Flore des îles Malouines ([Reprod.]) / par J. d

Flore des îles Malouines ([Reprod.]) / par J. d'Urville

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Impr. de Lebel (Paris). 1825. Plantes -- Malouines. 1 microfiche ; 105*148 mm.
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Ajouté le 01 janvier 1825
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Langue Français
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Taxonomic literature
A.selective guide to bgtanical publications and
collections with dates, commentaries and types
Frans A. Stafleu and Richard S. Cowan
Second edition
Taxonomie Literature refers to the title filmed here as follows:
Dumont d'Urville, Jules Sébastien César (1790-1842), French hydrographer and
explorer. (Dum. d'Urv.)\
1555. Flore des Iles malouines par J d'Urville. Paris (DeLebel) 1825. Oct. (FI. Iles malouin.)
Publ. 1825, p. [i], [i]-56. Copy -G^i£prinled frnm Mém. Soc. Linn, Paris 4:
1829.
Ref.: PR 2481.
FLORE
DES ILES MALOUINÉS.
DES
ILES MALOUINES;
PAR J. D'URVILLE.
PARIS,
DE L'IMPRIMERIE DE LEBEL, IMPRIMEUR DU ROC,
hue i d'ehfurth ho i.
_̃=.jiB2^J.>v_i^
Extrait du IVe vol. des Mémoires de la Société Linnéenne
de Paris.
1
FLORE
DES ILES MALOUINES <̃>.
CONSIDÉAATIONS GÉNÉRALES SUR LES ÎLES MALOUINES.
LE 3o octobre 1822, la Coguille quitta la rade de
Sainte-Catherine, et le 18 novembre nous laissâmes
tomber l'ancre dans l'immense baie de la Soledad.
Mais ce ne fut que le 21 que la corvette fut définiti-
vement amarrée, et que je pus enfin satisfaire l'impa-
tience que j'éprouvais d'explorer ces régions antarc-
tiques. Quelle chute immense pour le; botaniste qui,
des bords du Brésil, se trouve transporté sur les pla-
ges des Malouines Aux forêts immenses, aux arbris-
seaux sans nombre, aux fourrés impénétrables, qui
arrêtaient à chaque instant ses regards et ses pas,
succèdent des plaines sans bornes et des coteaux dé-
pouillés. Pas un arbre, pas un véritable arbrisseau ne
vient rompre l'uniformité de ces vastes solitudes. Le
voyageur, assailli par le vent, la pluie et la grêle, peut
parcourir plusieurs milles sans rencontrer le moindre
abri; car la terre elle-même, aussi uniforme que sa
(j) Lui1 n l'Académic des sciences de rintlilut en septembre iSall.
( » )
végétation, n'offre au milieu des valions aucune de ces
roches, aucune de ces excavations si fréquentes dans
les pays incultes. Cependant, malgré ce dénûment
extraordinaire, la surface d'aucun terrain ne fut peut
être recouverte d'un tapis aussi serré, malgré son peu
d'élévation. La plupart des herbes et des sous-arbris-
seaux sont pourvus de racines rampantes et de rejets
traçans qui les attachent fortement au sol et s'entre-
lacent étroitement dans tous les sens. Utile précaution
qu'employa sans doute la nature pour les soustraire à
l'action destructive des vents impétueux qui règnent
fréquemment sur ces parages.
Une relâche de vingt-six jours et douze herborisa-
tions m'ont procuré espèces distinctes de pha-
nérogames. En raison du temps que j'ai eu, et de l'at-
tention que j'ai portée dans mes recherches, un
quart (1) au plus peut manquer à ma collection.
Ainsi, le nombre de ces végétaux, propres à l'île de la
Soledad, vers la fin de l'année, pourrait être de i4o à
peu de chose près. On voit donc que cette Flore est
(i) Cetle évaluation acquerra un nouveau degré de probabilité,
quand on fera attention que NI. G,AUDICHAUD, observateur aus-i
éclairé qu'attentif, qui'm'avait précédé sur les mêmes lieux, mnis
dans une saison moins favorable, et qui y avait séjourné deux mois
et demi, n'a pu récolter que onze plantes qui aient échappé à mes
recherches. Encore en est- dans le nombre deux, X Azolla et le
Rumex acelosa, qu'il n'indique que par souvenir, et la ïreromca
decassata lui fut apportée de l'autre île, ce qui réduit à huit le
nombre des espèces qui m'ont réellement échappé. Quant aux cryp-
togames, c'est une affaire différente, et je pense qu'après nous, un
naturaliste scrupulcux, et maître de son temps, pourra doubler en-
core la liste qui résulte de nos travaux réunie, surtout dans les cspéc< s
de dimensions plus petites.
(5 )
̃̃̃. l.
encore beaucoup plus riche qu'elle ne Je paraît au
premier abord. On remarquera aussi qu'en dépit
des ioos de latitude qui séparent cette île des contrées
de l'Europe, eUe présente plusieurs points de contact
avec la nôtre. Des exemples nombreux vont prouver
la vérité de cette assertion.
La graminée gigantesque (F estuca flabellata. Lahck. )
qui couvre les trois quarts de l'île aux Pingouins et les
dunes sablonneuses de la baie de la Soledad, et dont
les touffes énormes ofrrent de loin l'aspect d'un bois
taillis, a beaucoup de rapport avec nos Dactylis (r).
Ces mêmes dunes présentent aussi l'Apium graveo-
lens, Statice cespitosa, Triticumjunceum? et Lolium
perenne. L'Arundo pilosa, Avena redolen,s, Aira
flexuosa et Festuca erecta, à elles seules forment des
pâturages excellens et d'une grande fertilité sur dps
espaces de plusieurs milles. Les Cerastiumvulgatum,
Alsm&irmtietj Sftgtnfrprocmnbenr, Senecîô vutgaris,
Veronica serpyllifolia, Rumex acetosella, etc., m'a-
vaient semblé d'abord apportés par l'homme, mai*
ils se sont montrés dans une telle abondance partout,
et quelquefois si loin des lieux qu'il a eultivés, qu'on
doit les regarder comme indigènes, tant il: est difficile
de croire que les oiseaux ou les vents en aient ainsi dis-
persé les semences: et ce qui semble confirmer cette opi
nion, c'est que plusieurs de ces plantes européennes
avaient déjà été observées il y a près de cinquante
ans par Comhebson, jusque sur les bords du détroit de
Magellan, telles que les CerastimnvatgdtumTThtaspL
(x) Aussi je suis bien disposé à croire que o'est la même plante
que décrivit Forster sous le nom de Dactylis cespitosa.
bursa-pastoris, Cardamine hirsuUi, Apium graveo
lens, Primula farinosa, Statice cespitosa, etc.
En outre, les genres Carex, Scirpus, Alopecurus,
Juncus, Plantago, Anagallis, Empetrum, Cacalia,
Gnaphalium, Galium, Ranunculus, Brassica, Viola,
Stellaria, Montia, Bulliarda, Myriophyllum, sont
représentés par des espèces dont l'analogie avec celles
d'Europe est frappante. Enfin, sur quatre-vingts genres
qui composent cette Flore, à peine pourrait-on en
compter quinze à vingt tout-à-fait distincts de ceux
de ce continent, comme les Oreobolus, Gaimardia,
Astelin, Callixene, Sisyrinchium, Drapetes, Nano-
dea, Calceolaria, N assauvia, Baccharis, Perdicium,
Oligosporus, Chiliotricum, Nerteria, Azorella et Mi-
sandra En un mot, ces rapports sont tellement mul-
tipliés, que je croirais presque que le botaniste, trans-
porté tout-à-coup du Morbihan sur les côtes du Var,
serait plus dépaysé que s'il tombait de suite aux iles
Malouines. On sait déjà que la végétation des contrées
septentrionales est beaucoup plus monotone que celle
des régions équatoriales. La nature, si féconde, si va-
riée sous l'équateur, aurait-elle épuisé la diversité de ses
types, en s'éloignant des tropiques, à tel point qu'aux
approches des pôles elle eût dû assigner des genres
presque semblables à des stations d'ailleurs si diffé-
rentes ?
La majeure partie des plantes qui composent cette
( ) ) h'jfreûiusa lutra fut long-temps un Serapias le Pernellia de
NI. Gaudichàud fut alternativement un 4rbutus et un Andromeàa
son Pi alla touche de plus près eworc aua f.obe/ia et les Ancis-
l nm rappellent Mir-k-champ les PoHriunt.
Flore a été depuis long-temps observée par Cohmebson
sur les bords du détroit de Magellan, ou par Fobsteb,
sur les côtes de la Terre de Feu. N'est-on pas en droit
d'en conclure que les îles Falckland ne sont qu'un
fragment détaché de cette pointe extrême de l'Amé-
rique méridionale? Les positions respectives de ces
terres, leurs latitudes égales, et le peu de profondeur
du canal qui les sépare, semblent se réunir pour venir
à l'appui de cette opinion (i).
Toute la végétation des plaines, comme celle des
montagnes, repose sur un terrain tourbeux d'une assez
grande épaisseur. Doué de la qualité spongieuse, au
degré le plus éminent, il absorbe l'humidité avec une
rapidité telle que quelques instans suffisent pour sé-
cher le gazon..Cette couche de tourbe est en général
beaucoup plus considérable dans l'intérieur de l'île
que sur les bords de la mer. Sapée sur ses borda
d'une manière régulière, souvent elle offre de loin
l'apparence -trompeuse d'un mur ou d'un fossé de di-
vision, et le voyageur qui parcourt ces solitudes im-
menses a peine à croire que ce ne soit pas l'ouvrage
des hommes. Ces sortes de remparts naturels, plus
communs sur les hauteurs, ont d'ordinaire quatre à
cinq pieds d'élévation au-dessus du terrain environ-
nant, et leur formation me semble assez difficile à
( i ) Nous devions taire une relâche à la baie Francis, sous les flancs
thème du cap Huru pour y exécuter des opérations de physique, et
toute ma vie je regretterai de n'avoir pu visiter ce point qui me pro-
mettait les observations les plus intéressantes, d'autant plus que ja-
mai., navire ne s'y présenta peut-être sous des circonstances aussi
favorables.
( ti )
expliquer. Du reste, il est certain que les chevaux
y trouvant un abri favorable contre les vents, et si
ces accidens du sol n'étaient pas aussi fréquens, je
croirais volontiers qu'on doit les attribuer à ces ani-
maux. De nombreux ruisseaux d'une eau fraîche et
pure parcourent en tous sens la surface de ces îles, et
leurs bords, quoique marécageux et cédant facilement
sous les pieds, sont couverts d'une végétation si active
et si serrée, que presque nulle part on n'aperçoit la
surface du sol. On rencontre de beaux lacs dans les
plaines, on retrouve de jolis réservoirs jusque sur le
sommet des montagnes. Partout les eaux se présentent
fréquemment et, avec abondance; mais la plupart des
plantes sont résineuses, ou revêtues d'un vernis luisant
qui les défend contre les effets d'une trop grande hu-
midité. La constitution sèche de ces végétaux me fut
prouvée par la facilité que j'eus à les préparer, malgré
le froid (i) et les pluies qui ne cessèrent de régner
durant tout le temps que nous fumes en ce mouillage,
c'est-à-dire du 18 novembre au 18 décembre.
Ce séjour a suffi pour nous prouver que les îles Ma-
Cependant il ne faut point croire que l'hiver, dans ces Iles,
soit excessivement rigoureux, De même que l'été y offre point ces
chaleurs étouffantes qu'on éprouve en nos climats, par une latitude
semblable, de même aussi la saison opposée doit y être très-tem-
pérée. C'est ce que nous apprennent Bougaikville et Perhettt,
quand ils disent que l'hiver y était fort doux et que la neige y sé-
journait rarement plusieurs jours. C'est ce qui résulte encore des
observations thermométriques faites par, les Anglais sur l'ile Falc-
kland durant tout le cours d'une année, de 1766 à (Collection
des Voyages, par Dalrympe); ils trouvèrent que les limites du plus
grand froid à l'extrême chaleur ne dépassèrent point 3o- de Fahren-
heit, et l'on doit en conclure que le thermomètre y descendrait peu
fouines sont le plus souvent en proie aux vents les plus
furieux. Non contente de fixer les plantes an sol par
des bases inébranlables, la nature, cette mère si sage,
si prévoyante. pour tous les êtres qu'elle a créés, ta
nature a voulu que par leur organisation elles fussent
garanties contre les efforts des tempêtes. En effet, les
unes, pourvues d'une taHle un peu plus «levée, mais
douées de tiges flexibles, cèdent sans résistance aux
souffles les plus légers. Les autres, plantes vraiment-^
lilliputiennes, et presque toujours réunies en gazons
touffus et compacts, peuvent affronter les plus terri-
i*lès ouragans. Le sol entier pourrait voler en pôus-
̃sière avant qu'elles quittassent le poste qui leur fat
assigné. Quoi de plus surprenant que ces énormes
touffes d'Az6relle (Boiax. Jdss.). Production singulière
du règne végétal, leur forme imite d'abord celle de
petites taupinières recouvertes d'un gazon verdoyant;
-mais avec les années, leurs jeunes pousses, sans cesse
renouvelées, augmentent leurs dimensions primitives,
et plus d'une d'entre .elles atteint le diamètre de a5
-à décimètres sur à 9 de hauteur. Ombellifère
_;m-deàsous de o centigrade, puisque nous-mêmes l'y avons observé
fréquemment entre 1 3 et ] 5°. Cela tient à la température assez con-
stante des mers dans ces parages, et en s'écartant des rivages, ou
trouverait des résultats très-différens. Ainsi, nul doute qu'au centre
de la Terre de Feu les froids de l'hiver ne doivent être très-rigou-
reux. Nous-mèmes, M. B&Urd et moi, dans notre course au mont
Chàtellux, fûmes trés-étonnés de voir autour de nous, en nous ré-
veillant le matin, la terre couverte d'une gelée blanche fort épaisse,
tandis que nous n'avions rien observé de semblable aux environs
de notre mouillage. Pourtant c'était le 3 décembre, qui répond
exactement pour ces climats, au 3 juin.de notre hémisphère.
( 8)
presque microscopique, l'œil le plus exercé se trom-
perait d'abord sur leur essence, tant leur forme s'é-
carte de celle que l'habitude assigne aux espèces de
cette famille. Une substance résineuse et d'une odeur
assez forte suinte continuellement de toutes leurs
parties et annonce leur présence d'assez loin. Sou-
mise avec plus d'attention à des expériences suivies,
elle offrirait peut-être à l'industrie humaine des avan-
tages qu'elle n'a pas soupçonnés.
D'après ce que. je viens de dire, on prévoit qu'un
terrain couvert d'une végétation aussi active, et sur-
tout revêtu de pâturages aussi abondans, devait être
très-favorable à la propagation de toute espèce d'ani-
maux. Aussi n'indiquerai-je qu'en passant ces essaims
nombreux de canards, d'oies, de bécassines, de van-
neaux, d'huîtriers, de goëlands, d'hirondelles de mer
et de cormorans qu'on rencontre en tous lieux; ces
légions innombrables de manchots, êtres bizarres, à la
fois oiseaux, poissons et quadrupèdes pour la multi-
plicité de leurs mœurs, et que la nature sembla former
en se jouant, pour montrer l'étendue de ses forces;
cette multitude de lapins dont les terriers, en certains
endroits, labourent toute la surface du sol; enfin, ces
troupeaux de bœufs, de chevaux et de cochons qu'ap-
porta l'homme, et qui, abandonnés à eux-mêmes, se
propagèrent ensuite, suivant une progression dont le
rapport est surprenant. Habitans communs de ces îles
sauvages, tous ces animaux y vivent dans une félicité
parfaite, et l'homme seul, ce maître farouche du globe
terrestre, vient de temps en temps, par son apparition,
troubler la paix profonde dont ils jouissent. Il a fait
diverses tentatives pour s'y établir; favorisé par son
(9 )
gouvernement, et guidé par un génie entreprenant,
Bodgainville dont le nom est vraiment fait pour
honorer les fastes de notre marine, Bougainville le
premier y fonda une colonie et je ne doute pas
qu'elle n'eût réussi par la suite; mais l'Espagne ja-
louse chassa les Français de ces îles, qu'elle ne pou-
vait et qu'elle n'avait aucun intérêt d'occuper. Aussi
sa colonie fut-elle toujours languissante, jusqu'au mo-
ment où les troubles de Buénos-Ayres et ses divisions
intestines la forcèrent à quitter ces climats peu conve-
nables un peuple aussi indolent. Sans doute de lon-
gues années s'écouleront avant qu'aucune nation ne
veuille y tenter un nouvel établissement (i). Cepen-
dant, si le Pérou et le Chili, ayant une fois conquis
leur indépendance, venaient à établir des relations
commerciales avec les contrées d'Europe, un bon
port de relâche sur les îles Malouines pourrait de-
venir d'une haute importance pour le peuple auquel
il appartiendrait.
Après avoir parcouru sur différens points les alen-
tours de la baie de Luxembourg, et avoir pour ainsi
dire -épuisé la Flore de ces lieux, jaloux de profiter
de la longue relâche que nous faisions pour offrir
un travail à peu près complet en botanique, malgré
la rigueur du climat, malgré la difficulté des chemins
et le défaut de toute espèce d'abri, je voulus explorer
une partie de l'île, et surtout quelque point d'une
(i) Lorsque nous revenions en Europe, à Maurice ou à Sainte-
Ilélénc, des Anglais m'apprirent que quelques habitans de Buénos-
Ayres étaient allés s'y établir j depuis mon retour eu France je
m'ai pas eu l'occasion de si si celte nouvelle était fondée.
( io )
hauteur remarquable. Le mont Châtellux, situé dans
l'ouest-sud-ouest de notre mouillage, et à 1 7 milles de
distance en ligne droite, me parut un lieu très-favo-
rable pour remplir cette double coi- ï'Mon. Elevé de
585 mètres au-dessus du niveau de la mer, c'est le point
culminant de l'île de la Soledad, et il domine une vaste
plaine sillonnée par de nombreux torrens et morcelée
par les bras immenses de la baie de l'Huile. Deux jour-
nées furent consacrées à cette excursion, dans laquelle
j'eus pour compagnon M. Bérard, frère du savant chi-
miste de ce nom, et chaque jour nous marchâmes en-
viron durant quinze heures de temps. On peut juger
que dans une aussi longue course j'eus l'occasion de
prendre une idée assez exacte de la nature de l'ile. Le
résultat de mes observations fut que la végétation de-
venait d'autant moins variée qu'on s'éloigne des côtes,
et surtout de celles qui offrent à la fois des dunes, des
marais et des rochers. Plus loin, on traverse des milles
entiers d'un terrain presque uniquement couvert par
les tapis serrés des trois graminées (i) les plus com-
munes à l'île. Les gommiers (Bolax) sont très-clair-
semés, mais les ciuq sous-arbrisseaux (2) restent à peu
près dans la même proportion. Aussitôt qu'on com-
mence à s'élever, la Flore devient plus riche, on ren-
contré un plus grand nombre d'espèces. Au sommet
même du mont Châtellux je retrouvai presque toutes
celles que m'avaient offertes les diverses stations infé-
rieures. J'observerai seulement que la plupart se trou-
(1) Les Festuea a cela, Arundo anltirctica el A. pilosa.
(2) Les Chiliotrichuni amelloidcs JEmpetrum rubruin PeintUiu
empctrifoUa Baccharis Irulenlala et Hfyrtui nummuluria.
( il )
vaient réduites à des dimensions deux ou trois fois
moindres; le gommier, au contraire, souvent fixé sur
la roche absolument nue, s'y montrait en touffes aussi
robustes que partout ailleurs. Cinq plantes seulement
m'ont semblé particulières aux hauteurs les plus con-
sidérables, savoir un bel Aspidium occupant les
fentes des rochers, et qui, de sa ressemblance avec
une autre fougère unique en son genre, a reçu le nom
de Mohrioïdes; le curieux et bizarre Nassauvia, au-
quel j'ai imposé le nom de serpevxs, et que j'ai re-
cueilli sur la haute montagne au sud de notre mouil-
lage et sur le Châtellux; le Cenomyce vermieularis,
d'un blanc de neige, dont les tiges entrelacées et con-
fusément étendues sur le sol semblent autant de ra-
cines de gramen blanchies par l'air; enfin, deux
autres petites plantes croissant en toùfies serrées,
également remarquables par leur slçùciure, est qui
se sont trouvées être, l'une, le Drapetes ntuscoides,
déjà recueilli par Commebson sur les horcW du dé-
troit, et décrit par M. de Lamarck, ,et l'autre, une
espèce nouvelle de V aleriana, que j'ai nommée sedi-
folia. Ces trois dernières habitent exclusivement le
sommet même du mont Châtellux. Une belle fougère,
le Lomaria magellanica (L. setigera. GAUD.), se ren-
contre rarement dans la plaine, mais elle tapisse les
bords de ces coulées d'énormes fragmens de grès
quartzeux si fréqucns sur le penchant de toutes les
montagnes. L'Usnea melaxantha habite de préférence
les rochers nus, battus par les vents du sud-ouest, et
par leur nombre et leur rapprochement, ses tiges ra-
meuses et variées de noir, de jaune et de fauve; for-
ment souvent, sur la surface unie de ces blocs, des
( is )
prairies d'une espèce nouvelle. Je remarquerai ici que
ces roches, d'une nature unique et constante, sont
toujours disposées par couches assez régulières, in-
clinées Bous un angle de 4o à 5o° et gisant de l'est à
l'ouest.
Au nombre des plantes utiles à l'homme sur ces
parages déserts, je citerai l'oseille et l'oxalide, dont
la dernière m'a paru d'un goût préférable à l'autre;
le céleri qui couvre les dunes sablonneuses, ies jeunes
pousses du plantain, et les feuilles amères du Taraxa-
cum lcevigatum, qui pourraient former des salades
aussi agréables que salutaires. Les fruits des Pcrnettia,
Myrtus et Rubus ont été assez préconisés par Bou-
GAINVILLE, PERNETTY et M. Gaudichaud comme je
n'ai vu que leurs fleurs, je ne puis dire jusqu'à quel
point leur éloge est mérité. La belle fétuque (Fcstuca
flabellata) qui recouvre les gîtes des pingouins, par la
qualité, l'abondance et la longueur de ses chaumes,
servirait utilement l'homme sous plus d'un rapport, et
le garantirait des intempéries de l'air, tandis que la
partie inférieure de ses jeunes tiges lui offrirait un
aliment à peu près semblable pour la saveur et
la consistance, à celui qu'en certains dëpartemens de
France on retire des souches du typha. Les fours se-
raient rapidement chauffés par le feu pétillant de
VEmpetrum; le Chiliotrichum formerait de jolies
haies de clôture, et du Baccharis il ferait de la bière,
h l'exemple des colons de BOUGAINVILLE. Je crois aussi
que les trois grandes fucacées, Macrocystis coinmunis,
DurvillcBa utilis et Lessonia flavicans, qui couvrent
ces rivages, seraient très-propres à engraisser les terres
et a les disposer à la culture. Enfin, la primevère, la
violette, les suaves et agréables Peridiciumel l'élégant
Statice deviendraient l'ornement de ses jardins.
Toutefois on ne peut se dissimuler que le sol et le
climat de ces îles paraissent peu propres à la propa-
gation de nos plantes potagères et céréales. Je'n'ai
retrouvé aucun vestige de celles que durent y cultiver
les anciens colons de cet établissement. Le camp de
l'Uranie m'a également prouvé qu'aucune des graines
qui furent semées après le naufrage par M. Gaddi-
CUAUD n'a prospéré sur ce terrain. M. Lesson, à notre
arrivée, s'empressa de défricher un petit coin de terre
près du four à briques et d'y semer quelques-unes des
plantes potagères que nous devions à M. TaouiN; à
l'époque de notre départ, vingt- cinq jours après, à
peine quelques-unes commençaient à développer leurs
feuilles séminales, et sans doute leur existence n'aura
pas été plus favorisée que celle des plantes qui les
précédèrent.
Sur les 120 espèces phanérogames que j'assigne à
l'île de la Sôledad, près de la moitié a été déjà trouvée,
je le répète, au détroit de Magellan ou dans d'autres
parties de la Terre de Feu, soit par Commerson, soit
par Forster, et j'ai de fortes raisons de penser que
les autres s'y trouveraient également. Une bonne
partie de celles-ci vient d'être. décrite d'une manière
qui ne laisse rien à désirer, par mon ami et devancier
M. G&udichaud. Aussi, dans ce que je rapporte, quoi-
que cinquante espèces ne fissent point partie de sa col-
lection, une trentaine au plus sont nouvelles pour la
science; précédé dans ces régions antarctiques par
ces savans naturalistes, j'ai dû m'attendre à trouver
la matière presque épuisée, et j'ai été réduit à glaner
( i4 )
sur leurs traces. Cependant mes observations pour-
ront ajouter quelques lumières aux connaissances
que l'on a déjà sur leur végétation, et donner, pour
ainsi dire, le complément de l'excellent travail de
M. Gaidicuàud. Quoi qu'il en soit, je vais terminer
par quelques considérations sur la distribution des fa-
milles et des espèces sur ce fragment du continent
américain. c
On remarque d'abord que, sur les 4i familles dont
se compose cette Flore, aucune n'est étrangère à
l'Europe, et que trois ensemble réunies, savoir
les synanthérées les graminées et les cypéracées,
renferment Si espèces, près de la moitié du nom-
bre total; et, ce qui est non moins remarquable,
presque tous les grands végétaux, et au moins les trois
quarts des individus qui forment le tapis de verdure
de ces terres sont de ce nombre. Les graminées sur-
tout y jouent un rôle important, et, sous ce rapport,
offrent un contraste frappant avec ce que l'on observe
dans les régions intertropicales. A la suite de ces trois
familles, mais à une grande distance, marchent celles
des caryophillées, des ombelüfëres et des ranuncula-
cées puis celles des joncées, des rosacées et des cru
ciières. Ensuite chacune des 32 autres est représentés
seulement par une ou deux espèces. Une observation
qui a déjà été faite bien des fois à l'égard des îles
trouve encore ici son application, c'est qu'aucun genre
n'est riche en espèces, et quatre seulement, savoir le»
Carcao, Festûca, Juncus .et Azoretta, en comptent
plus de trois chacun. Le plus souvent, les autres n'en
offrent qu'un ou deux. Enfin, malgré leur taille exi-
guë et leurs faibles dimensions, presque toutes sont
vivaces, et une vingtaine au plus sont annuelles; en
outre, c'est parmi celles-ci qu'il faut chercher peu
près toutes celles qui, dans ces iles, leur semblent com-
munes avec l'Europe.
C'est à mon ami M. Boby que j'ai confié le travail
eomplet de la cryptogamie des Malouines, et il y a
apporté ce zèle et cette complaisance qui le caracté-
risent si bien. La riche collection qu'il a amassée, l'é-
tude approfondie qu'il a faite de ces végétaux, mérite-
ront sans doute à ses déterminations toute la confiance
qu'il est en droit d'attendre. Il résulte de son examen
que l'ile de la Soledad compte déjà 97 cryptogames
connues pour la science. M. Gaudichaud en a recueilli
a5 que je n'ai point retrouvées, et de mon côté j'en
rapporte 42 qui lui avaient échappé; ainsi 3o espèces
seulement nous sont communes. Ce résultat indique
évidemment que cette branche de la science promet,
ainsi que je l'ai déjà annoncé, beaucoup -de choses
nouvelles à l'observateur qui y portera une attention
particulière.
Les hydrophytes y jouent un rôle important et
les côtes pierreuses qui ceignent les lies Beauveau,
celle des Pingouins et l'anse Chabot, en présentent
une grande variété de toutes les formes et de toutes
les dimensions. Il en est surtout quelques-unes très-
remarquables sous ce double rapport, savoir
r Le Macrocystis communis ( Bory ) qui couvre
toutes les côtes, et rend souvent leur accès très-dif-
ficile aux petites embarcations. Cette algue croit sur
les fonds pierreux de 8, o, et même i5 brasses, et
vient flotter à la surface des eaux dans une étendue à
peu près égale; la grosseur de ses tiges ne répond
C 16 )
point à leur longueur; il est rare qu'elle dépasse cette
du gros doigt; elles sont presque toujours simples et
garnies de feuilles dentelées plus ou moins longues.
Sa racine est une touffe de fibres épaisses, anastomo-
sées et fixées sur le roc nu. Il n'est pas rare de ren-
contrer de semblables paquets jetés sur la plage et
parfaitement desséchés. En cet état, ils imitent assez
bien les racines de quelques grandes graminées.
2° Dès le 40. degré de latitude australe, dans l'Océan
atlantique, nous avons souvent rencontré, flottant à la
surface des flots, un thalassiophyte énorme et d'un as-
pect très-singulier. D'un disque épais et aplati, naissent
plusieurs tiges comprimées, larges de à 40 centimè-
tres, et qui atteignent quelquefois jusqu'à 1 1 et 15 mè-
tres de longueur; leur substance est d'un vert olivâtre.
charnue et épaisse; ces tiges se divisent en un grand
nombre de ramifications très-étroites, allongées, lis-
ses, comprimées, et semblables à autant de courroies.
Aux Malouines, la plage, eu certains endroits, en était
couverte, mais je n'avais jamais pu l'y observer en
place. Ce ne fut qu'à la Conception, sur la pointe
même de Talcaguano, que j'eùs cette satisfaction.
Fixé sur un gros rocher en partie découvert à marée
basse, enchaîné par ses puissans crampons, et agitant
violemment à l'entour ses immenses lanières, ce Fu-
cus semblait un mollusque monstrueux allongeant
dans tous les sens ses nombreux tentacules. Au Chili,
les pêcheurs vont le recueillir à la côte, le transpor-
tent à dos de mule à la ville; et pour la basse classe
du peuple il devient une substance alimentaire assez
importante. &f. Chamisso l'avait très bien décrit sous
le nom de Fucus antarcticus; mais M. BORT y a
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reconnu le type d'un genre nouveau, et a jugé à pro-
pos de l'appeler Durvillœa utilis.
5° Une autre espèce, qui est encore très-commune
sur les côtes de l'ile aux Pingouins, mérite aussi d'être
remarquée. Son tronc cylindrique, demi-ligneux .et
souvent de l'épaisseur de la cuisse, se divise bientôt
en rameaux plusieurs fois dichotomes, comprimés et
toujours terminés par une fronde lancéolée, ondulée,
lisse et obscurément dentée. Sa longueur dépasse ra-
rement quatre à cinq toises, et je n'ai jamais vu ses
frondes sortir de l'eau; elles parviennent ordinaire-
ment quelques pouces seulement de la surface de la
mer, où elles forment un feuillage assez bien fourni.
Sa tige adhère aux galets ou autres corps solides par
un disque charnu, épais, médiocrement épaté, et divisé
quelquefois en trois ou quatre parties à sa base. Sans
Fénétrer le tissu des corps sur lesquels il s'implante,
son adhérence est telle, qu'on romprait le tronc plu-
tôt que de l'en détacher. Jeté par la tempête sur la
côte, ce Fucus y élève souvent une chaussée de trois
ou quatre pieds. Si on a l'imprudence de s'y engager,
on, court le risque d'y enfoncer jusqu'à la cheville
du pied, .et il s'en exhale une odeur insupportable et
méphitique que je ne puis mieux comparer qu'à celle
des -choux en décomposition. C'est cette plante que
M. Bonv a nommée Lessonia flilvicans.
Une quatrième espèce est plus curieuse encore par
ses brillantes couleurs que par ses dimensions. D'un
pédicule très-court sort une feuille large de 8- 15 pou-
ces, ondulée, souvent lobée, et remarquable par les
reflets admirables de bleu et de violet qui la caracté-
risent, surtout lorsque, par un soleil brillant, elle est
doucement agitée par les ondulations de la lame. En
vieillissant, cette belle couleur d'iris changeant dispa-
raît, elle passe au jaune verdâtre et sale, et toute sa
surface se couvre de tubercules glanduleux, qui la fe-
raient alors volontiers prendre pour un zoophyte com-
posé. L'éclat de ses couleurs lui a valu le nom d'Iri-
dea micans.
5° L' Asperococcus utricularis croit par groupes
bien fournis, et abonde sur tous les points de la côte
sa couleur naturelle est le jaune verdâtre; il devient
brun par la dessiccation.
6° UUlva compressa couvre les plages pierreuses
sur des espaces considérables. Enfin les Boryna dia-
phana, B. nodulosa, Rkodomela rugulosa, Delcsscria
quercifolia, Halymcnia fusllgiata, etc., se représen-
tent plus ou moins fréquemment sur les rochers mari-
times.
On ne compte pas moins de 37 lichens déjà obser-
vés sur 1'¡le de la Soledad, et la moitié lui est com-
mune avec l'Europe. Ceux qui se représentent le plus
souvent sont le Sticta endochrysa sur les plantes her-
bacées et même sur les sous-arbrisseaux, le S. gilva
sur les herbes en décomposition, le Parmelia lagubris
dans les lieux où le sol reste à nu, le Cenomice vermi-
cularis sur les débris de plantes au sommet des mon-
tagnes, le C. de formis sur les terrains dépouillés, le
C. rangiferina sur les coteaux plus secs, et les Usnea
tnelaxantha, U. et flac-
cidissima sur les roches nues.
Sur cinq espèces, les hépatiques en offrent deux
naturelles à l'Europe, et qui croissent dans des locali-
(
a.
tés semblables, le Jungernuinnia spinulosa et le Alur-
chanlia polymorplia.
Onze mousses ont été observées sur cette île, et six
sont européennes. Les plus intéressantes sont le Tri-
chostomum lanuginosum, habitant des lieux humides,
ainsi que le Polytricum magellanicum; le Dicranum
flexuosum, plus commun sur les pelouses sèches, et
Y Hypnum aduncum, qui tapisse le bord des étangs.
Le Sphagnum latifolium est surtout fort abondant
dans les tourbes humides de l'intérieur; il y croit par
touffes épaisses de un à deux pieds de diamètre, qui
cèdent sous les pieds du voyageur, et rivalisent pour
l'apparence avec celles de diverses azorelles.
Quand on observe que sur les 55 espèces de li-
chens, hépatiques et mousses observées aux Malouines,
la moitié habitait l'Europe; et quand cn verra ce fait se
reproduire sur plusieurs autres points du-globe, ne se-
ra-t-il pas naturel de penser non-seulement que ces trois
familles ont formé la première végétation du globe,
ainsi que j'ai cherché à l'établir dans mon mémoire
sur les fougères, mais encore que leurs espèces, de-
meurées plus constantes à leurs types primitifs, ont
éprouvé moins de modifications que les végétaux d'une
structure plus compliquée ?
Les deux seuls lycopodes que l'on y a vus ne pa-
raissent encore que de simples variétés de ceux de
l'Europe.
Six fougères terminent cette cryptogamie; deux ap-
partiennenl aux terres magollaniques, le Lomaria ma-
gdlanlca, qui croit au travers des blocs de grès tout-
n-fait nus, et semble destiné à remplir leurs interstices;
et le Slegania alpina, qui occupe de préférence les