants; celui des
Finances sur la bourse de chaque indi-
vidu ; celui des Affaires Étrangères sur
la diplomatie. Le ministère de l'Intérieur
et celui des Beaux-Arts nous semblent
partager avec l'Instruction publique la
vraie direction des esprits : ce sont eux
qui font la police des idées à l'intérieur.
III
La journée d'un ministre de l'Inté-
rieur doit être assez bien remplie, quand
il se fait rendre compte de l'état de l'o-
pinion publique : Ce compte-rendu doit
être la grande occupation de ce ministre,
— 30 —
la sûreté générale ayant pour ministre
spécial le préfet de police.
IV
Les bureaux, sous l'action de chefs
intelligents, peuvent aisément n'offrir à
la signature du ministre que des pièces
à visa de confiance.
V
On peut dire que c'est d'un bon mi-
nistre de l'Intérieur que dépend la
vitalité d'un gouvernement. En effet, la
politique intérieure d'un pays en règle
directement la prospérité. Les autres mi-
nistres n'ont sur cette prospérité qu'une
puissance indirecte. Moins que tous les
autres hommes, le ministre de l'Inté-
— 31 —
rieur a le droit de dormir. Quelle veille
incessante, que de suivre heure par
heure les développements de la vie po-
litique d'un peuple ! Changez seulement
d'homme (j'entends par là une âme ca-
pable de jugement et de décision) le
portefeuille de l'Intérieur, vous aurez
ou vous n'aurez pas de révolution. Ré-
volution veut dire mouvement sur soi-
même, et par conséquent changement
d'équilibre. Administrer c'est équilibrer.
Observez exactement les différentes for-
ces qui sollicitent un corps et vous dé-
duirez de là, si vous avez bon oeil et bon
sens, la répartition des forces de ma-
nière à maintenir l'équilibre en neutra-
lisant les unes par les autres les forces
contraires.
32 —
VI
On disait jadis : diviser pour régner ;
il faut dire aujourd'hui : équilibrer pour
durer.
VII
Il y a un mot qui est peut-être en
France le plus grand ennemi de l'admi-
nistration ; ce mot s'appelle Liberté.
Si l'on demandait aux quarante mil-
lions de Français quel sens ils attachent
à ce mot, je ne sais pas si les hommes
en donneraient une définition plus ac-
ceptable que celle qui serait donnée par
les femmes ; et je demande vainement à
l'histoire si, sur ce chapitre, les vieillards
seraient plus intelligibles que les enfants.
33 —
VIII
Pour l'immense majorité des Français,
la liberté c'est le droit de tout faire.
Cette idée est incontestablement répan-
due dans les masse:-', ou plutôt dans
toutes les classes de la société. Qui donc
a pu dire sérieusement que les Français
sont un peuple ingouvernable ? Dans un
pays où domine cette idée : que la liberté
est le droit de tout faire, le gouverne-
ment a la tâche facile, pourvu qu'i ob-
serve les lois qui sont restées en vigueur,
qu'il respecte les idées générales du juste
et de l'injuste; et pourvu qu'il flatte à
propos l'humeur nationale, il a nécessai-
rement le droit de tout faire.
34 —
IX
Jamais, en France, on ne fera de révo-
lution contre un gouvernement qui don-
nera satisfaction aux instincts généraux
(j'allais dire généreux) de l'âme hu-
maine en général, et des Français en
particulier. Le despotisme est certaine-
ment un des gouvernements les plus
faciles à établir en France, pays d'ailleurs
essentiellement militaire. Le difficile est
d'y maintenir le despotisme. Comme on
ne peut le maintenir dans aucun pays,
le grand, art du gouvernement consiste
à se modifier dans un sens libéral. Et
du reste dans toutes les contrées, dans
tous les siècles, transformer à propos,
— 33 —
n'est-ce pas le grand miracle d'un gou-
vernement qui dure ?
X
En France, les plus grands ennemis de
l'administration intérieure peuvent se
diviser en ennemis de tradition et en en-
nemis de circonstance. Les ennemis de
tradition sont d'abord les employés mô-
mes des ministères : notre ennemi c'est
notre maître, a dit Lafontaine. Ce n'est
pas sur une vaine contradiction de l'es-
prit humain. ou seulement sur une tra-
dition que je fonde mon sentiment. La
misère est une mauvaise conseillère.
Or, tous les ministères sont peuplés de
gens en habit noir qui souvent pour dé-
jeûner n'ont qu'un pain de deux sous-
— 36 —
On se venge comme on peut, en divul-
guant des secrets, en se plaignant d'être
écrasé de besogne lorsqu'on emploie
deux heures de son temps par jour, enfin
en dénigrant, en médisant, en soutenant
quand même les adversaires de celui
qui vous emploie sans vous octroyer un
salaire qui fasse vivre. On donne plus
ou moins secrètement la main aux ad-
versaires du gouvernement lui-même.
Quels sont les autres adversaires de
tradition?
Il y a en France, comme chez toutes
les nations, trois partis politiques, de
de même qu'il y a dans le temps : hier,
aujourd'hui, demain. L'on trouve donc
des hommes qui appartiennent au passé
— 21 —
corps et âme; d'autres ne s'attachent
qu'au présent; d'autres enfin rêvent uni-
quement de l'avenir.
En France, on peut distinguer parmi
les hommes du passé : les Légitimistes
purs, les Légitimistes néo-Catholiques,
les Ultramontains, les Néo-catholiques
libéraux, les Orléanistes. Au présent ap-
partiennent les Bonapartistes et tous les
Français qui sont ralliés d'avance, par in-
térêt, à tous les gouvernements. A l'a-
venir appartiennent les diverses écoles
démocratiques, parmi lesquelles le Bo-
napartisme tend de plus en plus à pren-
dre son rang de bataille.
Naturellement les gens du passé et
ceux de l'avenir passent leur existence
— 38 —
à promettre, à séduire au nom de leurs
regrets ou de leurs désirs-, par conséquent
c'est contre eux que le présent, quel qu'il
soit, doit se défendre.
XI
Comment déjouer les manoeuvres de
la rancune ou de l'impatience?
L'Humanité se divise au fond en
matérialistes et en spiritualistes. On
peut bien trouver dans le matérialisme
des nuances ou des différences appa-
rentes, mais quelles qu'en soient les
formes : panthéisme, scepticisme, natu-
ralisme , etc., c'est toujours du matéria-
lisme.
— 39 —
Aux matérialistes, ménagez les jouis-
sances de ce monde, c'est-à-dire, la vie
facile pour eux et pour leurs familles. Il
y a fort peu d'hommes qui refuseront de
se dévouer au bien-être des leurs.
Quant aux spiritualistes, ils sont les
ennemis les plus redoutables d'un gou-
vernement qu'ils n'aiment pas; non
pas qu'ils n'aiment avec raffinement, le
confortable et même les délices, (je les
appellerais volontiers les artistes du ma-
térialisme). Chez eux, l'amour des jouis-
sances , amour inné chez l'homme le
plus délicat, se soumet à l'idée du beau
et du bien; pour leur lier en quelque sorte
les mains, il faut les séduire par de gran-
des choses, répandre tant de lumière
— 40 —
qu'ils ne puissent pas y faire de l'ombre.
Ce n'est pus qu'ils soient bien redou-
tables comme individus, quelque puis-
sance que leurs talents, leurs services ou
leur popularité leur ait donnée; ce qui
est redoutable, c'est la multitude, c'est-
à-dire la foule des ignorants et par con-
séquent des aveugles, qu'ils ont l'art de
conduire à leur gré.
XII.
Prenez isolément dix mille Français;
adressez-vous à chacun séparément,
cherchez à exciter ses passions dans un
certain sens, il vous regardera avec de
grands yeux ; s'il vous comprend pen-
dant que vous lui parlez, il ne vous com-
— 41 —
prendra plus dès que vous l'aurez quitté.
Si vous lui avez demandé un sacrifice,
et qu'il vous ait fait une promesse, il
oubliera ou regrettera; mais réunissez
ces dix mille hommes; dites à cette
assemblée ce que vous avez dit la veille
à chacun: vos paroles iront à travers
cette foule comme autant de traits élec-
triques qui formeront dans cette masse
vivante un grand courant magnétique.
Bientôt il n'y aura plus qu'un seul coeur
dans ces dix mille poitrines, et ce coeur
pensera la pensée de l'orateur, voudra
en quelque sorte sa volonté et résoudra
ses résolutions. Les spiritualistes isolés
ne sont pas dangereux, même pour un
gouvernement qui commettrait des im-
prudences. Le péril est tout entier dans
le suffrage universel, dans les foules,
dans les multitudes.
Empêcher les courants de s'établir, et,
quand on ne peut pas l'empêcher, établir
les courants à son profit, et pour cela se
faire spiritualiste et n'accorder au maté-
rialisme que juste sa pâture d'honneurs
et de jouissances: telle doit être, si je ne
me trompe, la doctrine d'un Ministre de
l'Intérieur.
XIII
On a beau chercher, on ne trouvera
jamais dans l'homme que l'homme, c'est-
à-dire une âme et un corps. Par le corps,
les hommes sont des animaux. A ceux
dont l'âme n'est pas développée, com-
— 43 —
mandez, comme à un troupeau humain,
comme à des animaux à qui l'on doit des
égards. Prenez les hommes chez qui
l'âme commande, et qui, par censé-
quent, sont capables d'une mission de
confiance, faites-vous en des instruments;
quant à ceux qui ne doivent exciter que
vos défiances, efforcez-vous de les rendre
impuissants.
Comment? chaque époque a ses moyens
et ce qu'on appelle ses habiletés.
XIV
Il n'y a en ce monde qu'une seule ha-
bileté qui soit efficace : c'est celle de la
justice et. de la vérité. On s'attache les
foules ignorantes par la satisfaction des
besoins matériels; on ne s'attache la
partie éclairée d'une nation que par
la satisfaction des jouissances intellec-
tuelles et morales.
La vie à bon marché, puis à bon mar-
ché aussi l'instruction qui fait aspirer à
des jouissances moins grossières, voilà
pour les masses : la vie à bon marché et
des jouissances supérieures aux jouis-
sances matérielles, n'est-ce pas tout ce
qu'on peut promettre à un ignorant ?
Concéder aux classes éclairées les jouis-
sances de l'esprit, sans autres limites
que celles de la morale publique, voilà
tout ce qui peut assurer la satisfaction
des besoins intellectuels et moraux. Il y
aura toujours une petite cohorte d'esprits
— 45 —
mécontents, indisciplinés parce qu'ils
sont indisciplinables, tout ce qui res-
semble de près ou de loin à l'autorité
étant pour eux un épouvantail, un mons-
tre ; et cependant, spectacle curieux,
toutes les fois que l'autorité tombe aux
mains de ces indisciplinables, elle dégé-
nère en dictature. Ces hommes là sont
nés dictateurs : ils en exercent les abus
en amitié, en famille, en société. SI ne
faut pas songer à les contenter : il suffit
de contenter le reste de la nation.
Savoir ce qu'ils font, ou ce qu'ils ont
dessein de faire, ce qu'ils trouvent de
bon ou de mauvais, de triste ou de ré-
jouissant dans l'administration du pays
est une des choses les plus utiles au mi-
nistre de l'Intérieur.
— 46 —
XV
Ce qu'il y a de plus utile pour un gou-
vernement, c'est de savoir ce que pen-
sent ses ennemis, car la haine est clair-
voyante.
XVI
Les journaux? puissance redoutable
dans les pays d'ignorance, et par consé-
quent redoutable en France où il y a
20 millions d'adultes qui ne savent ni
lire ni écrire. Les ignorants peuvent
compter aussi parmi les ennemis tradi-
tionnels du gouvernement : toute force
aveugle est une force ennemie. La fou-
dre n'est-elle pas une puissance épou-
— 47 —
vantable, tant qu'elle n'est pas soumise
au paratonnerre ! Aussi considérons-nous
le ministre de l'Instruction publique
comme le plus important des Secré-
taires d'État après celui de l'Intérieur.
VII
Nous ne voulons amoindrir aucun des
portefeuilles ; nous estimons à haute va-
leur celui des Affaires Étrangères, car la
politique extérieure peut influer gran-
dement sur l'opinion publique. L'Agri-
culture et le Commerce, la Justice et les
Cultes, les Finances ont aussi leur part
considérable dans la vie d'un peuple.
Nous croyons que dans un État, (pla-
cez-le où vous voudrez) le Gouvernement
— 48 —
intérieur est nécessairement subordonné
à la situation intellectuelle des habitants :
telle instruction générale, telle politique.
XVIII
Entre le ministère de l'Intérieur et
celui des Affaires Étrangères se trouve
une Institution qui plusieurs fois fut un
ministère, qui n'en est plus un aujour-
d'hui et qui cependant en possède toute
l'importance ; nous voulons parler de la
Préfecture de Police. En France, il y a
eu de tout temps des préjugés contre la
police. Les Français avaient-ils tort?
Non, puisque le préjugé tend à dispa-
raître. Pourquoi cela? Parce que le soin
de maintenir l'ordre et le calme de la
— 49 —
rue, de veiller sur la sécurité des per-
sonnes et des propriétés, n'est plus confié
aux premiers-venus : on emploie de pré-
férence, depuis une quinzaine d'années,
d'anciens soldats gradés. Précédem-
ment, par la force même des réproba-
tions publiques, il n'était point aisé de
recruter le personnel des agents ; de plus,
on les payait mal : ces deux causes suffi-
saient à l'établissement de préjugés anti-
pathiques à la police. A Londres, la police
est essentiellement considérée ; cela tient
au respect de la personne, respect inné
chez les Anglais. Les Français, moins
habitués à l'indépendance personnelle,
naturellement portés à l'opposition, in-
discrets, gouailleurs et tapageurs, ont de
tout temps professé peu de sympathie et
3
— 50 —
de respect pour quiconque leur deman-
dait du silence, du calme et le respect
d'autrui.
XIX
D'où vient que, à Paris surtout, le
sergent de ville tend à devenir une
sorte de petit magistrat populaire, res-
pecté, sinon encore aimé, à peu près
comme les gendarmes dans les villages?
C'est que, le personnel des agents ayant
été choisi souvent dans les anciens sol-
dats , la gloire de Crimée, de Chine ou d'I-
talie a couvert d'un certain prestige l'uni-
forme de la police. Les soins que la ville
de Paris a donnés à l'instruction gratuite,
les cours publics de la Ville, de l'Asso-
ciation polytechnique, de l'Association
— 51 —
philotechnique, ont aussi contribué à
faire mieux comprendre que, sans l'or-
dre de la rue, sans le respect des
personnes, il n'y a plus d'ordre ni de
sécurité, et par conséquent ni travail,
ni commerce, ni richesse, ni prospérité
d'aucune sorte. Chez les agents, l'urba-
nité, la complaisance, qualités jadis
inconnues, achèveront l'éducation des
Parisiens. On peut dire que la Préfecture
de police touche à tous et à tout; cette
administration a donc, sous les appa-
rences les plus modestes, les plus vastes
proportions. C'est là que l'on rencontre
la plus grande somme d'intelligence chez
les employés. En effet, quelles sont les
qualités que l'on doit demander à un ad-
ministrateur de la Police? L'Intelligence
— 52 —
qui fait prévoir les mauvais desseins, le
tact qui les suit pas à pas d'une manière
invisible, la décision qui les arrête au
moment opportun, la prudence qui écarte
les aveugles instruments d'une pensée
coupable et qui concentre le châtiment
sur la tête ou sur le.-; tètes qui ont conçu
le dessein qu'il faut punir. Bien choisir
les agents, les payer assez pour qu'ils
soient peu corruptibles, les surveiller
par une contre-police ignorée et igno-
rante de la police officielle, savoir à cha-
que heure ce qui se passe en chaque
lieu : tel est le devoir et en même temps
la tâche difficile d'une police bien faite.
Voilà pourquoi le grand art du Préfet de
police est de rassembler autour de lui
des instruments intelligents. Voilà pour-
— 93 —
quoi l'on peut dire que la Préfecture de
police est le lieu de France où se trou-
vent réunis dans une commune activité
le plus d'intelligences et le plus de dé-
vouements.
XX
Qu'était la police avant le second Em-
pire? Une institution tracassière, abhor-
rée. Que devient-elle et que sera-t-elle?
Une institution protectrice, ennemie des
violences de la rue, s'inspirant dos lois
et des réglements et défendant l'État
contre les projets subversifs, contre les
attentats, contre les désordres publics.
Elle ne sera point la morale, car elle em-
ploiera de tout temps des moyens d'in-
formation que la morale ne peut pas
— 54 —
toujours avouer ; mais elle deviendra
ce qu'elle n'a jamais été en France : une
sauvegarde de la morale et de la sécu-
rité publiques.
CONCLUSION
A son avènement au pouvoir, au nom
de huit millions de suffrages, l'Empe-
reur a concentré entre ses mains la
direction générale des esprits et des
intérêts : préfets, sous-préfets, fonction-
naires de tout ordre et de tout appoin-
teraient, journalistes, écrivains, il a tout
tenu dans sa main, et par l'irresponsa-
bilité de ses ministres il s'est nettement
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placé tout seul face à face avec la France.
L'autorité, c'est-à-dire la puissance so-
ciale, exercée sur chaque individu, avait
perdu de son prestige : il lui a rendu
en quelque sorte son auréole. Sans auto-
rité, point de respect de la loi ; sans
respect des lois, point de liberté. L'Em-
pereur a déjà inculqué aux Français ce
sentiment de respect, légal qui peut seul
fonder sérieusement la liberté. Voilà ce
qu'il a fait de plus éclatant, au point de
vue de l'administration intérieure ! Que
fera-t-il de plus? Quand il aura conso-
lidé l'ordre public et développé chez les
Français le respect de la loi, alors il
pourra terminer son oeuvre et dire enfin :
savoir et vouloir toujours respecter la
loi, c'est mériter d'être libre. Et la