//img.uscri.be/pth/b13f5c52018d0c0ef853bbee7f399645a823add7
Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 0,99 € Lire un extrait

Lecture en ligne + Téléchargement

Format(s) : PDF

sans DRM

Fleur de péché / Ernest Daudet

De
330 pages
Charpentier et Cie (Paris). 1872. 1 vol. (326 p.) ; in-18.
Les Documents issus des collections de la BnF ne peuvent faire l’objet que d’une utilisation privée, toute autre réutilisation des Documents doit faire l’objet d’une licence contractée avec la BnF.
Voir plus Voir moins

M. ARDOUIN 1973
FLEUR DE PÉCHÉ
DU MÊME AUTEUR
LE CARDINAL CONSALVI, Etude diplomatique. Michel Lévy, 1863 1 vol.
THÉRÈSE. E. Dentu, 1860. ....... ..... .,; 1 "
LES DUPERIES DE L'AMOUR. Michel Lévy, 1865..;...... 1 »
LA VÉNUS DE GORDES (en collaboration avec M. BÉLOT). Ach. Faure,
1867..... ;........ 1 »
LA SUCCESSION CHAVANET. Librairie internationale, 1867..... ... 2 »
LE PRINCE POGOUTZINE. Dentu, 1869.
LES SOIXANTE ET UNE VICTIMES DE LA GLACIÈRE. Lachaud, 1869......... 3 »
LE MISSIONNAIRE. Charpentier, 1869 .. ; ;... 1 "
LE ROMAN D'UNE JEUNE FILLE. Charpentier, 1869 1 «
JEAN-LE-GUEUX. Dentu, 1872.. . 1 »
LES DAMES DE RIBEAUPÏN. Lachaud, 1872 .. .. 1 «
L'AGONIE DE LA COMMUNE. Lachaud, 1871.. ; . ... 1 »
SOUS PRESSE
MINISTRE !.. . ... 1 »
VIE ET AVENTURES DE MADELEINE. .. 1 »
MON HISTOIRE ;... 1 "
LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE SOUS LE SECOND EMPIRE.. 2 »
CORBEIL. — Typ. et stér. de CRETE FILS.
ERNEST DAUDET
FLEUR DE PÉCHE
PARIS
CHARPENTIER ET Cie, LIBRAIRES-ÉDITEURS
28, QUAI DU LOUVRE
1872
AU MEILLEUR ET AU PLUS CHER DE MES AMIS
A MON FRÈRE
ALPHONSE DAUDET
E. D.
FLEUR DE PÉCHÉ
PREMIÈRE PARTIE
.... Le matin venu, lorsque nous eûmes dépassé
la station de Villeneuve-Saint-Georges, je baissai
les stores du wagon et mis la tête à la portière. Une
bouffée d'air pur fouetta mon front qu'avaient
alourdi les,fatigues du voyage et l'atmosphère viciée
de cette voiture dans laquelle, au nombre de trente,
nous avions passé la nuit. Soulagé par ce bain de
fraîcheur, je regardai devant moi.
Dans le ciel clair tremblaient des vapeurs roses
dont les contours étaient dorés par le soleil levant.
Offrant à l'oeil le riant spectacle de villas,; de
maisonnettes, de châteaux capricieusement dissé-
minés, au fond des prés et sur les hauteurs, une
vallée vaste, coupée par la Seine, par des sentiers
2 FLEUR DE PÉCHÉ.
fleuris, par des routes aux pavés larges et blancs,,
courant entre une double rangée de peupliers,
s'étendait au loin. Des collines boisées fermaient
l'horizon. A droite, dans une brume épaisse, on
voyait, avec des formes vagues, indécises, des clo-
chers, des cheminées, des tours, des toits et, res-
plendissant sous les feux de l'aurore, un dôme d'or,
coupé à sa base par une large bande rouge qui,
semblable à la trace d'un éperon lumineux, rayait
l'azur que ses reflets embrasaient.
— C'est Paris ! dit une voix près de moi.
Le train s'enfonça dans une tranchée, entre deux
talus élevés. Le panorama que je n'avais fait qu'en-
trevoir disparut. Nous allions comme le vent. J'ai
souvent rémarqué depuis que sur les chemins de fer
on va plus vite à l'arrivée qu'au départ. On dirait que,
pareille à un cheval dont l'odeur de l'écurie excite
la vitesse, la locomotive subit, au terme de la
route, un mouvement plus violent d'attraction. Ce
détail ne me frappa guère en ce moment. J'étais
sous l'empire d'une préoccupation unique, puissante,
absorbante : j'arrivais dans Paris!
Celui-là eût été sûrement l'objet de mes railleries
qui m'eût dit un mois auparavant que ce voyage,
longtemps désiré, je le ferais malheureux, pauvre,
orphelin. Je ne pouvais prévoir alors qu'en moins de
trente jours, je verrais entrer à la fois dans la mai-
FLEUR DE PECHE. 3
son paternelle où j'avais grandi la ruine et la mort,
que mon existence subirait une transformation
radicale; qu'ayant, ainsi qu'on dit en langue vul-
gaire, mangé mon pain blanc le premier, je serais
réduit à me contenter de pain noir, et que le travail,
jusqu'alors considéré par moi comme un passe-
temps, deviendrait une impérieuse nécessité, l'uni-
que moyen de ne pas mourir de faim.
Non! dussé-je vivre un siècle, je ne perdrai
jamais le souvenir des angoisses de mon coeur,
à l'heure où j'arrivais au terme de mon voyage. On
dit qu'à vingt-cinq ans l'on n'est pas accessible au
découragement. C'est un. mensonge. Je ne fus ja-
mais si découragé que durant le jour que je raconte.
Il est vrai que j'avais été frappé de la manière la plus
cruelle, la plus imprévue. Mon entrée dans Paris se
ressentit de cette disposition particulière de mon
être. La gare me parut sombre, les rues sans gaieté.
Il me sembla lire sur le visage des passants des dou-
tes non moins douloureux que les miens. C'était en
juin. On s'était battu la veille. Quand je passai
devant le Panthéon, je vis des troupes en armes, des
maisons en ruine, les degrés du monument labourés
par les boulets et rougis par le sang. Je connus ainsi
les horreurs de la guerre civile.
Devant un hôtel de modeste apparence, dans
la rue de Tournon, le cabriolet qui portait Antony
4 FLEUR DE PÉCHÉ.
Fontanes et sa fortune s'arrêta. Je mis pied à terre,
et je franchis, ma valise à la main, le seuil de cette
maison. Un homme au teint blême, souffreteux, vêtu
d'un pantalon noir râpé, d'une vareuse de laine
grise, fumait, les bras croisés, les yeux au ciel. Il les
abaissa vers moi.
'—Le maître de l'hôtel? lui dis-je.
— C'est moi, monsieur.
— Un de vos anciens locataires, M. Bose, de Nî-
mes, m'a engagé à descendre chez vous. Pouvez-vous
me louer une chambre?
— Au mois ou à la journée?
—Au mois et à bas prix.
—Je peux vous en donner une au cinquième
étage, à quinze francs par mois. Vous y serez à mer-
veille.
— Oh! tout me convient.
Il entra dans une vaste pièce carrée qui s'ouvrait
à droite, sous le vestibule, y prit une clef au milieu
de beaucoup d'autres suspendues contre le mur à
des crochets numérotés, et, passant devant moi, se
mit à gravir lentement un escalier en bois, peint en
rouge et ciré. Je le suivis. La maison était sombre,
humide, silencieuse. Cependant, quand il ouvrit la
porte de la chambre qu'il me destinait, un rayon de
soleil s'en échappa. Cette chambre était sous les toits,
mesurant quatre mètres en long, autant en large,
FLEUR DE PÉCHÉ. 5
éclairée par une large fenêtre à tabatière. La
vive lumière qui y pénétrait par là, ne permettait
pas de dissimuler la pauvreté du mobilier, composé
d'une couchette en fer, d'une table, de deux chaises
et d'une commode sur laquelle se trouvaient une cu-
vette et un pot à eau. Il y avait encore; dans un coin,
un poêle en faïence, ébréché, rayé, brûlé.; sur les
briques, un tapis trop étroit qui montrait la corde. Je
déclarai sur-le-champ que la chambre me convenait.
Je payai d'avance le premier terme; Puis, lorsque
l'homme fut sorti, je tombai; sur une chaise et je
pleurai amèrement. Jamais je n'avais eu, d'une ma-
nière plus sensible, conscience de mon isolement et
de l'abandon auquel j'étais livré.
Là, dans cette chambre de pauvre, que les valets
qui me servaient naguère, n'eussent pas voulue pour
eux, toute ma vie passée se déroula :la maison char-
mante dans laquelle j'avais grandi, mon appartement
où tout était à souhait pour le plaisir des yeux et les
aises du corps, le jardin dont j'avais tant de fois
parcouru les allées, mes amitiés d'enfant, mes amours
de jeune homme ; et, planant sur ces souvenirs d'une
réalité brisée d'hier seulement, la figure adorée de
mon père, dont la mort me laissait désespéré parmi
tant de ruines! Le son grave des heures descendant
d'une horloge du voisinage m'arracha à cette explo-
sion de mes douleurs trop contenues, me rappelant
1.
6 FLEUR DE PÉCHÉ.
que j'avais quitté ma ville natale non pour pleurer,
mais pour combattre, afin d'atteindre le but assigné
désormais à ma vie, le payement intégral des dettes
de mon père.
Mon voyage avait duré deux jours. J'étais brisé. Je
sortis néanmoins, sans chercher à goûter aucun
repos. Après avoir pris dans un restaurant modeste
un repas dont mon jeune estomac avait besoin,
je marchai longtemps devant moi. J'arrivai dans une
rue dont le nom, entrevu par hasard, me mit en
mémoire que j'étais porteur d'une lettre de re-
commandation pour une. personne y demeurant.
Mon fidèle ami Bose, au moment où je quittais
Nîmes, avait voulu me donner cette preuve d'at-
tachement, m'assurant que l'homme auquel il
m'adressait s'efforcerait de m'être utile. Je fouillai
dans mes poches. Au fond d'un portefeuille je
trouvai cette lettre, destinée à M. Guéant, rue
du Faubourg-du-Roule. Comme elle n'était pas
cachetée, je l'ouvris et lus ce qui suit :
« Mon cher protecteur, ce billet vous sera remis
par mon camarade Antony Fontanes que je recom-
mande à votre bienveillance. Ce jeune homme
est le fils d'un honorable banquier de Nîmes, mort
récemment à la suite des derniers événements'
politiques qui ont brisé sa position comme ils en ont
brisé tant d'autres, et précipité sa ruine. On a pré-
FLEUR DE PECHE. 7
tendu qu'obligé de déposer son bilan, M. Fontanes,
désespéré, a perdu la raison, et s'est donné la mort.
Mais on n'a pu prouver le suicide, et j'aime mieux
croire que le pauvre homme a succombé sous le
poids de son chagrin. Quoi qu'il en soit, son fils
reste sans patrimoine, après avoir grandi dans
l'opulence. Avec un courage qui vous le fera aimer,
il a promis aux créanciers de son père de les payer
aussitôt qu'il le pourrait. Résolu au travail, il"
part pour Paris avec l'espérance d'y trouver une
position. Quoique nous traversions des temps trou-
blés, je vous l'envoie, à vous qu'une infortune
imméritée et noblement supportée n'a jamais laissé
insensible, convaincu qu'en souvenir de moi, qui
vous dois tout, vous consentirez à le servir. Il est
instruit, admirablement élevé, d'une intelligence
supérieure, et, comme vous en jugerez, en état de
remplir des fonctions difficiles. Ayez pour lui un
peu de cet' attachement dont vous m'avez donné
tant de preuves, et soyez certain que ni lui ni moi,
ne serons ingrats. »
Si j'avais conservé quelque indécision sur l'usage
que je dévais faire de cette lettre, un tel langage
aurait suffi pour y mettre un terme. D'ailleurs,
Bose m'avait souvent parlé de M. Guéant, pair
de France sous le gouvernement de. Juillet, dont
l'influence l'avait doté de la recette générale de
8 FLEUR DE PECHE.
Nîmes. Je savais, à n'en pouvoir douter, que
M. Guéant était serviable, généreux, reconnaissant.
Machinalement, je marchai dans la rue du Fau-
bourg-du-Roule, et quelques instants après, j'atten-
dais dans un vaste salon, au premier étage d'un
somptueux hôtel, que le valet de chambre de
M. Guéant lui eût annoncé ma visite. Je n'attendis
pas longtemps. Une portière se souleva, et l'ami de
Bose parut.
Je jugeai qu'il devait avoir près de soixante ans. Il
était grand, maigre, blond, d'une physionomie
calme et froide qui eût paru dédaigneuse sans
l'expression de bonté qui se lisait dans les yeux.
Des favoris légers et fins encadraient le visage. On
eût dit d'un Anglais. Je remis à M. Guéant la lettre
de Bose. Il la lut, interrompant deux fois sa lecture
pour me regarder. Puis, il me tendit la. main en
souriant et me parla en ces termes :
— C'est de tout coeur que je chercherai à vous être
utile, à vous trouver un emploi conforme à vos
aptitudes et à votre mérite. Mais, le moment ac-
tuel est bien mal choisi pour se mettre en campagne.
Nous sommes encore en pleine crise, et je ne sais
quand ni comment nous en sortirons. Hier, on se
battait dansles rues. Peut-être se battra-t-on demain.
Pouvez-vous attendre?
— Pas trop longtemps.
FLEUR DE PÉCHÉ. 9
— Oui, je comprends, vous avez hâte de travail-
ler, me répondit M. Guéant.
Il réfléchit un moment, puis il reprit :
— Quoiqu'ayant appartenu, comme membre de la
Chambre des. pairs, au gouvernement renversé, je
compte assez d'amis dans le nouveau pour tenter de
vous servir. Toutefois, est-il conforme aux intérêts
de votre avenir d'accepter des fonctions en ce mo-
ment? L'état de choses actuel ne durera pas. La
France n'est pas mûre pour la république. Avant peu
nous aurons rétabli la monarchie. Ne vous repenti-
rez-vous pas alors de vous être compromis au service
d'une cause condamnée?
J'interrompis ce discours par ces mots :
— J'ai eu déjà l'honneur de vous dire, monsieur,
que je ne pouvais ni chôisir ni attendre.
Cette réponse sembla contrarier M. Guéant. Il
marchait à petits pas dans le salon, réfléchissant, me
regardant fréquemment, irrésolu, préoccupé. Sou-
dain, il se rapprocha et me dit :
— Tenez, écoutez-moi. Je travaille en ce moment
à un grand ouvrage sur le régime économique de
notre pays. Ces questions ont fait l'objet de mes étu-
des constantes. Mais, jusqu'àla révolution, mêlé à la
vie active, je n'avais pu mettre en ordre mes idées
sur ce point. Maintenant, je profite des loisirs qu'elle
m'a faits et je tente cette oeuvré. Elle est gigantes-
10 FLEUR DE PÉCHÉ.
que. D'abord je ne voulais que préparer un mémoire.
Mais, peu à peu, au contact de mon sujet, mon plan
s'est agrandi. Au lieu d'un mémoire, c'est un grand
ouvrage que j'écrirai. Il aura trois volumes et m'oc-
cupera deux ans au moins. Voulez-vous être mon
collaborateur pendant ces deux années ?
Cette offre spontanée, dictée à M. Guéant, ainsi
qu'il me l'avoua plus tard, par la confiance subite
que je lui avais inspirée, me toucha profondément. Je
voulus lui exprimer ma gratitude. Il ne m'en laissa
pas le loisir. Entrant dans des détails qu'il n'y a pas
lieu d'énumérer ici, il m'exposa le plan de son livre,
qui était véritablement la conception d'un homme
d'État, et me dit les services que je pourrais lui ren-
dre. Il s'agissait de mettre en ordre' les notes qu'il
accumulait depuis dix ans, d'analyser les livres déjà
publiés sur le sujet qu'il voulait traiter à nouveau, de
rechercher dans les annales parlementaires et politi-
ques tout ce qui se rapportait à la question qu'il exa-
minait, enfin d'écrire l'oeuvre sous sa dictée. Il ne
me parut pas que cette tâche dût être au-dessus de
mes forces. Je le lui avouai. Il s'en montra satisfait.
— Pendant que nous travaillerons ensemble,
ajouta-t-il, les événements suivront leur cours. La
situation générale s'améliorera et nous préparera un
avenir moins incertain. Je pourrai alors m'occuper
efficacement de vous, et j'y serai d'autant mieux dis-
FLEUR DE PÉCHÉ. 11
posé que je pourrai invoquer, auprès des personnes
à qui je vous recommanderai, les services que vous
m'aurez rendus. Ma proposition vous convient-elle ?
— C'est plus que je n'espérais.
— Voilà donc qui est arrangé. Je vous accorde
quinze jours pour vous disposer à vos fonctions
nouvelles. Revenez, à l'expiration de ce délai,
prendre votre place dans ma maison. Vous l'habi-
terez. C'est indispensable, car je suis sur pied de
grand- matin, et je vous emploierai tous les jours
de six heures à midi. Mais soyez sans inquiétude. Je
suis veuf et n'ai qu'une fille, dont la présence ne
sera jamais pour vous un embarras. Il ne tiendra
qu'à vous de ne la pas voir, car je vous laisserai
libre aux heures où elle quitte sa chambre.
Il posa de la sorte toutes les. conditions de notre
arrangement. Il apporta dans ces détails tant de
délicatesse et de bon ne grâce, que je ne songeai qu'à
me féliciter, convaincu qu'il ne saurait surgir entre
un homme tel que lui et un homme tel que moi,
aucune difficulté. Je lui tendis la main. La sienne
y tomba. Nos paroles furent échangées. J'étais lié,
heureux de l'être et d'avoir du premier coup con-
quis la sécurité du présent et des espérances légi-
times pour l'avenir. Je ne pouvais prévoir quels
formidables périls me préparait ma vie nouvelle, ni
que j'y succomberais.
12 FLEUR DE PECHE.
II
Ayant vu de mes yeux et en quelque sorte tou-
ché de mes doigts le luxe au milieu duquel vivait
M. Guéant, je crus qu'il était riche. On le croyait
généralement. C'est seulement plus tard, dans des
circonstances étroitement liées aux événements qui
font l'objet de mon récit, que je pus apprécier la
fausseté; de cette opinion. La vérité, c'est que le
bien patrimonial de M. Guéant était presque mo-
deste. Son père, commissaire des guerres sous
l'Empire, s'était, il est vrai, enrichi. Mais il s'était
ensuite ruiné. Lui-même, avant d'occuper un fau-
teuil à la Chambre des pairs, où l'avait conduit la
protection de M. Guizot non moins que son mérite
personnel, était resté douze ans membre du conseil
d'État. Ces fonctions ne pouvaient l'enrichir, Mais,
une fois élevé à la dignité de pair, il prêta son nom
à des spéculations financières,' à des affaires indus-
trielles, qui accrurent ses revenus dans des propor-
tions telles qu'il put jouir des avantages d'une
grande fortune. Il lui eût été facile de mettre tous
les ans une somme considérable de côté, et de pré-
parer à sa fille un héritage opulent. Il n'en fit rien
et dépensa toutes ses ressources au fur et à mesure
qu'elles lui arrivaient.
FLEUR DE PECHE. 13
Je n'ai jamais pu comprendre comment cet hom-
me sensé, de goûts modestes, avait pu commettre
une telle imprudence et sacrifier l'avenir à des be-
soins de luxe que personnellement il ne semblait
pas éprouver. Il dut en résulter pour lui des diffi-
cultés violentes, notamment durant la crise survenue
après la révolution de 1848, qui, brusquement;
arrêta toutes les affaires, Mais il n'en laissa rien
paraître, et ce fut un hasard inattendu qui me révéla
plus tard, je le répète, les embarras de sa situation.
Ainsi que nous en étions convenus, je m' installai
chez lui quinze jours après notre première entrevue.
Il habitait, je l'ai dit, dans la partie du faubourg du
Roule qui avoisine la rue de Courcelles. Il possédait
là un très-confortable hôtel, construit entre cour et
jardin. Sa propriété s'étendait jusqu'à celle qui porte
le nom de Folie-Beaujon, et que connaissent tous les
Parisiens. Celle-ci-existe encore. Celle de M., Guéant,
au contraire, a disparu dans les démolitions qui
ont transformé ce, quartier. L'habitation était assez
vaste, bien aménagée les salons au rez-de-chaussée,
les chambres au premier étage, A. droite du grand
corps de logis se trouvait un petit pavillon, avec
entrée particulière par la cour, dont les croisées
s'ouvraient sur le jardin. C'est dans ce pavillon que
je fus logé. Mon appartement se composait de trois
pièces. Il communiquait avec l'hôtel par un pont
14 FLEUR DE PÉCHÉ.
couvert formant galerie,' de telle sorte que je pou-
vais, à mon gré, entrer et sortir sans être vu", et
aller dans l'intérieur du grand bâtiment sans être
obligé de passer par le jardin ou par la cour C'est
à dessein que je m'étends sur la topographie des
lieux où j'allais vivre. On appréciera plus tard l'uti-
lité de cette description.
Ce fut un soir d'été, vers neuf heures, que je pris
possession de mon, nouveau domicile. M. Guéant
m'avait attendu pour m'en faire les honneurs. Je
visitai avec lui une partie de l'hôtel. Il m'indiqua
le trajet que j'avais à parcourir pour aller de mon
appartement dans le sien, où je devais le rejoindre
chaque matin pour travailler avec lui. Il me pré-
senta le domestique chargé de me servir et ne me
quitta qu'après s'être assuré que rien ne me man-
quait.
— A demain ! me dit-il en me.serrant la main.
Je l'accompagnai jusqu'à la porte de mon appar-
tement. Puis, je revins dans ma chambre. Elle me
parut charmante, mais avec je ne sais quoi de mys-
térieux. Des tapisseries anciennes, représentant des
scènes mythologiques, étaient tendues sur les murs, au
plafond et sur le parquet. Les personnages, hommes
et femmes, me poursuivaient de leur regard immo-
bile, de telle sorte qu'il me fut d'abord impossible
de me croire seul. Il y avait, entre autres, une
FLEUR DE PECHE. 13
Daphné changée en laurier qui me causa une im-
pression absolument inexprimable. Ses yeux disaient
l'angoisse, la terreur. Poursuivie par le dieu qu'avait
charmé sa beauté, elle fuyait, à peine vêtue, les bras
levés au ciel, les mains déjà métamorphosées en
rameaux vivaces, comme dans le groupe de Bernin
que.possède la villa Borghèse. Sa tête penchée en
arrière se retournait de mon côté. Ses traits m'en
rappelaient d'autres que, déjà, j'avais entrevus, sinon
dans la réalité, du moins dans un rêve. Son corps
offrait à mon admiration des contours suaves, et,
chose étrange ! j'acquis instantanément la conviction
qu'une femme semblable à celle dont je voyais l'i-
mage entrait d'une manière brutale dans ma vie et
prenait victorieusement possession de mon coeur.
Explique qui pourra ce phénomène. Je le subis tel
que j'essaye de le décrire, et ce fut pour échapper à
l'obsession douloureuse dont j'étais l'objet que je
m'approchai de la croisée. Elle était ouverte.
Sous les rayons tremblants mais clairs de la lune,
j'embrassai d'un seul regard le jardin de l'hôtel.
Ceux du voisinage le faisaient paraître plus grand
qu'il n'était en réalité, illusion à laquelle aidaient les
arbres plantés, devant les murs et qui les dissimu-
laient. Une belle pelouse se déroulait sous mes croi-
sées comme un tapis fleuri et velouté. Des parfums
exquis montaient' jusqu'à moi, et je bénis le destin
10 FLEUR DE PÉCHÉ.
qui me jetait, au lendemain de mes jours de dou-
leur et de misère, dans une maison où tout jusqu'aux
plantes semblait se mèttre en frais pour me faire
bon accueil.
La vision que je venais d'avoir, une minute plus
tôt, était oubliée. Mon être entier jouissait dû spec-
tacle de cette nuit sereine et calme qui m'apportait
la lumière intérieure et le repos. Soudain une voix
s'éleva dans le silence, une voix mélodieuse, conte-
nue, chantant ou plutôt fredonnant un air que d'a-
bord je ne reconnus pas. Je prêtai l'oreille. La voix,
qui venait du fond du jardin, se rapprochait. J'écou-
tai mieux, m'attendant à entendre un chant en har-
monie avec les impressions que j'éprouvais. Décep-
tion! C'était je ne sais quel refrain de chanson
populaire, triviale, colportée depuis dix ans par les
orgues de Barbarie.
Au même moment, la chanteuse se montra. Elle
était vêtue de blanc et marchait à petits pas, mais
avec une allure jeune, fière, alerte, l'allure de là
jeunesse et de la. beauté. Je ne pus voir ses traits,
mais je vis une taille de statue, des cheveux abon-
dants et des lignes d'une pureté merveilleuse. Cette
femme, qui surgissait à l'improviste dû massif formé
par les tilleuls placés au fond du jardin, traversa la
pelouse et entra dans l'hôtel. Puis, le silence se fit
de nouveau. Je quittai la croisée et je contemplai
FLEUR DE PECHE. 17
avec une émotion moindre la Daphné placée en face
de mon lit. Je ne sais pourquoi, je fus convaincu
que la personne que je venais d'entrevoir lui res-
semblait; Ai-je besoin d'ajouter que mon sommeil
fut traversé par, des rêves qui me montraient la
nymphe descendant de son cadre, pour se promener
autour de mon lit, vêtue de blanc comme la chan-
teuse inconnue?
Le lendemain, j'étais levé avant le soleil, et j'en-
trais en même temps que lui dans la chambre de
M. Guéant. Il était déjà debout ; il vint à ma rencon-
tre, en souriant, et me dit :
- Avez-voûs bien dormi, monsieur mon colla-
borateur?
— Profondément, et me voici tout prêt à mériter
le titre que vous venez de me donner.
Nous nous mîmes au travail sur-le-champ. Jus-
qu'à midi, personne ne vint nous déranger. A ce
moment, un domestique entra pour annoncer que
le déjeuner était servi. J'allais me retirer, mais
M. Guéant me retint familièrement par le bras et
me dit :
— Je vous invite pour aujourd'hui et pour tous
les jours. Demain vous serez libre de refuser. Au-
jourd'hui vous n'avez que la liberté d'accepter.
Je m'inclinai et je le suivis. La salle à manger
était au rez-de-chaussée, ouvrant sur le jardin d'un
2,
18 FLEUR DE PÉCHÉ.
côté, sur une salle de billard de l'autre, qui commu-
niquait elle-même avec les salons. A cause de la
chaleur, toutes les portes étaient ouvertes, de telle
sorte qu'avant même d'arriver dans la pièce où le
repas était servi, je vis une jeune personne.debout
devant la table.
— Ma fille, me dit doucement M. Guéant en lui
souriant de loin.
Elle fit quelques pas à sa rencontre, Il me suffit
de la voir marcher pour deviner en elle la femme
qui, la veille au soir, avait, en chantant, traversé le
jardin sous mes yeux. Mes pressentiments étaient
fondés. Elle ressemblait étonnamment à la nymphe
Daphné placée dans ma chambre en face de mon
lit. Cette ressemblance me frappa à ce point, que je
restai saisi de stupeur. Mademoiselle Guéant ne. s'en
aperçut pas. Elle embrassait son père en ce moment,
et, lorsque ce dernier ayant prononcé mon nom, elle
me regarda, mon effarement ne laissait plus de tra-
ces sur mon visage.
Elle avait alors dix-neuf ans. Elle était grande,
souple, un peu frêle, mais non d'une maigreur,
exagérée. On sentait que, si la nature n'avait pas
encore perfectionné, dans ce jeune corps, son oeu-
vre matérielle, elle avait du moins tout préparé pour
la compléter de manière à n'y laisser rien à repren-
dre. Le visage était allongé, l'oeil grand, profond,
FLEUR DE PÉCHÉ. 19
mobile à l'excès, la chevelure sans couleur bien pro-
noncée, plus blonde que brune cependant, abon-
dante et soyeuse. La bouche était sensuelle. Un léger
duvet, dont la couleur-changeait selon les variations
de la lumière, courait au-dessus des lèvres, remar-
quables par la vivacité du sang qui les rougissait. A
les prendre en détail, les traits manquaient peut-
être de pureté ; mais l'ensemble en était original et
gracieux à la fois.
Voilà le portrait d'une jeune fille agréable à voir,
non faite, toutefois, pour exciter l'admiration, trou-
bler les sens, émouvoir le coeur. Je ressentis cepen-
dant une impression puissante, et même après cette
première entrevue, je restai, malheureusement pour
mon repos, trop préoccupé des charmes de made-
moiselle de Guéant, dont chaque-soir, en rentrant
dans ma chambre, je retrouvais les traits dans ceux
de la Daphné. Mais, je ne veux pas anticiper sur les
événements; et je reprends mon récit dans l'ordre
où il doit se dérouler.
On se mit à table, M. Guéant en face de sa fille,
moi entre eux.
Des banalités firent les frais de l'entretien. Des
événements politiques qui se pressaient de jour en
jour, il fut surtout question. Mademoiselle Guéant
y fit allusion pour exprimer le regret d'avoir vu les
plaisirs mondains interrompus, le 24 février, sans
20 FLEUR DE PÉCHÉ.
qu'il eût été possible de les voir renaître depuis. Son'
père, que l'espoir du rétablissement prochain de là
monarchie soutenait, autant que l'inquiétait le dé-
sarroi des affaires, avait déclaré qu'il fallait renoncer
pour cette saison à la villégiature et au voyage de
Wiesbaden, ce dont mademoiselle Aurélie Guéant
se montrait inconsolable. Pendant qu'elle parlait; je
la regardais avec attention. J'étais entièrement à
l'aise pour cela, car, durant cette première entre-
vue, elle affecta pour ma personne un profond dé-
dain et, après avoir répondu par une légère révé-
rence à mon respectueux' salut, elle ne daigna pas
lever les yeux sur moi.
Ce qui me frappa surtout, c'est l'autorité avec la-
quelle elle s'exprimait sur toutes choses; il y avait
dans les jugements, d'ailleurs faux pour la plupart,
qu'elle portait sur les événements et sur les hommes,
une assurance qui indiquait une audace peu com-
mune chez les jeunes filles de son âge. Elle em-
ployait des expressions déplacées dans la bouche
d'une femme. Tout en elle dénotait le parti pris,
l'esprit de résolution, mais en même temps une légè-
reté, une ignorance que son habitude du monde et
sa précoce hardiesse ne dissimulaient que très-im-
parfaitement.
Après l'avoir écoutée pendant une heure, je res-
tai convaincu qu'elle avait reçu la plus déplorable
FLEUR DE PÉCHÉ. 21
éducation, qu'elle ne possédait en fait de science que
celle qui peut se développer dans un esprit curieux,
pervers, corrompu par les adulations excessives et la
faiblesse paternelle. Malheureusement, le jugement
qu'alors je portai sur elle ne survécut pas longtemps
à l'heure où je le formulai, et j'oubliai trop vite mes
premières impressions.
Le déjeuner terminé, on passa dans le jardin. Le
café était servi sous une tente, au milieu d'un épais
quinconce de marronniers. Cet endroit était rempli
de fraîcheur et d'ombre. Ce fut durant le court trajet
qu'il fallut faire pour aller de la salle à manger dans
ce salon;de verdure que je remarquai combien la
toilette de mademoiselle Guéant était peu conforme
à la modestie qui sied à son âge. C'était une espèce
de robe de chambre en cachemire gris, brodée d'or
sur toutes les coutures et serrée à la taille par une
cordelière également en or. Il fallait que ce père fût
aveugle ou naïf à l'excès, sinon ignorant, pour tolé-,
rer que sa fille allât vêtue ainsi qu'une courtisane.
J'en fus choqué, non moins que de la coiffure de ma-
demoiselle Guéant, de sa tenue et de son langage.
Tout cela pouvait être original, excentrique ; mais
c'était assurément indigné d'une personne chaste,
destinée à une existence pure et considérée.
Nous étions dans le jardin depuis quelques in-
stants seulement ; je discutais avec M. Guéant je: ne
22 FLEUR DE PÉCHÉ.
sais quelle question politique, tandis que sa fille
cueillait des roses dans les plates-bandes autour de
nous, quand j'entendis annoncer le capitaine Lavar-
din et le comte Sylvani. Ils arrivèrent jusqu'à nous,
échangèrent des poignées de mains avec M. Guéant,
qui me présenta, et s'inclinèrent devant mademoi-
selle Aurélie.
— Bonjour, capitaine, répondit-elle en s'adres-
sant à l'un d'eux, pourquoi n'êtes-vous pas venu dé-
jeuner?
— Des occupations graves et nombreuses m'en
ont empêché, mademoiselle, répondit Lavardin.
— Et vous, chevalier Printemps, continua-t-elle
gaiement en se retournant vers le comte Sylvani,
aviez-vous aussi des occupations graves? Venez ren-
dre compte de votre conduite.
Il obéit, se rapprocha d'elle. Elle prit son bras et
l'entraîna dans une allée voisine, lui parlant à voix
basse, mais assez haut cependant pour me laisser le
temps d'entendre cette question, posée à brûle-pour-
point.
— Où avez-vous passé la nuit? Au jeu ou chez les
filles?
— Moi ! est-ce à moi, Aurélie, que vous posez une
telle question? Ne savez-vous pas que je vous aime?
Ils s'éloignèrent. Je n'entendis plus rien que les
éclats d'un rire joyeux et sonore. Elle s'était subi-
FLEUR DE PÉCHÉ. 23
tement égayée. Pendant ce temps, M. Guéant cau-
sait avec le capitaine Lavardin, lequel, en sa qualité
d'officier d'artillerie, spécialement attaché à l'état-
major du ministre de la guerre, apportait à l'an-
cien pair, qu'il avait connu jadis dans les salons
officiels, des renseignements exacts sur les derniers
événements.
Je me mêlai à leur conversation. Le capitaine
Lavardin me plut par le tour de son esprit, la dis-
tinction de ses manières, la fermeté de son accent
et l'expression d'honnêteté qui se lisait sur toute sa
personne. Il devait avoir trente-cinq ans. Sa phy-
sionomie était plus celle d'un savant que celle d'un
soldat. Il en possédait pas moins un grand cou-
rage, dont, au mois de juin, il avait donné de si
brillantes preuves, qu'il avait été mis à l'ordre du
jour de l'armée. On dit que la sympathie, comme
l'antipathie, naît à première vue. Rien n'est plus
vrai. Il m'inspira confiance ; je. souhaitai son amitié,
et, dès ce moment, je travaillai à la conquérir.
Je ne saurais m'exprimer de même sur le comte
Sylvani. C'était un pauvre homme, et je le jugeai
ainsi. Attaché à l'ambassade d'Autriche pendant
dix ans, il avait récemment donné sa démission
pour se faire naturaliser Français. Les beaux yeux
de mademoiselle Guéant n'étaient pas étrangers à
cette décision. Je sus bientôt qu'il avait là prétention
24 FLEUR DE PÉCHÉ.
de l'épouser. Il la croyait très-riche. On lui croyait
à lui-même une fortune opulente, au; moins en espé-
rances. Il avait vingt-huit ans.
C'était un grand garçon long, maigre, au visage
et aux manières efféminées. Il ne portait ni barbe
ni moustaches. En revanche, ses cheveux noirs,
parfumés, lustrés, frisés, étaient divisés par une raie
qui partait du milieu du front pour aller ■mourir,
derrière:la nuque, — ce qui lui donnait un air ra-
phaélesque. Il avait l'accent allemand, traînant sur
les mots, de telle sorte; que toutes les phrases qui
sortaient,de sa.bouche semblaient d'une longueur
démesurée; Ses mains maigres, sèches, nerveuses,
étaient admirablement faites. Il les montrait volon-
tiers et se plaisait à faire miroiter à la lumière les
bagues; qui en faisaient ressortir la blancheur et la
forme. Le comte Sylvani portait un verre fixé dans
l'oeil droit;: pour l'y retenir, il s'était soumis à une
horrible grimace qui donnait à sa physionomie un
ton particulier d'insolence et de bêtise.
III
L'attitude de Sylvani auprès de mademoiselle
Guéant témoignait d'une familiarité tolérée sans
peine. A l'exemple de la jeune fille, Sylvani ne pré-
FLEUR DE PÉCHÉ. 25
tait qu'une faible attention à ma personne. Je n'eus
ni à me plaindre, ni à me louer de lui. Je passai
mon temps à m'entretenir avec le capitaine Lavar-
din, sans éprouver d'autre émotion que celle que
faisait, naître en moi la présence de mademoiselle
Guéant. En dépit du dédain qu'elle affectait à mon
endroit, elle jetait dans tout mon être un trouble
indicible.
La, semaine qui suivit mon installation dans la
maison de M. Guéant s'écoula sans incident. Tous
les matins, je travaillais avec lui jusqu'à midi. Au
déjeuner, auquel sa bienveillance me faisait un de-
voir d'assister, je rencontrais sa fille. Elle continuait
à; affecter vis-à-vis de moi une' froideur, une indif-
férence qui ne pouvaient me laisser aucun doute sur
les sentiments que je lui inspirais ou plutôt que je
ne lui inspirais pas. J'étais pour elle comme si je
n'eusse pas existé. Son attitude; à mon égard me
réduisait à l'état d'un subalterne, d'un salarié. Elle
ne m'adressait jamais la parole. Lorsqu'elle voulait
obtenir un renseignement que j'aurais pu lui don-
ner, c'est son père qu'elle questionnait, de telle sorte
que c'est à ce dernier que j'étais tenu de répondre et
jamais à elle.
M. Guéant était trop absorbé par le travail auquel
nous nous livrions ensemble, lequel, même lorsque
nous venions de l'abandonner, faisait le principal
36 FLEUR DE PECHE.
objet de nos entretiens, pour remarquer les procédés
de sa fille à mon. égard. Les eût-il remarqués, il
n'en eût rien laissé paraître, afin de n'être pas obligé
de lui infliger un blâme ou de la provoquer à agir
autrement. Moi-même, je m'efforçais de me mon-
trer insensible à ce qui me semblait cependant la
preuve d'un dédain excessif.
Mais, quels que fussent mes efforts, il m'arrivait
de ne pouvoir dissimuler d'une manière suffisante
les froissements que j'éprouvais, auxquels se mêlait
un dépit inexplicable encore. Mademoiselle Guéant
feignait de ne pas s'en apercevoir et persistait dans
ce système, que, de la part d'un homme, je n'aurais
pas toléré. De leur faiblesse, de la déférence qu'on
est tenu de leur témoigner, les femmes se font le
plus souvent une arme dont elles se servent sans
pitié ; mademoiselle Guéant ne me ménagea pas.
Que ce fût devant son père ou devant les amis de
la maison, on eût dit qu'elle avait pris à tâche de
m'humilier. La révolte était dans mon coeur. Si elle
ne montait pas à mes lèvres et demeurait en moi à
l'état d' irritation intérieure, c'est que j'étais retenu
par la crainte d'affliger M. Guéant, dont l'intérêt
s'affirmait paternellement à mon égard, de jour en
jour, et par là crainte plus vive encore de me rendre
irréconciliable celle qui me faisait ainsi souffrir.
Le capitaine Lavardin, avec lequel je commençais
FLEUR DE PÉCHÉ. 27
à me lier, fut le seul à s'apercevoir de la violence
que je m'imposais pour ne pas me trahir. Il y fit un
jour allusion, et je ne lui cachai pas ma peine.
— Mademoiselle Aurélie n'agit pas dans le but de
vous déplaire, me répondit-il. Elle est mal élevée;
voilà tout. Elle manque de tact. En outre, elle ne
sait rien de votre passé, de vos douleurs. Elle ne peut
apprécier la nature et l'étendue des services que vous
rendez à son père. Vous n'êtes à ses yeux qu'un do-
mestique d'un degré supérieur. Elle vous traite
comme tel et continuera à vous traiter ainsi jus-
qu'au jour où vous lui aurez fait comprendre que
vous,n'avez ni le tempérament ni l'âme d'un la-
quais.
Ce fut un trait de lumière. Je me promis de ren-
dre insolence pour insolence, humiliation pour hu-
miliation, non avec le désir d'exercer une vengeance
indigne de moi, mais afin de réduire l'orgueilleuse
créature. L'occasion que je cherchais ne se fit pas
attendre.
Il y avait, au' rez-de-chaussée de l'hôtel, à côté de
la salle de billard, une vaste pièce dans laquelle
étaient placés, sur des rayons en chêne, les livres
de M, Guéant. Cette bibliothèque, curieuse et pré-
cieuse, autant par le nombre des ouvrages qui la
composaient que par la beauté de certaines éditions,
était à mon arrivée dans un regrettable désordre.
28 FLEUR DE PÉCHÉ.
J'offris à M. Guéant d'en dresser le catalogue.
On était en été. Durant les lourdes heures du jour,
je me livrais à ce travail. Le jardin, auquel on accé-
dait par une porte vitrée, s'étendait sous mes yeux
avec ses vastes pelouses, ses arbres qu'agitait la brise,
ses fleurs doit les parfums m'arrivaient. La salle
était fraîche, un peu sombre, solitaire, cadre char-
mant, conforme à l'état de mon coeur. Je m'y trou-
vais heureux.
C'était par une après-midi de juillet, Assis de-
vant une' vaste table couverte de papiers et de livres,
j'admirais une splendide édition des tragiques grecs.
Entrant par la porte du jardin qui était restée ou-
verte, mademoiselle Guéant parut tout à coup devant
moi. Sa beauté vue à travers les douces ombres d'un
demi-jour porta le troublé jusqu'au fond de mon
âme. Elle était vêtue de ce peignoir gris et or qu'elle
portait quand je l'avais vue pour la première fois.
Négligemment noués par un ruban bleu, ses che-
veux descendaient sur son cou et le long de ses
joues. La chaleur de la saison jetait sur toute sa per-
sonne les apparences d'une ardeur contagieuse. Je
me sentais invinciblement attiré vers elle. Un gouf-
fre peut seul causer des fascinations semblables. Je
me levai en faisant un respectueux salut. Sans y
répondre, elle s'avança résolument près de moi,
après avoir hésité un moment, comme si elle eût été
FLEUR DE PÉCHÉ. 29
surprise de me trouver là et contrariée de m'y voir.
Appuyant ses mains sur latablé qui nous séparait,
les bras tendus, le corps légèrement penché en ar-
rière, me regardant de haut; elle dit avec brusque-
rie :
— Avez-vous trouvé les oeuvres de La Fontaine?
Ma réponse fut affirmative. J'avais classé la veille
une édition en trois volumes de l'illustre écrivain.
— Donnez-les-moi, réprit-elle.
L'ouvrage était sous ma main. Je pris le premier
volume, celui qui contient les fables, et je le lui of-
fris. Elle jeta les yeux sur le titre, secoua la tête et
dit, d'une voix bien assurée:
— Je veux aussi le scontes.
Je la regardai, non sans surprise; Une telle lec-
ture pour une fille de dix-neuf ans ! Mon regard lui
apprit sans doute ma stupéfaction, car le sien ex-
prima aussitôt la colère et l'impérieuse volonté qui
lui était naturelle. Puis, d'un ton de commande-
ment, elle ajouta :
— Vous remettrez ces livres à ma femme de
chambre. Elle les déposera chez moi,
Elle se dirigea vers la porte, et moi vers la che-
minée, à côté de laquelle était un cordon de son-
nette. Mon mouvement arrêta le sien. Je sonnai
bruyamment.
— Que faites-vous ? demandait-elle.
3.
30 FLEUR DE PÉCHÉ.
Je ne répondis pas. Un domestique parut.
— Prenez ces livres, lui dis-je, et montez-les
chez mademoiselle.
Le domestique obéit, et se retira. Immobile, stu-
péfaite, elle me regardait. Tout à coup, elle s'écria
avec colère : ...
— Avez-vous eu la prétention de me donner une
leçon?
— Une leçon, soit ! Meilleure assurément que
celle que vous tirerez de la lecture des contes de La
Fontaine, mademoiselle. On ne m'a pas accoutumé
à me traiter ainsi que vous le faites.
J'étais très-ému. Mais je lançai cette réplique
avec fermeté.
Mademoiselle Guéant devint très-pâle. Ses yeux
étaient pleins de menaces. Elle ne parvint pas ce-
pendant à me faire baisser les miens. Il y eut de la
sorte une minute d'alternative et de silence. Sou-
dain, elle leva les épaules, me tourna le dos et sortit
par la porte de billard, en fermant derrière elle les
portes avec fracas, me laissant à la fois ravi et dé-
sespéré : ravi de lui avoir fait sentir combien ses
procédés m'avaient blessé; désespéré d'avoir été
mis dans la nécessitéd'en arriver là. N'étais-je pas
allé trop loin? La brutalité de ma réponse ne devait-
elle pas creuser un abîme entre nous? Aurait-elle
l'esprit de comprendre.et de pardonner l'explosion
FLEUR DE PÉCHÉ. 31
légitime de mon orgueil blessé par elle? Questions
qui mirent en moi des doutes douloureux.
Au tressaillement qui parcourut tout mon être,
je compris; que mon coeur ne m'appartenait plus.
Hélas! je l'aimais ! Ma vengeance satisfaite, le senti-
ment nouveau qui s'était peu à peu formé dans mon
coeur éclatait dans toute sa force ; non que déjà je
fusse à cette heure où l'amour devient tel qu'il est
impossible de vivre loin dé ce qu'on aime, mais
parce que la pensée qu'elle allait me haïr, après
m'avoir méprisé, était intolérable.
Ne vous étonnez pas de la rapidité avec laquelle
mon coeur s'était ouvert à l'amour. Puisque plus
tard vous avez connu Aurélie, vous savez quelle, sé-
duction se dégageait de sa personne et ce que sa
beauté, même lorsque la colère animait ses regards,
avait de puissance d'attraction. Et puis, c'était la
première femme qui se fût trouvée sur ma route,
à la suite de mes récents malheurs, alors que je
cherchais l'oubli dans des distractions; puissantes.
Victime de son capricieux et injuste mépris, je m'é-
tais fait un monde des sensations déchaînées en
moi.
Elle m'était devenue chère par la souffrance même
qu'elle me causait. Je portais ses traits gravés dans
ma mémoire. Si j'avais pu cesser de m'en souvenir,
la mystérieuse Daphné, dont la grâce voluptueuse
32 FLEUR DE PÉCHÉ.
rayonnait dans ma chambre, me les aurait constam-
ment rappelés.
Laissez-moi vous dire ici, pour expliquer la res-
semblance qui existait entre Aurélie Guéant et la
poétique victime de l'amour d'Apollon, peinte sur
les murs de ma demeure, que madame Guéant
mère, — on me le raconta plus tard, — durant la
grossesse au terme de laquelle Aurélie était née,
avait eu constamment en face de son lit la tapisserie
sur laquelle était reproduit le groupe de Bernin.
A la suite d'une si longue contemplation, elle
avait donné le jour à une fille faite à l'image de
Daphné. Cette image était maintenant sous mes
yeux et ajoutait à ma passion naissante que je ra-
conte sans avoir la prétention de l'expliquer. L'a-
mour s'explique-t-il? Il naît on ne sait comment ni
pourquoi. On le subit, on en jouit, on en souffre, on
en meurt, et qu'il aide à vivre ou qu'il tue, son
origine, ses causes, ses effets restent enveloppés du
mystère qui est son charme et sa force à la fois.
Le reste du jour me parut long et triste M. Guéant
m'avait engagé à dîner. Je fus sur le point de m'ex-
cuser. J'hésitais à me trouver en face d'Aurélie. Puis
une résolution contraire me fut subitement dictée.
Je me décidai à la revoir, n'ayant aucun autre moyen
de connaître l'impression définitive qu'elle avait gar-
dée de la scène qui venait de se passer entre nous.
FLEUR DE PÉCHÉ. 33
A sept heures, j'entrai dans le salon. Mon coeur
était violemment agité , mon visage très-pâle.
M. Guéant causait près de la porte avec le capitaine
Lavardin. Je serrai les deux mains tendues vers moi.
Puis, je m'approchai d'Aurélie. Assise à l'autre
extrémité du salon, le visage plongé dans un gros
bouquet de roses, elle riait en écoutant Sylvani.
Penché sur elle, avec une attitude plus que fami-
lière, le regard insolemment fixé sur les épaules nues
de la jeune fille, il lui parlait à demi-voix. Je m'in-
clinai. Aurélie feignit de ne pas me voir. A son
exemple, Sylvani ne fit aucun mouvement. Je m'in-
clinai de nouveau. On me répondit par le même
jeu. Alors, je m'avançai d'un pas et je dis.
— Mademoiselle, j'ai eu l'honneur de vous saluer
deux fois.
Mon accent dut traduire exactement ce que j'é-
prouvais, car Aurélie leva les yeux sur moi avec vi-
vacité, tandis que Sylvani, daignant enfin tourner
son visage de mon côté, non sans insolence, mur-
mura je ne sais quelle phrase d'impatience et de
colère. Je lui adressai la parole aussitôt.
— J'ai sans doute mal entendu ce que vous venez
de dire, monsieur le comte, ou bien votre langage
n'a pas exactement rendu votre pensée.
- Je parlais à demi-voix, mais la colère était dans
mon accent. Mon personnage fut soudain sur pieds;
34 FLEUR DE PÉCHÉ.
Sur sa face de valet apparut le plus humble, le plus
plat des sourires, et comme s'il venait seulement
de me reconnaître, il me dit :
— Bonjour, bien cher monsieur; ravi de vous
voir, vous pouvez m'en croire, ravi...
Je fus désarmé par sa servilité. Quant à Aurélie;
elle se leva à son tour et, d'un accent très doux
accompagné d'un geste adorable :
— Offrez-moi votre bras, fit-elle.
Cette-invitation inattendue accrut la violence de
mon émotion. J'obéis et me laissai entraîner dans
le jardin. Lorsque nous y fûmes seuls, Sylvani. La-
vardin et M. Guéant étant restés dans le salon, Au-
relie me regarda en face.
— Est-il donc vrai que vous ayez un si détestable
caractère? demanda-t-elle.
— Non ! non ! m'écriai-je naïvement, je suis doux
comme un enfant. Mais la pauvreté, qui, désormais
est mon partage, m'oblige à défendre ma dignité
— Qui songe à l'attaquer?
— Sans vous en douter, je l'espère pour vous
mademoiselle, vous l'avez en dix jours, fréquemment
outragée.
— Moi! C'est à mon insu, croyez-le bien.
— Ce matin encore.... De vous, j'ai pu le tolérer,
mais de la part de M. Sylvani, jamais, et quand tout
à l'heure....
FLEUR DE PÉCHÉ. 38
— Sylvani n'est qu'un sot. Quant à moi et à ce
qui s'est passé ce matin, parlons-en. M'avez-vous
assez maltraitée !... Si je n'avais pas été plus calme
que vous....!.
—Que serait-il arrivé?
Il y eut un silence.
—Rien, répondit-elle. Tenez, ne m'en veuillez
pas si je vous ai causé quelque peine. Je suis étour-
die quelquefois,., mais non sciemment méchante.
Pouvais-je deviner ce que vous êtes? Mon père m'a
raconté votre histoire seulement tout à l'heure et
après que je l'ai eu pressé de questions. Il n'a eu
jusqu'ici pour secrétaires que de pauvres diables
qui affectaient à mon endroit des manières ser-
vîtes.
— Peut-être me valaient-ils, mais ils n'ont pas su
vous le faire comprendre.
Elle sourit sans répondre. Nous revînmes lente-
ment vers le salon. Elle s'appuyait nonchalante, al-
languie sur mon bras. Je n'osais fixer ses yeux. Mais
j'y devinais une expression de bienveillance à la-
quelle je n'étais pas accoutumé. Je me trouvais
très-heureux. Au moment de rentrer, elle m'arrêta
et me dit :
— Il est inutile, n'est-ce pas, de révéler à mon
père que je lis tous les livres de sa bibliothèque.
Il l'ignore, et je ne veux pas qu'il l'apprenne. Cela
36 FLEUR DE PÉCHÉ
jetterait le désarroi dans ses idées touchant ce qu'il
appelle les devoirs des personnes de mon sexe. Quant
à vous, ne vous étonnez jamais de mes lectures. Les
ouvrages que renferme cette maison n'ont plus rien
à me révéler.
Une telle déclaration aurait dû m'ouvrir les yeux,
m'éclairer sur la perversité de cette jeune fille qui
se flattait de connaître des pages qu'une honnête
femme ne saurait lire sans rougir. Mais j'étais sous
l'empire de la grâce qu'elle déployait pour me plaire,
et son langage ajoutait à cette gaieté inattendue,
dont le but était de me faire oublier le passé, un
charme particulier, piquant, original, séduisant.
C'était le vice le plus raffiné que je savourais sous
une forme exquise.
La soirée fut trop courte à mon gré. Mon coeur
était livré à un trouble délicieux. Il me sembla
qu'aucune femme ne pouvait être au-dessus d'Au-
rélie. A Sylvani lui-même je trouvai de l'esprit, et
lorsqu'au moment, de se retirer, Lavardin, dont la;
sympathie pour moi allait grandissant de jour en
jour et provoquait la mienne: de plus en plus; me
proposa une promenade en commun, je répondis
par un refus. J'avais hâte d'être dans ma chambre,
seul, pour rêver à celle/ qui s'emparait victorieuse-
ment de moi et dont je possédais les traits, adorés déjà,
sous le masque ;dè;LDaphné:,', fille: du fleuve Ladon
FLEUR DE PECHE. 37
IV
C'est ainsi qu'Aurélie devint l'unique souci de
mes nuits et de mes jours. Je l'aimais follement. En
sa présence, j'étais absorbée perdu dans la contem-
plation: de. sa personne séduisante et gracieuse. Jus-
qu'au milieu de mes travaux, jusque dans mon som-
meil, son souvenir me poursuivait. Si quelque
événement m'eût soudain séparé d'elle, j'aurais
peut-être guéri cette passion malsaine qui me tenait.
comme envahi, écrasé, accablé. Mais, lorsqu'Aurélie
n'était plus auprès de moi, l'espoir, que dis-je ! la
certitude de la revoir le lendemain avivait l'ardeur,
de mon amour.
Sous l'empire d'une excitation fiévreuse, je me
forgeais de chimériques jouissances. Par la pensée,
je me voyais aimé autant que j'aimais. Je n'avais
aucun motif pour croire que j'arriverais à me faire
comprendre et à inspirer une tendresse égale à la
mienne. Cependant, je me sentais soutenu par une
espérance' qui s'imposait à moi, presque aussi pal-
pable que la réalité. J'avais confiance dans l'ave-
nir. Comment mes voeux se réaliseraient-ils? Je.
l'ignorais.
Entre Aurélie et moi, des obstacles infranchis-
sables semblaient s'élever. Elle était riche, moi pau-
38 FLEUR DE PÉCHÉ.
vre. Son père était sans doute appelé à occuper de
nouveau une haute position, digne des services qu'il
avait rendus, des fonctions qu'il avait précédem-
ment remplies. Aurélie serait alors emportée si loin
de moi, qu'il me deviendrait impossible de m'élever
jusqu'à elle. Je me disais toutes ces choses et, ce-
pendant, je ne désespérais pas. Ma vie à cette épo-
que— un mois après mon entrée chez M. Guéant
—était faite d'émotions, d'irritations, de fièvres. Le
matin, je travaillais avec mon patron. Je m'étais
attelé courageusement à l'oeuvre dans l'accom-
plissement de laquelle il m'avait convié à le secon-
der. Je voulais, avant tout, lui plaire, conquérir son
amitié, comme si.elle devait me protéger auprès,de
sa fille.
A midi, nous descendions ensemble dans la salle
à manger, où nous trouvions Aurélie. Le reste du
jour m'appartenait. Mais je sortais peu, à moins
que mademoiselle Guéant ne fît appel à mon obli-
geance et ne me confiât ses commissions, dont j'é-
tais toujours désireux de me charger, puisque j'avais
alors le droit de m'occuper d'elle. Le soir nous
réunissait, et les heures s'écoulaient heureuses pour
moi, car je les passais auprès d'Aurélie. Les veillés
se prolongeaient fort tard. Nous étions dans le jar-
din, seuls quelquefois, mais le plus souvent accom-
pagnés de M. Guéant et de ses commensaux habi--
FLEUR DE PÉCHÉ. 39
tuels, Lavardin et le comte Sylvani. Nous n'étions
jamais plus nombreux. La révolution avait dispersé
les amis de la maison ; mais ce petit comité semblait
suffire à Aurélie. Elle ne se plaignait pas d'être ré-
duite à se contenter d'une si mince compagnie.
Elle était devenue douce pour moi et me traitait
en camarade. Je nous vois encore autour d'elle,
sous les arbres du jardin, le capitaine discutant ave
M. Guéant d'un accent grave et doux, Sylvani es-
sayant d'absorber à son profit l'attention d'Aurélie,
par son bavardage qui m'était devenu intolérable et
ses plaisanteries d'un goût douteux. A moins qu'on
ne m'interrogeât, je parlais peu, aimant mieux de-
meurer recueilli dans la contemplation de l'adorée.
Dans l'ombre claire de la nuit, j'étais placé près
d'elle. Je ne perdais aucune des impressions qui se
révélaient sur son visage. Mon oeil suivait amoureu-
sement ses formes gracieuses qui se dessinaient sous
les voiles blancs qui la couvraient.
Sa voix suave pénétrait jusqu'à mon âme. Je
buvais ses regards et ses paroles comme une liqueur
exquise et enivrante. Quand je la quittais pour re-
gagner ma chambre, j'étais comme écrasé sous le
poids des sensations que je venais de subir, ayant
assez de! souvenirs pour vivre d'elle jusqu'au mo-
ment où je la retrouverais.
Ne croyez pas, cependant, que l'état de mon être,
40 FLEUR.DE PÉCHÉ.
tel que j'essaye de le décrire, permît à quelqu'un
de lire en moi. Personne ne devina ma passion. Ni
le pénétrant Lavardin, ni le soupçonneux Sylvani
ne découvrirent ce que je. vous révèle. Je ne parle
pas de M. Guéant, qui n'en connut jamais rien.
Quant à Aurélie, si elle avait surpris quelque symp-
tôme de mon amour, elle me laissa croire qu'elle
ignorait tout: Je n'osais ni me réjouir, ni me plain-
dre de cette ignorance.
Les jours se suivaient et se ressemblaient. L'état
des esprits, durant ces temps fiévreux et troublés,
ne permettait guère de chercher des distractions au
dehors. Tous les salons étaient fermés pour cause
d'inquiétude générale. Il est vrai qu'on était, en
juillet et qu'en tout temps, à cette époque de l'an-
née, les mondains fuient Paris. Mais, la grande
ville n'avait pas sa physionomie accoutumée. Il
n'existait pas de lieux où il fût permis de goûter pai-
siblement de tranquilles distractions. Nous demeu-
rions donc à, la maison, et la soirée de chaque jour ne
différait en rien de celle de la veille.
...Ces circonstances, en me fixant auprès de made-
moiselle Guéant, aidèrent au développement de mon
amour. Par cela même que ma présence apportait
un élément de jeunesse à notre petit cercle, Aurélie
s'accoutuma à voir en moi un,compagnon familier.
Je fus admis, comme les autres, au privilège de
FLEUR DE PÉCHÉ. 41
ses bonnes grâces. Des tiraillements qui avaient
marqué le début de nos relations il ne resta au-
cune trace. Il me fut permis de croire que j'occupais
une place, parmi ceux qu'elle appelait ses amis.
Dans son intimité, je goûtais mille satisfactions pré-
cieuses à un coeur aussi sérieusement épris que le
mien.
Libre de mes créer les espérances les plus folles,
rien n'eût manqué a mon bonheur si je n'avais
remarqué que le comte Sylvani était, pour Aurélie,
l'objet d'une préférence non dissimulée. Je n'en
pouvais comprendre la cause. Après avoir vécu deux
mois en présence de Sylvani, je conservais; entière
rimpression qu'il avait produite sur moi lors de notre
première entrevue, et je demeurais convaincu qu'il
était intrigant, lâche, sot et vaniteux;
Aurélie était trop perspicace, trop; fine pour ne
pas le juger ainsi que je le jugeais moi-même. Pour-
quoi donc permettait-elle cette familiarité qui me
choquait et me causait une peine cruelle ? Elle avait
certaines façons de lui parler qui prouvaient le dé-
sir de le flatter par la brutalité; même du langage.
Elle tolérait de sa part des attitudes, des observa-
tions qu'elle n'eût tolérées ni de moi, ni même de
Lavardin, bien que ce dernier ne lui ayant; jamais
fait la cour et étant devenu l'intime ami de M. Guéant,
eût acquis le droit de tout dire. Sylvani n'était ni
42 FLEUR DE PÉCHÉ.
son frère, ni son fiancé. Là nature de leurs relations
était un mystère pour moi.
Ce fut un peu plus tard seulement que j'appris
pourquoi elle avait à coeur de le dominer et com-
ment elle y était parvenue, en lui laissant prendre
ces airs mystérieux et vainqueurs qui me faisaient
l'effet d'une injure grossière. J'étais donc jaloux de
Sylvani. Timide en présence d'Aurélie, j'enviais
l'audace du comte. J'enviais surtout la faveur dont il
semblait l'objet. Sans pouvoir deviner le motif de sa
force, je le haïssais, comprenant que, tant qu'il serait
entre nous, je ne saurais trouver le moment de me
faire entendre.
Pendant plusieurs semaines., ma vie fut ainsi
remplie. Vers le mois d'août, le capitaine Lavardin,
envoyé en mission dans les départements placés sur
la frontière: du nord, nous quitta. Son absence de-
vait durer plusieurs semaines. Le même jour, le
comte Sylvani émigra vers l'Allemagne. Il avait
coutume d'y passer, tous les ans, une partie de la
belle saison, et, comme il n'était pas homme à sacri-
fier à Aurélie, quelque intérêt qu'il parût lui porter,
ses habitudes ni ses plaisirs, il invoqua je ne sais
quel prétexte très-grave, auquel elle ajouta foi, pour
se faire accorder la permission de partir.
Jamais je n'ai goûté joie plus profonde ni plus:
émue que le soif qui suivit ce double départ. J'avais
FLEUR DE PÉCHÉ. 43
dîné avec Aurélie et son père. Mais, après le repas,
ce dernier se plaignit de violentes douleurs de tête
et rentra chez lui. J'avais donc devant moi la pers-
pective de plusieurs heures à passer en compagnie
de mademoiselle Guéant. C'était là un bonheur ines-
péré, et ne pouvant me douter qu'il y eût dans l'in-
disposition de M. Guéant le germe d'une maladie
violente, je fus tenté de la bénir.
Après avoir accompagné son père dans sa cham-
bre et s'êtfe assurée que son état ne s'aggravait pas,
Aurélie vint me retrouver dans le jardin où je l'at-
tendais. Je crus lire quelque inquiétude sur ses
traits.
— M. Guéant est-il plus souffrant? demandai-je
avec sollicitude.
— Non, certes, répondit-elle vivement. Je viens
de le laisser très-calme, et j'espère qu'une bonne
nuitle guérira,
— N'appellerez-vous pas un médecin ?
— C'est inutile, au moins en ce moment. Nous
verrons plus tard.
Nous fîmes quelques pas dans une allée sablée,
entre deux plantes-bandes ornées de rosiers odo-
rants qui embaumaient l'air ainsi que des cassolettes
pleines de parfums,
— M. Fontanes, me dit-elle tout à coup, ne vous
croyez pas obligé de rester avec moi ce soir; si vous
44 FLEUR DE PÉCHÉ.
préférez sortir, ne vous contraignez pas. Ma société,
n'est pas...
Je l'interrompis.
— Accordez-moi la liberté de vous dire, ma-
demoiselle, que je suis trop l'ami de votre famille
pour vous laisser seule alors que votre père peut;
avoir besoin,de secours.
_ Les gens suffiraient...
Je reste ! repris-je avec autorité Si ma pré-
sence vous gêne, je me retirerai chez moi, où
vous pourrez me faire appeler en cas de complication
nouvelle.
— Non, non, ne vous éloignez pas, s'écria-t-elle.
Je vous sais gré de ne pas me quitter ce soir.
Nous veillerons ici en attendant l'heure de ren-
trer.
Il était à peine neuf heures. Nous nous assîmes à
notre place accoutumée. A minuit, nous y étions
encore. Comment le temps s'était-il écoulé? Je
ne m'en souviens guère. Notre conversation effleura
mille sujets. Mais aucun d'eux ne me permit de
faire allusion à l'état de mon coeur. Je n'en cher-
chais d'ailleurs pas l'occasion, j'étais si heureux de
me trouver seul avec Aurélie ! Soit qu'elle subît à son
insu le contre-coup de la passion qui me dévorait,
soit qu'elle: fût alarmée par l'indisposition de M.
Guéant, elle se montra d'une douceur triste, infinie.
FLEUR DE PÉCHÉ. 45
Sa parole eut même quelque chose de, fraternel,
comme si elle eût tenu à me prouver que je comptais
au nombre de ceux sur le dévouement desquels elle
faisait fond.
La mélancolie peinte sur ses traits la rendait
plus séduisante que de coutume. En cet état, sa
ressemblance avec la Daphné était véritablement
phénoménale. Elle était assise dans un vaste fauteuil
en fer, à bascule, et se balançait doucement,
légèrement affaissée, l'oeil perdu dans une contem-.
plation sans but qui prouvait les préoccupations
ou tout au moins la distraction de son esprit.
La nuit était splendide. Étoiles; brillantes au fond
du ciel pur, parfums des fleurs, silence harmonieux
de la nature, chant du rossignol, rien n'y manquait,
pas même un clair de lune radieux, pas même la
brise caressant les feuillages et leur arrachant
de doux murmures. Quel cadre plus admirable pour
un timide amour, tel que le mien? Je pouvais
donner en pâture à mon regard la beauté d'Aurélie,
tandis qu'elle ne pouvait, mon front étant dans
l'ombre, deviner les feux que l'émotion y allumait.
Elle ne comprit pas ou feignit de me pas icompren-
dre.
Il était tard lorsque nous nous séparâmes. Vers
deux heures de la nuit, couché depuis quelques
instants, l'imagination remplie d'elle et ne pouvant