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Fables, par J.-C.-F. de Ladoucette,... [Avant-propos, par L.-N.-L.-C. de Ladoucette.]

De
272 pages
impr. de A. Masson (Meulan). 1868. In-18, II-269 p..
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FABLES
PAR
J C. F. DE LADOUCETTE
ANCIEN PRÉFET, ANCIEN DÉPUTÉ
ET MEMBRE DE PLUSIEURS SOCIÉTÉS SAVANTES
ET LITTÉRAIRES.
Une morale nue apporte de l'ennui,
Le conte fait passer le précepte avec lui.
LA FONTAINE.
MEULAN
IMPRIMERIE DE A. MASSON
1808
FABLES
FABLES
PAR
J. C. F. DE LADOUCETTE
ANCIEN PREFET , ANCIEN DEPUTE
ET MEMBRE DE PLUSIEURS SOCIÉTÉS SAVANTES
ET LITTÉRAIRES.
Une morale nue apporte de l'ennui,
Le conte fait passer le précepte avec lui.
LA FONTAINE.
MEULAN
IMPRIMERIE DE A. MASSON
1868
Paris, le 1er avril 1868.
MONSIEUR LE MAIRE,
Dans un moment où l'on s'occupe si activement
en France de la création des Bibliothèques scolaires,
j'ai pensé être utile à mes jeunes compatriotes en
offrant à votre Commune un volume de Fables
composées par mon. Père.
L'auteur, en écrivant ces vers, avait en vue d'ins-
truire, en les divertissant, ses propres enfants.
J'ai profité dans mon jeune âge de ces leçons pour
former mes idées et mon expérience, ce qui m'a fait
penser que les jeunes élèves de nos écoles pourraient
aussi en tirer quelque fruit.
L'apologue, en frappant l'esprit des enfants, par
des comparaisons à leur portée, est la meilleure
manière de faire pénétrer dans leurs jeunes esprits
les idées saines de morale et de jugement.
Ainsi que le poète l'a dit :
« La morale nue apporte de l'ennui ;
» Le conte fait passer le précepte avec lui. »
Agréez, Monsieur le Maire, les assurances de
sentiments distingués et dévoués.
Bon DE LADOUCETTE,
Sénateur, Président du Conseil général de la Moselle.
LIVRE PREMIER
LE CONGRÈS DES ANIMAUX
Jadis les animaux parlaient;
Leur langue était simple, naïve,
Mais féconde en bons tours et surtout expressive ;
Souvent en deux mots ils disaient
Vingt choses, et jamais ils ne se répétaient.
Par malheur ne pouvant écrire,
A des poètes ils dictaient
Leurs pensers, leurs exploits, les lois de leur empire,
Et pour l'instruction ce qu'ils imaginaient,
Puis le lendemain détruisaient.
Une autre fois reconstruisaient.
Mais était-il prudent d'exposer leurs affaires
1
2 FABLES
A l'indiscrétion de pareils secrétaires?
En tout pays ils s'en plaignaient.
Indignes enfants de Minerve,
Ces poètes les immolaient
Aux jeux d'une maligne verve ;
Impunément ils leur prêtaient
Des travers et des ridicules ;
En vices ils travestissaient
Et leurs vertus et leurs scrupules.
Au tribunal de Jupiter,
Un beau jour, la gent animale,
En termes si hautains exhale
Un mécontentement amer,
Que, fatigué de sa recpuête,
Le roi des Dieux la rend muette.
En voulant s'exprimer, l'un bourdonne ou hennit ;
Cet autre aboie, ou siffle, ou roucoule, ou mugit.
Comme tel orateur qui vise a l'hyperbole,
Ils erîraient volontiers : La mort ou la parole !
Dieux, qu'il est malaisé de sortir d'un faux pas !
FABLES 3
Pauvre Plaideur, prends patience !
Ce grand adage est fruit d'expérience.
J'ajouterai : Souffre quelque embarras,
De peur de tomber dans un pire ;
Car, malgré dix bons jugements,
Tu vois périr ton bien, tu soldes tous dépens,
Et ton malheur excite ou le blâme ou le rire.
Dès qu'on ne comprit plus la voix des animaux,
A sa manière, tout poète
Prétendit, malgré ses rivaux,
S'établir leur seul interprète :
Ce discord fut universel.
Suivant certains écrits, moins de cacophonie
Régna chez un vieux peuple en sa tour de Babel.
L'un, à la simple brute accordant le génie,
L'oison parle en Homère, et la dinde en Platon :
L'autre d'un courtisan donne à tous le mérite,
L'ours rit, la taupe danse, aux doux chants de l'ânon.
Ici, broyant du noir, le singe est Heraclite ; .
Ailleurs, sire lion rugit en madrigaux ;
Le loup quête un tour vif, risque des mots nouveaux;
4 FABLES
Le lièvre a l'esprit fin ; là se bat la gazelle ;
L'aigle couve gaîment les oeufs de Philomèle.
Avec moins de talent que mes prédécesseurs,
Puissé-je, en m'efforçant de demeurer fidèle
A l'étude, au tableau des moeurs,
Ne pas m'asseoir trop loin de notre grand modèle !
Rome, Athènes, Londres, Paris,
Comptent plus d'un poète et plus d'un moraliste ;
Partout il est cent beaux esprits ;
On ne connaît qu'un fabuliste.
LE PINSON
Iimité de Litchtwer.
Végéter dans le nid, c'est un ennui mortel,
Dit le jeune Pinson, contemplant sa patrie,
Le bois où deux amants lui donnèrent la vie.
Le voilà qui s'agite ; un instinct naturel
Lui fait tendre chaque aile ; il hésite, il s'avance,
Il tombe, il se relève, il tombe et vole encor,
Trébuche, se repose, et rempli d'espérance,
Il redouble de force en prenant son essor ;
Et le succès couronne son effort.
Certain désir le porte à se mettre en ménage :
Un ménage est un vrai trésor.
Le Pinson connaissait cette maxime sage,
Et l'étourdi pourtant choisit
Un palmier sourcilleux sur lequel il bâtit.
Les premiers traits de la lumière
Y descendent sur sa paupière.
6 FABLES
Il lisse son plumage et pense au déjeuner ;
Jusqu'à la nuit souvent il aime à butiner.
Mais un jour dans les airs la foudre suspendue
Déchire les flancs de la nue,
Serpente, tombe, éclate, écrase l'arbre altier;
L'édifice imposant brûle avec le palmier.
Sous une roche hospitalière
Notre oiseau s'abritait. Las ! il revint le soir t
Quel spectacle ! grands dieux ! L'excès de sa misère
Egalait seul son désespoir.
Il fuit à tire d'aile au fond d'une bruyère,
Et, fatigué, s'arrête en ces lieux protecteurs.
On ne craint pas la foudre en dormant sur des fleurs.
Il dort quelques instants, et déjà la poussière,
Le froid, l'humidité, les insectes rongeurs,
Tous les maux viennent à la file.
Le Pinson déguerpit; instruit par ses malheurs.
Loin du palais brillant, comme de l'humble asile,
Il établit son gîte en un buisson épais,
Où, simple en ses désirs, il vit toujours en paix.
LE ROSIER ET LE CHEVRE-FEUILLE
Sorti de la forêt, un modeste Églantier,
Par le ciseau du jardinier
Voit son écorce rude avec soin écartée ;
D'un rosier étranger l'on y glisse un seul brin ;
On la presse, on la lie,.après l'avoir lutée ;
La rose du Bengale y brille, un beau matin.
Heureuse invention et qui tient du prodige .
Comparez l'homme à cette faible tige,
Combien vous béniriez la main
Qui grefferait jeunesse, esprit, attraits, destin !
On veille à notre arbuste, on le taille, on l'arrose,
Contre tout assaillant on lui donne un tuteur,
Et le terreau qu'à ses pieds l'on dépose
A développé sa vigueur ;
Mais il perdra bientôt ses appuis tutélaires.
Le vieux prêtre de Flore alla revoir ses pères,
Ou pour parler plus net, le jardinier mourut.
8 FABLES
De son rosier le coeur s'émut.
Ce n'étaient pas des gouttes de rosée.
Mais bien durant la nuit mainte larme versée,
Qui surchargeaient son feuillage tremblant.
Cependant son voisin, Chèvre-Feuille rampant :
Lui dit : « d'un orphelin, le malheur m'intéresse :
Crois-moi, de bons amis valent certains parents.
Seul, ta fleur se flétrit, au sein de la tristesse ;
J'offre échange de soins, concours de sentiments.
Je saurai, comme bien des gens,
M'élever, grâce à la souplesse.
J'unis ma douce odeur à tes parfums charmants ;
Avec loi je grandis, je défends ta jeunesse,
Contre les feux du jour, les insectes, les vents ;
Laisse-moi t'enlacer de vingt bras caressants ! »
— Le Rosier bonnement s'incline;
C'était là consentir, l'autre au moins le pensa,
Vers son nouvel ami d'un jet il s'élança,
Et tout d'abord il l'embrassa,
Grimpa, sans toucher à l'épine ;
FABLES
L'épine en le blessant eût gêné son essor ;
Jusqu'au haut de la tige il veut porter sa tête,
Et l'atteint d'un dernier effort.
Alors cessant de feindre, et d'un air de conquête
« J'y suis enfin, dit-il, rien ne rompra tes fers !
Il faut qu'un noble Chèvre-Feuille
Sans partage aujourd'hui recueille
Et la sève terrestre et la sève des airs.
Tu restes mon soutien, voilà ta récompense ;
Pour l'Églantier c'est trop d'honneur. »
— Il étouffe à ces mots son pauvre bienfaiteur.
Le flatteur vous caresse; advienne sa puissance,
Tremblez sous son joug oppresseur ;
Il n'est beauté ni grâce à l'abri du flatteur.
Le flatteur, c'est toujours le don le plus funeste
Que puisse faire aux rois la colère céleste.
LE RUISSEAU
Du printemps s'ouvre enfin la brillante carrière;
Douce saison d'espoir ! l'espoir est un bonheur.
Déjà l'astre de la lumière,
Des traits d'une vive chaleur
Colore les guérets, nuance la prairie,
Qu'entoure de parfums l'aubépine fleurie,
Et chaque soir l'agriculteur,
Parcourant son domaine après un long labeur,
Interroge la plante, et fier de sa croissance,
Il rêve l'abondance,
Veut marier sa fille à son ancien seigneur ;
On le nommera maire, il devient électeur.
Tandis que l'avenir se dispose en sa tête,
D'un tonnerre lointain l'horrible roulement,
Redit par maint écho, annonce la tempête.
L'ours rentre en son logis ; déjà l'aigle tremblant
Se tapit au fond de son aire.
FABLES 1 1
Par d'éclatants abois, les chiens de la bergère
Vers l'étable ont chassé tous les moutons bêlants
Et les boeufs mugissants.
La pluie, à flots pressés, avec tant de furie
Tombe ; ce bon Noé, ce lier Deucalion,
Dans une flottante maison,
De ce qui prit naissance et qui donne la vie,
Doit renfermer bien vite un double échantillon.
Mais trève de plaisanterie,
Et grâce pour l'intention.
Un ruisseau traversait notre joli vallon ;
Dans les champs, dans les prés, la féconde industrie,
Par cent canaux divers portait son eau chérie.
Je ne sais quel comte ou marquis,
Si pourtant il en est dans ce même pays,
D'un oeil jaloux voit sa rapide course,
Veut qu'il remonte vers sa source :
Vers sa source ! Jugez quel est l'étonnement
Du torrent !
Lui qui, grossi par la tempête,
Allait porter au fleuve un immense tribut,
Au milieu de son lit une digue l'arrête :
12 FABLES
Pour un fils de Neptune, oh ! quel indigne but !
Il se dresse, il mugit, il frappe de son onde
Cet obstacle imprévu que Jupiter confonde.
« Que faites-vous ? dit-il ; placez-le sur mes bords !
« De ce riche canton protégez les trésors ! »
— On ne l'écoute pas. Il s'irrite ; on l'appelle
Rebelle.
Sa vague déchaînée erre de toute part.
Cédant au pouvoir qui l'entraîne,
Le voilà dévastant, par un triste hasard,
Tout ce riant domaine,
Où, par tant de bienfaits répandant le bonheur.
De la publique joie il sentit la douceur.
Dans ses funestes bonds le voilà qui dépose
Le gravier infertile et les galets roulants.
Plus de récolte pour dix ans !
Hélas ! chacun maudit cette innocente cause
De tant de pleurs et de tourments.
D'Éole les brûlantes ailes
Ont cependant fondu ces neiges éternelles,
Qui dos monts couronnaient les sommets sourcilleux.
FABLES 13
Notre ruisseau, de ces flots si nombreux
Forme une si puissante ligue
Qu'elle eût pu renverser et la terre et les cieux.
Le nouveau Briarée embrasse, étreint la digue ;
Il en rompt les liens, sape le fondement ;
Chacun de ses quartiers il l'agite, il l'enlève,
Le roule sur la grève,
L'entraîne, en écumant,
Jusqu'au fleuve qui se soulève.
On verrait semblables malheurs,
Amis, et ce n'est point un rêve,
Si ceux qu'enivrent les grandeurs,
Dans leur délire, aux progrès des lumières,
Voulaient poser d'inutiles barrières.
LES SINGES
Tiré de Lucien.
Un homme actif autant qu'habile,
Va demander aux africains climats
(Soif ardente de l'or, où conduis-tu nos pas?)
De singes pleins d'adresse une troupe indocile.
Ces animaux sont nés imitateurs ;
Il leur parle, il les flatte, il les bat, les ramène
Bien souvent par la faim, bien peu par des douceurs,
De répéter cent fois il n'épargne sa peine ;
Bref, il forme en six mois de tragiques acteurs,
Qui de nombreux badauds font ruisseler les pleurs.
Or, tout vient à Paris, la troupe s'y promène ;
Et le nouveau stentor s'écrie, à perdre haleine :
Entrez pour quatre sous ; applaudissez, messieurs,
Le puissant fils d'Atrée et le bouillant Achille,
La tendre Iphigénie et l'adroite Eriphile.
Vous serez satisfaits et reviendrez encor.
FABLES 15
—On paie, on entre, on voit, la pantomime entraîne;
Lorsqu'un plaisant, peut-être un envoyé d'Hector,
S'approche, ouvre un long sac, de noix remplit la scène:
Nos Grecs s'élancent à la fois,
Sur les noix,
Et laissent là Troie et Mycène.
Ne croyez pas que l'éducation
Puisse en tous les replis changer le caractère;
De le modifier ayez l'attention ;
D'accord; rendez-le propre à parcourir la sphère
Qu'a tracé le conseil du père
Ou du fils l'inclination.
Vous attaquez un vice ; il a pu disparaître;
Il n'est plus, dites-vous; vient une occasion
Où la sagesse lutte avec la passion;
Déjà le vice a su renaître.
LES FEUX FOLLETS
Nous allons, cette fois, parler des feux follets.
Si quelque esprit malin leur compare les femmes,
Le respect du beau sexe est écrit dans les âmes,
Et pour les enfants seuls nous esquissons ces traits.
« Viens sur cette hauteur ; le long de la bruyère,
De vingt en droits divers aperçois-tu des feux
Nombreux,
Se rendant à l'envi dans un lieu solitaire?
Comme ils vont en s'éparpillant,
Vacillant, scintillant, frétillant, sautillant!
Je veux, d'une course légère,
En saisir un, puis deux ; ils seront pour ma mère. »
— Églé dit, et prend par la main
Alain :
Alain était son petit frère.
Descendant la colline, ils trouvent tous ces feux,
FABLES 17
Qui paraissent danser sur un terrain fangeux.
Ce jeu lesdivertit : tandis que le vulgaire
Tremble, en s'imaginant que c'est fée ou sorcier,
Lutin ou farfadet, ou démon familier,
Qui s'amuse, dans ce repaire,
A trouver quelque tour malin,
Le tout pour désoler ce pauvre genre humain.
Biais d'Églé l'oeil est fixe et le corps se balance;
Les bras tendus elle s'élance,
Puis rapproche les mains pour prendre un feu follet:
Et zeste, il part, cet indiscret.
Elle en attaque un autre et double de vitesse ;
il fuit, plus prompt encor.
Par un subit essor,
Sur un troisième en vain saute la chasseresse,
Toujours il la devance. Églé, dans son courroux,
De lui veut se venger, lui jette des cailloux,
Prie et verse des pleurs. Eh quoi ! rien ne l'arrête !
Parents, maîtres, tout cède aux voeux de la fillette;
Ces feux résisteraient ! sans quelque dieu jaloux.
Vingt de ces vagabonds seraient conduits en lesse,
18 - FABLES
Oui, vingt. Pour prendre haleine Églé reste en repos;
Et comme s'ils voulaient jouir de sa tristesse,
Eux-mêmes suspendent leurs sauts.
Elle marche, les feux se redonnent carrière.
Églé court à son frère exprimer son dépit.
Jetant un regard en arrière ;
O surprise ! elle voit maint feu qui la poursuit.
Si la frayeur alors peut lui donner des ailes,
Ses légers ennemis ont des forces nouvelles.
Églé, pour s'échapper, prend un autre chemin,
Et les feux l'y suivent soudain ;
Elle cherche son frère, à son aide l'appelle.
Alain, comme un ami fidèle,
Arrive, on ne s'avance plus ;
Il s'approche, on s'éloigne; il court, chacun détale ;
C'était comme un flux et reflux.
Mais Alain s'arrêta, faisant grâce aux vaincus,
Car il avait l'âme loyale ;
Entre nous, il craignait des dangers superflus.
Qu'auprès des enfants éperdus,
FABLES 19
Certain docteur profond en morale, en physique,
Veuille expliquer de ces follets
La cause naturelle et les simples effets,
Il va parler phosphore et fluide électrique;
Il dit qu'en déplaçant une colonne d'air,
Églé chasse ces feux dans sa vaine poursuite,
Les attire sur soi, lorsqu'elle prend la fuite.
Eh ! la fortune ainsi refusant ses faveurs
A l'homme ambitieux qui près d'elle s'agite,
Quelquefois les prodigue à tel qui les évite.
Le babil du docteur a beau jeu sur ce point;
Par bonheur pour Églé, par bonheur pour son frère,
Pour tous ceux qui liront cette histoire sincère,
Le docteur profond ne vint point.
LA COLOMBE ET LE PERROQUET
Un jour, sous la verte coudrette,
Le perroquet superbe allait se pavanant,
Criait, sifflait à tout venant:
« Admirez l'or dont se pare ma tête;
L'opale, l'émeraude, ornent mon noble sein ;
Un rayon du soleil dans mon oeil étincelle,
Et ma serre et mon bec brisent jusqu'à l'airain;
J'étale le saphir en déployant mon aile ;
Mon corps est nuancé des couleurs de l'Iris,
Qu'embellit la topaze, où brille le rubis.
Près de lui la colombe, à Paphos toujours chère,
Ignorant de son col l'éclatante blancheur,
De ses pieds, de son bec l'incarnat enchanteur, [plaire!
Douce, simple et modeste (heureux dons pour nous
Sur un arbre attendait son jeune et tendre amant;
Il ne l'a quittée un instant,
Que pour lui rapporter l'insecte ou la bruyère.
FABLES . 21
L'oiseau malin n'a jamais pu se taire ;
À la colombe il dit, d'un air coquet :
« C'est charme de te voir ; oui, foi de perroquet,
Tu fixes pour longtemps mon humeur trop légère ;
Il n'est beauté qu'en un sombre bosquet
Ne divertisse mon caquet ;
De ta mélancolie on saura te distraire.
Je l'éprouvai vingt fois ; rien ne chasse l'ennui,
Comme de disserter sur les défauts d'autrui,
Et je te conterai la chronique secrète
D'une vive perruche, autrefois ma conquête. »
— Il va tout révéler, lorsque sans nul détour,
Notre colombe ose lui dire :
« Je ne conçois pas ton amour.
Epargne tant de soins ! lorsque j'entends médire,
Tout en plaignant l'erreur,
Je sens qu'on me perce le coeur.
Eh ! ne connais-tu rien qu'on aime ou qu'on admire?
Rien qui puisse exciter un innocent sourire?
Ton discours me serait le baume le plus doux.
Tu veux railler, adieu; je vole à mon époux. »
22 FABLES
0 vous, qui, folâtre ou crédule,
D'un complaisant aveu payez les médisants.
Leur malice en vous-même épie un ridicule
Dont le public bientôt s'amuse à vos dépens.
L'ARPENTEUR ET LA PERCHE
Imitée de Marie de France.
Tout bon Français connaît l'esprit
De cette gentille Marie,
Qui dans plus d'un joyeux écrit,
Chanta serments d'amour et douce tromperie.
Mais l'on sait moins qu'avec fierté,
Celle qui repoussait les grandeurs, l'opulence,
Du juste malheureux embrassant la défense,
Jusqu'au trône surpris portait la vérité.
Pour que la leçon fût aimable,
Elle la dépouillait de son austérité;
Parfois elle chargea la fable
D'amener la moralité.
Un jour, des mécontents, au fond d'une province,
Se plaignant de l'édit du prince,
Dans un nombreux rassemblement
Rédigent une doléance ;
24 FABLES
Ils prouvent qu'aucun roi de France
Ne fut despote impunément.
Certain flatteur, jugeant l'instant propice
Pour faire acte de zèle et ravir quelque emploi,
Ne craint pas, au lever du roi,
De reprocher mainte grave injustice
Au ministre qu'hier il élevait aux deux;
Et cet homme d'état, dont les jeunes, les vieux
A l'envie célébraient et les vertus publiques
Et les qualités domestiques,
Se trouve transformé par la délation,
En chef, en promoteur de la sédition.
Le prince aveuglé va peut-être
Proscrire un loyal serviteur
Et donner sa dépouille au traître.
D'un souverain trop faible, ah! déplorons l'erreur.
Mais dans sa cour paraît Marie :
« Sire, avant de frapper, dit-elle, je te prie
D'écouter un simple récit. »
— D'un geste approbateur le monarque y souscrit.
« Jadis, dans le Maine ou le Perche,
FABLES 25
Un novice arpenteur mesurant un jardin,
Distrait, s'y prenait mal, recommençait en vain,
Faisait tout de travers; puis accusant sa perche,
Et la gourmandant sans répit,
Il allait la briser, dans son fâcheux dépit.
La perche avec douceur: « Maître, quel est mon crime?
De ces écarts rends-moi victime,
Si l'on punit l'agneau des fautes du berger.
Je suis toujours la même et ne saurais changer,
Mais il faut me conduire avec intelligence.
Place-moi là, bien droit ; relève-moi soudain,
Suis et compte mes pas : marche, plein d'assurance.
Te voilà tantôt à la fin. »
— C'est assez, dit le roi, je comprends la sentence.
Que mon peuple à mes soins doive enfin son bonheur;
Et pour récompenser mon aimable censeur,
Que Marie à son nom joigne le nom de France (1) !
(1) Ma version est différente de celle que Roquefort a donnée dans
son édition des Poésies de Marie de France.
LE BOEUF, LE CHIEN ET LA CIGOGNE
Le boeuf, en paix, en liberté,
Prenait dans la prairie abondante pâture,
Et de se voir ainsi traité
Rendait grâces à la nature ;
Lorsqu'un chien haletant et d'un air éventé,
Franchit la haie, en sa course légère.
Tout en ruminant sa colère,
Le boeuf soulève un front empreint de majesté :
« Eh! notre ami, ne pourrais-je connaître
Qui t'a donné le conseil imprudent
De pénétrer chez moi sans mon consentement ?
N'as-tu pas les reliefs de la table du maître,
La soupe journalière et le pain des chasseurs?
Tu reçois cent douceurs
De la main des enfants que tu flattes sans cesse,
Non sans quelque bassesse.
Fuis loin de mon soleil, Médor ; si dans ces lieux
Dont l'herbe me fut consacrée,
FABLES 27
Tu fais la moindre picorée,
Redoute le courroux des Dieux. »
— « Seigneur, répond Médor, sans doute je révère
Un noble enfant d'Apis ;
Mais en ligue directe, ainsi l'a dit ma mère,
Je descends d'Anubis.
Ma mère le tenait d'un savant antiquaire,
Tel qu'il en est mille à Paris,
Sans vain orgueil, sans charlatanerie.
Ne me traite donc plus du haut de ta grandeur!
Médor n'est point rampant et n'est point ravisseur.
J'apprends d'un ami sûr, que dans cette prairie
Un lièvre s'est tapi; je quête sur ses pas,
Là bas, l'oreille en l'air, faisant laide grimace.
Sur son derrière assis et levant les deux bras I
C'est lui, je ne me trompe pas,
Je cours et t'invite à ma chasse. »
— « Que le départ d'un sot est un bon débarras !
Dit le boeuf; va, Médor, ailleurs te satisfaire;
Nous, reprenons notre repas.
28 FABLES
Grands dieux ! Voici venir encore une étrangère ;
Elle va m'affamer, malgré tous mes efforts.
Hola! que cherchez-vous, madame la cigogne?.
Lorsque, sans aucune vergogne,
Vous aurez de ce pré pillé tous les trésors;
Il ferait beau vous voir, sur un pied suspendue,
Et derrière le dos votre tête étendue,
Dormir d'un profond somme, exempt de tous soucis!
Ayons ici quelqu'un qui vous réveille !
Je t'appelle, aigle altier,. babillarde corneille,
Industrieux plongeon, vive chauve-souris !
Accourez : châtiez ses insolents mépris :
Je vous remets à tous le soin de ma vengeance!
— « Hélas ! de mon vieux père et de quatre petits,
Dit l'oiseau voyageur, vous entendez les cris !
Leur déjeûner repose, et sur ma vigilance
Et sur d'heureux hasards.
Je ne voudrais point nuire à votre jouissance,
Mais laissez-moi pour eux trouver quelques lézards !»
Le boeuf veut pâturer où le chien plus agile
FABLES 29
Suit son lièvre, où l'oiseau recherche son reptile.
Ainsi vingt écrivains en prose comme en vers
Dans un même sujet trouvent vingt traits divers.
Le vaste champ de la littérature
Est ouvert à tous les talents ;
Que chacun, selon ses penchants,
La féconde par la culture !
Mais si quelques tristes pédants
Y formant pour eux seuls une magistrature,
De quelque coin du champ prétendaient nous exclure,
Le public éclairé rirait à leurs dépens.
LE BANC
C'était un de ces jours où, loin des professeurs,
En laissant sommeiller Homère avec Euclyde,
Les essaims d'écoliers des prés foulent les fleurs,
L'un a bandé son arc, et la flèche rapide
Siffle, frappe le but au milieu des clameurs ;
L'autre de vingt chapeaux franchit la pyramide.
Un oiseau de papier, qu'un léger filet guide,
De l'aigle au vol superbe atteindra les hauteurs,
De la course l'on voit tour à tour les vainqueurs
Sortir des camps rivaux : est-ce Troie et l'Aulide?
De tant de jeux divers qui peindrait les douceurs "/
Trop courts instants, si chers au premier âge,
De vos simples plaisirs
La séduisante image,
Même au déclin des ans, vit dans nos souvenirs.
Laissant ses compagnons folâtrer dans la plaine,
A quelques pas, Sosthène voit un banc!
FABLES 31
Pour: l'escalader d'un élan.
Il y court ; espérance vaine !
Le pied lui glisse étourdiment.
Vous pensez que des.pleurs signalent son tourment ?
L'école lui vient en mémoire :
« Philippe se disait (j'en atteste l'histoire) :
« Si d'assaut je ne puis prendre ce château-fort,
« A genoux, s'il le faut, j'y monte, peu m'importe,
« Pourvu qu'on m'en ouvre la porte.
« Ce Philippe me revient fort ;
« Suivons son exemple, " II le suit, il s'exhorte,
Et sur la plate-forme il grimpe avec effort.
Il se dresse aussitôt, son front touche la nue.
Apollon doit frémir, Pallas est éperdue,
Jupiter même fuit chez Pan
Les coups de ce nouveau Titan.
Sosthène avec dédain sous lui jetant la vue:
« Bon, dit-il, j'aperçois là-bas
« D'enfants tumultueux les rapides ébats.
« De mirmidons quelle cohue !
« De rire j'en mourrai. Non, par pitié je dois
32 FABLES
« En moderne Solon dicter de sages lois.
« Qu'à mes leçons chacun s'empresse !
« Amis, il en est temps, fuyez
« L'orgueil, les jeux et la paresse;
« Et que vos coeurs purifiés
« Ne courtisent que la sagesse!
« Levez ces fronts humiliés,
« Admirez de Solon et la force et l'adresse. »
— Il s'élance avec hardiesse.
Mais comment peindrait-on sa honte et sa détresse.
Lorsqu'il perd l'équilibre, et vient tomber aux piés
De ses compagnons égayés ?
A tels désagréments l'orgueilleux est en butte :
Dans les emplois, les arts, à la guerre, en amours,.
De succès éclatants il croit suivre le cours,
A l'instant même de sa chute.
LA TORTUE DE MER
Certain fleuve qui court sous de brûlantes zones
A pris le nom des Amazones,
Dont aucune n'a vu le nouveau continent,
Ainsi qu'on peut le lire en maint écrit savant.
Dans le bassin immense où ce fleuve géant
Prêt à porter son onde et sa rage importune,
Au sein de l'Océan,
S'enfle, on dirait qu'il veut lutter avec Neptune,
Des mers un troupeau haletant
Vient pour puiser l'eau douce, et du flot écumant,
Chaque tortue à l'envi sort la tête,
Respirant du matin l'air pur et la fraîcheur.
Un bruit se fait entendre, un bruit vrai trouble-fête ;
Puis un ombre apparaît; si c'était un chasseur !
On plonge au fond des mers, et dans telle retraite,
Point d'assassin, point de terreur,
Et pourtant quel ennui, si l'on est pas causeur!
34 FABLES
A jaser chaque tortue
Tout aussitôt s'évertue.
L'une à sa mère adresse ces aveux :
J'éprouvais une douce ivresse,
Je formais je ne sais quels voeux,
De sa forte nageoire un jeune amant me presse,
M'entraîne, et nous voguons, unis par le bonheur:
Au neuvième soleil nous touchons au rivage,
Lorsqu'un arc à la main, vers nous marche un sauvage.
La flèche siffle, et va s'abreuver de mon sang ;
Soudain mon généreux amant
Oppose de son dos l'invincible cuirasse ;
Le trait qui doit donner la mort
S'émousse, et nous fuyons loin de ce triste bord.
Nous ne redoutons plus l'injure et la menace;
Mais tous deux fatigués, nous cédons au sommeil.
Peux-tu le croire? à mon réveil
J'appelle mon époux, et, mon coeur en murmure,
Je cherche en vain l'ingrat. Mais déjà la nature,
M'avertit que je dois être mère à mon tour ;
Est-ce dans ces climats que j'ai reçu le jour?
FABLES 35
— Ma fille, écoute-moi ; tout printemps nous ramène
Dans quelque île lointaine
Où d'un homme jamais l'on n'aperçoit les pas.
Aux lieux où le flot n'atteint pas,
L'on creuse dans la molle arène,
Et l'on y dépose ses oeufs ;
De quelques grains de sable on les recouvre encore,
Et le soleil brûlant les fait bientôt éclore.
Mais j'entends le signal joyeux ;
Le troupeau voyageur fend déjà l'onde amère :
Veux-tu nous suivre? ou reçois mes adieux.
— Et la tortue accompagne sa mère.
Vers le soir, on découvre un pré
Que tapisse l'algue marine ;
L'on s'y porte, l'on s'y festine,
L'on s'y repose en toute liberté.
C'est assez, dit la mère ; il faut se mettre en route.
La jeune lui répond : « Je reste dans ces lieux,
Et tu vas m'approuver sans doute.
Tu dormais, tandis que mes yeux,
D'Indiens observaient la trace.
36 FABLES
Ils nommaient la tortue un poisson de leurs dieux
Ils parlaient d'élever des autels à ta race.
Ce pays est pour nous les cieux;
Ici l'on nous adore, ici même ta fille
Établit pour jamais sa future famille;
Toi, partage avec nous un sort si glorieux ! »
— Sa mère et l'exhorte et la prie
De renoncer à son dessein.
Les autres l'appellent en vain ;
La superbe les injurie,
On l'abandonne à son destin.
Quelques chasseurs s'avançaient sur la plage ;
La tortue à l'instant vient quêter leur hommage :
« Poisson des dieux, quel bonheur !
Dit avec joie un d'entre eux, à sa vue.
Mon père est étendu sur un lit de douleur ;
La chair, le bouillon de tortue
Dans peu lui rendront sa vigueur. »
L'imprudente à ces mots reconnaît son erreur,
Veut défendre ses jours, et de chaque nageoire
Faisant jaillir le sable, elle en couvre les yeux
FABLES 37
De ses ennemis furieux,
Et s'applaudit trop tôt de sa victoire.
On l'entoure, on l'atteint, on la saisit au corps;
Elle s'attache au sol, et résiste aux efforts,
Son épais bouclier protège encor sa tête.'
Comment lutter longtemps contre tant d'ennemis ?
On l'ébranle, on l'enlève, et sur l'herbe on la jette,
Sans pitié pour ses pleurs, ses prières, ses cris.
Quoi ! même chez Thétys,
L'orgueil, l'imprévoyance
Ont de l'expérience
Dédaigné les avis !
LE FLAMBEAU
Dans la cour de son maître, un jour, le bon Eugène
Regardant un flambeau,
Croit que les aquilons l'éteindront d'une haleine ;
Il brûle cependant d'un feu toujours plus beau.
Le précepteur, en homme sage,
Saisit cet à-propos, et dit : « Mon cher enfant,
Tu le vois bien; l'envieux, c'est le vent,
Et le flambeau du mérite est l'image. »
L'ARAIGNÉE
Imitée de Richardson.
Arachné par l'orgueil sottement abusée,
En insecte aux longs bras fut métamorphosée.
Or, elle avait tendu mille petits filets
Au plancher d'une bergerie.
Quoi! parmi des moutons! N'est-ce plus au palais
Qu'elle exerce son industrie?
Non, certe ; elle aurait craint tous les coups de balais.
Dans un réduit obscur plus tranquille est la vie :
On voit que chez les Grecs, comme chez nos Français,
On faisait volontiers de la philosophie.
Dans cette étable un manant,
Remue un, deux, trois fils avec un doigt pesant.
N'opposant point de résistance,
Arachné fuit, et laisse sans défense
Sa toile à l'ennemi qui va l'en dépouiller :
Quand tout à coup le métayer :
« Ta tête, notre ami, n'est pas trop avisée,
40 FABLES
Dit-il ; ne tiens-tu pas du père Désaubeaux,
Qu'une étable ainsi tapissée
Nous garantit la santé des troupeaux?
Allons à d'autres soins. »— Ces gens sortaient à peine,
Qu'un jeune moucheron, ignorant du péril,
Volant de çà, de là, se prend dans quelque fil,
Et veut s'en dégager, et toujours plus s'enchaîne,
Et marque son effroi par un gémissement.
A ce cri de détresse, Arachné dans sa joie,
Cède à des goûts nouveaux, elle accourt vers sa proie,
Autour d'elle, vingt fois, tourne en l'enveloppant
Par des liens filés de ses propres entrailles,
Et semble préluder aux lentes funérailles.
Dès que le moucheron reste sans mouvement,
La barbare l'enlève et dans l'air le suspend,
De son triomphe c'est le gage ;
Puis marchant vers son ermitage,
Elle y pénètre, en sort, et fait maint et maint tour
A l'entour,
Revient contempler sa victime,
Recule, avance, et prenant du plaisir,
FABLES 41
La serre ouverte, à jouir de son crime,
Du sang du moucheron elle goûte à loisir.
L'enfant dira : Cette araignée,
Oh ! c'est le sinistre voleur,
Qui s'acharnait avec fureur
Sur sa victime infortunée:
Si j'interroge le plaideur,
Dont la ruine est entraînée
Par une affaire ou perdue ou gagnée,
Cette araignée avide est un vieux chicaneur.
Mais je vois passer un auteur
Dont un mot équivoque, une phrase, une page
Sont soumis à l'aréopage ;
Il nous dit : L'araignée est un vil délateur.
Pour Lise, toujours indignée
Contre un Valcourt, si charmant, si trompeur.
L'araignée est un séducteur;
Il rit du désespoir de fille abandonnée :
Choisissez cher moralisateur.
LE BAL MASQUÉ
Ayant brevet d'enfant gâté,
Le petit Charle est sûr de se voir écouté,
Lorsque flatteur adroit de Suzette sa mère,
Il rit, il pleure, il prie et veut aller au bal.
On touchait à la fin du dernier carnaval :
Tout le jour c'est l'unique affaire
De songer au plaisir qu'on goûtera le soir;
On en fait des récits, on en parle à l'oreille ;
Vingt fois pour sa toilette on regarde au miroir.
L'imagination créait mainte merveille,
Bonbons de toute espèce, habits des plus pimpants,
Musique enchanteresse et danseurs étonnants.
Que de fois l'on consulte, on blâme la pendule !
« Oh! c'en est fait, d'une heure au moins elle recule;
» Maman, allons danser; son cours est ralenti. »
Le carrosse s'approche, et mon Charle est parti.
il trépigne de joie; avant que l'on s'arrête,
De loin Charle devine où se donne la fête.
FABLES 43
On ouvre la portière, il échappe à Lucas
Qui veut le prendre dans ses bras.
Les bottes qu'au géant Poucet a dérobées,
A peine auraient suffi pour telles enjambées.
L'écolier monte, arrive, il est dans le salon,
Il admire. Soudain devant lui passe un masque,
Un sauvage si noir, si laid et si fantasque,
Qu'adieu la folle ardeur du petit fanfaron.
Il s'écrie, il demande un asile à sa mère,
S'enveloppe des plis de sa gaze légère,
Et là ne voyant plus, il croit n'être pas vu :
Même chez les héros la peur a son délire.
Dans le coeur d'un fils ingénu,
Une mère sait toujours lire.
Elle dit au sauvage : « Ote un masque imposteur ;
Cette épreuve suffit, rendons Charle au bonheur. »
L'enfant surpris d'un tel mystère,
Tourne à demi la tête ; il aperçoit son père,
Qui, tenant un masque à la main,
Gaîment l'appelle sur son sein ;
44 FABLES
Charle s'y précipite. « Ami, reprend Suzelte,
Quand tu seras un grand garçon,
Mets à profit cette leçon : '
Ne juge rien sur l'étiquette !
L'apparence souvent jette en graves erreurs.
Un lâche peut porter le casque,
Un brave de la paix peut goûter les douceurs ;
Apprends, mon fils, à voir les hommes sous le masque!»
LES DEUX LOUPS
Maint proverbe s'applique au loup ; mais sait-on bien
Qu'il se choisit son genre de victime?
C'est le raffinement du crime.
Ce tyran de nos bois ne guettait que le chien :
A Noël, à la Pentecôte,
Jeune ou vieux, dur ou tendre, il ne s'en faisait faute;
Il allait parfois l'assiéger
Jusque dans le parc du berger.
Un tel guerrier était la terreur du village.
Le chien au fond des cours cherchait un abri sûr ;
Le loup, dans sa soif de carnage,
D'un saut franchit le mur.
Mais le bruit du combat tire enfin de leur somme
Le fermier, le valet.
L'un saisit un long pieu ; l'autre un vieux pistolet ;
On frappe l'agresseur, on l'abat, on l'assomme.
Or, le défunt laissait un fils