Extraits de lettres écrites pendant la traversée de Spithead à Sainte-Hélène et durant quelques mois de séjour dans cette île

Extraits de lettres écrites pendant la traversée de Spithead à Sainte-Hélène et durant quelques mois de séjour dans cette île

Français
135 pages

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Gide fils (Paris). 1817. France (1814-1824, Louis XVIII). In-8°.
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Publié le 01 janvier 1817
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Langue Français
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EXTRAITS
DE
LETTRES
ÉCRITES
PENDANT LA TRAVERSÉE
DE SPITHEAD
A SAINTE-HÉLÉNEf
DE L'IMPRIMERIE DE J. SMITH.
EXTRAITS
DE
LETTRES
DÉCRITES
PENDANT LA TRAVERSÉE
DE SPITHEAD
A SAINTE-HÉLÈNE,
ET DURANT QUELQUES MOIS DE SÉJOUR
DANS CETTE ISLE.
PARIS:
GIDE FILS, KTTE SAINT-MARC-FEYDEAU, N.° 20.
1817.
INTRODUCTION.
M'ETANT embarqué sur le navire qui a
conduit Napoléon Buonaparté à Sainte-
Hélène, et étant resté quelques mois dans
cette île, je me suis vu accablé de tant
de questions, à mon retour en Angle-
terre, que je puis dire avoir été réelle-
ment persécuté par la curiosité générale
qu'éxcitoit encore ce personnage.
J'ai été souvent dans le cas de m'entre-
tenir avec lui ; et, pendant le voyage, je
faisois ma société des personnes qui com-
posoient sa suite.
J'inscrivois, sur mon journal, mes con-
versations avec les uns et les autres ; et
c'est avec ces matériaux que je compo-
sois mes Lettres, que j'étois, au reste,
bien loin de penser devoir sortir un jour
(6)
du cercle de mes amis. Mais on m'a pressé
si fort de les publier, que j'ai cédé aux
sollicitations en donnant les extraits qu'on
va lire, et que je suis devenu auteur, pour
ainsi dire, malgré moi.
J'ignore si ces Lettres répondront à
l'idée qu'on s'en est faite ; tout ce que je
puis alléguer en leur faveur, c'est que tout
ce qu'elles contiennent est de la plus exacte
vérité. Il ne m'appartient point d'en dire
davantage, et on m'accordera que je ne
puis en dire moins,
LETTRES
ÉCRITES DE SAINTE-HÉLÈNE.
LETTRE PREMIERE.
En mer.
MON CHER AMI,
CE n'est pas la première fois que j'ai pu
observer combien les événemens de la vie
sont souvent étranges et inattendus. Certes
le capitaine Maitland, lorsqu'il fut envoyé
pour stationner devant Rochefort, étoit
bien loin de s'attendre que l'ex-Empereur de
France et sa suite viendraient volontaire-
ment à bord du Bellérophon avec armes et
bagage.'
Prendre le vaisseau sur lequel il aurait
essayé de s'échapper, ce n'eût été qu'un
événement ordinaire; mais voir ce per-
sonnage se livrer de lui-même dans les
mains du capitaine, c'est là ce qui étonne,
à juste titre; et, pour passer du grand au
petit, n'est-il pas bien singulier que les
(8)
lettres que je vous adresse, au. lieu du récit
banal d'un voyage maritime, contiennent
des particularités sur la conduite et le
caractère de Napoléon Buonaparté, et que
ma situation me mette à même de l'ap-
procher.
La curiosité excitée par ce personnage
a été si vive, l'affluence des bateaux et des.
navires remplis de monde qui cherchoient
à l'entrevoir sur le Bellérophon a été si
grande, que je puis raisonnablement sup-
poser que vous et vos amis me saurez
gré de vous faire connoître les moin-
dres particularités de ce qui concerne cet
homme. Du reste, je ne vous dirai que ce
que j'ai vu et entendu. Ma narration aura
le mérite de l'authenticité : je n'en prétends
pas d'autre. J'ai mis sur le papier les faits
tels et au moment qu'ils se sont passés ; je
continuerai à faire de même à mesure que
l'occasion s'en présentera, dans la forme la
plus convenable à un marin, c'est-à-dire
dans celle d'un journal.
En conséquence, vous ne devez vous at-
tendre qu'à une succession d'articles clé ta-
chés, à un récit d'événemens domestiques,.
(9)
si je puis me servir de cette expression. Je
vais commencer par son court passage du
Bellérophon au Northumberland.
Le 3 août 1815, le vaisseau de S. M., le
Northumberland, capitaine Ross, portant
pavillon de l'amiral sir George Coekburn,
leva l'ancre de Spithead, et, après avoir été
retenu par les vents contraires, arriva le
matin dans la rade de Torbay. Là, il fut
joint par le Tonnant , capitaine Breton ,
portant pavillon de lord Keith, amiral de
la flotte du canal, accompagné du Belléro-
phon, capitaine Maitland, ce dernier vais-
seau ayant à son bord Napoléon Buonaparté.
Dès que les signaux eurent été échangés,
le Northumberland salua le Tonnant, qui
répondit aussitôt. Lord Keith, après une
entrevue avec sir George Coekburn, jeta
l'ancre, à la pointe de Berry, pour échap-
per sans doute à la curiosité d'un très-
grand nombre de personnes qui, dans une
quantité infinie de bâtimens, tournoient
sans cesse autour du Bellérophon. Le reste
du jour s'écoula sans qu'il se passât rien de
remarquable.
Le matin du jour suivant, le comte de
(10)
Las Cases, chambellan de l'ex-Emprereur,
vint à bord pour faire préparer les choses
nécessaires à son maître. Le bagage le sui-
Voit. Je n'entreprendrai pas de dépeindre
la curiosité universelle qui se manifesta à
bord à l'arrivée des effets appartenant au.
grand personnage déchu. C'était là tout ce
qui restoit en la possession d'un homme
qui naguère faisoit le malheur du monde.
Au reste, l'attente des curieux n'eut pas
lieu d'être satisfaite ; à l'exception d'une
boîte en acajou, portant les armes impériales,
rien ne distinguoit ce bagage de celui d'un
simple voyageur.
Le comte de Las Cases n'a pas cinq
pieds de haut ; il paroît avoir cinquante ans.
Il est maigre, a le front ridé, et il porté
l'uniforme d'un officier de la marine fran-
çoise.
Il ne resta pas plus d'une heure à bord du
Northumberland; mais, pendant qu'il rem-
plissons son office, la petitesse de sa taille
ne laissoit pas que d'exciter les remarques
des spectateurs attentifs. Plusieurs d'entre
eux, à ce que j'ai pu croire, s'attendoient
à voir des figures herculéennes au service
( 11 )
d'un homme qui avoit pesé si long-temps sur
l'Europe. Le chef lui-même devoit bientôt
tromper fortement leur attente sur ce point.
A midi, tout fut préparé, pour recevoir
Buonaparté à bord, et lord Keith, par une
noble délicatesse, refusa de recevoir les
honneurs d'usage, afin qu'ils pussent être
adressés à l'ex-Empereur, dont les titres
pompeux s'étoient éclipsés avec le pouvoir
qui les avait créés. Le titre de général est
tout ce que peut prétendre de nous celui qui
n'en a jamais reçu d'autre de notre gouver-
nement. Une garde marine était à la poupe
du navire pour attendre son arrivée, avec
ordre de présenter les armes, et le tambour
devoit battre trois roulemens : salut ordi-
naire pour un officier général au service bri-
tannique.
La chaloupe du Tonnant atteignit le Nor-
thumberland peu de minutes après avoir eu
quitté le Bellérophon.
Le pont étoit couvert d'officiers (1); il s'y
(1) On m'a donné à entendre que la conduite de
Buonaparté, à bord du Bellérophon, avoit été peu
propre à lui concilier la bienveillance de tout l'équi-
(12)
trouvoit aussi plusieurs personnes de haut
rang , qui étoient venues pour jouir d'un
spectacle aussi extraordinaire. Outre Buo-
naparté, la chaloupe contenoit lord Keith,
sir George Cockburn, le comte Bertrand, et
les généraux Montholon et Gourgon, qui
avoient été ses aides-de-camp, et conti-
nuoient à en retenir le titre. Buonaparté étoit
facile à reconnoître, à cause de sa ressem-
blance avec les portraits étalés dans les
boutiques. Les marins occupoient le front
de la poupe, et les officiers le gaillard d'ar-
rière. Un silence universel régna au mo-
ment où la chaloupe aborda notre navire,
et un sentiment difficile à définir parut
s'emparer de tous les spectateurs.
Le comte Bertrand monta le premier;
et, après s'être incliné, il recula quelques
pas pour faire place à celui qu'il se figure
être encore quelque chose, et auquel il
croyoit devoir rendre les mêmes homr
page; aussi le vit-on partir sans la moindre marque
de déplaisir, mais avec cette espèce de. silence ter-
rible qui accompagne le dernier moment d'une exé-
cution publique.
(15)
mages qu'autrefois. Tout l'équipage parut
alors dans la plus vive attente. Lord Keith.
quitta le dernier la chaloupe, et je ne puis
vous donner une idée plus juste de l'at-
tention qu'excita à bord la vue de Buo-
naparté, qu'en vous disant que Sa Sei-
gneurie, si remarquable par ses exploits ma-
ritimes , amiral de la flotte du canal, dans
l'uniforme complet de son rang, et avec les
décorations de son ordre, ne fit aucune sen-
sation, ne parut pas même être aperçu au
milieu d'un groupe de gens qui lui sont
subordonnés.
Buonaparté monta lentement l'échelle; et,
quand il fut arrivé sur le gaillard, il ôta son
chapeau, pendant que les gardes présen-
tèrent les armes et que le tambour battit.
Les officiers du Northumberland, qui étoient
découverts, s'avancèrent; il les salua avec
politesse. Ensuite, s'adressant à sir George
Cockburn, il demanda avec vivacité le ca-
pitaine de vaisseau. On le lui présenta sur-
le-champ; mais s'apercevant qu'il ne par-
loit pas françois, il s'adressa successive-
ment à d'autres, jusqu'à ce qu'un officier
d'artillerie lui répondit en cette langue.
( 14 )
Lord Lowther et l'honorable M. Lyttleton
lui furent ensuite présentés : peu de mi-
nutes après il exprima le désir, plutôt par
gestes que par paroles , d'entrer dans sa
chambre, où il resta près d'une heure.
Il portoit l'uniforme d'un colonel d'in-
fanterie françoise : habit vert avec pare-
mens blancs, veste, culottes et bas de soie
blancs avec des souliers à boucles d'or
ovales. Il étoit décoré d'un ruban rouge et
d'un crachat, avec deux ordres suspendus
à la boutonnière: celui de la couronne de
fer, et celui de la légion d'honneur. Sa fi-
gure étoit pâle; sa barbe ne paroissoit pas
fraîchement faite : en général, son aspect
annonçoit un homme qui n'avoit pas passé
une nuit tranquille. Quelques cheveux
noirs recouvrent son front, ainsi que le
sommet de sa tête, qui est large et sin-
gulièrement aplati; ceux de derrière sont
touffus, et je n'y pus distinguer la moindre
nuance de blanc. Ses yeux gris sont dans
un mouvement Continuel, et se fixent avec
rapidité sur les objets qui l'entourent. Ses
dents sont régulièrement placées; il a le
cou court, et les épaules bien propor-
( 15 )
tionnées. Mais en général sa personne, trop
chargée d'embonpoint, n'est pas d'un aspect
agréable.
Revenu sur le pont, il entra en conver-
sation avec lord Lowther, M. Lyttleton et
sir George Byngham. Il se plaignit de la
sévérité avec laquelle il étoit traité : être
confiné pour toute sa vie sur ce rocher
de Sainte-Hélène, battu de tous les vents,
au milieu de la vaste mer! Il ne pouvoit
comprendre, disoit-il, la politique de la
Grande-Bretagne, ou plutôt les craintes
qui l'ont engagée à lui refuser un asyle, à
présent que sa carrière politique est ter-
minée. Il continua les mêmes plaintes avec
emportement, en s'adressant principale-
ment à M. Lyttleton, qui lui répondit con-
stamment avec la politesse et les égards
que l'on peut attendre de lui.
Dans une conversation que j'eus, le jour
suivant, avec le comte Bertrand, celui-ci
se récria en termes énergiques, sur le sort
cruel qu'on leur réservoit, selon lui, sans
nécessité. L'Empereur ( c'est ainsi que sa
suite continue à le nommer ) s'est mis,
disoit-il, entre les mains de l'Angleterre,
( 16 )
dans l'intime confiance qu'il y trouveroit
un refuge. Quel aurait donc été son sort,
s'il eût été pris sur mer ? Il raisonna em-
stiite sur la probabilité du succès, dans le
cas où il eût essayé de s'évader de Roche-
fort, sur un navire américain, et ajouta
qu'ils avoient maintenant grand sujet de
se repentir de ne pas avoir fait cette ten-
tative.
Il ajouta que Buonaparté l'avoit con-
sulté sur ce qu'il pensoit de la magnani-
mité du gouvernement anglois, sur les me-
sures qu'il avoit à prendre; mais, me di-
soit-il : " Je refusai de dire mon sentiment,
non que j'eusse mauvaise opinion de la
nation angloise, j'en étois bien loin, mais
je ne pus prendre sur moi d'être son con-
seiller dans un moment si critique, et où
il s'agissoit de son sort futur. Je ne crai-
gnois pas qu'il eût à souffrir aucune injure
personnelle ; je n'eus pas l'ombre de soup-
çon à cet égard, mais il me sembloit pos-
sible que sa liberté fût en danger. Agité
entre la crainte et l'espérance, je lui pro-
mis de suivre sa fortune, quelle qu'elle
fût : c'étoit à lui à se frayer la route. Et
( 17 )
je ne puis trop me féliciter de la résolu-
tion que je pris; car si mon opinion avoit
le moins du monde contribué à le mettre
dans la situation où il est maintenant, il
ne me le pardonneroit jamais. Le son de
sa voix prouvoit assez l'état de son âme;
et, à travers son ton militaire, il me fut
facile de voir que le chagrin étoit dans son
coeur.
Les plaintes de madame Bertrand étoient
différentes dans leur caractère et dans la
manière de les exprimer. On s'apercevoit
quelquefois d'une teinte de désordre dans
son esprit. «Que pensez-vous, me dit-elle
un jour, de ma situation? Ne vous paroît-
elle pas bien lamentable ? Quel changement
pour une femme qui a tenu un des pre-
miers rangs à la cour la plus gaie et la
plus brillante de l'Europe (1), pour une
femme qui naguère était si puissante, qu'un
seul de ses sourires pouvoit faire mille
heureux ! La femme du comte Bertrand,
grand-maréchal du palais de l'Empereur
de France, est maintenant destinée à ac-
(1) Et la plus corrompue.
( 18 )
compagner, avec ses trois enfans, son
mari exilé sur un rocher, au milieu des
eaux, où il faudra changer le faste , la
pompe, les plaisirs contre une prison! »
Il paraît que c'est le combat entre son
dévouement et son véritable intérêt, joint
à ses entretiens avec sa famille, qui pous-
sèrent madame Bertrand à vouloir se don-
ner la mort. La tentative qu'elle fit de se
jeter dans les flots, à bord du Bellérophon,
eut lieu, dans la soirée du jour où Buona-
parté fut informé de sa future destinée ,
et probablement au moment où l'affligeante
communication lui en fut faite.
Les petits Bertrand gant d'assez jolis
enfans : le plus jeune a de trois à quatre
ans; le plus âgé est né à Trieste, pendant
que son père étoit gouverneur des pro-
vinces illyriennes; l'autre est une fille d'un
caractère bouillant, que trahissent des dis-
positions, à la violence.. L'esprit militaire pa-
raît dominer exclusivement dans ces enfans ;
car du matin au soir, ils s'amusent à s'escri-
mer , à marcher au, pas, à charger au galop,
en imitant les cavaliers, etc., etc. La jeune
fille n'est pas la moins animée à ces jeux,
(19)
dirigés par un jeune garçon qui, à ce que
je présume, est né dans un camp.
Quand, par occasion, je dis à madame
Bertrand que l'on avoit généralement crû
qu'elle resteroit en Angleterre pour soigner
l'éducation de ses enfans, elle me répon-
dit avec véhémence, et d'un air qui ne
laissoit que trop apercevoir les combats qui
se passent dans son âme, que dans une
année peut-être elle pourroit se déterminer
à revenir; et lorsque je lui suggérai que
le retour du Northumberland lui offriroit
une occasion favorable, elle né rejeta point
cette idée.
Ni M. le comte ni madame la comtesse
Montholone ne parfont anglois : lui est un
petit homme, et elle une très-belle-femme.
Ils ont avec eux un petit enfant.
Vous voyez que je vous donne assez de
détails sur nos compagnons de voyage,
mais par degré et d'une manière irrégu-
lière, et vous sentez que c'est le meilleur
mode que je puisse employer.
— Buonaparté, avant de quitter le Bellé-
rophon, fut prévenu, à ce qu'il pairoît, de
choisir trois personnes de sa suite pour
2 *
(20)
l'accompagner à Sainte - Hélène. Bertrand
étoit nominativement exclu , mais lord
Keith prit sur lui de le comprendre dans
le nombre de ceux qui dévoient suivre le
général exilé. Les autres furent le comte
de Las Cases , capitaine dans la marine
françoise, espèce de littérateur; le général
comte Montholon, et le lieutenant-général
Gourgon, ses , deux aides - de - camp. Ces
deux derniers le servoient dans sa fatale
campagne de Russie, et nous ont donné
la description du froid qu'ils ont éprouvé,
avec toute son épouvantable horreur. Ils
exaltent la cavalerie russe; mais ils disent
que les cosaques sont faciles à disperser.
Ils. n'ont pas une grande estime des Prus-
siens, et les regardent néanmoins comme
supérieurs aux Autrichiens. L'infanterie
angloise, à la bataille de Waterloo, les rem-
plit d'étonnement ; cependant ils repré-
sentent notre cavalerie comme trop impé-
tueuse. ,
Dans une conversation que j'eus avec le
comte Bertrand , et où il fut, en passant,
question de cette bataille, il ne put cacher
son émotion, je lui demandai s'il avoit lu
(21)
la lettre du maréchal Ney au duc d'Otrante,
concernant sa conduite pendant ce mémo-
rable combat. Il paroît qu'il ne la connois-
soit pas; et lorsque je lui eus dit de quelle
manière le maréchal censuroit la conduite
de Buonaparté, et disculpoit la sienne de
tout reproche : — « Bien, bien, répondit-il,
" si j'avois eu le commandement de la di-
» vision du maréchal Ney, peut-être au-
» rois-je fait plus mal; mais , dans le poste
» où j'étois, j'ai vu beaucoup de choses à
» blâmer. »
— D'après les informations que j'ai prises
dans les conversations que j'ai eues avec
nos hôtes, il me semble que l'abdication de
Buonaparté n'a pas été bien comprise en
Angleterre , je veux dire qu'on ne me pa-
roît pas en connoître les causés immédiates.
Si ce que l'on m'a dit est vrai, et je n'ai
pas de raison pour croire que l'on m'en ait
imposé, Fouché a trompé dans cette occa-
sion Buonaparté. Le nom de cet habile po-
litique, de ce révolutionnaire consommé,
n'est jamais prononcé dans la cabine de
nos exilés, sans être accompagné des plus
horribles imprécations , que vous n'avez
(22)
pas besoin d'entendre, et qu'il seroit d'ail-
leurs ridicule à moi de répéter ; * * * lui-
même est moins maudit par nos hôtes que
celui que je viens de nommer. C'étoit une
opinion décidée parmi nos exilés, que
Fouché contribueroit à faire pendre * * * ,
et que ce dernier feroit éprouver un pareil
sort à l'autre. Le gibet, disoit-on, qui ser-
vira à les exposer à la fois tous les deux,
sera à jamais révéré, pour le service qu'il
aura rendu à l'humanité. Quoi qu'il en soit,
voici ce qui m'a été raconté :
Lorsque Buonaparté fut de retour à Paris,
après sa désastreuse défaite de Waterloo,
et au moment où l'on devoit le supposer
dans la plus grande anxiété sur la conduite
qu'il avoit à tenir dans cette crise extra-
ordinaire , le duc d'Otrante lui montra
une lettre qu'il avoit, disoit-il, reçue du
prince de Metternich, ministre d'Autriche.
Elle étoit datée du mois d'avril précédent,
et le diplomate assuroit que la volonté iné-
branlable de S. M. I. étoit que Buonaparté
fût expulsé dix trône de France, mais que
la nation françoise seroit maîtresse ensuite
de choisir la monarchie sous Napoléon, II,
( 23 )
ou le gouvernement républicain. L'Autriche
avouoit n'avoir aucun droit, et par consé-
quent nulle intention de dicter des lois à
la nation françoise. L'expulsion définitive
et complète du traître (c'étoit là l'expres-
sion), voilà tout ce que demandoit à la
France l'Empereur d'Autriche.
Buonaparté saisit cette amorce , et abdi-
qua sur-le-champ en faveur de son fils;
mais il n'eut pas plus tôt sauté le pas, qu'il
s'aperçut du tour que Fouché lui avoit
joué. La lettre étoit forgée, et il parut bien-
tôt qu'il n'étoit pas au pouvoir de l'Empe-
reur d'Autriche, lors même qu'il en auroit
conçu l'idée, de revêtir son petit-fils d'un
caractère politique.
—Buonaparté n'a pas tardé à témoigner
le désir de savoir ce que disent nos papiers
publics; mais on eut la délicatesse de le lui
taire, nos journaux parlant avec peu de
ménagement de sa personne, de sa conduite
et de son caractère. «Toutes vérités ne sont
pas bonnes à dire. » Cette maxime est de
tous les temps et de tous les lieux, et on la
met complétement en pratique dans ce
moment à bord du Northumberland. Le
(24)
comte de Las Cases, il est vrai, s'est offert de
mettre , au bout d'un mois, son maître en
état de lire et de comprendre les papiers
anglois, entreprise qu'il n'auroit probable-
ment pas pu exécuter, mais il n'a pu dé-
terminer Buonaparté à devenir son écolier.
Celui-ci mit fin à toute discussion là-dessus,
en disant : " Je sais bien que vous me croyez
un habile homme ; mais, quoi qu'il en soit,
je ne puis tout faire ; et une des choses im-
possibles pour moi, c'est d'apprendre l'an-
glois en quelques semaines. »
Je termine ici ma première lettre, qui
se trouvera prête pour la première occa-
sion qui se présentera pour vous la trans-
mettre,
LETTRE II.
En mer.
MON CHER,
Je recommence ma tâche journalière,
telle que vous la voulez.
Le premier jour de son arrivée, notre
(25)
passager déploya un vorace appétit : j'ob-
servai qu'il fit un copieux dîner, arrosé
largement de vin de Bordeaux.
Il passa la soirée sur le gaillard ; la mu-
sique du 53.e régiment lui joua des airs ; il
demanda lui-même le God Save the King
et le Rule Britania. Par intervalles , il cau-
soit avec les officiers en état de faire la con-
versation avec lui. J'ai remarqué que, dans
toutes ces occasions , il prend une attitude
qui, chez lui, paroît être alors invariable, et
que sans doute il a contractée aux Tui-
leries, lorsqu'il donnoit audience aux ma-
réchaux ou aux autres grands de sa façon.
Il ne dérange pas ses mains de leur place
habituelle, dans les poches de son habit, à
moins que ce ne soit pour prendre sa taba-
tière, et j'ai observé que jamais il n'offre
une prise à qui que ce soit, ce que j'attri-
bue au souvenir de son ancienne dignité.
Le jour suivant, il déjeûna à onze heures.
Son déjeuner consistoit en viande, en vin,
et il le termina avec du café. Au dîner, il
prit, entre autres choses, une côtelette de
mouton qu'il parvint à manger sans le se-
cours du couteau ou de la fourchette. Il
( 26 )
passa la plus grande partie du troisième
jour sur le pont, et il paroît qu'il avoit
donné cette fois une attention particulière
à sa toilette. Il ne reçoit pas d'autres
marques de civilités de la part des offi-
ciers du navire, que celles que l'on rend
à un simple gentleman ; de son coté, il ne
paroît pas en attendre davantage. Il se con-
tente probablement des hommages de ceux
qui composent sa suite, qui ne se montrent
devant lui que chapeau bas. Sous ce rap-
port, il pourroit presque se croire encore à
Saint-Cloud.
Le lendemain, Buonaparté resta toute la
journée dans sa chambre. Les personnes de
sa suite nous dirent qu'il avoit le mal de
mer. Pour lui, il étoit assez peu marin, à
ce que je suppose, pour ignorer l'effet que
produit le mouvement du vaisseau sur les
personnes qui ne sont pas habituées à la
mer; du moins, ne vouloit-il pas convenir
que l'eau salée contribuât en rien à sa mi-
graine (1).
(1) Il croit au-dessous de lui d'avouer qu'il éprouvé
un mal aussi vulgaire.
( 17)
Parmi son bagage se trouvent deux lits
de camp qui l'ont accompagné dans plu-
sieurs de ses campagnes ; l'un d'eux fait un
des meubles essentiels de sa chambre; l'autre,
destiné à procurer le repos à quelque héros
moderne au milieu des camps, sert main-
tenant de couche à madame Bertrand. Aussi
commodes que l'habileté réunie du tapis-
sier et du machiniste a pu les faire, ils ont
six pieds de long et trois de large ; garnis
de soie verte, ils sont en acier et d'une
légèreté surprenante.
Quand il m'arrivoit d'être assis sur l'un
de ces lits, je songeois involontairement à
l'ancienne arrogance et à la situation pré-
sente du personnage à qui ils appartien-
nent.
— Malgré une brise assez forte et le
mouvement qu'elle occasionnoit, Buona-
parté a paru sur le pont, entre trois et quatre
heures. Il s'est amusé à faire des questions
an lieutenant de quart.—Combien de noeuds
le vaisseau file-t-il dans une heure ? Pour-
quoi la mer a-t-elle l'air de s'enfoncer?
Quel est le vaisseau, qui se trouve en ar-
rière du Northumberland ? —Le tout pour
( 28 )
montrer que rien ne lui étoit étranger. Moi
je ne pouvois m'empêcher de sourire, quand
je considérois l'homme qui aspiroit naguère
si impudemment à la conquête de l'Europe,
chancelant sur le pont d'un navire, s'acero-
chant au premier bras qu'il peut rencon-
trer pour éviter de tomber, car il n'a pas
encore trouvé son aplomb.
Entre autres choses il observa que M. Smith,
qui faisoit la promenade ordinaire avec
les autres volontaires, étoit beaucoup plus
âgé qu'eux, et il lui demanda depuis com-
bien de temps il étoit au service; sur sa
réponse, qu'il y étoit depuis neuf ans, il
remarqua que c'étoit un temps bien long.
—Cela est vrai, répliqua M. Smith, mais
une partie de ce temps a été passée dans
les prisons de France, et j'étois à Verdun ,
lorsque vous revîntes de votre campagne
de Russie. Buonaparté fit une grimace, et
termina là la conversation.
—Je dois vous dire, une fois pour toutes,
si je n'en ai déjà fait l'observation, qu'il
laisse rarement échapper l'occasion de faire
une question : ce fut à peu près dans ce
temps - là qu'il s'informa tout-à-coup de
(29)
notre chapelain.— S'il étoit puritain?— Je
n'ai pas besoin de vous dire la réponse ;
et vous conjecturez probablement l'impres-
sion qu'une pareille question fit sur un ec-
clésiastique en costume , et inébranlable
dans ses principes canoniques.
— Soult, m'a dit M. Las Cases, est un ex-
cellent officier (1). Ney est brave, à une seule
faute près; mais Suchet possède un plus haut
degré d'intelligence avec plus d'instruction
et de sagacité, avec des manières plus con-
ciliantes qu'aucun des autres maréchaux.
Il a parlé aussi de l'amiral Ganlheaume,
et a demandé ce qu'en disoient les papiers
anglois. J'ai répondu qu'ils lui attribuoient
le grand mérite de savoir sortir du port et
d'y rentrer.—Oui, a-t-il répliqué avec un
regard et un ton significatif, bon ponr jouer
à la clignemusette.
—Dans l'après-midi notre principal hôte
est resté sur le pont plus long-temps que de
coutume, et sa contenance annonçoit l'in-
quiétude. Ses questions ont toutes roulé
sur le chemin que nous avions fait, et
(1) Mais un bien mauvais ministre de la guerre,.
marquoient une grande impatience d'àrri-
ver au terme de notre voyage. Il eprouvoit
probablement un malaise , naturel à un
homme accoutumé aux exercices violens,
lorsqu'il se trouve circonscrit dans un petit
espace.
—Il est assez singulier que le comte
Montholon, dont j'ai déjà parlé comme
d'un des aides-de-camp de notre prisonnier,
soit le fils d'un officier général', auprès du-
quel Buonaparté servoit en cette qualité,
durant la guerre de la révolution. — Tous
les membres de sa famille, excepté son père
et lui, sont de déterminés royalistes, et pos-
sèdent de grandes propriétés.
LETTRE III.
En mer.
MON CHER AMI,
Je pense vous avoir dit que nous avions
cru devoir , par délicatesse, soustraire à la
connaissance de nos hôtes les papiers an-
(31)
glois qui nousavoient été envoyés avant de
mettre à la voile.
Le comte Bertrand a saisi l'occasion qui
s'est présentée, de me demander si je les
avois lus; et, sur ma réponse, il a voulu con-
noître leur contenu.
Je lui ai dit qu'ils partaient dé la visite
que l'on croit qu'il a faite à Paris, avant le
retour de Buonaparté. Sa contenance à cette
communication a indiqué un vif mouve-
ment de colère. Je sais bien, m'a-t-il dit, que
les papiers anglois m'ont accusé d'être venu
déguisé à Paris quelques mois avant le dé-
part de l'Empereur, de l'île d'Elbe ; mais
je déclare que je n'ai pas mis le pied en
France, à l'époque où on le dit. J'aurois pu
aller, en Italie, si cela m'a voit fait plaisir;
mais je n'ai pas quitté l'île un moment,
jusqu'à celui où l'Empereur l'a quittée lui-
même (1).
— Voici quelques particularités du re-
(1) Nous ne voulons pas faire ressortir vos torts
par d'anières réflexions, que la délicatesse nous in-
terdit, depuis la condamnation à mort qui pèse sur
voire tête.
(52)
tour de Buonaparté en France, tel que l'on
me les a contées, très-succinctement et en
diverses fois.
Le duc de Bassano étoit le principal ac-
teur. Des individus sont allés, de divers dé-
partemens de la France, à l'île d'Elbe ; l'ex-
Empereur a prétendu avoir des motifs de
croire que les alliés vouloient l'envoyer
dans le lieu qui lui est assigné pour de-
meure maintenant. Sur quelle autorité il
fondoit ses appréhensions, c'est ce qu'on ne
m'a pas communiqué. Après que sa petite
armée eut été embarquée, des dépêches ar-
rivèrent de la part des conjurés, avec les
plus vives instances de suspendre l'entre-
prise, ne fût-ce que pour un mois.— S'il
les avoit reçues avant de, quitter l'île, elles
auroient suffi pour réprimer son impa-
tience.—Quoi qu'il en soit des conseils que
contenoient ces dépêches, ils arrivèrent
trop tard pour être suivis.—Le dé étoit jeté.
— Un événement a excité aujourd'hui
une bien vive sensation parmi nos passa-
gers, et a fait le sujet de bien des questions
de leur part. Un brick françois, portant pa-
villon blanc, a fait route avec nous,
(33)
—Le général Gourgon nous a fait passer
d'agréables momens, en nous donnant des
détails sur les campagnes de Russie et de la
péninsule, dont il a été un des acteurs. Je
ne vous les répéterai pas tous, car des ré-
cits propres à chasser l'ennui d'une longue
navigation peuvent fort bien ne pais méri-
ter l'attention de ceux qui se trouvent dans
le tourbillon de la grande société.— Il nous
a fait Une description du froid de là Russie,
en dés termes qui ont excité vivement
notre attention.
Vous pouvez aisément vous imaginer
la situation d'un François, né sous un beau
climat, qui, après avoir servi en Espagne,
se trouve transporté dans une partie du
inonde, où les larmes se glacent sur les
joues, et où les soldats, au moment où ils
cherchent à se ranimer, tombent morts sur
la placé.
— Il nous a raconté cette circonstance
curieuse du siégé de Saragosse.—Les Fran-
çois avoient miné un couvent, où un corps
d'Espagnols s'étoit réfugié. Les assiégeans
n'avoient pas l'intention de détruire le bâ-
timent; ils vouloient seulement faire une
5
(54)
brèche au mur pour forcer les assiégés à
se rendre. Mais l'explosion s'étendit plus
loin que l'on ne s'y attendoit, et occasionna
la mort d'une grande partie des Espagnols.
Seize d'entre eux étoient néanmoins des-
tinés à échapper d'une manière bien extra-
ordinaire. Ils montèrent jusqu'au haut de
la flèche de l'église, ayant avec eux une
ample provision d'armes et de munitions,
au moyen desquelles, malgré les plus grands
efforts de la part des François, ils se défen-
dirent pendant trois jours avec une admi-
rable intrépidité. Mais ce n'est pas tout; à
la fin du troisième jour, on s'aperçut qu'ils
s'étoient sauvés de leur périlleuse situation,
au grand étonnement de ceux qui les assié-
geoient. Les bons Espagnols expliquèrent
ce phénomène par l'assistance de saints du
couvent; mais les moyens dont ils se ser-
virent n'avoient rien que d'humain : avec
des ficelles qui leur furent jetées d'un bâti-
ment voisin, ils se firent une assez grande
quantité de cardes, à l'aide desquelles ils
parvinrent à descendre de leur forteresse
élevée et à échapper à leurs ennemis.
—Le soir, Buonaparté fit ses questions au,
(35)
capitaine Béatty , qui parle françois avec
une très-grande facilité. Elles étoient rela-
tives à la discipline des troupes de la ma-
rine, etc., etc. Il auroit difficilement pu trou-
ver un officier plus propre à satisfaire sa
curiosité sur tous ces points. — Le capitaine
Béatty a servi avec sir Sidney Smith dans
l'Orient, et étoit au siége de St.-Jean-d'Acre,
événement qui n'est pas un des plus brillans
de la vie de Buonaparté. Néanmoins, quand
celui-ci fut informé de cette circonstance, il
traita le capitaine avec assez de bienveillance;
et, le prenant par l'oreille, il s'écria en plai-
santant : Ah, coquin que vous êtes, vous y
étiez? Il demanda ensuite ce qu'étoit devenu
sir Sidney Smith : quand on lui eut dit que
ce brave chevalier étoit actuellement sur
le Continent, occupé à soumettre au congrès
de Vienne un projet pour détruire les cor-
saires sur les côtes de Barbarie , il répliqua
sur-le-champ qu'il étoit bien honteux pour
les puissances européennes de permettre
ainsi l'existence d'un repaire de brigands.—
Ce discours confirmeroit, jusqu'à un certain
point, ce qui a été dit, dans le temps, d'une
proposition que le général Andréossi avoit
3*
(56)
été chargé de faire à notre gouvernement
de la part du premier consul, pendant la
courte paix d'Amiens. Lors de cette suspen-
sion d'hostilités, on a prétendu que Buona-
parté avoit proposé une expédition com-
mune des deux puissances, pour détruire
jusqu'à la racine les états barbaresques; qu'il
offroit de fournir les troupes) si l'Angleterre
vouloit seulement donner les bâtimens et
munitions nécessaires pour faire réussir une
entreprise si honorable à tous deux. Il
faut bien qu'on ait eu des raisons suffisantes,
telles, par exemple, que la crainte de quelque
trahison de sa part, pour ne pas accepter
nne proposition si avantageuse ; si tant est
qu'il en ait jamais été question.
—Buonaparté s'est informé du service de
l'artillerie. Il s'est adressé à un capitaine de
notre bord, très en état de répondre à
toutes ses demandes. J'ai appris que c'est
par cette arme que Buonaparté a fait son
début dans la carrière militaire; ce sujet
étoit donc pour lui d'un très-grand intérêt,
et il se passa peu de semaines avant qu'il
se fût mis au courant de notre tactique
dans cette partie de l'art militaire. Il est
( 37 )
descendu dans les plus minutieux détails
du service, s'informant de l'état et de la
discipline des officiers commissionnés, des
bombardiers, mineurs, etc. L'éducation dés
cadets a été passée en revue ; il demanda sur-
tout s'ils avoient des professeurs de chimie,
d'histoire naturelle, de mathématiques; et,
afin de se faire bien comprendre dans les
ternies d'arts et de sciences, il a appelé le
comte de Las Cases pour l'aider dans cette
conversation scientifique. Il ne pouvoit
trop s'étonner de la vigueur et de la perfec-
tion de notre artillerie, dont il ne s'étoit pas
fait une juste idée jusqu'à présent.
—Je vous ai annoncé que je passerois,
sans transition , d'un objet à un autre ; je
vais vous le prouver, en sautant de l'artil-
lerie angloise aux diamans de la couronne.
Il paroît que Buonaparté n'a pu s'appro-
prier qu'une seule croix de diamans, esti-
mée douze mille livres sterlings,
— Vous avez pu observer que notre pas-
sager ne fait pas ses demandes au hasard ;
il les adresse toujours aux personnes les
plus propres, par leur état, à lui donner
des réponses satisfaisantes. Aussi, me gra-
(58)
rife-t-il de ses questions relatives à la mé-
decine; cette matière ne paroît pas lui être
indifférente. Il fait grand cas de l'exercice
du cheval pour la santé ; et j'ai su que ,
pendant qu'il étoit sur le Bellérophon ; et
qu'il s'attendoit à une tout autre réception
de la part de nôtre gouvernement, il parloit
souvent du plaisir qu'il auroit à faire ses
promenades dans les campagnes de l'An-
gleterre.
— Tout le monde se rappelle l'invasion
dont il menaçoit notre île en 1805 , et les
diverses conjectures qui furent faites sur
cet important sujet. En général, elle étoit
regardée comme impraticable, et l'on eut
peu de crainte de la lui voir tenter. Il faut
cependant que je vous fasse part de ce qu'on
vient de me dire là-déssus. Buonaparté vou-
loit, si j'en crois nos passagers, la tenter
avec les deux cent mille hommes qui étoient
répandus sur les côtes de France, vis-à-vis
l'Angleterre ; l'entreprise étoit très-hasar-
deuse, et l'issue n'étoit rien moins que cer-
taine. Mais qu'importe ! Il savoit bien que
sa flottille étoit tout-à-fait insuffisante, et
qu'un seul vaisseau comme le Northumber-
( 39)
land auroit coulé bas cinquante de ses ba-
teaux; aussi prétend-il que son plan étoit de
débarrasser le canal dé tout navire de guerre
anglois, et, à cet effet, il avoit donné l'ordre
à l'amiral Villeneuve de mettre à la voile
avec les flottes combinées de France et d'Es-
pagne, comme pour cingler vers la Marti-
nique. Une grande partie de notre flotte au-
roit été à sa poursuite, et l'Angleterre, se-
lon lui, se seroit trouvée sans défense par
cette manoeuvre. L'amiral Villeneuve avoit
ordre , lorsqu'il auroit atteint une certaine
latitude , de faire volte-face, et de venir
dans le canal , après avoir échappe à là vigi-
lance dé Nelson. La flottille séroit alors sor-
tie d'Ostende, de Dunkerque, de Boulogne
et des autres ports. L'intention étoit de se
diriger sur la capitale, par Chatam. Il savoit
bien , ajoute-t-il, qu'il auroit rencontré bien
des difficultés ; mais le succès ne pouvoit
pas être achté trop cher, et par la perte de
trop de monde.
Villeneuve, rencontré et battu, à son re-
tour, par sir Robert Calder, se réfugia au
Ferrol. Il reçut l'ordre de sortir de ce port
pour suivre ses premières instructions ?
(40)
mais il fut forcé de cingler vers Cadix,
" Il aurpit aussi bien, fait, s'écria, Rumia-
parte, en écumant de rage, lorsqu'il en fut
informé, d'aller dans les grandes Indes. »
Deux jours après que Villeneuve eut quitté
son ancrage devant Cadix., un officier y
arriva pour Je remplacer. La victoire de
Trafalgar suivit bientôt, et l'amiral françois
mourut quelques jours après son retour en
France : on a prétendu qu'il s'étoit tué.
— Après, vous avoir donné des preuves
de l'activité de son esprit, vous, serez sans
doute étonné d'apprendre, que cet homme
qui, dans le cours d'une vie agitée par la
plus insatiable ambition, a donné bien peu
de temps au sommeil, est devenu le plus
grand dormeur du Northumberland.
Pendant la plus grande partie du , jour,
il est couché sur un sopha; le soir, il quitte
la table de jeu de très-bonne heure , et, le
lendemain, il est rarement visible; avant
onze heures; souvent même il prend son
déjeûner dans le lit. Mais aussi il n'a plus
rien à faire, plus d'invasion à méditer, de
conscription à lever, pour le, malheur des
familles.
(41)
- Quand il a su que dans nos papiers
publics on s'étonnoit de ce qu'un homme
qui, comme lui, avoit exposé plusieurs
fois sa vie sur les champs de baitaille, fut
assez lâche pour ne pas se donner la mort,
plutôt que de souffrir l'ignominie dé son
exil à Sainte-Hélène, il dit fort tranquille-
ment qu'il ne se sentoit pas assez de vertu
romaine pour se détruire.
Il fut question du même sujet, à l'occa-
sion du Dr. Whitbread et de sa fin malheu-
reuse (1). Cette circonstance, ainsi que le ca-
ractère politique du Dr. Witbread, n'était pas
entièrement inconnue à Buonaparté. Après
en avoir parlé comme d'un loyal et actif ami
de sa patrie, il parut disposé à; attribuer
ce fatal événement à l'influence de notre
climat humide. Il n'ignore pas celle que
l'on prête à notre brumeux mois de novem-
bre; il a multiplié ses questions touchant les
effets dès brouillards de notre île , sur le
physique de ses habitans, qui sont, dit-on,
assez puissans pour produire l'hypocondrie
(1) M. Whitbread de la chambre des communes a
mis lui-même fin à ses jours.
(42)
et le toedium vitoe. Il conclut par ces mots :
«Le suicide est le plus révoltant des crimes,
selon mon opinion (1). Je ne vois aucune
raison qui puisse l'excuser. Il a certaine-
ment sa source dans la poltronnerie; car ,
quel courage peut avoir celui qui tremble
devant un revers de fortune. Le véritable
héroïsme consiste à être supérieur aux
maux de la vie , de quelque nature qu'ils
soient.»
—Le général Montholon est d'une humeur
enjouée; mais madame sa très-chère épousé
est sans cesse à consulter le médecin. Son
Empereur, quand il demandé des nouvelles
de la santé de cette dame à M. O'Meara(2),
répète la question de Macbeth:
" Can a physician minister to a mind diseased,
" Or pluck from memory a rooted evil."
Madame Montholon , continue-t-il, est
alarmée en pensant à Sainte - Hélène. Elle
(1) Tout-à-I'heure il a dit qu'il n'avoit pas assez
de vertu romaine pour se détruire.
(2) M. O'Meara étoit chirurgien à bord du Belle-
rophon; quand le médecin de Buonaparté refusa de
lui continuer ses services, il s'offrit pour le remplacer.
n'a pas la fermeté nécessaire à sa situation;
l'irrésolution est une foiblesse impardon-
nable , même à une femme.
Il est très-évident que nous sommes re-
devables de là compagnie de ces dames à
leur romanesque dévouement pour leurs
époux. Madame Bertrand ne' put même
déterminer sa femme de chambre à quitter
Paris, qu'au moment où elle eût obtenu
la permission d'emmener aussi le mari dé
cette femme.
— Voici le détail d'une conversation in-
téressante, que je viens d'avoir avec le
comte de Las Cases , au sujet de la résolu-
tion prise par Buonaparté de se livrer entre
les mains de l'Angleterre. Il a débuté par
me dire, avec l'emphase ordinaire à ces
messieurs : " L'histoire ancienne ne pré-
sente pas d'événemens plus intéressans que
notre départ de la France. Le futur Thucy-
dide essaiera sans doute de le décrire , et
vous serez à même de juger de l'authenti-
cité de ses matériaux et de la vérité de sa
narration. Du moment où l'Empereur eut
quitté la capitale, il se détermina à aller
en Amérique, pour s'y établir sur le rivage
( 44 )
de quelque grand fleuve, où il ne doutoit
pas que bon nombre de Buonapartistes ne
vinssent bientôt le joindre ; et comme il
avoit fini par échouer dans la carrière de
l'ambition, il étoit décidé à se retirer du
monde, et à observer de loin et philoso-
phiquement, à l'ombre de son figuier, les
agitations de notre Europe. » — Sur mon
observation que les bons habitans de Was-
hington auroient eu une singulière idée de.
la philosophie de Buonaparté, et n'au-
raient pu voir sans appréhension s'élever
chez eux une colonie de sa façon, Las
Cases répliqua : Oh ! la carrière politique de
Buonaparté est terminée. Il continua :
" A notre, arrivée à Rochefort, là diffi-
culté d'atteindre la terre promise nous pa-
rut beaucoup plus grande que nous ne nous
l'étions d'abord imaginé.
» Plusieurs enquêtes furent faites , plu-
sieurs plans proposés; mais après tout, au-
cun de nos projets ne nous parut praticable.
Enfin , et comme une dernière ressource,
on nous procura deux chasse-marées, avec
lesquels nous nous décidâmes à nous aven-
turer sur l'Océarn Seize matelots s'engagèrent
(45)
à diriger notre course, et il fut décidé que
nous nous échapperions pendant la nuit;
— »Nous nous réunîmes, continua Las Ca-
ses, dans une petite chambre, pour prendre
un parti définitif sur cet important sujet. Je
ne chercherai pas à vous peindre l'anxiété
qui régnoit sur les visages. L'Empereur
demanda, avec le plus de calme qu'il lui fut
possible, l'opinion de chacun de nous. La
majorité pencha pour tenter une Vendée
patriotique, vu que, dans le sud de la
France, sa cause nous paroissoit prendre un
meilleur aspect ( 1 ). Mais il rejeta cette
proposition, renouvelant sa déclaration po-
sitive , que sa carrière politique étoit ter-
minée , qu'il ne vouloit qu'un asyle assuré
en Amérique. — Alors, s'adressant à moi,
comme officier de marine, il me demanda
si je croyois que la navigation à travers
l'Atlantique fût praticable, dans les deux
petits bâtimens dont nous pouvions encore
(1) Il faut que M. Las Cases apprenne que si ce
beau projet eût été adopté, lui et tous ses compagnons
de voyage seroient maintenant devant le Juge Su-
prême , après avoir satisfait à la justice des hommes.
(46)
disposer. J'avois, ajouta Las Cases, mes
doutes et mes espérances ; ma réponse se
ressentit des uns et des autres. Le projet fut
abandonné, et il ne nous resta bientôt
d'autre ressource que de nous confier à la
générosité de l'Angleterre.
» Au milieu de ce conseil nocturne, sans
qu'il y eût la moindre apparence de défec-
tion parmi nos amis, Buonaparté dit à l'un de
nous de faire les fonctions de secrétaire, et
lui dicta une lettre au Prince-Régent. —Le
jour suivant, je fus employé à prendre les
arrangemens nécessaires avec le capitaine
Maitland , à bord du Bellérophon. Cet offi-
cier se conduisit avec la plus extrême poli-
tesse , mais ne voulut prendre aucun enga-
gement au nom de son gouvernement ;
cependant, à l'exception du lieutenant-co-
lonel Planât, tous ceux de notre suite se
berçoient de l'espoir d'obtenir le même
traitement que Lucien Buonaparté avoit
reçu en Angleterre. C'est au milieu de cette
illusion que nous sommes arrivés sur ses
côtes. »
— La célébration du service divin vient
de donner lieu de parler sur la religion avec
(47)
les personnes de la suite de Buonaparté. Ils
nous ont dit que tout récemment il en
avoit fait le sujet de la conversation après son
dîner. — Ces messieurs assurent que sa ci-
devant majesté professe , en matière de re-
ligion, la plus excessive tolérance; c'est
une chose dont il seroit difficile de douter.
Une particularité que l'on crut devoir nous
rapporter , comme la tenant de lui-même ,
c'est que sa profession de foi musulmane et
ses hommages au Croissant, pendant la cam-
gagne d'Egypte, n'avoient été qu'un acte
purement politique, pour servir à l'exécu-
tion de ses desseins à cette époque. On crut
devoir appuyer beaucoup sur ce fait, pro-
bablement parce que ceux qui nous en par-
loient, savoient l'horreur que Buonaparté
avoit inspirée en Angleterre , en se décla-
rant musulman (1). Néanmoins, ils n'en
dirent pas assez pour jeter une nouvelle lu-
mière sur cette circonstance, et faire chan-
ger l'opinion à cet égard.
(1) M. Las Cases étoit alors émigré et réfugié en
Angleterre à l'époque où Buonaparté se déclara ma-
hometan.
(43)
— Je ferai observer ici que, toutes les fois
que l'occasion s'en présente, les zélés com-
pagnons d'exil de Buonaparté ne man-
quent pas de le peindre sous des couleurs
qui puissent atténuer les impressions défa-
vorables qu'ils savent bien que les Anglois
ont conçues relativement à sa personne et
à sa politique. Cependant, ils sont obligés
dé nous accorder qu'il a des momens de
violence insupportables ; mais ils pré-
tendent nous donner, comme une preuve
de son retour habituel sur lui-même, dans
ces occasions , ces deux anecdotes, que le
comté de Las Cases nous dit être des faits
qui lui étoient particulièrement connus.
Il nous les raconta ainsi :
" J'étois à Saint-Cloud, lorsque le capi-
taine Mieuliuse, à son retour d'Angleterre,
vint Voir l'Empereur. Il avoit été pris sur
la Didon par une frégate anglaise, le Phé-
nix, commandée par le capitaine Baker (1).
(1) Quelque temps avant la bataille de Trafalgar,
la Didon fut envoyée de Ferrol par l'amiral Ville-
neuve pour inspecter la côte. Cette frégate, de 44 ca-
nons et de 330 hommes, avoit l'ordre d'éviter le com-
bat; mais ayant rencontré le Phénix de 36 canons et
(49)
Lorsque je l'eus introduit, Sa Majesté, éle-
vant la voix, lui dit : " Ainsi donc, Mon-
sieur, vous baissez pavillon devant un en-
nemi inférieur en force. Comment justifie-
rez-vous votre conduite?» Sire, répliqua
Mieuliuse, j'ai fait tous mes efforts; mes
soldats ont refusé de continuer à se battre.—
S'il en est ainsi, reprit l'Empereur, quand un
officier n'est plus obéi par ses soldats, il ne
doit plus commander; ainsi, retirez-vous.»
Six mois après cet accueil mortifiant, sa
conduite fut examinée, et il rentra en grâce.
L'Empereur avoit un secrétaire parti-
culier , d'un talent supérieur, qui étoit
doué d'une disposition d'esprit si calme,
d'un caractère si égal, qu'il étoit presque
impossible d'y voir aucune altération.. La
fougue de son maître , les heures auxquelles
il était souvent appelé, rien ne pouvoit al-
térer la tranquillité de ce personnage. Ra-
de 254 hommes, la supériorité de son bâtiment sem-
bloit justifier la désobéissance du capitaine François ;
cependant , après une lutte de plusieurs heures, la
Didon, entièrement démontée, fut forcée de se;
rendre.
4
( 50 )
renient Buonaparté prenoit la plume en
main : il avoit l'habitude de dicter, et cela
avec une extrême rapidité. Au milieu de
la nuit il faisoit appeler le malheureux se-
crétaire pour coucher sur le papier la pre-
mière idée qui lui passoit par la tête. Il
arriva une fois que, dans une de ces occa-
sions pressées, celui-ci se méprit sur une
expression ; il n'en fallut pas davantage
pour être chassé de la présence du maître,
dans les termes les plus offensans. Le lende-
main matin-, Buonaparté envoya chercher
son secrétaire ; et lorsque celui-ci arriva,
toujours avec le même calme, le même
maintien tranquille qui lui étoit habituel,
Buonaparté lui demanda comment il avoit
passé la nuit. Apprenant qu'il avoit dormi
comme à l'ordinaire : J'en suis bien aise,
répond-il, prenez donc la plume; et il lui
dicta une quittance pour recevoir une
somme d'argent (1).
Ces zélés panégyristes nous assurent en-
core que rien n'est plus contraire à la vé-
rité que l'idée généralement reçue de son
(1) On sait que ce secrétaire est mort à la peine.
peu de galanterie envers les dames ; et , pour
nous le prouver, ils nous ont cité plusieurs
anecdotes qui ne font pas l'éloge des moeurs
de leur maître, mais semblent indiquer
qu'il n'est pas dénué de toute sensibilité
dans certaines occasions.
Les dames angloises qui furent aper-
çues par lui de dessus le pont du Bellé-
rophon, excitèrent vivement son admira-
tion. On dit que mademoiselle Brown ,
fille du général de ce nom, a fixé particu-
lièrement son attention, tant qu'elle a été
à la portée de sa vue.
- Vous vous rappelez peut-être que,
pendant que le marquis de Wellesley étoit
secrétaire d'Etat au département des af-
fairés étrangères, sir George, alors capitaine
Cockburn , qui commandait l'Implaca-
ble, fut choisi pour conduire une entrée
prise avec un baron dé Colai, polonais,
tendant à faciliter l'évasion de Ferdi-
nand VII, roi d'Espagne, qui, dans ce temps,
étoit renfermé dans le château de Vincennes.
Je suis en mesure de tirer au clair cet évé-
nement intéressant, au moyen des commu-
nications que j'ai pu obtenir de personnes
4*