Fables, par M. le Cte de Lansade

Fables, par M. le Cte de Lansade

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276 pages

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V. Palmé (Paris). 1865. In-18, 291 p..
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Ajouté le 01 janvier 1865
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Langue Français
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FABLES
P A l:
M. le Comte DE LANSADE
PARIS
VICTOR PALM!
L1PR.UEE-ÈBITKUR
22, rue Saiat-Sulpice
WiDSTPELUER
FÉLIX SKCriS
l[iï:tf;.ii::B;lF
t-3, rta-è Ar(g:ïi2:îje^£^
1 ^ (5 5
PARIS. — IMP. V. GOUPV ET Ce, RUE GARANCIÊRE , 5.
PAU
^ejroï/e DE LAN SADE
PARIS
VICTOR PALMÉ
LIBRAIRE-ÉDITEUR
22, rue Saint-Sulpice
MONTPELLIER
FÉLIX SÉGUIN
LIBRAIRE
25, rue Argenterie
1865
LIVRE I
I. LA FAUVETTE.
Des sons enchanteurs de sa voix
Le rossignol avait rempli les bois.
Son éclatant et limpide ramage,
D'un coeur aimant harmonieux langage
Un triste jour, cessa de retentir.
Impérissable en fut le souvenir.
Du chantre à la vive cadence,
Qui naguère était son orgueil,
Dans un religieux silence,
Le bocage portait le deuil.
Survint une jeune fauvette,
Qui, bravement, chanta son ariette x
Le merle en fut scandalisé.
« C'est, dit-il, être bien osé,
i FABLES.
Que réveiller, d'une voix mal sonore,
Ces échos, palpitants encore
Des chants divins du rossignol.
.— Sans prétendre égaler le vol
De l'aigle, reprit la fauvette,
Mille oiseaux s'élèvent dans l'air.
S'il faut que je reste muette,
Tu devrais ramper comme un ver. »
Dans chaque genre il est quelque excellent ouvrage.
Si leur perfection devait à l'ouvrier
Oter confiance et courage,
Où serait, bientôt, le métier?
2. LE LION ET LA GRENOUILLE.
De sa vie un lion n'avait vu de grenouille.
Beau dommage, vraiment. Voyez ce que l'on perd
A vivre seul, dans un désert.
Un soir que de la chasse il revenait bredouille,
L1VRL I.
Il entend dans des joncs, non loin de la forêt,
Résonner une voix forte, retentissante.
« Ce doit être, dit-il, une bête puissante.
Cachons-nous, et tenons-nous prêt
A lui fondre sus au passage. »
11 surveillait le marécage,
Était tout yeux. La grenouille en sortit
En sautillant. Dès qu'il la vit,
Le lion l'écrasa, de rage.
Il n'en eut pas d'autre profit.
J'ai vu hâbleurs, qu'on pouvait prendre
Pour quelque chose, à les entendre.
3. LA CIGALE ET L'ABEILLE.
« Brune musicienne,
Cigale athénienne,
Dont le chant sur l'olivier
Annonce au joyeux fermier
G FABLES.
Que la moisson nouvelle est mûre,
La rosée est ta nourriture,
Tu ne nuis à personne, et n'as point d'aiguillon.
Combien je te préfère à la méchante abeille,
Qu'hier, sur la rose vermeille,
Je voulus prendre, ainsi qu'on prend un papillon,
Doucement, par le bout de l'aile,
Sans lui faire mal. La cruelle
Me piqua comme un serpent. »
Ainsi parlait un enfant
A la cigale, captive
Dans la prison de sa main,
Et qui, plus morte que vive,
L'amusait par son refrain.
La cigale, ce sont les talents inutiles,
Creux, retentissants et futiles,
D'un esprit superficiel.
Le monde, grand enfant, comme tel, les préfère
A la science, plus austère,
Qui, pourtant, distille le miel.
LIVRE I.
4. LE COQ ET LE RENARD;
Du toit de son poulailler,
Un coq, au clair de la lune,
Vit renard cherchant fortune.
Messer coq de le railler,
De lui dire mainte injure.
Le renard lui répondit :
« C'est ton poste qui t'assure,
Et contre moi t'enhardit.
Veux-tu prouver le contraire,
Descends, et me nargue à terre. )
Au rang des petits profits
Que font gens de rien en place,
Comptent la morgue et l'audace
Dont ces pleutres sont bouffis.
FABLES.
5. L'HIRONDELLE ET LE MOINEAU.
Au renouveau,
Certain moineau
Vit arriver les hirondelles,
Et reconnut en l'une d'elles
Sa voisine de l'an passé.
Au bord d'un toit s'étant donc avancé,
Et galamment perché sur la gouttière,
Se comportant en oiseau bien appris,
11 souhaita d'abord à l'étrangère
La bienvenue en son pays.
Puis il dit à la voyageuse :
« Quand tu reviens ici joyeuse,
Tu vis tranquille, et ne crains pas
De prendre en chantant tes ébats.
Avec plaisir chacun t'accueille;
Tandis que moi, tremblant comme la feuille,
Et tressaillant au moindre bruit,
Jusqu'au fond de mon trou la terreur me poursuit.
Pour nous faire périr tous moyens sont honnêtes,
Tous procédés sont innocents.
LIVRE I. <)■
Pour nous il n'est ni droit des gens,
Ni lois prolectrices des bêtes,
Ni simple arrêté du préfet.
Ma voisine, qu'avons-nous fait?
— Ce que vous avez fait, repartit l'hirondelle.
Vous ravagez partout semences et moissons.
Ne touchez plus au grain, respectez la javelle;
Au lieu de marauder, vivez de moucherons. »
Ami Pierrot ne trouva pas commode
De s'imposer ces préceptes moraux.
11 prétendit qu'ils sont passés de mode
Autre part que chez les moineaux,
Et que le nouveau droit nomme aujourd'hui prouesse
Ce qu'on soûlait d'autres noms décorer.
Disait-il vrai? N'ayant pas fait timbrer
Ce petit conte, je vous laisse
Ma réponse à conjecturer.
<!.
FABLES.
G. LE CYGNE ET LES CORBEAU .
Chez des corbeaux un cygne fourvoyé
En fut moqué, conspué, rudoyé.
S'offusquèrent-ils davantage
De la blancheur de son plumage,
Ou de l'élégance et du goût, -'
Que le nouveau-venu faisait paraître en tout?
Sans vouloir de leurs coeurs pénétrer le mystère,
Disons que jamais cygne à corbeau ne sut plaire.
Sous la grêle des quolibets,
Sous la mitraille des caquets,
11 prit le parti de se taire.
« Tu pourrais, d'un mot, tout d'abord,
Lui dit quelque autre oiseau, convaincre cette engeance
De sottise et d'impertinence.
— Et si je leur fais voir qu'ils m'attaquent à tort4
Dit en son langage le cygne,
En seront-ils plus blancs ou moins jaloux? »
Ainsi le sage se résigne
A la haine injuste des fous.
LIVRE I.
7. LE LION AMI DE LA PAIX.
s;
Un lion de bon caractère,
Doux, facile, et point sanguinaire,
Peut-être tant soit peu béat,
Voulut ordonner son État
Sur les règles de la justice.
Pour établir la nouvelle police,
Il assembla tous ses sujets,
Leur fit valoir les charmes de la paix;
El son éloquence royale
Tant les émut, que d'une seule voix
Il fut décrété que des lois
La balance serait égale
Entre les agneaux et les loups,
Le tigre et la gazelle, en un mot, entre tous.
On ne se mangea plus; croyez-en cette fable.
Sous ce régime souhaitable,
Animaux carnassiers, pourvus de belles dents,
Vécurent de l'herbe des champs,
Ou peut-être de l'air du temps.
Dès lorsj on ne vit plus de crimes,
12 FABLES.
Plus d'oppresseurs, plus de victimes ;
Chacun paissait en sûreté.
. Le lièvre, des chiens respecté,.
Dit alors : je voudrais réforme plus entière,
Et ne serai tranquille que le jour
Où la race forte et guerrière
Fuira devant nous, à son tour.
Gens qui ne cessent de se plaindre
Que sous le joug on les veut accabler,
Si demain ils cessent de craindre,
Demain, voudront faire trembler.
8. LE CHAT ET LE RAT.
Un chat, d'une ruse nouvelle
Fut, à ce qu'on dit, l'inventeur.
Il se postait en sentinelle
Près d'une souricière, et quand, flairant l'odeur,
Ou de la noix ou du fromage,
Souris venait rôder autour,
LIVRE I. 13
Sans trompette ni tambour,
Il la prenait au passage,
Ou lui causait tant de frayeur
Que la pauvrette, ivre de peur,
S'allait jeter dedans la cage.
Historiens des rats nous content qu'en ce temps,
En ce temps désastreux, un rat des plus prudents,
Maître rat à moustache grise,
Vieilli dans le métier, fit pourtant la sottise
De s'approcher du piège. Us l'en blâment très-fort.
Sans prétendre qu'il n'eût point tort,
Je le tiens excusable. Après de longues veilles,
Un rat, qui trop souvent a de tristes dîners,
Trouve un régal. Faut-il qu'il se bouche le nez,
Quand Ulysse boucha, non ses propres oreilles ,
Mais celles de ses gens? Le chat, qui voit venir
Mon rôdeur, croit déjà sous sa dent le tenir,
Il s'élance sur lui. Mais le rat, point novice,
Bien que saisi d'effroi, soupçonne la malice,
Et va chercher refuge en trou de lui connu.
11 courut au plus sûr, et non pas au plus proche,
Et préféra risquer quelque taloche, x
Que de fuir dans un lieu qu'il n'avait jamais vu.
Serré d'un peu trop près clans sa longue retraite,
14 FABLES.
Aux dépens de sa queue il put sauver sa tête-
Ce rat, à son honneur sorti d'un mauvais pas,
Où tout le menaçait d'une perte certaine,
Devint ce vieux routier dont faisait tant de cas
L'inimitable La Fontaine,
Et qui connut si bien le général des chats.
Plus tard, à ses enfants, pour morale ordinaire,
Tous les soirs, après leur prière,
Il disait : « Si pressant que puisse être un danger,
Ayez, en le fuyant, soin de vous ménager
Retraite à double issue, et porte de derrière. »
Le conseil n'était point trop mauvais, pour un rat,
Et sentait son homme d'État.
9. LA POULE ET L'HIRONDELLE.
Dans le nid d'une poule un serpent se glissa
Furtivement, et ses oeufs y laissa.
Dame poule, naïve autant que vertueuse j
N'avait aucun soupçon du mal s
LIVRE I. 15
Ne s'imaginant pas qu'il fût un animal
A l'âme assez peu scrupuleuse
Pour pondre au nid de son prochain.
Poule donc de couver celte maudite engeance,
La croyant sienne, en sainte confiance.
L'Hirondelle la vit, et dit : « Qu'est ce couvain?
Ecrase-moi ces oeufs; il en est temps encore.
Us ne sont pas de toi; tu vas en voir éclore
Des reptiles affreux qui, peut-être demain,
Dès qu'ils auront ouvert leurs yeux à la lumière,
Essaîront sur toi, la première,
Et leur malice, et leur venin.
J'ai visité lointains rivages,
Pays civilisés et peuplades sauvages,
Et nulle part de l'univers
Je n'ai vu que la bienfaisance
Pût changer en reconnaissance
La malignité d'un pervers. »
Ici se termine la fable
Du vieil Ésope ; il ne dit pas
Si la poule fit grand cas
De cet avis charitable. x
FABLES.
10. LA CHÈVRE ET LA VIEILLE BREBIS.
Avecquc des brebis, gent paisible et soumise
A la voix du berger, une chèvre fut mise.
La bête à l'esprit turbulent
Etait le désordre ambulant,
Allait, venait, n'en faisait qu'à sa tête,
Grimpait, escaladait, se perchait sur le l'aile
D'un rocher, puis dégringolait.
Une vieille brebis, matrone des plus mûres,
Intérieurement gémissait et tremblait,
En voyant ces vertes allures.
Ne pouvant contenir son indignation,
« Quelle légèreté ! dit-elle à sa voisine.
De nos antiques moeurs je prévois la ruine.
De l'exemple je crains que la contagion
Ne pervertisse nos agnelles.
Les jeunes mères, à leur tour,
Voudront aussi faire les belles.
Tout est perdu, si, dès ce jour,
Nous ne chapitrons l'étrangère. »
Aussitôt dit, aussitôt fait.
LIVRE I.
Dessein de sermonner, chez une douairière,
Ne reste pas longtemps à l'état de projet.
Sur un ton aigre-doux la chèvre admonestée
Fit une cabriole, et sauta sur un mur.
Ce fut là sa réponse. Hélas ! il est très-sûr
Qu'elle eut tort. Elle était guettée
Par un grand loup, qui sut user
De l'occasion favorable.
De cette fin si lamentable
Qui faut-il plutôt accuser,
Ou la jeune étourdie, indocile et légère,
Qui ne voulut rien écouter,
Ou la vieille grognon, dont la morale austère
Prélendait à tout régenter?
II. LE MULET ET LE CHEVAL.
Un gros mulet, d'un officier
Portant le bagage à la guerre,
Marchait à côté d'un coursier.
Qu'assez impudemment il appelait son frère.
i 8 FABLES.
Il lui disait : « A tort on te préfère à moi,
A tort on vante ton courage.
Une pierre, un buisson, un rien te fait ombrage.
Tu t'écartes avec effroi.
Et de ta noble ardeur on dira cent merveilles !
Quant à moi, je vas mon chemin
Tranquillement, balançant mes oreilles,
Sans me troubler marchant mon petit train. »
Tandis qu'il célébrait ses qualités guerrières,
L'ennemi vint. Qui changea bien de ton ?
Notre mulet. Quelques coups d'étrivières
Lui firent baisser pavillon.
Pour le cheval, ce fut une autre affaire.
Vous le peindrai-je, exultant dans son coeur,
Dès qu'il sent l'odeur de la guerre?
Il hennit, il s'élance, il dévore la terre.
Ses naseaux soufflent la terreur.
11 entend la voix qui l'appelle,
Il répond au cri du guerrier,
Et, semblable à la sauterelle,
Bondit sur ses jarrets d'acier.
Il frémit, il tressaille au son de la trompette,
Son pied creuse la terre, il parle, il dit : allons !
II brave le glaive, il se jette
LIVRE I. 19
Sur les plus épais bataillons.
Mais laissons là ce ton lyrique,
Pour revenir à mon demi-baudet,
Poesté, comme un sot à brevet,
Dans sa position critique.
On vint le délivrer d'un couple de goujats,
Qui, tout édifiés de son air pacifique,
Le pillaient bravement; il ne résistait pas,
Disant qu'il faut subir le destin des combats.
Mais, d'aventure, son maître
N'était pas pour ce dicton.
Il le lui fit bien connaître
Par l'organe d'un bâton.
Coeur sec et racorni n'en devient pas plus ferme.
On a vu des braves pleurer,
Et des poltrons les censurer.
Le courage n'est point affaire d'épiderme.
20 FABLES.
12. LE CHIEN ET LE CROCODILE.
Phèdre rapporte (il faut l'en croire,
Et je ne veux le contredire en rien)
Que dans le Nil si quelque chien
Veut se désaltérer, en courant il doit boire.
C'est la coutume du pays,
Transmise aux chiens de père en fils.
Ils ont de bons motifs pour suivre celte mode,
Et hasarderaient trop s'ils changeaient de méthode.
Oyez plutôt. Un chien à cet art s'exerçant,
Un crocodile, avec un air compatissant,
Et l'oeil bénin, lui dit : « Que je vous trouve à plaindre
De vous hâter ainsi ! Prenez votre loisir.
A boire en poste il n'est aucun plaisir.
On y gagne la goutte. Incapable de feindre,
Je le tiens d'un docteur qui ne sait point menlir.
Buvez tranquillement. Eh ! qu'avez-vous à craindre ?
— Pas grand'chose, reprit le chien.
J'ai seulement un souvenir ancien
D'avoir vu certaine mâchoire,
Un jour que tu bâillais en nageant sur le dos.
LIVRE I. 21
J'en aime mieux, pour cause et raison pêremptoire,
Graver l'image en ma mémoire,
Qu'avoir l'empreinte sur mes os. »
Se garder des méchants est un point fort utile.
On ne saurait s'en méfier assez.
Leur ton câlin et leurs airs empressés
Sont caresses de crocodile.
13. L'ASPIC.
On dit que par un chant magique,
Dont ils ont l'étrange secret,
Certains enchanteurs de l'Afrique
Charment les serpents à souhait.
Un de ces faiseurs de prodiges
De son art montrait les prestiges
Au peuple, ami du merveilleux.
Contre les accords monstrueux
De l'infernale cantilène
Nul venin ne put résister.
22 FABLES.
Serpents ont beau se révolter,
Désormais leur morsure est vaine.
Seul, l'aspic, entre tous subtil et dangereux,
Sans sifflements et sans colère,
Sait déjouer des chants impérieux
L'horrible et solennel mystère.
Il fait un cercle de son corps,
Et de sa queue entourant ses oreilles,
Se rend sourd, et se rit des convulsifs efforts
De l'opérateur de merveilles.
Semblables à l'aspic, ceux que la voix du ciel
Trouble, et qui veulent s'en défendre,
Se mettent hors d'état d'entendre,
Pour pouvoir résister à son puissant appel.
14. L'OURS ET LES DEUX COMMÈRES.
Deux commères
Exemplaires,
Dans leur zèle puritain,
Faisaient, sans molle indulgence,
FABLES.
!5. LE LION ET LE CHIEN.
« Oignez vilain, il vous poindra ;
Poignez vilain, il vous oindra. »
Un petit chien, d'humeur aventureuse,
A tête folle, à gorge tapageuse,
Vint interrompre le sommeil
Du lion qui ronflait au fond de sa tanière.
Je laisse à penser le réveil
Du monarque à longue crinière.
Le chien, mourant de peur (on le serait à moins),
Du lion, à genoux, implore la clémence.
« Pardonnez, lui dit-il, je mettrai tous mes soins
A réparer mon insolence,
Avec zèle vous servirai,
Et de votre auguste visage,
Durant votre sommeil, mouches écarterai. >■
Sire lion n'était pas dans l'usage
D'épargner gens qui l'osaient déranger.
LIVRE I. 25
Mais cette fois, il trancha du bon prince,
Trouvant le chien trop chétif et trop mince
Pour faire un passable manger.
Le roquet, heureux d'être maigre,
Entre en service. Il fut sur un tel pié,
En commençant, que c'était grand'pitié
De voir qu'un chien fût traité comme un nègre.
Plus tard, du maître il gagna l'amitié :
. Son maintien humble, sa souplesse,
Sa profonde soumission
Avaient touché le coeur du roi lion.
Le nouveau favori ne vit là que faiblesse,
Étant d'une race de gens
Audacieux, dès que l'on cesse
De leur montrer griffes ou dents.
Du service il prit à son aise ;
Ensuite, il devint familier,
Et bientôt même, tracassier.
Voyant qu'on en riail : « Avant que je déplaise,
Se dit-il à lui-même, il en faudra beaucoup. »
Sur ce, croyant faire merveille,
Il aboie au lion, il lui saute à l'oreille,
Et le mord jusqu'au sang. Ce fut lors, à ce coup,
Que vite il fallut en démordre.
26 FABLES.
Le lion usa de moyens
Propres à ramener dans l'ordre
Certaines gens et certains chiens.
16. L'AIGLE ET LA FLÈCHE.
Un aigle, blessé d'une flèche,
Orgueilleux jusqu'en son trépas,
Disait : « Non, je n'en doute pas,
Ce trait mortel qui me dépêche
Au noir royaume de Pluton,
Qui de mon sang a pu se teindre,
Fut garni, pour si haut atteindre,
Des plumes d'un royal aiglon. »
C'étaient, hélas! des plumes de dindon.
LIVRE 1.
17. LE CHÊNE ET LE CHOU.
A côlé d'un gland mis en terre,
D'aventure, un chou fut planté.
Lorsque se fit sentir la chaleur de l'été,
■ Le gland germa, mais il ne poussa guère ;
Quelque chétive feuille, et de tige, néant.
Il ne se pressait pas, ayant du temps de reste.
Cependant son voisin, à se nourrir plus leste,
Ventru, gros, rebondi, paraissait un géant
Auprès du pauvre chêne à petite stature.
Aussi, comme il le protégeait,
Et l'abritait, et l'ombrageait,
Derrière sa large verdure.
Un beau matin, le beau chou disparut.
Fut-il gelé? Ne saurais trop qu'en dire.
Peut-être le mit-on à cuire.
Le chêne, au contraire, vécut,
Et grandit lentement. Sa tardive vieillesse
De choux-fleurs, choux pommés, et choux de toute espèce
Vit générations à ses pieds s'arrondir^
Croître rapidement, et plus vite périr.
28 FABLES.
Laboureur, dont le front arrose
La'terre de ses sueurs,
•Et qui, pour fruit de tes labeurs,
A peine, au bout de l'an, ajoutes quelque chose,
Trop souvent, rien, à ton petit avoir,
Quand de ta vie arrivera le soir,
Autour de Pâtre qui pétille
Rassemblant ta forte famille,
Dis-leur, honnête et fier : >< Attachez-vous au sol ;
Prospérez lentement, percez la terre dure ;
Ignorez la fraude et le dol.
Ne portez point envie à ces fils de l'ordure.
Qui s'engraissent en un seul jour,
Le lendemain, affreuse pourriture,
Dont on ne voudrait pas dans une basse-cour. »
LIVRE I. 20
18. L'ALOUETTE,
Du plus haut de l'air, l'alouette
Saluait le soleil levant,
Folle et joyeuse, en lui chantant
A plein gosier sa chansonnette.
Soudain, elle s'interrompit,
Et regardant là-bas dans l'ombre,
Dans le vallon encore sombre,
Elle vit son terrestre nid.
Elle en eut honte : « Quoi je daigne
Habiter cet humble séjour,
Moi qui, chaque malin, me baigne
Dans les premiers rayons du jour !
Allons, courage, et, dès cette heure,
Sur l'inaccessible rocher,
Où l'aigle établit sa demeure,
L'alouette osera nicher. »
Elle essaya. Quand, à grand'peine,
Elle eut, non sans reprendre haleine,
Apporté ses matériaux,
Et bien avancé, la bâtisse,
2.
FABLES.
Un souffle du vent des lieux hauts
Éparpilla son édifice.
Elle ne s'aperçut qu'alors,
Que cette folle hardiesse
Cadrait mal avec la faiblesse
Et de son aile, et de son corps.
De cette fable la morale
Est si commune, si banale,
Qu'on n'ose plus la répéter.
Cependant qu'elle court les rues,
Combien bâtissent dans les hues;
Qu'on verra se précipiter.
19. LE ROSSIGNOL ET LA PIE.
Un rossignol, caché sous le feuillage,
De son gracieux chant d'amour
Faisait retentir le bocage,
Et l'on entendait tour à tour
LIVRE I. 31
Sa roulade brillante et son joyeux ramage,
Ou les sons filés et plaintifs
De la note longue qui pleure.
Tout était silence à celte heure.
Les autres oiseaux attentifs
Écoutaient cette mélodie,
Et même l'on vit une pie
Suspendre un moment son caquet.
C'était, s'il faut tout dire, une jeune commère.
Vieille pie onques ne se tait ;
C'est déjà bien assez que jeune l'ait pu faire.
Margot, après ce long et mémorable effort,
Tout naturellement ressentit de plus fort
Le besoin de jaser, et ce désir d'apprendre,
Qui, sous le nom de curiosité,
Chez tout esDrit femelle a plein droit de cité.
De son nid haut perché s'empressant de descendre,
Elle s'approche en sautillant.
Et bavardant, et babillant,
Interrompt net le virtuose
Au beau milieu de sa chanson,
Lui demande pour quelle cause
Il vit caché dans ce buisson :
» Chantre des nuits* dit-elle, en ce lieu solitaire.;
32 FABLES.
D'où tu ne vois et n'entends rien,
Apprends-moi ce qui peut te plaire.
De mon logis aérien,
Plus heureuse que toi, j'aperçois à la ronde
Ce qui se passe par le monde,
Et j'ai de quoi causer. Mon beau musicien,
On prétend que ma voix détone,
Qu'elle est criarde et monotone.
Moi, je dis que mon entretien
Est plus varié que le tien.
Je puis conter mainte nouvelle ;
Caquet bon bec est mon surnom.
— Caquet bon bec, va-t-en, la belle,
Jouir en paix de ce renom,
Lui dit l'oiseau chanteur. Ce n'est pas sans raison
Que ta langue bavarde est partout abhorrée.
Dis le blanc, dis le noir, portes-en la livrée,
De ce talent je ne suis point jaloux.
Si, quittant ma chère retraite,
Et, comme toi, me postant en vedette,
Je débitais du pays la gazette,
Mes chanls en seraient-ils plus doux? »
Gens du bel air vous soutiennent sans rire
LIVRE I. 33
Qu'à leur commerce on trouve grand profit.
Si loin d'eux quelqu'un se retire,
Il vit en ours, il se rouille l'esprit.
Quant à moi, je les laisse dire.
LIVRE II
I. LE SOLDAT DE LUCULLUS.
Horace,bon poète, et fort mauvais soldat, ,
Raconte en ses vers qu'un goujat,
Servant sous Lucullus, à l'exemple du maître,
Avait su ramasser, honnêtement peut-être,
Une pleine bourse d'écus.
C'était là toute sa fortune.
Une nuit, las, n'en pouvant plus,
Les poings serrés, sans méfiance aucune,
11 s'en donna de ronfler tout son soû.
A son réveil, la bourse était partie,
Et les écus. Notre homme, ennuyé de la vie,
Aurait brûlé le monde. 11 s'en va comme un !mi
A l'assaut d'une forteresse.
Il lui faut tuer ou périr.
3
38 FABLES.
Tout cède, l'ennemi ne peut se maintenir
Contre sa fureur vengeresse.
En triomphe porté, d'honneurs on le chargea.
Triple part de butin, de sa bourse perdue,
Amplement le dédommagea.
Plus tard, Lucullus eut en vue
De prendre un château fort qui barrait son chemin.
11 s'adresse au héros : « A toi, du nom romain
De soutenir l'antique gloire.
Tes hauts faits s'inscriront aux fastes de l'histoire.
Va, le front ceint de tes lauriers,
D'autres l'orner encor plus beaux que les premiers.
Hé ! tu ne bouges pas? — Moi? Je ne suis pointivre,
Ni sot non plus. Qu'un gueux aux coups aille s'offrir.
J'ai la poche garnie, et ne veux point mourir,
Tant qu'il me reste de quoi vivre. »
Ancien fuyard et vieil épicurien,
Doutant de la vertu, niant le vrai courage,
Horace ne croyait à rien,
Et ne méritait pas de croire davantage.
LIVRE IL 39
2. L'ENFANT ET L'ARC-EN-CIEL.
Un enfant admirait, sur la voûte élhérée,
L'arc-en-ciel, dont la courbe immense et diaprée,
Couronnait l'orient d'un bandeau lumineux.
Du cercle aux sept couleurs l'arcade aérienne
Lui semblait poser sur la plaine
Son pied aux reflets glorieux.
Il voulut se plonger dans ces flots de lumière.
Impatient, il y courut;
Mais devant lui toujours s'enfuyait le mystère.
Tout disparut;
Et, la nuit étendant son voile,
Le pauvre enfant dut chercher dans le ciei
'Le secours de quelque humble étoile,
Pour retrouver le foyer paternel.
Combien, séduits par des lueurs brillantes,
Poursuivent de vaines amours,
■ Arc-en-ciel qui s'enfuit toujours.
Heureux qui, fatigué des courses décevantes,
A su trouver l'étoile à la pure splendeur,
Dont la voie est bénie au ciel du vrai bonheur.
40 FARLES.
3. LA POULE ET LE JEUNE COQ.
Une poule, malgré toute sa vigilance,
Vit un de ses poussins périr au fond d'un puits.
De sa douleur, de ses ennuis,
Je ne décrirai pas l'extrême violence ; .
De la réalité je resterais trop loin.
La mère éplorée eut grand soin
D'inspirer la terreur pour cette triste place
A l'aîné de ses fils, naguère émancipé,
Jeune coq, orgueil de sa race.
Après un long discours de pleurs entrecoupé,
Elle lui fit promettre et donner sa parole ,
Qu'il n'approcherait pas de l'infernal pertuis.
Sa parole d'honneur? non, parole de fils.
Dans sa foi vive au maternel symbole,
Elle ne connut pas de serment plus sacré.
Fruit défendu toujours fut désiré.
Notre cochet, qui, de sa vie,
A ce trou noir, peut-être, n'eût songé,
D'aller le voir grilla d'envie,
Dès l'instant qu'on eut exigé
Qu'il fît promesse du contraire.
LIVRE II. i
« Laissons, dit-il, aux poules, aux chapons,
D'indignes peurs; je suis né pour la guerre.
Cette insistance de ma mère,
D'ailleurs, me donne des soupçons
Que, pour sa famille nouvelle,
Ce creux lui sert de cache et de grenier secret.
Je veux en avoir le coeur net. »
Il escalade, à ces mots, la margelle,
Autrement.dit, le garde-fou.
Pour regarder en bas, il allonge le cou.
Un coq, du profond de l'abîme,
Semble le menacer, bec en avant tendu.
« Que ma mère est pusillanime !
Dit-il, voilà pourquoi ce lieu m'est défendu.
Un pieux, mais vain artifice
M'éloignait des combats. » Ce disant, il hérisse
Les plumes de son cou. L'image en fait autant.
De ces défis la vue irrite
Les esprits du fier combattant,
Qui, tète en bas, se précipite,
Et va se noyer dans le puits.
Sollicitude exagérée,
.Vigilance trop effarée,
Porte souvent de ces malheureux fruits.
12 ' FABLES.
4. LE BOEUF ET LA MOUCHE.
Un boeuf, péniblement, tirait une charrue.
La chaleur l'accablait; au ciel pas une nue.
Ensanglanté par l'aiguillon,
Dans la glèbe durcie il creusait son sillon.
Enfin, las et rendu, pour souffler il s'arrête.
Voltigeant, bourdonnant tout autour de sa tête,
Une mouche lui dit : « Voudras-tu m'exçuser?
Mon indiscrétion, je l'avoue, est sans bornes.
J'aurais dû réfléchir, avant de me poser.
Étourdiment sur une de tes cornes ,
Qu'à ton front déjà las mon corps allait peser.
J'irai m'asseoir ailleurs ; ta misère me touche,
Et je veux te montrer que je suis bonne mouche.
— Grand'merci, répondit le boeuf,
Pour ta compassion. Mais j'apprends-là du neuf.
Tu dis qu'outre mon joug, je portais quelque chose?)
De la paix, de la guerre, et du mal,,et du bien,
Et de tout, importants prétendent être cause.
Us bourdonnent beaucoup; pesés, ils ne sont rien.
LIVRE II. /'o
b. LE VOLEUR ET LE CHIEN.
Un chien faisait si bonne garde
Autour d'une maison, que messieurs les voleurs,
N'osant pas s'y frotter, allaient voler ailleurs.
Pour l'honneur de la gent pillarde,
Le cas était grave et scabreux.
Un rose-croix de l'ordre ténébreux
Voulut risquer cette aventure.
D'un honnête bourgeois affectant la tournure,
Et, pour donner moins de soupçon,
Avant que la nuit fût obscure,
Il s'approcha de la maison.
« Qui vive ? » dit le chien, active sentinelle.
« Ami, lui répond le galant.
On m'a parlé de toi comme d'un chien modèle ;
Je t'apporte un gâteau que je crois excellent.
Çà, lions amitié. » Bridant sa gourmandise,
Le chien lui répondit: « Entre amis, la franchise
Est de précepte. A mon ami nouveau,
Je dirai donc qu'il en est pour sa peine,
Pour son temps et pour son gâteau.
4 FABLES.
Ta libéralité soudaine
M'est suspecte. Je vois très-bien
Où tu veux en venir; tu crois payer un traître,
. Puis faire payer cher au maître
Les gâteaux donnés à son chien.
Serviteur; ici ta présence
Est inutile, et tu peux détaler.
Dès cet instant, ma vigilance,
En ton honneur, va redoubler. »
L'AVARE ET LA FOURMI
Harpagon, le pince-maille,
Ladre d'estoc et de taille,
S'en alla chez la fourmi,
Faire visite d'ami.
Après les saluts d'usage,
« Je viens, si tu le permets,
Voir, dit-il, quelques secrets
De ton excellent ménage.
LIVRE 11. 45
En tous lieux j'entends vanter
Ton épargne prévoyante;
Moi, qui prétends t'imiter,
On me siffle, on me tourmente,
On me traite de grigou,
De vilain et de Jean-crasse.
On ne veut pas que j'amasse
Mon petit bien sou sur sou. »
La fourmi, bonne personne,
Malgré le contraire bruit,
A son grenier le conduit.
C'était la fin de l'automne ,
Et le riche souterrain
Jusqu'à la gueule était plein.
La fourmi dit à son hôte :
« Pour voir comme je m'y prends,
Pense à revenir, sans faute,
Me visiter au printemps. »
Quand il revint, place nette,
Pas une seule miette,
Pas un fétu, rien dedans.
« Qu'as-tu fait, la dépensière,
S'écria-t-il en colère,
De ce grand amas de blé ?
3.
LIVRE II. 47
7. LA GAZELLE.
Une gazelle à la course rapide,
Fille élégante du désert,
Sur cet espace immense et découvert •
Promenant son regard timide,
Ne voyait partout qu'ennemis ;
Le lion rugissant, et la hideuse hyène,
Et la panthère souple, à la marche incertaine,
Monstres que la terre africaine,
Ou plutôt l'enfer a vomis.
Alors, la gazelle légère
S'enfuit, plus vite que le vent,
Et de la race meurtrière
Évita la cruelle dent.
Lorsque, échappée à leur poursuite,
Elle put arrêter sa fuite,
. Et ne vit plus être vivant,
Secouant sa tète mutine,
« J'ai, se dit-elle, taille fine,
Regard perçant et pieas légers,
Pour la gazelle vigilante,
48 FAHLES.
Le désert n'a point de dangers. »
Encore elle parlait, quand, d'une marche lente,
Un énorme serpent, dans le sable caché,
Rampant presque sous terre, enfin s'est approché.
Il se dresse soudain, menaçant et terrible.
Fuis, gazelle, fuis vite, un bond est précieux.
Elle voudrait, mais, las! dans ses beaux yeux
Le reptile a fixé déjà son oeil horrible.
Elle est perdue. Insensible à ses cris,
Le monstre, que le ciel confonde ! ■
La couvre de sa bave immonde,
L'enserre en ses mortels replis.
Jeune femme, qui plains la mourante gazelle,
Autour de toi, comme autour d'elle,
Rôdent lion et léopard.
Tu les vois, les fuis, les évites.
Tandis que tu t'en félicites ,
Prends garde aux serpents hypocrites;
Ils se démasquent, mais trop tard.
LIVRE II. 49
8. LE MILAN ET LES COLOMBES.
L'aigle mourut. Les oiseaux s'assemblèrent
Pour lui donner un successeur.
Le défunt les ayant traités en bon seigneur,
A nommer un autre aigle entreeuxilss'accordèrent,
Mais dans tout le pays vainement ils cherchèrent,
Sans en pouvoir trouver un.
. Cet oiseau n'est pas commun.
Faute d'aigle, on dut élire
Prince de l'air un moins noble baron,
Toujours oiseau de proie. Il faut être larron,
Chez les bêtes, s'entend, pour exercer l'empire.
Comices réunis, avant d'aller aux voix,
On voulut discuter les choix,
Et l'on entendit à la fois
Orateurs de toute nuance,
Depuis le canard de Rouen,
Jusqu'au rossignol de Provence.
Le vautour et le milan
Seuls à ce choc résistèrent,
Et bec à bec demeurèrent
80 FABLES.
Uniques compétiteurs.
Ils n'étaient pas les meilleurs.
Pour le vautour cabalait sans scrupule
La gent pillarde des moineaux.
Pour le milan votaient les étourneaux,
Tribu confiante et crédule.
Les colombes n'étaient d'aucun des deux partis.
Elles avaient raison, du moins à mon avis ;
Entre l'un et l'autre compère
Le meilleur choix étant de n'en point faire.
Du peuple habitant de l'air
La volonté souveraine,
Longtemps restée incertaine,
Dans l'urne du scrutin s'allait tirer au clair,
Quand milan le bon apôtre,
Marmottant sa patenôtre,
. Portant dans son bec crochu
Un rameau d'olivier, des colombes s'approche.
«J'ai des torts, leur dit-il, que mon coeur me reproche.
Si l'empire m'était échu,
Je n'userais delà puissance,'
Que pour les réparer, prendrais votre défense
Envers et contre tous. Allons, faites-moi roi.
Je vous protégerai, recevez-en ma foi.
LIVRE II. SI
Que si mon nom et mes prouesses
Révoltent vos délicatesses,
Vous aurez le vautour pour prince et gouverneur.
— Le vautour ! ô l'affreux seigneur, »
S'exclama la blanche cohorte.
Le milan fut élu. Quand il tint le pouvoir,
lien usa de belle sorte.
Griffes, bec, firent leur devoir,
Malgré les plaintes impuissantes.
Une des rares survivantes
Dit alors : « Nous l'avons voulu.
Le pèlerin était connu,
Et la plus vulgaire prudence,
Sous sa robe de pénitence,
Eût deviné le pied fourchu. »
9. LE ROSSIGNOL, LE PAON ET LA ROSE.
On lit dans un conte persan
Que le rossignol et le paon
Devinrent rivaux pour la rose.
La belle fleur, à peine éclpse4
52 FABLES.
Exhalait ses jeunes parfums.
Quand cessent les bruits importuns,
Quand tout se lait, quand tout repose,
Le rossignol, dans le buisson
Où se berce la rose,
Lui dit sa douce chanson.
Le paon, dans le jardin étalant son plumage,
Se pavanait, prenait des airs vainqueurs,
Et, pour marquer son glorieux passage,
Effeuillait quelques pauvres fleurs,
Dont les débris jonchaient la terre.
Il voulut aborder la reine du parterre.
Aussitôt qu'il s'en approcha,
Aux épines il accrocha
Son manteau d'or, d'azur et d'émeraude.
On se moqua de sa mine penaude,
Et la dédaigneuse lui dit :
« Mon beau Monsieur, une élégante mise
Ne suffit point Nà gagner fleur exquise.
Pour nous, l'âme est plus que l'habit.
Du rossignol modeste est la parure,
Mais il sait charmer la nature
Par son chant, écho de son coeur.
A lui la plus aimable fleur. »